PREMIÈRE PARTIE Saint-Arnaud et Canrobert (lSM
Préliminaires de la guerre d'Orient. — Martimprey chef J 'étatmajor généraJ. — Première armée d'Orient. — Départ de Marseille. — Arrivée à Gallipoli. — Le choléra. — Varna. — Plan de campagne. — Débarquement à Old-Forl. — Bataille de l'Aima.
— Marche «ur Sébaslopol. — Canrobert succède à Saint-Arnaud.
— Siège de Sébastopol. — Bataille d'Inkermann. — Les tranchées. — Premier hiver en Grimée. — Changement de chef d'état-major général. — Lettre de Canrobert. — Répartition en corps d'armée. — Bombardement. — Projets conçus à Paris.
— Difficultés du commandement. — Démission de Canrobert.
Lorsque le général de Martimprey s'installa à Bor> deaux, en février i853, on pressentait déjà une prochaine guerre en Orient. Depuis l'année précédente, les rapports avec la Russie étaient très tendus. A cette époque, la France avait obtenu de la Porte ottomane le rétablissement de divers privilèges concédés aux Latins en Terre sainte par le traité de 17^0 et usurpés depuis par les Grecs. Le tsar Nicolas I", qui cherchait une occasion de rompre avec les Turcs pour réaliser le rêve russe de l'occupation de Gonstantinople, protesta vivement contre la décision de la Porte et s'opposa à son exécution.
Cette attitude avait causé à notre gouvernement les préoccupations les plus graves, car il voyait dans les procédés de la Russie une hostilité non déguisée et le désir de pousser les choses à l'extrême. Dans les
hautes sphères, on pressentit la guerre et peut-être le général de Martimprey reçut-il déjà à ce moment quelque avis confidentiel lui conseillant d'attendre en France une solution à la question d'Orient.
En tout cas, dès le commencement de i853, cette affaire prit une caractère belliqueux. Après une tentative infructueuse faite auprès de l'Angleterre pour l'engager à partager avec elle les dépouilles de l'empire d'Orient, la Russie envoya à Constantinople, comme ambassadeur, le prin-ce Mentschikoff, grandamiral, chargé d'imposer à la Turquie un traité qui faisait passer sous le protectorat du tsar les sujets grecs de l'Empire ottoman et lui attribuait la protection des Lieux saints. C'était une prétention inacceptable. Le gouvernement turc, encouragé par les puissances occidentales, refusa, et l'ambassadeur de Russie reçut l'ordre de quitter Constantinople. Son brusque départ, le 21 mai, fit sensation, et dès ce moment la guerre parut inévitable.
Dans les rangs de l'armée, on suivait ces événements avec un vif intérêt, et quand on apprit que, le 3 juillet, l'armée russe avait franchi le Pruth pour pénétrer en Moldavie, on ne douta plus qu'avant peu la France entrerait en ligne à son tour.
La conduite de la Russie avait soulevé l'opinion publique en France et en Angleterre. Elle avait, en outre, rapproché ces deux Etats, qui avaient en Orient des intérêts communs. Le premier tenait à ses droits sur les Lieux saints et le second à sa suprématie maritime, que les Russes menaçaient dans la mer Noire. Malgré ces dispositions, qui conseillaient une alliance entre les deux puissances, on ne fit encore aucun préparatlf . On se contenta d'envoyer les flottes française et anglaise croiser à l'entrée des Dardanelles.
Telle était la situation, lorsque, le 23 octobre, l* Russie déclara la guerre à la Porte. Il n'y avait pliss à
hésiter. Les flottes reçurent, le a novembre, l'ordre de franchir les 'D'étroits et d'aller mouiller en face de Constantinople. Toutefois, on proclamait que c'était là une mesure purement défensive. L'empereur Napoléon III, qui redoutait l'effet des intentions belliqueuses qu'on lui supposait, affectait de croire toujours à la paix, et, dans ce but, peut-être aussi par suite de ses hésitations naturelles, ne prenait aucune mesure en vu€ d'une mobilisation.
On en était là lorsqu'on apprit, vers le milieu de décembre, que les hostilités avaient éclaté et que la flotte russe, profitant d'une supériorité numérique écrasante, avait anéanti celle des Turcs à Sinope.
En Angleterre, où l'on redoutait les succès maritimes de la Russie, ce désastre souleva l'opinion publique. En France, il y eut peu d'émotion, mais on se montra sympathique aux Turcs. Les deux gouvernements s'entendirent pour agir de concert; ils envoyèrent à leurs flottes l'ordre d'entrer dans la mer Noire et de la garder jusqu'à nouvel ordre. C'était un premier acte d'hostilité qui ne laissait plus de doutes sur l'avenir.
L'Empereur cependant, fidèle à sa ligne de conduite, fit, à la fin de janvier i85/i, auprès du tsar, une dernière tentative en faveur de la paix. La réponse de l'autocrate fut un refus hautain et blessant. Il n'y avait plus qu'une solution : la guerre. Elle fut déclarée officiellement le 27 janvier.
Ce résumé des événements était nécessaire pour faire comprendre quelles furent, pendant l'année i853, les aspirations de nos généraux, et en particulier celles de Martimprey. Leurs affaires courantes, sans intérêt spécial, durent nécessairement passer au second plan, tandis que leurs pensées étaient absorbées par les prévisions de l'avenir belliqueux qu'ils entrevoyaient. Pour le général de Martimprey, la situation avait un caractère à part. De tous les généraux d'état-major de
I2i LE COMTE DE MARTIMPREY
l'armée d'Afrique, il était un des plus indiqués pour une campagne en Europe. Sa connaissance approfondie des services d'état-major et de troupes, sa vigueur physique, son expérience de la guerre et la haute estime dont il jouissait le désignaient un des premiers pour entrer dans les cadres d'une armée d'opérations. Il est donc probable que, dans le cours de Tannée i853, tandis qu'il suivait avec attention les événements d'Orient, il dut se préparer discrètement à entrer prochainement en campagne.
Aussi ne fut-il pas surpris par la déclaration de guerre. Mais, comme tout le monde, il chercha d'abord à se renseigner sur les troupes qui allaient être désignées pour combattre la Russie. 11 ne fut pas aisé de le s^avoir, car, même €n haut lieu, on ignorait les décisions que l'Empereur comptait prendre. Lui-même ne .savait pas encore à quel parti s'arrêter. Puis nos corps n étaient pas constitués pour la guerre; les grandes unités de combat, avec leurs états-majors et leurs services auxiliaires, n'étaient pas formées; les effectif-s étaient affaiblis; il n'y avait aucune organisation de campagne. On discuta pendant tout le mois de février pour savoir ce que l'on enverrait en Orient. L'Empereur finit par décider qu'on ferait partir un corps d'armée de deux divisions d'infanterie et une brigade âe cavalerie. Puis, en mars, on reconnut que c'était insuffisant et on constitua quatre divisions d'infanterie, placées sous les ordres des généraux Canrobert, Bosquet, prince Napoléon et Forey. Le maréchal Saint- Arnaud devait en prendre le commandement en chef. C'était déjà une petite armée.
Saint-Arnaud avait choisi pour chef d'état-major le général de Martimprey, dont il avait toujours admiré Taptitude professionnelle et la puissance de travail. Il n'avait pu décider l'Empereur à constituer un corps expéditionnaire que dans les premiers jours de mars.
11 prévint alors les généraux chargés du commandement des divisions, et plus spécialement Ganrobcrt, qui devait le suppléer en attendant son arrivée. Ce fut à ce moment qu'il appela Martimprey à Paris pour lui faire connaître le choix dont il était Tobjet et lui donner ses instructions. L'expédition avait d'abord pour but l'occupation de la Crimée. C'était lui qui l'avait choisi et qui l'avait fait décider, malgré tous les avi& contraires. Martimprey reçut l'ordre de se rendre immédiatement à Marseille pour préparer l'installation des troupes, puis leur embarquement, et veiller à tous les besoins.
Ce fut alors seulement qu'il eut une connaissance exacte des circonstances qui avaient amené notre déclaration de guerre, des projets arrêtés et des disposi tions prises pour leur exécution.
Ce n'était pas brillant, et, pour un homme d'ordre comme lui, l'état des choses au début était loin d'être encourageant.
Dans toute affaire de guerre, on commence par définir le but à atteindre, puis on adopte un plan, qui sert de base pour l'organisation de l'armée. Ici, rien de semblable. L'Empereur cherchait sa voie et réfléchissait. Le maréchal Vaillant, du génie, son conseil habituel, ne prenait pas d'initiative et attendait que le souverain divulguât sa pensée. Sur ces entrefaites, le général du génie anglais sir John Burgoyne, qui connaissait l'Orient, vint à Paris au mois de janvier i85/i et communiqua à l'Empereur l'idée qui dominait en Angleterre : l'occupation de la Crimée et la destruction du port militaire de Sébastopol. Pour y parvenir, i! conseillait l'installation des alliés à Gallipoli, moyen assuré de protéger les Dardanelles, de menacer le flanc droit d'une armée russe qui voudrait marcher sur Constantinople et de s'avancer ensuite dans la mer Noire. Ce premier plan fut adopté par Napoléon IIL
ri 6 LE COMTE DE MARTIMPREY
Il convenait à Saint- Arnaud; il n'y avait plus qu'à l'appliquer. Martimprey, mis au courant, veilla à Texécution des premiers ordres.
Quand il partit pour Marseille, après avoir dit adieu à tous les siens, la situation se présentait dans les conditions suivantes :
L'Angleterre, la France et la Turquie, poussées h bout par les prétentions de la Russie, s'étaient alliées pour combattre l'ennemi commun. Le premier projet d'opérations du général anglais Burgoyne était admis. Pour le réaliser, le maréchal Saint-Arnaud avait constitué sous ses ordres une première armée d'Orient, qui comprenait :
Un état-major général, commandé par le général de Martimprey, et composé comme il suit :
Le lieutenant-colonel d'état-major Jarras, travailleur acharné, toujours sévère, appliqué, peu sympathique, mais homme de devoir, très connu de son supérieur, sous-chef d'état-major;
Les chefs d'escadrons d'état-major Osmont et Ren- 9on;
Les capitaines d'état-major Manèque, d'Orléans, de la Hitte et Rambaud.
Le service politique et topographique était dirigé par le lieutenant-colonel d'état-major Desaint, officier supérieur capable et dévoué, que secondaient :
Le chef d'escadrons d'état-major Davout;
Les capitaines d'état-major Davenet, Perrotin, Berthaut.
C'était un personnel de choix, dont les membres devaient, pour la plupart, parvenir aux grades élevés.
L'état-major du commandant en chef, avec lequel le général de Martimprey devait avoir de fréquents rapports, était complété comme il suit :
Commandant l'artillerie de l'armée : colonel Lebœuf ;
Commandant le génie de l'armée : colonel Tripier;
Intendaixt de Tarmée : intendant militaire Blanchot;
Grand-prévôt : chef d'escadrons de gendarmerie Guisse;
Aumônier en chef : abbé Parabère.
L'armée d'Orient ne «comprenait d'abord que :
Deux divisions d'infanterie à deux brigades chaque, commandées par les généraux Canrobert et Bosquet;
Une brigade de cavalerie, général d'AUonville;
Un corps de réserve, sous les ordres du prince Napoléon, savoir :
Une division de réserve à deux brigades, commandée par le général Forey;
Une brigade de cavalerie, général CassaignoUes.
