‹ Le général DagobertChapitre 57 sur 121 · NM · texte numérisé non relu

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Enfin, cette journée entraîna la reprise de Villefranche. Le général Dagobert avait chargé Gilly, chef du 2*' bataillon des grenadiers du Gard, d'observer les gorges de la Tet en amont d'Olette. Mais, après Peyrestortes, Ricardos ordonna l'évacuation du Gonflent. Informé par les gens du pays, Gilly marcha le 19 septembre sur Villefranche. 11 somma le commandant. « Vois, lui dit-il, sur ces hauteurs l'avant-garde de Dagobert; je viens te sommer en son nom; rends- lui la place et tu es libre; autrement, point de quartier ». Villefranche se rendit. Cette sommation et la vue de quelques patrouilles avaient suffi, comme écrit Dagobert, pour obtenir la reddition d'une forteresse que les Espagnols avaient approvisionnée et qui pouvait, d'après un plan trouvé dans les papiers du général Vasco, supporter un siège de deux mois.

Un adjoint aux adjudants- généraux, David, ^ gardait avec des troupes de réquisition qui n'avaient que des piques, les hauteurs au-dessus de Prades. Sur Pordre de Dagobert, il poussa vers le petit camp que les Espagnols avaient tendu près de cette ville. « Les ennemis, marquait Dagobert à Poinsot, auront sans doute rappelé tout ou partie de leur camp de Prades; mandez à David de redoubler de vigilance pour s'en assurer. » De môme que Gilly, David ne trouva pas de résistance; il n'eut qu'à se montrer pour s'emparer du camp de Prades, de

52; Vidal, II, p. 349-369 et III, p. vii-xxiv ; les représentants à la Convention, Mon., 9 oct.; Fervel, etc.

1. Arteche dit, sans entrer dans le détail, que l'infanterie espagnole combattit avec sa valeur obstinée, mais qu'elle dut faire une retraite inévitable devant des masses nombreuses sans être protégée par la cavalerie qui fut prise de panique et qui se dispersa dans l'obscurité en compromettant son honneur.

1. Ce David, né comme Picliegru, à Arbois, mourut en 1799 d'une blessure reçue à Alkmaar. II commandait à dette l'aile gauche et toute l'artillerie. Le 21 septembre, sur la présentation de Dagobert, les représentants Fabre et Cassantes le nommèrent adjudant général. Il devint général de brigade : « C'est faire l'éloge de cet officier, écrit Dugua, que de dire que Dagobert et Dugommier ont demandé son avancement. »

deux canons et d'un grand nombre d'effets. Il fit môme des prisonniers. « Gomme un vent impétueux chasse devant lui une poudre légère, disait rEclw des Pyrénées avec emphase, ainsi une poignée de r [ iihlicainsa mis en fuite les troupeaux d'esclaves iui avaient osé s'amonceler dans les agréables val- 1 us étendus au pied du Ganigout »

Les esprits se montaient, les imaginations s'échaulfaient. d'autant plus (jue la bataille avait quelque chose de spontané, de populaire, qu'elle semblait comme votée et décrétée par une acclamation du peuple de Perpignan. Les gazelles du Midi célébraient la fuite des Espagnols qui « oubliaient leur gravilé naturelle. » On affirmait qu'ils perdaient en deux jours le fruit des succès de deux mois, qu'ils n'avaient même pas sauvé leur argent. On répétait que les soldats avaient fait des prises considérables, que plusieurs s'étaient enrichis, quLiii grenadier avait enlevé à un officier général une somme de cent mille livres. On comptait sur une victoire plus éclatante encore, et, de Perpignan, on écrivait à Paris sur le ton le plus assuré : « L'armée est animée du plus grand courage; bienlot saiw loute nous attaquerons le camp de ïrouillas et alors, malheur aux douros et aux qaadruplesl » Les représentants ne manquèrent pas de grossir des résultats de l'affaire. Ils envoyèrent à la Gonvention les « enseignes du despotisme » prises dans la journée du 17 septembre, les six étendards et le drapeau. Bernard d'Aoust, frère et aide-de-camp du général, portail les étendards; le drapeau fut remis par un sous-oflicior du 1^^ bataillon du Tarn, Antoine Vènes, qui l'avait arraché de sa propre main à l'ennemi. Dans leur lettre, les représentants ajou-

