CHAPITRE IV
• Coutard à Ratisbonno. — Défense do la ville. — Capitulation. — Entrevue avec Napoléon. — L’Aigle du 05 e . — Coutard, gouverneur do Ratisbonn®. — Souvenirs qu‘il y laisse. — "Napoléon prend l’élito du <*!*• pour 6A garde. — lé moi gu âge du duc de Rovigo. — Coutard est envoyé h l’armée d’Espagne.
Le 1" avril 1809, l'archiduc Charles commença les hostilités. Napoléon ne s'attendait pas à cette levée de boucliers.
A l’ouverture de la campagne, le corps d’armée que commandait le maréchal Davoust était la principale force dont la France pût disposer eu Allemagne. Les quatre divisions de ce corps, commandées par les généraux Friant, Morand, Gudin et Savnt-Hilaire, avaient passé l’hiver dans la Tluninge. Elles reçurent l’ordre de se mettre en mouvement par Nuremberg, pour se porter sur Ingolstadt et passer le Danube.
L’Empereur se hâta de former sept autres corps,
qu’il confia à Lanncs, à Lefebvre, à Bcssières. Luimême, quittant précipitamment l’armée d’Espagne, devait venir prendre le commandement de cette grande armée.
Il s’agissait, avant tout, de permettre que les membres épars de ce vaste corps pussent se réunir et agir d’ensemble. Davoust accomplit le mouvement qui lui avait été prescrit et arriva à Ratisbonne. Le 12 avril, l’Empereur ayant appris par une nouvelle télégraphique le commencement des hostilités, partit immédia- ‘ tement.
Depuis le commencement du mois d’avril 1809, les quatre divisions du maréchal manœuvraient sur lartive. gauche du Danube, d’Ingoldstadt jusqu’à Ratisbonne. "Le but était de temporiser, d’attirer l’ennemi dans une position favorable pour l’attaquer, et d’attendre l’Empereur.
L’avant-garde de l’armée de Bohême, commandée par le général Kollowrath, se trouvait derrière la rivière de Regen qui se jette dans le Danube. Les Autrichiens voulaient couper les divisions du duc d’Auerstaedt, le. séparer du reste de la Grande Année, et en même tèmps lui fermer la retraite sur la rive gauche de ce fleuve. De son côté, le maréchal devait tenir en échec les corps impériaux arrivant de Bohème, essayer de se réunir à l’Empereur, ou, si celte jonction était impossible, être assuré de pouvoir repasser le fleuve.
11 était donc de la plus haute importance d’occuper Ratisbonne et de rester maître du pont de pierre de cette ville. Davousl chargea de cette mission le brave colonel du 05*.
Cette affaire a eu en Europe un tel retentissement et elle a couvert d’une gloire si durable l’homme illustre dont j’écris la vie, que je dois y donner un développement particulier. Je parlerai d’après les pièces officielles et j’entrerai dans les détails les plus complets.
Le 18 avril au matin, le général Klénau, commandant l’avant-garde du 2* corps de l’armée autrichienne, se présente sur la droite du Danube. Il se disposait à y faire des retranchements; le maréchal Davoust veut le repousser et envoie le 65* contre lui, avec ordre de passer la Regen. Il était deux heures du soir environ. L’attaque fut vive et l’engagement dura près de deux heures. Klénau, battu, se retira ; la place était dégagée. Il ne dut pas être poursuivi. Le soir, Coutard repasse la Regen et prend position sur les hauteurs de la Trinité, en avant d’un des riches faubourgs de la ville, nommé Stad-amlioff. Il avait, sur les instructions du maréchal, brûlé le pont de la Regen. Cette position était importante,
elle couvrait la retraite de la division du général
Friant. En effet, la division Friant passa le Danube dans la matinée du 19, et alla rejoindre le corps du maréchal qui était à Abensberg.
Dans la nuit du 19, le maréchal avait donné au colonel, qu’il laissait seul à Ratisbonnc avec son régiment, les instructions suivantes. Je les copie sur l’original:
« Le 19 anil 1809.
N” 1 . » Le colonel Coutard tiendra la hauteur de la chapelle, qu’il conservera jusqu’à ce qu’il voie des dispositions d’attaque; alors il se replieroit dans la ville, il leveroit le pont-levis. 11 placera de suite aux différentes issues, des soldats qui, par le moyen des créneaux, défendront la place ; la majeure partie de sa troupe sera sur les places.
« Si le colonel Coutard enlendoit une canonnade sur la route que prend l’armée, il se tiendra en mesure (1) d’évacuer la place et à rejoindre sa division, dont il a l’itinéraire ; mais il ne le fera que par ordre. Dans le cas contraire, il évacuera cette place la nuit prochaine, il se portera sur Abcnsbcrg par la droite d’Abach et il trouvera à Abensbcrg du monde de sa division. ■ •
« 11 est essentiel qu’il tienne toutes les portes delà ville fermées, il ne laissera sortir aucun habitant, ou n’ouvrira les portes qu’après avoir bien reconnu. Qu’il fasse bien manger ses troupes.
« Si l’ennemi se présentoit pour tirer quelques coups de canon sur la rive gauche, et que cela fit du désordre en ville, il contiendra la population et décla-
(1) On avait mis d’abord : « Il est autorise à... » ces mots ont été remplacés par le texte donné ci-dcssus.
rera aux autorités qu’elles sont rendues responsables de tout mouvement populaire ; les coups de canon de l’ennemi ne doivent pas lui faire évacuer la ville plus tôt que ses ordres ne le portent.
«Le maréchal,
« Duc D’Auerst aedt. »
Sur la dépêche est écrite cette mention :
« Reçue des mains du maréchal, chez lui, à deux heures du matin, le 19 avril. > C.
On va voir à quel prix le colonel exécuta ces ordres. •
Sur les deux heures, le corps entier des généraux Kollowrath et Kiénau attaqua Stad-am-hofT. Ce corps avait dix bataillons, douze escadrons, une artillerie nombreuse. Les canons firent d’abord le plus grand ravage dans le faubourg ; ils prenaient en flanc, en tête et par derrière, un brave bataillon chargé de la défense de .ee point et qui était sous les ordres du commandant de Rougé. Ce bataillon, après la plus vigoureuse résistance, se retira d’abord sur le pont, rentra en ville et fit lever le pont-levis. Dix minutes après, le pont-levis se rabaissait, et une charge des plus courageuses était exécutée. Le colonel avait réfléchi que l’absence des riches habitants du faubourg de Stad-am-holf, qui l’avaient abandonné la veille, porterait les ennemis à le piller ; il résolut de le reprendre. Exhortant chaleureusement ses troupes et
leur donnant les instructions les plus précises, il les lança au pas de course sur les Impériaux. Cette brusque sortie eut un merveilleux succès. On se battit à coups de fusil, à coups de baïonnette', à coups de crosse, à coups de poings, à coups de pied. C’était un pclc-mèle inouï. Les Autrichiens surpris, épouvantés, furent mis en déroute et évacuèrent le faubourg, laissant derrière eux plus de quatre cents prisonniers, dont dix officiers, le drapeau du régiment de Frocn, et trois guidons. L’ennemi avait perdu quinze cents hommes : le 65* avait huit cents tués ou blessés. Le bataillon coucha daus Stadam-hoff reconquis.
