CHAPITRE VIII La Perche et Olette
1. La Cerdagne. — La Peila et Crespo. — II. Montlouis. — Cassanyes. — D'Arbonneau et Poinsot. — III. iMesures prises p;)r Cassanyes. — Arrivée de Ditgobert. — IV. Conseil de guerre du 26 iioùt. — Préparatifs du 27. — V. Combat du 28 août ou combat de la Perche. — VI. Entrée de Dagobert à Puycerda et à Bellver (29 août). — VII. Prise du camp des Llançades pur Cres| o. — Retour offensif de Dagobert. — Combat du 4 septembre ou combat d'Olette. — VIII. Les Français dans la Cerdugne esp.gnole.
I. La Cerdagne coniincnce à Monllouis et au col de la IVrche pour finir au défilé d'Urgel. Bien qu'elle n'ait que douze lieues de longueur et qu'une lieue dans sa plus grande largeur, c'est une contrée ferlile qui nourrit do nombreux troupeaux et contient plus de cent bourgs et lianieaux. « Elle furn.e. disait un de nos officiers en 1793, un contraste agréable avec Ténormc amphithéâtre de montagnes qui Tenvironnent de toutes parts: c'est un assez joli petit tableau dans un cadre immense et superbe. »
Il y a deux Cerdagnes : la lîaute-Cerdagno ou Cerdagi.e française et la Dasse-Cerdagnc ou Cerdagne espagnole.
la Cerdagne française qui s'étend de Montlouis à Bourg-Madame, comprend le canton de Saillagouse et les cinq communes de Montlouis, Bolquèrc, La Cabaiiasse, Planés et Saint-Pierre dels Forçats, [la Cerdagne espagno'e qui s'étend de Bourg-
LA PERCHE ET OLETTE
Madame au défilé d'Urgel, a deux villes principales, Puycerda et Bellver.
Les deux Cerdagnes sont séparées, non par une limite naturelle, mais par de simples blocs de granit, et il y a même sur notre territoire une enclave étrangère, la commune de Llivia, reliée à l'Espagne par un chemin neutre et resserrée entre trois villages français.
Une rivière, le Sègre, parcourt le pays du nordest au sud-ouest. Elle passe d'abord par Saillagouso, Llivia et Bourg-Madame où elle entre dans la Cerdagne espagnole, puis contourne Puycerda et Bellver, traverse le Martinet et coule vers le sud, au-dessous d'Urgel, pour rejoindre l'Ebre.
La capitale de la Cerdagne française est Montlouis ou comme on dit quelquefois, Montlouis sur Tet ou. comme on l'appelait sous la Révolution, Mont-Libre. ^ Bâtie par Vauban à 1100 mètres d'altitude, sur un rocher escarpé, cette place, la plus élevée et la plus froide de France, défend l'entrée des gorges de la Tet qui descend par le village d'Olette vers Villefranche de Confient, et son canon bat, à 1000 mètres de là, le débouché du col de la Perche qui se prolonge durant dix kilomètres jusqu'à Saillagouse et qui mène du bassin de la ïet
1. C'est dej.uis la visite des représentants Brunel, Lo Tourneur et Rouyer, au mois d'avril d793, que la place s'appelait le Mont de la Liberté ou plutôt Mont-Libre ou le Mont-Libre. « Nous avions le projet, dis lient les représentants, de fiire disparaître un nom odieux dont lo souvenir amer retraçait sans cesse aux bons citoyens le despotisme et la tyrannie. A peine fûmes-nous arrivés que les habitants et la garnison vinrent nous exprimer le même vœu. Nous nous empressâmes d'y déférer en substituant à ce nom justement abhorré une dénomination digne d'un des boulevards les plus avancés de la République. » (Actes du Comité, III, p. 4G4).
dans celui du Sègre. Mais, pour maîtriser la Cerdagne entière, il faut posséder Puycerda et Bellver, surtout Bellver, poste important, écrit un conventionnel, et que les Français devaient conserver à tout prix en dépit des efforts du « despote castillan ».
Aussi, dès le commencement de la guerre, les généraux français, Servan et La Uoulière, voulaient-ils, malgré la faiblesse de leurs troupes, s'emparer de Puycerda et de Bellver. Au mois de mai 1793, La Uoulière proposait de saisir Puycerda et de fortifier la ville « de la manière la plus expéditise et la plus avantageuse »; il jugeait même utile d'occuper Urgel et le défilé de Ribas qui menait à Camprodon et à Olot. Un officier, envoyé en reconnaissance par le val de Carol, était d'un avis semblable et il assurait que rien ne serait plus aisé que d'entrer dans la Cerdagne espagnole, que l'expédition se ferait sans effusion de sang, qu'il suffirait de descendre de Montlouis à Saillagouse par la grande route et de prendre à Saillagouse le chemin de Puycerda, bon d'ailleurs, assez uni et dans une plaine ouverte, qu'il ne fallait que cinq heures de Montlouis à Saillagouse et une lieure et quart de Saillagouse à Puycerda, que « la conquête de la C«rdagne ne présentait pas la centième partie des obstacles qu'on trouverait dans l'attaque de la vallée d'Aran » K
Les Espagnols prirent les devants. Ils tachèrent de s'emparer de Montlouis. Le 25 avril, un détachemont, commandé par le général Lancaster, sortait de Puycerda pour se porter à deux lieues de Mont-
1. Lettre de La Uoulière, 13 mars; reconLiaissance de la Cord gne cs^.rgnole, 28 février (A. G.).
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louis, à Llus ', Mais la neige couvrait le col de la Perche, et les Espagnols regagnèrent Puycerda.
Après la reddition de Bellegarde, une division, conduite par la Perla, s'établit au col de la Perche, à l'endroit qui porte encore le nom de « camp des Espagnols », sur deux lignes, en avant du village d'Eyne. Elle comptait 4.000 fantassins et 600 cavaliers. Les huit pièces de canon qu'elle traînait avec elle avaient mis trois mois pour venir de la Catalogne. La Pena entreprit quelques travaux. Il construisit de petites redoutes. Mais, le 15 juillet, les grenadiers du 2^ bataillon du Gard, commandés par le capitaine Plantier, et les miquelets ou chasseurs du Mont-Libre assaillirent les redoutes ; ils les enlevèrent la baïonnette au bout du fusil et dans leur élan ils emportèrent trois villages. Via, Odello et Egat, « sans avoir éprouvé, écrivait le commandant de Montlouis, la résistance à laquelle ils devaient s'attendre ».
