CHAPITRE XIX
Coutard à 1a Chambre des Députés. — Il est appelé par S. A. R., Mooscigneur le duc de Bourbon, dans le comité chargé d'organiser la Ton. dation du Collège militaire d'Êcoucn. — Il monte à la tribune, é l'occasion de la pétition du chef de bataillon Simoo-Lorrière. — Ses projets sur les réglements intérieurs de l'armée. — Il défend l'École de La Flèche. — Coutard est nommé grand’eroix de la Légion d'honneur.
Admis à la Chambre des Députés le 9 février 1828, Coutard, considérant avec tristesse les dissensions des Royalistes et le progrès des adversaires de la monarchie, n'aborda la tribune que pour y soutenir les intérêts de l’armée. Les devoirs de ses charges lui donnaient assez de soucis pour l’absorber tout entier; il s’y livra exclusivement.
Une seule fois il se trouva mêlé, comme malgré lui, à des débats politiques. Son bureau le choisit pour faire partie de la commission chargée de l’examen de la proposition tendant à abolir l’article h de la loi du 17 mars 1822, sur la censure facultative. A
peine put-il assister à la discussion. La mort de sou beau frère, frappé d’une attaque d’apoplexie, le força a demander un congé et à s’absenter. Du reste, il ne s’occupa plus, au dedans et au dehors de la Chambre, que des questions militaires.
A ce titre, comme aussi grâce à son fidèle attacbementà la maison royale, il fut associé par S. \. R. Mgr le duc de Bourbou au comité que ce généreux prince avait formé pour la fondation, au château d’Écouen, d’un collège en faveur des fils de chevaliers de Saint- Louis et du Mérite-Militaire. 11 appartenait au dernier des Condés, au père infortuné dp brave et loyal duc d’Enghien, de renouveler pour les enfants des soldats de la Royauté, la pensée de Henri IV et de Louis XIV.
« Vous le savez. Sire, » disait le duc de Bourbou au Roi Charles X, en un langage digne de sa race, « vous le savez, tous les princes de la Maison de Condé, fidèles à la gloire et au Roi, ont partagé et vos dangers et vos souffrances. Hélas ! il n’a pas été donné à tous de revoir des jours plus heureux et de rentrer impunément dans le pays de leurs ancêtres. Là, encore, nos destinées ne se rencontrent que trop. Nous sommes l’un et l’autre. Sire, des pères bien malheureux l
« Vous avez répondu aux attentats par des bienfaits. Permettez, Sire, au plus fidèle de vos sujets, d'imiter d’aussi nobles exemples, de se venger comme
vous par des bienfaits, et de s’associer, autant qu’il est en lui, et dans la proportion de son pouvoir, à votre royale bonté. »
Le prince explique ensuite qu’en 1814, son père a dû se remettre en possession du château d’Écouen, affecté aux filles delà Légion d’honneur, uniquement pour faire revivre le droit de propriété, mais avec la résolution de prouver à la France qu’il n’était guidé par aucun calcul d'intérêt, par aucun sentiment de malveillance. Le temps, qui cicatrise les plaies, lui permet maintenant de faire avec honneur ce qui alors n’eût paru qu’une concession à la Révolution encore menaçante.