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taient qu'ils offraient à la Convention, avec ces drapeaux, le fils de Padjudant-général Gouy d'Arsy, âgé de huit ans : son père avait péri dans le combat, et la patrie devait adopter ce jeune orphelin. De nombreux applaudissements accueillirent Bernard d'Aoust, Vènes et le petit Gouy lorsqu'ils parurent à la barre de la Convention dans la séance du 7 octobre; l'assemblée recommanda Vènes au ministre de la guerre et décida que l'enfant de Gouy d'Arsy serait élevé aux frais de la République *.

1. Journal de Legier, 19 septembre (A. P.); Dagobert au Comité, 1<" octobre et à Poinsot, 20 sept. (A. G.); Mon., 1", 6 et 9 octobre; Fervel, I, p. 147.

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Trouillas

I. Enthousiasme des représentants et des généraux après Trouillas. — II. Arrivée de Dagobert. — Ses objections. — Départ des représentants. — Plan de Fabre. — L'attaque est résolue. — III. Le camp de Ponteilla ou de Trouillas. — Dispositif de Dagobert. — Confiance de Perpignan. — Fabre et Cassanyes. — IV. Bataille du 22 septembre. — Rôle de la gauche. — La droite do.jne seule. — La division Goguet contre Thuir. — Inaction de Dugua. — Mesures de Ricardos. — V. La division d'Aoust. — Ardeur de Dagobert. — Reculade du régiment de Champagne. — Enlèvement de la redoute es.jagnole. — Mouvement de La Union. — Déroute de la colonne de Dagobert. — Déroute de la colonne d'Aoust. — Episodes. — Le représentant Fabre. — Le régiment de Vermandois et le 2e du Gers. — Gilly et le 2- bataillon des grenadiers du Gard. — Fuite générale sur Sainte-Colombe. — Dagobert et Cassanyes. — Marche de La Union et de Montellano. — La retraite dans les Aspres. — Elle est couverte par Dugua. — VI. L'attaque oblique. — Dagobert et La Noue de Vair. — Colère de Dagobert contre Goguet et d'Aoust. — Jugement de Cassanyes et de Grandvoinet. — D'Aoust hors de cause. — Justification pitoyable de Goguet. — Rapport de Ramel. — Mot de Llucia.

I. Le succès de Peyrestortes était une de ces choses qui ne se renouvellent pas. « La victoire, disait Fabre, a été étonnante et j'avoue que, quand on y réfléchit sérieusement, on a vraiment peine à y croire ». Mais représentants et généraux étaient enthousiasmés. « Nous partons à la poursuite de l'ennemi, écrivait Cassanyes à la Convention, et j'espère que dans peu il ne sera plus dans le département des Pyrénées-Orientales. » Tous étaient d'avis de pousser leur avantage, et, sans laisser aux Espagnols le temps de respirer, de les refouler

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jusqu'à la frontière, de leur asséner derechef un grand coup. Ils convinrent d'attaquer le camp de Ponteilla à l'aube du 20 septembre. Fabre et d'Aoust tomberaient avec 1' « armée » du camp de l'Union sur le flanc droit de Ricardos, Cassanyes et Goguet à la tète de l'armée de Salces sur son flanc gauche. Les ordres furent envoyés et les dispositions faites; les troupes se tinrent prêtes à partir, déjà Tartillerie se mettait en marche.

Mais n'était il pas trop tard pour assaillir l'adversaire? Généraux et représentants voulaient, comme dit d'Aoust, profiter de l'ardeur extrême des Français et de la « terreur incroyable » qu'ils prêtaient aux Espagnols. Pourquoi, dès lors, attendre Dagobert? Pourquoi, puisque, suivant eux, chaque jour diminuait leurs chances, ne pas attaquer dès le lendemain de Peyrestortes? Turreau n'avaitil pas raison lorsqu'il blâmait d'Aoust de n'avoir pas su profiter de la victoire?

