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Barbantane à Bouchotte, 26 août (A. G

BARBANTANE ET FABRE

Salces, gros bourg défendu par un fort et borné à l'est par un grand étang. Le pauvre Barbantane perdit la tête. Il disait avant son échec que les troupes manquaient de tout, qu'elles n'étaient pas instruites, qu'elles comptaient nombre de malades et d'enfants, que certains bataillons avaient autant d'officiers que de soldats. Après l'échec, il écrivait à Paris que l'adversaire Penveloppait déjà, que l'armée n'était nullement organisée, que les ordres les plus importants n'étaient envoyés et exécutés qu'avec lenteur, que les charretiers d'artillerie abandonnaient leurs chevaux, qu'il n'avait du fourrage que pour deux jours. Sur le conseil du chef d'état-major Giacomoni, il décida de quitter Perpignan. Les Espagnols s'apprêtaient évidemment à marcher vers Rivesaltes et Peyrestortes. Ils allaient le tourner, ils allaient lui couper ses communications. Le général et les commissaires de la Convention laisseraient-ils une barrière entre eux et les départements du Midi? Barbantane et Giacomoni résolurent donc de transférer à Salces le quartiergénéral, le trésor, la cavalerie : le reste de l'armée, commandé par d'Aoust, garderait le camp du Mas-Ros ou camp de l'Union i.

La nouvelle consterna Perpignan, et Ricardos essaya de profiter de cet émoi pour refouler les Français dans la place. Durant la nuit du 2 au 3 septembre, il fit assaillir le moulin d'Orle et le village de Cabestany. L'attaque ne fut pas vigoureusement conduite. Les républicains surpris eurent le temps de se remettre et repoussèrent l'a-

1. Depuis le 4 septembre, d'Aoust commande a les troupes placées dans les ville et cit:.delle de Perpignan, camps et cantonnements aux environs. »

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gresseur. Mais l'effroi de Perpignan fut au comble ^1 ninluré les clameurs, Barbantane s'éloigna. Peu lie gens dans l'histoire, disait-il, avaient eu une fonction aussi épineuse, aussi difficile à tant d'éirnrds : il était général en chef de l'armée et non de Perpignan; il devait commander le tout et non « se restreindre à une partie »; pendant que y.uuu iiummes, sous d'Aoust et le représentant Fa- 1 % défendraient la ville, il irait voir avec le représentant Bonnet si les renforts arrivaient et leur donner une direction. Sur quoi, il partit avec Bonnet, Pétat-major, le trésor et la cavalerie. On croyait qu'il s'établirait à Salces où était la division Montredon. Il se rendit à Narbonne, puis h Sigean. Et de là, il demandait du secours à Garteaux qui venait d'entrer vainqueur dans Marseille révolté; il appelait le Midi à « se lever », priait les Sociétés pc.pulaires dejui envoyer des bataillons bien armés, assurait que, s'il était aidé par les départements, il marcherait droit aux Espagnols tandis que Dagobert attaquerait leurs derrières; sinon, que ce chef intrépide qui remportait de grands avantages, serait écrasé par un ennemi supérieur. Il gémissait sur le « terrible fardeau » qu'on lui avait imposé et dès le 5 septembre il adjurait Bouchotte de dépêcher aux Pyrénées- Orientales un général expérimenté et bon patriote dont il serait le lieutenant dévoué. Llucia, exaspéré, ne lui mâcha pas la vérité : (( Votre départ, lui écrivait le procureurgénéral syndic, a été mal vu. On a cru que vous désespériez du salut de la ville et de celui du camp. On a pensé que votre poste était au milieu de votre armée réelle, et non au centre d'une armée qui n'existait qu'en espérance. La confiance publique

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s'est éloignée de vous. Que devez-vous faire? Coucher au centre de votre camp, électriser les soldat» qui sont découragés. Dagobert, avec 2.000 hommes de troupes, a battu deux fois complètement 5.008 Espagnols » M