C'était alors le corps expéditionnaire d'Orient. En février, il n'existait encore que sur le papier. Les premiers éléments des divisions et leurs divers services recevaient à peine, dans les premiers jours de mars, Tordre de se rendre à Marseille, oti ils devaient toucher le matériel de campagne qu'on pourrait leur donner, puis s'embarquer pour Gallipoli. C'est autour de cette ville que devait s'achever leur organisation et qu'ils recevraient le matériel, les vivres, les munitions, les effets, destinés à la compléter.
Il est élémentaire de n'envoyer en expédition qu'une troupe entièrement prête, ayant sa formation définitive, concentrée sous les ordres de ses chefs et prête à entrer en action devant l'ennemi. Mais les premières dispositions prises pour l'envoi du corps expéditionnaire en Orient étaient loin d'être aussi parfaites. Ce furent les premières difficultés que rencontra le chef d'état-major général. Il se rendit à Marseille, le 6 mars, pour les surmonter et mettre en mouvement les divers rouages qu'il allait être appelé à diriger.
Il noua de suite des relations avec les autorités locales, afin de s'entendre avec elles pour un prompt embarquement. Il fut suivi à bref délai par les officiers
d'état-major et par ceux des divers services. Les généraux arrivèrent le i3.
Malgré son zèle, le général de Martimprey se heurta, dès le début, à un désordre et à des actes d'imprévoyance qui annulaient ses efforts. L'état des choses, à Marseille, a été défini par le maréchal Ganrobert dans des termes sévères :
-Rien n'était prêt. Pendant ces quelques jours, dit-il, j'assistai à un brouhaha indescriptible.
Outre la défectuosité de l'organisation, il y avait d'autres faits d'ordre matériel qui rendaient toute concentration de troupes et de matériel, d'une difficulté inouïe. Ainsi la ligne de chemin de fer reliant Paris à Marseille était en deux tronçons interrompus; à Chalon-sur-Saône, la voie ferrée s'arrêtait; l'on devait alors prendre le bateau jusqu'à Lyon, où l'on en changeait pour descendre le Rhône jusqu'à Avignon; là, on retrouvait le chemin de fer jusqu'à Marseille.
L'absence de grands bateaux de commerce était, d'un autre côté, une source de malentendus perpétuels. Des milliers de petits bateaux, mobilisés pour la guerre, arrivaient de toutes parts, sans instructions précises; ils ne savaient quels hommes ils devaient embarquer et les hommes, arrivés en toute hâte, ignoraient dans quels bateaux ils devaient prendre place. Quant à l'artillerie, il en venait des détachements de tous les points de la France, et capitaines, sous officiers et soldats allaient à qui mieux mieux à l'aventure. « Le matériel que vous devez toucher, disait-on aux uns, est à Avignon. — Mais non, répondaient-ils, nous l'avons déjà touché. — Ce n'est pas le vôtre; il est destiné à une autre batterie.... Allez le verser à l'arsenal ici et retournez à Aix ou à Nîmes prendre vos pièces et vos caissons; le tout est en gare et vous attend depuis huit jours. »
Ganrobert ajoute :
Le général de Martimprey, avec son esprit sobre et ordonné, sa puissance de travail admirable, parvenait avec
la plus grande peine à mettre un peu d'ordre dans tout ce tohu-bohu. C'étaient des caisses de cartouches, des trains d'artillerie ou d'ambulance, des paquets de biscuits ou des sacs de farine, des conserves, des forges, des fourgons, des fours de campagne, enfin tout ce qui est nécessaire à la vie de plusieurs milliers d'êtres (i).
Martimprey, de son côté, écrivait dans ses notes, le 8 mars : « J'ai fini d'écrire au ministre à minuit. S'il n'est pas content de mes débuts, il ne se plaindra pas, du moins, de mon silence. Je me débrouille et je crois que tout ira bien. C'est un travail de quinze à dix-huit heures par jour. »
Il était descendu, comme Ganrobert, à l'hôtel des Colonies, cette résidence traditionnelle des officiers d'Algérie de passage à Marseille. Il était là, à côté de son général en chef provisoire, dans les meilleures conditions pour s'entendre avec lui et pour imprimer aux éléments incomplets de l'armée d'Orient une marche aussi uniforme que possible. Cependant, il ne pouvait y réussir qu'imparfaitement et trouvait dangereux de partir pour une expédition lointaine sans être mieux organisé. Il en fît part à Canrobert, qui, sur son conseil, en prévint le ministre, en lui déclarant, avec force « récriminations, qu'il était impossible d'embarquer des hommes sans subsistances ni matériel, et, une fois arrivés, de les faire débarquer, dénués de tout, dans un pays n'offrant aucune espèce de ressources » (i).
La réponse fut un ordre formel de partir le 19 mars, avec le personnel et les troupes disponibles. Il n'y avait plus qu'à obéir. Pour un chef d'état-major consciencieux, c'était navrant. Néanmoins, chacun se résigna, espérant que, selon leur vieille habitude, nos troupes se débrouilleraient.
(i) Le Maréchal Canrobert^ par Germain Bapst, t. II, p. 99.
iSo LE COMTE DE MARTIMPREY
Martimprey se préoccupa d'abord de réunir les transports nécessaires. Il n'avait pu encore rassembler que deux frégates à vapeur, l'une, le Christophe-Colomb, vieux bateau bien connu des Algériens, et l'autre, ÏAfricain. Ces deux navires devaient remorquer chacun un bâtiment de transport. Dans le peu de temps qui lui restait avant le ig, il réussit à faire préparer l'installation des généraux, puis à faire embarquer sur ces navires le 3* bataillon de chasseurs à pied, deux compagnies du génie, des détachements d'artillerie, du 6^ dragons, du bataillon des ouvriers d'administration, des infirmiers, io4 chevaux ou mulets et un convoi de matériel incomplet, n'ayant qu'une seule caisse d'ambulance, 5oo paires de souliers et cinq jours de vivres pour la troupe.
L'ordre reçu de Paris, pour le départ, prescrivait de faire deux convois, qui devaient prendre la mer, le premier le 19 mars et le second le 21. Ils furent prêts au jour indiqué. Le chef d'état-major général fit, en outre, partir avec le premier convoi l'intendant de l'armée, M. Blanchot, et un commandant du génie. Tous deux devaient, en arrivant à Gallipoli, se concerter avec les autorités turques pour rassembler les approvisionnements nécessaires à l'armée et choisir l'emplacement de son camp.
Le 19 mars, à minuit, par un beau temps, Martimprey s'embarqua, avec Canrabert et Bosquet, sur le Christophe-Colomb, La campagne de Crimée commençait, et il pouvait écrire aux siens : « Je m'embarque le premier de tous. »
Canrobert avait de grandes sympathies pour lui, et, de son côté, il appréciait tout particulièrement les qualités militaires et l'éclat des services de son chef provisoire. Celui-ci venait de voir à l'œuvre son major général; il le vit de plus près encore pendant la traversée et, plus tard, dans les rudes épreuves que leur
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réservait la Grimée. Il devait laisser de lui un portrait remarquable.
Le général de Martîmprey était, dit-il, au physique et au moral, le type accompli de Tofficier d'élat-major; il accueillait toujours avec une courtoisie de grand seigneur grands et petits, même au milieu des plus lourds surcroîts de besogne et quand il était aux prises avec les difficultés les plus énervantes. D'une application incroyable, d'une exactitude et d'une précision rigoureuses, sa tête était meublée des détails les plus minuscules de l'organisation et des mouvements de l'armée, et sa puissance de travail était inépuisable. Il passait plusieurs nuits de suite sans cesser de travailler et sans jamais se rebuter, ni réclamer de repos. Il avait l'esprit aussi libre sous le feu que dans son cabinet; et son cœur élevé, doublé d'un caractère ferme, ne connaissait pas le découragement : il fut, à la tête de l 'état-major, un exemple vivant pour toute l'armée à laquelle il a rendu les plus grands services. Personne ne l'a jamais approché sans être séduit par lui (i).
Un pareil éloge, écrit par le chef militaire qui était le plus à même de juger le général de Martimprey, définissait sa personnalité d'une façon si brillante qu'il était utile de le reproduire au début même de la campagne.
Les premiers jours de traversée furent mauvais. Mais le 28, à Malte, le temps se rasséréna et les passagers du Christophe-Colomb purent débarquer. Le gouverneur les attendait pour les conduire à l'ancien palais des grands-maîtres. Ils assistèrent aux exercices des troupes anglaises et furent frappés de leur précision. Martimprey comprit, dans cette première entrevue, que l'alliance anglaise ne serait pas un vain mot et que les soldats de cette nation nous montreraient, à l'occasion, des qualités de résistance et de bravoure remarquables.
(1) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst.
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Il alla, avec les autres généraux, visiter l'église Saint- Jean et les tombeaux des chevaliers de Malte, puis dîna chez le gouverneur, qui lui fit, pendant son séjour, l'accueil le plus aimable (i).
Le 25, on se rembarqua pour le Pîrée, où l'on arriva le 28.
Pendant cette traversée, Martimprey ne cessa de s'occuper. Ayant réfléchi depuis plusieurs jours aux travaux dont il allait être chargé, il les avait classés dans sa mémoire et commença à rédiger les instructions destinées à ses divers services.
Celui du lieutenant-colonel d'état-major Desaint^ embrassant la politique et la topographie, avait à ses yeux un intérêt particulier. C'était celui qu'il avait créé dans la province d'Oran et qui lui avait été si utile à ses débuts.
Le connaissant à fond, il prépara à son sujet un règlement complet, qui servit pendant toute la campagne. Un court résumé en donnera une idée. Il comprenait :
— la révision, la confection et la conservation de? cartes du théâtre de la guerre;
— la réunion des renseignements statistiques concernant les routes, les eaux, les ressources du pays en habitants, en vivres et en transports;
— l'histoire des événements militaires antérieurs;
— les renseignements sur les populations, les races, les croyances, les intérêts, les divisions administratives;
— les renseignements sur les places de guerre, les forces en ligne, la marine, l'état financier des belligérants;
— les renseignements sur l'âge, la santé, la capacité, les antécédents des généraux en chef et en sousordre;
(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst.
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— l'organisation des courriers, des guides, des espions;
— la construction d'un plan directeur pour y porter les reconnaissances;
— l'établissement de mémoires descriptifs, de cartes, pour y porter les emplacements de troupes et les tenir au courant;
— l'ouverture des registres nécessaires, registres d'effectifs, des renseignements journaliers, des espions et de leurs rapports;
— l'organisation de la presse, pour multiplier les croquis destinés aux généraux;
— la construction d'un lever au i / loo.ooo* des routes parcourues et des positions ocoiipées, etc.
Martimprey soumit ces instructions au général Canrobert, qui les approuva, engagea le général Bosquet à les lire comme <( un travail remarquable » et en fit faire une copie pour l'envoyer au ministre.
Le i*' avril, au point du jour, on arriva à Gallipoli.
La première impression faite par cette cité orientale, vue de la mer, fut des plus séduisantes. « Tout ce qui nous entourait, a raconté Canrobert, était perdu dans une nuée laiteuse; plus tard, un soleil de printemps bleuâtre et argentin perça timidement les brouillards et éclaira peu à peu l'horizon. Au fond, sur le bord de la mer bleue intense, nous voyions la tache blanche des maisons de la ville, avec les minarets et les coupoles, et les vestiges des vieux châteaux féodaux construits par les Grecs, les Génois et les Vénitiens. Tout cela s'étageait en amphithéâtre sur la verdure de la côte : c'était, à première vue, un site délicieux, une ville de féerie, une cité des Mille et une nuits. Dieu sait s'il fallut en rabattre aussitôt pied à terre (i). )>
A midi, Martimprey débarqua avec Canrobert. De
(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapat.
