‹ Le général DagobertChapitre 8 sur 121 · Ordonnance française, p. 6 et xi-xii · texte numérisé non relu

Ordonnance française, p. 6 et xi-xii

liacu. Pourquoi passer quelques années encore îa ]>':< I goûts et les désagréments? Quel profit tirer? Accroître de plusieurs centaines de francs sa pciiâion de retraite? Qu'est-ce que cela pour un ph - I ' \ lorsqu'il a la paix dans sa maison, lorsju ai se contenter de peu, d'une écuelle de iait, d'un verre d'eau?... Mais bientôt il se ravisait; il décidait de « tenir », de rester jusqu'au bout. « L'homme, s'écriait-il, semble fait pour être ballotté entre l'incertitude et l'espérance; quand nuls !if> sommes pas tourmentés par les événe- H î:., nous le sommes par notre imagination I » Li il se prenait à espérer; il comptait qu'un jour viendrait où les emplois seraient répartis avec justice et discernement. Malgré ses services, ses canu ignes et ses blessures, dit-il une fois, il n'a pas pension, et tant de gens qui n'ont pas vu brûler une amorce, ont eu le secret de se faire donii.i uiie pension! Qu'importe? Il se rappelle le ^- t Ip Villars : « Je ne serais pas maréchal de l^rance, si j'avais jeté le manche après la cognée à la dixième injustice que j'ai subie » ^

Les promenades et des recherches de toute sorte le préservèrent fréquemment de l'ennui, de cet ennii i|u il regardait comme la plus cruelle des i iadies. Il avait Tesprit curieux; volontiers il i litait, selon une autre de ses expressions, sur U> efi^ts et les causes, et c'est à lui qu'il pense luioqu'il dit des militaires que « leur état ambulatoire leur donne souvent la facilité d'étudier la na-

1. Suite de la lettre à Groucy, du 17 juillet 1787 (^. D ) C'est ainsi que le capitaine Serurier, rebuté, présentait un mémoire pour la retraite au mois de septembre 1788. Cf. Ordonna?ice française, p. 8 et vii-vui. '

<vJ i^>

ture tantôt sur le sommet des montagnes tantôt dans les entrailles du sol ». Il voudrait savoir l'origine des éruptions volcaniques et des tremblements de terre. Il interroge un ingénieur qui vient de Goudelour sur la mortalité qu'essuya la ville après la bataille de 1783. Il s'attache à connaître le corps humain et ses maladies, et il s'enquiert des remèdes pour donner ou rendre aux soldats la santé, car il croit qu' « on est encore loin d'avoir essayé tous les moyens curatifs qu'on pourrait employer pour soulager l'humanité souffrante ». Il observe d'un œil attentif les pays où il passe, et dans les environs de La Rochelle, sur le bord de la mer, il note l'odeur forte et désagréable qui se fait sentir aux endroits où il y a, non du sable ou du roc, mais de la vase. Il lit des récits de voyages, entre autres, les Lettres de Savary sur l'Egypte. Il lit les œuvres des philosophes, de Locke, de Pascal, de Rousseau; il dit, par exemple, qu'on ne doit pas, « comme l'avance le citoyen de Genève, s'en prendre des révolutions et de la chute des empires aux sciences et aux arts », et, selon les préceptes de VÉmile, il désire qu'une loi « bien sage » oblige chaque père de famille à enseigner un métier à ses enfants, pour qu'ils puissent (( être malheureux sans être misérables, dans quelque position qu'ils se trouvent ». 11 lit les écrivains militaires : Végèce, Polybe, les Rêveries du maréchal de Saxe, les instructions de Frédéric II à ses généraux, La Noue de Yair, Guibert, Mesnil-Durand. Enfin, il jette sur le papier ses réflexions et, en 1780, il envoie un mémoire au ministre de la guerre ^

