Pages
L'ORDONNANCE FRANÇAISE
, bagatelle; il se pose avec grâce : il précipite ses coups; il fait du bruit, comme si le bel air, la vi- .tesse, le fracas étaient l'essentiel, et comme s'il n'importait pas avant tout de viser bien et de frapper le but. Quant à la baïonnette, Dagobert voudrait qu'elle soit aussi solide que la baïonnette des Prussiens; il la juge trop courte et il désire qu'elle ait vingt- quatre à trente pouces de long afin que le fantassin puisse éloigner les cavaliers sans être atteint par leur sabre; il souhaite même qu'elle fasse corps avec le fusil, qu'elle ne soit qu'un prolongement du canon. C'est son arme favorite, et il a peu de respect pour le feu. Qu'on aille seulement voir un tir à la cible! Combien touchent le but? Et que serait-ce si ce but ripostait? « Des automates contenus par des serre-files peuvent faire grand bruit avec leur feu; mais ce sera toujours pour les braves gens qui en viendront à la baïonnette, que sera le beau du jeu. »
Comme dans le Mémoire de 1780, Dagobert proclame l'utilité des exercices qui rendent le soldat plus fort et plus adroit. Il comprend que certains régiments aient des maîtres de danse et des maîtres d'armes : sans doute, danseurs et spadassins figurent mal devant le fusil et le canon; mais ces deux exercices donnent au soldat plus d'agilité, plus de souplesse, et cet air fier, dégagé, qui sied à l'homme de guerre et fait avantageusement présumer de son courage. Toutefois, il voudrait que les exercices qui sont le simulacre des combats, soient, de même que les manœuvres, plus faciles, plus simples. Sait-on qu'à la guerre le bruit de la mousqueterie et de l'artillerie empêche'd'entendre les commandements et qu'il n'y a plus alors de sy-
métrie dans les feux ni d'ensemble dans les mouvements? Sait-on que ces « jolies promenades », ces « processions » qu'on exécute autour d'une place pour se mettre en bataille, n'ont aucune application en campagne; que l'adversaire n'a pas la complaisance de vous laisser prendre vos distances et points d'alig-nement; qu'en allant à lui sur un terrain inégal, sur un sol plein de creux, de fossés et de ravins tel que celui où il faut ordinairement combattre, il est impossible de marcher en ran^-s serrés d'un pas lent et bien emboîté, soixante-seize pas à la minute ? « Depuis qu'on s'assomme de loin à coups de canon, depuis qu'un pas vite et léger est le seul moyen d'en esquiver l'effet, le seul moyen de n'être pas écrasé par l'artillerie, à quoi peut servir ce pas lent si ce n'est à voire perte? Plus vous mettrez de célérité à vous emparer d'une batterie, moins vous perdrez. Demandez à ceux qui ont fait la guerre si l'on marche le pas emboîté sur un champ de bataille. Demandez-leur si on marchait ce pas à Fontenoy. à Bergen, à Rossbach, à Minden ! » Donc, pas de lenteur à la guerre; la lenteur est nuisible, pernicieuse; elle annonce l'irrésolution et la peur; elle donne aux ennemis le temps de se reconnaître, de « se faire une âme » et de multiplier leur tir. Au contraire, l'audace d'une marche vive et rapide les déconcerte, les frappe d'effroi ; ils font moins de décharges, ils les font précipitamment, avec moins de sang-froid, et elles ont moins deiïet. « Si une troupe doit être détruite, anéantie même dans la première circonstance, elle ne perd presque personne dans la seconde. » Aussi, par instinct, le Français a-t-il de tout temps couru! et non marché, au combat. Fixer la vitesse de la
marche à soixante-seize pas par minute est une maladresse et une méprise. Quoi, les marcheurs les plus ordinaires font unr lieue à l'heure, et le soldat le plus leste, le plus « véloce » de l'Europe ne fera qu'une demie-lieue par heure ! Que serait devenue l'armée du maréchal de Broglie si elle n'avait devancé l'adversaire dans la position de Gorbach? Combien d'occasions où l'honneur, « génie tutélaire de la France », a donné des ailes au soldat! La perfection de la marche, conclut Dagobert, ce serait d'en augmenter la vitesse.
Il termine ce chapitre sur les exercices en recommandant, comme dans le Mémoire de 1780, le tir à la cible. « On devrait tirer d'abord homme par homme et ensuite par peloton ; chaque peloton aurait sa cible; le peloton dont la cible aurait reçu le plus de balles, recevrait un prix d'émulation ».
Ce qu'il dit de la façon d'exécuter les feux, présentait alors, selon ses propres termes, quelque importance. Le premier rang n'a pas besoin de mettre genou en terre : position défavorable, souvent impossible et qui entraîne le soldat, lorsqu'il entend le sifflement des balles, à ne plus se relever et à « faire ventre à terre ». Que les trois rangs restent debout. Mais, pour qu'il n'arrive pas d'accident aux hommes du premier rang, le premier et le deuxième rang prendront bien la position d'à droite, le troisième rang, faisant en joue, s'avancera bien dans le créneau, puis, après avoir tiré, il reculera pour charger et, sitôt qu'il aura chargé et toutes les fois qu'il aura à faire feu, il se serrera sur le deuxième rang et s'avancera bien dans le créneau; les trois rangs chargeront ainsi dans la position d'à droite sans que le premier fasse la pi-
rouette inutile qui se produit quand on passe Tarme à gauche pour mettre la cartouche dans le canon; si l'on observe cette position d'à droite, le créneau demeure toujours ouvert, et l'homme, présentant moins de surface, présente moins de prise aux balles de l'ennemi. Mais ces feux doivent être exécutés en temps de paix, et ce n'est pas en répétant mille fois les temps de la charge avec des mandrins et des cartouches de bois ou de son que le soldat apprendra qu'il est dangereux de mettre plusieurs cartouches dans le canon et qu'il ne faut négliger aucune précaution pour ne pas blesser son chef de file *.