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près, le mirage s'évanouit et l'aspect de Gallipoli fut tout autre. La ville était d'une saleté repoussante, avec des rues mal tracées, des exhalaisons puantes et malsaines. « C'était un spectacle de misères, d'ordures et d'abrutissement (i). »
Sur l'ordre de leurs chefs, les officiers d'état-major s*occupèrent de suite des mesures à prendre pour l'établissement d'un camp sur le plateau au nord de la ville, que Canrobert avait désigné. Ce dernier communiqua ensuite à Martimprey les instructions du ministre. Il fallait tout d'abord <( étudier la presqu'île de Gallipoli, chercher par tous les moyens possibles à la fortifier et couper son isthme par un vaste retranchement » (i).
Deux jours après, Martimprey fut prévenu que Tarmée allait bientôt se composer de cinq divisions d'infanterie et que son effectif s'élèverait à 60.000 hommes. Il était impossible d'en installer plus de 30.000 à Gallipoli. En présence de cette difficulté, le général en chef, obligé de se renseigner sur les événe ments et sur les ressources qu'on pourrait tirer de la Turquie, résolut de se rendre à Constantinople. Il laissa son chef d'état-major général à Gallipoli pour parer à toutes les nécessités, recevoir les dépêches et les arrivages de France, puis partit pour la capitale sur la frégate l'Africain. En même temps, il envoya Bosquet à Varna, pour étudier la ville et ses environs au point de vue de rétablisseonent d'un camp franco-anglais de 70.000 hommes environ. Il devait voir Omer pacha, commandant en chef de l'armée turque, se renseigner sur ses projets et sur la valeur de son armée.
C'était encore à Martimprey qu'incombait la tâche la plus ardue; car il avait à recevoir, caser, nourrir et organiser les divers éléments qui arrivaient de France
(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapat.
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€t à prendre des décisions dont l'initiative appartenait au chef de l'armée.
Les difficultés étaient d'autant plus grandes que le gouvernement, après avoir mis tant de lenteurs à organiser les premiers corps destinés à l'armée d'Orient, apportait maintenant une hfite extrême à l'embarquement du reste du corps expéditionnaire. Malheureusement, dans les questions de mobilisation, la précipitation sans une préparation préalable amène toujours du désordre. Néanmoins, l'expérience des officiers et. l'activité des soldats suppléèrent à tout ce qui manquait.
Les 5, 6, 7 et g avril, plusieurs bateaux chargés de troupes entrèrent dans le port. Le 1 1 , on reçut six navires, suivis de sept autres, qui arrivèrent dans la nuit. Le i5, l'effectif s'élevait à ii.ooo hommes et 492 officiers. A la fin d'avril, le corps expéditionnaire comptait 22.000 hommes et l'armée anglaise 6.000.
Martimprey avait fait diviser Gallipoli et ses environs en deux zones : celle de l'ouest pour les Anglais, celle de l'est, beaucoup plus vaste, pour notre armée. Ces dispositions facilitèrent l'installation des troupes.
Le 29, le prince Napoléon, dont l'arrivée était signalée, fut reçu à son débarquement par Ganrobert et Martimprey, qui eut aussitôt après à expédier les ordres pour une revue, le lendemain.
En mai, les arrivages furent encore plus nombreux.
Le maréchal de Saint-Arnaud fut annoncé pour la première semaine de mai. Le 7, en effet, on signala l'arrivée du Berthollet, qui le transportait en Orient, avec la maréchale. Ganrobert, Bosquet, Martimprey €1 d'AUonville se rendirent à bord pour le saluer. Parti de Paris dans un état de santé alarmant et constamment exposé à des crises d'angine de poitrine qui mettaient sa vie en danger, le commandant en chef était heureusement valide ce jour-là.
l36 LE COMTE J)E MARTIMPREY
Il descendit à terre avec les généraux, visita les camps, passa les troupes en revue, se rendit aux ambulances, aux magasins provisoires et à Thôpital de Gallipoli. Il fut frappé de l'ordre qui régnait déjà, et qui était dû à Martimprey. Mais il ne put s'empêcher de remarquer aussi tout ce qui manquait encore.
Il constata cependant avec une vive satisfaction que le chef d'état-major général avait fait créer, organiser et approvisionner les hôpitaux de Gallipoli, Nagarra, Constantinople, Andrinople et Varna, et qu'un matériel léger d'ambulance, pour 12.000 hommes, avait été rassemblé.
Pendant ce même mois de mai, la division anglaise, installée au camp de Boulaïr, près de Gallipoli, quitta son poste pour se rendre à Scutari. Le chef d'étatmajor général fît immédiatement occuper son emplacement et le terrain environnant par nos trois premières divisions, qui étaient à l'étroit dans leur camp des Fontaines.
Vers le i5, Tétat-major général fut informé de la marche offensive des Russes sur Silistrie. Leur armée avait passé le Danube et assiégeait cette place, que les Turcs défendaient avec vigueur. Le maréchal de Saint- Arnaud, surexcité par ces nouvelles, voulut secourir la }jlace et donna l'ordre à Canrobert de mettre en marche ses trois divisions. Celui-ci transmit l'ordre à Martimprey, qui fit observer que les divisions, n'ayant ni leur I effectif, ni leur artillerie, ni même des aprovisionnements de vivres suffisants, ne pouvaient pas concourir à une opération.
Le maréchal, très animé, accourut à Gallipoli, constata les défectuosités, en fut exaspéré et écrivît à l'Empereur sa fameuse lettre, reproduite par Camille Rousset et Germain Bapst. Mais il fut reconnaissant à Martimprey de lui avoir dit la vérité et le remercia de 11 s'être conduit en honnête homme ».
CAMPAGNE DE GRIMEE li']
Néanmoins, comme on avait promis à Omer pacha de venir à son aide, le maréchal s'entendit avec Lord Raglan pour envoyer à Varna une avant-garde, formée par une division légère anglaise et la première brigade de la division Canrobert. Martimprey veilla au départ, qui eut lieu le 3i mai.
Ce fut à cette époque que Saint-Arnaud eut l'idée de constituer les bachi-bouzoucks en troupe régulière. Mais rétat-major général n'eut guère à s'en occuper.
Tandis qu'on achevait ainsi péniblement l'organisation de l'armée et qu'on hésitait sur l'opération à entreprendre, les gouvernements français et anglais s'entendaient définitivement pour porter la guerre en Crimée et s'emparer de Sébastopol. Depuis lors, on a souvent critiqué et discuté ce plan de campagne, qui semblait, à première vue, inspiré par l'intérêt des Anglais. En y réfléchissant, on voit que c'était là le meilleur parti à prendre. Le but de la guerre était de soustraire la mer Noire et, par suite, l'Empire turc à la suprématie des Russes. L'occupation de la Crimée et la destruction de son grand port militaire conduisaient directement à Ce résultat. Si l'on avait voulu, au contraire, prendre pour premier objectif l'armée russe de Silistrie, elle pouvait se dérober comme en 1812 et obliger l'armée alliée à la poursuivre dans les steppes de la Bessarabie, où l'entretien des troupes, sans base établie d'avance, sans ligne de communications, aurait été impossible. Dans la campagne d'Orient, c'était la France qui était la base d'opérations et la flotte qui assurait la ligne de communications. On ne pouvait donc s'éloigner de la mer. La Crimée devenait ainsi l'objectif obligé.
Les deux généraux en chef français et anglais adoptèrent le plan indiqué par leurs gouvernements et réunirent en conseil, le 18 juillet, leurs principaux généraux pour le discuter; Martimprey n'eut qu'à
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écouter et chercha de suite à combiner les moyens d'exécution.
Malheureusement, à cette époque, l'armée fut assaillie par un fléau terrible, le choléra, qui éclata d'abord à Gallipoli et y fît de nombreuses victimes.
D'autre part, l'état-major général reçut de Silistrie une nouvelle qui resta pour lui une énigme : les Russes avaient levé le siège et disparu. Pendant ce temps, nos trois divisions avaient été transportées tant bien que mal à Varna, où Martimprey s'était rendu de son côté avec son état-major. Gallipoli n'était plus qu'une place de dépôt. Une des premières occupations de l'étatmajor à Varna fut la mise en route des divisions vers la Dobrutcha. Ge mouvement, succédant à une inertie qui pesait à tout le monde, fut accueilli avec joie. Malheureusement, le choléra accompagna les troupes et causa dans leurs rangs des pertes énormes. Martimprey était resté à Varna. Familiarisé avec ce fléau, qu'il avait déjà vu en face bien des fois, il se multiplia pour venir en aide aux malheureux qui. en étaient atteints et montra dans ces douloureuses circonstances le même dévouement, le même courage calme et résolu dont il avait fait preuve à Orléansville.
Lorsqu'au mois d'août l'épidémie eut un peu diminué et qu'on put «se compter, on vit que la division Canrobert avait perdu plus de six mille honunes; chacune des deux autres douze à dix-huit cents. Quant au corps des bachi-bouzoucks, qui avait été un des propagateurs les plus actifs du fléau, il n'existait plus.
Mais c'était encore à Varna que la maladie avait été la plus terrible. Près de la moitié de la garnison avait été atteinte. Les souffrances de nos malheureux soldat» ne sauraient être mieux dépeintes que par le récit de leur chef, le maréchal Canrobert.
Sous les tentes, c'est un spectacle horrible : les uns poussent des cris de rage; la bave leur sort de la bouche;
CAMPAGNE DE CRIMÉE iSg
à toutes les exhortations, ils répondent par des hurlements et des jurons; d'autres jettent des gémissements plaintifs, éteints, qui fendent le cœur; la plupart se tiennent le ventre et semblent vouloir l'ouvrir pour en arracher les intestins. Des officiers, des soldats, des médecins vont de l'un à l'autre. Quelques-uns les repoussent; d'autres les appellent et, dans leur dernier regard, expriment le remerciement de ce que l'on essaie de faire pour les soulager; ceux-ci ont l'agonie douce, toute d'épuisement; ils ont cessé d'être avant la mort. Les cadavres que l'on enlève sont épouvantables; les visages sont hideux, verts ou noirâtres, quelquefois violacés; les yeux souvent sortent des orbites; les membres sont dans une contraction effroyable; les pieds sont ratatinés et les corps couverts de taches repoussantes (i).
Le général de Martimprey, soutenu par le sentiment du devoir, se multiplia avec ses officiers pour combattre le fléau. Tous y mirent d'autant plus d'ardeur que le service médical était insuffisant. « Il n'y avait même aucun médicament à la disposition des médecins (l). M
Pour connaître la cause de cette imprévoyance, il fallait remonter très haut. Le maréchal Saint-Arnaud, qui était le premier à s'en désoler, était ministre de la Guerre au moment où l'expédition se préparait. Il n'avait pu prendre aucune disposition avant la décision de l'Empereur, et, quand il l'avait connue, il avait dû se hâter, pressé par les événements. En réalité, c'étaient TEmpereur et son ministre qui étaient les premiers responsables de la faute commise en faisant partir l'armée sans avoir assuré la santé des soldats et pris à cet égard les mesures indispensables. Martimprey, mieux que personne au courant de ces faits, s'efforçait d*y remédier sans une plainte, sans un mot d'amertume. Ses officiers donnaient comme lui l'exemple le
(i) Le Maréchal Canroberiy par Germain Bapst.
l4o LE COMTE DE MARTIMPREY
plus réconfortant. Tous, dans ces tristes journées, ne cessèrent d'employer leurs efforts à sauver les malheureux qui les entouraient.
