CHAPITRE XV
La suspension
Querelle des représentants et de Turreau. — Lettres de Turreau au Comité et à Ronsin. — Augereau. — Grandvoinet. — Hardy. — Critiques exprimées par Dagobert. — Les clubs du Midi. — II. Fabre et Gaston veulent recommencer l'exj. édition de Rosas. — Opposition d'Augereau, de Turreau et de Dagobert. — Conseil de guerre à Banyuls-dels-Aspres. — Opinion de Giacomoni. — Discours de Turreau et de Dagobert. — III. Suspension de Dagobert (17 novembre). — Départ de Turreau. — IV. D'Aoust commandant provisoire. — La seconde expédition de Rosas n'a pas lieu.
- I. Pendant qu'avaient lieu l'expédition de Rosas et la diversion de Céret, la lutte s'engageait entre les représentants et Turreau.
D'après les renseignements qu'il recevait, le général jugeait qu'il fallait arrêter l'expédition de Rosas. Il alla voir Gaston et lui remontra que l'entreprise était dangereuse, au moins prématurée, qu'elle n'aboutissait à rien, qu'elle traînait en longueur, que le transport des vivres offrait d'infinies difficultés, que les soldats subissaient dans les montagnes toutes les rigueurs du froid. Comme d'habitude, Gaston se perdit en inculpations violentes et vagues, se livra à un « emportement déplacé ».
Mais, tout en disant qu'il n'avait aucun soupçon contre Turreau, le représentant déclara que Dagobert avait commis une trahison en ne faisant pas la diversion convenue. Turreau répliqua que Dagobert avait peut-être « rempli sa mission d'une ma-
^*nJ
un
nière différente qu'on ne l'avait conçue », mais qu'il avait « opéré le même effet », attiré les forces ire au pont de Céret, et, parce mouvetégé la marche des troupes de Collioure. « Dagobert, ajouta Turreau, n'est pas traître; je connais la pureté de ses intentions, ses talents militaires et le danger que courrait l'armée si elle était privée d'un homme qui possède sa confiance entière. » Mais il comprenait que défendre la cause 1 Dagobert, c'était se donner « un tort de plus. » Il n'avait pas hésité, dans une lettre du 2 novembre, à décrire aux représentants l'état réel de l'armée : pas de magasins de fourrages et aucun espoir «l'i former ; pénurie de munitions; consommation démesurée de cartouches; des troupes qu'il fallait dresser et instruire avant de les mener au combat, car on pouvait compter au plus sur 10.000 hommes. Les représentants répondirent à Turroau; il leur riposta; des deux parts le ton était âpre, cassant, sourdement hostile; des deux parts, reproches déguisés et allusions blessantes.
T eau avait dit que les fourrages manquaient. L< > iLpiLicntants répondaient que les fourrages étnipnt l'objet constant de leur sollicitude et que " ' ! ^' tenait, non au défaut de précautions,
Hi i - a ia iurce même des choses. » Sur quoi Turreau r; hquait que les représentants ne devaient ap- |! i i i.' opération qui nécessiterait une
^ia ide quantité de chevaux avant d'avoir formé ffoQ magasins.
lurr Mi parlait de la dilapidation des cartouches. Les représentants répondaient que c'était au srfuf^rn] h prendre des mesures pour éviter une consommation inutile, que la police du camp ne les
LA SUSPENSION
regardait pas. « Notre devoir, disaient-ils, est surtout de surveiller le général et de le punir s'il oubliait ce que la loi lui impose. » Sur quoi Turreau répliquait que les soldats avaient consommé depuis le iO août jusqu'au 7 novembre deux millions quatre cent mille cartouches et que c'était aux représentants à châtier ceux qui souffraient un pareil gaspillage : « Si j'avais eu, ajoutait-il, quelques reproches à me faire à cet égard, je n'eusse pas sans doute rencontré la même indulgence; au surplus, je n'en réclame aucune. »
Turreau priait les représentants de ne pas se disperser, et il désirait les avoir réunis près de lui pour obtenir aussitôt les arrêtés qu'exigeaient les circonstances. Les représentants répondaient qu'un d'eux était toujours au quartier-général, que leurs occupations les obligeaient à se séparer : « la loi nous permet de procéder seuls et notre confiance les uns pour les autres est telle que nous avouons d'avance tout ce que disent ou font nos collègues. » Sur quoi Turreau répliquait qu'il n'y avait pas souvent de représentants au quartier-général, « à moins, remarquait-il, qu'on ne parle du quartiergénéral de la petite armée que le citoyen Fabre conduit et où ils se sont réunis sans que je l'ai su et que j'ai été appelé à aucune conférence ». Et il rappelait que la Convention avait décrété que les représentants ne décideraient rien d'important sans être deux au moins ^
Turreau demandait la convocation d'un Conseil
i. Oui; mais, le 29 août, la Convention avait décrété que les représentants pourraient prendre seuls des arrêtés dans le cas, où, par un arrêté pris conjointement, ils iiuraient jugé leur séparation nécessaire.