« Sire, continue le prince, la maison de Condé a toujours été militaire, et quoique assurément je sois loin de refuser mon intérêt aux illustrations civiles, une invincible sympathie avec mes pères me porte de préférence à secourir les défenseurs de la patrie. C’est pour eux, et pour eux seuls, que je désire ouvrir un asile dans le château d’Écouen. Dans cette vue, j’imiterai, Votre Majesté n’en doute pas, la politique généreuse du Roi. Je me souviendrai que vous êtes le père de tous les Français, et qu’un prince de votre sang doit aimer tons vos enfants. A côté de l’enfant du guerrier d’Austerlitz et d’Iéna, je serai heureux d’accueillir le digne rejeton du héros vendéen ; et pourquoi craindrais-je de l’avouer à Votre Majesté? je ne puis oublier que pendant de longues et
cruelles années, il a existé «ne armée brave, fidèle, dévouée, souvent heureuse, et, qu’avec la permission du Roi, cette armée s’est appelée l’armée de Coudé. L’ombre de mon père, en contemplant les dignes enfants de ces dignes guerriers, sera consolée. Une autre ombre, non moins chère, en tressaillira de joie et de bonheur ; et moi-même, Sire, arrivé au terme de ma carrière, je ne descendrai pas sans quelque idée douce dans le tombeau, en pensant qu’après moi j’aurai laissé de mon passage dans cette vie quelque trace digne de vous, et j’espère qu’une adoption, dont l’idée est devenue chère à mon cœur et devra l’être à tout ce qui a l’honneur de porter votre nom, placera à jamais le mien sous la sauvegarde du Roi de France. »
Après ces admirables et touchantes paroles, le prince offrait d’affecter, outre le domaine d’Écoucn, à l’établissement nouveau, une rente perpétuelle de cent mille francs. Certes, un tel projet était vraiment d’un Rourbon, et personne ne méritait mieux d’y coopérer que Coutard, pour lequel S. A. R. professait « une estime et une amitié particulières. »
Le comité s’empressa.de correspondre au désir du duc de Bourbon ; les règlements furent préparés, et tout se disposait à l’avantage de cette belle fondation, que la France et l’armée attendaient à l’envi.
Hélas ! les malheurs des temps l’ont laissée encore Inaccomplie I
Détournons-nous de ces douloureux souvenirs, qu’en 1828 nul ne pouvait prévoir. Coutard, alors, était tout à l'organisation du Collège de Condé, et ses vues droites, son esprit de gouvernement et de discipline, fournissaient à l’auguste fondateur le plus utile concours.
C’est aussi le soin de la dignité de l’armée, de l’état des officiers, ainsi que le respect de la prérogative royale, qui lui fit, pour la première fois, prendre la parole à la tribune. 11 s’agissait d’une grave question de droit, envenimée par toute l’animosité des partis. Un chef de bataillon, M. Simon-Lorrière, avait été destitué de son grade par une ordonnance. Il s’était adressé à la Chambre des Députés, en se présentant comme victime d’une mesure illégale et contraire à la Charte constitutionnelle. L’opposition, il n’est pas besoin de le dire, avait épousé sa querelle et en avait exagéré la portée.
C’était le privilège du brave soldat qui avait conquis tous ses grades à la pointe de l’épée, de dégager avec autorité et avec liberté le point de droit des exagérations dont la passion l’entourait; c’était le devoir du fidèle serviteur de la monarchie d’établir les droits de l’autorité ministérielle, telle que la législation en vigueur les définissait; c’était l’honneur du général expérimenté de faire entrevoir, dans un prochain avenir, les dispositions généreuses que le conseil de la guerre préparait en faveur de l’armée.
Telle fut la mission que remplit Coutard ; il faut analyser et même reproduire en grande partie son discours, parce qu’on y trouve un examen lucide et ferme, et une preuve sans réplique de la sollicitude de la Royauté pour les officiers.
Après avoir écarté les insinuations accumulées par l’esprit de parti, le général s’exprime ainsi :
« Nous devons, je pense, nous borner à examiner, dans la pétition de M. le chef de bataillon Simon-Lorrière, la légalité de l’acte dont il se plaint, c'est-à-dire son rapport avec la législation existante : nous ne devons ni considérer la prérogative royale en elle-même, ni décider si M. le ministre de la guerre en a fait un usage injuste, mais seulement s'il ne l’a pas transportée hors de ses limites; et notre discussion, ainsi dégagée de tout ce qu'elle pourrait avoir de trop général ou de trop individuel, se trouve heureusement réduite à une simple question de droit.