Il y eut un moment, au mois d'août, où le mal fut aggravé par une épreuve plus terrible encore : le feu. Un incendie, d'une violence inouïe, accrue par un vent qui soufflait en rafales, éclata subitement un soir dans les bfitiments en bois que nous avions transformés en magasins. Le maréchal était à Varna.
A la sonnerie de la générale, tout le monde fut sur pied. Martimprey, comme le commandant en chef et les autres généraux, se hâta de se rendre sur les lieux. Les maisons voisines, toutes en bois, s'enflammèrent rapidement, et les poudrières furent menacées. Un moment, le feu prit une telle intensité que tout le monde hésita et Saint-Arnaud fit sonner la retraite. Martimprey, dont la ténacité dans ces moments critiques était remarquable, insista vivement avec le général d'artillerie Thiry pour continuer la lutte contre l'incendie. Il finit par entraîner le maréchal. << Mais déjà une partie des travailleurs, pris de peur, avaient couru à la mer et étaient entrés dans l'eau jusqu'à la ceinture. »
Alors, à la lueur qui augmentait encore, on vit les six généraux présents s'adosser au mur, prêts à sauter avec les poudres. Devant ce spectacle, les travailleurs reviennent, grimpent de nouveau sur les toits (des poudrières), jettent dessus les peaux (de bœufs et de moutons), tandis que les corvées de la marine amènent des pompes au moyen desquelles on arrose sans cesse cette couverture spéciale (i).
Ces six généraux étaient : Martimprey, Bosquet, Bouat, Thiry, d'Autemarre et de Monet.
Grâce à l'exemple donné par les chefs de l'armée et au dévouement de tous, on finit par être maître du feu. La part du chef d'état-major général dans ce résultat
(i) Le Maréchal Canroheriy par Germain Bapet.
CAMPAGNE DE GRIMÉE l4l
n'aurait jamais été connue si le maréchal Gaurobert ne l'avait signalée lui-même.
Bientôt, du reste, ces malheurs eurent une fin. L'expédition de Crimée, quoique résolue, rencontrait encore certaine opposition parmi les amiraux anglais. Pour les décider. Lord Raglan, d'accord avec Saint- Arnaud, les réunit chez lui avec les généraux, le 19 avril. Après une discussion approfondie, l'expédition fut décidée à l'unanimité.
Martimprey fit un résumé de la séance qui fut lu,, le lendemain, aux généraux et chefs de service convoqués chez le général en chef. Le plan adopté leur fut expliqué et ils reçurent l'ordre d'en préparer l'exécution.
Le chef d'état-major général s'en occupait déjà depuis le moment oii Saint-Arnaud lui en avait parlé. L'exploration faite par la marine sur les côtes de la mer Noire avait démontré qu'une descente en Grimée était réalisable. Par suite, l'état-major général mit toute son activité à réunir les moyens d'action nécessaires pour un débarquement. Ge fut un gros travail, qui fut accompli dans le mois d'août. Le général de Martimprey rédigea ensuite les instructions à distribuer aux troupes pour leur départ et fit préparer le transport des munitions, du parc de siège et du matériel.
L'armée avait été reconstituée. Elle comptait maintenant 29.058 hommes de troupes, i.i46 officiers, 2.904 chevaux et i33 bouches à feu, dont 68 de campagne. A la fin d'août, 172 bfitiments furent prêts à l'embarquer tout entière avec 8on( artillerie et ses approvisionnements.
Le 28, dît Canrobert, parut Tordre d'embarquement; c'était un chef-d'œuvre de précision et de conception qu'on ne cesse encore d'admirer, quand on le voit. L'amiral Bouët- Willaumez l'avait rédigé avec la collaboration du général
de Martimprey. Ces deux hommes avaient réellement le génie de l'organisation.
Tout y avait été prévu : trente mille hommes avec leurs vivres pour quarante-cinq jours et leurs fours de campagne; cent trente-trois pièces d'artillerie avec leurs chevaux et levirs approvisionnements; les poudres, les fascines, les ga- KioRF, les outils et autres ustensiles de siège;... (i).
Le 2 septembre, rembarquement commença. Martîmprey monta, le 3, sur la Ville-de-Paris, avec le commis ndant en chef. Ils se rendirent dans la rade de Baltchick, lieu de réunion des flottes, d'où elles devaient partir ensemble avec leurs convois.
Les navires devaient transporter également l'armée anglaise et une division turque de 7.000 hommes.
L'appareillage, retardé par les Anglais, ne put se faire que le 7 au matin.
Ce départ des armées et des flottes alliées fut un spectacle imposant. Trente-quatre vaisseaux de ligne, suivis de trois cents bâtiments de transport et de cinquante vapeurs de guerre, partaient pour la Crimée avrc cinquante-neuf mille combattants, leur artillerie, leurs munitions, leur matériel de campagne et leurs approvisionnements de tout genre.
En route, les commandants en chef eurent à choisir un lieu de débarquement; il fallait fixer aux flottes alliées une destination précise. C'était d'autant plus nécessaire que Saint-Arnaud et lord Raglan n'étaient pas d'accord. Le premier voulait atterrir sur le point le plus rapproché de Sébastopol; le second préférait une côte éloignée, sans défense organisée. Un conseil fut réuni sur la Ville-de-Paris, Mais on ne put s'entendre; i[ fallut se résigner à de nouvelles reconnaissances.
Martimprey monta à cet effet sur le Caradoc, avec les grneraux Canrobert, lord Raglan, Burgoyne, Brown,
{t) Le Maréchal Canrobert ^ par Germain Bapst.
CAMPAGNE DE CRIMÉE l43
l'amiral Lyons, le colonel Lebceuf , commandant Tartillerie, et le colonel Trochu, ch^f du cabinet du maréchal Saint-Arnaud. Ce dernier, très souffrant, ne put s'en occuper. Après de nombreuses discussions, on adopta Tavis du général en chef anglais et on décida que la baie d'Old-Fort, à huit jours de marche de Sébastopol, serait choisie comme rade de débarquement. L'opération devait s'effectuer le i4 septembre.
Martimprey fit préparer les ordres pour l'exécution de cette délicate manœuvre et pour les formations des troupes après le débarquement.
Dans la nuit du i3, en face d'une côte plate sans défenseurs, nos bateaux firent descendre les hommes dans les chalands, qui furent de suite conduits à terre. L'enthousiasme était général; on ne voyait pas d'ennemis. Les premiers débarqués, au point du jour, se déployèrent en tirailleurs et s'avancèrent vers l'intérieur du pays pour couvrir le mouvement.
Saint- Arnaud, remis de sa crise, y assistait à cheval, avec Canrobert. Martimprey et l'amiral Bouet-Willaumez, à pied, veillaient au débarquement. Pendant tout le jour, ils virent les régiments descendre à terre, se former en colonnes sur la plage et gagner, aux cris de joie de la troupe, les emplacements qui leur étaient assignés.
Le soir, dit Canrobert, les trois premières divisions étaient à terre avec rartillerie. Les hommes avaient leurs tentes, du bois et des vivres pour six jours (i).
Malgré les retards causés par les Anglais, en quatre jours les deux armées alliées se trouvèrent établies sur le sol de la Crimée, avec leur matériel, leur artillerie et tous leurs accessoires. Les Russes ne les avaient pas inquiétées. L'opération n'en était pas moins une
(j) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst.
ikk
œurre si difficile que plus tard Canrobert, devenu général en chef, assimilait à une action d'éclat le travail accompli dans ces rudes journées par le chef d'étatmajor général.
Saint- Arnaud avait appris par des gens du pays que Farmée ru^se nous attendait sur les hauteurs de rAlma. Il résolut d'aller l'attaquer, et, forçant les Anglais à activer leurs mouvements, il fît partir ses troupes le 19. Les ordres de marche, rédigés par Martimprey, avaient prescrït, pour cette première journée, la formation en losange, adoptée par le maréchal Bugeaud pour les préliminaires de la bataille d'Isly. L'étape s'accomplit sans obstacles. Vers midi, on atteignit les hauteurs de la rive gauche du ruisseau de Bulganack; on campa au delà, sur un terrain d'où l'on apercevait l'armée russe,
A la rentrée des reconnaissances, Saint-Arnaud indiqua à Martimprey les dispositions qu'il comptait prendre pour la bataille du lendemain. Ce dernier réunit aussitôt son état-major, lui fit connaître les ordres du maréchal et dessina, séance tenante, un croquis du terrain où nous allions combattre. 11 y traça lui-même les directions que devraient suivre les divers corps anglais et français (i). Puis il fit rédiger et expédier les ordres de mouvement pour l'attaque des positions russes. Son croquis, reproduit en triple expédition, fut envoyé à lord Raglan et au général Bosquet, chargé de tourner l'aile gauche russe. Un exemplaire en fut adressé à l'Empereur .
Le 2o septembre eut lieu la bataille de l'Aima, dont les divers épisodes ont été maintes fois racontés. Saint- Arnaud, surmontant sa faiblesse, commanda son armée à cheval, et sut encore, en dépit du mal dont il souffrait, remporter une éclatante victoire.
(i) Voir Ir croquis de la bataille de rAlmn.
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CAMPAGNE DE CRIMEE l45
Notre mouyement offensif, commencé de bonne heure, fut arrêté par l'immobilité de Tarmée anglaise à notre gaiM^he et repris vers i heure de l'après-midi, quand on la vit marcher à l'ennemi. Lorsqu'il fallut gravir les berges escarpées et leurs pentes entrecoupées de haies, de murs et de nombreux obstacles, les tètes de colonne du général Bosquet rompirent leurs rangs et montèrent à l'assaut du plateau avec une ardeur sans égale, mais en désordre.
Martimprey en fit l'observation au maréchal, qui, voyant la bravoure et l'entrain de ses hommes, lui répondit : « Laissez-les faire; c'est une bataille de soldats (i) », mot plus profond qu'on ne pense, et qu'on pourrait appliquer à bon nombre de nos combats.
Toutes les fois que la France a.eu des soldats aguerris et confiants dans leurs chefs, elle a eu des batailles de soldats terminées par des victoires.
Ici, un glorieux résultat semblait acquis dès le début. Rien n'arrêtait nos zouaves et nos fantassins, ni les difficultés du terrain, ni les projectiles de l'ennemi. Bientôt, nos divisions furent sur le plateau, maîtresses d'un terrain que les Russes avaient cru inabordable, et attendant qu'à leur gauche l'armée anglaise se montrât & leur hauteur.
Celle-ci avait eu à surmonter des difficultés imprévues. Elle s'était heurtée à des redoutes où les Russes avaient préparé une défense énergique. Bientôt, le maréchal crut prudent de lui venir en aide. La division du prince Napoléon était la plus proche. Martimprey se chargea de lui transmettre l'ordre et se rendit au galop auprès du prince pour lui expliquer la situation. Ce dernier envoya de suite une brigade du côté des Anglais et alla lui-même établir son artillerie sur une
'i) Le Maréchal Canrobertj par Germain Bapî^t.
l46 LE COMTE DE MARTIMPREY
[lOflition d'où elle pouvait contrebaitre avec avantage les batteries de l'adversaire (i).