Voici l’original du rapport adressé par le colonel au maréchal :
« Le 19, à huit heures du toir.
, « Monseigneur, ' 1 - .
« A deux heures après midi, j’ai été attaqué sur ma gauche, à la position de la Trinité, par deux régiments d’infanterie, un de hulans, un de dragons, et trente pièces de canon. Je savois que vous vous battiez, j’entendois le canon, j’ai annoncé d’avance la victoire que vous avez remportée, et nous avons reçu l’attaque de l’ennemi aux cris de Vive l’empereur!
« Je suis resté maître du fauxbourg de Stadt-amholT, j’ai fait quatre cents prisonniers, dont huit officiers, et pris deux drapeaux et deux cornettes. L’ennemi a considérablement souffert. Tout le régiment
mérite des éloges. M. le commandant Rougé s’est couvert de gloire, le capitaine des grenadiers Compta a pris un drapeau. Plus tard, j’aurai l’honneur d’adresser à Votre Excellence, avec un rapport plus détaillé, le précis des faits particuliers qui honoreront le régiment. La moitié de mou monde est hors de combat, et depuis deux heures je me bats avec les cartouches des prisonniers que j’ai faits. Je tiendrai, Monseigneur, mais envoyez-moi des cartouches.
« Mon dévouement n’a rien d’égal que le profond respect, etc. »
Le lendemain, le maréchal Davoust adressait ce rapport au maréchal duc de Dantzig, et il y joignait une lettre pour l’Empereur. Voici ces deux envois :
« Teschcn, le 20 avril 1809.
« Je reçois à l’instant, mon cher maréchal, votre dépêche : je vous remercie de tout ce que vohs avez fait pour facilifcr notre jonction: vos efforts uous ont été de la plus grande utilité. N’ayant point d’ordres, je reste dans les mêmes positions; d’ailleurs, il ne faut poiut abandonner les blessés.
«J’avois laissé un régiment, le G5«, à Ratisbonne, il a été attaqué par dix à onze mille hommes. L’ennemi a été complètement battu, on lui a pris deux canons, deux drapeaux et quatre cents prisonniers.
• Le général Monlbrun, quime flanquait, a eu aussi
une très-belle affaire. Faites-moi le plaisir d’adresser à S. M. mes dépêches ci-jointes.
• « Recevez, etc. Duc D’Alerstaedt.
• < Sire,
« J’ai l’honneur d’adresser à Votre Majesté, deux rapports que je viens de recevoir (1). J’ai fait de suite passer au colonel Coutard un bataillon de renfort, des munitions et un détachement de cent chc- ' vaux,
« J’ai l’honneur, etc,
< Le maréchal, duc D’Auerstàbdt. »
En effet, conformément à cette dépêche, à sept heures, ic capitaine Trohriand, porteur d’un ordre du maréchal Davoust, était arrivé à Ratisbonne. Il avait recommandé au colonel de garder sa position, et non de se retirer sur Abensberg, comme le portaient les premières instructions. Rien n’était plus difficile; le régiment était épuisé, il n’avait plus de munitions; il ne possédait ni un canon ni un caisson d’infanterie; il n’avait que les cartouches de ses prisonniers. M. de Trohriand promettait que le lendemain, avant le jour, la garnison recevrait deux bataillons de renfort et des munitions (2).
(1) L’un du général Montbrun, du 10 avril, sept heure» du soir; l’autre du colonel Coutard, qu’on a lu ci-dcssus.
(2) Qu’on nous permette d’ajouter ici quelques détails, et do rendre hommage à quelques-uns des héros de ce drame sanglant.
. Le colonel Coutard avait à ses côtés un de ses neveux du même nom, né à Ballon comme lui, entré dans l'armée sous ses auspices et digne d’y
La nuit fut calme : le colonel en profita pour réparer les forces de sa troupe et préparer la résistance.
servir. (Voir, à la fin du volume, la Notice biographique sur le colonel vicomte de Coutard). Chef de bataillon au 65% Armand Coutard avait été chargé, dans les journées du 18 et du 19, d’un rôle actif. Ses rapports vont en dire le résultat : c’est le meilleur commentaire à ceux qu’on a déjà lus,
Rapport de la Journée du 1 8.
• Mon colonel, .
« Vous m’avez chargé, le 18 du courant,- do l’honorable mission de deffendre avec mon bataillon le passage du pont sur la Rcegen'. Jo m’y rendis à deux heures de l’après-midi, avec deux compagnies qui furent successivement renforcées par le reste du bataillon. Le 17* régiment m’ayant cédé sés postes, l’ennemi les attaqua avec vigueur. Nous les, défendîmes ensemble et il ne quitta la position qu’après que rennemi eut ralenti ses attaques.
« Vous af ez vous-méme ordonné et dirigé la retraite et assisté à l’env br&sement du pont qui l’a protégée.
• Dans ces diverses opérations, mon bataillon a montré un calme, Un sang-froid et une bravoure qui m’adonné les plus belles espérances pour la journée du lendemain Quinze hommes ont demeuré sur Iq champ de bataille et # ime vingtaine ont été blessés. Je n’ai pas.ru de prisonniers, quoique M. le général La Cour, qui est venu un instant aux avant-postes, ait cru voir le contraire. Voua connaissez mieux que moi les forces majeures et l’artillerie nombreuse qui nous étaient opposées.
Journée du 19. — Dispositions de défense,
« J'avais placé une compagnie de fusiliers dans h» deux maisons sur la rive droite do la Recgen faisant face au pontbrûTé. La compagnie de grenadiers et celle de voltigeurs étaient avec moi à la position de la chapelle, cetto dernière ayant des postes de communication entre la compagnie placée au pont ot mol.
« D’après l’avis quo vous m’avez donné que je devais principalement me garder sur ma gauche pour défendre kl route d'I^nau par où je devais craindre une attaque vigoureuse qui me coupait toute retraite, J*a-, vais également posté une compagnie au premier village qui se trouve fur cette route, et les voltigeurs avaient des pestes do communication avec elle,
. « Une compagnie de fusiliers occupait le poste important de la maison qui est à l'entrée du faubourg; et la dernière compagnie de réserve à la four. '• * , \\
« Vous avez ordonné au commandant Faget les dispositions nécessaires pour couvrir mes flancs par la défense des deux Iles, en y plaçant la 1 M du 1” bataillon et la 3* de voltigeuré.
Toute la matinée du lendemain on se tint en observation. Mais vers dix heures, les renforts attendus
« À une heure de l'après-midi l'ennemi a commencé son attaque par un feu très-vif d’artillerie qui a tué une dixainc d’hommes, quoique les compagnies fussent à couvert. Cette vive canonnade couvrait le mouvement qui se faisait sur ma gauche, l'ennemi ayant passé la Ilcégcn à Rcinstadt. Demi-heure après, mes postes furent attaqués à la fois par une nombreuse infanterie et par de la cavalerie protégée par l’artillerie.