Heureusement, comme à leur accoutumée, le» Espagnols ne poussèrent pas leur pointe. Cependant, le 8 septembre, ils s'emparèrent de Rivesaltes et des hauteurs de Peyrestortes. La division de Salces, toujours menée par Montredon, tenta de défendre la position. Elle ne fut pas soutenue par la division de Perpignan. Elle perdit cœur, elle se débanda, et sa cavalerie, mise en pleine déroute — gendarmes et dragons du Tarn — alla porter l'épouvante jusqu'à Sigean en criant que Salces était pris. De nouveau Perpignan fut dans les transes. L'ennemi, disait le représentant Fabre, barrait le grand chemin, Pennemi se préparait à intercepter les communications de la ville ^

Et cette fois encore Ricardos manqua l'occasion! Au lieu d'accabler la division de Salces, il s'arrêta. Au lieu de ramasser son armée, il l'éparpilla. Il avait son camp, le grand camp, comme on le nommait, à Ponteilla et à Trouillas, au sud de Perpignan; il établit un autre camp à Peyrestortes au nord de la place; il envoya quelques milliers d'hommes devant Collioure et quatre bataillons de renfort dans le Confient où il craignait l'apparition

1. Barbantane à Bouchotte, 22, 2G et 31 août, 4 et 5 septembre; aux administrateurs, aux départements, aux Sociétés populaires, 3, 4 et 10 septembre ; Giacomoni à Barbantane, 29 août et 1" septembre ; Fabre au Comité, 4 septembre (A. G.); Vidal, II, p. 232,

2. Giacomoni à Bonnet, 9 septembre (A. G.); Fabre à Cassanyes et à Espsrt, 11 et 12 septembre (A. P.); Actes du Comité, YI, p. 282 et 442.

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BARBANTANE ET FABRE

soudaine de Dagobert. Ainsi disséminés, les Espagnols étaient à la merci d'un adversaire résolu. Que les Français se concentrent, qu'ils tombent sur Peyreslortes, et ils accablent l'envahisseur. Ricardos n'a même pas coupé les communications entre Salces et Perpignan; à peine si des patrouilles se risquent sur la routel

Mais nul ne pensait à ce coup de partie. Perpignan enfiévré s'agitait. Le peuple accusait Barbantane de trahison. Le curé de Pollestres, le fameux Benêt, si vanté par VÉcJio des Pyrénées, passait dans le camp espagnol. Une foule de gens demandaient des passeports. Des militaires de tout grade se disaient malades pour aller à l'hôpital de Narbonne. La crainte était peinte sur la plupart des visages, et, selon un témoin, « aucune raison, pas même les grands succès de Dagobert, ne pouvait la diminuer. » Le club qui ne comptait plus que quarante membres, écrivait à Paris que les soldats étaient rebutés, que les officiers donnaient l'exemple de la fuite, que les généraux n'avaient ni expérience ni habileté, que les Espagnols s'étendaient en demi cercle autour de Perpignan à une lieue des remparts. Le représentant Fabre mandait au Comité de salut public que le découragement était au plus haut degré et que la ville bientôt cernée ne saurait résister *.

H. Ce Fabre, député de l'Hérault, naguère président de l'administration du district de Montpellier

1. Cf. Vidal, II, p. lo8; Torreilles, II, p. 11:2; le Comité de salut public ou club de Perpignan (Bigou, Ferrage, Prunet père, L^iforge père, J. Sabatior, B. l'ons, Gazard) au Comité, 6 septembre (A. G.)

et, avant la Révolution, avocat et conseiller à la cour des aides, était ardent montagnard : il demandait cent bons Jacobins pour « évangéliser » le département des Pyrénées-Orientales qui ne lui semblait pas assez républicain et il faisait distribuer aux soldats de la garnison de Collioure cinq cents exemplaires de PActe constitutionnel qu'ils porteraient sur eux de même que les Espagnols portaient des reliques.