A. quatre heures de l'après-midi, la bataille était gagnée, et les Russes battaient en retraite en bon ordre. L'absence de cavalerie empêcha la poursuite. Le bivouac fut établi sur le champ de bataille.
Nous comptions 1.339 hommes hors de combat dont (» officiers et 1 32 tués. Les pertes de l'armée anglaise étaient plus élevées et celles des Russes montèrent à plus de 6.000 hommes.
C'était, pour eux, un échec d'une portée considérable. Pour nous, c'était notre première grande victoire depuis Waterloo. Elle relevait notre prestige et consacrait aux yeux de tous notre prise de possession de la Crimée.
Le lendemain, à 9 heures du matin, le maréchal réunit près de lui les généraux de division et les deux commandants en chef de l'artillerie et du génie, pour les remercier du concours qu'ils lui avaient prêté. Puis, n ajouta : « Vous vous unirez tous à moi, avec plaisir, messieurs, pour les éloges que j'ai à adresser à notre chef d'état-major. Il était partout et, à mesure qu'il y avait à se porter en avant, il s'y trouvait à la tête des troupes pour y donner la direction avec une habile intelligence. II est impossible de mieux faire et vous l'avez trouvé. Je suis heureux de lui payer ici cette dette de satisfaction ».
En signalant ainsi la belle conduite de son chef d'état-major général, il montrait aussi quelles doivent être dans ces circonstances les fonctions d'un major général. On les croit souvent inertes et subordonnées aux ordres du commandant en chef. Pour Martimprey au contraire elles étaient d'une activité incessante dans laquelle son initiative trouvait toujours à s'employer.
{1) Le Maréchal Canrohertj par Germain Bapst.
CAMPAGNE DE GRIMEE 1^7
Le maréchal le retint à déjeuner et, revenant sur la bataille de la veille, lui dit encore : » Mon cher Martimprey, je savais que vous valiez beaucoup, mais vous avez dépassé tout ce que j'attendais de vous. Je veux vous gronder pourtant. Vous y mettez trop d'ardeur; il faut plus de calme. » Le chef d'état-major général lui donna l'assurance que son ardeur extérieure n'empêchait pas son calme; qu'elle lui semblait nécessaire pour animer les autres, mais qu'il y voyait toujours clair.
En fait, sa conduite de la veille avait été très remarquée et le prince Napoléon lui-même, jusque-là assez froid pour lui, fit son éloge au milieu d'un groupe d'officiers.
Ces félicitations firent une grande impression sur le général de Martimprey et le comblèrent de joie. Elles furent pour lui une douce récompense et un encouragement.
Malheureusement aussi cette grande journée était la dernière du maréchal. Le soir, il dut s'aliter, et ne put désormais suivre l'armée que dans une calèche prise aux Russes. D'autre part. Canrobert, assez grièvement blessé, fut également forcé de rester en voiture, mais en avant de sa division qu'il commandait encore.
Il n'y avait plus à la tête de l'armée, qu'un chef valide, c'était Martimprey. Se rendant compte de la gravité des circonstances, et de la responsabilité qui lui incombait, il continua à donner des ordres au nom du maréchal, qui s'occupait de son commandement malgré ses souffrances.
On fit d'abord relever et évacuer les blessés.
Il fallut ensuite prendre une décision pour les journées qui allaient suivre. On savait bien qu'il fallait marcher sur Sébastopol, mais on était partagé sur la direction à adapter. Les Anglais voulaient tourner la place pour l'attaquer par le sud et occuper une rade
l48 LE COMTE DE MARTIMP^T
comme base d'opérations. Le maréchal avait l'idée de tenter une attaque de vive force par le nord.
Une réunion de généraux eut lieu autour de la couchette du maréchal et, après une discussion assez vive, la proposition anglaise fut adoptée. On décida d'exécuter une marche autour de la place et de l'attaquer par le sud.
Ce fut cette résolution qui nous entraîna à faire le siège de Sébastopol. L'histoire nous apprend que, si on avait tenté une attaque par le nord, oh les travaux de défense n'existaient pas encore, on aurait eu de grandes chances d'enlever la place.
Martimprey fit expédier les ordres de marche sur Balaklava pour le 23. Le départ se fit gaiement. En route, on trouva des armes et des sacs abandonnés par les Russes et on établit le bivouac aux abords de la vallée de la Katcha. Ce fut la dernière fois que le maréchal monta à cheval. A l'arrivée au bivouac il se coucha pour ne plus se relever.
Le lendemain, ce fut le général Ganrobert qui, mal* gré sa blessure, prit la tête de l'armée, traîné dans sa voiture. La marche reprit donc le 2^, vers la vallée du Belbeck, en obliquant vers la gauche pour contourner la ville. En route, Martimprey envoya reconnaître une troupe à cheval, qu'on apercevait dans le lointain et qui n'était autre que l'unique escadron de chasseurs d'Afrique dont l'armée disposait. On traversa le ruisseau pour établir le bivouac sur la rive gauche.
Le 25, l'armée anglaise ayant pris la tête, nos têtes de colonne attendirent sur place qu'elle fut écoulée et ne partirent qu'au milieu du jour. L'étape fut longue et ennuyeuse. Il y eut un peu de désordre, qui fut vite réparé, dès qu'on eut atteint la ferme Mackensie et le bivouac.
Le 26, on se mit en route avant le jour. Le maréchal n'en pouvait plus. Sentant sa fin prochaine, il fit de-
mander le général Canrobert, causa longtemps av^ec lui et lui remit le commandement. Aussitôt après, ce dernier fit appeler le chef d'état-major général, lui montra sa lettre de commandement et lui donna ses instructions. Martimprey alla de suite faire mettre à Tordre et communiquer aux troupes les adieux du maréchal et la prise de commandement du nouveau général en chef.
Après une étape assez courte, on arriva sur la verdoyante vallée de la Tchernaïa et Ton gravit les monts Fédioukine qui dominaient sa rive gauche. Le bivouac y fut tracé et, aussitôt après, Martimprey convoqua les généraux et les chefs de corps au quartier général. Canrobert leur fit lire les adieux du maréchal, puis^sa lettre de commandement, leur annonça qu'il prenait immédiatement ses fonctions et leur demanda leur concours dévoué. Tous s'empressèrent de le promettre.
Le lendemain 27, on arriva à Balaklava où l'on eut la désagréable surprise de constater que les Anglais s'étaient emparés de la rade sans prévenir leurs alliés. Plus tard, on s'en consola. La rade était étroite, sans profondeur et bien inférieure au port de Kamiesch dont nous fîmes notre base d'approvisionnements.
Deux jours après, le maréchal, transporté sur le Berthollet, y rendait le dernier soupir. Il succombait au champ d'honneur, après avoir donné à la France une grande victoire et entouré son nom d'une gloire immortelle. C'était une belle mort qui rachetait bien des défauts.
Pour Martimprey, ce changement avait aussi son importance. 'Depuis son départ de Marseille, l'état de santé du maréchal était pour lui une difficulté. Dans les circonstances graves où il se trouvait, en face de résolutions à prendre qui engageaient l'avenir de l'armée et ks intérêts de deux grandes nations, cette situation était une cause de soucis. 'Désormais cette préoccupation
l50 LE COMTE DE MARTIMPRBY
cessait. L'amitié qui le Hait au nouveau général en chef devait aplanir tous les obstacles et faciliter les rapports de service. Ganrobert et Martimprey étaient camarades de promotion et, à ce titre, devaient se tutoyer dans Tintimité. Si, en i854, l'éclat des services de Ganrobert l'avait justement porté au premier rang, il n'en était pas moins resté un cœur affectueux, essentiellement bon, très heureux d'apprécier les talents de son camarade et de les utiliser pour le plus grand bien de l'armée. Sachant du reste qu'il avait en lui un ami dévoué, travailleur infatigable, aussi brave que discipliné, dou-^ blé d'un homme du monde, Ganrobert avait pour son major général une affection qui ne le cédait qu'à son estime; tl devait le lui prouver en mainte occasion.
Il eût été difficile de trouver un commandement en chef mieux composé, plus uni et mieux approprié aux circonstances. Si le succès n'a pas couronné de suite les efforts de ces deux généraux, c'est que l'imprévu des événements a dominé leurs volontés et que pour arriver au triomphe final il fallait d'abord le temps de le préparer et plus tard l'énergie d'un chef comme Pélissier.
Quoi qu'il en soit, l'arrivée de Ganrobert au pouvoir suprême était pour Martimprey une chance heureuse. Dès qu'il put causer librement avec lui, il appela son attention sur les défectuosités qui devaient être une entrave pour les opérations et particulièrement sur la nécessité de réclamer au plus tôt en France des renforts et des approvisionnements, surtout des effets et des couvertures pour l'hiver. Le général en chef écrivit de suite au ministre de la Guerre, qui malheureusement ne put répondre à temps à ses demandes.
Ce fut le 27 septembre que Martimprey, accompagnant Ganrobert sur le plateau de Ghersonèse, aperçut pour la première fois, cette cité de Sébastopol qui allait
LE GOBITE DE MARTIMPREY l5l
devenir, pendant un an, le but de nos efforts et des combats meurtriers du siège.
Ce jour-là rien ne faisait soupçonner l'aspect désolé que devait prendre plus tard le plateau sur lequel les armées allaient s'installer.
La nature était riante et l'impression qu'on en ressentait avait un charme particulier. Martimprey la subit comme son chef qui en a fait un tableau séduisant.
On foulait partout une couche épaisse de verdure émaillée de fleurs d'automne; on rencontrait de nombreux jardins enclos de murs, des cultures diverses, des fermes et mêmes des villas fort élégantes, des arbres et une forêt sur le bord de la mer. L'ensemble était plein d'attrait, par cette belle matinée de septembre.
Des mamelons cachaient la ville; mais, en s'avançant entre les ravins étroits aux rebords broussailleux, on atteignit le sommet des monticules et la ville apparut, silencieuse et brillante, enfoncée dans un énorme gouffre. La masse de ses constructions éclatantes de blancheur, les dômes recouverts de cuivre de ses églises s'allumaient de mille feux sous les rayons du soleil; le port était encore silloné de navires dont les flancs étaient zébrés de bandes blanches et noires. On distinguait deux grandes rues animées, pleines de monde; au milieu, sur un rocher, était le théâtre en marbre blanc, avec un fronton et une colonnade comme un temple antique. Plus près et devant nous était un bastion, et en arrière, ûlant en oblique, des lignes de défense se prolongeaient en zig-zags jusqu'à la mer. Des milliers d'hommes barbus portant la chemise flottante sur le pantalon, des femmes aux jupes courtes avec des fichus rouges sur la tête et des enfants travaillaient à ces ouvrages; à notre droite, devant un faubourg, sur un mamelon, était une tour en pierres blanches, la Tour Malakoff, que les marchands de la ville s'étaient cotisés pour faire élever en apprenant l'expédition. A gauche, les forts de la Quarantaine, Gons tantin et Alexandre, tout blancs, montraient sur le fond
i>leu foncé de la mer leurs batteries superposées d'un aspect redoutable (i).