« Le pétitionnaire invoque en sa faveur l’autorité de la Charte, source et garantie de nos libertés, fondement inébranlable de notre droit politique ; il croit que la prérogative royale s’est mise en opposition avec elle dans le coup dont elle l’a frappé; mais la Charte ne dit-elle pas, article 14 : « Le Roi « est le chef suprême de l’État, il commande les forces de « terre et de mer, nomme à tous les emplois de l’administra- « tion publique, »
« La prérogative de la couronne est là tout entière ; en vain voudruit-on la limiter par l'article 69; cet article, eu conservant à tous les militaires le grade dont ils jouissaient dans l’armée, est loin d’en avoir constitué l’inamovibilité ; il n’a pu confirmer la propriété des grades qu’aux mêmes conditions où elle avait été acquise, avec les mêmes réserves, les mêmes droits pour l'autorité suprême.
« Or, ces grades étaient alors bien certainement amovibles dams toute l’étendue du mot. La constitution de l'an VUI dit formellement, article 41 : « Le premier consul nomme et ré- « voque à volonté les employés de terre et de mer. »Ce droit souverain, que le premier consul saisit en lace d'une opinion puissante et alarmée, ne périt assurément pas dans les mains
du chef de l’Empire, lorsqu'il eut brisé tous les partis, vaineu toutes les résistances.
« L’inamovibilité des grades militaires ne se trouve donc pas dans la Charte, elle ne se trouve pas davantage dans la monarchie antérieure à la Restauration, où tous les pouvoirs civils et militaires, au moins depuis Louis XIV, se confondaient dans l’autorité royale, et où le Roi était, sans aucun doute, investi du droit de prononcer l’exclusion d'un officier des rangs de son armée, puisqu'il u’eiiste aucun acte qui établisse qu'il s’en soit dessaisi. »
Un peu plus loin, l’orateur ajoute :
« Une nouvelle preuve de l’existence de la prérogative royale me parait encore ressortir des fréquentes attaques quelle a subies, et sous lesquelles elle n’a jamais succombé. Lorsqu'elle fut remise, pourpeu d'instants, aux débiles mains du Directoire, un général illustré par des exploits récents, demanda dans l’Assemblée législative où il siégeait, qu'une loi'fût portée pour qu’aucun militaire ne fût destitué sans jugement. 11 attaquait un pouvoir né la veille pour mourir le lendemain, sans racines dans le passé, sans élan vers l’avenir; Pichegru s'adressait à des hommes dominés par les passions républicaines, au nom de ceux qui avaient sauvé la République à Jernmnpes et à Fleurus, au nom des conquérants de la Hollande; il parlait au nom de ceux dont la gloire fut un manteau brillant jeté sur nos misères intérieures, de ceux qui mirent autant de victoires dans la balance où l'impartiale postérité pèsera notre révolution, qu’une odieuse faction y avait entassé de crimes; et cependant, Messieurs, la proposition d’abolir la prérogative que l’on conteste aujourd’hui à l’autorité suprême, fut repoussée.
« On crut que cette prérogative, tenant à l'essence même de l’autorité, était une condition indispensable à son existence ; on crut voir le système militaire tout entier frappé d'immobilité et d'inertie, dans l'indépendance individuelle que donneraient à chacun les garanties légales et judiciaires sur lesquelles reposait son grade.
« En 1818, lorsque la loi du 10 mars fut présentée à la chambre élective par M. le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, deux honorables membres demandèrent qu’un amendement por
tant qu'à l'avenir aucun officier ne pût être destitué sans jugement, fût introduit dans son texte.
ci Le ministre combattit victorieusement cet amendement; il invoqua la prérogative royale, et soutint que son exercice était indispensable au mode d'avancement alors proposé, dont la nouveauté et la fixité effrayaient beaucoup d'esprits; il démontra, au moius de manière à déeider la conviction de la majorité, qu'il était juste et non dangereux de récompenser l’ancienneté de service, puisque la Couronne ayant le droit de repousser des rangs de l'armée ceux qui ne lui paraissaient pas mériter d'y figurer, l’avancement ne pouvait devenir le partage d'officiers qui en fussent indignes.
