‹ Le Général comte de Coutard, étude historique sur la République, l'Empire et la RestaurationChapitre 32 sur 57 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Coutard dans la retraite. — Mort de l'abbé Huart, curé de la Couture.— Mort de M“* de Coutard. — Mort du général baron Le Febvro des Vaux. — Révolution de 1848. — Derniers moments de Coutard. — R expire le 1» mars 1883. — Discours du général marquis de Lxurùtou et de M. Genty de Bussy sur sa tombe.

Ainsi s’était donc terminée pour le général, et par un sacrifice volontaire à la fidélité et à l’honneur, cette vie active, marquée par tant de fatigues et illustrée par tant de services. Rien n’est plus difficile aux hommes d’énergie et d’action, que d’accepter le repos et de se résigner au loisir. « La retraite, c’est la mort militaire, » s'écriait le général de Lauriston à la tribune de la Chambre des Pairs. Aussi est-ce la marque d’un esprit élevé et d’un ferme courage, que de résister à pareilleépreuve. Heureusement, il y a dans l’indépendance du caractère, dans l’obéissance au devoir, dans la satisfaction de la conscience, une dignité, une

sérénité et une paix dont le soutien et la force sont incomparables. Coutard l’éprouva, et c’est dans cette atmosphère de résignation et de calme, qu’il nous reste à contempler sa verte et longue vieillesse.

Non pas, sans doute, qu’il ne ressentit cruellement dans les premiers temps les blessures que le triomphe de la Révolution avait profondément portées à son cœur. Renouvelée et aggravée par la secousse terrible de son rapide voyage à Saint-Cloud, la maladie avait plus vivement atteint sa robuste nature. Le séjour de Dieppe, les sollicitudes empressées de M"' de Coutard , les distractions qu’on essayait de lui procurer, ne pouvaient détourner sa pensée des événements funestes dont la suite se déroulait sous ses yeux. Il se demandait avec douleur si cette catastrophe n’aurait pas pu être évitée, et souvent il le croyait, tant la prudence humaine lui paraissait y avoir été en défaut. Parfois, s’élevant à une considération plus haute, il cherchait si ce n’était pas une leçon nouvelle que la Providence ménageait à notre pays. La France n’avait pas su se montrer digne de la bonté, de la loyauté, de la vertu des Bourbons, et il fallait qu’elle apprit par de cruelles vicissitudes quel vide laisse après elle l’hérédité violée, et quel abime se creuse au pied de l’édifice social quand les bases fondamentales eu ont été ébranlées.

Sa santé ne se remettait pas ; il revint à Yauctesson, cherchant dans les adoucissements de l’amitié, dans les occupations des champs et des jardins, quelque diversion à ce qu’on appelait autour de lui ses amères rêveries. Peu à peu, il en triompha. Malgré sa durable faveur, malgré les postes éminents où il avait été élevé, il se trouvait réduit à une fortune très-modeste. Sa fièrc simplicité s’y accommoda aisément, et il n’eut aucune peine à en prendre les habitudes. L’estime et le respect qu’il inspirait le dédommageaient amplement d’un luxe et de grandeurs dont il avait senti le poids plus que l'attrait.

Désormais, les lettres, la culture des fleurs, uu cercle d’affections intimes et choisies, se partagèrent ses heures. Un instant il put croire que son vieux et inépuisable dévoftment serait encore mis à l’épreuve ; c’était en 1832 : Coutard, on le savait, était prêt à répondre à l’appel de Madame , duchesse de Berry. Le temps manqua, et les circonstances contraires firent échouer cette tentative.

Depuis lors, il ne chercha d’occupation que dans les œuvres de la générosité, de la bienfaisance ou du patriotisme. Jamais le malheur ne s’adressait vainement à lui : son nom figurait parmi ceux qui se font honneur de coopérer aux efforts de la charité, et les dons que la réduction de sa fortune, lui permettait encore étaient de préférence réservés à son pays natal, à Ballon. C’est ainsi que depuis 1830 il ne cessait

de ^intéresser à l’érection de l’église dont il avait posé la première pierre. Un témoignage touchant reconnut ce soin. Par une délibération du conseil de fabrique en date du U janvier 1835, une messe annuelle fut fondée à perpétuité, pour* consacrer en l’église de Saint-Georges la mémoire de celui qui peut à tant de titres en être considéré comme le fondateur. » Célébrée durant la vie du général, le 19 février, jour de sa naissance, et aux intentions qu’il y attacherait lui-même, cette messe devait se dire après sa mort le jour anniversaire de son décès et pour le repos de son âme (1). * Approuvé avec empressement,» ajouta au pied de la délibération le vénérable évêque du Mans, Mgr Bouvier, qui savait tout ce que la paroisse de Ballon devait à son illustre enfant

Du reste, Coutard se consacra tout entier à son intérieur. 11 devait y être assailli par de nombreuses douleurs.