Martimprey espérait-il alors, comme Canrobert, comme les Angolais, qu'en peu d^ temps la ville serait prise et la guerre terminée? On ne saurait le dire. Mais sa haute expérience lui fit plutôt penser qu'une place de guerre défendue par de nombreux forts, une vaillante armée et une puissante flotte pourrait bien offrir à ses adversaires une longue résistance. D'ailleurs, la ténacité proverbiale des Russes ne permettait pas de se bercer de pareils espoirs.
Le jour même de la mort du maréchal, l'armée gravit les pentes du plateau de Ghersonèse et, guidée par les officiers d'état-major, commença son installation.
Le chef d'état-major général eut pour premier travail de répartir les troupes en deux corps d'armée à deux divisions : un corps de siège et un corps d'observation, le premier sous les ordres du général Forey, le second sous ceux du général Bosquet. Il leur fixa également leurs emplacements au sud de la place : Tarmée anglaise à droite, le corps de siège à gauche, le corps d'observation en arrière, à droite.
Au commencement d'octobre, les installations furent terminées et de nombreuses reconnaissances avaient déjà levé tous les terrains environnants. L'état-major général avait eu, dans ces premières journées, un travail considérable.
Maintenant, le moment était venu de décider le but et la direction des attaques à entreprendre.
A cet effet, les généraux furent convoqués chez lord Raglan, le 7 octobre. On y décida les premières attaques.
(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst.
CAMPAGNE DE CHIMKE l53
L'ouverture de la tranchée eut lieu le g. Le siège était commencé (i). La première quinzaine d'octobre fut marquée par une grande activité. La construction des parallèles et des batteries, leur armement, la répartition des troupes pour ces divers travaux, le concours de la marine, les ordres et les rapports journaliers, les reconnaissances, absorbèrent tous les instants de l'étatmajor général. Le i6, nous avions cinq batteries prêtes. Depuis le g, les canons russes ne cessaient de tonner et d'accabler nos travaux. Néanmoins, nous étions pleins d'espoir et l'ardeur des troupes était remarquable. On se crut suffisamment prêt et on décida de donner l'assaut le lendemain.
Martimprey fit préparer l'ordre pour l'attaque du 17, que l'on espérait devoir être décisive. Cet ordre devait rester un document historique parmi ceux qu'eut plus tard à signer le général Canrobert.
Le lendemain, pour préparer l'assaut, toutes nos bat teries ouvrirent le feu. Les Russes y répondirent avec vigueur, et une effroyable canonnade éclata des deux côtés. Après quatre heures de durée, elle démontra notre infériorité. Plusieurs de nos batteries durent cesser le feu; Tune d'elles était détruite par une explosion, une autre par les projectiles ennemis. Les Anglais avaient eu de meilleurs résultats. Mais il fallait renoncer à l'assaut. Les troupes reçurent l'ordre de regagner leurs camps.
Il n'y avait plus d'illusions à se faire* : le siège serait long et meurtrier; les deux armées passeraient l'hiver devant Sébastopol.
Le 18 octobre, tandis que dans les rangs des alliés les esprits se reportaient tristement à l'échec de la veille, à l'espoir perdu d'un rapide succès et aux conséquences que chacun pouvait entrevoir, les Russes
(i) Voir la carte n^ 11 (plateau de la Ghersonèse).
l54 l'E COMTE DB BCARTIMPRBT
firent une démonstration sur le ool de Balaclaya. Elle resta sans portée, mais ce fut pour les généraux en chef une occasion de se rencontrer et d'échanger leurs pensées. Ils se rendirent chez lord Raglan, où eut lieu une entrevue à laquelle Martimprey assista.
A partir de ce moment, les travaux du siège prirent une marche régulière et uniforme. Il en fui de même de ceux de l'état-major général, qui rentrèrent dans les conditions ordinaires du service courant, toujours très chargé quand il s'agit d'une armée et de ses rapports avec des forces alliées. Du i8 au a5, ces travaux eurent surtout pour but l'augmentation et le renforcement de nos batteries, puis l'ouverture de la deuxième parallèle, qui nous fit arriver à 4oo mètres de la place.
Les Russes, de leur côté, recevaient des renforts dont notre bureau politique connaissait l'importance par des déserteurs et des espions. Notre armée en reçut aussi à cette époque, de telle sorte que, dans les derniers jours d'octobre, notre effectif s'élevait à 46.ooo hommes et 5.5oo chevaux.
Le 25 fut marqué par une action de guerre inattendue. Les Russes, débouchant par la vallée de la Tchernaïa, dirigèrent une attaque sur Balaklava, menaçant la base d'opérations anglaise et la droite de notre corps d'occupation. Ganrobert monta à cheval aux premiers coups de canon et se porta sur le terrain du combat, suivi de son état-major. Martimprey dut assister à ses côtés à cet engagement et à la fameuse charge des Anglais, qui resta aussi célèbre par leur bravoure que par son peu de succès. Cette journée fut un échec pour les Russes et un avertissement pour les alliés. Gomme conséquence, le chef d'état-major général expédia le soir, à la brigade Vinoy, l'ordre d'aller renforcer, de ce côté, la position des Anglais.
A la suite de cette affaire, on reprit des deux côtés les occupations ordinaires du siège, qui consistaient,
CAMPAGNE DE GRIMÉE l55
au bruit d'un tir incessant, à développer les batteries et à compléter nos parallèles.
Chacun cependant sentait que le seul moyen d'en finir était l'assaut et que chaque coup de pioche nous rapprochait du jour où il faudrait le donner.
Pour en régler les dispositions, Ganrobert convoqua les généraux le h novembre. Martimprey assista à ce conseil, dans lequel la date du 7 fut adoptée.
Au même moment, les Russes, confiants dans la force de leurs 100.000 hommes, combinaient contre nous une attaque décisive dans le but de nous jeter à la mer. Elle se produisit dans la nuit du 5 au 6, un peu avant le jour, sur le plateau d'Inkermann, contre les positions anglaises. Ganrobert monta à cheval aux premiers coups de canon et se porta sur le terrain avec Martimprey. Par un temps froid, sombre, pluvieux, ils s'avancèrent dans l'obscurité, luttant contre l'impression déprimante qui les envahissait. Us se portèrent d'abord vers le moulin situé au croisement des routes, où ils trouvèrent le général Bosquet.
Us y restèrent jusqu'au moment où les brigades Bourbaki et d'Autemarre arrivèrent à l'aide des Anglais, dont l'ennemi menaçait la droite. Ganrobert partît alors pour rejoindre lord Raglan, ayant à droite Martimprey, à gauche le colonel Trochu. Pendant ce trajet, un obus éclata au milieu du groupe, blessa Ganrobert au bras et le jeta à terre. On s'empressa autour de lui, mais cet accident ne l'empêcha pas de remonter à cheval et d'aller retrouver lord Raglan. U consentit alors à se faire panser. Pendant ce temps, la bataille d'Inkermann s'achevait. L'effort des Russes avait échoué; leurs fausses attaques sur le corps de siège et du côté de Balaklava n'avaient pas réalisé leurs espérances. Us avaient tenté d'occuper nos positions; mais l'énergique résistance des Anglais, complétée par l'offensive de Bosquet, leur avait enlevé la victoire.
f56 LE COMTE DE MARTIMPIŒY
Néanmoins, ils avaient montré une telle supériorité numérique qu'il y avait lieu d'étudier de nouveau la aituâtion et de voir si Ton pouvait continuer à risquer un assaut, dont le succès, désormais, paraissait bien douteux.
Une réunion de généraux eut lieu le 7, chez lord Raglan. Martimprey y entendit constater les avantages que les Russes avaient sur nous au point de vue des effectifs et de Tartillerie; on conclut à la nécessité d'attendre, pour l'assaut, de nouveaux renforts en hommes et en canons. C'était, pour nous, le résultat le plus clair de la victoire d'Inkermann. Et, comme on savait que les réponses aux demandes adressées en France exigeaient des mois entiers, on comprit qu'il fallait se résigner à la patience, s'organiser pour les froids de l'hiver et continuer avec courage les pénibles travaux du siège.
A cet égard, depuis le début de l'expédition, Martimprey ne s'était pas abusé. Sa correspondance officielle insistait, notamment, pour réclamer en France des approvisionnements de toute sorte, surtout en effets, indispensables pour supporter un hiver de Russie. Saint-Arnaud et Canrobert, malgré l'espoir prolongé d'une attaque victorieuse, s'étaient rendus à ses raisons et avaient toujours appuyé ses demandes. Les amiraux, partageant ces idées, avaient également exposé leurs besoins à Paris et à Londres.
L'Empereur Napoléon III, frappé de cette situation, s en était occupé lui-même et avait notifié à ses ministres sa volonté de les voir satisfaire sans retard aux rérlamations de la flotte et de l'armée. Tout cela n'empêcha pas notre administration d'être dans l'impossibîlité de le faire avant les mois de février ou de mars.
Au commencement de novembre, le chef d'étatmajor général eut à régler les dispositions relatives au départ du prince Napoléon, qui, malgré sa bravoure
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et atteint de dysenterie, ne put se résigner aux misères d'un siège prolongé, dans la boue, Thumidité, le froid et le mauvais temps.
A partir du mois de novembre i854, Martimprey fit procéder, pour son service, à une installation définitive. Elle compléta le quartier général français, qui fut bientôt composé d'une petite agglomération de baraques et de tentes (i)
Le 1 4 du même mois, il eut à supporter un phénomène météorologique, sorte de trombe, qui fut le prélude du rude* hiver de cette année, bouleversa les camps et laissa dans la mémoire des témoins oculaires un souvenir ineffaçable. D'après le récit du maréchal Ganrobert, son historien, M. Germain Bapst, en a fait une description saisissante.
Au matin, vers cinq heures, le vent s'éleva avec une violence telle que, dans tous les camps, la culbute de l'abri sous lequel on était couché réveilla les dormeurs, qui, en un clin d'œil, furent ensevelis sous ses débris. Leurs petites tentes-abris étaient déchirées et entraînées au loin. Les quelques grandes tentes des généraux ou des état-majors eurent leurs tiges cassées; tout le monde était surpris; on ne savait où l'on était; une neige fondue, épaisse, vous glaçait et empêchait de voir. Par moments, le vent emportait tous les objets et jetait à terre les individus. Là où il y avait un mur, un obstacle, on trouvait acculés et mélangés les objets les plus divers : des armes, des débris de lentes, des marmites, des instruments de musique de cuivre, des tambours, des bottes de foin, des harnais, des bûches, des chaises, des tables; le tout cassé, mouillé. Les malheureux soldats couraient à quatre pattes après leurs effets; impossible d'allumer du feu et de cuisiner. Les officiers tâchaient d'empêcher leurs hommes de se laisser aller au désespoir.
(i) Voir k croquis et la tente du général.
de s'accroupir ou de se blottir derrière un abri d'occasion; ils les forçaient à se remuer....
Des soldats relevèrent trois fois la tente du général Canrobert; plusieurs hommes furent tués en tombant. Les éclairs et le tonnerre faisaient trembler le sol; la grêle alternait avec la neige fondue et les grêlons, gros comme des cailloux, couraient sur le sol en sautillant.... Aux ambulances, ce fut épouvantable. Les plus importantes étaient dans des ravins, recouvertes de bâches et de planches. Ces toitures, mal fixées, se détachèrent et tombèrent sur les patients qui demeuraient au fond. Plusieurs furent tués sous les débris; il y eut de nouvelles blessures....
Au siège, les tranchées se transformèrent en torrents de boue et de grêle et les soldats, encore peu chaudement vêtus et surtout mal chaussés, nagèrent dans cet infect marécage.