Après la prise de Villefranche, une autre division espagnole dont le général était Crespo, reçut de Ricardos l'ordre de marcher sur Montlouis par le village d'Olette avec un matériel de siège. La route actuelle n'existait pas alors. Il y avait deux chemins qui partaient d'Olette. L'un qui longe la gorge de la Tel, n'était qu'une étroite corniche où les mulets seuls pouvaient passer, non sans peine. L'autre, aux pentes rapides, gravissait la monta-
1. 403 miquelets poussèrent en même temps par le val de Carol jusqu'à PHospitalet qui est le premier village de l'Ariège à la descente du Puigmoren, et ce fut alors qu'on résolut de garder les sources de l'Ariège. Un camp de 1.000 hommes, commandé par l'adjudant-général Marbot, fut établi à une demi-lieue audessus d'Ax, aux Biserques, puis en amont des Baserques, audessus de Merens. (Fervel, I, p. 115).
LE GÉNÉRAL DACiOBERT
LA PERCHE ET OLETTE
gne de Glavera et par Ganaveillcs, par les Llançades, par Sauto, par La Llagonne ou, comme on disait, par le plateau des Llançades \ débouchait en vue de Montlouis; c'était par ce plateau facile, partiellement cultivé, abondant en bois et en pacages, que Grespo pensait amener devant la forteresse sa grosse artillerie. Aussi, lorsqu'il sut la capitulation de Villefrancho, le procureur généraJ syndic du département, Llucia, qui connaissait cette région, disait-il très justement que le seul moyen de sauver Montlouis était de placer aux Llançades un camp retranché de 800 hommes avec quelques pièces de canon et d'occuper la position de Sauto -.
II. Montlouis allait donc être prise entre deux feux, entre la Pena qui campait au col de la Perche et Grespo qui venait par Villefranche et Olette.
Le plateau où cette place est assise, se termine au sud et au nord par de rapides talus, à l'est par le précipice au fond duquel roule la Tet, à l'ouest par un long glacis qui se relie au col de la Perche. Ses fortifications se composent d'une, citadelle en forme de quadrilatère bastionné et d'une double couronne; la citadelle domine le plateau, et la couronne dont elle ferme la gorge, sert d'enceinte à la ville. Les remparts, tant bien que mal réparés depuis le commencement de la guerre, étaient garnis
1. Le plateau oniulé qui couronne la montagne de Glavera a des altitudes de 1.800 à 2.000 mètres; le point du chemin des Llançades qui, au débouché du plateau, domine Olette. est à i.600 mètres d'altitude, et pour monter à ce point, il faut à un piéton qui part d'Olette (613 mètres d'altitude), trois heures en viron.
2. Fervel, I. p. 113-124; Vidal, il. p. 292 et 323-330; apW ou tompterendu de Cassanyes, p. 31 et Rapport sur la sitad^iûu Mont-Libre, août; Voulland à Fiers, 15 juillet (A. G.)
îi
do vingt-sept pièces de tout calibre montées sur leurs affûts. L'arsenal contenait des munitions en grand nombre. II y avait dans les magasins des biscuits pour un mois, du pain pour deux mois, du riz pour six mois, mais trop peu de bœuf salé, trop peu de vin et surtout trop peu d'eau-de-vie, breuvage nécessaire en un pays « où le bivouac et les campements mômes étaient très durs et très pénibles ». La garnison comptait 1.665 hommes dont 116 canonniers. Elle avait à sa tête le commandant temporaire, le vieux chef de brigade Voulland, complètement incapable, lent, faible, cédant volontiers à l'impulsion de ses entours, brave toutefois et patriote, et — ce qui ne nuisit pas à son avancement — oncle du conventionnel VouUand, député du Gard.
Mais Gassanyes arrivait.
Naguère médecin au Ganet, membre de l'administration du district de Perpignan, élu député. des Pyrénées-Orientales le deuxième sur cinq, Gassanyes a laissé des Mémoires curieux, attachants, vivants, qui doivent être consultés avec précaution. Il se donne constamment le premier rôle au détriment des généraux et de ses propres collègues. Le fougueux conventionnel — il avait trentecinq ans — finit même par imposer aux chefs militaires sa volonté. 11 excita, seconda Dagobert et parfois l'arrêta, le contrecarra. Son audace, croissant de jour en jour, ne connut plus de limites : il remporta la victoire de Peyrestortes, mais il causa la défaite de Villelongue. Pourtant, il était propre à son métier de représentant et, comme il s'exprime, à la partie executive de sa mission : très actif, vigilant, inlassable» courant sans cesse, fati-
guant et crevant ses chevaux, toujours prêt à aller de Pavant et à foncer sur l'obstacle, habile à stimuler le zèle des soldats et à réchauffer leur ardeur, friand du péril, aimant à faire le coup de feu et le coup de sabre. « Les représentants du peuple près l'armée, disait-il fièrement, doivent par leurs discours énergiques ranimer le courage des troupes, marcher à leur tête pour braver tous les dangers ; que nos calomniateurs prennent un fusil, comme moi, dans les circonstances pressantes et viennent donner l'exemple que je donne ! »
Il avait, lorsqu'il apprit la reddition de Bellegarde, exposé dans le Comité de salut public en un langage plein de force et de véhémence les conséquences de l'événement, qu'il faudrait désormais se tenir sur une périlleuse défensive, que rien n'arrêtait plus les Espagnols et qu'ils pouvaient se porter partout où bon leur semblait. — « Qui t'a si bien informé ? » lui dit Danton. — « Je suis député du département. » — - « Eh ! répliqua Danton, que fais-tu ici ? Tes foyers vont être la proie de l'ennemi; c'est toi qui dois marcher le premier 1 Pars, remplis tes poches d'assignats, et va défendre ton paysl » Adjoint par un décret du 6 juillet aux représentants Fabre, Bonnet et Projean, Cassanyes partit le lendemain de Paris après avoir recueilli les brèves instructions de Garnot qui lui conseilla de se concerter avec Fabre pour organiser une armée et de requérir sur la route tout ce qui lui tomberait sous la main.