Ce lui fut d’abord une affliction très-sensible que la mort du vénérable curé de la Couture, son oncle. Bon parrain, le guide de son enfance et le conseiller de son âge mûr. Ce prêtre saint et zélé, éprouvé, comme l’or au creuset, par les souffrances de la persécution et de l’exil, était revenu, en 1802, prendre la direction de cette paroisse, la plus importante de

(l) Cette délibération est signée de MH. Loncle, Saccard, Bouvet, Pecquenard, Bangont et Yayer, curé.

la ville du Mans. Pendant plus de vingt années, l’abbé Huart s’était exclusivement consacré à ses ouailles, refusant l’épiscopat qu’un prince de la maison royale lui offrait de solliciter pour lui, et n’acceptant que le titre de chanoine honoraire de Saint-Denis. Une première attaque d’apoplexie avait pu seule l’arracher aux labeurs de son ministère ; depuis sept années, la maladie le clouait sur son lit de douleur, ne lui laissant que la force de mourir en détail et de bénir Dieu de ce long martyre. Enfin, le 20 janvier 1835, il expira, considéré par toute la cité comme un saint, et entouré dans ses obsèques de ces honneurs extraordinaires que le respect populaire réserve aux élus.

Ce chagrin, tout vif qu’il fût pour le général, n’était que le prélude d’un autre bien plus amer encore. M“* de Coutard se vit en proie aux premières invasions d’un mal qui ne pardonne guère. Quelques voyages, des soins intelligents retardaient , mais ne diminuaient pas le danger. Un premier séjour aux Eaux-Bonnes rendit un peu d’espérance. Ce n’était, hélas ! qu’une illusion. L’année d’après, il fallut retourner aux Pyrénées. Mais déjà la route était une fatigue difficile à supporter : arrivée le 2 h juin 1835, la pauvre malade se sentit tout à coup saisie de douleurs cruelles ; mais son courage et sa piété la soutenaient (1). Elle eut à peine quelques moments de

(1) En voici nne prouva. La î juillet, elle écrivait, après une crise ! ■ Je faisais, je vous l'avoue, de tristes réflexions ; je pensais à tous les miens

répit qu’elle employait à consoler le général, à lui donner des espérances qu’elle n’avait plus, et à se préparer au dernier passage avec la fermeté d’une âme chrétienne. Le 23 juillet, ayant reçu tous les sacrements, elle tomba en agonie; la lutte fut longue, mais sans de trop déchirantes angoisses ; elle s’endormit dans le Seigneurie 27 juillet, à dix heures du soir, à l’anniversaire même de la Révolution.

Il ne faut pas essayer de décrire la douleur du général. Dans sa vie domestique, M"** de Coutard était tout pour lui. On a vu de quel dévoûment elle était animée à son égard, le suivant jusque sur les champs de bataille, étant le charme et la providence visible de chacun de scs jours, lui offrant vraiment, selon le mot du poëte, le plus doux refuge et le plus aimable ornement, et præsidium et dulce decus. Elle n’avait pas eu le bonheur d’être mère, et cette privation ne lui avait en quelque sorte servi qu’à reporter sur le général une sollicitude plus tendre et plus exclusive. Coutard y répondait par une affection qui tenait du culte.

Et, certes, rien n’était mieux justifié. Les agréments de l’esprit s’unissaient, chez M"' de Coutard,

et & mes amie ; ma pauvre Clémence (M 11 * Le Febvre des y ans, pour qui elle avait une bonté maternelle), m'était présente, et sous la figure d'un ange, priait pour moi ; d’un autre côté, mon pauvre Louis (le général) se désolai); c'était un triste spectacle que de nous envisager. Kntln, le Ciel a eu pitié de nous ; les accidents ont disparu ; Je vais très-bien, mais j'ai encore les jambes et les pieds bien enflés. » Cette lettre était la dernière.

