Doppet, Mém., p. 270 ; Vidal, III, p
CONCLUSION
fit-il trop sentir à Fabre, à Gaston, à Cassanyes sa supériorité d'homme du métier. Peut-être mit-il dans ses querelles avec les commissaires de la Convention un ton trop impérieux et tranchant. Il n'aimait pas à leur rendre compte de ses opérations et un de ses amis rapporte qu' « il ne se donnait pas le soin de communiquer. » Sur ce point, Fabre le blâmait un jour avec esprit : «Agissez, lui disait-il, agissez toujours aussi bien et n'écrivez pas ; le représentant applaudira à vos victoires et ne vous en voudra pas de votre silence. » *
Il fut brave et, selon ses propres termes, il faisait le grenadier plutôt que le général. Les soldats l'appelaient le caporal et les Espagnols, étonnés de sa constance, de sa valeur, de ses longues marches, de ses soudaines apparitions, Pavaient surnommé le demonio. Mais, s'il affrontait le feu ou l'extrême fatigue avec autant d'intrépidité que le moindre fusilier de son armée, c'est que le général devait, dans les premières guerres de la Révolution, donner l'exemple à des troupes encore timides et hésitantes, les entraîner, les enflammer et, suivant le mot du temps, les électriser.
Il aimait les coups de main et ces affaires oij l'attaque impétueuse qu*il prêche dans son livre de V Ordonnance française, renverse en un instant les obstacles. « Celui qui court à son ennemi, a-t-il dit, passe toujours pour supérieur en force et en courage, on déconcerte l'adversaire en s'élançant sur lui, et si les Grecs ont donné des ailes à la victoire,
1. Cf. plus haut, p. 17 ; Bonnet à Cassanyes, 6 octobre 1793 (A. G.); Fabre à Dagobert, 11 septembre 1793 (A. D.), et remarquer {supra, p. 307) que les représentants recommandent, le 29 septembre, à Dagobert, une « correspondance assidue. »
CONCLUSION
c'est pour montrer qu'on l'obtient par la vivacité, par la rapidité. »
Griois prétend, à ce propos, qu'il était un excellent chef de colonne et que « commander en chef était au-dessus de ses forces », qu'il avait moins les talents du général que le courage du soldat. Mais, lorsque Griois porte ce jugement, il est sous l'impression de la défaite du Mas-Deu. L'auteur de V Ordonnance française n'était pas du tout un ignorant sabreur, une culotte de peau, comme disaient Fabre et Gaston. Il avait des vues étendues; il avait l'initiative, le coup d'oeil, une vive sagacité; il était très capable de soutenir le fardeau du commandement en chef, très capable de manier des masses et de combiner des manœuvres savantes, aussi propre à de vastes opérations qu'à des camisades. « Ce n'est pas toujours en livrant des combats, écrivait-il le !«" octobre 1793 au Comité, c'est souvent en prenant des positions qu'on obtient les plus brillants succès » ^ N'avait-il pas discerné l'importance des Aspres? Dès le commencement de la guerre, ne montrait-il pas que le salut était là; qu'il fallait opérer dans les Aspres pour arrêter l'invasion; qu'il ne serait possible de chasser les Espagnols qu'en menaçant leur gauche?
Il unissait la prudence à la hardiesse, cherchait, comme il dit, des expédients, et ce mélange de sagesse et d'audace, de circonspection et de témérité, forme un des traits les plus curieux de sa , lysionomie. Le 14 février 1793, il n'engage le combat de Sospel qu'après avoir pris des précau-
1. Ordonnance française, p. 99; Dagobertjau Comité, {"[octobre 1793 (A. G.).
tions extrêmes et au soir du combat de la Perche, il refuse de marcher sur Puycerda. A l'avantgarde de l'armée d'Italie, ainsi qu'à l'armée des Pyrénées-Orientales, il avait de bons espions et en Gerdagne, il dépensait par mois cinq à six cent livres pour se procurer des renseignements. N'était-ce pas la maxime de son maître, La Noue de Yair, que la réussite d'une entreprise dépend du plus profond secret et que les vrais généraux ne le confient qu'à ceux qui doivent absolument les seconder? De même, Dagobert préparait ses expéditions dans le secret le plus profond et il ne cessait de recommander la discrétion à ses confidents : dans une lettre du 12 mars 1794 à Alexandre Bertrand, il insiste là-dessus en usant des expressions les plus variées : il ne faut pas éventer la mèche, il ne faut pas afficher son dessein, il ne faut laisser rien entrevoir de son projet à qui que ce soit K
Ses hommes l'aimaient et le suivaient partout. Nul n'était plus ménager de leur existence. Il jugeait qu'on les sacrifie trop facilement et il rappelait ce mot du maréchal de Saxe; pourquoi perdre deux ou trois compagnies de grenadiers afin d'entrer plus tôt dans un ouvrage que les ennemis abandonneront dans quelques heures sous le feu de notre canon? Il craignait, comme il disait, de faire
1. Dagobert à Alexandre Bertrand, 12 mars 1794 (A. (1.); cf. La Noue de Vair, Nouv. Insl. Mil., Il, p. 22, et eette lettre de Dagobert à Bouchotte, 14 décembre 1793 : « Il était indispensable d'avoir du numéraire pour faire marcher les personnes qu'on voulait employer et on ne pouvait obtenir vingt-quatre livres en numéraire qu'avec cent livres en assignats. Pour l'expédition seule de Camprodon les six à sept louis qu'il m'en coûta, portèrent ma déjiense à six cents livres. Il en fut de même i)our l'expédition de Montella et pour les renseignements que j'envoyai prendre dans la vallée de Ribas et du côté de la Seu d'Urgel. »
CONCLUSION
tuer du monde en pure perte, de faire verser légèrement le sang de ses frères d'armes; ce n'était pas, ajoutait-il fièrement, la méthode de Dagobert. Après Sospel, il s'applaudit d'avoir laissé très peu de morts sur le terrain, d'avoir, « en préférant la force des dispositions, conservé la vie à de bien braves gens » ^
Il était, selon le mot d'un agent du Conseil exécutif, le père et l'ami de ses soldats. « Un général sans-culotte, écrit alors un capitaine de l'armée des Pyrénées-Orientales, doit tous les jours visiter ses soldats, leur représenter leur devoir, les entretenir de l'amour de la patrie, les conduire à l'ennemi — c'est ce qu'on ne fait pas — leur demander à eux-mêmes ce qui leur manque — c'est ce qui ne se fait pas — leur demander s'ils ont à se plaindre. Si cela se pratiquait, il serait instruit par eux de l'esprit de son armée et non par des aides-decamps qui, par flagornerie ou par méchanceté, déguisent toujours la vérité ». Ce général qui visite les soldats, qui leur demande ce qui leur manque et s'ils ont à se plaindre, qui leur représente leur devoir, qui les entretient de l'amour de la patrie et qui les conduit en personne à l'ennemi, c'est Dagobert -.
Aussi, ils l'adorent; ils le regardent comme un des leurs; ils l'appellent le (jënéral-soldat. Il leur plaît par sa loyale rudesse, par la brusquerie militaire de ses façons, par ses saillies, par ses gauloiseries, par son nom môme : ils chantent gaîment au bivouac la chanson du roi Dagobert qui mettait
i. Ordonnance française, p. 69; Dagobert à Bouchotte, 21 novembre 1793 l'A. G.).