LE GÉNÉRAL DAGOBER T
de guerre. Les représentants répondaient que cette convocation le concernait, qu'ils ne pouvaient s'immiscer dans le détail des opérations militaires parce qu'ils deviendraient garants des revers et des succès, qu'ils n'avaient que la surveillance, que la responsabilité devait peser entièrement sur les généraux. Sur quoi Turreau répliquait que les représentants ne doivent pas en effet « s'emparer du pouvoir confié aux généraux » ; mais n'était-il pas naturel que les citoyens Fabre et Gaston fussent appelés à un Conseil de guerre qui n'était que la conséquence des opérations militaires qu'ils avaient commencées?
Turreau disait qu'il fallait instruire les troupes. Les représentants répondaient que Turreau voulait réduire les troupes à l'inaction, que les républicains ne parlaient de repos que lorsque la liberté est complètement affermie, que Tidée de poser les armes en un moment où l'ennemi souillait encore le territoire était « destructive de toute idée saine et politique et ne pouvait être favorable qu'aux muscadins à épaulettes qui s'était glissés parmi les sans-culottes. » Sur quoi Turreau répliquait qu'il voulait instruire les troupes et non leur donner du repos, que « personne ne pensait à l'inaction », qu'il n'avait jamais songé à poser les armes, qu'il agirait dès qu'il pourrait, mais que « la force de circonstances qu'on aurait dû prévenir, s'opposait à une marche précipitée », que l'enthousiasme ne suffisait pas, qu'il fallait c( avoir recours à l'art » et que le Conseil exécutif jugeait la chose nécessaire puisqu'il envoyait des instructions « dont la i'' réquisition avait le plus grand besoin », qu'exercer les bataillons au maniement des armes et des-
LA SUSPENSION
destituer les officiers ignorants n'avait rien d'avantageux pour les muscadins.
La querelle s'envenimait, et déjà s'échangeaient des paroles irréparables. Lorsque Turreau désira connaître le plan de campagne des représentants, « si le général veut en prendre lecture, dit Fabre, il peut se transporter chez Gaston, mon collègue. » Et Gaston déclarait tout haut qu'il était le maître de l'armée, qu'il ferait marcher les généraux, qu'il se moquait de Bouchotte. « Je ne connais, s'écriaitil un jour devant Levasseur et Bailly, aides-de-camp de Turreau, je ne connais ni généraux ni pouvoir politicjue; seul je dois commander et l'on m'obéira; on se targue des ordres du ministre; le ministre est pour moi ce qu'est un chien dans un jeu de quilles! »
Mais Turreau regimbait. Il écrivait au Comité et à Ronsin. Il se plaignait au Comité de la « raideur » des représentants, de la « faiblesse de leurs motifs », et il assurait que tout général vraiment républicain qui serait dans sa situation et aurait les mêmes obstacles à surmonter, ne pourrait exécuter un plan utile à la République Sa lettre à Ronsin était plus nette, plus explicite. Il fallait, disait Turreau, le retirer de là ou en retirer les représentants. Certes, iles représentants étaient purs: ils désiraient le bien; mais ils entravaient les opérations; ils voulaient être militaires; ils prenaient leurs rêves pour des plans de campagne; ils étaient entourés de flatteurs qui, pour obtenir des commissions de généraux, adoptaient leurs projets et ils nommaient, ils avançaient des hommes qui n'avaient dans le cœur d'autre sentiment que l'ambition, des hommes « indignes par leur
incapacité ou par leur incivisme, ineptes ou dangereux par leurs opinions ». Turreau concluait qu'il n'avait jamais vu autant d'intrigants qu'à l'armée des Pyrénées-Orientales, que ces intrigants qui depuis longtemps avaient juré de perdre Dagobert, craignaient sa sévérité : « il y a des individus que ma surveillance a effrayés et qui ont su, pour s'en débarrasser, usurper la confiance des représentants et s'étayer de leur pouvoir » K
L'adjudant-général Augereau que Turreau avait amené avec lui, traçait à son patron et ami Sergent un tableau semblable: manque de toutes choses; désordre dans les administrations des vivres et des charrois; les officiers-généraux ignorants, inciviques, craignant d'exprimer leur façon de penser; « personne n'est à son poste; les représentants sont généraux, et les généraux sont nuls ou peu de chose. » Augereau ajoutait que Turreau ne pouvait obtenir un Conseil de guerre pour déterminer un phm d'attaque et que tout le monde le fuyait, que tout le monde cherchait à le faire écliouer dans les opérations qu'il devait entreprendre. « Qu'on laisse agir Turreau seul, disait Augereau. je connais ses talents et son patriotisme, et ça ira » -.