à une singulière élévation de cœur. D’un courage presque viril, elle n’en avait pas moins des manières pleines de distinction et de grâce. Sortie d’une souche antique, elle en possédait les traditions élégantes et les goûts noblement simples ; habituée aux façons de cour, clic tenait admirablement un salon, et, hors de la représentation et de l’étiquette, elle reprenait une douce et bienveillante affabilité. Sa vertu de prédilection était la charité, surtout cette charité intelligente et affectueuse qui recherche les misères cachées et se plait à secourir les douleurs qui se dérobent à la commisération publique. Que de fois, quittant de grand matin l’hôtel de la 1" division et se dissimulant sous des vêtements modestes, elle se rendait dans les mansardes où gémissaient des familles affligées, et leur prodiguait des largesses ignorées de tous! Les victimes de la Révolution, les ' émigrés qui subissaient une ruine cruelle, les serviteurs de la monarchie qui n’osaient avouer leur détresse, avaient des droits particuliers à sa générosité, et recevaient d’elle, avec des dons abondants, l’inappréciable bienfait de ses conseils, de scs encouragements, de sa pitié compatissante.

A ces qualités d’élite, M m * de Coutard joignait nn extérieur prévenant; sa taille, moyenne, avait conservé sa souplesse jusqu’aux dernières années ; elle avait nne tournure de grande dame, une physionomie

avenante, des traits réguliers, un ensemble extrême* ment attrayant.

Pour le monde, d’où cependant elle s’était presque retirée, mais qui lui conservait une rare affection : pour les amis sûrs et nombreux qu’elle avait gardés, 6a mort était une perte cruelle; pour le généra], c’était un coup irrémédiable qui brisait à jamais son bonheur ici-bas.

En cette douleur si amère, soutenu par la résignation du chrétien, Coutard reçut des hommes une touchante consolation. Lui-même accompagnait à Pau les restes mortels de celle qu’il avait tant aimée. Pcndaut ce cruel trajet, sa voiture se brise, et il est obligé de s’arrêter sur la route. Là , deux voyageurs le rencontrent; c’étaient d’honorables habitants de la ville, MM. de la Grèze, qui, ou nom du général, se rappellent les souvenirs de 1814, les maux épargnés à la cité, la confiance et la gratitude de la population. Ils offrent leurs chevaux et annoncent le funèbre cortège. Une des meilleures maisous est mise à la disposition du général ; le lendemain, sans qu’il eût eu besoin de s’occuper de ces tristes soins, un magnifique service est célébré ; l’élite de la société, les diverses classes des habitants, les pauvres et les ouvriers, se pressent autour du catafalque, et suivent jusqu’à sa dernière demeure (1) la uoble femme qui

(1) M“* de Coutard repose dans le cimetière de Pau, près de M“ do Gontaut.

avait partagé l'estime et l’affection dont l’ancien commandant des Basses-Pyrénées recevait cette marque après plus de vingt ans écoulés.

Coutard revint à Vaucresson, accablé sous le poids de son chagrin, mais le dominant par son courage et sa foi. Sa vie devint plus retirée que jamais. Le château de Vaucresson était trop considérable pour lui ; il choisit à peu de distance une charmante villa toute proche de cette résidence de Yilleneuvc-l’Etang, à laquelle se rattachaient les souvenirs chers et vénérés de l’auguste fille de Louis XVI. De temps à autres, quelques excursions au Mans et dans la Sarthe, motivées soit par les élections (1), soit par des fêtes locales (2) , l’éloignaient de cet intérieur où il se hâtait de revenir, heureux de retrouver autour de lui d’aimables voisins et de vrais amis (3) . Il se plaisait surtout à revoir son ancien camarade d’enfance, son digne compagnon d’armes, le général baron Le Febvre des Vaux, qui, depuis 1830, ayant comme lui brisé son épée, venait partager, durant les beaux jours, sa cordiale hospitalité.

Hélas! plus cette intime et tendre affection était

(1) 4 Nous partons, et nous allons tâcher de Taire Dominer M. do Brézé, » écrivait-il le octobre 18J7.

(2) Ainsi, il assista à la translation des restes de trois évêques du Mans, qui furent portés du cimetière dans les caveaux de l’église cathédrale do Saint-Julien.