« Ils se replièrent avec calme sur ma compagnie de grenadiers que J'avais postée en bataille à l'entrée du faubourg, ayant réuni mon bataillon, hors les voltigeurs qui tiraillaient encore. Je demeurai un quart d’heure l’arme au bras, encourageant mes soldats et arrêtant ainsi la vive attaquodc l’ennemi..
« Mais m’étant aperçu que trois batteries me battaient en tête, par mon flanc droit et par mes derrières, j'entrai dans le faubourg & trois heures et demie. ,
« La compagnie placée à la maison du faubourg, sur laquelle étaient dirigées toutes les batteries de l'ennemi et ses attaques d’infanterie, se maintenait avec un courage qui fait le plus grand honneur aux officiers qui y commandaient : c'étaient MM. Savornin et Rabaudy, Jeunes gens de la plus grande espérance. Les chasseurs autrichiens s’étant glissés le long du Danube et sur mes flancs, en arrière do moi, je crus prudent de rallier un instant mon bataillon sur le pont du Danube, faisant lever le pont-levis, ce qui fut effectué avec ordre. Mais j’eus soin auparavant d’ordonner à la compagnie qui était & l’entrée du faubourg, de conserver cette maison jusqu'à la dernière extrémité, lui promettant de la dégager.
« Étant monté à la tour, Je vis les dispositions des Autrichiens retenus par cette compagnie, et j'ordonnai sur-le-champ la jetée du pontlevis, qui ne demeura levé que trois minutes. Je marchai sur-lo-champ arec le bataillon en avant, et repoussai l'ennemi qui était outré dans la rue. Le commandant Fagot étant arrivé dans co moment avec son bataillon pour me renforcer, nous marchâmes do concert au pas de charge, chas*; sant l'ennemi de nos flancs, et malgré une grêle de boulets, d’obus et de pierres, nous demeurâmes constamment dans la rue.
« Dans ces différentes charges, le capitaine Complu, commandant la !*• compagnie do grenadiers, enleva uu régiment de FroCa, qui était en entier dans le faubourg, son drapeau.
« Le capitaine Charpentier, commandant la î* compagnie de grenadiers, par son courage et l’exécution des dispositions qui lui étaient ordonnées pour défendre nos flancs, a rendu les plus grands services. Je le dis avec vérité : dans cette journée, chaque grenadier du régiment était un greuadicr de l'Empereur.
« Nous avons fait à l’ennemi près de six cents prisonniers, soit dans les rues, soit dans les maisons dans lesquelles ils s’étaient jetés pour faire la
furent repoussés par la division du prince de Leichtenstein qui les rencontra dans un bois près d’Abensbcrg, et les caissons enlevés par l’avant-garde. Monté dans une des tours de la cathédrale, le colonel vit à la fois ses espérances de secours complètement détruites et les forces de l’ennemi se déployer contre la ville. Les patrouilles du prince parurent sur la rive droite du Danube, et bientôt les quinze mille hommes de cette belle division, particulièrement composée de cavalerie, occupèrent la route d’Abach, et interceptèrent cette seule communication ■ par où le 65* pouvait rejoindre l’armée.
On ne saurait se figurer l’angoisse et la douleur du
fusillade. La rue du faubourg ot les cours des maisons étaient jonchées do morts. Je vous ai envoyé une dizaine d’officiers avec le drapeau et les trois guidons qui ont été pris. Je ne puis pas évaluer la perte que noua avons faite, mais elle est considérable. La moitié de mon bataillon a été tuée ou blessée.
« L’arrivée du commandant Fagct avec ea compagnie de grenadiers m’a fait le plus grand bieu. J’ai été blessé, accablé de lassitude, et il m'a on ne peut pa* plus secondé.
« A l’entrée de la nuit, vous avez vu que nous occupions les mêmes positions qu’au commencement du combat, excepté nos postes avancés ; que les troupes étaient animées de la plus grande ardeur, dévouées à leurs officiers et à la gloire du régiment.
a Pendant la nuit, j’avais augmenté mes dispositions dfc défense, ce qui centuplait mes forces et me mettait à môme do conserver le poste glorieux que vous m’aviez confié, contre le corps d’armée qui était devant moi, si les cartouches que vous m’aviez promises m’étaient arrivées, lorsque lé matin vous m’avez donné l’affligeante nouvelle que les moyens de renfort etdj munitions n’avaient pu vous parvenir, et que n’ayant plusquequelques cartouches des prisonniers autrichiens et cerné- par deux corps d’armée, vous étiez obligé de capituler. Le désespoir et la rage étaient dans le cœur de mes soldats, et le dêvoûmcnt que vous leur avez appris depuis longtemps pour l’Empereur, s’est manifesté de la manière la plus honorable. » • , ’
colonel et.de ses braves soldats. Investis par trentesix mille hommes, privés de tout secours, enfermés dans une place détcstablequc défendaient à peine une mauvaise enceinte, de mauvais fossés et une mauvaise * contrescarpe, n’ayant plus de cartouches, que pouvaient-ils faire ? Le colonel songea à essayer une trouée; mais comment la tenter sans -munitions? : Il attendit.
' Enfin, vers deqx heures, le prince Jean de Leichtenstein lui envoya un de ses aides de camp, M. de Beaumont, gentilhomme de Saintonge et officier émigré, pour lui offrir une capitulation.
Quinze cents hommes, blessés, exténués, avaient donc arrêté deux armées, et cette puissante diversion, en occupant Koüowralh et Leichtenstein, avait assuré le succès du combat d’Abensberg et de la bataille d’Eckmühl.
Coutard essaya de gagner du temps en pourparlers. Enfin, à quatre heures, il fut obligé de capituler. Plein d’une juste estime pour d’aussi braves adversaires, le prince de Leichtenstein leur donna les plus honorables conditions. La main tremblante d’émotion et de chagrin, le colonel dut signer.
Voici le texte, copié sur l’original qui demeura aux mains des Français ; •
« Monsieur le bar : de Coutard, colloncl du 65* régiment d’infanterie de ligne, et les officiers de son
régiment faisant la gtiarnisonde Ratisbonne, gnardent leurs armes et bagages et rentrent en France sur leur parole d’honeur. .
« La guarnison sortira avec les honeurs de la guerre.
t Les sons-officiers et soldats déposeront leurs armes et guarderont leurs bagages.
« L’heure de leur départ est fixé à six heures du soir.
« Les postes seront rendû aux troupes autrichiennes immédiatement.
« Les chevaux et voitures y sont compris.
« Au bivaque devant Rattisbonne, le vingtième jour d’awrill809. ,
« Signé Signé Jean, prince de
le baron de Coutard, Leichtenstein.
colonel du 63* régiment. général de cavelloric.
Scellé des armes de chacun des signataires.
