‹ Le général DagobertChapitre 28 sur 121 · P. v-vi · texte numérisé non relu

P. v-vi

2. Saint-Cyr, Mémoires sur les armées du Rhin, l, p. 208-209 ô. A. Chuquet, Dugommier, p. 191-193.

L'ORDONNANCE FRANÇAISE

Lui-même s'était inspiré des Nouoelles Institutions militaires de M. de Vair, son ancien chef et celui qu'il considérait comme son maître. M. de Vair jugeait qu'il fallait punir les déserteurs, non en les condamnant à mort, mais en les couvrant d'infamie, et qu'ils étaient plus sensibles à la perte de l'honneur qu'à celle de la vie. Il voulait donner un corselet et un casque à l'infanterie et, en outre, un bouclier à l'infanterie légère. 11 disait que les fantassins auraient besoin de la pique, si leurs fusils, avec la baïonnette au bout, n'étaient pas assez longs pour atteindre la cavalerie. Il demandait la suppression du genou en terre, et il assurait que les gens de pied qui se tenaient fermes, bien unis, bien serrés, ne seraient jamais entamés par les escadrons, qu'une colonne qu'il nommait 1' « impulsive », carré long de 16 hommes de front sur 32 de hauteur, saurait toujours recevoir les charges. Il pensait enfin que l'infanterie devait, sans s'amuser à tirer, joindre l'adversaire et lui « porter la baïonnette dans le ventre », que le feu fait plus de bruit que d'effet, que le canon est « plus étonnant que dangereux », que « l'arme blanche, aidée de l'impulsion de la masse, saura toujours culbuter l'ennemi ^ ».

1. La Noue de Vair, Nouv. const. mil., I, p. 15-16, 39, 41-43, 140 144, 185.

ilE IV

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I. A Romans. — Thevet de Lesser et Dagobert. — M. de Durfort. — Affaire Servan. — II. Réclamation de Dagobert contre un article du décret sur l'avancement. — III. Sa protestation contre un mot de Dubois-Crancé. — IV. Son royalisme. — Sa lettre de félicitations à Malouet. — Moyen qu'il propose pour mettre uu terme à l'anarchie. — V. Le bataillon des chasseurs royaux du Dauphiné devient le 2" bataillon d'infanterie légère. — Dans le Comtat. — Lettre des commissaires civils à Dagobert. — VI. L'émigration dans les bataillons de chasseurs. — Révolte des chasseurs royaux de Provence à Monaco. — Du Muy dans le Comtat et le régiment de La Marck. — Insurrection des chasseurs de Dauphiné. — Dagobert blessé. — Du Goulot, lieutenant-colonel en premier. — VII. Dagobert et la Révolution. — Serurier et d'Oyré.

I Après un séjour de quelques mois à Périgueux. Il I lillon iu-s chasseurs royaux du Dauphiné avait ei 17^ . 'gagné la province d'oii il tirait son nom et ses recrues, et au mois d'août il était en garnisa à Romans.

Mais h lésordre élaii partout. Partout sévissait l'incurable maladie du soupçon ; partout démocrates et li^i ocrâtes s'épiaient, se dénonçaient, se com-

Le iivn^^'V Dagobert et le lieutenant colonel du balaill I Thevet 1 Lesser eurent donc d'infinies dif-

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VI le Roîii h- lU louaient sa « conduite patrioli iii ) »;i :5i;5 ( vciluô oHuyeuncs »; ils lui donnèrent Il [ r ' il n *e du Comité permanent et lorsqu'il

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se rendit à la fin du mois d'août à Bourgoiu avec un ^iotachement de son bataillon, ils le recommandèrent de la façon la plus instante aux magistrats du cette ville, en assurant qu'il avait rendu des services éminents aux habitants de Romans et acquis leur estime. Mais il s'entendait mal avec son major, et Dagobert qui ne fut jamais très endurant, se plaignait hautement de son colonel. Lesser passait presque tout son temps sur ses terres : « il n'a pas, disait Dagobert, à souffrir des orages qu'il me faut essuyer », et, quand Lesser se trouvait à Romans, il tenait Dagobert à l'écart : le major était le dernier à connaître les événements.