(3) Notamment le vicomte et la vicomtesse de Case, la marquise d’Eurville, le baron et la baronne de Kœnncrits, etc.

étroite, plus pénible devait être le moment qui en romprait les liens. Ce moment ne pouvait tarder ; frappé par le contre-coup des événements de juillet (1) , dont aucune des amertumes ne lui avait été épargnée , le général Le Febvre des Vaux avait senti sa ferme santé s’altérer profondément. Coutard redoubla pour lui d’empressement et de soins ; il mit à sa disposition une maison agréable dans l'enceinte même de sou domaine. Mais l’arrêt était porté, et le 29 juillet 1839 , neuf ans après le jour fatal où il avait vu s'abîmer le trône de ses maîtres, Le Febvre des Vaux rendait sa belle âme à Dieu , entre les bras de sa femme, de sa fille et de son ami 1

Rare exemple de deux braves, nés à quelques mois de distance , dans le même pays quoique dans des rangs divers, engagés le même jour, partis ensemble et courant à la frontière, ramenés dans l’Ouest par une destinée semblable et se disputant l’honneur de sauver les victimes de la Terreur; un instant voisins de gloire à Gênes et à Marengo, puis séparés par tout un monde ; réunis enfin sous la monarchie pour ne se plus quitter, pour vivre dans un même dévoûmenl à Dieu et à la Royauté, abritant sous un même toit la dignité de leur retraite, et ne laissant qu’à la mort seule le pouvoir de dénouer une fraternité de soixante ans.

(I ) Voir U Notice à I» Un do volume.

Ainsi privé de ses plus intimes effections; parvenu à cet ûge où les ruines s’amoncèlent, Coutard ne devait plus guère compter de beaux jours. 11 y suppléait par une rare fermeté de caractère, par une admirable jeunesse de cœur, par une singulière sérénité d’esprit.

C’est vers ce temps que j’eus le bonheur de le connaître et d’entrer dans son intimité. Parmi les événements qu’il considérait comme les dernières lueurs de joie de sa robuste vieillesse, il voulut bien marquer celui où il me confia les destiuées de la fille de son ami, et celui où il présenta au baptême l’un de mes fils ; cher enfant auquel je ne souhaitais que d’imiter l’homme illustre qui répondait pour lui devant Dieu, et que la Providence a moissonné dans sa fleur, lui épargnant les dures épreuves de ce monde mauvais.

Je redirais mal, parce que le langage est inhabile à peindre les sentiments profonds, je redirais mal le respect et l’attachement dont m’avait pénétré ce loyal vieillard, débris vivant de tant de gloires, demeuré debout après de si longues vicissitudes, modèle de piété, de vertu et d’honneur. Mais je n’oublirai jamais ses vives et piquantes conversations, ses conseils pleins d’expérience et de résolution, ses souvenirs si présents et si sûrs , sa douce gaîté , sa bonté indulgente. Quoique éloigné des événements et des agitations de la politique, il y prenait un intérêt

soutenu et les jugeait avec une sagacité remarquahle.

Il n’est pas besoin de dire avec quelle respectueuse affection il suivait les alternatives de fréquentes douleurs et de rares joies qui accueillaient dans l’exil l'auguste maison de Bourbon : la mort du roi Charles X et celle de Louis XIX l’émurent vivement ; le mariage de M. le comte de Chambord le combla d’allégresse ; j’ai vu scs yeux baigués de larmes quand il apprit que la fille de Louis XVI avait achevé son long martyre.

Sa fidélité l’appelait à Londres lors du voyage de Belgrave-Squarc ; il fallut une cruelle atteinte des maux que lui avaient laissé d’anciennes blessures, pour l’arrêter et le réduire à ne présenter que par lettres ses hommages au fils de nos Rois.

Les années s’écoulaient n’apportant point avec elles de nouvelles infirmités, mais accumulant leur fardeau sur cette tête encore résistante.

La révolution de 18ft8 n’étonna pas Coutard, il s’y attendait et l’avait prévue pour ainsi dire ; elle fit éclater uue dernière fois son courage et l’ascendant de sa renommée. Dans la petite commune de Garches, il se montra à la tête des défenseurs de l’ordre; et, par un sentiment de vénération et de gratitude, la garde nationale envoya un détachement pour le protéger au besoin. Durant les crises électorales et au milieu des difficiles conjonctures de ce temps terrible, les meilleurs citoyens recouraient à lui, sollicitaient

son concours et suivaient ses avis. C’est, en partie, à son active amitié que j'ai dé moi-même la confiance dont, en 1849, les électeurs de la Sarthc m’ont honoré ; j’avais été fier d’abriter mon nom sous le patronage de l’ancien député du Mans.