1. Ordonnance française, p. x, xxx-xxxii, xlix, lui. GO. Notons que.

'^.ajH*s«s»fM<s*s*

^(«*S^-'--ï-.^^^'?'^S1S!S^sa5SfSS9^S»(#^^Sfte^

II. Le mémuire, qui furmo trente pages très serrées, a pour titre : Réflexions militaires sur Vexercice, les manœuvres, la manière de combatire qui convient le plus à la nation, et autres objets K

Dag-obert développe d'abord les détails de l'instruction; En toutes choses, dit-il, les principes sem^ blent rebutants; c'est qu'on n'en voit pas les conséquences : l'habitude ne se contracte pas en un jour; il faut « rompre Ihumeur du soldat », il faut « le rendre souple et obéissant », et, par là, « poser les fondements de cette subordination qui fait le caractère et la force d'une bonne troupe. » C'est parce ij/ils ont appris la subordination, que deux grenadiers prêts à s'écharper écouteront la voix de leur officier et remettront le sabre au fourreau.

Suivent des considérations sur la façon de donner aux soldats la position et de leur faire comprendre les règles de l'alignement, sur la marche, sur les feux, sur le tir, sur le maniement de la baïonnette, 5ur les manœuvres, sur le combat.

Les soldais doivent, à la guerre, dans les sillons, les bruyères ou les buissons, se ranger d'eux-mêmes et promptement, ainsi qu'en pleine paix sur une place ou sur un terrain bien uni, sans que l'officier soit <ï comme aujourd'hui » obligé de sortir à cha- 11 ' instant du rang pour rectifier l'alignement.

de son aveu, et parce qu'il était alors en Corse et d..ns le Roussillon. Il n avait pas lu avant 178;) Mesnil-Ourand et Guibert

1. Il est évidemment, non de 17S3 - date inscrite par un ancien employé des archives du ministère de la guerre - mais de 1-80 : c'est dans l'.noée 1780 que La Luzerne le lit (voir plus loin); sa femme en parle d..ns une lettre du 7 novembre 1780 au prince de Montbarey (voir plus haut. p. 14), et il dit dans VOrdonnance française i)arue en 1790 (p. II) qu'il proposa sa méthode au ministre « il y a près de dix ans. »

La marche mérite la plus grande attention. (( Que les hanches et les épaules ne pivotent point en s'effaçant à droite et à gauche; que le pas soit égal et d'une bonne longueur; qu'on sache rallonger et raccourcir. » Qu'on pratique surtout la marche de vitesse ou la marche précipitée et que, l'exercice terminé, ce soit par cette marche précipitée que le soldat regagne son quartier. L'artillerie devient si nombreuse et elle est si bien servie qu'il faut désormais courir à l'ennemi : « L'audace d'une pareille marche imposera toujours ; si elle atterre l'attaqué, elle encourage l'attaquant ; plus le corps est en mouvement, moins il voit le danger, et par cette impétuosité le poltron est entraîné, obligé de faire son devoir aussi bien que le brave homme. » Dagobert veut qu'il y ait des classes pour la marche comme pour l'exercice, qu'il y ait une première classe de soldats, composée des meilleurs marcheurs et destinée à fournir les grenadiers et les chasseurs. Ne faut-il pas de pareils soldats pour exécuter un coup de main, pour enlever une position dont dépend le sort d'une campagne ? Afin de les rendre plus agiles, Dagobert propose de les débarrasser de tout ce qui retarde la marche et ralentit le pas, par exemple, de la giberne, « cette pesante giberne qui leur lie la poitrine, qui les accroche, qui les gène par son balancement ». A quoi sert-elle pendant les chaleurs? Les cartouches ne se mouillent-elles pas en temps de pluie, et ne voit on pas le soldat, un jour d'affaire, les mettre dans sa poche ? Dès lors, pourquoi ne pas remplacer la giberne par une bourse de cuir suspendue au ceinturon par deux agrafes mouvantes à l'aide desquelles on la tourne sur le côté ou, quand il pleut, derrière, sous Ihabit?