IL Dagobert avait quitté Montlouis avec trois bataillons et toute l'artillerie qu'il avait enlevée le 28 août et le 4 septembre, Villefranche était encore aux mains des Espagnols : il avait donc dirigé sa marche par le Capcir et laissé son canon en arrière à cause des routes impraticables. Il apprit sur son chemin la victoire de Peyrestortes et jusqu'à ce qu'il fût à Perpignan et dans Perpignan même, il n'entendit parler que de Peyrestortes : Peyrestortes avait rétabli les communications du Roussillon avec l'intérieur de la République; Peyrestortes délivrait Perpignan de la crainte d'un bombardement; les Espagnols avaient fui, sans emporter une épingle, au-delà do la Tet, et les familles des émi-

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grés, ppées d'épouvante, se sauvaient pour la secondp fois en Espagne; tout allait céder à l'ap- I ri ! - vainqueurs de Peyrestortesl

ut-il, comme prétend Gassanyes, un iiv i Inimour? L'ancien officier de la \ivait-il toujours en lui? Le succès de s lui parut-il avoir quelque chose de uiier et de grossier? Un pareil avantage ne 1 >omblait-il qu'un à peu près, un hasard, un accident de la fortune? Etait il homme à dire avec un air de supériorité dédaigneuse, ainsi que Folard commentant les actes de Villars à Denain, « je n'aurais rien fait de tout cela »? Non, puisqu'il s'écartait des principes de la vieille école et qu'à ses } X l'essentiel était de vaincre, même contre les règles et contre le sens commun, même à force de fautes. N'écrit-il pas dans V Ordonnance française qu'il faut « brusquer le moment »?

Fut-il, comme prétend encore Gassanyes, comme prétend Fabre, comme prétendirent Goguet et d'Aoust, fut-il dépité qu'on eût vaincu sans lui? Jalousait-il les deux hommes qui commandaient à Perpignan et à Salces et qu'il tenait pour ses subordonnés, ce d'Aoust, ce Goguet. jeunes encore et déjà généraux, menant des divisions qu'ils qualifiaient d'armée, désireux de gagner des batailles et croyant égaler, éclipser môme le vieux soldat qui venait de conquérir la Gerdagne et de battre par deux fois les Espagnols à la Perche et à Olette? Quel avancement prodigieux ils avaient eu! Dagobert n'était brigadier que depuis six mois et divisionnaire que depuis quatre mois après trente-sept ans de services. Une année à peine avait suffi au médecin Goguet pour enlever le brevet de général

de brigade et — remarque Dagobert dans une lettre postérieure — Fabre « par sa grande liaison avec lui avait dessein de le faire commander l'armée. » Quant à d'Aoust, n'était-ce pas un novice dans l'art do la guerre, un petit aide-de camp arrivi'» par la fav ur des généraux et des représentants aux premières dignités? Il avait vingt-sept ans de moins qu«^ Dagobert, et ce lieutenant de iiôJ avait été nommé général de division le 7 août, le jour où Dagobert recevait le commandement des troupes de la Gerdagne. Aurait-il eu ce grade s'il n'avait pas servi dans l'état-major de Rochambeau, de Luckner et de Biron, et s'il n'avait pas fait sa cour aux commissaires de la Gonvention?

Gertes, Dagobert fit ces réflexions, il les exprima, il les imprima plus tard. Mais, quand son âme se serait humainement, inévitablement, ouverte à ces sentiments égoïstes et mesquins, elle ne les accueillit qu'un instant. Il eut sans nul doute de plus nobles pensées, et le zèle, la passion qu'il disait vouer au service de la patrie n'était pas un vain mot.

Le 19 septembre, dans l'après-midi, Dagobert, venant de Montlouis, atteignait Estagel. Le représentant Gassanyes accourut do Peyrestortes au-devant de lui; il raconta la bataille de Peyrestortes et la conduite do d'Aoust et de Goguet; il parla de la nouvelle attaque; le projet était fait, les ordres étaient envoyés, l'ennemi serait assailli cette nuit même, Dagobert exécuterait l'opération et en aurait toute la gloire. Mais ce fut avec une mine indifférente que Dagobert écouta les détails que

i. Fabre à Bonnet, 19 sept. (A. P.); Gassanyes à la Convention, 18 sept, (et Compte-rendu, p. 53); d'Aoust à Bouchotte, 20 sept.; Notes de Turreau (A. G.).