Toutefois les fatigues et les ans étaient parvenus à user cette organisation vigoureuse qui les avait si longtemps défiés. Le cœur et la tôle étaient demeurés intacts ; le corps s’affaissait. Coutard sentait sa fin prochaine et il la regardait avec ce même calme, avec ce môme sang-froid qu’il portait jadis sur les champs de bataille. l,c séjour de la campagne lui paraissant un peu rude durant la mauvaise saison, il céda aux instances de son neveu et de son fils adoptif (1), le baron Prenais de Coutard, qui l’entourait avec une reconnaissante affection, des soins les plus délicats, et il vint en 1852 s’établir au quai de Billy.

Peu à peu , malgré le dé voit ment des personnes qoi s’étaient consacrées à lui, scs forces physiques déclinèrent. A peine pouvait-il prendre quelque nourriture; l’épuisement était universel et trahissait l’énergie de sa volonté. Cependant il se levait encore chaque jour et allait prendre place dans un vaste fauteuil où sa figure amaigrie s’animait encore aux

(t) Le général avait successivement adopté M. Armand de Coutard, fila d’un de scs frère» (Voir la Notice , et M. Eugène Prenais, petit-fils d’une do ses sœurs. Le vicomte do Coutard est mort le 19 septembre 1854. M. Prenais de Coutard reste seul, digne héritier de la loyauté du général comme de son nom.

pâles rayons d’un soleil d’hiver. Nous l’avons vu ainsi, souriant par intervalles, s’intéressant avec une bonté toute paternelle à scs amis, à sa famille, donnant à ceux qui l’aimaient, à sa nièce, à sou neveu, à tons, des témoignages d’une tendresse toujours présente. Mais la faiblesse faisait des progrès alarmants. Le général s’en rendit compte et il voulut mourir comme il avait vécu, en brave et en chrétien. Le 17 mars 1852, il demanda à voir un prêtre. Les habitudes si religieuses de sa vie l’avaient depuis longtemps préparé au moment suprême. 11 s’était approché des sacrements en une récente fête solennelle. Le vénérable curé de Chaillot fut appelé et reçut les derniers gages d’une piété qui ne s’était jamais démentie.

Puis le noble vieillard tomba dans une sorte de douce somnolence au milieu de laquelle il prononça le nom de celui qui écrit ces lignes. Le Crucifix fut approché de ses lèvres : il y répondit par un serrement de mains et ferma les yeux. Son âme s’était exhalée en ce divin embrassement ! (19 mars.)

Le comte Louis-François de Coutard, lieutenantgénéral, grand’eroix de Saint-Louis et de la Légion d’honneur, chevalier de l’ordre de Maximilien de Bavière, ancien gentilhomme de la chambre des Rois Louis XVI II et Charles X, ancien député de la Sarthe, était dans sa quatre-vingt-quatrième aimée. On a pu voir comment il avait rempli cette belle carrière.

Le lundi 22 mars 1852 les honneurs funèbres dus à son rang lui furent solennellement rendus en l’église de Cliaillot. Les coins du drap mortuaire étaient tenus par M. le général Oudinot, duc de Rcggio , par M. le général marquis de Lauriston, par M. le général Magnan, commandant de l'armée de Paris, et par M. l’intendant militaire Genty de Bussy. Autour de ce noble cercueil, les divisions politiques s’ effaçaient: l’administration, l’armée de la capitale lui rendaient hommage en la personne de leurs chefs, tandis que la gloire et l’amitié étaient représentées par le vainqueur de Rome et par un non moins digne héritier de nos grands capitaines.

Au cimetière du Père-Lachaise, M. le général de Lauriston prononça un discours où se trouvaient rassemblés les principaux titres d’honneur de celui qui n’était plus. Les soldats qui entouraient la tombe laissèrent échapper des frémissements d’admiration au récit de ses exploits.