« Je cite cette opinion sans la discuter, je n'examine ni la prérogative en elle-même, ni sa nécessité alors alléguée par rapport à la loi du 10 mars; mais il me semble. Messieurs, que son existence, et c’est seulement de celle existence qu’il s'agit aujourd'bui, alors attaquée par les uns et justifiée par les autres, n'était au moins contestée par personne; j'en trouve une nouvelle preuve dans une proposition faite en 1821, par un honorable général qui reproduisit sans modification l'amendement dont je tiens do parler, et qui, repoussé en 1818, le fut encore sous cette nouvelle forme. »
Abordant, à ia suite de cette discussion historique et légale, le fait même dont se plaint le commandant Simon-Lorrière, le général établit qu’il ne s’agit point d’une destitution judiciaire, peine afflictive et infamante, et que, par conséquent, le pétitionnaire est mal fondé à demander son renvoi devant un conseil de guerre. Il ne s’agit que d’une destitution prononcée par l’autorité administrative, n’entraînant aucune incapacité morale et n’étant qu’un éloignement forcé du drapeau, éloignement auquel la bonlé du Roi peut toujours mettre fin. Or, en ce cas, l’acte qui a frappé le commandant est l’exercice libre d’une prérogative
que ne repoussent ni la Charte, ni les constitutions de l’Empire, ni celle de l’an VIII, ni les traditions de l’ancienne monarchie. L’ordre du jour est donc la seule réponse à donner de la part de la Chambre. Toutefois, un avenir prochain apportera de grandes améliorations au système actuel. On peut s’en fier aux sages inspirations de la Couronne, au zèle éclairé de Monsieur le Dauphin, à l’expérience du conseil suprême de la guerre.
« Le moment, Messieurs, dit le général, n’est peut-être pas éloigné où les grandes questions soulevées par cette pétition seront de nouveau traitées. l : n auguste généralissime préside à nos destinées militaires; après avoir réuni sous sa tente les illustrations de toutes les époques, il s'assied dans son cabinet au milieu des grands talents et des hautes capacités qui font la gloire et l'ornement de l'armée ; il trouvera dans ses inspirations et pèsera dans sa sagesse les améliorations dont notre législation est susceptible sur ce point ; il saura apprécier ce qu’il est permis de donner de stabilité aux gTades militaires sans nuire à la discipline, sans anéantir ce qu'il y a de salutaire dans l’action de la prérogative royale.
« Ainsi, Messieurs, quoique les garanties morales aient protégé nos officiers avec quelque efficacité, puisque l’exemple qui nous occupe en ce moment se présente isolé dans un gTand nombre d’années, elles seront peut-être bientôt fortifiées par des garanties légales, et nous verrons se réaliser le vœu si souvent manifesté, que l’emploi de l'officier français soit soigneusement séparé de son grade ; que l'emploi reste à la disposition du ministre pour satisfaire à sa responsabilité, mais que le grade, propriété dont les titres se lisent en caractères glorieux du pied des pyramides aux rives de la Moscowa, des glaces du Nord aux Colonnes d’Hercule, propriété sainte et inviolable, ne se perde que par un jugement d’un conseil de guerre, ou par l’effet de la prérogative royale, sur l’avis d’un conseil de famille devant lequel aurait paru l’iuculjié.
« Le service militaire est forcé : la loi enlève un jeune citoyen à la profession dont il attendait tout son avenir, sur laquelle se fondaient toutes ses espérances de fortune; sa bonne conduite, scs services, ses blessures lui obtiennent un grade; ce grade est souvent tout son patrimoine, toute son existence ; sur le point d’atteindre la modeste retraite à laquelle viennent aboutir trente ans de service et vingt campagnes, pouvons-nous comprendre aujourd'hui surtout que les agitations politiques ont pour toujours disparu de l’armée, pouvons-nous comprendre qu'une faute, qui ne soit ni crime ni délit, puisse avoir assez de gravité pour lui faire perdre, sans avoir été entendu, le prix de tant de travaux et peutêtre de tant de sangî
« D’ailleurs, Messieurs, si la radiation des contrôles n’a rien de flétrissant devant la loi, il est possible qu’elle soit fié trie dans l'opinion; dès-lors il devient légitime de souhaiter qu'elle ne soit plus prononcée qu’avec les garanties convenables. On peut abandonner sa tête avec une noble indifférence; il n’en est pas de même pour tout ce qui touche à l’honneur; et, puisque nous traitons une question militaire, nous ne devons point rester étrangers à cette dernière considération.
