‹ Le Général comte de Coutard, étude historique sur la République, l'Empire et la RestaurationChapitre 29 sur 57 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Signes précurseurs de la Révolution. — Hiver de 1830. — Générosité du Roi et des princes. — Annonce de l'expédition d’Alger. — Adresse des 221. — Départ de l’armée et de la flotte. — Sécurité du gouvernement. — Triomphe de nos armes. — Coutard se rend aux élections. — Cérémonies à Ballon. — Coutard est élu au grand collège du Mans. — 11 va à Dieppe. — Pendant son absence, la révolution éclate. — Il vole à Saint- Cloud. — Dévoûment inutile. — Il retourne à Dieppe. — Remplacé dans son commandement, il donuo sa démission de député et se voue à la retraite.

1830 venait de commencer dans une paix apparente ce cours qui devait être si cruellement troublé.

Malgré ses justes et douloureuses prévisions, Coutard espérait tout encore du bon sens et de la droiture naturelle des Français, si aisés à tromper, mais si prompts à revenir de leurs erreurs. Placé près du trône, et connaissant mieux que personne la magnanimité du Roi et le sincère amour qu’il portait à sou peuple, il sentait se ranimer sa confiance à la vue de ce prince si clément, si généreux, de cette famille si éprouvée et si digne de vénération, de ce jeune rejeton de la vieille tige de saint Louis, en qui venaient

s’unir, à la douce majesté de l’innocence, le précoce éclat de l’intelligence et du courage. Il n’ignorait pas que de nouveaux succès se préparaient pour l’armée et pour le pays, et peut-être se flattaitil, avec la naïve fierté d’un soldat sans reproche, que la prospérité et la gloire imposeraient silence à la haine des factions.

Hélas! cette illusion, si elle existait, devait peu durer. En vain, au début d’un hiver rigoureux, le Roi et les princes multipliaient les marques de leur sympathie pour les souffrances publiques; en vain Charles X, qui venait de donner 60,000 fr. sur sa cassette, ajoutait-il 5,000 fr. pour sa loge à l’Opéra, dans une représentation dont toute la recette était destinée aux pauvres; en vain les princesses se plaçaient-elles à la tête des entreprises ingénieuses et fécondes de la charité. Ces élans de générosité, pas plus que les gages du progrès croissant de la fortune publique (1), ne désarmaient les rancunes de l’opposition.

On ne pouvait ignorer que, jaloux de l’honneur de la France, le gouvernement du Roi avait entamé avec le cabinet de Saint-Pétersbourg des négociations dans le but de réviser les traités de 1815, de reconstituer

(1) L’emprunt qui devait couvrir les dépense» de l’expédition de Grèce, se négocia à 102 fr. 07 centimes 1/î, taux supérieur à tous ceux qui avaient été conclus, non-seulement sous la Restauration, mais chex aucune autre nation.

l’Europe sur de plus justes bases, et d’adoucir les conditions douloureuses que nous avions dû subir de l’invasion.

A l’ouverture de la session, le Roi annonçait l’allégement des impôts, l’indépendance delà Grèce, les relations amicales de l’Europe avec son gouvernement, et il ajoutait son intention « de ne pas laisser plus longtemps impunie l’insulte faite au pavillon français, et d’obtenir du dey d’Alger une réparation éclatante qui, en satisfaisant à l’honneur de la France, tournerait, avec l’aide du Tout-Puissant, au profit de la chrétienté. »

A ces déclarations, la Chambre des députés répondit par l’adresse fameuse des deux cent vingt et un. 11 n’est pas besoin de dire que Coutard était resté parmi les cent quatre-vingt-un députés qui ne voulaient pas refuser leur concours à la royauté. Dans la séance du 5 mars, il avait obtenu soixante-six voix pour la vice-présidence. On avait confiance dans sou énergie et sa résolution.