1. Turreau à Bouchotte et à Ronsin, 8 nov. ; lettre des représentants Fabre, Gaston et Cassanyes à Turreau, 7 novembre, et observations de Turreau; notes de Turreau; Turreau au Comité, 14 nov. (A. G.).
2. Auj^ereau à Sergent, 8 novembre (A. G.). « Augereau, dit Grandvoinet, Augereau, autant bouillant qu'instruit et bien intentionné, dévorait sa rage et disait à chacun son fait; rien nVehap la à aucun d'eux (à Augereau et à Turreau); ce qu'ils Toyaient, les affligeait. » Augereau alla porter à Bouchotte la première lettre de Turreau, celle où le général acceptait le commandement en chef, et Turreau demandait pour lui le grade d'adjudant général chef de brigade — que Bouchotte accorda sur-le-champ. « Augereau, écriv.:it Turreau à Bouchotte (lettre
LA SUSPENSION
^ I JL
L'ingénieur Grandvoinet portait le môme jugement quelques mois plus tard. (( Tout, écrit il, tendait à Tanéantissement de l'armée, et il faudrait plusieurs pages si je voulais instruire la postérité de l'état fidèle des troupes, de leur nullité, du manque d'approvisionnements, des passions particulières des chefs et de la domination des représentants. »
Un commissaire du pouvoir exécutif, Hardy, arrivait alors au quartier général de Banyuls-dels- Aspres. Il vit les soldats couchés sur la dure. « Pourquoi, demandait il à Gaston, n'ont-ils pas de paille? » — « Il 11 y a pas de paille », répondit brusquement Gaston. Beaucoup avaient leurs vêtements en lambeaux. Partout, des chevaux gisaient morts de faim.
Mais il faut laisser parler Dagobert. Des intrigants, disait-il, trompent les représentants; ils les « obsèdent » pour obtenir dé l'avancement; ils les « disiraient des points les plus essentiels de leur mission, les approvisionnements de l'armée », et Dagobert montrait que les services seraient compromis à la moindre inondation parce que les représentants ne faisaient pas réparer les ponts, que nombre des chevaux de la cavalerie et de l'artillerie avaient péri par défaut de fourrage, que les pluies gâtaient la farine et le pain transportés en grande partie sur des charrettes découvertes, que le soldat couchait dans la boue. Pourquoi n'avoir pas établi d'hôpitaux dans le voisinage de Perpignan, par
du 2G septembre, datée d.' Saumur), est un ancien militaire d'un civisme é.rouvé et d'une valeur à toute épreuve; Rossignol dont 11 était premier aide-de-camp, s'en est privé pir amitié pour moi. »
tw
LA SUSPENSION
exemple (!ans la maison de campagne de Tancien évèque ou ailleurs? On évacuait les malades sur Narbonne, sur Béziors et môme plus loin! On les entassait dans des charrettes! On les exposait durant un long trajet aux injures de l'air ! Aussi plusieurs étaient morts durant la route.