'i§,:CT'.sS^^-- ■ '«';i?.**>»a';?«--

Après la marche, les feux sont ce qu'il y a de plus essentiel. P. ] rt désire que le soldat manie fréqurniment son arme pour la charger avec promptilu î i mit comme de jour, qu'il connaisse hien toutes les parties de son fusil, mais (|u'il ne puisse le démonl ! ju avec la permission du sergent-major et sous la surveillance d'un caporal. « Qu'on ne néglige aucune précaution pour ne rien hriser et ne rien perdre; en démontant si souvent une arme, les vis s lisent et les pièces se perdent, surtout les chiens », et il recommande aux manufactures d'aria > h' faire passer la vis du chien à travers la noix CL uc Larrijiev en dedans de la platine. Il remarque q *^^ î [i riî ii- de ce genre coûtent beaucoup et u iiiiaile qu'on montre aux soldats à hien placer la { rre : « si on leur dit de l'arrondir, c'est pour '\ iter qu'elle ne les blesse, et il n'est pas nécessaire de l'arrondi î i entier, opération dans laquelle ils la brisent ; d suffit de passer le dos du couteau sur Ir- angles ».

Il se plaint que le (ir à la cible soit négligé et

j à y ait. ])RT «nite, à la guerre « beaucoup de bruit

vi [)eu <l t'iiet ». Aiais pourquoi, en temps de paix,

les soldats se placent-ils aussi commodément que

yu:>^iUic ci devant une cible horizontale, comme s'ils

ne d-v lirnt jamais déloger l'ennemi d'une hauteur

iSsaïUir dans une vallée? Qu'on donne à la ci-

• uU:5 ics positions qui se rencontrent à la

: qii le soldat tire seul, puis en troupe, et

re cha |u fois une dizaine de coups; que la

? dcvaiil chaque division et que les officiers

r ni -I 1p5 hommes prennent la peine de char-

r î a nu- On prescrit à tous les feux que le

ruisième et le deuxièine rang soient bien serrés sur

ij I'

le premier, et pourtant il arrive après plusieurs décharges que les rangs sont trop ouverts pour qu'il n'y ait pas du danger pour le premier rang : quand on se serre tant, il est difficile de charger, et, comme on veut toujours être gêné le moins possible, les rangs s'ouvrent insensiblement. Dagobert propose de remédier ainsi à cet inconvénient : que le soldat, chaque fois qu'il va tirer, se serre sur le premier rang par un mouvement brusque et rapide, et quand il a tiré, qu'il recule un peu en arrière pour avoir de nouveau la facilité de charger.

Au tir s'ajoute le maniement de la baïonnette. Ce « genre d'escrime », ce « simulacre » n'est pas indifférent : il entretiendra les soldats dans l'idée qu'ils doivent joindre l'ennemi à l'arme blanche, et Dagobert indique comment il faut présenter la baïonnette : saisir le fusil de la main droite au défaut do la crosse et, de la main gauche, à la première capucine, le porter à côté de la cuisse en effaçant le corps un peu à droite, et dans cette position faire quelques pas en avant avec la plus grande célérité. Mais il voudrait que cette célérité fût marquée par la batterie de la charge, et la batterie de la charge, dit-il, ne devrait servir que pour la charge. Aujourd'hui, c'est en battant la charge qu'on monte la garde ou qu'on traverse une ville pour aller recevoir un poste. Or, battre la charge sans qu'il y ait une charge ou un simulacre de charge, c'est battre la générale sans que personne prenne les armes. Que les sons des instruments militaires soient divers pour les soldats comme les sons du cor pour les chas^^urs et qu'ils aient chacun leur sens. Les anciens ne tiraient-ils pas le plus grand parti de leurs instruments pour animer les guerriers? Quand

LE GÉNÉr.AL DAGOBERT

avait sonné le signal du combat, était-il possible de ne pas se battre? « Il faudrait que notre batterie de la charge prît ce sublime de la musique des anciens et qu'elle devînt pour les Français ce qu'était l'hymne du combat chez les Grecs. »

