Les représentants au Comité, 11 mai (A. G
2. A. Chuquet, Trahison de Dumoitriez, p. 42 et 76-77; Puget- Rarbantane, Mém., p. 97 et 100.
LE MAS-DEU
Il était arrivé le 13 mai à Perpigaan. Son premier soin fut de placer son armée qui venait de recevoir des renforts. Il décida qu'elle irait s'établir à dix kilomètres de Perpignan, sur une langue de terre, la presqu'île du Réart, comprise entre deux torrents, le Réart et la Gantarana, et formée d'une suite de petits plateaux qui commandaient à peine le pays d'alentour. Selon Fiers, cette position protégeait les cantonnements, favorisait les encadrements, éloignait le soldat des délices de la ville.
Deux détachements avaient été envoyés depuis les premiers jours de mai dans deux gros bourgs, à droite et à gauche du Réart, l'un à ïhuir, l'autre à Elne. Celui de ïhuir gardait les communications de Perpignan avec la montagne et ccîlui d'Elne, avec la cote : Fiers laissa ces détachements où ils étaient. Mais celui d'Elne, dispersé sur une ligne d'environ quatre lieues, occupait une trop grande étendue du terrain.
Fiers ne cachait pas ses angoisses; il assurait que ses sjldats s'effrayaient à la moindre alerte, et qu'il ne pouvait répondre de l'honneur d'une armée qui comprenait si peu d'anciennes troupes et trop de troupes nouvelles et timides : deux bataillons de ligne S deux bataillons de volontaires levés depuis six mois, des gardes nationales des départements voisins réquisitionnées tumultueusement par les représentants, 150 dragons qui n'avaient pas de sabre et 300 gendarmes qui se plaignaient hautement d'être menés à la boucherie, presque pas de
1. Le 7« (Champagoe) et le 61« (Vermandois) qui comptaient, l'un 400, et l'autre, 271 hommes. On se rappelle qu'en général, les régiments, composés de deux bataillons, n'cnvoyiient à la guerre que leur premier b jtaillon .
vieux canonniers, 3 officiers d'arlillerie — dont Pun, Duroz, allait être tué dans la journée du 19 mai — ni obusiers, ni mortiers '.
Sous le nom d'avant-garde, cette armée à peu près entière fut confiée à Dagobert. Elle comptait, outre les 300 gendarmes, 5.000 fantassins et disposait de 15 canons.
IV. Le 17 mai Dagobert venait camper dans la presqu'île du Réart, entre deux petites éminences, le Mas-Deu ou la Maison-Dieu, ancienne commanderie des Templiers ^ et le Mas Conte. Il eut la précaution d'occuper à l'extrémité de sa gauche les hauteurs du Réart qui bordent à l'est la grande route d'Espagne. Mais il ne put, parce qu'il avait trop peu de monde, relier à son camp les deux détachements d'Elne et de Thuir.
Le surlendemain, 19 mai, après avoir passé le Tech au pont de Céret et longé la rivière jusqu'au Boulou, Ricardos arrivait devant Dagobert avec 24 pièces, 3.000 cavaliers et 12.000 fantassins. Son armée formait trois colonnes qui débouchaient par trois voies, la grande route de Perpignan et les
1. Fiers à Bouchotte, 17 et 20 mai (A. G.). La cavalerie, comme à toutes les autres armées de la République, n'existait pas, et selon le mot du commissaire Hardy (11 décembre) c à peine suffisait-elle pour les ordonnances » ; c'était, disait Dugua à Doppet (ler janvier 1794), t l'arme la plus faible dans Tarmée. » Quant à l'artillerie, voir le début des Uém. de Griois, et la pétition des canonniers de l'armée des Pyrénées-Orientales à Marat (Publiciste, n» 192) ; ils dénoncent les généraux et demandent leur suspension, assurent que l'artillerie manque de tout et qu'elle est trahie, entourée de c machinations perfides », qu'on ne lui envoie que de vieux boulets et des cartouches qui ne sont pas de calibre.