Le soir, le colonel envoyait au maréchal Davoust un rapport ainsi conçu :
« Par mon rapport d’hier huit heures du soir, j’avois fait connaître à V. E. les résultats avantageux de la journée et mes dernières ressources. J’employai toute la nuit du même jour à faire mes dispositions pour une seconde attaque. Le nouvel ordre de tenir et les espérances apportées ce matin par un aide de camp de Y. E. , nous promettaient
unejournée heureuse ; mais rien n’ayant pu pénétrer jusqu’à nous, toutes nos munitions étant épuisées, et menacé d’une triple attaque que je ne pouvois repousser sans cartouches, ayant devant moi la divi- ’ sion de M. le géuéral Kollowrath, cerné par M. le prince de Lichtenstein, je me suis vu réduit, après plusieurs sommations faites par ces deux généraux, à rendre la ville aujourd’hui à cinq heures du soir, à S. Altesse qui, en considération de la belle défense du régiment, laisse les bagages aux soldats et renvoyé les officiers sur parole avec leurs armes. Je ne puis trop me louer des procédés généreux du prince envers les prisonniers.
« D’après les dernières instructions de V. E. mes deux aigles sont aux gros équipages du régiment.
« Le sentiment d’avoir fait mon devoir, la belle conduite de mon régiment, ne calment pas le chagrin de ma position fâcheuse : je supplie Y. Exc, de me faire donner un mot de consolation,
« Le colonel baron de Coutard. (1) »
« 30 avril, dix heures du soir. »
(t) En note se trouvaient ces lignes t i
« M. Kobylinsky doit être conduit A Linx. M. Io capitaine Trobriant, votre aide de camp, a tenté vingt fois inutilement de vous rejoindre. Fermettez-moi, Monseigneur, de vous joindre une lettre pour Hé K- ne (madame de Coutard) et de vous prier de la lui faire tenir par Madame la Maréchale. »
Voici cette lettre
n Ratisbonno, 31 avril.
u Hier, ma chère amie, après une très-bolle journée, les chances de la guerre me sout devenues contraires, l'ai été fait prisonnier. Sois sans in-
« Cette lettre fut envoyé ouverte au prince J. de Lichtenstein, pour être portée, par ses soins, aux avant-postes français. Adressée au maréchal, elle fut portée à F Empereur. * (Note de la main du général.)
Le rapport du colonel est confirmé par cette dépêche du général Montbrun au maréchal Davoust : on sait que Montbrun tenait la campagne.
« J’ignorais, Monseigneur, que votre aide de camp fût parti hier pour conduire deux caissons à Ratisbonne. Je crains, d’après ce que me dit le chef de bataillon de l’infanterie, qu’iL n’ait pu aller jusquelà, et qu’il ne fût pris avec, car le chef de bataillon, qui a marché à très-peu de distance derrière, a trouvé l’ennemi en grande force et a été obligé de rétrograder. Il est à craindre que Trobrillant n’ait été pris. S’il m’eût prévenu devoir se porter sur ce point, je lui aurais donné quelques hommes de cavalerie pour éclairer sa marche. »
Ce.fut le 21 à quatre heures du soir, que le 65*. dut déposer ses armes. La division du prince de Leichtcnstein occupa la ville. Les soldats français avaient les larmes aux yeux et la colère dans le cœur.
Un cri unanime et solennel s’éleva de leur poitrine :
quiétude sur mon sort; j‘ai l'espérance d’ètre promptement rendu, et jô me porte bien.
« Je t’écrirai quand je pourrai, ma bonno Hélène, et je t’embrasse aussi tendrement que jo t’aime. C. »
« Coutard a reçu huit balles dans ses habits et un boulet lui a enlevé le pan de sa capote sans le blesser. »
« Vive l'Empereur! Vive l'Empereur de France ! » Le prince de Lcichtenstein, dont le noble courage sympathisait à la bravoure malheureuse, combla des procédés les plus honorables les débris héroïques de l'infortuné régiment.
On l’a vu, les olliciers et les sous-olBciers étaient prisonniers sur parole ; les musiciens, les fifres et les tambours, tous les non-combattants furent également rendus. Ils restèrent tous à Ratisbonne. Les ordres les plus précis avaient été donnés pour que les blessés fussent traités à l'hôpital avec des soins égaux à ceux dont on entourait les Autrichiens. Le colonel ne quitta point scs soldats : sa haute renommée, l’ordre merveilleux qu’il avait su maintenir dans la ville, le respect de la discipline et de la propriété, sévèrement entretenus dans la garnison, lui . avaient concilié l’estime et l’affection de tous. Ce fut à qui l’abriterait.
Cependant le maréchal-duc d’Auerstacdt avait gagnéàEckmühllabatailledont l’Empereur lui fitun titre de prince ; c’était le 22 et le 23 avril, et la puissante diversion qui tenait les corps de Leichtcnstein et de KoUowrath occupés à Ratisbonne, ne contribua pas peu au succès de la journée. Le lendemain de ce même jour, le duc de Montebello rentrait vainqueur dans Ratisbonne, après une chaude mêlée où Napoléon reçut sa première blessure.
Le soir de cette reprise, le 24, Coutard s’empressa
de chercher son général de division, Morand, et lui fit un rapport détaillé de ces six jours si féconds en péripéties. Pendant qu’il parlait, un personnage en redingote bleue et eu chapeau rond, qui se trouvait là et que le colonel ne connaissait pas, donnait les marques de la plus vive attention. Le récit fini, l’inconnu se leva, et, prenant la main de Coutard : « Colonel, lui dit-il, si j’avais un officier comme vous dans mon corps d’armée, je le porterais sur le poing comme un faucon. Allez demain matin trouver le maréchal Davoust, et qu’il vous conduise à l’Empereur. • Cet inconnu était le maréchal-duc de Moutebello. Quel juge en fait de courage et d’honneur !
Le lendemain, à neuf heures du matin, Coutard était chez le prince d’Eckmühl. Faut-il le dire ici ? La vérité historique est notre premier devoir. Quel est le capitaine qui n’a pas eu scs moments difficiles? D’ailleurs la gloire du vainqueur d’Eckmühl ne souffrira pas de la justice rendue à son brave parent. En retirant son ordre de retraite, en ne prenant pas des moyens plus sûrs de faire parvenir des munitions à la garnison de Ratisbonue, c’était le maréchal Davoust qui avait nécessité la capitulation. Cette capitulation avait déplu à Napoléon. Le maréchal en laissa porter toute la responsabilité au colonel (1).
(1) Ces faits sont attestés par la lettre suivante du général Dumoustier : « Je persiste à penser que votre grand-cousin vous a laissé, tomber près de l'Empereur pour s'excuser de sa fausse combinaison militaire. »
L’Empereur était donc mal disposé contre Coutard.
Quand ce dernier entra dans le cabinet, précédé par le maréchal, Napoléon leva lés yeux de dessus les cartes qui l’occupaient, et, fixant sur lui ce regard irrité qui lançait l’éclair : « Où est votre régiment? s’écria-t-il.