Les manœuvres doivent être simples : rien de compliqué; pas de confusion et de désordre ; la plus grande célérité. Du reste, l'officier une fois instruit ' et accoutumé à manier sa troupe de front et de flanc, il n'y a plus de manœuvres difficiles, et Dagobert démontre que toutes les formations et toutes les façons de se déployer et de se mettre en bataille détaillées par l'ordonnance dans des « énoncés pompeux », marcher en colonne perpendiculairement en avant ou marcher en colonne diagonalement en arrière, peuvent être exécutées avec promptitude et facilité.

Il insiste sur la « manière de combatire ». Selon lui, il faut combattre de près. Les Romains, le pilum une fois lancé, mettaient l'épée à la main; les Turcs, leur décharge une fois faite, attaquent le sabre au poing; les Français combattaient de la sorte à Bouvines, à Marignan, à Rocroi, et tous ceux qui connurent la nation lui conseillent de charger l'adversaire. La baïonnette, dit Dagobert, (( convient le plus à la vivacité du Français ». S'il court aux ennemis, s'il s'élance sur eux par une marche précipitée, il est sur de la victoire. Quand les mousquetaires s'emparèrent de Valenciennes et quand les volontaires de M. de Verteuil se saisirent de la cascade de Cassel, croit-on qu'ils marchaient le pas ordinaire? L'ordre mince, ajoute Dagobert, n'a pas assez de vitesse ni d'impulsion pour une pareille charge. Elle ne peut s'exécuter qu'en colonne, en

Ai

une colonne légère, agile, qui ne compte au plus qu'un bataillon. Ici, Dagobert entre dans le détail : celte colonne d'attaque devra compter qualre piquets, chacun de 48 fusiliers, et, en tôle de chacun, pareil nombre de grenadiers, et, si l'ennemi qu'elle attaque forme une masse, elle y répand le désordre en jetant à la main ou avec la fronde ou avec de très petits obusiers portatifs, des globes de feu ou pyrophores, « petites boîtes de bois ou de carton, enduites et revêtues de poix et d\artifice, remplies de matière à fusée et percées de trous en différents

sens ».

Après Tatlaque, la défense. Quand une armée ne peut prendre l'offensive, qu'elle se fortifie, qu'elle creuse un triple et quadruple rang de puits semés d'épieux, qu'elle y ajoute « un rang de têtes d'arbres dont les branches taillées en pointes présentent une excellente palissade ». et, si l'ennemi franchit ces obstacles, qu'elle lui lance des pyrophores et le charge ensuite à la baïonnette. On se récriera sur la difficulté de creuser des puits. Mais ne peuton exercer le soldat à ce genre d'ouvrages? Les Romains n'avaient-ils pas coutume d'entourer leur camp d'un fossé profond et d'un rempart fraisé d'une palissade branchue? Aussi vit-on « une multitude de Gaulois se morfondre en vain contre le camp de Quint us Cicéron ».

m. Viennent alors les considérations morales qui font le prix de ce mémoire.

11 ne suffit pas qu'un général (( rassemble tout le sublime de la tactique » ; il doit enllammer la bravoure de ses soMats, leur « monter l'esprit », les remplir de cet enthousiasme qui « transporte

*. ^»^-^p«!m,3^fï^;^»!ws^*

Phomme au dessus de sa sphère ». Et Dagobert cite Alexandre qui, pour former une troupe d'élite, invente le nom d'amis et compagnons du roi; les républiques antiques qui <( mettaient en honneur le ' la douleur » ;Scévolaqui, « en se brûlant

la main, fut peut-être le premier fondateur de la grandeur romaine ». Or, que fait-on en France pour élever l'âme du soldat et lui « inspirer le décorum de son état »? Peut-on lui demander de grands sentiments lorsqu'il « est obligé, afin d'apaiser sa faim, de travailler pour les derniers du peuple aux travaux les plus vils ^ »? Et pourtant, donnez-lui, à cesoldatqui n'était naguère qu'un timide paysan, donnez-lui le nom de grenadier; c'est un autre homme; aucun n'a le droit d'être plus brave; il n'appartient qu'à lui de monter le premier à l'as saull