2. Il faut prononcer Déou, et les généraux, Dugommier, Dugua, écrivent Masdéou ; on sait que « mas » signifiait métairie, et Fiers écrit toujours « la métairie Deu. »
chemins de Tresserre et de Villemolaque. La droite, sous les ordres du duc d'Ossuna, devait prendre en flanc le Mas-Deu; le centre, commandé par Garceran de Vilalba, demeurait en observation; la gauche, conduite par Courten, porterait le coup décisif. Le combat s'engagea par une vive canonnade qui dura de 5 à 8 heures du matin, et les républicains crurent un instant que la fortune se prononçait en leur faveur. Craignant pour sa droite qui lui semblait en l'air, Dagobert l'avait mise en arrière du Mas Conte et appuyée à un petit vallon. Peu à peu Ricardos amena 14 pièces en face du vallon, et Dagobert dut lui opposer presque toute son artillerie. Mais le canon français était placé au-dessus d'un ravin très profond dans une position qui parut à Ricardos inattaquable de front, et il fit taire à diverses reprises le canon espagnol. « Gloire à nos généreux canonniers, disait un journaliste; tous tant de ligne que volontaires se sont conduits avec un sang-froid et une bravoure dignes des plus grands éloges! » Impatienté, Ricardos marcha sur sa gauche pour tourner les batteries et lança contre le vallon les deux régiments de cavalerie l'Infant et Calalrava ainsi que les dragons de Pavie et de Lusitanie; ils furent rompus et renversés par la mitraille. Malheureusement, Dagobert, désirant profiter de cet avantage, appela des troupes de sa gauche pour renforcer sa droite. La manœuvre n'échappa pas au duc d'Ossuna; il se jeta sans retard sur le plateau du Mas-Deu et s'en empara. Les défenseurs du Mas-Deu gagnèrent le bois de Caseneuve, puis le grand chemin, puis la hauteur où était la vieille masure qu'on nomme le château du Réart.
LE MAS-DEU
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La gauche de Dagobert était enfoncée. Sans perdre courage, il décida de tenir jusqu'au bout dans ses positions de droite. Mais bientôt les munitions lui manquèrent. Les Espagnols descendirent dans le vallon et montèrent à l'assaut du plateau. Résolument, Dagobert se met à la tête de ses 300 gendarmes et s'avance au-devant des assaillants. Les gendarmes refusent de le suivre; ils se sauvent en criant Sauve qui peut et ces lâches fuyards, ces fantômes à cheval, comme VÉclio des Pyrénées les qualifiait le lendemain, entraînent dans leur déroute une partie de l'infanterie et l'artillerie dont les charretiers, selon l'usage, détalent avec leurs hôtes ^
Le général, formant en carré ce qui lui restait de troupes, quitta la presqu'île du Réart et recula sur le Mas Forcade. Les Espagnols ne le poursuivirent qu'avec mollesse : ils redoutaient de s'engager trop loin sur un terrain très accidenté et en vue du bois de Caseneuve qu'ils supposaient fortement occupé, et leur cavalerie, après avoir fait mine de barrer le chemin de Perpignan, se replia sous le feu de deux canons qui tiraient des hauteurs du Réart. Au soir, harassés de fatigue parce qu'ils étaient sous les armes depuis seize heures, les ennemis rentraient au Boulon ou Ricardos avait tracé leur camp et envoyé leurs rations.
Mais pendant ce temps les Français, un instant revenus de leur émoi, éprouvaient une de ces honteuses paniques que toutes les armées de la Révolu-
1. Toas les équipages de Dagobert tombèrent au pcaivoir de l'ennemi et il estimait leur perte « à raison des sommes qu'il emportait pour sa campagne » à 8.000 livres; il en fit le détail à Fiers qui apostilla son mémoire.
LE GKNÉHAL DAGOBEUT
tion connurent à leurs débuts. Fiers était accouru de son quartier-général de Perpignan avec 1.500 hommes. Il rencontra les fuyards à la métairie du Serrât d'en Vaqué à trois kilomètres de la ville et du camp; il les rallia, les rassura, leur fit donner des munitions; aussi Llucia louait-il son sangfroid et sa constance. Déjà, de concert avec Fiers et Chanron, Dagobert annonçait son intention de reprendre pied sur le plateau du Mas-Deu. Il avait reçu de Fiers 1.200 hommes de renfort et le général en chef promettait de le rejoindre à la fin du jour avec tout ce qu'il avait de monde.