Le 17 juillet, il assistait à la bataille de Perpignan. Il reçut alors le baptême du feu aux cotés de Dagobert. Durant deux heures, il resta près du général sous la pluie des projectiles. « Je sentais.
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écrit-il ingénument, que j'étais sur les épines, mais je n'osais jamais quitter mon poste ; je commençais une rude épreuve et je me familiarisais avec le danger ». Il eut une si bonne contenance que les soldats au milieu desquels il se trouvait, lui crièrent que l'ennemi le reconnaissait à son costume de représentant et tirait sur eux avec acharnement : c'était dire clairement que la présence de Cassanyes dans leurs rangs leur faisait plus de mal que do bien, et il s'éloigna. Au soir, à huit heures, tout chaud des émotions de la bataille, persuadé que les Français venaient de remporter une éclatante victoire, il alla conférer avec Fiers ; il voulait que Fiers entreprît à son tour une attaque contre les Espagnols ; la position de l'adversaire, assurait-il, était alarmante; les républicains avaient répandu la terreur dans l'âme des esclaves castillans et ils occupaient déjà les hauteurs en face du camp espagnol; il fallait les jeter sans retard sur Ricardos qui n'aurait pas le temps de rallier ses troupes débandées. Mais, sans nier le courage de ses bataillons, Fiers objecta leur petit nombre et répondit froidement au conventionnel qu'il ne se croyait pas en état de poursuivre son avantage. Cassanyes était outré. Quoi ! il s'était mis à la tête de la cavalerie et de Pinfanterie; il avait électrisé ses frères d'armes par ses paroles et par ses actes ; il avait vu les Espagnols dans le blanc des yeux ; il les avait repoussés, chassés jusque dans leurs retranchements, et Fiers qui n'avait pas paru dans l'action, Fiers qui méditait des plans dans sa chambre tandis que les autres se battaient, Fiers prétendait apprécier les résultats de la journée mieux que lui, Cassanyes !
Après la bataille de Perpignan, Tardent et impétueux représentant alla visiter Villefranche de Gonflent et il annonça que la place serait prise parce qu'on manquait de troupes et de canons pour occuper les hauteurs qui la dominent. Il assistait à l'expédition dirigée par l'adjudant-général Sol- Bauclair sur Vinça et le c(d Ternère. Cassanyes, marquait Llucia, « parcourt nos montagnes pour y aider les généraux de ses connaissances locales et de son influence. » *
Après Cassanyes arrivèrent à Montlouis les généraux de brigade d'Arbonneau et Poinsot.
Le 9 août, le jour même où il apprenait sa suspension, Fiers, convaincu qu'il fallait, sinon remplacer Voulland, du moins le subordonner à un homme plus jeune et plus énergique, avait nommé d'Arbonneau commandant de iMontlouis et des troupes établies aux environs de cette place. D'Arbonneau partit sur-le-champ. C'était un ancien garde du roi, devenu major de la garde nationale de Limoges, puis lieutenant-colonel du i^' bataillon de la Haute-Vienne et, grâce à la protection de son compatriote Xavier Audouin, maréchal de camp; mais il avait fait la campagne de Belgique et il commandait au mois de mai dans le Nord le poste important de Hasnon. ^
Poinsot est plus connu que d'Arbonneau. Il était, a dit Turreau, bon soldat, mais incapable d'être officier général. Ancien dragon, capitaine de cava-
H ^'r'^'^M' \î' ''• ''"' ^'^' ^^^' 2^3> 278> 31S; Fervel, i, p. 72" Actes du Comité, VIII, p. 543. ^ ' "^"^^
à.^rZ' V-?""""""""' ' """ <*• <=•) ^"i" Audouin. gendre de Pache. eta.t, comme on sait, un des adjoints de Bouchotte et dArbonneau reconnut sa prolectioa en prenant pour a.de de camp son frtre Joseph Aulouin. ^ amc-de-
la perche et OLETTE
lerie dans la légion du Nord, il avait été nommé adjudant général sur la recommandation de Marat qui lui sut gré d'avoir dénoncé Westermann aux Jacobins. Il était très vaniteux et il assurait plus tard que Dagobert l'appelait son bras droit, que la gloire de la conquête des deux Cerdagnes lui appartenait en toute justice. Mais Cassanyes attachait uq grand prix à la collaboration de Poinsot, et le 2® bataillon des grenadiers du Gard qui servit sous ses ordres, attestait qu'à sa voix ses soldats n'osaient se baisser au sifflement d'un boulet, qu'il les rendait sourds au bruit du canon ennemi, qu'il les entraînait au combat avec l'impétuosité de la foudre. Poinsot s'était déjà mis en évidence à la bataille de Perpignan où il eut deux chevaux tués sous lui et reçut une balle à la joue et deux balles dans son chapeau. Il fut récompensé. UEcho des Pyrénées loua sa bravoure audacieuse, les représentants Espert et Projean le firent général de brigade^ Fiers le chargea de veiller à l'instruction des officiers et des sous-officiers de l'avant-garde et le 7 août, lui donnait le commandement de Montlouis et environs avec ordre de lutter jusqu'à la dernière extrémité, même si la ville était réduite en cendres, tant que les magasins seraient saufs et les remparts à l'abri d'un cj^ssaut. *
m. Cassanyes était arrivé le premier à Montlouis, — sans doute le 6 août. Il y avait dans la ville et le pays d'alentour nombre d'ennemis de la
1. Poinsot au Comité, 6 floréal et 8 prairial an II ; Instructions de Fiers à Poinsot, 3 et 7 août. Témoignage des grenadiers du Gard, 15 janvier 1794 (A. G); Poinsot était parti de Paris le 16 juin pour Perpignan; cf. Thiébault, Mém., 111, p. 138 : « d'une intré:>idité extraordinaire. »
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Révolution. La Cerdagne française ne comptait que SIX curés constitutionnels, dont Dolcasso. curé de Montlouis et député à la Convention, et Llucia se plaignait de la « longue et coupable indolence » de la population. Quand à Montlouis, sa municipalité n'inspirait aucune confiance; on l'accusait de regretter l'ancien régime et d'avoir adroitement cherché à dissoudre le club ; un de ses membres, Trilles, avait un fils, prêtre déporté, et, croyait-on, correspondait avec lui. Mais Cassanyes ne s'attarda pas à prendre des arrêtés contre les suspects : avant tout, il fallait chasser l'Espagnol; avant tout, il fallait savoir ce que valaient les troupes et le commandant de la forteresse. Le représentant vit de près la garnison et dans ses casernes et notamment à la fête civique qui fut célébrée le 10 août en sa présence. Il se convainquit que les soldats étaient dévoués à la République. Mais il jugea que Voulland était un bonhomme borné, et, comme il ignorait la nomination de Poinsot et de d'Arbonneau, il proposa de le remplacer par l'adjudant-général Marbot que tout le monde tenait pour un habile officier plein de talent et do zèle.