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Cassanyes lui donnait sur l'affaire de Peyrestorles, et quand il connut le plan, il déclara que l'attaque ne se ferait pas : il était général en chef et la direction des forces lui appartenait, la division qu'il amenait de Monllouis n'arriverait que le lendemain après une marche fatigante, et il frapperait un grand coup lorsqu'il aurait reçu, outre sa division, les renforts et les réquisitions qu'il attendait.

Le conventionnel, vif comme la poudre, se rendit sur la place d'Estagel où campait l'escorte de Dagobert ; il harangua les soldats qu'il nommait ses anciens camarades; il leur dit que les Espagnols étaient vaincus et qu'il fallait les accabler le lendemain au point du jour ; il leur demanda s'ils étaient fatigués et s'ils auraient la force d'aller encore jusqu'à Peyrestorles pour s'ébranler à minuit avec la division Goguet. Tous s'écrièrent qu'ils seraient heureux d'assister à l'action. Cassanyes rentra dans la maison où avait eu lieu l'entrevue cl fit savoir à Dagobert les dispositions des soldats. Dagobert refusa de l'entendre et Reynès, le propriétaire de la maison, joignit vainement ses prières à celles du député.

Cassanyes reprit en hâte le chemin de Peyrestortes. Il y trouva deux membres du Département, François Arago et Colomer; il leur narra ce qui se passait et leur étonnement fut extrême. Dagobert arriva; ils lui parlèrent et ils obtinrent la même réponse que Cassanyes.

Le général traversa Peyrestorles sans même voir le camp, sans passer en revue la division, et quand il entra dans Perpignan à 6 heures du soir parmi les acclamations et les cris répétés Vive Dagobert, il accueillit de mauvaise grâce cotte ovation. Il

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alla voir Fabre. Le représentant était tout feu et tout flamme. « Il faut, s'écriait-il, saisir la balle au bond, encore une victoire, et la République est sauvée! » Il venait d'écrire à Cassanyes et de lui exposer ses projets. Ne devait-il pas marcher sur le Réart tandis que son collègue partirait de Peyrestorles? Ou bien, pour donner le change à l'adversaire, ne serait-il pas utile que Cassanyes, avec Dagobert, descendît sur Corneilla, Millas et Saint- Fcliu? Quelques coups de canon annonceraient son attaque et « ce moyen encouragerait les troupes, occuperait l'ennemi et rendrait le succès complet ».

Les premiers mots que lui dit Dagobert, refroidirent le belliqueux Fabre. Le général lui déclara nettement qu'il attendait l'élite de sa division, qu'il désirait étudier le terrain, que Ricardos se concentrait et que sa ligne offrait une suite de sept camps retranchés qu'il fallait enlever au prix de sept combats avec des forces inférieures. « Je ne compromettrai pas, conclut Dagobert, le salut de la chose publique et je ne livrerai pas mon armée aux sabres de la cavalerie espagnole. Je sais mon métier et je suis responsable des événements. » Fabre s'échauffa. Dagobert répliqua qu'il était général en chef et avait droit de commander. « Eh bien, répondit Fabre, je ferai mon devoir de représentant. » Mais il n'osa suspendre Dagobert : l'étourdi craignait d'être « taxé d'étourderie. » Cassanyes arriva; il proposa d'ordonner à Dagobert, par un arrêté, d'exécuter le plan d'attaque. Fabre refusa ; il se bornait, disait-il, à surveiller les généraux.

A 9 heures du soir, en même temps que Dagobert prenait possession du commandement, un contre-

ordre était envoyé partout, et rartillerie qui se mettait en marche, rebroussait chemin.