Qu’ avez-vous fait de mes soldats? » Fort de sa cons- * -, •' cience et de sa bravoure, Coutard répondit : « Sire, j’en ai fait tuer la moitié. — Et le reste? — Le reste est prisonnier, et moi aussi. — Pourquoi, n’ètes-vous pas avec eux ? — > Parce qu’il a plu au prince Jean de Lichtenstein de me renvoyer sur parole avec tous mes officiers et les non-combattants. — Je ne veux pas de cela ! — Sire, jusqu’ici cela a été considéré connue un <■ témoignage d’estime de la part de l’cpnemi ; lorsque Votre Majesté l’aura défendu, ce sera une faute. — Et mon aigle? reprit l’Empereur avec plus d’impétuosité. . 4 Qu’avez-vous fait de mon aigle? — Je l’ai sauvée,
Sire ; je l’avais reçue des mains de Votre Majesté au Champ-de-Mars, j’avais juré de la défendre : vous ne m’eussiez jamais revu si j’avais eu le malheur de la perdre. » À ces mots, prononcés avec uqo fierté pleine d’émotion, l’Empereur commença à s’adoucir. « Ah ! ah! dit-il, c’est différent, c’est différent! Comment avez-vous fait? — Je l’ai enterrée ; mais, Sire, l’hu- . midité n’y a pas fait de tache : elle était enveloppée dans deux drapeaux ennemis. » Et, sans lui en demander la permission, Coutard sortit précipitamment du cabinet, s’en alla prendre l’aigle et les drapeaux
queportaitdansunsacde cuir un sapeur du régiment. Ce sapeur les avait sauvés en traversant les fossés à la nage. En rentrant, Coutard roula le tout sur la table oit l’Empereur était appuyé : l'aigle se dégagea brillante des plis des étendards autrichiens. L’Empereur sourit. « C’est différent, c’est différent, répéta-t-il plusieurs fois. » . v
Mais Coutard était exaspéré ; il s’attendait à une meilleure réception après son héroïque défense du 19. Les yeux lui sortaient de la tète. Napoléon s’en aperçut, et, le calmant : « Je ne dis pas cela pour vous faire de la peine, reprit-il sur un ton meilleur. Vous vous êtes battu comme un lion! Mais je ne veux pas qu’on accepte de rentrer sur parole. — J’en ai déjà expliqué les motifs à Votre Majesté. Maintenant, Sire, soyez tranquille, je me ferai plutôt tuer que de tomber dans une pareille faute. — Eh bien ! qu’allez-vous faire avec vos cadres de bataillon ? — Votre Majesté a d’autres ennemis à combatrc ; je demanderais l’autorisation de prendre des recrues au dépôt qu’on a à Strasbourg. J’appellerai tout ce qu’il y a de disponible à mon dépôt qui est à Gand ; et, quand vous le voudrez, vous pqurrez m’envoyer en Espagne ! — C’est bien, reprit l’Empereur radouci. ».
Huit jours après, le G5« se réorganisait déjà sous la puissante impulsion de son colonel. Le 2 mai, le . maréchal Davoust écrit à l’Empereur que ce régiment
a ordre de se diriger sur Augsbourg. « Dans le cas où
l’ennemi se porterait sur Ratisbonne, ajoute le ma-
réchal, les officiers étant prisonniers de guerre, rendus sur parole, et ne pouvant se battre, je prie Votre Majesté de me faire connaître ses intentions. »
Quant à Coutard, il était nommé gouverneur de la place même qu’il avait si héroïquement défendue. A ce titre, le 5 mai il adresse au maréchal un rapport où, à travers différentes indications de mouvements de troupes, on lit ces deux renseignements : « Uncourrier de S. M. le roi de Westphalic (Jérôme) à S. M. l’Empereur, nous adonné l’heureuse nouvelle que les troubles de la Hesse étaient apaisés, et qu’à la voix de leur souverain les Wcstphaliens étaient rentrés dans le devoir et la soumission... Le nommé Franquini, dont j’ai rendu compte par mon rapport d’hier, paraît avoir des ordres secrets de S. A. le prince de Bénévent. Je ne pourrai que demain envoyer son interrogatoire, dont le double sera adressé au ministre des relations extérieures (1 ) . »
(1) Voici le reste de ce rapport ;
« Un détachement de quarante hommes du contingent du prince do Reuss, arrivé hier soir, est reparti ce matin pour Straubing et PaSsau.
« Un officier et huit sapeurs venant de démolir le pont de Worbourg ont été dirigés sur Straubing et Passau.
« Un détachement de vingt-six canonniers venant d’Augsbourg, conduisant six caissons de munitions, partiront demain pour Straubing.
« Le commandfmt de plaça a fait partir pour l’armée environ quatre cent cinquante hommes de. tous corps et de toutes armes, qui depuis longtemps restaient à ne rien faire chez l’habitant.
« Deux cent dix-huit blessés ont été évacués par eau ce matin, sur Ijigolstadt. Un bateau chargé de vingt-deux, mille cent deux rations do
pain et de seize mille quarante-huit rations de biscuit, est parti ce matin pour Paasau, avec ordre de marcher jour et nuit.
« Il est arrivé onze déserteurs autrichiens. Tous disent que le général
Le 9 mai, le 65' comptait sept cent cinquante-cinq hommes, do/it trois seulement hors d’état de combattre. Le lendemain, il avait ordre de partir pour Augshourg. « Mon prince, écrivait le colonel au maréchal Davoust, je partirai demain pour ma nouvelle destination. Depuis le dernier rapport que j’ai eu l’honneur d’adresser à Votre Altesse, environ quatrevingts prisonniers sont rentrés au régiment, et je suis prévenu que beaucoup d’autres se sont dirigés sur Beyrouth. J’ose réitérer ù Votre Altesse la demande d’un secours extraordinaire à notre masse générale, qui me donnerait des moyens de rééquiper et d’organiser promptement ce régiment. »
En quittant Ratisbonne, Coutard emportait les plus honorables preuves d'attachement et de respect. 11 en faut citer les principales :
« Mon cher et respectable colonel, » lui écrivait le 18 juillet 1809, M, le comte de Thurn, grandprevôt, vous avez été pour Ratisbonne l’ange tutélaire dans les moments les plus désastreux. Vous avez
seul ensuite remédié à tous les inconvénients du désordre et de la licence. Votre nom et vos actions res-
Bcllegarde s’est dirigé sur Prague ; l’on n’a point encore do nouvelle# do S. À. le prince de Ponte-Corvo.