Voici ce discours :

« Messieurs,

« Pour rendre, à cette heure solennelle, un digne et dernier hommage à l’illustre capitaine que nous pleurons ici, il eût fallu, je le sens, la parole puissante d'un de ses vieux compagnons d’armes, et si je suis appelé à y suppléer, c’est, hélas! que presque tous ces grands hommes de guerre qui ont jeté sur nos premières armées un si magnifique reflet de gloire, dorment maintenant dans le silence de la tombe.

« L’armée et la France l'éprouvent comme moi. Messieurs ; c’est un deuil public que devoir disparaître les acteurs et les

(émoius de ces luttes de géants, et il semble, quand la mort las frappe, qu’elle abat les monuments de notre grandeur nationale.

« te général comte de Coutard était l’une de nos plus brillantes et de nos plus pures illustrations. Lorsque, obéissant à un noble mouvement de son cœur, il se retira en 1830, il comptait quarante-quatre années de service, vingt campagnes, de nombreuses blessures ; il était lieutenant-général, grand’eroix de Saint-Louis et de la Légion d’honneur, gentilhomme de la chambre du roi et député de la Sarthe, son pays natal.

« Tous ces honneurs, toutes ces dignités, il les avait conquis au péril continuel de ses jours et à la pointe de sa glorieuse épée. Volontaire de 9î, à cette époque sanglante où tout l’honneur de la patrie s’était réfugié dans les camps, Louis-François Coutard suivit la fortune de notre drapeau dans l’armée du Nord, dans l'armée de Sambre-et-Meuse, dans l'armée d’Italie. En 1806, il était en Hollande avec le roi Louis. Associé aux plus grands généraux de ces temps héroïques, il combat en Prusse et en Portugal sous le prince d’Eckmühl, en Russie sous le duc de Reggio, en Espagne et en France sous le duc de Dalmatie.

« Chacune des phases de sa belle carrière est marquée par un ecte de bravoure. La plupart de ses grades lui sont conférés sur le champ de bataille. Au siège d’Ortona-Mare, dans le royaume de Naples, il escalade les remparts et s’élance dans la place par une embrasure armée d’une pièce de quatre chargée à mitraille. En treize jours, il réduit les trois provinces des Abruzzes, enlève sept pièces de canon et trois drapeaux. Sa défense et sa capitulation à Ralisbonnc sont restées comme l’un des plus brillants épisodes de nos annales, si fécondes en merveilles.

« Un dernier trait. Messieurs, qui est une page d’histoire, car je suis forcé de choisir dans cette existence si remplie et dont il faudrait tout citer. Vous savez que dans les vastes préoccupations de son infatigable génie, l'Empereur, rêvant sans cesse à l’abaissement de sa mortelle ennemie, voulut frapper un coup décisif contre l’Angleterre, en lui enlevant les Indes. Dictant à Sainte-Hélène les formidables plans de celte entreprise, s l’armée, disait-il, mise aux mains d'un « chef sûr et capable, eût renouvelé les prodiges qui nous s étaient familiers, et l’Europe eût appris la conquête de

« l'Inde comme elle avait appris celle de l'Égypte. » Ce chef •ûr et capable à qui Napoléon confiait une nouvelle campagne d’Égypte, c’était le brave général Coutard. 11 reçut le brevet de commandant supérieur le 13 décembre 1811. L'expédition n'eut pas beu, mais ce souvenir égale et surpasse tous les éloges !

« Comment redire maintenant la hauteur de cette probité mibtaire que l'Italie la Prusse et l'Espagne vaincues se sont plu à célébrer en lui par les plus précieux témoignages ? Comment retracer l'énergique fermeté de son caractère, son inflexibilité dans la discipline, sa justice dans le châtiment ou la récompense? Coup d'œil prompletsûr, jugement droit, conscience irréprochable, il avait les qualités qui subjuguent, et il semblait né pour le commandement.

« Esprit aimable, intelligence cultivée, cœur plein de bonté et de délicatesse, il charmait par sa conversation et retenait par la fidélité de ses affections.