Aussi, le lendemain — 20 septembre — l'émotion régnait h Perpignan parmi Tétat-major et dans l'entourage des représentants. D'Aoust marquait à Rouchotte qu'il était maintenant beaucoup plus difficile d'emporter le camp de Trouillas, que Ricardos repliait tous ses petits camps, que l'armée espagnole se grossissait de dix à douze mille hommes. Deux agents, Malhias et Morris, qui surveillaient, l'un les arsenaux et l'autre le recrutement de la nouvelle levée, disaient que Dagobert avait tort de s'opposer à l'attaque, qu'il était seul de son avis, qu'il laissait aux Espagnols le temps de se renforcer et de se remettre de leur frayeur. Fabre et Cassanyes, revenant à la charge, écrivaient à Dagobert un billet pressant. Tout, assuraient-ils, démontrait la retraite des Espagnols, et il fallait l'intercepter; l'instant d'une action générale était peut-être passé; mais ne serait-il pas avantageux de se porter sur les hauteurs du Réart et de là à Ranyuls-dels-Aspres et à Trompette-Haute? Dagobert vint leur répondre qu'il ne pouvait encore faire ce mouvement, et le même jour il mandait à Paris qu'il promettait de justifier la confiance du Comité de salut public; le même jour il envoyait à Poinsot une lettre où ne perce nulle rancune, nulle jalousie contre Goguet et d'Aoust et où s'exprime uniquement la crainte de n'avoir pas assez de monde pour combattre un ennemi supérieur en expérience et en nombre : « J'ai trouvé à mon arrivée ici les esprits montés au point de croire qu'ils devaient attaquer l'ennemi dès ce matin sans même attendre que ma petite armée soit arrivée. Je n'ai

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pas vu les choses du même œil, et il m'a fallu lutter contre vent et marée pour faire différor la partie, ne fût-ce que pour vous procurer d'en être. Pressez le départ et l'arrivée des troupes qui vous arrivent, et arrivez vous-même le plus tôt que vous pourrez », et Dagobert ajoutait que les ennemis avaient brûlé leur pont sur la Tet et reployé leur camp de Saint-Féliu, qu'ils rappelleraient sans doute leur camp de Prades.

Au fond, Fabre était du même avis que Dagobert, et il reconnaissait dans ses lettres à ses confidents que la lutte serait pénible, que la position espagnole était difficile à emporter. c( L'entreprise est extrêmement hardie, avouait-il dès le 19 septembre, l'ennemi est très fort, fort de plus de 20.000 hommes; il est hérissé de canons, retranché; il nous attend même, et nous Pattaquons avec 8 ou 9.000 hommes. » Fabre, dans ces lignes, justifiait donc Dagobert. Mais, après cet éclair de bon sens, il recommençait à divaguer. La fortune est pour les fous, disait-il, et se rappelant le Vernet et Peyrestortes, se montant la tête, il répétait que l'affaire du 17 avait électrisé les âmes dans le camp français et jeté Pépouvante chez les Espagnols, qu'il fallait « profiter du moment et d'une terreur utile », que la joie qui régnait parmi les troupes présageait le plus heureux dénouement, que, si l'on avait « frappé tout de suite, les ennemis auraient été entièrement exterminés. » Il s'irritait contre Dagobert. « J'enrage, s'écriait-il, je suis enragé », et avec autant d'outrecuidance que de colère il écrivait de tous côtés, à Leyris, à Ronnet, à Delatlre, qu'il avait tout ordonné, arrangé, réglé, que son lit était prêt au Roulou, qu'il aurait

