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L'ORDONNANCE FRANÇAISE
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pour attendre l'artillerie, pour se condamner à la lenteur ou à l'inaction, il n'ira pas sacrifier le plus important de ses avantages, l'attaque impétueuse. Les canons resteront donc à la seconde ligne afin de l'appuyer en cas d'événement et de l'aider à recommencer le combat. Ici, Dagobert fait de curieuses réflexions sur Teffet de l'artillerie. Il ne la redoute pas. Du train dont va sa colonne, dit-il, les canonniers ennemis, d'ailleurs empêchés par la fumée des coups de fusil et par la poussière, n'ont guère le temps de pointer correctement leurs pièces, et — comme à cette époque l'artillerie était disposée sur la ligne à la tête de chaque brigade — il n'aura jamais de feu à essuyer que sur le point où se porte son attaque, le feu d'une seule brigade, et un feu qui ne sera pas long. N'y a-t-il pas d'ailleurs, même dans une plaine unie, des abaissements de terrain, des chemins creux qui mettent une colonne à l'abri des boulets et rendent les coups do canon incertains? L'artillerie ne fait son entier efi'et que sur des colonnes qui ne bougent pas. Si ces colonnes arrivent à grands pas, elle sera bien moins formidable qu'on ne le croit. A FonteuQy, le feu du canon put-il empêcher les colonnes anglaises, toutes pesantes qu'elles étaient, d'avancer, de dépasser nos redoutes et le bois du Barri ? Et, si ces colonnes avaient été mieux organisées, si elles ne s'étaient pas soudain arrêtées en si beau chemin, que serait-il advenu de l'armée française?
Les épreuves de Metz, ajoute Dagobert, semblent n'avoir été faites que pour eflVayer l'infanterie et n'en imposent qu'à ceux qui n'ont pas vu la guerre. Ce n'est pas sur ces expériences et ces données d'école qu'il faut asseoir son jugement. Combien les
coups de 'canon du polygone diffèrent des coups de canon de la bataille! Pointer et viser de sangfroid et sans rien craindre, en prenant son temps, dans une direction horizontale, des toiles ou des planches qui ne bougent pas et ne ripostent pas, ajuster des objets quand ils sont stables, ce n'est pas ajuster les objets quand ils sont en mouvement, les ajuster dans des directions qui varient comme le terrain même, les ajuster sous les coups de fusil et de canon (( quand on voit arriver à grand pas une troupe présentant Timage du carnage et de la mort ». Bien souvent l'effet de l'artillerie se réduit presque à rien. A quoi aboutit, en 1761, la caonnade d'iVmœnebourg et quelles en furent It^s victimes, sinon ceux qui s'étaient imprudemment entassés derrière ou dans le moulin sur lequel se dirigeait tout le feu des ennemis? Ah 1 si Ton pouvait récapituler le nombre des coups de fusil et de canon tirés depuis l'invasion de la poudre dans toutes les batailles! Si Pon pouvait savoir le chiffre exact des tués et des blessés! Ce serait peut-être le meilleur moyen de rassurer ceux qu'intimide le bruit de l'artillerie. Le grand Maurice ne disait-il pas que le feu fait plus de .bruit que de besogne, et n'a-il pas proposé de rendre la pique à une partie de rinfanterie? iSe rappelait- il pas que dans la guerre des Autrichiens contre les Turcs, des décharges exécutées à bout portant n'avaient presque tué personne? En 1745, à Preston, les Écossais étaient en colonne; ils mirent sept minutes à culbuter l'armée anglaise. En 1746, à Falkirk, ces mêmes Ecossais, toujours en colonne, mirent douze minutes à s'emparer de l'artillerie et du bagage. Ils auraient vaincu pareillement à GuUoden s'ils
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n'avaient décidé, sur l'avis d'un ingénieur français, de défendre leur position par le feu et « de laisser là leur ordre profond K » De semblables victoires obtenues sur des troupes régulières par des paysans et des gens sans discipline et sans connaissance de l'art militaire, démontrent la supériorité de l'ordre profond sur l'ordre mince, et que l'ordre profond ne serait pas anéanti par le canon, surtout s'il a de son côlé l'agilité et l'impétuosité, s'il use de toutes les circonstances, s'il attaque de nuit ou par des brouillards le poste où les ennemis ont établi leurs pièces, s'il le tourne sur les flancs ou les derrières, s'il sait, grâce à la légèreté et à la mobilité de ses colonnes, se garer de l'effet de l'artillerie ^
En somme, la force d'une armée réside moins dans le nombre des combattants que dans leur science et leur valeur. Si le jeune Cyrus n'avait pas péri à Gunaxa, lorsque la balance penchait en sa faveur, il aurait eu l'obligation du trône à 10.000 Grecs, et ces Grecs n'étaient pas d'une autre trempe que les Français; mais ils avaient l'avantage que leur donnaient leur ordonnance et leur armure, et ce fut, répète Dagobert, par « la proportion bien combinée de masse et d'impulsion » qu'ils refoulèrent les peuplades hostiles qui se présentaient à eux sans ordre et pour ainsi dire sans armes.
Si les Prussiens ont acquis quelque réputation, ce n'est pas qu'ils fussent plus braves, mais ils avaient un chef qui savait ^son métier. Les manœuvres de Frédéric se réduisaient à réunir et à diriger des forces supérieures sur le point qu'il était essentiel
1. Cf. Voltaire, Sïede de Louis XV, chap. XXV. « Ils ne firent point leur attaque ordinaire qui était si redoutable. »