11 avait de la jactance et tenait, comme dit un de ses collègues, à la gloriole. C'est lui qui, le 7 octobre, écrivait la lettre à jamais célèbre « Fabre se conduit en héros » signé Fabre K II parlait quelquefois de Pinsuffisance de ses lumières; mais, selon le mot d'un officier qui Pa connu, il se croyait meilleur tacticien que Turenne. « Je ne suis point modeste, lit-on dans une de ses lettres au général Delattre, car je crois qu'à moi seul je vaux plus que vous tous. »

Aussi prodiguait-il les conseils. Agir et ne pas délibérer, agir avec vigueur et par surprise, couper la retraite aux ennemis, s'embusquer sur leur passage et tirer sur eux à bout portant, les poursuivre dans leur déroute, ne pas leur donner de repos, ne pas leur laisser le temps de se reconnaître, ne pas leur permettre de se fortifier et de revenir de leur terreur : voilà ses phrases coutumières. Il est en guerre un grand principe, était une de ses formules favorites. « A la guerre, disait-il, il n'y a

1. Cf. le Moniteur du 15; la lettre est signée Fabre, Bonnet et Gaston, et voici la phrase entière : « Fabre se conduit en héros et sa tète nous est infiniment précieuse dans cette armée. > Fautil remarquer que le Moniteur qui, alors, fourmille de fautes, a imprimé « et Salette nous est infiniment précieux »?

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pis de lendemain », et encore : (( En guerre, les fi être ne sont pas des raisons. » Il supposait € t ioment que les Espagnols ne seraient pas sur i u ^ gar 1 < qu'ils seraient aisément battus et que u l n'en réchapperait. Pas une des opérations qu'il !i! iiiiaii, qui ne fut d'une extrême conséquence; il ne fallait pas les retarder d'une minute; leur succès dépendait de la célérité et du secret; elles pouvaient en un seul jour terminer la guerre, et il ^t '• « dans l'huile bouillante » tandis qu'elles se fi éparaient. Naturellement, il trouvait la défensive ai - ir lu ci répétait que les Français devaient aller droit a l'ennemi : « Si nous marchions en avant, BOUS marcherions à la victoire; on n'apprécie pas assez ce que valent nos troupes; je les connais, je yU avec elles, et lorsqu'on saura les commander, ©n sera sûr de vaincre. » Il avait son système, et qui se réduisait à ceci : « Osez, et vous serez vainqueurs: hésitez, soyez timides, et vous serez vaincus. » Mais, ajoutait-il mélancoliquement-, « les représentants n'ont aucune influence sur les mouvements des armées; on écoute leur avis, et on en f t toujours à sa tète. Mes conseils ont eu le mal- Lcu- d'êtic regardés comme les rêves d'une imagination r:saltée. »

U forgeait des plans avec une inlassable fécondité et durant les derniers jours du commandement de Barbantane, il entassait impatiemment projets sur projets. Le 5 septembre il demandait que il i^obert vînt promptement attaquer les ennemis ^iir leurs derrières par Prats-de-Mollo ou par V anche, Prades, Montalba, les obliger ainsi à repasser la rivière et « préparer du côté de Figuières de nouveaux triomphes. » Et le même

jour il disait à Bonnet qu'il faudrait rappeler les détachements de la côte, réunir toutes les troupes, celles de Perpignan et celles de Salces, fondre sur un adversaire qui n'était fort que de l'inertie des Français, le combattre et le battre. Le 6 septembre il proposait à Goguet qui commandait la division de Collioure, de faire « un coup de main nocturne », un coup (( avantageux et hardi » sur le Boulou oii Ricardos n'avait souvent qu'une garde de trente hommes, de rompre le pont du Tech, d'enclouer et de noyer les pièces, puis de rentrer à Collioure par les hauteurs de Banyuls où il aurait eu soin de poster les miquelets.

