‹ Le général DagobertChapitre 67 sur 121 · IJ · texte numérisé non relu

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III. Mais depuis le jour où les représentants priaient le Comité de leur envoyer un « républicain instruit » qui prendrait le commandement à la place de Barbantanc et de Dagobert, d'Aoust était devenu leur bras droit. Ils le protégeaient ouvertement et ils voulaient le garder à la tête des troupes. Sans doute d'Aoust appartenait à la caste nobiliaire, à cette caste dont il fallait se méfier après tant de trahisons, et c'est pourquoi ils ne lui avaient pas déféré le commandement en chef; c'est pourquoi ils le surveillaient avec exactitude, et ses succès mêmes, ses « triomphes » n'endormaient pas leur vigilance. Toutefois, disaient Fabre et Gaston, d'Aoust ne cessait pas de se conduire en républicain zélé et courageux; il joignait les talents à la bravoure; les peines, les fatigues ne lui coûtaient rien; il avait exploré le pays; il connaissait l'armée, et l'armée le connaissait.

Ils accueillirent donc avec répugnance la nomination de Turreau. Dès le 1^^' octobre, ils demandaient qu'il fût, pour l'avantage de la République, conservé en Vendée. Que de temps il lui faudrait pour se familiariser avec les troupes, pour étudier le théâtre de la guerre, pour combiner de nouvelles marches ! Sa présence n'allait-elle pas paralyser les opérations, ralentir la victoire?

Mêmes doléances dans une lettre du 9 octobre. Turreau, remarquaient les conventionnels, n'avait jamais vu la région ; il ignorait même la situation de l'armée, et « son arrivée était bien malheureuse dans un moment où il fallait à chaque instant agir,

reau au Comité, 24 oct. (A. G.); Revue de la Re'voL, 1885, V, doc, p. 156-157 et VI, doc, p. 1-2. Voir à l'appendice XIII, le tableau de l'armée des Pyrénées-Orientales aux ordres de Turreau.

presser, poursuivre rennemi et organiser une guerre offensive. » Un général qui ne connaissait aucune localité, quels que fussent d'ailleurs ses talents, pouvait perdre la République.

Turreau n'avait pas encore paru qu'ils le prenaient en grippe, et, lorsqu'il se présenta, ils lui firent grise mine. « Je reçus de leur part, dit Turreau, un accueil glacé, et je dérange bien involontairement leurs projets; ce n'est pas moi qu'il voulaient à cette armée et ils se sont exprimés d'une manière assez positive sur mon compte. Ils veulent d'Aoust pour général en chef, et leur conduite à mon égard n'est que la conséquence du déplaisir que ma nomination paraît leur avoir causé ».

Ils lui proposèrent d'attendre, pour prendre le commandement, un nouvel arrêté du gouvernement. Il leur répondit que la place était au-dessus de ses forces comme de son ambition et qu'il l'avait refusée, mais que les ordres du ministre étaient tellement précis qu'il ne pouvait s'en écarter sans se compromettre.

Le lendemain, mêmes instances des représentants; il répliqua en se faisant annoncer à Tordre de Tarmée.

Mais peu lui importait l'attitude froide et hostile des représentants. Leurs procédés, disait-il, ne frappaient que son amour propre, et l'intérêt public exigeait de révéler la vérité, de « citer des faits ». Il manda donc à Bouchotte que la situation était lamentable : pas de fourrages; les chevaux sans nourriture pendant plus de vingt-quatre heures; les bêtes destinées à l'artillerie en trop petit nombre pour traîner les pièces qui tomberaient sûrement, en cas de retraite, aux mains des Espa-

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gnols; un état-major trop considérable et peu instruit; les commissaires de la Convention faisant sans cesse des promotions, avilissant les grades supérieurs en les confiant à des hommes absolument incapables, donnant directement des ordres et prescrivant cette attaque du Puig Singli où « l'exécution était aussi mauvaise que le plan. » Turreau concluait que tout était à organiser, qu'il n'avait personne, et il priait le ministre de lui envoyer un adjudant général employé à Tarmée de la Vendée et qu'il tenait en haute estime, « le citoyen Marceau, officier instruit et très intelligent ».

Marceau ne vint pas, et Turreau dut trouver un ingénieux prétexte pour tirer son épingle d'un jeu qui lui semblait redoutable. Les bureaux ne lui avaient pas adressé son brevet de général en chef. Il déclara que tant qu'il n'aurait pas reçu sa nomination officielle, il laisserait ,d'Aoust à la tête des troupes, qu'il ne pouvait exercer le « suprême généralat » avant de connaître parfaitement le pays, l'armée et les principaux agents militaires. Pouvait-il, autrement, hasarder aucun mouvement, contredire aucun plan ? La plus légère faute, le moindre insuccès ne serait-il pas représenté comme un crime, comme une trahison?