Les clubs du Midi n'ignoraient pas ces dissentiments entre généraux et représentants. La Société populaire de Toulouse écrivait au Comité de salut public qu'il y avait « peu d'accord » à l'armée des Pyrénées-Orientales, que les commissaires de la Convention avaient pour tache, non de dresser le plan de campagne, mais d' (( accélérer les mesures adminislratives qui peuvent en assurer le succès » el qu'ils ne devaient <( pas ôter aux généraux la Tc^spunsabilité » K
I[. Fabre et Gaston se souciaient peu du méconlenle lient (ju'ils excitaiLMit. Ils projetaient, malgré Féchec d'Lsp'jlla, de recommencer l'expédition de R(jsas. PouiMjuoi ne pas descendre dans TAmpurdan par le c(d de Banyuls qui restait au pouvoir des républicains? Delatlre y avait construit des retranchements ainsi qu'au mas de la Serra, et d'Aoust jugeait que les Français avaient de la sorte un avantage immense, qu'ils tenaient la clef de l'Espagne et que peu de troupes suffisaient pour la tenir. Gaston vint à la Serra, il y bivaqua, el il disait qu'on y sentait un zéphyr qui n'était pas tendre, que le vent enip triait, renversait souvent
1. .Mt'nioire de GraLidvoinel ; Hardy et Rcv st à Bouchot te, 19 novciiibre; Dagobert, Réponse iin.*rimGe, j). 4; le Comité de siirveiUa'ce de la Société po;;ulaire do Toulouse nu Comité de salut piiblic, -i novembre (A. G.).
chevaux et cavaliers; mais il glorifiait le courage des républicains qui s'étaient emparés d'un poste imprenable où ils défiaient maintenant toutes les forces de l'ennemi. « La nature, écrivait-il le 3 novembre, a pris soin de ses fortifications, et le génie vient de les perfectionner », et il ajoutait, comme d'Aoust, que les Français avaient la clef de l'Espagne dans leur poche. Hélas t cinq jours après. Augereau se rendait à la Serra, et, au retour de son excursion, il mandait à Paris que les soldats étaient mécontents, que les chefs montraient une « grande ineptie » et qu'il avait vu « des dilapidations énormes ».
Mais l'expcdition de Roses était le projet favori de Fabre et comme son idée fixe. Vainement Turreau s'inquiétait, s'alarmait, se plaignait qu'on prît, sans l'informer, des mesures relatives à l'invasion de l'Espagne, qu'on ne lui fît aucun rapport. Fabre annonçait qu'il allait tirer de l'armée principale un corps de 4 à 5.000 hommes qui lui semblait indispensable au succès de l'opération. « Est-il possible, s'écriait ïurreau, de se comporter d'une manière plus illégale? »
Le général eut l'idée de revendiquer ses pouvoirs et d'en user dans toute leur étendue. Le respect qu'il avait pour la représentation nationale le retint. Mais il résolut de partir. « Je désire, mandaitil à Paris, être à un poste où tous mes moyens ne soient pas brisés par aucun conflit d'autorité. Les projets de Fabre et de Gaston paraissent bien déterminés; il ne faut pour chefs de cette armée que des individus qui les approuvent. »
Dagobert était de cœur et d'âme avec Turreau. Il s'indignait que Fabre n'eût pas abandonné son
^tî
dessein d'envahir l'Ampurdari et de marcher sur Rosas. car c'était Fahre qui voulait l'expédition, et c'était lui qui la dirigeait ; Delaltre, ce jeune honmie sans services et sans expérience n'était que le prôte-nom de Fahre, et voilà, disait Dagobert, pourquoi Fahre avait élevé au grade de général ce hlanc-hec qui n'était cinq mois auparavant qu'un petit lieutenant du génie!
Enfin, Turreau (détint qu'un Conseil de guerre se réunirait au quartier-général de Banyuls-dels- Aspres le 12 novemhrc. Tous les généraux assistaient à cette conférence. Dagohert, malade, était à Perpignan; il n'avait pas quitté la chamhre depuis dix jours; il vint cependant '.
Turreau posa celte question : V expédition de CatcdoQiie par le col de Bangids est-elle utile? Fahre répondit que cette expédition ne serait qu'un coup de main, mais un coup de main décisif, qu'il avait ta té le pays des deux côtés, du côté de la mer et du colé de la montagne, et que, si la population entière courait aux armes et sonnait le tocsin, elle était peu dangereuse.
Le chef d'état-major Giacomoni pensait tout autrement. 11 jugeait qu'une seconde expédition de Rosas serait inutile; qu'elle exigeait 18 000 hommes; que l'ennemi, prévenu de nos projets, avait évidemment pris ses précautions pour disputer les passages et approvisionner les places; que les colonnes d'invasion trouveraient une foule d'ohstacles, des lroup«'s en tête, une armée qui pouvait se porter sur leur flanc, une cavalerie supérieure à la
1. Gaston aux admiiiislr .teurs du r.ard, 3 novembre; Augereau à Sergent, 8 noveml<te; Dagobert à Houchotte, 6 et 21 novembre (A. r,.).