Il ne manquait pas d'humour. « Que la Fléromanie et la Barbantomanie, écrivait-il, ne nous prennent plus! », et il marquait à Padjudant-général Chaillet de Verges en mission à Montpellier : a Continue à déjouer les efforts de Paristocratie et de Pégoïsme; tu le feras maudire des honnêtes gens à écus, mais bénir des sans-culottes^ et tu sais que Dieu exauce la prière du pauvre ». Même dans ses accès de colère, il avait le trait plaisant et trouvait des mots d'esprit, des expressions originales. U disait alors, au milieu de Pépouvanle qui s'était emparée de Perpignan, que le commissaire ordonnateur avait emmené jusqu'aux chats de la maison de peur que les boulets ne leur fissent mal et que les typographes avaient décampé parce que les savants n'aimaient pas le bruit des bombes; que les médecins s'étaient enfuis et qu'on avait un moyen de moins de mourir. Lorsque Dagobert refusa le 18 septembre d'adopter son plan, c( adieu, s'écriait-il, les vendanges sont fail es, je plaisante, mais j'enrage! » U sut, un jjur, s'exprimer sur un Ion vraiment

digne et grave. Génies, de Sigean, avait envoyé une lettre impertinente au procureur-syndic du district de Béziers. 11 reçut de Fabre cette réprimande: « Plus un peuple est libre, plus il doit respecter ses magistrats, car il se respecte en eux, et rien n'est plus éloigné de la franchise républicaine que le ton que les gens de cour appelaient leste ». Enfin, lorsqu'il mandait fièrement à son collègue Bonnet : Je suis un peu crâne, il ne mentait pas; il était crâne. Il s'efforçait d'animer les soldats de sa propre ardeur et de les remonter par son exemple autant que par ses propos : il buvait l'eau-de-vie et bivaquait avec eux; il aidait les artilleurs à traîner leurs canons; on le voyait toujours au poste le plus périlleux; il lui fallait, assurait-il, le point le plus menacé par l'ennemi. « Le premier objet de la mission des représentants, lisait-on dans un numéro de VÉcho des Pyrénées, est sans doute d'enflammer le courage des enfants de la patrie ; mais le moyen, quand on a une âme guerrière, d'assister à une bataille et de ne pas agir en soldat » 1 ^

Dans les circonstances critiques que traversait Perpignan, aux mois d'août et de septembre 1793, Fabre fit preuve de fermeté, et, témoigne Llucia, d'une énergie qui électrisait ses entours. En apprenant les succès de Dagobert, il écrivait à celui qu'il nommait le conquérant Gassanyes : « Notre situation est bien différente, tu occupes un pays immense, et moi, je suis resserré dans une ville; tu

1. G. Sorel, I, p. 57; II, p. 167-170; III, p. 52; Vidal, II, p. 231 et III, p. XIV, 7 et 128; mém. de Grandvoinet; Fabre au Comité, 15 et 18 juiUet; à Bouchotte, 12 septembre; les représent.inis à Bouchotte, 22 octobre (A. G.); Fabre à d'Hargenvilliers, 21 Juillet; à Bonnet et à Gassanyes, 5 septembre; à Bonnet, 12 septembre; à Bonnet, à Chaillet de Verges, à Génies, 16 sept. (A. P.).

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as la clef des champs et moi, je suis encagé; avec cela, nous faisons tous les deux notre devoir, et nous espérons que ça ira ». Il déclara que le temps des demi-mesures était passé et que, puisque l'Espagne avait dans le pays plus d'amis que la République, il chasserait tous les suspects : un tel éloignement valait mieux qu'une victoire. Il surveilla les « hommes à circonstances ». Il suspendit le chef du génie Vialis parce que le frère de Vialis était officier municipal à Toulon : « dans les moments révolutionnaires un des plus grands malheurs est d'être obligé souvent d'être injuste ». Il harangua la Société populaire qui lui jura de s'ensevelir sous les ruines de la place. Il fit afficher ces simples mots : « Celui qui propose de capituler^ sera puni de mort ». 11 ordonna que chaque habitant se munirait de subsistances pour trois mois. Il nomma un Comité de résistance qui tiendrait chez lui quatre fois par semaine une conférence patriotique pour examiner les moyens d'échauffer les esprits et de répandre cette idée qu'un républicain ne se rend pas. Il voulait être impitoyable comme un consul romain : « Je regarde comme un délit d'être malade dans les circonstances actuelles, on n'en a pas le temps » \

Pourtant, il n'osait suspendre Barbantane. Il reconnaissait que le départ du général avait produit le plus désastreux effet, que le cri était unanime contre lui et qu'un homme soupçonné, dénoncé par l'armée et la ville, ne pouvait rester en place.

