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V. Voici ce qu'avait fait la division de Perpignan

Le camp espagnol occupait l'étroit plateau qui s'élève au-dessus du village de Peyrestortes à l'extrémité des collines qui commencent un chaînon des Corbières et séparent le bassin de l'Agly du bassin de la Tet. Au nord et à Test, c'est-à-dire vers Peyrestortes et la route de Narbonne, les versants du plateau sont assez abrupts, et les Espagnols no les avaient pas retranchés. Au sud, du coté de Perpignan et du Vernet, là où le plateau descend vers la campagne par une douce et insensible pente, ils avaient dressé quelques batteries qui balayaient

aisément les abords. A l'ouest, du côté de la montagne, où l'assaillant pouvait profiter des accidents du terrain, ils s'étaient établis derrière un ravin profond, escarpé, garni d'une nombreuse artillerie.

D'Aoust avait tiré de nouvelles troupes du camp de l'Union et sa division ou armée comptait 4.500 hommes. Banel, chef du 4^ bataillon de l'Aude, commandait la droite ; le général Le Moyne, la gauche ; le chef de brigade Pérignon, le centre. A droite de Banel, était le chef de brigade Ramel, avec les chasseurs à cheval de la Légion des Pyrénées. Plus à droite, Soulérac devait, avec deux batteries et soixante gendarmes, soit faire une fausse attaque, soit couvrir la retraite.

Il fallut des heures pour former les colonnes et les mettre en mouvement. D'Aoust ne voulait engager le combat qu'après avoir ébranlé l'ennemi par son canon. La gauche, où était l'artillerie do position, sous les ordres de La Martillière, prit donc les devants par un long détour pour gagner les crêtes de Baixas. Pendant ce temps, le centre et la droite s'avançaient avec lenteur dans la plaine. La cavalerie espagnole, postée à l'entrée du vallon de Peyrestortes et du défilé de Baixas, saisit le moment; elle se jette sur les ailes des colonnes françaises; mais bientôt elle s'enfuit, criblée de mitraille par l'artillerie légère, chargée par les chasseurs de Ramel, poursuivie par le 1®"^ bataillon du Tarn, et un contemporain assure qu'on tirait ces cavaliers à la course comme si c'étaient des lièvres. Les colonnes continuèrent leur marche; elles arrivèrent au pied des hauteurs de Peyrestortes ; elles prirent position devant le ravin de l'ouest et, abritées contre le feu des Espagnols par les plis du ler-

rain, elles attendirent, non sans impatience, l'instant de s'élancer.

Enfin les pièces de La Marlillière, retardées par les difficultés du sol, atteignirent les crêtes de Baixas et un duel d'artillerie s'engagea. Il était neuf heures du soir; sans se soucier do leur promesse, sans se soucier de la division de Salées et avec le secret espoir d'avoir toute la gloire du succès, Fabrc et d'Aoust décidèrent d'attaquer le camp. Encore pleins d'ardeur malgré les fatigues de la journée, les Français se précipitèrent dans le ravin. Trois fois ils escaladèrent la pente et trois fois sous un feu écrasant ils durent reculer, et avec eux les braves qui les menaient et les ramenaient à l'assaut, Pérignon, Banel. Mellinet. Le représentant Fabrc était, ainsi que d'Aoust et Bernède, dans la colonne du centre, celle qui souffrit le plus; il ordonna la retraite.

VI. Quelques instants plus tard, à dix heures, survenait Cassanyes avec la division de Salces.

Il était à Rivesaltcs et il buvait sur la place un verre de bon muscat qu'un citoyen lui avait ulï'ert lorsqu'il entendit le canon tonner pour la troisième fois et vit dans le lointain luire les éclairs de la fusillade. Au lieu de bivouaquer à Rivesaltcs, comme c'était d'abord son intention, il accéléra sa marche et, bien que le feu eût cessé, il poussa vers Peyrestortes.

Lui-même faisait Tavant-garde. Il avait a\ec lui 500 hommes d'infanterie et trois piè^-es de quaire. H pénètre dans le petit vallon dont Peyrestorles occupe l'entrée, il tourne le village, il le dépasse, il arrive sous le camp espagnol au pied d'un revers

PEYRESTORTES

abrupt dans un bas fond à l'abri des ennemis et là, il lire trois coups de canon à poudre pour avertir d'Aoust. Peut-être eùt-il dû ne pas les tirer : il aurait surpris complètement l'adversaire. A ce bruit, les Espag^noJs accourent à l'autre extrémité de leur camp et dans l'obscurité ils jettent une grêle de boulets et d'obus sur le point où le canon a retenti. Mais Cassanyes a tenu parole, Fabre et d'Aoust savent désormais son arrivée et, sans riposter, sans prendre même ses trois pièces, il continue sa marche. Il connaît les lieux; il se glisse le long du revers escarpé; il oblique à gauche, comme s'il voulait rejoindre la route de Narbonnc; il gagne à la pointe basse du plateau, sur la pente du versant oriental, une sorte de terrasse où les troupes viennent peu à peu se ranger en silence. Toutes ont suivi le représentant, à l'exception delà compagnie de grenadiers du 3" bataillon de la Haute-Vienne qui, au lieu de tourner à gauche, monte droit aux Espagnols et, mitraillée presque à bout portant par une batterie, perd la moitié de son monde.