Pourtant, après avoir examiné les positions espagnoles, il avait, lui aussi, conçu son plan d'attaque. Elles offraient en avant du Tech un saillant, armé de batteries et formant une tête de pont. Turreau pensait qu'il fallait porter son effort sur ce saillant et il communiqua son projet au capitaine du génie et adjudant général Bonnet qui le jugea « militaire et d'un homme instruit ». Mais Bonnet seul fui mis dans la conlidence, et durant les pre-

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miers jours de novembre, Turreau se rendit à Colliouro, à yillefranche, à Montlouis sur les points les plus importants de son commandement. Aussi bien, tout en déférant au désir des représentants qui voulaient garder d'Aoust quelque temps encore, il n'entendait pas, disait-il, abandonner ses droits et demeurer étranger à toutes choses; il était et restait l'homme de la République; il veillerait quand même, et, tant qu'il serait là, les intérêts de la République ne seraient « compromis par aucune démarche inconsidérée ».

Le célèbre Lafitte-Clavé, inspecteur général des fortifications, l'accompagnait dans sa tournée. Turreau le goûla peu : « On a vanté ses talents; je ne les vois pas bien démontrés, et je ne puis croire à son patriotisme; au surplus, il ne fait pas trop d'efforts pour m'en convaincre ».

Il vit Dagobert à Montlouis, et les préventions qu'il avait se dissipèrent. Turreau reprochait au général, non sans raison, d'agir à sa guise sans correspondre avec Tétat-major de l'armée principale, sans rendre compte de ses mouvements, et, dès son arrivée, il avait ordonné à Dagobert de n'entreprendre aucune opération majeure sans son autorisation. Au sortir de la conférence de iMontlouis. il fit Téloge de Dagobert. Cet homme, disait-il, avait de grands talents, une longue expérience, une connaissance intime de la contrée, et avec peu de moyens il obtenait de grands succès. Dagobert était franc, brave, très actif, digne de la confiance du soldat, et le seul à qui le commandement de Tarmée pût convenir. Le bruit courait qu'il serait mis prochainement à la tête d'une autre armée; mais Tintéret de la République exigeait que Dagobert fût laissé dans ce pays. « Si

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l'on croit, ajoutait Turreau, récompenser ses services par une place do général en chef, on doit lui donner la mienne et m'envoyer ailleurs, quand ce serait pour déchoir ». Il ramena Dagobert à Perpignan. (( Sa présence, assurait-il, est nécessaire à la grande armée où il y a peu de généraux instruits, et je l'ai appelé ici à la grande satisfaction de Tarmée et de tous les citoyens ^ ».

IV. Pendant ce temps, d'Aoust restait comme il disait, à la grande armée, au centre des opérations dont il avait la responsabilité. Mais Fabre commandait sous son nom, et Fabre roulait dans sa tête inquiète un vaste dessein. Sitôt arrivé dans le département, il était allé s'établir à Gollioure qui lui paraissait la place la plus importante du Roussillon, parce qu'elle couvrait Port-Vendres. Il se vantait d'avoir mis Gollioure en état de défense. « Gollioure, disait-il à un de ses confidents, pourrait sauver le Roussillon, j'aime à m'en flatter, et j'y ai contribué ». Il se regardait comme le chef réel des troupes qui protégeaient cette partie de la frontière. « Envoyez-moi, écrivait-il à ses collègues, tout ce qui est relatif aux côtes ».

Aussi, lorsque ses collègues lui proposèrent, à la fin de juillet, de se rendre en mission à Montlouis, il se récria ; il refusa d'abandonner son poste, c'està-dire Gollioure; il voulait rester où il était: son départ serait pour la garnison de Gollioure le signal du découragement; quitter Gollioure en ce

1. Kemie de la RévoL, 1885, Vl, doc, p. 2-3; Actes du Comité, VI, p. 371 et 442, VII, p. 618; G. Sorel, III, p. 48; Fabre et Gaston au Comité, 1", 9 et 14 cet. ; Turreau à Bouchotte, 15, 24, 25 et 28 oct., 8 novembre; au Comité, 24 oct.; aux représentants, 2 nov. ; à Ronsin, 8 nov. et Notes (A. G.).

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moment, c'était perdre la chose publique; tout serait désorganisé; les Espagnols entreraient à Banyuls, et, cette ville prise, le Roussillon serait en leur pouvoir.

C'est qu'il avait conçu depuis le mois de juillet le projet de partir de Collioure pour envahir l'Ampurdan et tomber sur les derrières des Espagnols. Collioure serait sa place d'armes, formerait sa base d'opérations. « Soyez sur, mandait-il à Fiers dès le 18 juillet, que les Espagnols y trouveront des républicains qui les chasseront de leurs tanières et les feront trembler sur leurs foyers », et il envoyait à Collioure bataillon sur bataillon, entassait dans Collioure des approvisionnements énormes.