dans huit jours' dîné à Figuières ; mais Dagobcrt avait paru et tout contreinandé sous prétexte que l'attaque était imprudente, et Dagobert faisait manquer un succès complet; Dagobert était trop âgé, et le voyage de Barcelone — le voyage que Fabre projetait et auquel il devait renoncer — aurait fatigué sa vieillesse; Dagobert désirait conserver le généralat et perpétuer la guerre, l'égoïsme étoulfait en lui la voix de la République, il était en proie à la plus basse des passions, à la jalousie. (( Au diable les généraux en chefl Leur espèce est une maudite engeance qui devrait bien être extirpée. Au diable la tactique des tacticiens ou plutôt Penvie des envieux! » Il informait Delattre que la bataille était remise et il mandait à Dagobert qu'il prenait sur lui d'envoyer ce contre-ordre. « Moi, disait-il sur un ton piqué, moi, je fais toujours abstraction d'amour-propre et je ne suis jamais amoureux de ce que je fais, ni jaloux de ce que font les autres; je ne vois en tout que le bien de la Républiv]ue! » Une lettre qu'il adressait dans la môme journée au Comité de salut public, exprimait avec une singulière naïveté sa théorie sur le rôle des représentants : « Ne vaudrait-il pas mieux n'avoir à chaque armée que des généraux divisionnaires qui correspondraient entre eux, les représentants du peuple étant le point central de la correspondance »? Le titre de général en chef n'était-il pas recueil du patriotisme, de ce vrai patriotisme, si rare qu'il n'existait sans doute que chez ceux qui avaient, en votant la mort de Louis XVI; déclaré aux rois une guerre éternelle? Les grandes places, ajoutait Fabre, des succès prolongés, l'ambition, tout cela dominait les généraux môme républicains.

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les corrompait, leur tournait la tête, et il fallait craindre de les investir d'une trop grande autorité. L'armée des Pyrénées Orientales n'avait jamais mieux marché que lorsqu'elle était commandée par deux divisionnaires (d'Aoust et Goguet) et qu'elle n'avait pas de général en chef. On ne pouvait demander en termes plus clairs la direction réelle, effective de l'armée pour le représentant Fabre.

Enfin, Fabre communiquait à Dagobert quelques renseignements d'ailleurs inexacts : que les Espagnols n'étaient pas encore ralliés, qu'ils n'avaient reçu que 200 hommes de renfort, que les prisonniers regardaient la partie comme perdue, et il priait le général de songer que les gardes nationales mises en réquisition affluaient à Perpignan, qu'elles consommeraient les subsistances de l'armée si Pon ne se hâtait de les employer, puis de les rendre à la culture de leurs champs.

Ainsi harcelé, Dagobert devait agir de façon ou d'autre. Le 2i, pendant que les représentants dinaient, il entra dans leur chambre et annonça qu'il voulait couper la retraite aux ennemis : tout en manœuvrant sur leur front, il attaquerait vigoureusement leurs derrières, passerait par Fourques, occuperait Saint-Ferréol, ferait sauter le pont de Céret. Les représentants répliquèrent que les chemins étaient impraticables, que les chèvres seules pouvaient y passer, que l'armée y périrait de faim, et Cassanyes ne comprenait pas que Dagobert eût l'idée de détruire le pont de Céret, ce chef-d'œuvre de l'art. Le général s'éloigna sans dire mot. Au sortir de leur repas et après avoir délibéré, les deux commissaires, convaincus que l'entreprise proposée par Dagobert était fort dangereuse, lui

LE GÉNÉRAL DAGOBEllT

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dépô 'lièrent l'agent Morris pour l'inviter aune nouvelle conférence. Ils prenaient un ton presque menaçant : « Notre surveillance, disaient-ils, doit embrasser les opérations militaires et nous avons prouvé que nous savions surveiller ». Dagobert, déjà couché, répondit qu'il était très fatij^ué.

iMais, au bout de quelques instants, le général, se résignant, envoyait un autre plan aux conventionnels. Puisqu'il était « sollicité et pressé d'attaquer », il attaquait, et il comptait que sous peu d'heures le camp de Pontcilla ou de Trouillas serait en son pouvoir K

m. Le camp de Ponteilla ou de Trouillas s'étendait en demi-cercle sur une suite de coteaux entre les villages de x\ils à l'est, de Ponteilla au nord et de Trouillas au sud. Sa droite se composait d'une ligne à rcdans et d'une série de redoutes. Son centre offrait une trouée; mais elle était barrée par un épais abatis, et, d'un coté, une petite redoute, de l'autre, une batterie de douze pièces de 24 que les émigrés français appelaient la batterie Vauban, flanquaient cet abatis. Sa gauche était protégée par une grande batterie dressée en arrière de Trouillas où Ricardos avait établi depuis deux mois son quartier-général dans la maison de Llucia et par la ville de Thuir que les Espagnols avaient convertie en place d'armes.