LA SUSPENSION
nôtre, un pays ruiné : c'était une campagne dans toutes les règles à entreprendre. Mais Giacomoni se garda hien d'exposer ses arguments devant Fahre et Gaston, et il ne les développa que six semaines plus tard dans un mémoire qu'il envoyait d'abord à Hérault de Séchelles, puis au Comité de salut puhlic.
Dix neuf généraux étaient présents. Trois seulement, Turreau, Dagohert et Poinsot, désapprouvèrent l'expédition et, selon le mut de Turreau, hravèrent la puissance proconsulaire. Encore Poinsot revint-il sur son vote. Il disait dans ses conversations et ses lettres privées que Delattre n'était qu' « un soldat du génie d'un an ou deux ». Mais d'Aoust assure qu'il s'est rétracté, et on peut croire d'Aoust sur ce point *.
Turreau avait parlé sur un ton énergique. De nouveau il combattit un plan qu'il trouvait « préjudiciable aux intérêts de la République ». De nou-
i. Cf. le Plan cVattaque par Figuières et Rosas, de Fabre, 31 juillet ; Mémoire de Giacomoni, 22 décembre; Poinsot à Bouchotte, 5 décembre (A. G.). Aussi Dagobert u'eut-il plus de relations avec Poinsot, et vainement ce dernier tent i l'année suivante, par l'intermédiaire de Dugommier, de rentrer en grâce auprès de son frère d'arm; s de la Perche et d'Olette. Quelques jours plus tard, Poinsot était destitué i)ar les représentants, et il essaya de faire croire que son opposition avait causé sa disgrâce. « La |)remière c use de ma destitution, dit-il, est d'avoir refusé ma voix au Conseil de guerre pour l'expédition de Rosas, et la seconde, que j'étais le bras droit de Dagobert. Ne trouvant rien sur mon compte, les représentants se servirent du prétexte que j'ai été garde du roi, et je l'ai été quinze jours, et c'est moi qui les ai dénoncés aux Jacobins! » (Poinsot à Hardy, l®"" déc. A. G.). Il n'a pas dit la vérité : il encourut la disgrâce des rejrésentants parce qu'il s'était fait bittre le 25 novembre — il ne s'en vante pas dans ses lettres et Fervel (I, p. 212) croit que s s troupes étaient commandées par Sol-Biuclair — mais c'était Poinsot qui menait les troupes qui, durant une nuit où il pleuvait à verse, emportèrent la redoute du Roc-Blanc et la laissèrent reprendre quatre heures après; ce qui amena la perte de Saint-Ferréol. Cf. le mémoire de Grandvoinet qui termine son récit par cette phrass : t Poinsot fut destitué. »
LA SUSPENSION
veau il représenta la situation navrante de l*armée, le désordre qui régnait dans Tadministration, les dilapidations de tout genre, la confusion de pouvoirs causée par les prétentions des principaux agents militaires, le gaspillage des cartouches, la disette de fourrages, la subsistance des troupes incertaine, les commissaires des guerres ignorants et insouciants, les magasins de Perpignan épuisés, la place incapable de faire aucune espèce de résistance, et, en cas d'un mouvement rétrogade — il osait prononcer ce mot qui, selon les représentants, aftligeait les oreilles républicaines —une partie de l'artillerie devenant, faute de chevaux et de mulets, la proie de l'ennemi. Et, ajoutait Turreau, on projetait d'entrer en Espagne I La pénurie des fourrages était extrême et, pour entreprendre l'expédition, on allait augmenter le nombre des mulets qui transporteraient les munitions de guerre et de bouche! Qu'arriverait-il si Ricardos attaquait l'armée principale avec toutes ses forces dans le moment où GOOO hommes d'élite s'en éloignaient à quinze lieues? « Cernés dans la Catalogne, repoussés dans le Roussillon », tel serait le sort des Français. Et de nouveau Turreau proposait de prendre des cantonnements d'hiver, de resserrer la position « qui était hachée et à laquelle on avait donné trop i développement », de tenir l'armée « plus rassemblée » ui lie la former, de l'instruire, car elle n'él aiî qu' « une réunion d'hommes sans discipline et sans M ^ordination ^ ».