1. Torreilles, II, p. 104, 110, 120'; G. Sorel, I, p. 84; III, p. 52- 53; Vidal, II, p. 318; Actes du Co*iiiîté, VI, p. 215 et 371; Barbantane (qui le confond avec Fabre de l'Aude), Mé?n. p. 96 et 109; Pelleport, I, p. 13; Fabre à Bonnet, 6 et 13 septembre (A. P.

M s n le ménageait encore; il attendait que Barbantane « prît une tournure » pour s'épargner le désagrément d'une suspension; il espérait que Barbantane donnerait de son propre mouvement sa délussion. « Il faut agir, écrivait-il aux chefs mili- Ldires, et, pour agir, il faut inspirer la confiance; dans une Rr^publique, les fonctionnaires publics ne peuvent rien sans la confiance; quand une fois elle s'éloigne d'eux, ils doivent quitter les fonctions qu'ils ne peuvent plus remplir pour l'utilité du pays ».

Barbantane ne quitta pas ses fonctions, et, à vrai dire, il comptait sur la parole de Fabre. « Ai-je votre estime, demandait-il au représentant en lui faisant ses adieux. — Vous Pavez. — Ai-je votre conlidnce? — Vous Pavez aussi ».

Mais, de Sigean, Barbantane prévenait Fabre qu'il n'attaquerait PEspagnol que si toutes les troupes étaient bien commandées, que « si les moyens secondaires existaient », et il engageait le représentant à montrer plus de discrétion, à « restreindre la confidence des mesures militaires », à craindre « la négligence de ses bureaux ». Fabre, piqué, lui H conseiller par Bonnet de résigner ses fondions, et le ii i ptembre, Barbantane donnait enfin sa démission, ii avait, disait-il, cherché vainement à détruire Pimpression de découragement que les succès de l'adversaire avaient jetée dans Parmée; il n'était entouré que de gens insouciants et suspects; il attendait des secours, mais ceux qu'on annonçait étaient vagues et incertains; il n'avait pas de cavalerie, et quand il en aurait, elle manquerait de fourrages; il croyait que Perpignan ne résisterait pas au premier bombardement; d'ail-

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leurs il était malade; il succombait à Pexlrême fatigue que lui imposait sa situation si délicate, si critique; le travail immense auquel il se livrait, épuisait ses forces physiques, et la direction d'une armée était décidément « au-delà de son intelligence morale ^ ! »

Le jour même — 11 septembre — Fabre réorganisait le commandement. La démission de Barbantane était acceptée et il irait à Paris rendre compte de ses actes au Comité de salut public. Dagobert serait provisoirement général en chef de Parmée des Pyrénées-Orientales et jusqu'à son arrivée, d'Aoust, promu le^7 août par les représentants général de division, aurait sous ses ordres Parmée de Perpignan, ou, comme on la nommait, Parmée principale ou la grande armée. Le général de brigade Goguet, remplacé à Collioure par Delattre, succéderait à Montredon dont la démission était acceptée, à la tète de la division de Salces et des cantonnements jusqu'à Olette. D'Aoust et Goguet se concerteraient autant que faire se pourrait afin d'assurer le succès des opérations. Giacomoni continuerait ses fonctions de chef d'état-major ^.

Ilï. Fabre n'aimait pas Dagobert. 11 Pavait flairé ; il sentait que le rude soldat ne se laisserait pas brider, et devant cet homme au regard perçant et au sourire moqueur il n'osait trop exposer ses plans.

1. Barbantane à Fabre, 10, 11, 12 septembre (A. G.); Fabre à Bonnet, 8 et 9 septembre (A. P.); Vidal, III, p. 167-168; G. Sorel, II, p. 159; Actes du Comité, VI, p. 371. Remarquons que le 16 septembre le Comité prononça 1j destitution de Barbantane.