L Mém. de Peiroux et de Grandvoinet ; Dagobert ou Comité, 1er et 7 oct. et à Poinsot, 20 se;. t.; d'Aoust, Mathias et Fabre à Bouchotte, 20 et 23.sei)t. et 22 oct. (A. G.); Fabre à Cassanyes et aux commissaires à Toulouse, 19 sept., à Bonnet et au Comité, 20 se ,t. (A. P.); Fabre à Dagobert, 21 sept. (A. D.); Ordonnance française, p. 101; Vidal, 111. p. xv et xxv; Torreilles, II, p. 128; G. Sorel, 11, p. 170 et III, p. H-42, 44, 47; Cassanyes, Compterendu, p. 53-o4.

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Dagobert résolut de tourner la position par la gauche et d'assaillir Trouillas en évitant Thuir et les grandes batteries. Il paralysait ainsi sur un sol accidenté la cavalerie espagnole ; il s'appuyait à la croupe des Basses-Aspres qui lui assuraient un refuge en cas d'échec; enfin, il menaçait la route

de Géret.

Sa droite avait donc le rôle essentiel et on pourrait dire le rôle unique.

Sa gauche, aux ordres des généraux Le Moyne et Massia, comprenait 3 à 4.000 hommes des différents camps, l'infanterie de la légion des Pyrénées et 3.000 réquisitionnaires armés de piques et nommés les piquiers ou piqueurs qui devaient imposer à l'ennemi non par leur force réelle mais par leur masse apparente; elle aurait avec elle l'artillerie volante; elle occuperait les hauteurs du Réart qui n'étaient pas défendues et attendrait Pinstant de tomber par le bois de Gaseneuve sur le Mas-Deu. Mais Dagobert pensait qu'elle n'était pas en état de charger l'adversaire, qu'il fallait la « tenir loin du feu » et qu'elle n'avait qu'à « faire montre de ses

piques » ^

Le camp de l'Union, commandé par le général La Salcette, était gardé par « les gens les moins propres à la marche »; ils garniraient les retranchements et les redoutes, et, comme disait Dagobert, ils affecteraient de se faire voir pendant l'action.

Une extrême confiance régnait dans Perpignan. Le 20 septembre, le chef provisoire de Pétal-major,

1. Les représentants s'étaient plaints à Bouchotte de manquer de fusils, f Leur .répondre, répliquiit Bouchotte le 17 septembre, que les besoins d'armes sont immenses, qu'il faudra y suppléer par des piques, qu'on fait en sorte de pourvoir à tout. »

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Bernède, avait fait mettre à l'ordre du jour que Dagobert prenait le commandement auquel ses services signalés et l'affection de l'armée Pavaient appelé, et que sous ce brave général les drapeaux républicains seraient immanquablement victorieux. Llucia espérait que les Espagnols seraient tellement « ébranlés » qu'ils repasseraient aussitôt les Pyrénées. Mathias comptait sur « le plus grand succes ». Cassanyes, croyant gagner la bataille, disait à Fabre — comme Fabre l'avant-veille à Delattre — qu'il coucherait le soir au Boulou, et Fabre le priait de lui laisser la gloire de la journée : Cassanyes, cette fois, marcherait avec les piqueurs que Le Moyne et Massia mettraient en parade; Fabre accompagnerait Dagobert et l'armée combattante pour avoir enfin l'honneur d'un avanlage éclatant, pour avoir sa victoire de Trouillas comm.^ Ta^sanyes avait eu sa victoire de Peyres- ^ ^ t s jh ; , l'imagination de Fabre se donnait carrière : il ferait connaître « ce que peut un peuple i'i^^ lâ<4iPment insulté »; il entrerait en maître dans les communes que l'ennemi avait occupées et il saurai! i - '

guer entre le patriote persécuté que H iblique devait dédommager de ses pertes et i IL raie r pactisait avec l'Espagnol et qui méritait l'échafaudl En revanche, Gassanyes irait a Pans annoncer l'heureuse issue de Paffaire, por- ^- h îa Convention les drapeaux de Pejiu.lortes et de ! iillas, ..a^ ocr au Comité les besoins des U'^m.-^,i concerter avec lui un plan d'invasion de a Lata ogne. Comme Ricardos, dont se moquait 1 Echo des /> ^^n^es, Fabre et Cassanyes oubliaient qn V. t i il ut de vendre la peau de l'ours, l'avoir couche pdi terre.