Les défenseurs de Peyrestortes s'imaginent qu'ils n'ont plus rien à redouter. Ils ignorent qu'à leur droite, dans l'ombre un invisible ennemi n'attend que le moment do fondre sur eux. Et voici qu'il fond sur euxl A l'est du camp éclate soudain une fusillade terrible à laquelle se mêle une formidable clameur : Charge ! Charge ! C'est Cassanyes qui a prescrit de crier et de répéter ce mot pour faire croire au grand nombre des assaillants. Les Français, dit le représentant, s'élancent comme des lions, et la lune qui se lève alors éclaire une scène affreuse : on ne tire plus, on est trop près les uns des autres, et on se sert de la baïonnette, de la crosse,

PEYRESTORTES

du sabre ; ce ne sont que combats corps à corps. Mais les Français succèdent aux Français et poussent en avant. Les Espagnols, déconcertés, craignant d'être attaqués de toutes parts, prennent la fuite. Cassan) es et Goguet, qui rivalisent d*audace, les poursuivent h travers les tentes. Un sergent d'artillerie, (jui s'attacbe aux pas du représentant, brandit deux pistolets, l'un pour le défendre s'il est en danger, l'autre pour lui briller la cervelle s'il tombait au pouvoir de l'ennemi. Cassanycs sait se défendre luimême : lorsqu'il reçoit un coup de baïonnette à la main, il frappe de son sabre l'adversaire qui roule sur le sol, et la rage des Français est telle qu'ils acbèvent le blessé malgré Casssanyes qui demande

sa grâce.

Arrivés au bout du camp, qu'ils avaient parcouru dans toute son étendue, de l'est à l'ouest, les vainqueurs s'arrêtèrent, et, sur-le-champ, leur indiscipline trop longtemps contenue fit explosion. Ils avaient trouvé des tonneaux de vin et d'eau-de-vie; ils les mirent en perce et ils commencèrent à s'enivrer; Cassanyes ne put qu'avec peine rallier deux bataillons et placer les sentinelles aux avenues.

Bientôt un factionnaire annonce qu'il a perçu le bruit d'une troupe (jui paraît s'avancer. Cassanyes accourt. Serait-ce l'armée de Perpignan qui rebrousse chemin? Il ne se trompe pas. Soulérac, qui commande l'arrière-garde, Soulérac qui montra, au témoignage de d'Aoust, beaucoup d'intelligence, est, au bruit du canon, revenu sur ses pas et, franchissant le ravin sans nul obstacle, il entre dans le camp Par malheur, les arrivants n'entendent pas le qui vive; le factionnaire tire; ils rispostent, et une fusillade s'engage. Cassanyes, héroïque jus-

qu'au bout, se précipite au devant des gens de Soulérac en criant : Nous sommes des Français! La méprise coûte cher à la division de Salces : la division de Perpignan lui a tué ou blessé une soixantaine d'hommes.

Quelques instants plus tard arrivait d'Aoust. Il a dit dans son rapport qu'il fit l'impossible pour rassembler les troupes et empêcher le pillage. Mais il craignait toujours que Ricardos n'assaillît le camp de l'Union. A onze heures et demie, il reprenait la route de Perpignan avec toute son artillerie et la plus grande partie de sa divison. Il coucha, ainsi que Fabre et Bernède, à la poudrière. Goguet avait reçu le commandement du camp de Peyrestortes qui, selon le mot de d'Aoust, lui revenait de droit.

A deux heures du matin, lorsqu'il eut rétabli l'ordre et prescrit toutes les précautions utiles en cas de surprise, Cassanyes, exténué, incapable de parler, se jeta sur un lit, dans une tente, et là, après avoir bu un peu de vin et mangé un morceau de chocolat, il écrivit une lettre à la Convention pour annoncer la victoire.

Le lendemain, dès qu'il fit grand jour, il se rendit avec Goguet à Perpignan. Il rencontra l'adjudant général Bernède qui le félicita. « Vous voyez, lui dit sèchement Cassanyes, que je n'ai pas fait assassiner l'armée, comme vous l'avez prétendu. » Mais Fabre et d'Aoust prièrent Cassanyes de ne pas nuire à Bernède. « Dès ce moment, répondit généreusement Cassanyes, je n'en parlerai plus », et d'Aoust, sûr du silence de Cassanyes, manda au ministre que Bernède s'était très bien conduit.

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