L’Adresse, selon un mot qui devint prophétique, « était le premier manifeste de la révolution de 1830. » La crise était imminente et s’annonçait partout. Pouvait-elle être conjurée? C’était l’opinion des plus sages conseillers de la monarchie ; c’était celle de Coutard. Comme M. de Chabrol le disait à la fin du remarquable Exposé de la situation des finances (4),

ci) Le ministre établissait, dans ce rapport du 15 mai, l'accroissement

il pensait que • jamais aucun peuple n’avait recueilli des avantages plus précieux et plus prompts que ceux dont la France avait commencé à jouir depuis le retour de ses souverains légitimes, et que jamais aucune nation n’avait été appelée à de plus belles destinées que celles que préparait la sollicitude royale à la reconnaissance publique. » 11 avait foi dans l’éclat et le prestige dont l’expédition d’Alger devait entourer la Royauté.

En effet, le 25 mai, après une revue générale passée par le Dauphin, notre flotte et notre armée quittaient la France aux cris de Vive le Roi! et partaient pour venger l’insulte faite à notre pavillon et délivrer l’humanité du joug honteux de la piraterie.

D’autres ont dit (1), avec l’autorité du talent et les témoignages de l’authenticité, par quels soins habiles avait été préparée l'expédition, avec quelle admirable sollicitude toutes les chances de succès avaient été ménagées, combien l’administration s’é-

de 1* population; l'augmentation du bien-être; la rentrée facile de» impôts, le dégrèvement des contributions directes, qui rendait aui propriétaires un revenu annuel de 91,860,307 fr.; l’amortissement de la dette publique; l'état du crédit, et il terminait en évaluant le budget des dépenses à 983,189,097 fr., et le budget des recettes à 986,901,198 fr., co qui laissait un excédant de 3,015, 5dl fr. Trois mois après, la France était loin de cette situation prospère !

(1) Voyex les ouvrages déjà cités, de MM. Laurcntie et Lubis, et le livre remarquable de M. Alfred Nettement, intitulé : Histoire de ta Con~ qvite d'Alger. Il faut lire, dans ce bel écrit, les détails des préparatifs St de l'accomplissement de cette vaste conquête, legs magnifique de la royauté.

tait montrée prévoyante dans les approvisionnements, combien le génie maritime et militaire avait épuisé les données de l'expérience et du savoir, pour obtenir un résultat manqué successivement par les forces de l’Espagne et de l’Angleterre.

Mais ce qu’on ne répétera jamais assez, c’est la persévérance énergique avec laquelle le gouvernement méprisa les pronostics désastreux de la presse libérale, les insultes et les menaces de l’opposition, et les voeux plus honteux encore que coupables qu’elle formait tout haut en faveur du dey d’Alger.

Et, surtout, ce que l’histoire a enregistré, à l’immortel honneur de la Restauration sur son déclin, c’est l’attitude digne, calme et hère du Roi et de ses ministres en face du mauvais vouloir et des déclarations comminatoires de la Grande-Bretagne (1) ; c’est ce noble défi jeté à la plus puissante nation maritime du globe, de nous empêcher de venger nos injures et de marcher où nous appelait le souci de notre nom outragé.

(!) « Quelle réponse dois-je faire? » disait lord Stuart au prince dePo* lignac, après avoir lu une Note qui contenait plus que du mécontente* ment : « Répondez que je suis censé ne l'avoir pas lue, » dit le ministre. L'ambassadeur insistait près du baron d'Ifau&ez, ministre de la marine; ce dernier répliqua d'un ton de dignité blessée : • La France n'a jamais souffert une menace; elle a toujours fuit ce que sa gloire ou son intérêt lui a conseillé, elle le fera toujours. Dans la circonstance présente, je porte à votre gouvernement le déii de tenter do contrarier nos projets. » Aussitôt, il détaille au diplomate anglais les forces de l'expédition, sa marche, ses ressources, le lieu du débarquement. « Maintenant, Mylord, ajouta- t-il, essayez de nous barrer le passage. » L’Angleterre n’essaya pas. Mais quelle rancune elle garda 4 la maison de Bourbon !