« Aussi, Messieurs, lorsque j'ai cité ce qui existait dans l'ancienne monarchie, j’ai voulu me renfermer dans la question de l’existence du droit; je suis loin de nier tout ce qui pouvait en modifier l’exercice. Des corps d’officiers, tenant à des familles puissantes, opposaient par leur union une forte barrière aux décisions arbitraires et injustes qui auraient frappé un de leurs membres. Jusqu'au ministère de M. de Saint- Germain, les régiments et les grades étaient considérés comme une propriété positive, dont les possesseurs disposaient à leur gré, ou au moins avec le consentement d’une autorité qui ne le refusait jamais; j’ajouterai, enfin, que l’autorité royale, dans la plénitude de son pouvoir, n’a jamais refusé de se limiter pour s’éclairer, et j’en citerai un exemple remarquable dans une ordonnance de Louis XIV, qui, créant les pensions militaires, laissa la désignation de ceux qui devaient en jouir aux officiers de chaque régiment, assemblés en conseil de guerre.
« Je pense donc, Messieurs, et je le dis avec franchise en arrivant à la fin de cette discussion, je pense que la législation militaire, dont j'ai défendu l’existence de fait, peut recevoir de notables améliorations dans cette partie. Je ne pense
pas qu’un droit incontesté, mais rarement et toujours paternellement exercé dans l’ancienne monarchie, nécessaire peutêtre au Directoire pour défendre son autorité précaire et débile contre des attaques de tous les jours, et à Napoléon pour briser les résistances des partis et élever sur leurs débris son colossal empire, ne puisse être généreusement adouci; sans dangers pour la Restauration. Ces gouvernements transitoires qui l’ont précédée, tiraient leur force de l’absence de toutes les garanties individuelles; mais, Messieurs, il n’en est pas de môme de la légitimité; elle est elle-même la première et la plus élevée des garanties sociales, base, lien et sommet de toutes les autres. Aussi, j’appellerais de tous mes vœux une décision de l'autorité royale qui traçât pour l’avenir les limites entre lesquelles doit s’exercer ;sa prérogative, si je ne croyais qu'il est difficile de devancer même par des vœux empressés, les mesures qui doivent protéger les intérêts de l'armée, lorsque l’auguste généralissime en trouve si promptement les inspirations dans sa politique magnanime et éclairée. »
La Chambre avait écouté avec une attention pleine de faveur cette opinion si autorisée. En terminant, l’orateur la remercie en ces ternies :
o Messieurs, je ne puis pas terminer sans remercier la Chambre de l’encourageante attention qu’elle nt’a prêtée ; c’est la première fois que j’ai l’honneur de parler à cette tribune, et je n’y suis pas monté sans une trop juste méfiance de moimême.
« Chacun des orateurs qui m’y ont depuis longtemps précédé n’ont pas manqué d’y faire une profession de foi, une déclaration de principes que j'ai toujours entendue avec autant de confiance que de plaisir.
« Les sentiments d'un soldat du Roi doivent vous être bien connus; son drapeau sera toujours le drapeau blanc; il y inscrira en caractères ineffaçables : Charte comtitutionnelle, • et jamais, dans toutes les circonstances de sa vie militaire ou législative, il ne suivra une autre bannière.
« Je conclus que le renvoi à M. le ministre de la guerre étant inutile, il y a lieu de passer à l’ordre du jour. »
Ce discours de début avait produit une impression dont, à deux reprises différentes, Coutard profita dans le cours de la meme session. Le budget de la guerre était en discussion et les attaques de l’opposition, aussi jalouses que clairvoyantes, s'adressèrent à l’institution des gouverneurs de division militaire et à la solde des régiments suisses. Loin de partager les défiances qui s’élevaient, même dans les hauts grades de l’armée, contre les gouverneurs, Coutard soutint l’utilité de leur maintien.