Ou'«n honore donc le soldat; qu'on lui « accorde de la considération », et puisqu'il ne peut porter Fépée, qu' « on arrange sa baïonnette de façon qu'il la porte en guise d'épée et qu'il ne paraisse jamais sans l'avoir au coté ». Qu'on restaure l'éducation militaire. Quels hommes produisaient jadis Rome et Sparte! Aujourd'hui que tout est changé dans ces deux villes, « que l'éducation n'est plus la même, que les louanges et Tadmiration n'y sont plus que { Il ] s histrions et des chanteurs, quelle race efféminée a succédé à ces héros! Ce sont les compagnons d'Ulysse métamorphosés en pourceaux » I

1. Qui ne songe à Hoche, obligé, pour acheter des livres et compléter son instruction, de bêcher la torre et de tirer de l'eau ou de broder des vestes ou des bonnets de police qu'il vend dans u^ ca e du pont Saint-Michl? Cf. A. chuquet. Hoche et la lutte pour VAlsace, {>. 5i.

Mais voyez ce que peut ailleurs l'éducation militaire. Les mameluks et les janissaires ne connaissent pas l'amour de la patrie — ils n'ont pas de pairie — ils ne se règlent pas sur l'exemple de leurs pères — c'étaient des enfants de tribus — et cependant leur courage a été digne des beaux siècles de Rome; à la bataille de Saint-Gothard, quelques janissaires acculés à des granges qui furent incendiées par l'ennemi, aimèrent mieux périr dans les flammes que se rendre.

Il faut conséquemment dresser un bon plan d'éducation nationale. 11 faut diriger l'éducation du peuple qui, jusqu'alors, a été nulle. Quoi! on croit l'instruire parce qu'on lui montre à lire quelques mots de latin pour qu'il soit en état de chanter au lutrin ! Quoi î lorsqu'un homme sorti du peuple devient soldat, on lui enseigne seulement à manier un fusil et à monter la garde ! On ne lui dit pas un mot de la patrie, pas un mot de la bravoure qui doit distinguer le soldat français, pas un mot de l'attachement que les Français doivent vouer à leur roi! Et on s'étonne ensuite que notre peuple soit, de tous les peuples, le plus porté à la désertion, et que chaque prince d'Europe ait des déserteurs français à son service ! Dagobert demande que le premier livre qui sera mis dans la main de l'enfant, lui donne une idée de la vertu et une notion des lois les plus importantes, lui trace ses devoirs envers son prince et ses semblables, lui imprime dans la mémoire des préceptes utiles, que les jeunes Français apprennent à lire dans ce livre et qu'ils écrivent, en forme d'exercices, non pas des noms barbares, mais des maximes, des sentences tirées de cette espèce de bible. « A force de lire et d'écrire que Dieu protège