Difficilement se ferait-on une idée, si ces souvenirs n’étaient pas d’hier et s’ils n’avaient pas été continués par de semblables élans, difficilement se feraiton une idée de l’entrainement qui animait nos officiers et nos soldats. Chacun voulait être de l’entreprise, et chacun aurait souhaité y paraître au premier rang. L’état-major de la i" division militaire consentit à se priver de quelques-uns de ses meilleurs capitaines (1). Nombre de volontaires appartenant aux illustres familles de France et de l’étranger, avaient sollicité et obtenu de partager les périls de l’expédition (2). Le ministre de la guerre la commandait en personne, emmenant avec lui ses quatre fils. Sous ses ordres, les généraux les plus expérimentés et les plus braves, le baron Bertbezène, le Comte de Loverdo, le duc Des Cars, étaient à la tête des divisions ; l’artillerie obéissait au vicomte de La Hitte et le génie au baron Valazé. L'amiral Duperré dirigeait l’escadre.

Nous n’avons pas à retracer ici les épisodes de cette campagne mémorable, qui devait nous douuer une France africaine. Qu’il nous suffise de rappeler les difficultés et la rapidité de la victoire; ce débarque-

(1) Entre notre* le capitaine Beau quel, qui, gardant son titre d'aide de camp du général Le Febvre dea Vaux, Tut attaché néanmoins au corps de l'armée expéditionnaire.

(î) Le prince de Schwartxcnberg, un aide de camp du grand-duc Mi- , chel, un capitaine de la marine anglaise, etc.

ment, contrarié d’abord par tant de circonstances adverses, opéré le 1/t juin, avec un entrain sans exemple, suivi immédiatement de brillants et décisifs combats (i) où l'intelligence servit admirablement la valeur, dans une sorte de guerre encore inconnue pour nous (2) ; ce siège de quelques jours, cet assaut formidable, interrompu par l’explosion du fort de l’Empereur, repris aussitôt et achevé en quelques instants; le drapeau blanc flottant le jour même sur les remparts détruits; et enfin, par une capitulation à merci, le vieux boulevard du brigandage et de l’islamisme tombant au pouvoir du Roi Très- Chrétien.

Cette suite de victoires exaltait les cœurs français. Coutard les ressentit avec la vivacité de son dévoûment et le patriotisme de son cœur de soldat. De son côté, il obéissait à d’autres devoirs.

Au bruit du canon qui tonnait contre Alger , et entre deux victoires, le Roi avait fait un nouvel appel à son peuple. La proclamation, publiée en vue des

(1) Le mouvement do la division Des Cars, entre antres, assura le gain de la bataille de Staouëli.

(2) C'est dans une de ces affaires que le jeune Amédêe de Bourmont fut’ mortellement blessé. En franchissant un jardin, à la tête de sa compagnie de grenadiers, il reçut un coup de feu et tomba sur une touffe de lauriers. Le général raconte cet épisode si cruel, avec une simplicité antique. Le brave Amédée mourut le 7, deux jours après la prise d’Alger. — « Heureux peut-être, dit un de ses camarades, de mourir après avoir entendu le récit de la gloire de son père, et avant d’ôtre témoin de ses malheurs. * (Souvenirs de la Campagne d’ Afrique , par M. de Quatrebarbes. )

élections prêtes à s’ouvrir, parviendrait-elle à dessiller les yeux et à éclairer les esprits? Certes, à ne s’en tenir qu’à l’impression de ce ferme et paternel langage, on pouvait le croire. Jugeant de la droiture de tous par la sienne, Charles X y comptait. Le malheureux prince ne connaissait pas assez l’acharnement et la violence des inimitiés que la Révolution soulevait contre lui.

La lutte électorale fut acceptée par le libéralisme comme un défi à outrance : la réélection des 221 fut son seul mot d’ordre. Dès lors, pour les députés qui n’avaient pas volé l’adresse, c’était une obligation étroite, surtout quand ils étaient investis d'autant d’ascendant personnel que Coutard, de ne rien négliger pour procurer le succès de leur candidature. Mais le général pouvait-il quitter la capitale, dans l’état de crise où la jetaient naturellement ces combats de scrutin ? Sa présence n'était-elle pas plus nécessaire que jamais, si les circonstances exigeaient un déploiement de forces, si les menaces d’insurrection jetées dans des réunions bruyantes venaient à se réaliser ?