Dagobert et Fiers comptaient sans la faiblesse de leurs troupes. Soudain, à la nuit tombante, quelques coups de fusil, tirés par des miquelets, retentissent aux avant-postes. On crie aussitôt que les Espagnols reparaissent en nombre; la terreur se répand de tous côtés et, malgré les instances et les reproches de leurs officiers, les soldats que Dagobert allait conduire au Mas-Deu, se débandent; ils entraînent avec eux les bataillons que Fiers avait rassemblés au Serrât d'en Vaqué; emportée, comme dit un témoin, par un inconcevable vertige, prenant au loin des rangées d'oliviers pour des colonnes de cavalerie, cette masse de fuyards se précipite vers la ville, et de 11 heures du soir à 3 heures du matin, l'armée de Pyrénées Orientales ou ce qui se nomme ainsi, effaré, éperdu, arrive dans Perpignan par petits pelotons.
Les deux détachements d'Elne et de Thuir s'étaient pareillement retirés, mais en très bon ordre, Celui d'Elne, commandé par Dugua et composé de 350 hommes dont 80 gendarmes, garnit les hauteurs du Réart et couvrit la débâcle. « Je sauvai,
LE MAS-DEU
a dit Dugua, les effet de campement de 4.000 hommes par la position que je vins prendre de deux lieues loin du champ de bataille. » Il avait 2 canons de quatre, et ce furent ces canons qui, par leur décharge, arrêtèrent la cavalerie de Ricardos.
Le détachement qui venait de Thuir essuya vers le soir un léger désagrément. Il trouva la porte Saint-Martin tellement encombrée de fugitifs qu'il fît le tour pour gagner la porte Notre-Dame, et durant cette marche il reçut des remparts quelques coups de fusils.
Les Espagnols n'avaient capturé que deux pièces d'artillerie. Les autres furent sauvées par les canonniers qui les traînèrent à bras ou retrouvées le lendemain avec les tentes et les effets de campement. Mais, comme disaient les Espagnols, l'armée républicaine avait évacué toute la plaine à l'exception des forteresses et des ports. Ils avaient d'excellents espions, et ces confidentes, aussi bien que les déserteurs, les renseignaient exactement sur le désarroi et la confusion de l'adversaire, desor de n y confusion. Entassés dans Perpignan, les Français étaient démoralisés. Il avait fallu les abriter dans les églises, dans les maisons des émigrés, chez les particuliers; on n'osait pas les remettre sous la tente, môme à petite distance et sous le canon de la place. « Que tenter, s'écrie un officier, avec des hommes qui, dans un jour, ont fui deux fois pour des coups de fusil qu'ils avaient l'ineptie de se tirer entre eux I » Vainement le surlendemain, dans une proclamation. Fiers menaçait de mort tout militaire qui jetterait un cri d'alarme et abandonnerait ses armes pour courir plus vite. Les représentants écrivaient que Paffaire du 19 mai était affligeante à tous é-
LE GÉNÉRAL DAGOBEHT
gards, qu'ils s'efforçaient inutilement de calmer les esprits et de rétablir l'ordre, que la pénurie des moyens dont disposait Fiers, le manque de troupes exercées, la méfiance, les terreurs subites rendaient la situation on ne peut plus critique. Les gendarmes nationaux se répandaient dans les villages en annonçant la dissolution de l'armée et la prise de Perpignan. Les recrues ne voulaient pas entrer dans les cadres ni travailler aux retranchements. Le 4« bataillon du Gard arrivait à cet instant: il refusa par trois fois d'aller au camp et il ne s'ébranla que lorsque Fiers fit battre la marche accélérée; le général dut désarmer et renvoyer le quart de ces volontaires qui s'obstinait à ne pas bouger ^
V. Dagobcrt avait peut-être commis des fautes. Il n'avait pas, avant Fattaque des Espagnols, construit d'ouvrages de campagne, ni dès le commencement de l'action défendu le passage du Réart. Mais il avait donné, comme disait Llucia, des preuves d'un vrai courage. Un boulet passa sous le ventre de son cheval ; un autre boulet tua sa monture — et ce fut alors qu'un brave gendarme lui donna son cheval et, prenant un fusil, vint se mettre dans les rangs d'une compagnie de Yermandois ; — un troisième boulet, tombant à ses pieds, l'ensevelit, lorsqu'il se releva, sous un amas de terre ; enfin, il
i. Gazette de Madrid, des 28 et 31 mai et du 2:i juin ; MarcillMc, Hist. de la guerre entre la France et l'Espagne, p. 1 18- J2 I (il ne fait jamais que traduire ou paraphraser la Gazelle); Arfoche, Reinado de Carlos IV, p. 172-175; Fervel, I, p. 48 -il (mais il met à tort ce combat de Mas-Dou qui est du lî>, au 20); Vidal II p 150- 162; Torreilles, Perpignan. Il, p. ol-:.2; Actes du Comité', IV, p! 257- ^62 ; Dugua au Comité, 30 j.nvier 1794 ; à Vaquer, 23 mai ; à Jaubert, 31 mai 1793; Fiers à Houchotte. 2) et 26 mai ; Dubieil à Lacuee, 29 mai (A. G.).