Les Espagnols, disait Fabre, occupaient Bellegarde, ils y <( travaillaient à force », et il serait difficile de les chasser a en les attaquant à fond dans les montagnes ». Mais devait-on « se borner à la plus désastreuse défensive » ? Ne pouvait-on effrayer les ennemis sur leur propre territoire, leur ôter les moyens de se nourrir, leur enlever Rosas et Figuières, leurs deux grands magasins, puisque leurs vivres arrivaient par mer à Rosas, allaient de là à Figuières et de Figuières à Bellegarde ? Il ne demandait que 8.000 hommes. 4.000 marcheraient contre Figuières qu'ils bombarderaient à boulets rouges; 4.000 autres canonneraient Rosas et surtout les vaisseaux qui se trouvaient dans le port; on sommerait les deux villes et on s'en saisirait par toutes les rust - guerre, par un semblant de forces imposantes; après ce succès, on se dirigerait sur Bellegarde pour fermer le retour aux Espagnols du Boulon.

L'ingénieur Grandvoinet juge que ce projet était

le plus extravagant qu'on pût concevoir. Mais Fabre avait, selon son expression, la tète pleine de ce plan ; il affirmait qu'il l'avait profondément médité et que s'il l'exécutait, la République serait sauvée. Il le proposait à Fiers en remarquant que les Français, heureux dans les petites expéditions, le seraient encore dans les grandes. Il le proposait à Cassanyes et le 5 septembre, au milieu des risques que courait Perpignan, il écrivait qu'une fois l'ennemi rejeté loin de la ville, <( de nouvelles entreprises du côté de Figuières pourraient préparer de nouveaux triomphes ». C'était lui, naturellement, qui conduirait l'opération, et par la pensée, il choisissait déjà les généraux et officiers supérieurs qui l'accompagneraient : Dagobert ou Barbantane commanderait en chef; d'Hargenvilliers serait d'une grande utilité; Bernède et un excellent officier, Delattre, qui serait le second de Bernède, dirigeraient le génie.

Turreau connut ce plan et déclara qu'il lui semblait dangereux. Suivant Turreau, le représentant exigeait des troupes un trop grand effort. Que Fabre envahît l'Ampurdan, soit; qu'il fît une tentative pour s'emparer de Rosas, soit; mais il ne pouvait sans péril pousser une pointe sur Figuières, et l'expédition qui n'était qu'un coup de main destiné à hâter la retraite des Espagnols, devait, tout au plus, n'avoir que Rosas pour objet.

D'Aoust approuvait à la fois Fabre et Turreau. Il était d'avis de menacer, non Figuières, mais Rosas; il souhaitait de mener l'expédition, et il la préparait fiévreusement avec l'aide du chef d'élatmajor Giacomoni. Il mandait à Bouchotte qu'il porterait dans peu sur le sol espagnol le fléau de la

guerre et qu'il marcherait en personne avec 6.000 hommes sur Rosas. Déjà il voyait Ricardos obligé de se dégarnir et les Français investissant Bellegardo. Et pourquoi Dagobert ne ferait-il pas en même temps une irruption en plein Aragon ? Cette entrée des républicains en Espagne n'auraitelle pas une influence considérable sur la politique de l'Europe?

Un Conseil de guerre eut lieu le 23 octobre à Banyuls-dels-Aspres. Tous les généraux assistaient à la conférence. Turreau et Dagobert étaient venus exprès de Perpignan.

Fabre s'efforça de démontrer Timportance de son plan. Prendre Rosas, disait-il, c'était donner à la République le meilleur mouillage qui fût dans le golfe du Lion, empêcher les Espagnols de secourir les « scélérats » qui s'étaient rendus maîtres de Toulon, leur enlever une grande partie de leurs magasins. D'ailleurs, l'exécution du plan était déjà commencée. Pourquoi, tandis que la principale armée attaquait le camp du Boulou, l'armée de Collioure n'irait-elle pas s'emparer de Rosas?

Turreau combattit cette proposition. Certes, il voulait que d'Aoust fît un puissant effort pour hâter la retraite des Espagnols établis au Boulou, et il attendait que cette opération concertée entre d Auu^l et les représentants fût entièrement terminée pour prendre le commandement de Parmée et agir par lui-même, non d'après les idées d'autrui. Mais faire des conquêtes en Espagne! L'ennemi ne campait-il pas encore sur le sol de la République? ^ ; avait-il pas encore de l'indiscipline dans les troupes et du désordre dans plusieurs parties de Padministration? Les moyens de subsistances n'é-

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