CÉRET
taient-ils pas incertains ? Ne faudrait-il pas, très prochainement, faute de fourrages, renvoyer sur les derrières le peu de cavalerie qui restait? Fabre songeait-il aux difficultés des lieux ? Croyait- il si facilement exécuter son projet? JV'allait-il pas compromettre le sort de nos armes et perdre le fruit des succès obtenus jusqu'à ce jour? Hélas I le projet, indiscrètement colporté par l'état-major, était déjà connu dans le camp espagnol, et cela seul suffisait pour le faire manquer, s'il ne devait pas échouer de lui-même!
(( Que ferez-vous donc, demanda Fabre, lorsque les ennemis, chassés du Boulou — et ce sera, je pense, dans un court délai — se replieront sur Bellegardo? »
— « Lorsque les ennemis, répondit Turreau, auront quitté le district de Céret, le seul quils occupent encore sur le territoire de la République, je prendrai des cantonnements d'hiver. Pourquoi ne pas fermer la campagne, sans même investir Bellegarde? Donner aux troupes un repos de trois mois, et pendant ce temps instruire et discipliner les hommes, en faire des soldats — car il y a une grande différence entre un homme et un soldat — former les officiers, établir des magasins, réorganiser l'administration dans toutes ses parties, n'est-ce pas assurer le succès de la campagne prochaine »?
Fabre éclata. H ne cacha pas sa douleur et sa surprise. « Deux bataillons,, s'écriait-il, étaient déjà venus lui dire qu'ils' désiraient entrer en cantonnement. Mais quand un peuple se lève en masse, ce n'est pas pour s'enfermer dans les camps, et les peuples libres ne font pas de longues guer-
LE aÉNÉUAL DAGOBERT
GERET
resl La France veut la paix; elle en a besoin parce qu'elle s'épuise en subsistances, en hommes, en Gnances, et, pour avoir la paix, elle doit écraser une des puissances coalisées. Cette puissance, ce sera l'Espagne, la plus faible d'entre elles, et la plus hostile à la République parce qu'un Bourbon y est roi. Oui, il faut porter à l'Espagne des coups décisifs. Et on reléguerait nos troupes dans les camps où l'oisivelé, l'intrigue, la désertion les mineront et les réduiront à rien; où elles souhaiteront de regagner leurs foyers; où nous aurons peine à les retenir! Cette tactique est-elle la tactique d'un peuple libre! i\on : notre armée a été purgée de tous les muscadins et de tous les aristocrates qui ont arboré l'épaulette; elle se compose, non pas d'hommes qui font un exercice de parade, mais de républicains qui savent vaincre ; elle combattra pendant la mauvaise saison, et, en marche, elle consommera presque autant qu'en cantonnement! Ce pays n'est-il pas le seul propre à la guerre d'hiver? La chaleur n'y est-elle pas beaucoup plus désastreuse que le froid? Avec les secours qui viendront de Lyon, nous pouvons compter sur des succès. Entrons en Espagne. C'est en Espagne qu'il faut prendre Toulon! Les représentants du peuple à l'armée devant Toulon me l'ont eux-mêmes mandé tout récemment; ils m'ont écrit qu'il fallait prendre Toulon en Espagne »!
Turreau répliqua simplement que l'expédition de Rosas était périlleuse à tous égards, et le Conseil adopta la résolution suivante. Le gros de l'armée irait s'établir en avant, sur la butte qui dominait les batteries espagnoles et qui serait couverte de retranchements; une colonne partie de Collioure
ferait une diversion sur Rosas dont elle chercherait à s'emparer; Dagobert « se porterait sur la gauche de l'ennemi en passant par Fourques et allant jusqu'à Céret ».
Fabre et Gaston avaient gagné leur cause, et au sortir de la conférence ils mandaient au Comité leur opinion sur Turreau : si le général était un franc républicain qui en Vendée avait rendu de grands services, il n'avait ni connaissances locales ni idées politiques ni habitude du commandement, et le Conseil exécutif l'avait chargé d'une mission qui surpassait ses forces. Mais, de son côté, Turreau écrivait àBouchottequc si les représentants avaient du civisme, de l'activité, du zèle, « ils se laissaient circonvenir par des hommes adroits et ambitieux qui ne cherchaient qu'à surprendre leur bonne foi », qu'ils s'ingéraient dans les opérations militaires, qu'ils voulaient faire prévaloir leurs plans et que les généraux étaient, par suite, inutiles à l'armée ^
V. L'expédition de Rosas eut donc lieu. D'Aoust renonçait à la diriger. Elle fut confiée à Delattre. C'était un jeune homme de vingt- sept ans, tout frais émoulu de l'Ecole des ponts-et-chaussécs où il avait eu des prix, lieutenant du génie depuis le l®"" mai et capitaine depuis le 1^' juin. Aussi manquait-il d'expérience et Turreau assure qu'il n'avait aucun talent, que « l'intrigue et les petits
4 Fabre oU Comité, 18 juillet, et à Bouchotte, 31 juillet et 22 ott.; d'Aoust à Bouchotte, 13, 17, 29 oct.; Turreau au Comité, 24 oct. et à Bouchotte, N nov. (A. G.); Fabre à Fiers, 18 et 31 juillet, à dllargenvilliers, 25 juillet, à Bernède, 29 juillet, à Bernède et à Honuet, 31 juillet. . ux rejirésentants. 2 et 4 août, à G ssanyes, 3 sept. (A. P.); IXemie de la RévoL, VI, doc. 2, p. 4; Actes du Comité, VH, p. 617.
moyens étaient son cortège ordinaire ». Fabre le connut à Collioure, l'apprécia, et lui donna le 11 septembre le commandement de la place. Neuf jours après, le 20, Delattre dut, sur Tordre du représentant, faire une fausse attaque sur Argolès pendant que d'Aoust et Goguet marcheraient contre le camp de Trouillas, et Fabre se plaignit que Dagobert, contremandant la bataille, eût oublié d'envoyer des instructions à Delattre. (( Heureusement, remarquait le conventionnel, la prudence de ce jeune sans-culotte prévint les maux que le défaut de calcul devait occasionner ». 11 s'était entiché du « jeune sans-culotte »; il l'appelait un militaire estimable; il vantait la constance de ses opinions républicaines, son désir ardent de voir le triomphe de la République, son courage, ses connaissances profondes. Il le promut général de brigade le 3 octobre et général de division le 3 novembre, et il l'aurait élevé au grade de général en chef s'il n'avait craint de blesser d'Aoust et surtout de désorganiser l'armée par une nomination qui aurait l'air d'un passe-droit. « Les favoris à épaulettes de laine, disait ïurreau, sont récompensés de leur docilité » ^
La petite armée que commandait Delattre, se composait de G. 000 honmies, et 5.000, selon dWoust, étaient de bonnes troupes, et même des meilleures. Elle fut répartie en trois colonnes qui chemineraient à la môme hauteur et quitteraient Collioure
1. » Delattre, a dit Grandvoinet, était un jeune homme séduit pnr l'honneur du grade et qui n'avait pas connu le danger de ses entrejirises, n'ayant devant ses veux quo l'avantiige d'un avancement qu'il n'avait pas mérité. Fabre ne le voulait que pour le plastron et le simulacre de l'autorité que lui, Ful)re voulait mettre en pratique. > '