2. Arrêté daté de Perpignan, 11 septembre, et signé Fabre et Bonnet; ce dernier était à Sigean; mais il écrit à Dagobert, le 12 septembre (A. D.) : t Ma présence à Sig^^an ne m'a pns empêché de me concerter avec mes collègue:^. »

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Aussi prétendait-il que Dag-obert était un sabreur, non un stratégiste. Il lui avait, après la suspension de Fiers, préféré Barbantane et il disait alors que Dagobert était trop âgé et plus soldat que général peu propre à « une place en chef. » Mais le choix de Dagobert s'imposait. Lui seul pouvait enflammer et entraîner des troupes qui semblaient dégoûtées, démoralisées. Giacomoni n'assurait-il pas que l'état de Parmée était affreux, qu'elle « se trouvait dans la détresse sous tous les rapports », qu'elle manquerait prochainement de subsistances, que le découragement et la méfiance avaient saisi les esprits, qu'il n'était « presque plus permis de rien oser ? »

Bonnet ne prônait-il pas le vainqueur de la Perche et d'Olette? Alarmé par la prise de Rivelsates et de Peyrestortes, convaincu que les Espagnols pouvaient cerner et bombarder Perpignan à Paise, Bonnet appelait Dagobert avec les plus vives instances, le suppliait de se hâter, lui jurait qu'on l'attendait impatiemment, qu'on soupirait après lui : « Chacun de vos pas est une victoire; tous nos instants sont marqués par des revers. Venez à notre secours, rapprochez-vous de nous, quel que puisse être votre éloignement pour certains individus. Votre gloire augmentera; la patrie en danger vous appelle, son salut sera votre ou-

vrage! »

Fabre céda. « Dagobert, disait-il, n'est propre qu'à Pexécution; il est bien où il est — en Cerdagne — et les plus grands devoirs seraient au-dessus de ses forces. iMais la confiance l'appelle, tout i- 11 aui ic demande comme général en chef, il a l- ^^uccès, il est intrépide, et les circonstances de-

mandent un chef qui agisse, et non un citoyen qui délibère. » Le 11 septembre, il écrivait coup sur coup deux lettres pressantes à Dagobert, affirmant qu'il estimait ses vertus républicaines, invoquant son dévouement à la patrie, le priant d'arriver au secours de Perpignan en hâte et sans perdre un instant, lui promettant de le laisser faire : « Vous connaissez le pays et vos lumières suffisent pour vous tracer la marche que vous devez suivre. Quelque parti que vous preniez, vous seul pouvez nous tirer de cette crise. Votre intrépidité relèvera le courage abattu de nos troupes; quand elle vous sauront auprès d'elles, elles se croiront sûres delà victoire, et cette utile confiance nous vaudra plus d'une armée. Des républicains ne flattent pas ; si nous avions trouvé un citoyen plus digne de la confiance publique que vous, nous l'aurions nommé. Après avoir pris des mesures pour assurer vos conquêtes, venez avec votre armée victorieuse dégager ce malheureux pays. Les minutes sont des siècles, car nos ennemis se renforcent tous les jours! »

Dagobert répondit à Fabre et à Bonnet qu'il acceptait leur offre, mais qu'il n'exercerait le commandement qu'à titre temporaire, qu'il comptait bientôt le déposer, que l'altération de sa santé et Pépuisement de ses forces l'obligeait d'ores et déjà à demander au ministre un successeur.

« Votre lettre ne me convertit pas, répliqua Fa- » bre le 14 septembre, et j'espère que vous ne tar- » derez pas à prendre la seule route que vous de- » viez suivre, celle de Perpignan. Les hommes sont » ce qu'on les fait, et personne n'est plus capable » que vous de leur inspirer courage et énergie,

» venez donc; vous ne sauriez croire les maux que » chaque jour de retard occasiono * ».

T o o-'^néral partit pour Perpignan. Les deux comi i: 2S août et du 4 septembre avaient fait de

lui Ir héros iUi Midi.

De i ans, le député Voulland lui écrivait qu'il avait bien mérité de la patrie et l'encourageait à suivre le cours de ses exploits guerriers.