« Ne confondez pas , disait-il , les traitements des gouverneurs avec ce qu’on apjielle des sinécures. Il est bien vrai qu’un gouverneur sans lettres de commandement n’a point de fonctions à exercer ; mais comment est-il parvenu à obtenir cette honorable position? c’est par de longs travaux, des dangers sans nombre et une vie consacrée tout entière au service du Roi et de la patrie. »
Quant aux régiments suisses, dont il avait, nous l’avons vu, si vivement apprécié la bravoure, il rappelle avec chaleur leur antique dévouement à la royauté, et, avec l’éloquence du cœur, il évoque les victimes héroïques qui avaient prodigué leur sang à Henri IV pour l’aider à monter sur son trône, à Louis XVI pour l’empêcher de monter à l’échafaud du martyre.
Du reste, Coutard ne renfermait pas dans la seule enceinte législative, les efforts de sou zèle. Ainsi,'
après avoir de nouveau demandé aux bains de Dieppe un repos nécessaire, il s’était livré à des travaux importants sur l’organisation intérieure de l’armée. Deux rapports avaient été préparés par lui , soumis à plusieurs de ses plus habiles compagnons d’armes, et adressés au ministre de la guerre. L’un était relatif à l’adoption dans l’infanterie du drap garance pour les pantalons de troupe, adoption dont l’expérience a prouvé les avantages réels (1).
Le second rapport, dont malheureusement nous n'avons pu retrouver le texte, portait sur les retraites et les pensions des officiers et de leurs veuves. Il parait que le général proposait d’abord un système de retenues très-équitable, sur le traitement d’activité ; qu’il concluait à l’abolition de celles qui s’exerçaient au profit des invalides sur le traitement de retraite, et qu’il dispensait les veuves de militaires de la cruelle obligation de fournir une sorte de certificat de mendicité. Telle est du moins l’analyse que nous recueillons d’une adhésion complète donnée aux plans de Coutard par un officier général très - compétent. * Quant au mode de retenue que vous proposez, tendant à améliorer la pension des officiers et aux con-
(1) « Je peuse avec vous, lui écrivait le lieutenant général comte E. de Colbert, que l’adoption du pantalon gérance pour l'infanterie est une très-bonne idée. La cavalerie s’en trouvo bien, et il en sera de môme pour {'infanterie. Ensuite, l'augmentation de solde qui doit en résulter est un avantage incalculable. » Cette adoption fut rendue générale par une déciaion royale du 90 juillet 1820.
ditions qui s’y rattachent, lui écrivait le 27 décembre le général de Colbert, je n’ai aucune objection à faire. Quoi qu’il arrive, vous aurez l’honneur d’avoir rêvé, dans l’intérêt de l’armée et du pays, ce que le gouvernement aurait dû faire depuis longtemps. Au reste, mon avis sur les questions que vous abordez est trèstranché. Je soutiens que la retenue (pour les invalides) que nous subissons pendant que nous servons activement est injuste, et qu’elle est inique lorsqu’elle s’exerce sur des officiers en retraite. Je soutiens que nos services doivent nous assurer une existence aisée à la fin de nos jours. Je soutiens enfin , que la manière de décompter nos titres à la retraite est ignoble, et que celle d’accorder du pain à nos veuves, en exigeant d’elles un certificat de mendicité, est abjecte. Comme votre projet, mon cher général , est l’antipode de toutes ces turpitudes fiscales, je souscris très-volontiers à toutes les dispositions qu’il renferme, et je désire très-vivement que vous réussissiez à le faire adopter par le ministre de la guerre. »
La vivacité un peu militaire de cette opinion nous a paru devoir être conservée pour prouver l’intérêt qui s’attachait aux réformes que Coutard soumettait au ministère. Ses observations ne devaient pas être sans résultat.
En attendant, il ne laissait échapper aucune occasion de maintenir contre le libéralisme les droits de l’armée. Ainsi, dans le cours de la session de 1829,
M. de Salverte, fidèle à cette tactique qui n’hésitait pas à s’en prendre aux institutions les plus utiles, uniquement parce qu’elles émanaient de la royauté et qu’elles lui formaient des sujets dévoués, demanda une réduction sur l’article du budget consacré à l’école de La Flèche. C’était une manière indirecte de punir l’école des sentiments généreux qu’elle professait pour le Roi, et de l’esprit excellent qu’elle inspirait aux jeunes élèves destinés à servir dans les rangs de l’armée. A son titre de représentant de la Sarthe et de défenseur des intérêts militaires, Coutard répondit au député de la gauche par quelques observations pleines de justesse qui suffirent pour assurer le maintien de la somme réclamée par le ministère.