« Enfin, et ce fut la règle de sa longue carrière comme ç’a été la paix de sa vieillesse et la force de ses derniers instants, le général Coutard avait une confiance profonde en Dieu et une foi sincère. 11 a vécu et il est mort en chrétien.

a Messieurs, quand après une telle existence de quatre, vingt-quatre années, on arrête le regard sur cette tombe eutr'ouverte, à côté des sévères enseignements de la mort on aime à se reposer sur d’immortelles espérances et sur de graves consolations : la reconnaissance de la patrie ici-bas, et là haut la justice et la miséricorde de Dieu couronnèrent cette noble vie et paieront la dette de l'armée et de U France! »

Puis M. Genty de Bussy s’exprima en ces termes :

« Un des nobles frères d'armes du vaillant soldat que nous pleurons, vous rappelait tout à l'heure avec quel éolat il avait fourni sa laborieuse journée. Qu'il me soit permis à mon tour de vous parler de son caractère et de ses vertus ; car dans le livre de sa longue existence, tous les chapitres çont d'acoord. Il fallait le connaître et le pratiquer, il fallait être admis dans cette intimité qu’il accordait si facilement à ceux qui étaient dignes de la rechercher, pour comprendre

tout ce qu'il y avait en lui d'aménité, de droiture, de solidité, de prévenance, de naïveté même; pour apprécier son élévation, sa générosité, la rectitude de son esprit, et jusqu’à la grâce, à l’élégance et au charme de ses manières.

« Le général Coutard était une de ces âmes chaleureuses qui ne savent pas aimer à demi, et quand il se donnait, ni les passions qui irritent, ni la politique qui divise n’avaient de prise sur lui; da ns ce cas-là, il ne soustrayait rien de luimême ; tout simplement il ne s'appartenait plus. Homme de tous les devoirs, malgré la fidélité qu’il mettait à remplir les siens, il parvenait toujours à les concilier avec ses affections. C’est que son cœur était le trait d'union des uns et des autres, et que, quelle que fût la différence des opinions, l'infortune et la camaraderie du champ de bataille ne le trouvaient jamais sourdes à leurs prières. Que de maux ainsi soulagés, que de pleurs séchés, que de bienfaits répandus ! La reconnaissance le touchait sans doute ; mais l’ingratitude, hélas ! si commune aujourd'hui, n'avait pas le pouvoir de tarir la source sainte où il puisait. Son patrimoine en souffrait, mais son contentement personnel s'en augmentait. Nous pourrions sur tout cela multiplier les preuves; l'énumération en serait trop longue, et la bienfaisance, d'ailleurs, pour rester méritoire et pure, ne doit avoir d'autre confident que Dieu même. Respectons la réserve de l'homme auquel nous venons de dire un dernier et solennel adieu.

« Le général Coutard avait trop de fois affronté la mort dans les rangs d'une armée qui le compte parmi scs glorieux fils, pour ne pas l’envisager stoïquement lorsque l’heure en sonnerait pour lui. et il l'a reçue en chrétien soumis et fervent, parce qu il était aussi sans peur et sans reproche. Riche du bien qu'il a fait, des sentiments de courage, d’honneur, de patriotisme et d’abnégation qu'il a constamment professés, il n'a rien à redouter de la justice de ce ciel où l'attend une nouvelle et impérissable vie. Dans ces conditions, c'est moins de ceux qui partent que de ceux qui restent qu’il y a lieu de se préoccuper. »

Les paroles des deux orateurs ont un rare mérite, celui d’être vraies; elles furent accueillies avec l’é-

motion et la gratitude que ce sentiment sait faire naître (1).

(1) La presse no lui refusa pas son tribut. Les feuilles d’opposition, tout en servant d’écho lointain et affaibli aux passions d’autrefois, surent louer sa bravoure. Les feuilles militaires, le Moniteur de l'Armée entre autres, furent justes, modérées, impartiales; la gloire du soldat reçut les louanges qui lui étaient dues. Il appartenait aux journaux monarchiques de saluer avec respect et avec douleur celte tombe qui se refermait sur un des plus éminents soutiens de la (loyauté ; elles n’y manquèrent pa*. La Gazette de France, la Mode , d’autres encore, continrent des notices honorables. L't nion, par la plume exercée de M. Th. Anne, fit un bel éloge de ce « capitaine qui s’honora par une bravoure que son éclatante fidélité put seule égaler, et qui, s’il n’est pas mort maréchal, méritait ce bâton glorieux que la fortune et les événements politiques l'empêchèrent seuls de conquérir. » Nous avons eu recours, dans l’étendue de ce récit, aux connaissances variées, au savoir compétent et plein d’obligeance de M. Th. Anne; nous le prions d’en agréer ici nos remerciements.

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