Dag(.[< ri mi plus vif encore et il ne craignit pas, selon son expression, d'émouvoir la bile des repré-
1. Revue de la Révolulion, VI, doc, p. 3, 4, 5; Turreau à Bouchotto, 8 nov. (A. G.).
sentants. Il railla Fabre et sa foi robuste qui lui faisait chanter victoire avant le combat. 11 lui reprocha d'affaiblir l'armée principale « déjà trop décousue », de favoriser la division de Gollioure qui se regardait comme une armée à part, de lui envoyer sans cesse des armes, des provisions, des bataillons, et de confier 6000 hommes d'élite à Delattre. Il assura que l'expédition ne serait d'aucune utilité, qu'on ne pourrait conquérir que trois ou quatre misérables villages, qu'on serait à quatre pas de là arrêté par la forteresse de Rosas, qu'il était physiquement et moralement impossible d'investir cette place sans artillerie de siège et presque sans vivres, qu'une telle opération était contraire à toutes les règles du bon sens. « Vous oubliez, disait-il, le voisinage de l'armée ennemie, le manque de munitions, la difficulté des transports, la rigueur de la saison; il sera facile de couper à ces 6000 hommes les vivres et la retraite; les paysans seuls sauront les arrêter dans les gorges des montagnes, et il est hors de vraisemblance que Ricardos quitte ses positions, même s'il croit ses derrières menacés ; il so contentera de détacher quelques troupes pour assaillir notre colonne et la détruire en détail, et certes, il ne souhaite qu'une pareille expédition; pour peu qu'il entende son métier, pas un seul Français n'en reviendrai » Fabre déclarait, comme naguère, que Delattre, après la prise infaillible de Rosas, irait sur Bellegarde fermer le retour aux Espagnols.
« J'accorderai, ajoutait-il superbement, une amnistie aux Espagnols s'ils rendent Bellegarde ». — « A votre place, répondit Dagobert. je leur demanderais Barcelone ! ».
LA SUSPENSION
HT. Aussi était-il plus que jamais la béte noire des représentants. Fabre et Gaston le qualifiaient de royaliste, de ci-devant, de traitre. Cet homme, disaient-ils, ne cessait de leur susciter des embarras et de leur opposer des obstacles ; il voulait, comme Turreau, mettre l'armée en cantonnements d'hiver; il corrompait, empoisonnait la Société populaire de Perpignan. Quoi ! ce club qui, lorsqu'il s'était épuré, ne comptait que trente personnes, se composait aujourd'hui de dix huit cent membres, tous iurrcaU' iistes et dagobertistes ! Par un arrêté du 17 novembre ils suspendirent Dagobert et lui enjoignirent de s'éloigner à vingt lieues dos frontières. Ils lui reprochaient, dans les considérants de l'arrêté, d'avoir fait manquer l'expédition de Céret, d'avoir refusé de marcher sur la ville malgré l'attaque de Sol-Bauclair et les pressantes exhortations de Cassanyes, d'avoir désorganisé son armée en marchant sur Saint-Marsal et non sur Llauro, d'avoir perdu du mondç par la désertion. Ils lui reprochaient même d'avoir enjoint le 28 octobre à Sol-Bauclair de lâcher Saint-Ferréol — et cependant Dagobert, avait toujours dit qu'il était important de garder Saint-Ferréol; Dagobert, au lieu de donner un ordre, exprimait le simple avis que les troupes de Sol-Bauclair qui souffraient du froid, feraient bien de s'abriter contre les rigueurs du temps dans les granges et métairies du voisinage. Ils prétendaient que, si le pont de Céret avait été pris, Dagobert aurait pu envoyer des troupes au col du Portell et vers La Jonquière pour couper les vivres et la retraite à l'envahisseur. Gomme si ces troupes, objectait Dagobert, pouvaient aller impunément à trois ou quatre lieues en arrière des Plspagnols au-delà
Jà ii
du Tech dont ils occupaient tous les passages ! « Ces projets, ajoutait-il, dont le ridicule est démontré par la position de l'ennemi, ne sont-ils pas les rêves d'un cerveau en délire? » *