« Lo commandant de la place a l’honneur de soumettre à S. Exc. la demande d’un officier autrichien et demande ses ordre*. (En marge est écrit : «J’ai donné ordre qu’il fût conduit en Franco. Le maréchal d’E.) • «. Le colonel, gouverneur de la place de RatUbonne,
« Baron de Coûta». »
teront toujours gravés daus mon cœur cl celui des habitants de Ratisbonne. » ( •
« Jamais, ajoute le même personnage, le 21 août • 1809, là ville et les bons habitants de Ratisbonne n’oublieront tout ce que vous avez fait pour eux (1)„ »
« Le brave 65 e et son digne chef, lui dit le baron de Léoprechting, conseiller de légation et Chambellan du prince-primat, ne seront jamais oubliés à Ratis- • bonne : il n’y a là-dessus qu’une seule voix. »
Après ces lettres privées, voici des actes plus officiels et plus signalés :
« Les membres de la Régence de Ratisbonne à M. le baron Coutard, colonel du 65' régiment d’infanterie de ligne, gouverneur de la place de Ratisbonne :
» Monsieur, • •
« Nous venons de Recevoir votre lettre d’aujourd’hui, dans laquelle il vous plaît de nous prévenir de votre départ pour une nouvelle destination;
« Après avoir été témoins de votre noble et juste * manière de penser et d’agir dans les circonstances les plus critiques, et après en avoir senti le bienfait •
* (1) Là môme lettre contient un détail historique assez curieux. « J*ai
été, dit M. de Thurn, entièrement satisfait de mon voyage* à Vienne. J'yai tu et connu do plu» près le plus grand homme de tous les siècles. Il nj'a donné, dans sa répouse au prince-primat, les assurances les plus po- * *, si tires de sa magnanimité et bienfaisance pour les malheureux de cette ville, en agréabtque la partie de la ville à rebâtir s’appellerait le quartier Napoléon. »
pendant votre gouvernement de cette place, il ne nous reste qÿe de regretter profondément votre départ.
« Soyez persuadé, Monsieur, que la ville de Ratisbonne n'oubliera jamais un nom qu’elle ne connaît que comme celui d’un être tutélaire et reconciliant dans les événements les plus orageux, et agréez l’assurance de notre part que lps sentiments de notre re-
connaissance et de la considération la plus distinguée, ne finiront qu’avec notre vie.
« Nous avons l’honneur d’étre, etc. .
* Signé : Baron d’Aibikzi. »
Enfin le prince-primat lui-même voulut écrire la lettre suivante : .
« Monsieur le colonel,
« Il m’a été bien doux d’apprendre que, pendant tout le temps que vous avez passé à Ratisbonne, vous n’avez cessé d’y maintenir la tranquillité et le bon ordre, en choisissant toujours la manière la plus ménageante pour concilier la prospérité des habitants avec l’iutérèt de votre armée et de votre auguste Empereur. Aussi, tous les habitants bénissent votre séjour et ne se louent que de la bonne conduite et de la discipline exemplaire de vos braves troupes, qui les a préservés d’une infinité de maux que la guerre semblait rendre inévitables. — Je suis très-sensible, Monsieur, à ces marques de bienveillance que vous
leur avez données, et je ne désire qu’nne occasion pour vous eu témoigner personnellement ma reconnaissance et la haute estime que vous m’avez inspirée, avec laquelle j’ai l’honneur d’ètre,
« Monsieur le colonel,
« Le bien dévoué,
. « Cuarl, prince-primat. »
* Francfort, le 28 Juillet 1809. » ,
Qu'on veuille bien se rappeler l’opinion des habitants de Fribourg et des autorités des Abruzzes et de Tilsitt, et on verra avec respect que le caractère du généreux commandant ne se démentit jamais.
Cependant l’Empereur n’oubliait pas le 65'.
Le i 1 juillet, il mande de Schœnbrutm au maréchal Davoust : * Mon cousin, écrivez au colonel du 65* pour qu’il vous envoie les étals de situation de son régiment. Vous lui ferez connaître que deux de ses bataillons doivent se trouver réunis à Augsbourg, que deux doivent être formés à son dépôt en Flandre, et que le quatrième est en marche de Vienne pour lç rejoindre ; qu’il recevra deux mille hommes sur la conscription, dont mille à son dépôt et mille qui le rejoindront à Strasbourg; que j’ai ordonné que son troisième bataillon parte avec mille hommes pour Augsbourg, et qu’ainsi j’espère qu’il aura dans le courant d’août quatre bataillons formant trois à quatre mille hommes en état de servir. Demaudez à ce colo-
nel quel moyen il a pris pour l'habillement des mille hommes qui doivent être arrivés à Strasbourg. Vous lui ferez connaître que probablement les neuf cents hommes de son régiment qui sont prisonniers de guerre vont être rendus, ce qui portera chaque bataillon à beaucoup plus que le complet, et mettra ce régiment à même de former une belle réserve de quatre mille hommes à Augsbourg. Le bataillon du 46*, qui doit être arrivé à Augsbourg, sera joint à cette réserve; eequi donnera à la division Lagrange une colonne de cinq bataillons en bon état. J
« Napoléon. »
En effet, le 30 juillet 1809, le général Lagrange entrait dans le Tyrol avec ses troupes : il campait en août près de Lindau. La paix de Vienne avait rendu les prisonniers à la liberté ; le 65' était redevenu un des plus beaux régiments de l’armée. Or, Lindau était un lieu insalubre, et l’Empereur ne voulait pas y exposer cette brave troupe. De plus, l’équité pariant à son esprit, il voulait réparer le mauvais accueil que, dans un premier mouvement d’impatience, il avait fait à ces héros.
Un bataillon était sous ses yeux à Schœnbrunn; l’Empereur le passe en revue. Après avoir parcouru les rangs, il ordonne à Duroc de choisir cent hommes pour sa garde : « Oh! sire, s’écrie le maréchal, c’est trop ! Ce pauvre colonel Coutard ! — Je voudrais les
, 7fc — - •
prendre tous ! » répliqua l’Empereur. Ce mot réparait tout. ' t
En réalité, Napoléon se contenta de quarante. Voici comment il annonçait cette détermination le 13 •septembre 1809 : «Mon cousin, vous ferez partir demain le 65”, sous les ordres d’un major, pour se rendre à Augsbourg. Vous ferez connaître au général Lagrange que l’air de Lindau étant très-malsain, mon intention est qu'il n’y laisse pas de troupes françaises, et personne surtout du 65 e , qui, moyennant ce qui vient d’arriver, passera trois mille hommes et sera un des plus beaux corps de l’armée. Vous ordonnerez qu’il soit tiré de ce régiment vingt hommes pour mes grenadiers et .vingt pour mes chasseurs. Ce choix sera fait aujourd’hui à six heures par les colonels. Les hommes seront choisis parmi ceux ayant dix ans de service.
« Napoléon. »
La justice commençait donc pour le 65 e et pour son brave colonel.
Telle est la vérité sur cette affaire de Ratisbonne qui a été l’objet de commentaires différents et peu sûrs.