Cet ouragan dura jusqu'à la nuit, et, pendant ce temps, les plus vives appréhensions régnaient sur le sort de la flotte; sa destruction pouvait entraîner celle de Tarmée. Heureusement il n'en fut rien. On apprit, le lendemain, que, si plusieurs navires avaient été jetés à la côte, les autres s'en étaient tirés avec des avaries faciles à réparer.
Après ce cyclone, l'hiver commença.
Le mois de décembre fut pluvieux et froid. Dans les camps, dès qu'on eut réparé les désastres de l'ouragan, on s'organisa comme on put contre l'humidité glaciale qui envahissait tout.
A ces souffrances physiques vint s'ajouter, pour le général de Martimprey, un des incidents les plus pénibles de sa carrière. Un matin, en dépouillant le courrier, il trouva un ordre de service qui lui retirait ses fonctions et le nommait commandant d'une brigade d'infanterie. Il était remplacé par le général Trochu, récemment promu. Ce dernier passait de la position de chef de cabinet du général en chef à celle de major général de l'armée.
CAMPAGNE DE CRIBfÉE 15^
Ce fut une surprise d'autant plus désagréable qu'en décidant cette mutation l'autorité supérieure n'avait tenu aucun compte des services rendus par le général depuis le jour de l'embarquement. Elle n'avait même pas un mot de remerciement pour les efforts assidus, le dévouement de chaque jour, les dangers courus et le travail accablant grflce auquel l'armée avait pu, depuis le mois de mars, parer à tout ce qui lui manquait. Quelle que fût la cause de ce brusque changement, le général en fut profondément blessé.
Néanmoins, très maître de lui et sans laisser paraître l'émotion qu'il ressentait, il se contenta, en portant lea dépêches au général Ganrobert, de lui signaler la lettre de servi.ce qui le concernait. Ce dernier en fut aussi surpris que lui. Il garda ce document, rassura son major général, lui prescrivit de continuer son service dont il n'avait qu'à se louer, et répondit de suite, le ii décembre, au ministre de la Guerre, qu'il tenait à conserver le général de Martimprey comme chef d'état-major général et à garder le général Trochu à sa disposition, pour des fonctions qu'il énumérait.
Aucun travail, si ardu et si fatigant qu'il fût, disait-il, ne pouvait déconcerter le général de Martimprey; aucune circonstance pénible ne pouvait atteindre son moral, l'un des plus solides que j'ai jamais rencontrés.
Il a parfaitement organisé son vaste service et je lui ai toujours trouvé la tête libre dans les moments les plus épineux. C'est en un mot un chef d'état-major, très pratique, très sûr et pour rien au monde je ne voudrais le changer.
Quelques jours après, revenant sur ce sujet, il appuya ses premières propositions par une lettre qui lui faisait autant d'honneur qu'à celui qui en était l'objet.
l6o LE COMTE DE MARTIMPRBT
Devant Sébastopol, ai décembre i854.
Au Ministre de la Guerre,
Par le dernier courrier, je vous ai longuement entretenu de l'intérêt que j'attachais à ce que le général de Martimprey fût maintenu dans ses fonctions de chef d'état-major général, k général Trochu restant à ma disposition pour y servir dans les conditions que je vous indiquais et parmi lesquelles je faisais figurer, en dehors du travail dont il est chargé, le commandement éventuel d'une brigade.
La décision prise à ce sujet et que vous m'aviez notifiée ne pouvait manquer de blesser profondément le général de Martimprey qui a naturellement reçu à cette occasion, des personnes qui s'intéressent à sa carrière, des marques de surprise et des demandes d'explication bien faites pour l'émouvoir.
D'un dévouement au devoir qui passe ce que Ton peut dire, d'une grande fermeté de cœur et d'esprit, d'une exactitude rigoureuse dans le maniement des affaires, gardant au milieu des complications les plus grandes une tête toujours libre et un jugement toujours droit, très apte d'ailleurs à suivre pied à pied les détails si multipliés de sa fonction, tel est le général de Martimprey, qu'on doit considérer, au point de vue pratique, comme un chef d'état-major excellent. Il n'a peut-être pas ce côté brillant qui consiste à réunir dans une correspondance soignée les grands faits qui sont comme la représentation de l'existence des armées, qui expliquent et jusrtifient les causes auxquelles sont dus leur affaiblissement comme leur développement moral et matériel. Il y a là, je le reconnais, matière à exercer un •esprit supérieur. Elle consisterait dans ce que l'on peut appeler la philosophie de l'emploi et il est certain qu'elle aboutirait à des exposés plus substantiels et plus satisfaisants pour le ministre de la Guerre que les maigres statistiques que l'Etat-major général a la mission de recueillir, mission fort difficile à elle seule dans les circonstances où l'armée est placée. Je ne sais s'il est possible de trouver un chef d'état-major qui puisse satisfaire ainsi à toutes les •conditions que je viens d'énumérer; ce que je puis affirmer,
CAMPAf;^E DE CRIMÉE l6l
c'est qu'on en trouverait peu qui fussent en état de préparer des opérations d'une complication sans égale, comme par exemple l'embarquement en Crimée du personnel et du matériel de l'armée d'Orient. C'est là, Monsieur le Maréchal, l'une des actions d'éclat de mon chef d'état-major et il en compte plus d'une de ce genre.
En dehors de ces considérations, permettez-moi encore d'appeler votre attention sur la perturbation inévitable qu'entraîne, pour un service très difûcile et très bien monté, un changement de direction dans les circonstances où nous sommes.
En tout, Monsieur le Maréchal, il y a utilité et il y a justice, en ce qui concerne le général de Martimprey, à ne rien changer A l'état de choses existant au commencement de la guerre. Donc récompensez cet officier du dévouement et de rhabilclé avec lesquels il avait préparé ses opérations. Le maréchal de Saint- Arnaud vous avait proposé de le faire commandeur de la Légion d'honneur. Après la bataille de l'Aima, où il avait joué personnellement un rôle très remarqué, il le proposa pour général de division. Il a, depuis, ajouté bien d'autres titres à ceux-là et ils m'ont conduit à renouveJer cette proposition après la bataille d'Inkermann. Vous feriez acte de justice en proposant à Sa Majesté d'y faire droit et en le maintenant dans ses fonctions avec ce grade supérieur que comporte le nombre de nos divisions. Vous guéririez amplement la blessure qu'il vient de recevoir et toute l'armée apprendrait avec plaisir que cet officier général, qui donne à tous l'exemple du dévouement et d'un inébranlable caractère, a reçu un avancement mérité.
Si, accueillant mes instances, vous voulez bien m'autoriser à retenir les deux titres que vous m'avez adressés pour les généraux de Martimprey et Trochu, je vous serai obligé de faire exprimer dans le Moniteur de V Armée que c'est sur ma demande motivée qu'il n'a pas été donné suite au désir qu'avait exprimé le premier d'être appelé à un commandement de troupes, le second restant à ma disposition.
Le général en chef, Canrobert.
l62 LE COMTE DE MARTlBfPRET
La démarche de Canrobert auprès du maréchal Vaillant fit annuler cette mutation. Les choses demeurèrent donc en l'état. Toutefois, cette affaire avait fait naître une gêne entre deux chefs militaires qui étaient faitspour s'entendre. Le général de Martimprey voulut en connaître la cause et s'adressa au lieutenant-colonel du génie Riflault, premier aide de camp du ministre, qui lui répondit aussitôt. La décision qui avait frappé le chef d'état-onaj or général avait causé à Paris une impression pénible; elle n'émanait pas du ministre, mai» de l'Empereur lui-même, qui l'avait prise de sa propre initiative en la motivant sur le retard d'une situation de débarquement et d'un état nominatif de blessés, au moment où Saint- Arnaud mourant avait laissé la direction suprême à son chef d'état-major général. L'Empereur ne se doutait pas qu'il allait blesser un de ses généraux les plus méritants, dont les fonctions avaient pour l'armée une importance exceptionnelle. Dès qu'il l'avait compris, il était revenu sur cette disposition. Le lieutenant-oolonel Riffault l'attribuait à « l'activité absorbante au suprême degré d'un officier de l'étatmajor du général en chef, un de nos amis communs ». Il n'y avait pas de doute, il s'agissait du colonel, plus tard gcnérall Trochu.
L'Empereur le connaissait et, séduit par sa facilité, le considérait comme doué d'une haute capacité. Au moment de la constitution de l'armée d'Orient, il avait été frappé des imperfections de notre système de mobilisation. Le colonel Trochu, alors sous-chef du personnel au ministère de la Guerre, avait proposé un système nouveau analogue à celui qui fut adopté en 1873, quand on forma les corps d'armée. Le projet avait été remis à l'Empereur, qui l'avait lu, annoté favorablement et qui avait conçu une idée avantageuse de son auteur. Puis, sans consulter son ministre ni le commandant en chef, il l'avait, un beau jour, impro-
CAMPAGNE DE CRIMÉE l63
yisé major général. On a vu la conséquence de cette décision. Heureusement, grâce au sentiment élevé qui animait Canrobert, elle fut annulée et Martimprey conserva ses fonctions. Quelques jours plus tard, il reçut, peut-4tre à titre de dédommagement, sa nomination de commandeur de la Légion d'honneur, datée du 29 décembre. Nommé officier du même ordre après la bataille d'Isly, il aurait dû recevoir ce nouveau grade après celle de TAlma. Quoi qu'il en soit, son maintien à son poste fut pour l'armée une heureuse solution.
Après cet incident, il n'y avait plus qu'à s'occuper du siège et des difficultés qui allaient accabler le commandement suprême. L'hiver sévissait, et aucun des objets réclamés si instamment en France depuis l'été précédent n'était encore arrivé. Le soldat manquait de tout, et il fallait constamment exposer à Paris ses besoins en effets, en vivres, en matériel de toute sorte. Les officiers partageaient les misères de leurs hommes. Parfois, il fallut emprunter des provisions à la marine pour alimenter les combattants du siège. Les effets des hommes morts servaient à habiller les vivants; on déterrait les cadavres d'Inkermann pour se vêtir de leurs capotes. L'état-major adressait lettre sur lettre à l'intendance pour remédier à tous ces maux, et n'y parvenait pas.
Au milieu de ces privations, le chef d'état-major général gardait sa force morale, donnant autour de lui l'impression d'un caractère inébranlable. Son esprit énergique, son assiduité au travail étaient pour ses officiers un exemple et un encouragement. Ils en avaient du reste grand besoin. Lorsqu'on relit la correspondance de l'état-major général de l'armée et du cabinet du général en chef depuis l'arrivée de nos troupes en Crimée, on est stupéfait de voir d'un côté l'état délabré des uniformes, des tentes, des chaussures, des vivres, et, de l'autre, l'insuffisance des ressources
l64 LE COMTE DE MARTIMPREY
existant en France, jointe à Timpuissance de notre administration militaire. Heureusement que pour parer à cette déplorable situation nous avions le courage et le dévouement de nos soldats et de nos officiers, spectacle réconfortant qui provoquait Tadmiration de leurs chefs et des alliés. Toutefois, les privations de la troupe augmentèrent cruellement pour elle les rigueurs de J'hivcr. Les efforts du général en chef pour adoucir ses misères lui créèrent une popularité extraordinaire. A ses côtés, son collaborateur intime, le chef d'étalmajor général, partageait ses angoisses, se multipliait pour les calmer et restait pour lui un aide de tous les instants. On a vu comment ce vaillant chef d'armée savait reconnaître les services de Martimprcy, services discrets, inconnus du public, mais hautement appréciés par tous ceux qui rapprochaient.