Restait la défense extérieure. Cassanyes remarqua que les ennemis campés à la Perche pouvaient placer une batterie en avant de Bolquère, dominer de la Montlouis, puis gagner sans crainte aucune
• = !-urnant la forteresse, le chemin qui remonte le cours de l'Aude, envoyer des partis dans le Capcir
• ■ irer de culte région beaucoup de foin pour leur Cdvalene. Il fit aussitôt dresser deux batteries
(li--
î ax pièces de 8 ; l'une établie sur la rive droite - il, pr.j de La Cabanasse, commandait la
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« serre » ou le rideau de Bolquère ; Taulrt', installée sur la rive gauche de la Tel, au village de La LIagonne, servie par huit canons et défendue par une centaine de volontaires, barrait le chemin de TAude. Non loin de là, sur la droite, à la même hauteur, fut placée une compagnie de 120 miquelets, chargée de patrouiller dans la montagne, et, comme disait le représentant, de former un petit camp d'observation. Sur la même ligne, à neuf cents toises de la batterie de La Llagonne, était un autre camp que Cassanyes nommait un camp de protection, compnsé d'un bataillon de 800 hommes ; la compagnie de grenadiers, au nombre de 80 hommes, était en avant-garde, au coin d'un bnis, en deçà de la Tet, avec deux canons de 4. Enfin, pour compléter toutes ces mesures, Cassanyes fit couper le pont d'Olette.
La-dessus, l'infatigable député courut à Perpignan pour lire à ses collègues et envoyer ensuite au Comité de salut public un rapport sur ses opérations, ^lais les commissaires de Perpignan opinèrent que l'un d'eux resterait à Montlouis et surveillerait la place. Ils décidèrent que Cassanyes retournerait à Montlouis. ^< Sauvez la forteresse, lui dirent-ils, et remettez la Cerdagne française en liberté ». Cassanyes leur jura de revenir vainqueur et il tint parole.
11 rentra le 23 août à Montlouis. Depuis quelques jours Dagobert y était avec 3.000 hommes. Le général avait achevé de prendre les disposilions qui devaient arrêter l'Espagnol de tous cotés. Sur son ordre, 300 hommes de troupes de ligne, avec deux pièces de 8, s'étaient postés aux Llançades, dans deux petites redoutes qui protégeaient la
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croupe du plateau au dessus d'Oletle. Ce détachement avait mission de résister aussi longtemps que possible à la division espagnole qui viendrait de Villefranche et qui poussait déjà jusque dans Oletle ses avant-postes. '
IV. Le 24 août, Cassanyes reçut avis que les Espagnols du camp de la Perche préparaient une attaque et il résolut de les prévenir : il proposa de ivrer bataille sans nul relard. Dagobert hésitait. Jl était, disait-il, dans un e.xtrème embarras. Quatre jours auparavant, le château de Mosset qu'un ordre de Barbanlane mettait sous son commandement, avait arboré le drapeau blanc, et le bruit courait que le gouverneur, le capitaine Chalvosson avait trahi ; n'élait-ce pas, écrivaient les représeatants, un de ces officiers de ligne « qu'on a la bonhomie de lant vanter » ?
Dagobert se plaignait, en outre, de n'avoir pas d armée, de n'avoir que des bataillons dispersés sur divers points. Il avait adressé des réquisitions dans les départements de TAriège et de la Haute- Garonne ainsi que dans le district de Quillan pour obtenir du monde, et depuis plus do dix jours il attendait vainement une réponse. Il n'avait pas un seul homme de cavalerie, et il savait que rennemi dispo.sa,t de GOO dragons du régiment de Sag.mte. tnhn, il apprenait que la situation de Perpignan devenait de plus en plus critique, que Ricardo° allait passer la Tet pour tomber sur les derrières de uarbantane.
II '■n'înn '■"«''• '-'. ','"'"' ** P'J'-én(es.Orienlales, p. 220- Vidal II, p. i09; Rapport (\e Cassanyes p. 31-:j2.
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Aussi, le 2(y août, eut-il l'idée de regagner Perpignan et de laisser Montlouis à ses seules forces. Mais PoinsoL comballiL énergiqueinent ce projet et Cassanyes déclara qu'il ne quitterait la partie qu'après s'être mesuré avec l'Espagnol. Dagobert, fâche, s'éloigna brusquement. Quelques instants plus tard, à l'heure du dîner, il reparut ; il fit asseoir Cassanyes à ses côtés et le pria de lire attentivement un papier qu'il lui présentait. C'était le plan d'attaque du camp de la Perche. « Vous avez raison, dit-il au conventionnel, je suis ennuyé d'attendre des réquisitions qui n'arrivent pas et, comme vous, affligé de l'insolence des ennemis ; je me suis donc déterminé à l'attaque. » Cassanyes lut le plan et, serrant la main à Dagobert, « le plan est bon. s'écria-t-il, et il ne s'agit plus que de l'exécuter I » Pcinsol fut appelé, et les trois hommes convinrent de garJer \ô secret.
Le soir même, ils passaient en revue aux avantpostes de Montlouis le 7® bataillon de la ilaute-Garonne et, sur l'ordre de Dagobert. la troupe se formait en bataillon carré : le général prévoyait que les dragons de Sagonte se jetteraient sur son infiinterie et il voulait lui montrer comment elle devrait recevoir le ciioc. Puis ils allaient tous trois et sans nulle escorte jusqu'aux abords de Bolqucre examiner le camp do la Perche et arrêter leur décision.