Ricardos profitait cependant du répit que Dagobert avait dû lui laisser. Jamais le circonspect et précautionneux général, aux mouvements si compassés, aux marches si longuement méditées, n'avait déployé autant d'activité, n'avait eu l'allure plus vive et plus hardie. Il rappelait tous ses corps détachés, la division de Collioure, la division du Confient, la cavalerie qu'il avait à Villefranche et qui dès le 20 septembre, arrivait à Thuir, et il allait au 22 septembre faire preuve d'un remarquable esprit de décision ^

IV. Ce qui se passa le 22 septembre à la gauche des Français n'offre que peu d'importance. Le Moyne et Massia marchaient si lentement sur la grande route que l'adversaire eut le temps d'occuper avant eux les hauteurs du Réart. Lorsqu'ils atteignirent au bout de deux heures de retard le pied du tertre où s'élevait un vieux moulin ruiné, Crespo, avec 3.000 Espagnols, tenait la position, et, à cette vue, ils reculèrent non sans désarroi -.

La droite, comme l'avait voulu Dagobert, porta tout le poids de la journée. Elle constituait quatre

1. Ordre du jour du 20 septembre (A. D.); Mathias à Bouchotte, 23 sept, et Fabre au Comité, 20 sept. (A. G.): Vidal, III, p. 7-16 et II, p. 257 (Fabre mentait donc lorsqu'il écrit le 22 octobre qu'il avait trouvé le plan de Dagobert absurde, mais qu'il i)ensait que le courage saurait réparer les fautes de l'impéritie.)

2. Fervel commet ici une grave erreur. Il a mal lu le dispositif de l'attaque et il s'imagine qu'il y a dans l'cirmée une droite, une gauche et un centre. Or, il n'y a pas de centre; il n'y a qu'une gauche qui ne donne pas et une droite qui donne; la gauche est commandée, non, comme croit Fervel, par d'Aoust, mais par Le Moyne, Massia et Pérignon ; la droite se compose de la colonne Goguet, de la colonne d'Aoust et des troupes venues de Montlouis; Djgobert se met en tête des troupes de Montlouis suivies i)ar la colonne d'Aoust, tandis que li colonne Goguet canonne ïhuir.

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groupes : 1*^ le détachement de Gilly ; 2^ une avantgarde menée par Ramel ; 3^ la colonne ou « armée » de Goguet, dite encore la division de Salées; 4^ la colonne ou « armée » de d'Aoust, dite encore la division du camp de l'Union.

Le détachement de Gilly se composait de deux bataillons; il s'était, dès le jour précédent, selon les instructions de Dagobert, posté sur une hauteur en face de Thuir pour surveiller et contenir les Espagnols établis dans cette ville *.

Ramel commandait un détachement formé de trois bataillons, dont un bataillon de grenadiers et la cavalerie de la légion des Pyrénées. Il avait eu ordre, la veille au soir, de se loger à Sainte-Colombe et le ''22 aux premières lueurs de l'aube, il occupait le village et plaçait sa troupe en bataille sur les hauteurs. Sainte-Colombe était une position chère à Dagobert — ainsi parle un de ses confidents — et le chef d'état-major Giacomoni marquait à Ramel que « ce poste ferait tomber celui de Thuir ». Si les Espagnols avaient tenu Sainte Colombe dans la journée du 22 septembre, l'armée française aurait couru un grand danger; « si je n'avais pas été à Sainte-Colombe, a dit Ramel, sa retraite eût été extrêmement difficile et je ne sais ce qu'elle serait devenue » ^

Mais les « armées » de Goguet et de d'Aoust jouaient le rôle principal.

Goguet avait d'abord reçu l'ordre de venir sans

1. Cf. une lettre de GiHy, sans date (A. G.) ; c'est le futur général, mais il ne dit pas dans sa lettre que Dagobert lui fit beau coup d'éloges et obtint pour lui le grade provisoire de chef de brigade.

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