Cf

LE GÉNÉllAL DAGOBEllT

Phomme qui sert son prince et sa patrie, que Dieu bénit l' ho nf) me vertueux, on aura envie de le devenir. Les moindres et les plus insensibles impressions reçues dans l'enfance ont des conséquences très importantes et de longue durée. Il ne faudrait pour faire un bien incalculable qu'ordonner que tous les maîtres d'école du royaume feraient usa^ire du môme livre et de la même méthode. En peu de lemps on parlerait partout la môme langue et, au sortir do sa province, on n'aurait plus besoin d'interprètes. Le jeune homme, imbu dès son Age le plus tendre d'idées de vertu, do bravoure et d'attachement à sa patrie, devenu lui-môme défenseur de cette pairie, porterait dans son nouvel état l'esprit de dévouement et de subordination qui distinguait au temps de saint Louis les élèves du Vieux de la iMontagne. » Dagobert veut que le soldat ait une bonne retraite et qu'il touche, en quittant rarméi% une somme égale à celle qu'il aurait pu ramasser en servant des particuliers. Mais où trouver cette somme? Dagobert n'est pas embarrassé. Lorsque les jeunes gens de chaque paroisse tirent à la milice, ils se cotisent pour secourir celui (jui tombe au sort et qui reçoit fréquemment plus de cent écus. Ces cent écus sont bientôt dissipés et le milicien finit souvent par s'évader. Pourquoi ne pas mettre cet argent en dépôt et ne le délivrer au milicien que 1 .rsqu'il a fait son temps? Pouniuoi ne pas le donner, à défaut de ce milicien, à celui qui, dans le régiment de l.i province, se sera le mieux conduit? Et, si ces colisalions ne suffisent pas pour payer aux soldais leur dernier salaire, no peut-on mettre une taxe sur les billards el aulres jeux de cette espèce ? « Ne serait-il pas jusle (ju'on fît sortir des lieux où se [»erJ la jeunesse, la récom-

pense de ceux qui se dévouent pour la patrie ? » Il propose, en outre, d'exempter les soldats retirés, s'ils ont servi dix ans, du quart des impots, ot, s'ils ont servi vingt ans, de la moitié. Il propose de conférer le droit de chasse à ceux qui serviront trente années, et il rassure les seigneurs jaloux de leurs prérogatives en affirmant que ces vétérans ne seraient pas de redoutables veneurs ni des destructeurs de gibier, qu'ils aideraient au contraire à la répression des braconniers. Mais, selon lui, le droit de chasse serait un appât, un « privilège flatteur et attrayant » pour les jeunes gens, notamment pour ceux qui possèdent une certaine aisance, et c'est ceux-là surtout qu'il faudrait recruter. « Le soldat qui a quelque chose de chez lui, ne déserte pas, et quelle différence entre une troupe composée de pareils jeunes gens et ce ramassis de vagabonds à qui la paresse et l'aversion du travail mettent les armes à la main! »

Qu'on honore même les soldats après leur trépas. C'était chez les Grecs le dernier des malheurs d'être privé de sépulture, et Athènes fit périr, sans vouloir les entendre, les vaillants capitaines qui venaient de gagner une grande bataille sur les Lacédémoniens parce qu'ils avaient suivi leur victoire au lieu d'enterrer les morts. Pourquoi ne pas payer, comme les anciens, par l'éclat d'une pompe funèbre, la vie de ceux qui se sont dévoués à la patrie? Pourquoi ne pas instituer une fête des braves? Pourquoi ne pas faire, le dimanche après la Saint-Martin, un oint solennel pour ceux de la paroisse qui seraient morts au service ? On prononcerait ensuite leur éloge, on citerait leurs noms et leurs belles actions, on parlerait de la reconnaissance que mérite le bon

LE GENERAL DAGOBEIlT

et fidèle soldat et de l'indignation, de Pliorreur qu'inspire le déserteur qui trahit son pays en quittant ses drapeaux et devient l'ennemi de ses frères. « Une pareille fôte serait une excellente leçon de patriotisme et bien propre à porter les jeunes gens qui entendraient les louanges de leurs pères, à marcher sur leur trace. »

Mais le militaire est méprisé en France. Le roi de i^russe admet ses officiers à sa table et même dans sa familiarité; il « leur donne de la considération » et il se les attache; un mot de sa bouche les console des sévérités de la discipline et une marque de sa faveur leur fait braver les plus grands dangers. En France, dit Dagobert, l'uniforme est proscrit de la capitale. Les généraux, les inspecteurs, les colonels ont-ils toujours des égards pour l'officier? Et quelle idée doit avoir le soldat de son état? Il voit que le pain des forçats est bien préférable au sien et que le pain des dernières gens du peuple n'a jamais ni de son ni de paille comme le sien. Il voit que les mendiants sont mieux traités, mieux logés, mieux couchés, mieux nourris que lui, et que le rebut de la nation reçoit chaque jour pour vivre dans l'oisiveté quatre fois plus que lui, quatre fois plus que le meilleur soldat du roi!