Le lendemain ils prenaient toutes les dispositions pour l'attaque qu'ils avaient fixée au jour suivant, 28 août, et, de leur propre main, ils écrivaient les ordres qu'il fallait envoyer. Sur les instances de Dagobert (jui craignait que son dessein ne fût éventé par rennenu, Cassanyes prescrivait dans l'après
midi de laisser entrer tout le moi.de dans la place et de ne laisser sortir personne. '
V. A la nuit tombante, les troupes françaises, même celles qui gardaient le plateau des Llancades et la redoute de La Llagonne, venaient se n.'asser a Monllouis. Elles formaient une petite armée de ;t.oOO hommes qui fut répartie en trois colonnes: a celle do droite, était d'Arbonneau ; à celle du centre, Dagobert; à celle de gauche. Poinsot. On se mu en marche dans le silence le plus pn.fond et, le 28 août, dès que parut la première pointe du jour, a 5 heures du matin, s'engageait le combat de la Perche, un des combats les plus vifs et les plus glorieux qu'ait livrés l'arn.ée des Pyrénées- Orientales. •'
La division espagnole, commandée par La Peila comprenait, outre les dragons do Sagonte, trois bataillons incomplets de la Reine, de Séville et de Girone ainsi que 600 volontaires de Catalogne. Elle campait sur deu.x lignes, en travers de la route qu on nomme le col de la Perche, la gauche au village de Bolquère- et la droite aux Roques Blanques, un peu en arrière du hameau de Saint-Pierre dels- Forcats. Sa gauche était bien retranchée; sa droite au contraire, manquait d'appui. C'est pourquoi Dagober avait résolu de frapper sur celte d'roite le
oup-sif, et 11 avait confié l'opération à Poinso dont .1 connaissait la folle et contagieuse bravoure Poinsot marchait donc sur SaintTierre-dels-For: cals; Dagobert suivait le grand chemin ; d'Arbonneau s'avançait sur Rolquère. Poinsot partitàâ
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heures du matin avec 1.200 hommes, deux pièces de 4 et deux pièces de 2; Dagobert à 3 heures, avec 1.200 hommes et quatre pièces; d'Arbonneau, qui avait le moins de trajet à faire, à 3 heures et demie, avec 500 hommes, une pièce de 16, deux de 8 et trois de 4.
Sans la colonne de gauche, l'attaque échouait. La colonne de droite ou d'Arbonneau arriva tard parce qu'elle trouva de mauvais chemins. Elle devait enlever Bolquère à coups de canon. Mais elle resta, dit Dagobert, sans rien faire. Vainement il lui envoya son aide-de-camp Chrétien qui vint sous une grêle de balles porter l'ordre d'avancer. Vainement Cassanyes, accompagné d'un vieux gendarme qui lui servait d'ordonnance, tâchait par ses exhortations d'ébranler les troupes. La colonne ne bougeait pas et. comme paralysée par l'effroi, elle demeurait immobile sous le feu de la mousqueterie des Espagnols établis à Bolquère et jusque dans le clocher. Enfin Cassanyes fit amener deux pièces d'artillerie; elles avaient été prises sur les remparts de la place et c'étaient des pièces pesantes, montées sur affûts de siège et difficiles à manœuvrer. Le premier coup frappa le rebord de la fenêtre du clocher, et les Espagnols évacuèrent Bolquère.
Au centre, Dagobert essayait d'entraîner son monde. Avec sa crânerie coutumière il marchait à dix pas en avant. iMais dès le commencement du combat, les braconniers montagnards, — c'était le bataillon du cfislrict de Quillan ou 4« bataillon de la légion des montagnes — avaient Uché pied, et le général eut une peine exirème à maintenir l'ordre dans le reste de la colonne.
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Le gros de la besogne retomba donc sur la colonne de gauche que Poinsot animait de son énergie. Il avait tourné le village de Saint-Pierre dels- Forcats, et des hauteurs qui dominaient la droite du camp ennemi, engagé rapidement une canonnade. Mais les Espagnols lui ripostèrent avec vigueur ; ils lui lancèrent force mitraille et un de ses bataillons se débanda. Poinsot s'obstina; il fit rallier et ramener une partie des fuyards par son aide -decamp David et, deux fois de suite, après un feu très vif de mousquelerie, il osa charger la cavalerie espagnole qui l'assaillait de front et le prenait à dos ; deux fois de suite, il fut repoussé. Il ne se décourage pas. H remarcjue que les ennemis veulent s'emparer de son artillerie; il use de stratagème: il feint d'abandonner son canon et commande à sa troupe de se replier. Les dragons de Sagonte fondent sur les pièces puisque Poinsot, comme il dit, leur donne plein chantier de venir les enlever. A cet instant, la ligne française — bataillon du Gard, grenadiers et chasseurs de Lodève — exécute au pas de course un changement de front en arrière; elle enveloppe les dragons qui se trouvent, selon le mot de Poinsot, comme dans un cercle ; elle abat les uns à coups de fusil — Poinsot avait prescrit de tirer haut pour frapper les hommes et non les chevaux— elle capture les autres. Poinsot courut risque de la vie : il fut entouré ou, ainsi qu'il s'exprime, investi par cinq dragons ; il se débarrassa de deux d'entre eux ; le troisième lui porta un coup de sabre qui coupa son baudrier et un bouton de sa redingote, et Poinsot tomba de cheval ; mais son adjoint Garin et son aide-de-camp David accoururent ; ils tuèrent deux des dragons et le cinquième
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se rendit. Ce fut la troisième et dernière attaque de Poinsot. En voyant son lieutenant aux prises avec la cavalerie, Dagobert l'avait cru perdu, et du centre, il était venu sur-le-champ à sa gauche Poinsot lui proposa d'aborder l'adversaire la baïonnette aux reins, et Dagobert l'approuva. Les deux généraux se mirent à la tète de Pinfanterie. Dagobert tenait un fusil à la main, et sa présence exaltait le soldat. Poinsot fit battre la charge et, sous a mitraille, les Français franchirent intrépidement les quatre cents toises qui les séparaient des Espagnols. Ils chantaient le Ça ira et dans une sorte d'enthousiasme, ils criaient : « Nous vous tenons ' Nous vous tenons ! » Les Espagnols ne les attendirent pas; ils s'enfuirent en jetant leurs armes, sans enclouer leurs pièces et même sans prendre leurs sacs. Les républicains les poursuivirent pendant plus d'une lieue, et si Dagobert avait eu seulement cinquante hommes à cheval, il raflait tout ce qu'il y avait d'ennemis. Mais l'armée des Pyrénées-Orientales, comme les autres armées de la Révolution, n'avait presque pas de cavalerie, et il avait inutilement 'demandé un escadron à Cassanyes: « Il alla, écrit le représentant, — comme si le désir de Dagobert avait quelque chose d'exorbitant — il alla jusqu'à me demander de la cavalerie ! »
D'Àrbonneau aurait pu, en se rabattant sur le pont d'Eyne, couper la retraite aux vaincus. Mais il était encore arrêté à Bolquère, et Poinsot s'écriait avec douleur que, si la colonne de droite avait poussé sa pointe, aucun Espagnol ne se sauvait.