M. de Durfort qui commandait la province, accorda toute confiance et tout pouvoir à Dagobert. Ce major, écrivait Durfort, avait une longue expérience, un zèle trop évident pour le service du roi, et, s'il était indulgent, son indulgence ne produisait pas un mauvais effet et ne s'appliquait qu'à des sujets qui la méritaient. Il laissa Dagobert décider du S(ir { des officiers et des soldats. 11 approuva Dagobert qui proposait de purger le corps de trois déser- ^' nrs; mais, ajoutait Durfort, il fallait leur donner soit une cartouche jaune soit un congé absolu, il fallait les chasser ou les renvoyer : on renvoyait un mauvais sujet et on chassait un infâme. Et Durfort prêchait la prudence : « le désordre général, mandaii-ii d Liagobert en avril 1790, exige dans les cas embarrassants l'emploi de la conciliation et quelquefois d'une complaisance adroite pour sauver l'autorité et parvenir autant qu'il est possible au maintien de la bonne intelligence entre les militaires et les citoyens ».

Dagobert sut s'acquitter de sa tâche. Ce qu'il crai-

gnait surtout, c'était d'éveiller, d'exciter l'antagonisme entre les chasseurs et la milice bourgeoise de Romans. 11 convint avec le commandant de la garde nationale que tout se ferait en commun : chasseurs et gardes nationaux déhleraient ensemble à la parade les fêtes et dimanches et assisteraient ensemble à la messe ; là où il y avait un piquet de chasseurs, il y aurait aussi un piquet de gardes nationaux. Mais les gardes nationaux se donnèrent un aumônier et ils désirèrent que ce prêtre dît la messeaux chasseurs qui suivaient jusqu'alors la messe d'un capucin. Les jeunes officiers du bataillon de chasseurs se récrièrent : était-il de leur dignité de se prêter à un pareil arrangement? Lesser se mit de leur coté. Dagobert remarqua que l'ordonnance parlait seulement de la messe, et non d'un aumônier : peu importait donc par qui cette messe était dite : il fallait éviter toute scission et conserver la bonne harmonie entre la troupe de ligne et la garde nationale.

Chasseur et gardes nationaux agirent bientôt de concert dans une singulière circonstance. Le jurisconsulte grenoblois Servan vivait paisiblement avec quelques parents et amis à la campagne dans deux maisons à une lieue de Romans. Ils allaient parfois se promener sur les hauteurs voisines; plusieurs avaient des papiers et un crayon à la main, soit pour dessiner, soil pour prendre des notes ; Tun portait des lunettes vertes, l'autre était cordon rouge; celui-ci avait fait venir de longs tuyaux de bois pour une conduite d'eau; celui-là avait reçu une grosse malle carrée pleine d'effets. Le bruit courut dans le pays que c'étaient des espions qui levaient des plans à l'aide d'un télescope; qu'ils ca-

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chaient des aristocrates, parmi lesquels un cordon bleu qui ne pouvait être que le comte d'Artois; qu'ils amassaient des armes et des canons. Un matin, de leur propre mouvement et sans nulle réquisition, les paysans et les gardes nationaux de dix huit communes envahissent les deux maisons et les pillent huit heures durant; l'un d'eux tire sur Servan un coup de fusil. La garde nationale de Romans et les chasseurs de Dagobert arrivèrent à temps pour disperser l'attroupement *.

IL Au milieu de ces allées et venues Dagobert suivait d'un regard attentif les événements de Paris, et il exprimait avec sa coutumière franchise son opinion sur les débats et les résolutions de l'Assemblée.

C'est ainsi qu'il protestait contre un article du décret rendu par la Constituante sur l'avancement.

Selon ce décret, deux années de major compteraient pour une année de lieutenant-colonel. Dagobert désapprouva la mesure. La loi nouvelle, disait-il, comptait au soldat qui parvenait au grade d'officier toutes les années de son premier emploi, elle faisait prendre rang aux porte-drapeaux et aux adjudants à la date de leurs lettres, et elle admettait une telle différence dans les années de service du major et du lieutenant-colonel, de deux officiers dont les fonctions étaient les mêmes! Elle décidait, en outre, que les officiers pourvus de brevet ne pouvaient prendre rang, pour le commandement, sur

1. Certificat des magistrats de Romans à Lesser, 24 août 1789 (A. G.); notes de Dagobert; Durfort à Dagobert, 9 octobre 1789, 10 février, 1" mars et 2 avril 1790 (A. D.); Mém. de Rivarol, p. 366-371; Taine, IV, p. 181.