VIII. Ici commence la seconde partie du livre : VOrdonnance française ^
« La manière d'arranger des soldats en troupe, l'organisation donnée aux différentes divisions de cette troupe, le placement symétrique et combiné au moyen duquel tous les individus qui composent cette troupe se prêtent un appui réciproque et sont aptes aux différentes évolutions militares, voilà ce qu'on appelle Vordonnance. »
Pourquoi voit-on la victoire se ranger presque toujours du côté des gros bataillons ? Pourquoi voiton quelques escadrons de hussards ou de cavalerie jeter le désordre et l'épouvante dans l'infanterie ?
urquoi une poignée de braves gens ne peut-elle ment v^ imposer à la multitude et faire respecter son désespoir » ? Parce que les Français n'ont I i3 une manière particulière d'ordonner Pinfante-
ci c i U '
* c "'*-^^; cf. pagres VI- VII. 2. Pages 88-135; cf. pages xiu-xvu.
rie, parce qu'ils n'ont pas de méthode, et cette méthode, Dagobert prétend l'exposer.
Elle ne consiste pas dans de petites manœuvres . et des exercices de parade. Il ne s'agit pas de savoir monter la garde, de savoir imprimer à ses hommes un air guindé et un pas factice, ridiculement lent. Il s'agit de savoir lutter, de « créer une âme » aux soldats, de les placer, de les arranger de telle sorte qu'étant en moindre nombre, ils puissent combattre et même vaincre un ennemi supérieur. Cet arrangement, ce parti qu'on tire de ses troupes, cette connaissance de l'art de la guerre, cette ordonnance, les anciens ne Pont pas ignorée. Grâce à l'ordonnance, les Grecs mirent en fuite des milliers de Perses. Grâce à l'ordonnance, Xénophon fit une retraite à jamais mémorable. Grâce à Pordonnance, Alexandre et César s'acquirent de la gloire, et les Français qui, de rage, brûlaient leurs drapeaux à Blenheim, auraient-ils déposé les armes s'ils avaient pratiqué l'ordonnance, s'ils avaient pu par le moyen de l'ordonnance tenter une action de vigueur et opérer une trouée ?
Les plus savantes ordonnances ont été celles des Grecs et des Romains. Là-dessus Dagobert explique ce qu'était la phalange, si ingénieusement formée, pesante toutefois, difficile à remuer, et ce qu'était la légion, si facile à mouvoir avec ses trente manipules qui s'éloignaient ou s'approchaient selon le terrain et les circonstances, cette légion qu'un dieu, suivant l'opinion de Végèce, avait inspirée aux Romains, cette légion qui triompha de Pyrrhus et de l'Asie, mais qui dut céder à Pimpétuosité des barbares quand « des changements eurent détruit sa force et défiguré son organisation, quand les ver-
^ ^ tî-
tus g-uerrières eurent disparu ? Quelque science que l'on mette à ranger un triste troupeau d'animaux paisibles, ne doit-il pas succomber sous la fureur des loups » ?
Chez les anciens, remarque Dagobert, Tordonnance, Farmure, les exercices, l'habitude des armes donnaient au militaire un ascendant qu'il n'a plus maintenant. Quelques légions suffirent pour contenir les Gaules. Que d'actions incroyables fit César avec des forces inférieures! Comparez sa camp tg-ne d'Afrique avec les expéditions de Charles- Quint et de ses successeurs. Il avait peu de monde et p- ^ ressources; il avait à son débarquement de grandes difficultés à surmonter ; il avait à combattre, outre les naturels, ses propres concitoyens, et le Numide d'alors ne valait ni pis ni mieux que le Barbaresque d'aujourd'hui. En fut-il de même lorsque les Espagnols se présentèrent devant Alger ^ ? C'est qu'ils n'avaient pas d'ordonnance. « J'ose assurer que, s'ils avaient été formés et ordonnés d'après la méthode que je propose, s'ils s'étaient portés sur l'ennemi d'un pas rapide et décidé, l'événement eût été tout différent et ils auraient perdu infiniment moins de monde. » Dagobert cite pareillemrnt les troupes anglaises : « Ont-elles mieux réussi en Amérique, vis-à-vis des insurgents, ces 11 uapes qui ont tant d'ostentation de leur discipline, de leur tenue, de leur méthode? C'est le défaut d'ordonnance qui jette le militaire dans le disci tdii, qui ciiiuaiitit le courage et la confiance. Les Hr-cs s'informaient-ils du nombre des Perses? Les
L'ORDONNANCE FRANÇAISE
S coni|i lient-ils les multitudes de Gaulois