Enfin, Dagobert avait envoyé la veille, au soir.
deux compagnies de miquelets dans la montagnes. Elles devaient tourner le camp de la Perche, tomber soudain sur le village d'Eyne où était le quartier, général espagnol et enlever La Pena ; elles s'égarèrent pendant la nuit et, comme dit Dagobert, elles restèrent ventre à terre dans le bois. *
Quoi qu'il en soit, l'Espagnol, attaqué à 5 heures du matin, fuyait à 8 heures. Cassanyes qui marchait le sabre à la main en tôte des troupes de d'Arbonneau, aurait voulu pourchasser l'ennemi sans trêve ni relâche. Mais les républicains étaient las; ils mangèrent la soupe que l'Espagnol n'avait pas eu le temps de prendre, et Dagobert fit bien de leur donner ordre de s'arrêter et de se rafraîchir.
Ce brillant succès était dû à Poinsot et surtout à Dagobert; le premier avait, selon l'expression de Cassanyes, fait des merveilles; quant au second, le représentant le jugeait « digne de tous les éloges » et, comme disait Chrétien, il avait bravé le boulet et le mousquet. « Que les généraux fassent comme nous, écrivait Poinsot, non sans fierté, aux commissaires de Perpignan, et engagez-les à ne plus se battre à coups de canon; que chaque homme n'ait que trois coups à tirer et que Ton charge à la baïonnette; la réussite est immanquable; on ne gagne la confiance de sa troupe qu'en marchant toujours devant elle 1 » Aussi, ratfaire de la Perche est-elle une des rares affaires où l'infanterie de la Révolution alfronta victorieusement la cavalerie ennemie. « Nos bataillons, rapporte Chrétien, ont fait le rebours ; ce sont eux (jui ont chargé les dragons », et les grenadiers du Gard se vantaient quelques
i. Voir sur les miquelets franc is l'appendice VIII.
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mois plus tard d'avoir chassé de leurs camps les lâches soldats des tyrans par la force des baïonnettes républicaines. Les Espagnols laissaient aux mains des Français huit canons, quantité d'armes et de munitions et 60 des leurs dont 15 officiers. Ils avaient 250 morts et un grand nombre de blessés'.
VI. La division ou armée de Cerdagne, comme elle devait se nommer désormais, passa la nuit autour des maisons éparses qui forment le bourg de Sainte-Léocadie, en deçà de la frontière. L'impatient Cassanyes désirait pousser aussitôt sur Puycerda ; « je voudrais» disait-il, y coucher aujourd'hui même ». Dagobert objecta que les troupes avaient besoin de repos et qu'il fallait craindre une attaque nocturne.
Le 29 août, au matin, les Français paraissaient devant Puycerda. La ville n'avait plus sa citadelle que les soldats de Louis XIV avaient emportée ea 1678 après quatre assauts et que le traité de Nimègue défendait de relever. Elle ne possédait d'autre fortification qu'une méchante muraille, et les Espagnols, frappés d'épouvante, ne pensaient pas à tenir derrière les murs des jardins qui présentaient autant de retranchements naturels qu'il y avait
i. Doppet, Afem., p. 214; Fervel, I. p. 121; Mon., 6, 9, 10 et 15 sept. ; Dagobert à Bouchotte, 28 août, 30 août, 4 septembre; Cassanyes à ses collègues, 28 août; Poinsot au Comité, 8 prairial an II (A. G.); Arteche, p. 196-200 (mais il copie Fervel et il commet des erreurs; il dit, par exemple, que M. de Cassanyes accompagnait l'armée et il se moque de Fervel qui assure que la petite armée de Dagobert n'avait pas un seul cavalier ; pourtant, écrit Arteche, Fervel assure que « Poinsot disputa sa vie aux cavaliers que les siens entouraient » : Arteche n'a pas compris que les siens signifie non pas f ses cavaliers », mais t ses soldats », les fantassins qui se trouvent avec Poinsot).
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d'enclos. Les Français occupèrent donc Puycerda sans coup férir, et ils y trouvèrent des magasins de tout espèce; « ce qui indiquait assez, remarque Dagobert, les grands projets des Espagnols sur les départements voisins ».
Dans la journée même, après avoir envoyé des détachements couvrir sa gauche et sa droite, l'un au col de Tosas, l'autre au val de Garol, Dagobert venait, par une bonne route, en deux heures et demie, de Puycerda à Bellver. La ville avait une enceinte aux murailles solides, construite entre deux ravins sur un escarpement du Sègre. Mais il n'y restait que douze soldats qui se laissèrent prendre sans résistance. Dagobert entra le premier dans Bellver avec Poinsot et Chrétien. Sa troupe, exténuée de fatigue, était encore en arrière, et Poinsot ne put s'empêcher de dire plaisamment : « A nous trois nous avons cerné Bellver; mais si les douze Espagnols avaient osé venir sur nous, ils auraient eu beau jeu, car nous n'avions que nos sabres ». Dagobert plaça deux bataillons dans Bellver, poussa trois lieues plus loin en longeant le Sègre et posta une centaine d'hommes pour garder les passages. En vingt quatre heures il avait remis sous le drapeau tricolore la Cerdagne française et conquis la Cerdagne espagnole, conquis, comme écrit un de ses officiers, un pays superbe avec ;des magasins immenses et des bestiaux en innombrable quantité.
Pourtant, cet homme si actif était alors malade et dans la lettre qui mandait ses avantages, il disait que le délabrement de sa santé aurait dû lui faire refuser le commandement d'une armée qui n'existait pas et que s'il avait « recueilli ses forces », s'il s'applaudissait d'avoir pu « dégager le pays »,
il priait le ministre de lui accorder bientôt un repos nécessaire.
Mais il n'était pas de ceux qui s'abattent aisément et derechef il recueillit ses forces.