Le Gouvernement était plein de confiance, et cette confiance allait jusqu’à l’illusion. 11 faut le dire d’ailleurs : de même que dans les moments qui précèdent les plus terribles orages il se fait tout à coup une sorte de calme profond et décevant, de même quelques semaines avant la catastrophe de juillet, cha-

cun étant dans l'attente et comme suspendu entre la crainte et l’espoir, il y eut une sorte de trêve pleine d’anxiété au fond, mais d’une apparence trompeuse.

La joie causée par le triomphe de nos armes sembla dominer les appréhensions, et elle redoubla une sécurité funeste. On a accusé le ministère d’avoir longtemps à l’avance médité les mesures qui se résumèrent dans les ordonnances du 25 juillet. Rien, au contraire, n’est plus manifeste que l’imprévoyance dont furent accompagnées ces résolutions extrêmes. Le comte de Bourmont s’était éloigné avec l’assurance que rien ne serait décidé ni tenté avant l’issue de la campagne, avant le retour de l’armée. La garnison de Paris n’était pas au complet, et les régiments avaient commencé à échanger leurs résidences. Après avoir engagé le commandant de la division à se rendre dans le département de la Sarthe pour les élections, le Gouvernement lui avait accordé un congé pour aller prendre à Dieppe les bains et le repos que réclamait sa santé fortement ébranlée.

Aussi allons-nous voir dans cette période suprême, le contraste singulier des actes ordinaires d’un temps de calme assuré, et d’une explosion soudaine, inattendue et irrémédiable.

Coutard s’était donc éloigné à la fin de juin, et le 23 le sous-secrétaire d’Élat de la guerre, vicomte de Champagny, lui témoigna le plaisir qu’il éprouvait à penser que le retard des opérations de quelques col-

léges lui permettrait de prendre une part plus active à celles de son pays d’origine. C’est, en effet, au Mans que le général apprit la réduction d’Alger. « L’air natal, la tranquillité de corps et d’esprit, la joie de nos victoires lui font grand bien et le remettent déjà,» écrivait M“* de Coutard. 11 recevait l’accueil dû à son rang et à l’estime dont il jouissait ; il avait de plus le bonheur de combler de bienfaits la petite ville que quarante années auparavant il quittait les larmes aux yeux pour s’enrôler comme simple soldat.

Rien ne lui était plus cher que Ballon et scs habitants. Bien des fois, dans sa longue carrière, il témoigna sa sollicitude aux militaires qui appartenaient à la province du Maine. L’ancieu engagé volontaire, l’ancien chef du 1" bataillon de la Sarthe, n’oubliait pas ceux qu’il se plaisait à nommer ses premiers camarades.

Sans que les lois de la discipline eussent à en souffrir, — car Coutard était de ceux qui ont à l’extrême la religion du devoir (i), — les simples soldats euxmêmes trouvaient un accès facile près de lui. 11 s’inquiétait de leurs besoins, de leurs intérêts, de leurs désirs, et jamais il ne perdit l’occasion de leur prêter aide et secours. Aussi l’aimaient-ils comme un père.

Aujourd’hui encore, tous ses contemporains ont

(1) De ceux que les soldats appellent des durs i cuin ; mai» il était aussi juste que sévfcre. C'est l'hommage que chacun lui rendait, des plu» hauts degrés aux derniers rangs.

disparu, les vieux témoins de sa bonté et de sa gloire l’ont précédé ou suivi de près dans la tombe. Son nom ramène encore la joie sur les visages. Et, en effet, si Coutard portait à la cour la fierté de son humble origine, à Ballon il rapportait la dignité, l’affabilité, la simplicité de son noble cœur. Aidé d’une admirable mémoire, sachant rappeler à chacun ce qui devait lui plaire, il n'oubliait personne, relevait les plus obscurs, charmait les uns, entraînait les autres, et se faisait aimer et vénérer sans dérogeance.

Mais s’il a laissé parmi les siens la mémoire de ses bienfaits, il ne s’en est pas tenu là. Des monuments durables attestent sa générosité et son patriotisme. Ballon lui dut son église, son hôpital, sa place publique.

La ville n’avait qu’un champ de foire très-insuffisant. Dès 1825, Coutard avait donné six mille francs pour acheter un terrain et y créer des plantations. En retour, la reconnaissance publique attacha son nom à la place nouvelle (1).

(1) Voici la délibération du conseil municipal, prise A cette occasion ;

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