Hors ces circonstances de devoir , le général s’abstenait d’un immixtion fréquente dans les affaires purement politiques.
Profondément attaché au Roi, non-seulement par loyauté, mais j’ose dire par affection et par culte, il se désolait de voir trop souvent méconnues les intentions droites et pures de cet excellent prince. 11 avait applaudi, comme toute la France, à cette réponse à l’adresse des députés où Charles X s’identifiait avec la nation: < Cette session aura des résultat favorables pour mon peuple et conséquemment pour moi ; car, Messieurs, qui dit l’un dit l’autre. » C’était là un de ces mots comme le Roi savait les trouver, mots
doublement heureux parce que le cœur les dictait à l’esprit.
Et cependant, malgré la chevaleresque bonté du monarque , malgré les concessions que sa sagesse avait cru devoir faire aux exigences de l’opinion, les périls augmentaient. Les hommes clairvoyants ne jetaient pas sans efl'roi leur regard sur l’avenir, et on recueillait déjà les signes funestes, avaut-coureurs des crises et des catastrophes. Que de fois alors, dans l’intimité de ses amitiés, dans ce salon de l’étatmajor où se réunissaient des soldats dévoués et résolus, dans ces conversations avec ses compagnons d’armes, et surtout avec le plus ancien et le plus cher, le général baron Le Febvre des Vaux, que de fois Coutard épanchait ses douloureuses appréhensions ! Certes, il croyait à la force et au droit de la royauté et volontiers il eût versé pour elle jusqu’à la dernière goutte de son sang ; certes , il comptait sur la bravoure de la garde et de l’armée; il savait avec quel empressement l’eussent suivis au plus fort du danger, les courageux officiers qu’il commandaitet qu’il avait, pour ainsi dire, formés à son école (1), ceux qui le secondaient à Paris et dans les départements voi-
(1) Citons, entre antres, les lieutenants-colonels vicomte de Coutard, de Gaja ; les commandants d’Esparbès, Roux, de Bréa, le môme qui devait trouver aux funestes journées de juin t848 une mort si cruelle et si héroïque; les capitaines comte de Tilly, de Couôt, de Polier, baron Barchou de Penhoên, comte de Dreux-Brézé, etc.
sins (1). Mais il lie se dissimulait pas l’audace de ces conspirateurs avec lesquels il s’était souvent trouvé aux prises et qu’il avait vaincus par son énergie , et toute sa crainte était que le gouvernement ne se fit illusion sur lagravitédu mal et n’hésitât sur les remèdes décisifs qu’il s’agissait d’y apporter. Souvent ses respectueux avis parvinrent même jusqu’aux pieds du trône. Le Roi les aimait et les recevait avec une grâce égale à son affabilité ; le prince savait si bien par quels sentiments ils étaient dictés !
Une marque nouvelle de distinction vint bieutôt prouver quelle estime Charles X portait au commandant de la première division. Le k novembre 1829, il remit de sa main au général la plaque de grand’ croix de la légion d’honneur. « Croyez, lui écrivait le comte de Bourmont , ministre de la guerre , en lui notifiant cette grâce, à tout le plaisir que j’éprouve, mon cher général, à vous annoncer ce témoignage de la satisfaction du Roi pour vos bons services. ■
C’est entre ces alarmes et ces faveurs que s’acheva pour Coutard l'année 1829. Déjà le sol tremble : arrêtons-nous nn instant à ses premières secousses.
(1) Notamment le brave comte de Wall, commandant de la place de Paris, les maréchaux de camp marquis de Rochcmore, comte de Séran, duc do La Rochefoucruilt, baron Clouet, baron de Montg&riié, marquis de Puyrert ; les colonel? comte de Dhrounc, baron de Gaxan, de Beaufranchet, etc.