Le 3 septembre, pour « pousser plus loin ses conquêtes », il allait reconnaître les passages qui débouchent sur Ribas, Camprodon et Ripoll. Son lieutenant Poinsot, enthousiasmé, ébloui par le succès, faisait des plans magnifiques et proposait, tantôt de conquérir la Catalogne où « Barcelone était gardé par les bourgeois », tantôt de rentrer dans le Roussillon par Bellegarde et au pis-aller par Collioure. Mais, ajoutait Poinsot, il fallait être secondé par l'armée principale, par l'armée de Perpignan, et pour que Punion pût exister entre les généraux, Poinsot écrivait aux représentants qu'ils devaient donner à Dagobert le commandement en chef des troupes campées au Mas-Ros. Lui, Poinsot, mènerait la division de Cerdagne sous les ordres de Dagobert, et « d'accord ensemble, concluait-il, nous exterminerons les forces espagnoles sans qu'elles puissent jamais s'en relever » K
Yll. Le jour même, 3 septembre, où il opérait cette grande reconnaissance sur les confins du territoire espagnol, Dagobert rentrait à Puycerda. Il comptait y passer la nuit. Une ordonnance vint lui apporter la nouvelle que les Espagnols du camp d'Olette avaient la veille dispersé le poste des Llançades et qu'ils se dirigeaient avec un train d'artillerie considérable sur Montlouis.
Le messager disait vrai. Dès qu'il avait su la dé-
1. Vidal, II, p. 332 et III, p. 383; Poinsot aux représentants, 29 août (A. G.)
faite de la Pefia, Ricardos avait renforcé la division de Crespo et ordonné à ce général d'enlever aussitôt le plateau des Llançades et de couper la retraite à Dagobert. Les Espagnols qui tenaient Olette — 5000 hommes et GOO chevaux — n'eurent qu'à paraître pour se rendre maîtres du plateau. Dagobert avait emmené pour attaquer le camp de la Perche, puis pour conquérir la Cerdagne, les deux bataillons qui gardaient le camp des Llançades et il avait fait occuper le poste par 400 paysans que le secrétaire de Gassanyes, François Tastu, était allé requérir au nom de la patrie dans les communes du Capcir. Mais il n'ignorait pas, comme disait Cassanyes, que les gens du Capcir étaient plus habitués à manier la houlette que les armes, qu'ils n'avaient pas d'armes, qu'ils ne sauraient faire jouer les deux canons restés aux Llançades et il les avait remplacés presque aussitôt par un bataillon de nouvelle levée, le 3^ bataillon de la Légion des montagnes.
Le 2 septembre, au point du jour, les Espagnols du camp d'Olette passèrent la rivière qui était guéable et attaquèrent le bataillon. Les volontaires s'enfuirent sans résistance et se réfugièrent sur les hauteurs de Sauto. Un bataillon de la fïaute-Vienne était parti de Montlouis pour les renforcer. Il se replia sur la forteresse. Déjà l'ennemi se préparait à gravir le plateau. Son parc était au pied de la montagne et pour mieux mener son approvisionnement de siège jusque devant la place, il avait requis les habitants de travailler, sous peine de mort, à la rampe des Llançades. « Il fallait, rapporte Cassanyes,^s'attendre à voir bombarder Montlouis ».
^ ♦ te
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Dagobert prévint les Espagnols. Sans hésiter, sans balancer un seul instant, il avait résolu de rebrousser chemin et, écrivait-il, quoiqu'il fut malade et harassé, de « présenter la bataille à l'ennemi ». Cassanyes l'accompagnait. « Il faut, lui avait dit Dagobert, reprendre ce qu'on nous a pris et vous serez de la partie. » De Perpignan, Jaubert, le rédacteur de l'Echo des Pyrénées, prévoyait ce nouveau coup. « Nous verrons, assurait-il dans son journal, nous verrons le vainqueur de la Cerdagne revenir sur ses pas, marcher contre les ennemis maîtres d'Olette, les attaquer et les vaincre. »
Dès le 3 septembre, sans nul retard, Dagobert s'achemine vers Montlouis avec les meilleures troupes de sa petite armée. Il remonte le col de la Perche et au soleil couchant il traverse la place où tout le monde s'étonne de le revoir si vite. Il marche sur les Llançades. il recueille le détachement de Sauto, il atteint dans la nuit l'extrémité du plateau au-dessus et un peu en avant de Canaveilles, il divise sa troupe en trois colonnes, et le 4 septembre, à 3 heures du matin, au milieu d'un épais brouillard qui depuis la veille environne la montagne, 1.600 Français fondent sur le camp d'Olette. « Jamais surprise, raconte Cassanyes, ne fut plus complète ; nous arrivâmes comme des éperviers. » Les Espagnols n'eurent pas le temps de se reconnaître et de se former. Ils furent déconcertés par l'impétuosité française et, après deux heures d'un feu très vif de mousqueterie, mis en pleine déroute. Les grenadiers royaux qui gardaient le parc, se firent hacher sur leurs pièces, et l'entrée d'Olette était jonchée de morts et de mourants. Ce qui put se sauver gagna Villefranche.
Tous les bagages, une grande quantité d'armes et de munilions, 12 caissons, 16 bouches à feu, 100 chevaux ou mulets, 300 prisonniers dont 30 officiers parmi lesquels trois colonels et le commandant de l'artillerie, restèrent aux mains du vainqueur. Les Espagnols avaient 108 morts et les Français 18.