Dagobert voudrait améliorer la nourriture de l'armée. II s'indigne que les boulangers fabriquent deux sortes de pain et qu'ils mettent si peu de soin et d'attention à faire le pain de munition où ils remplacent la fine farine par du son. Il s'indigne qu'on établisse des magasins immenses sans s'embarrasser de la qualité du pain. Qu'importe, en effet, aux entrepreneurs de livrer de mauvaises farines et de « compromettre les jours du soldat » s'ils remplis-

sent leurs coffres? M. Sage a trouvé le moyen de s'assurer de la qualité de la farine et, selon lui, un quart de farine gâtée mêlé à la bonne farine fait un pain malsain, pesant, propre à donner la dysenterie et le scorbut ou à produire ces épidémies qui sévissent si fréquemment parmi les troupes ^ Que le roi prescrive donc d'essayer les farines tous les deux mois en présence du commissaire des guerres et des chefs dr corps. Rien de plus facile : on prend de la farine, on en fait de la pâte qu'on manie et malaxe pendant vingt minutes, on la lave jusqu'à ce qu'elle n'exprime plus d'eau blanche ; si la substance glutineuse qui reste, à raison de quatre onces par livre, colle et s'attache aux doigts, les farines sont d'excellente qualité; elles sont altérées au contraire et impropres à faire du bon pain si l'on ne peut obtenir cette substance ou si elle a peu d'adhérence et d'élasticité.

Notre officier n'est pas moins sévère à l'égard des entrepreneurs des hôpitaux. II les accuse d'user de faux poids pour gagner quelques onces sur des rations déjà trop faibles, de colorer le bouillon avec du pain rôti « comme si la couleur faisait la bonté », de séduire les gens qui devraient avoir l'œil sur eux et les punir. Il se plaint de la situation des hôpitaux. Pour avoir de l'eau, on les place d'ordinaire dans des endroits bas et insalubres. On a mis, par exemple, celui de Perpignan sur un ruisseau bourbeux dont les vapeurs rendent les salles SI humides et l'atmosphère si malsaine que le chiffre des journées d'hôpital monte chaque année à qua-

1. Cf sur ce point et sur la discussion que souleva dans ce temps la qualité nutritive du pain de munition. Mention, Le comte de Saint-Germain et ses réformes, p. 219.

LE GÉNÉUAL DAGOBERT

rante-six()U(|uarante-sept mille ^ L'essentiel, poulies malades, n'est-ce pas de respirer un air pur? Mais ne voit-un pas souvent trois mourants dans un même lit? Et l'ennui, le découragement ne fontils pas plus de victimes qu'une épidémie? Avant tout, il faudrait veiller à la santé des soldais : ils passent subitement du chaud au froid, ils ont toujours le même vêtement, et « la nuit, ils sont saisis, après avoir été le jour distillés par l'ardeur du soleil )). Pourquoi leur avoir oté la redingote qui leur était plus utile qu'incommode - ?

lY. Après avoir parlé du soldat, Dagobert vient à l'officier. Former son soldat, avoir pour lui des égards, pourvoir attentivement à son bien-être, tel est le devoir de l'officier; il s'assure ainsi la confiance et l'attachement de ses hommes, et il peut dire comme César : « Avec mes légions, j'irais attaquer l'enfer. » Mais ne faut-il pas que l'officier soit bon, puisqu'il est l'àme des soldats, puisqu'il les anime et les met en mouvement? Ouvrez-donc la porte au mérite, et que l'espoir de parvenir ne soit défendu à personne! Rare est l'exemple des Fabert, des Vauban, des Chevert; il suffit cependant pour soutenir ceux qui courent la môme carrière. Que les sujets dignes d'avancer et que ceux qui sont destinés à être colonels soient placés comme sur-

Page 1