De Toulouse, le représentant Leyris le félicitait de ses succès qui contribuaient à sauver la chose 1 i lique et particulièrement les pays envahis ou exposés à Pinvasion, et il exhortait Dagobert à pousser sa pointe : « Vous avez trop bien commencé i f vous arrêter en si beau chemin ».

ii^-bantane n'avait-il pas proposé de mettre Dagobnrt à la tête de l'armée principale et de prendre sa place en Cerdagne ? « Ses succès, la confiance du soldat, la nécessité do l'action le rendront plus propre que moi au commandement en chef dans le moment présent; il profitera des mesures que j'ai prises et des premières dispositions que j'ai faites; ce sera un beau jour pour moi que celui où j'apprendrai qu'il a tiré Perpignan de la situation cruelle où cette ville se trouve; si ma santé me le permettait, je resterais à bivouaquer sous ses ordres! »

Un vieil ingénieur, le général de brigade Duvignau, écrivait le 25 septembre à Carnot que Dagobert « enivrait » les troupes, qu'il avait deux fois

1. Fabre aux représentants, G août et à Espert, 12 septembre (A. P.); Giacomoni au Comité et au ministre, 10 septembre (A G ) • Bonnet à Dagobert, 9 et 12 septembre; Fabre à Dagobert il et U se; tembre (A. D.); G. Sorel, II, p. 83; TorreiUes, II, p. 123' Actes du Comité, VI, p. 371 et 442.

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en moins de huit jours battu les Espagnols « à plate couture » et que tout l'espoir des citoyens et de la contrée « reposait sur ce bravissime Dagobert ».

« Les deux victoires de Dagobert, marquait Tastu à Llucia, l'ont rendu l'idole des soldats; il n'y a rien qu'ils ne tentent lorsqu'il est h leur tête. Sa santé ne lui permet pas do se charger du commandement de l'armée; mais vous le trouverez prêt à faire tout ce qu'exigera le salut de la patrie, le salut du département qu'il regarde comme son pays natal ».

Le maire de Pézenas mandait, de même, à Llucia que les gens du pays connaissaient les talents militaires de Dagobert, la confiance aveugle que ses troupes avaient en lui, et qu'ils se faisaient une fête de combattre sous ses ordres.

Le commissaire de l'administration de Montlouis, Barnole, proclamait Dagobert le modèle des héros qui ont bien mérité et qui veulent encore bien mériter de la patrie.

Perpignan l'attendait comme un sauveur. L'Echo des Pyrénées disait que ses victoires répandaient un baume salutaire sur la plaie profonde que de récents échecs avaient faite aux cœurs des patriotes. (( Les Espagnols seraient peut-être loin, s'écriait Legier. si nous avions ici un autre Dagobert! », et Llucia envoyait au vainqueur de la Perche et d'Olette ces lignes frémissantes : « Vous avez sauvé Montlouis, vous avez conquis la Cerdagne; c'est assez pour votre gloire, ce n'est pas assez pour votre cœur. 11 vous reste de nouveaux lauriers à cueillir, et c'est sous les murs de Perpignan qu'ils vous attendent. iVous avons en vous une entière confiance;

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nos soldais vous appellent comme les citoyens; venez le plus lot possible avec les braves volontaires que vous commandez. C'est de vous que nous attendons votre salut. Vous ne tromperez pas nos espérances, vous viendrez et nous vaincrons ! »

1. Lettres écrites à Dagobert par Voulland, H septembre et Leyris, 13 septembre (A. D.); cf. Barbantane à Fubre et aux rel)résentants, 10 et 12 septembre (A. G.); Duvignau à Carnot, 15 septembre (pour cette lettre curieuse, voir l'appendice X) ; François Tastu, procureur-syndic de Prades, secrétaire de Cassanyes, à Llucia, 6 septembre, et le maire de Pézenas à Llucia, 11 septembre (G. Sorel, II, p. 171 et 172); Vidal, II, p. 331 et 339. Cf. à l'appendice XI, le tableau de l'armée des Pyrénées-Orientales au 15 septembre.

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