« L'octave de la bataille du 28 août, écrivait Dagobert, n'a pas été célébrée avec moins de succès. » Il jugeait même que la journée du 4 septembre était plus brillante encore que celle du 28 août. L'attirail qu'on avait pris aux Espagnols, obusiers, pièces de 16 et de 8, caissons et charrettes, les bombes et obus chargés, tout cela n'était-il pas destiné au siège de Montlouis? Vingt quatre heures plus tard, les Espagnols arrivaient devant la place, et il eût été impossible de les déloger des positions avantageuses qu'il auraient occupées. Le général faisait le plus vif éloge de sa petite armée; tous les officiers, tous les soldats s'étaient distingués, s'étaient montrés dignes de la cause qu'ils défendaient, et ceux qui, le 28 août, à la Perche, s'enfuyaient parce qu'ils allaient au feu pour la première fois, avaient, le 4 septembre, à dette, lavé leur tache K
VIII. La double victoire de Dagobert à la Perche et à Olette fut chantée par la poésie populaire -, et elle eut de grands résultats. » La perte des Espagnols, écrit un émigré, était considérable, et cet échec devint, dans la suite, d'une conséquence ma-
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jeure. » La Gerdagne espagnole renfermait d'immenses approvisionnements. Cassanyes les fit transférer à Montlouis ainsi que toutes les armes et munitions de guerre qu'il trouva. Au milieu de cette abondance, les conquérants faillirent manquer de pain. A la nouvelle du succès, les Ariégeois qui n'avaient pas répondu jusqu'alors à l'appel de Dagobert, se levèrent en masse; 8.000 hommes accoururent sur-le-champ à la curée, et, de Narbonne, le représentant Bonnet mandait naïvement que puisque Dagobert recevait de si puissants renforts, il pouvait frapper encore de plus grands coups. Mais ces Ariégeois ne pouvaient rendre aucun service : ils n'avaient d'autres armes que des faux, des piques, des fourches, des haches, des bâtons ; ils n'étaient mémo pas organisés en bataillons; ils n'apportaient pas de vivres avec eux. Dagobert maudissait ces gens qui ne faisaient que gêner ses mouvements, que consommer ses subsistances, et un arrêté de Cassanyes renvoya cette cohue dans PAriège.
Le représentant agissait en gouverneur civil. Toutefois il était embarrassé et il craignait, disaitil, de faire trop ou de faire trop peu ; il ne savait pas s'il devait laisser aux prêtres leur costume et leur imposer le serment de fidélité à la République; il n'avait pas avec lui le texte des lois rendues par la Convention et il priait ses collègues de Perpignan de lui dicter sa conduite, de lui adresser aussitôt Pinstruction donnée par l'assemblée aux généraux qui commandaient en pays envahi. Fabre lui répondit que les prêtres pouvaient conserver leur costume puisqu'ils n'étaient pas encore soumis aux lois françaises et qu'il ne fallait pas
exiger d'eux le serment civique puisque la Gerdagne espagnole était pays conquis et non pays réuni.
En attendant, Cassanyes plantait à Puycerda en grande cérémonie l'arbre de la liberté et il faisait élire de nouveaux magistrats, entre autres un maire, nommé Bourguère, qui paraissait animé de sentiments patriotiques. Il installait dans la ville espagnole des administrateurs français, les administrateurs du district de Prades qui s'étaient enfuis devant Ricardos^ et il les chargeait d'administrer, conjointement avec un membre du département de l'Ariège, la Cerdagne espagnole.
Il avait tout d'abord essayé de gagner les cœurs. Il se rendait avec d'Arbonneau à la grand'messe, K les habitants de Puycerda se disaient les uns aux autres que les Français n'étaient pas des impies, des ennemis du culte, puisqu'ils suivaient la même religion que les Cerdagnoux. Trois moines étaient restés à Puycerda ; ils demandèrent à Cas- ~^nyes du pain et la permission de dire la messe; il pourvut à leur subsistance et les laissa dire leur iiicsse ; (( qu'ils prient à leur fantaisie, disait-il, je ne m'immisce pas dans ces affaires. » Les magistrats d'une petite commune s'étaient plaints d'un lîuigent qui leur avait enlevé les vases sacrés de Iniir église; Cassanyes fit mettre les troupes en ba- Uilie, et les magistrats, passant dans les rangs, reconnurent le sergent qui fut dégradé. Il déclara qu'il ferait respecter les personnes et les propriéît . « Nous faisons la guerre, répétait-il, au roi d'Espagne et non pas aux Espagnols. » Il était content de la garnison que Dagobert avait établie
^ vcerda ; les soldats n'avaient pas exercé de V. \ations, et quatre grenadiers du Gard lui remi-
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rent, pour les rendre au propriétaire, cent paires de bas qu'ils avaient trouvées cachées dans un champ. Mais, si quelques habitants de Puycerda projetaient de fonder un club et de demander par un acte solennel que le pays fût réuni à la République française, la population, en son ensemble, restait tiède ou hostile. Elle n'avait accueilli qu'avec indifférence les proclamations de Cassanyes, et le représentant comprit bientôt qu'il ne pourrait convertir que par la baïonnette et le canon des « esclaves si cruellement fanatisés ». C'était l'avis de ses collègues de Perpignan. Fabre jugeait qu'il était absurde de « s'amuser à la brissotine philosophie » et de ménager des gens (|ui ne savaient pas apprécier la Révolution, que les despotes et leurs agents devaient payer les frais d'une guerre injuste, que l'Espagne était une vache à lait qu'il fallait traire, et Bonnet ajoutait qu'on avait plus besoin d'argent que de f()nctionnaires, que notre intérêt nous commandait dorénavant d'imposer les communes conquises, et non de les municipaliser, et non de leur donner des magistrats qui ne marchaient qu'à coups de sabre.
De même, Cassanyes. Il faut enfin, s'écriait-il, que la France cesse cVêtre le dindon de la farce, et il lâcha de tirer du pays ennemi tout ce qu'il pouvait. Il voulait se saisir de l'argenterie des églises; mais elle avait été envoyée, dès la déclaration des hostilités, dans l'intérieur de l'Espagne. Du moins il perçut une contribution de guerre. Dagobert n'avait osé prendre sur lui semblable mesure. Cassanyes ordonna que toutes les communes de la Cerdagne espagnole paieraient en argent ou en blé la somme de 210.000 livres et que les
grains des émigrés, nobles et ecclésiastiques, — ceux (le la dîme compris — seraient portés dans les greniers de la République. D'Arbonneau commandait toujours à Puycerda ; il ût enlever les blés des émigrés ; « pendant mon commandement, écrivait-il plus tard, les troupes françaises ont fait les plus riches prises en grains et en bestiaux. »
1. Bonnet à Dagobert, 9 sept. (A. D.j; Fabre à Cassanyos, 5 sept, et au Comitt', i"- août (A. P.); Fabre au Comité, 21 sept.; Bonnet à Servière, 7 oct. ; les représentants aux Jacobins, 9 octobre (A. G.); Compte-vendu de Cassanyes, p. 41-42; Vidal, II, p. 323- 330; G. Sore], III, p. 46; Actes du Comité, VI, p. 391, VII, p. 206 et VIII, p. 542; Mon., 8 sept.