Avant de suivre Coutard en ses nouvelles destinées, qu’il nous soit permis d’appuyer notre récit de quelques témoignages ; ce sera la meilleure réfutation de certaines attaques dont l’autorité est médiocre, mais qu’il ne faut pas négliger, parce qu’elles ont eu de l’écho. On a pu voir déjà, par exemple, ce qu’il y a de vrai dans cette phrase de la duchesse d’Abrantès:
' « Le colonel Coutard avait une fois perdu l’aigle de son régiment, ce qui, soit dit' en passant, avait fort déplu à T Empereur. • Dans ses Mémoires sur les guerres de Napoléon, le général Pelet est plus équitable, mais il est encore trop sévère. « De tous côtés, dit-il, il y avait beaucoup de gloire à acquérir et de grands services à rertdrc ; mais le colonel Coutard avait usé la veille une partie de ses munitions -, il vint hors la ville avec quelques officiers et finit par se rendre. Le 65 e sortit à six heures du soir et mit bas les armes. . . Leichtenstein fut obligé de partir pendant la nuit; ainsi, quelques heures de plus, et ce. point important était conservé. On voit que Ilatisbonne a succombé par un événement entièrement indépendant des dispositions générales... La conduite des habitants de Ratisbonnc leur valut des remerciements de l’Empereur; ils contribuèrent, par leurs soins em*pressés, à sauver une partie des soldats du 65 e régiment, qui se cachèrent dans les maisons, et qui, se joignant à leurs frères d’armes pendant lé combat, par leur conduite effacèrent les reproches, qu’ils avaient mérité trois jours auparavant. On dit que le colonel Coutard, ayant conservé l’aigle de son régiment, se présenta avec elle à l’Empereur, qui se contenta de lui dire que les officiers ne devaient jamais séparer leur sort de celui de leur troupe. Personne, autant que Napoléon, ne sut faire la part des accidents et des malheurs de la guerre. »
On sait déjà ce qu’il faut penser de ces incidents si incomplètement connus, malgré le talent et l’exactitude ordinaire du général l’elet. Qu’on veuille bien maintenant écouter un témoin oculaire, le duc de Rovigo r a Je fus obligé, dit-il, d’aller jusqu’à Ratisbonnc. J’y trouvai le 05* régiment d’infanterie, commandé par le colonel Coutard, homme du premier mérite, comme on va en juger.
« 11 m’apprit que le maréchal Davonst était parti le ipatiu avec toute l’armée, sur l’avis d’un mouvement de l’archiduc Charles tendant à le tourner par. sa droite ; que l’on avait fait des efforts pour détruire le pont, mais que c’était une maçonnerie indestructible (1) ; qu’il avait fallu abandonner cette idée, de sorte que le maréchal Davoust, ayant eu peur de livrer ce passage au corps autrichien de M. de Klénau, qui serait venu aussitôt l’attaquer, n’avait laissé ce colonel à Ratisbonne avec son régiment, uniquement que pour défendre le pont.
• La ville est tout entière sur la rive droite ; elle est entourée d’un bon fossé et d’une muraille à la romaine, mais d’un développement beaucoup trop étendu pour être défendue par u n seul régiment. D’ail- • leurs, l’armée manœuvrant sur la rive droite du Da-
(1) Le pont de Ratisbonne est le seul en pierre qui existe sur le Danube depuis lllm, où lo fleuve est peu considérable jusqu’à la mer. Ce pont est un ouvrage des Romains. Il est construit en grès et briques minces liés avec du ciment de pouzzolane; ce monument est à l’abri des destructions.
nube, il ne paraissait pas que ce serait par là qu’il serait forcé.
* Ce colonel avait fait des dispositions admirables pour défendre son pont et pour employer son régiment de la manière la plus avantageuse possible. Je restai deux heures avec lui pour lui expliquer les intentions de l'Empereur, dont il devenait l’exécuteur, puisque le maréchal Davoust les avait prévenues en ce qui concernait son corps d’armée. On commençait à entendre le canon au loin dans la campagne ; je me dirigeai sur le bruit, et ne tardai pas à trouver le raqréchal Davoust engagé avec son corps d’armée contre toute celle de l’archiduc Charles.
* L’affairq se passait à la hauteur d’Abbach, à une lieue sur la droite du chemin, en allant d’Abbach à Ratisbonne ; je crois que le village s’appelle Tanereberg. Je le joignis sur le champ de bataille, au moment où il remportait un avantage, et je lui appris l’arrivée de l’Empereur à l’armée, en lui faisant connaître ce dont il m’avait chargé pour lui; il avait d<^à manœuvré comme s’il en avait été informé. A la vérité, ne sachant pas l’arrivée de l’Empereur, il ne comptait pas faire . de mouvement par sa droite ; il projetait, au contraire, ne pas trop s’éloigner de Ratisbounc, tant pour porter secours aux troupes qu’il V avait laissées, que pour empêcher la jonction du général Klénau avec l’archiduc Charles.
c Mais l’Empereur voulait tirer encore un parti de
plus de ce même corps d’armée ; en conséquence, le maréchal Davoust fit de suite scs dispositions. 11 en-
voya d’abord des cartouches d'infanterie au régiment qui était dans Ratisbonne. Malheureusement la route était déjà interceptée, et ces munitions furent prises. Ce petit accident, qui ne semble qu’une bagatelle, eut des conséquences bien malheureuses. »
Certes, rien n’est plus clair et plus concluant que cet exposé, rien aussi n’est plus formel que ce témoignage. Il y faut ajouter encore quelques lignes.
Ratisbonne est repris : « L’Empereur s’y établit, dit le duc de Rovigo, et y resta quelques jours pour disposer un autre mouvement et donner de l’avance à
l’armée pendant qu’il guérissait son piptj.
« NoustrouvàmesdanaJlatisbonnelc colonel du 65* 'régiment, qui avait trouvé moyen de ne pas être emmené prisonnier, et qui s’etait caché en ville jusqu’à l’entrée de nos troupes. 11 nous apprit que, dans l’après-midi du jour où le maréchal Davoust avait quitté les hauteurs en avant de la ville, il avait été attaqué au pont du Danube par le corps de M. de Sainb Siran, qui avait fait de vains efforts ce jour-là et le lendemain, pour forcer le passage, et qu’au contraire lui, colonel du 65 e régiment, l’avait tellement repoussé, qu’il lui avait fait huit cents prisonniers, mais qu’il avait presque totalement brûlé ses munitions ; au point qu’il fit distribuer à sou régiment les . cartouches qui se trouvèrent dans les gibernes des
prisonniers et des morts. Néanmoins, il serait encore parvenu à défendre le pont contre le général Klénau, lorsque la réserve de grenadiers, commandée par le prince Jean de Lichtenstein, arrivant de Landshut par la route d’EckmUhl, menaça de donner l’escalade à la ville, et de passer tout au fil de l’épée, s’il n’entrait pas de suite en capitulation ; une résistance était impossible, il n’avait pas de quoi garnir lé quart de la muraille. Après avoir soigné la défense du pont, il fut donc obligé d’en passer par des conditions dures pour lesquelles il n’était pas fait ; sa glorieuse résistance était digne d’un meilleur sort.