LE GÉNÉRAL DAGOBEUT

les officiers du même grade qui auraient été en activité avant eux. Pourtant, dans la liste dressée par le ministre, il voyait des officiers pourvus de brevet prendre le rang sur lui. (( Ils étaient à peine nés, écrivait-il au Comité militaire, que je versais déjà mon sang pour le service de la patrie; j'ai fait toutes les campagnes de la dernière guerre d'Allemagne; j'y ai fait, quoique je n'en aie pas obtenu le brevet, les fonctions de major d'une troupe de volontaires pendant une partie de la campagne de 1759 ; j'y ai eu un cheval tué sous moi et j'y reçus plusieurs blessures ». Il s'élevait contre les brevets prodigués par l'ancien régime à ceux qui « faisaient les dangereuses campagnes de Paris à Versailles ». Il soutenait que le major à brevet ne pouvait sans une injustice criante supplanter le major titulaire qui servait avant lui. N'était-ce pas « prolonger le régime de la faveur jusque sous le règne de la justice ? » Et il priait l'Assemblée de statuer que les lieutenants-colonels ne prendraient rang entre eux que d'après l'ancienneté de leurs services d'officier et leurs campagnes comptées ^

YIl. En une autre circonstance, Dagobert s'était fait le champion de rh(mneur militaire. Dans la séance du 12 décembre 1789, Dubois-Crancé, secrétaire de l'Assemblée et membre du Comité militaire, avait dit que l'ancien système de recrutement peuplait l'armée de gens sans aveu et sans domicile qui s'engageaient pour éviter les punitions civiles : a Est-il un père de famille, s'écriait-il, qui ne frémisse d'abandonner son fils non aux hasards de la

L Dagobert au Comité militaire. Romans, 14 juin 1791 (A. D.)

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guerre, mais au milieu d'une foule de brigands inconnus, mille fois plus dangereux » ? Les régiments indignés protestèrent, et celui d'Armagnac dont la plainte arriva la première, demandait au roi et au ministre que Dubois-Crancé qui s'était servi d'expressions peu mesurées et humiliantes pour le soldat français, fît une rétractation solennelle.

Dagobert, lui aussi, écrivit au président de l'Assemblée. Les chasseurs royaux duDauphiné, disaitil, étaient outragés dans leur honneur, et ils sommaient Dubois-Crancé de prouver son assertion. Etaient-ce des soldats français qui dévastaient les provinces et incendiaient les châteaux? Etaient-ce des soldats fidèles à leurs drapeaux qui venaient jusque sous les yeux du roi égorger ses gardes? Dubois-Crancé était inviolable et il pouvait impunément calomnier Parmée. iMais l'Assemblée savait ce qu'est la délicatesse et quel prix elle a chez ceux qui versent leur sang pour la patrie; elle ne laisserait pas sans réparation une insulte qui les avilissait devant l'Europe. Le président félicita le major Dagobert de son patriotisme et Dagobert remercia le président de l'intérêt que l'Assemblée prenait aux braves défenseurs de la patrie : il assurait que la lettre du président avait rempli les chasseurs de reconnaissance et d'attendrissement, que leur dévouement à la chose publique était pur et « indépendant du bien qu'on leur faisait espérer », que leur patriotisme n'égalait que la fidélité, le respect et l'amour qu'ils avaient pour la personne du roi.

Il avait adressé au ministre de la guerre La Tour du Pin une copie, un « autant » de sa lettre au président de l'Assemblée. Les chasseurs — ainsi s'exprimait Dagobert — « en montrant leur sensibilité

au nom de brigands, montraient combien ils étaient éloignés de le devenir », et le ministre prisait trop leur honneur et leur loyauté pour n'en pas approuver le témoignage. Le ministre répondit à Dagobert qu'il était satisfait de la démarche des chasseurs du Dauphiné, et Dagobert lut cette réponse du ministre aux officiers et soldats du bataillon : « Je ne négligerai rien, déclarait-il à La Tour du Pin, de ce qui pourra contribuer à entretenir ou même à augmenter leur zèle ; nous regardons l'amour de la patrie comme inséparable de l'amour de notre souverain ^ ».

IV. Il servait donc le roi comme Pavaient servi ses aïeux. Dommartin, le futur général de la Révolution, n'écrit-il pas qu'il ne connaissait que son roi? - Marmont, entré à l'Ecole d'artillerie de Châlons en 1792, ne dit-il pas que le mot de roi avait encore une puissance magique sur les cœurs des gens bien nés, que le roi semblait un être d'ordre supérieur pour qui les officiers avaient un « respect inné » et un « dévouement d'un caractère presque religieux '»? « Dagobert appelait le roi le maître que nous adorons *, et pour lui, les drapeaux de la patrie, c'étaient encore les drapeaux de son prince.

Dans le secret de son âme, il était et resta toujours aristocrate. La noblesse du Roussillon — à laquelle il était apparenté — souhaitait dans ses

1. Notes de Dagobert; Dagobert au ministre, 6 et 27 jauv. 1790 (A. D.).

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