Les représentants s'étaient débarrassés de Dagobert. Quelques jours après, Turreau les délivrait enfin de sa présence injportune, ce Turreau qui, suivant eux, semblait applaudir au rassemblement prodigieux de déserteurs qui se formaient dans Perpignan ; ce Turreau qui dominait le club et (jui répétait à la Société populaire qu'il avait la confiance du Comité, du ministre et de tous les patriotes; ce Turreau qui défendait, qui soutenait ouvertement Dagobert ; ce Turreau dont les agents répandaient les plus funestes principes et qui, par son influence, paralysait entièrement l'armée ! Mais Turreau n'avait cure des impuissantes et furibondes dénonciations de Fabre et de Gaston. Il partit en prophétisant un désastre. « Craignez, dit-il lorsqu'il fit ses adieux à d'Aoust, craignez que les hommes auxquels vous témoignez aujourd'hui une déférence aveugle, ne vous abandonnent au premier échec et que tous les maux de cette armée ne retombent sur votre têtel »
IV. Doppet remplaçait Turreau. Mais, dès le 22, sitôt qu'ils avaient su la nomination de Doppet, comme si Turreau n'était plus là et malgré l'ordre qu'il avait de diriger l'armée jusqu'à l'arrivée de son successeur, les représentants arrêtaient que d'Aoust, en sa qualité déplus ancien divisionnaire,
1. Dagobert à Bouchotte, 21 nov. et Réponse imprimée ; mémoire de Pontet : t sages conseils d'un militaire digne de confiance par son âge et son ex; érience. »
. B.-».*^ -s-.~ vïïESBS^ SiSSWSI
LE GENERAL DAGOBEK:
prendrait provisoirement le commandement. « C'est, disait Turreau avec esprit, me suspendre indirectement ^ ».
Toutefois la seconde expédition de Rosas n'eut pas lieu. (( La veut-on de bonne foi, écrivait Fabre dans un moment d'impatience au cbef de l'état major, ou ne veut-on ajourner que pour lasser? » Mais le mauvais temps était venu; les chemins se faisaient de plus en plus difficiles ; les troupes se plaignaient d'être presque constamment au bivouac ; la « masse » désertait. Des officiers craignaient que l'ennemi, prenant Argelès et menaçant Collioure, ne vînt tourner, couper, affamer le camp de Banyuls. Le représentant reconnut qu'il ne fallait pas s'entétor, Pas de fourrages, pas d'artillerie de siège, pas d'ingénieurs, pas d'officiers habiles, et comment, à l'époque des grosses pluies, forcer le passage des rivières? Avait-on môme battu les Espagnols? S'était on approché de Rosas? « Il était maladroit, remarque l'adjudant général Bonnet, de vouloir donner suite à ce projet, et cet acharnement à faire d'une expédition qui n'était qu'accessoire l'expédition principale, avait coûté 3000 hommes environ à la République et un temps précieux ». Le 21 novembre d'AousL ordonnait aux bataillons qui campaient en delà de la frontière, de regagner le territoire français. 1200 hommes restaient sur le soi espagnol pour défendre le col de Banyuls et 200 au-
LA SUSPENSION
très cantonnaient dans les métairies qui bordaient le chemin du col. Le reste se replia sur Port-Vendres et Collioure, mais dans quel état ! La municipalité de Collioure traçait le tableau le plus triste de la garnison : les soldats désertant par bandes ou quittant de nuit les batteries pour boire ou dormir dans les maisons voisines, les bataillons de la réquisition réduits de moitié ou des deux tiers et payés comme s'ils étaient au complet, le sort de la ville « abandonné aux caprices de la fortune ^ ».
1. Fabre au chef de l'état-major, 15 nov.; Delattre à Turreau, 19 nov. et à Bouchotte, 22 nov ; lettre de Bonnet, capitaine du génie et adjudant général, chargé du bureau de l'état-major à Perpignan, 21 nov.; le maire de Collioure à Hardy, 21 novembre; mém. de Grandvoine4; (A. G.); cf. Lamer à D;igobert, 23 déc. (A. D.) : « le camp de Banyuls, ridiculement placé par sa très longue ligne, sans corps de réserve, sans redoute, sans retranchement, ce qui le mettait à même de le voir coupé par l'ennemi, s'il eût été un peu plus eatrepren;;nt. »
1. Turreau, notes et lettres au Comité, à Bouchotte, à Ronsin, 28 oct. et 8 nov. ; arrêté des représentants, 17 nov. (A. G.); Revue de la Rév , ici., p. 5; c'est le 29 octobre, en note à une lettre de Turreau, que Bouchotte le nomme général de division à l'armée de l'Ouest et le rem;, lace aux Pyrénées-Orientnles jjar Doppet. Voir à l'appendice XIV, le plan général d'opérations prol-osé le 22 décembre par Turre;iu au Comité.