» Ceci se passait à Ratisbonne, moins de soixantedouze heures avant l’arrivée de l’Empereur avec toute son armée ; que l’on juge maintenant de ce qui serait arrivé ou de ce qui aurait pu arriver, si, au lieu d’avoir eu un régiment dans Ratisbonne, le maréchal Davoust avait pu y mettre une brigade avec des munitions; à coup sûr la ville aurait été défendue en même temps que le pont ; alors, comment aurait fui l’archiduc Charles qui n’avait que ce point de retraite ?
« Ôn n’est pas fondé à croire qu’il aurait livré bataille, n’étant pas rejoint par le corps de M. de Klénau, puisqu’il n’a pas cru devoir le faire après que ce général eut opéré sa jonction. 11 n’aurait pas pu jeter un pont de bateau sous les murs de Ratisbonne ; d’ailleurs, de la ville, on l’aurait détruit en
lançant des radeaux chargés de pierres, au courant du fleuve. On ne peut rien avancer sur ce qui n’est pas arrivé ; mais si l’archiduc Charles n’avait pu s’ouvrir un chemin à travers nos rangs, il aurait été réduit à la plus triste des extrémités pour un général d’armée. Que l'on compulse l’histoire et que l’on y trouve une combinaison aussi hardie, menée à point pommé d’aussi loin, et exécutée le douzième jour du départ de Paris, avec une armée dont la moitié des soldats étaient encore, un mois auparavant , dans leurs champs, la pioche à la main, et ne comprenaient rien à tout ce qu’ils avaient fait depuis si peu de temps.
* Cette manœuvre est un des chefs-d’œuvre des immortels travaux de l’Empereur (1). »
Nous avons rapporté ces pages en entier, non-seule-
( 1 ) A ce témoignage, ajoutons le récit dé M. Thiers. II résume et confirme tout ce que nous avons dit
« Le maréchal Davoust avait laissé & Ratisbonnb le 05*, excellent régiment, commandé par le colonel Coutard, avec ordre de barricader les portes et les rues de la ville, car Ratisbonne n’avait qu’une simple ch®* mise pour toute fortification, et de s’y défendre à outrance. Le colonel Coutard avait eu affaire, le 19. à l'armée de Bohême, et lui avait résisté à coups de fusil avec une exttème vigueur, si bien qu’il uvait abattu plus de huit cents hommes à l’ennemi. Mais le leudemain 20, il avait vu paraître, sur la rive droite, l'armée de l’archiduc Charles, venant de Landshut, et il s’était trouvésaos cartouches, .ayant usé toutes les siennes dans le combat de la veille. Lo maréchal Davoust, averti, lui avait envoyé, par la route d’Abach, deux caissons de munitions conduits par son brave aide de camp Trobriant, lesquels avaient été pris sans qu’il pût entrer uo seul paquet de cartouches dans Ratisbonne. Le colonel Coutard, pressé entré deux armées, n’ayant plus un seul coup de fusil à tirer et ne pouvant) du haut des murs ou des rues barricadées, sp défendre avec ses baïonnettes, avait été contraidt de se rendre. » (T. X, p. 150.)
ment parce qu’elles projettent une vive lumière sur les événements que nous avons rapportés, mais parce qu’elles expriment à merveille l’importance des plans de Napoléon, l'intérêt capital qu’il avait à les voir exécutés de point en point, la faute ou plutôt le malheur du maréchal Davoust, qui ne les appuya pas de forces suf- '> ■.
Usantes (1) ; et enfin parce qu’elles ne laissentau colo- . .
nel Coutard que la gloire d’avoir compris les projets *
du grand capitaine, et de u’être tombé qu’après avoir •
épuisé tous les efforts humains pour y correspondre.
En même temps, cm s’explique comment une certaine rancune,, détournée de son principal objet, demeura sur le défenseur et le prisonnier de , ;•
Batisbonnc. • : , . .
Les premières impressions fâcheuses s’effaçaient difficilement dans l’esprit de l’Empereur. En vain Cou- <
tard s’en plaignait-il avec l’énergie de la conscience ;
' en vain écrivait-il à son illustre parent. « Ne vous abusés pas, lui répondait le maréchal (l/i septembre, lettre datée de Liutz), ne trouvés pas mauvais , .
que notre souverain n’ait pas récompensé la mauvaise fortune. » Le découragement et une juste susceptf-
(1) La justice nous oblige d'ajouter que la faute, si faute il y eut, peut bien aussi retomber sur Napoléon lai-mémo, qui, au dire de M. Thiers, aurait ordonné au maréchal Davoust do laisser un régiment à Ratisbonne, «force évidemment insuffisante » il. Thiers excuse ailleurs cette insuffisance en déclarant qu'il était absolument indispensable « de porter sur Abensberg la plus grande masse de troupes possible. » On e&t donc fondé A coQclure qu'il y a eu là plus dq malheur que de faute.
bilité blessèrent cette âme lière et élevée. Coutard annonça l’intention de quitter le service.
Heureusement il en fut dissuadé par le général Humoustier, qui lui écrivait : « Je n’approuve pas du tout votre projet : vous avez la confiance sans bornes de votre régiment, vous êtes aimé de tout ce qui vous connaît ; avec cela on doit attendre le moment, qui n’est peut-être pas éloigné, où vous fixerez l’attention particulière de l’Empereur. Vos soldats nouvellement admis dans la garde sont répartis aux grenadiers et aux chasseurs. J’ai vu dans cette circonstance que l’Empereur voulait prouver sa reconnaissance cl sou estime au 65 e , et vous avez dû en être flatté. »
Le maréchal Davoust essayait lui-mème de panser la plaie de son brave parent. « Vous avez fait dans cette circonstance (à Ratisbonnej plus que n’auraient fait la majeure partie des colonels de l’armée, mais pas , assez pour ce qu’exigeaient la position où vous étiez et . le service de l’Empereur. Ne voyés pas dans ceci un reproche, mais seulement le regret que j’éprouve de ce que quelqu’un qui me tient de si. près n’ait pas tiré tout le parti possible de la plus belle occasion d’acquérir une gloire éternelle. » •
« Au lieu de se décourager dans la position ou vous êtes, dit-ïl dans une autre lettre, il faut redoubler de zèle pour le service de notre souverain... Vous devez regarder comme une circonstance heureuse d’être appelé, avec votre excellent régiment, à concourir à
un objet aussi important pour notre souverain que
la pacification de l'Espagne. »
Coatard obéit ; et, deux mois après la paix, il reçut l’ordre d’aller à Bayonne rejoindre le corps du duc d’Abrantès. . • -
Telle était l’activité, telle était la puissance d’organisation du Brave colonel, que lorsque le 65% décimé par la guerre et par la garde, décimé aussi par l’admirable part qu’un de ses bataillons prit à la guerre de Hollande (1) , lors de la dcfensede Flessin- ' gue, arriva à Valladolid, le duc d’Abrantès y trouva quatre raille deux cents hommes sous les armes,
dont six cents grenadiers et six cents voltigeurs. 11 en était émerveillé.
(1) C'était le bataillon de dépôt à Gand. H se couvrit de gloire durant cette campagne. * . *