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Il I
fut assailli par des cavaliers auxquels il n'échappa qu'après avoir reçu plusieurs coups do plat de sabre. 11 avait, en outre, déployé de réelles qualités, du coup d'œil, de la présence d'esprit, de la ténacité, et Fiers marquait au ministre qu'il s'était distingué et par sa valeur et par l'habile exécution de ses mouvements, faisant un changement de front, repliant la droite, prolongeant la gauche, prenant la seule position qui put sauver le camp et favoriser la retraite de Partillerie, imposant par cette manœuvre à l'ennemi. VEcho des Pyrénées assurait qu'il s'était montré digne de commander à des hommes libres, digne de porter le beau nom de défenseur de la patrie. Les représentants jugeaient de même; ils louaient Dagobert; ils admiraient l'extrême C(mfiance qu'il inspirait à ses troupes, ils le qualifiaient de héros, et le 19 mai, au soir de la bataille, ils lui conféraient le grade provisoire de général divisionnaire : « Nous représentants du peuple, députés de la Convention nationale, réunis à Perpignan, sur le compte qui nous a été rendu par le général Charles Fiers de la conduite ferme et courageuse qu'a tenue le général de brigade Dagobert dans l'attaque du camp de Caseneuve, nommons provisoirement ledit général de brigade Dagobert au grade de général de division. » ^
Le ministre Bouchotte avait devancé les représentants. Le 15 mai, pour rendre justice au patriotisme et aux talents militaires de Dagobert, il l'avait nommé général de division ^ et envoyé à l'armée du
1. Arrêté du 19 mai signé Rouyer, Leyris, Brune! et Le Tourneur (A. D.)
2. Audouin à Dagobert, la mai (A. D.). Le brevet porte des fautes singulières ; il rappelle que Dagobert a été blessé à Velzler
Rhin. Mais il croyait que Dagobert était encore à Tannée d'Italie; la lettre de service alla donc à Nice, et le général ne la reçut que dans la seconde quinzaine de juin. L'émotion fut grande* à Perpignan. Toutes les autorités constituées, le Comité départemental de salut public, les sections, le club le prièrent de ne pas quitter le Roussillon, et le 2i juin, les représentants, considérant qu'il y avait à l'armée des Pyrénées-Orientales pénurie d'officiersgénéraux et que tout Perpignan désirait garder l'intrépide combattant du Mas-Deu, ordonnaient à Dagobert de ne pas s'éloigner avant que le Conseil exécutif se fût plus clairement expliqué. Le ijuillet, le Comité de salut public approuvait leur résolution : ils pouvaient conserver Dagobert puisque le général en chef et les citoyens le jugeaient indispensable à la défense de cette partie de la frontière. Dagobert resta. *
(pour Wetzlar) et qu'il a reçu deux blessures en IToO aux volontaires de Fire (pour de Yair).
l. Arrêté signé le '2'i juin par Bonnet, Espert, Fnbre, Leyris et Projean (A. D.) ; lettre du Comité (Guyton, C.imbon et Rorlier) aux représentants 4 juillet (A. X. W. 428).