Le siège se poursuivait ainsi lentement, à travers dos canonnades incessantes, des souffrances prolongées, des difficultés parfois insurmontables.
Cependant, au commencement de Tannée i855, la situation s'améliora.
Les renforts, longtemps attendus, avaient à peu près comblé les vides produits par le feu et les maladies. L'armée anglaise avait retrouvé un effectif convenable. De notre côté, nous avions reçu notre cavalerie et un premier groupe de la gaixle impériale, commandé par le général Mellinet.
Les Russes avaient également réparé leurs pertes, mais ne semblaient pas disposés à entreprendre une opération sérieuse pendant les grands froids, qui étaient devenus très vifs. La température, toujours au-dessous de lo degrés centigrades, descendait parfois beaucoup plus bas. On vivait péniblement, et le jour était parfois si sombre que la nuit semblait durer encore.
On avançait cependant vers le corps de place, tandis
^Vi
CAMPAGNE DE CRIMÉE l65
que Tennemi s'opposait par tous les moyens à nos travaux d'approche. Au développement de nos parallèles et de nos tranchées correspondait celui de l'artillerie. En janvier i855, nous avions i.^oo bouches h feu en batterie. Des deux côtés, le tir assourdissant de 900 pièces résonnait sans cesse, et, sous la trajectoire de leurs obus, nos éclaireurs et nos grand'gardes entretenaient avec l'ennemi une fusillade de tous les instants.
D'immenses nuages de fumée planaient sur la ville, et, au-<Iessous, les détonations des grosses pièces grondaient sans discontinuer. La nuit, les bombes, les obus, les fusées traçaient dans l'air des sillons de feu. Le soi était couvert de débris de fer fondu ou forgé. Et, au milieu du vacarme des batteries, dédaigneux de la mort, qui chaque jour nous enlevait 25 hommes, assiégeants et assiégés vaquaient à leurs occupations avec la tranquillité et souvent avec l'insouciante gaîté des soldats aguerris.
Cependant, au milieu de ces péripéties, on sentait que le siège traînait en longueur. A Paris, l'opinion publique s'en inquiétait et formulait parfois contre le général Canrobert des reproches qu'il était loin de mériter. Il ignorait, d'ailleurs, comme Martimprey, les appréciations dont il était l'objet. Elles étaient si graves que sa position et son autorité en furent ébranlées.
C'était dans l'entourage du ministre de la Guerre que l'opinion lui était le plus défavorable. Déjà, ar mois de décembre, un des aides de camp du maréchal Vaillant, officier supérieur, esprit mesuré, réservé, écrivant à un de ses amis, lui disait <( que le siège, en tant que siège, était mal conduit.... La place était plus forte qu'à notre arrivée sur le plateau de Chersonèse et son armée de défense plus nombreuse que la nôtre.... D'où vient, ajoutait-il, que nos affaires n'avancent pas? » Et, sans hésiter, reflétant les pensées de ses supérieurs.
l66 LE COMTE DE MARTIMPRET
il s'en prenait au général en chef, a vaillant soldat sans doute », mais n'ayant peut-être pas la capacité de commander une grande armée, « ni les reins assez solides pour supporter la responsabilité d'un pareil fardeau ».
Ces appréciations commençaient à se répandre et les correspondances privées les répétaient.
Le gouvernement en venait à comprendre qu'à la guerre l'oubli du bon sens et des principes porte des fruits bien amers. Mais ce qu'il ne voyait pas, c'était que la lenteur reprochée aux chefs de l'armée était la conséquence des fautes commises au début de l'expédition, notamment de l'incurie et de la précipitation des premiers mouvements. Maintenant, la lumière éclatait; la parole était au canon; la victoire était la seule solution possible. Et, cependant, les hautes personnalités du pouvoir, se berçant encore de rêves irréalisables, s'adressaient à la diplomatie pour obtenir une paix qui leur semblait l'unique moyen d'arranger nos affaires.
On songeait aussi à remanier l'armée d'Orient, et, dès la fin de décembre, l'Empereur, sur l'avis du ministre de la Guerre, remplaçait l'organisation division* naire par celle des corps d'armée. Le général Forey, n'ayant pas réussi dans son commandement, était désigné pour rentrer en France. Son corps d'armée était offert au général Pélissier, qui s'empressait d'accepter.
Au milieu de janvier i855, ces changements étaient arrêtés et, un beau jour, le général de Martimprey trouva dans son courrier la nouvelle composition des troupes. Elles étaient réparties en trois groupes : deux corps d'armée et une réserve; Pélissier commandait le premier corps d'armée, Bosquet le deuxième. La réserve restait à la disposition du commandant en chef.
Le 9 février, Pélissier débarquait à Kamiesch et prenait son commandement.
A dater de ce jour, l'armée réorganisée eut la composition suivante :
Commandant en chef : général Canrobert.
Chef d'état-major général : général de brigade de Marlimprey. ^
Commandant de rartillerie : général de division Thiry. Commandant du génie : général de brigade Bizot.
î" CORPS d'armée
Commandant : général de division Pélissier. Chef d'état-major : général de brigade Rivet. Commandant de l'artillerie : général de brigade Lebeuf. Commandant du génie : général de brigade Dalesme.
Le premier corps d'armée comprenait quatre div^- .sions, commandées par les généraux d'Autemarre, Le- -vaillant, Pâté, de Salles : chacune à deux brigades, la première forte de deux régiments d'infanterie et d'un bataillon de chasseurs à pied, la seconde de deux régiments seulement.
Le général de division Morris commandait la division de cavalerie du premier corps, formée à deux brigades.
a* CORPS d'armée
Commandant : général de division Bosquet. Chef d'état-major : général de brigade de Cissey. Commandant de l'artillerie : général Beuret. Commandant du génie : colonel Frossard.
Il était également fort de quatre divisions, sous les ordres des généraux Bouat, Camou, Mayran et Dulac. Elles avaient la même composition que celles du premier corps. Les troupes d'Afrique, zouaves et tirailleurs algériens, en faisaient partie.
Le général de division d'AUonville commandait sa -division de cavalerie, composée de deux brigades.
l68 LE COMTE I>E MARTIMPREY
La réserve générale comprenait une division d'infanierie, sous les ordres du général Brunet, et la brigade d'infanterie de la garde impériale, commandée par le général Uhrich; puis les réserves et les parcs de Tartillerie et du génie.
L'effectif général atteignait 81.006 hommes. L'arrivée du général Pélissier fut pour l'armée entière un sujet de joie et de confiance. Au découragement qui commençait à naître allaient succéder de glorieuses espérances que l'énergie bien connue du commandant du premier corps réveillait dans tous les cœurs.
Pour le général de Martimprey, la désignation de ce grand chef était aussi une satisfaction. Pélissier et lui se connaissaient de longue date, s'estimaient et s'aimaient. Martimprey, comme les autres officiers, comptait beaucoup sur ses talents pour les succès à venir. Il fut heureux d'aller le saluer à son arrivée et lui donner, sur l'état de nos affaires, les renseignements qu'il pouvait désirer.
Peu de jours auparavant, un fait qui ne causa d'abord aucune préoccupation avait placé le commandement en chef dans une situation délicate. L'Empereur avait envoyé en Grimée son premier aide de camp, le général Niel. On devina bientôt qu'il était venu contrôler les opérations. Cette fonction occulte, appuyée sur un droit de correspondance directe avec le souverain, était pour le général en chef et pour son chef d'état-major général un embarras considérable. Tous deux n'en laissèrent rien voir. Mais, bientôt, il en résulta des difficultés qui frappèrent tous les yeux.
Niel avait dirigé récemment avec succès le siège de Bomarsund et jouissait dans le corps du génie d'une réputation méritée. Par suite, sa notoriété pesait sur les décisions du général en chef et du modeste général Bizot, commandant le génie de l'armée. Niel avait le droit d'assister, comme membre délibérant, aux con-
CATVrPAG.NE DE CRIMÉE 169
seils des commandants d'armée et, par une pente naturelle, il en vint à soumettre à Paris des plans et des projets que Canrobert ignorait, mais qu'il ne tarda pas à soupçonner.
Le principe essentiel de Tunité de commandement se trouvait ainsi violé, et, cela, par la volonté même de l'Empereur, qui avait tant d'intérêt à le respecter.
De là des tiraillements et des indécisions qui furent vivement sentis surtout par le chef d'état-major général, dont la nature essentiellement droite aimait la netteté et la précision. Toutefois, discipliné avant tout, il s'efforça de concilier les exigences du service avec celles d'une situation aussi difficile, cherchant surtout à répondre aux désirs du général en chef.
Ce dernier sentait bien qu'un assaut victorieux pouvait seul trancher ces difficultés. Autour de lui, on en parlait souvent, mais on ne le donnait jamais. Au dernier moment, on s'apercevait qu'on n'était pas prêt. Canrobert alors hésitait et tout restait en suspens.
Le 12 janvier et le 2 février, des conférences eurent lieu. On y parla d'une attaque de vive force contre la tour Malakoff. Mais les observations de l'aide de camp de l'Empereur en firent abandonner l'idée; on décida simplement de poursuivre les travaux pour se rapprocher du corps de place. Le général Niel, partisan du système de l'investissement, était opposé à un assaut. Il récrivait à Paris, et ses propositions revenaient à Canrobert sous la forme d'ordres émanés de l'Empereur.
Le général en chef, ainsi contrarié dans ses vues, s'occupait du bien-être du soldat et patientait encore, ce qui n'avançait pas nos affaires.
Les Russes, tenus au courant de nos tiraillements, en profitaient pour étendre leurs ouvrages. En février, leur attitude avait pris un caractère offensif. Ils multi pliaient leurs sorties et, prévoyant notre intention
d'occuper le Mamelon-Vert, en avant de la tour Malakoff, ils y avaient commencé deux redoutes, qui devaient leinr en assurer la possession. Ce fut en vain que, le 23 février, le 2* corps, sur Tordre que lui transmit le chef d'état-major général, essaya de leur enlever cette position. Il se heurta à un ennemi supérieur en nombre, subit un échec et dut battre en retraite, après avoir éprouvé des pertes regrettables. Les Russes achevèrent leurs redoutes, les armèrent, leur donnèrent les noms de Volhynie et Selenghinsk. Pour nous, ce furent désormais les Ouvrages blancs, ainsi nommés à cause du tuf blanchâtre qui les recouvrait.
A partir de ce moment, on abandonna tous projets contre Malakoff. C'était le Mamelon-Vert qu'il fallait reprendre. Le 11 mars, un troisième ouvrage, la redoute Kamtchatka, apparut un matin à nos yeux étonnés. On ne crut pas devoir tenter une nouvelle attaque et l'on se contenta d'ouvrir encore des tranchées.
Ces faits préoccupaient le général en chef, qui voyait reculer indéfiniment l'heure d'une attaque décisive. Martimprey, témoin de ses hésitations, les constatait avec peine, mais ne lui laissait voir, comme à ses subordonnés, qu'une confiance inébranlable dans le résultat final.
Un événement politique vint, à cette époque, occuper les esprits. Le tsar Nicolas I"", le promoteur de la guerre, succomba, le 27 février, aux suites d'un refroidissement. Son successeur, Alexandre II, était animé de sentiments pacifiques, mais la lutte engagée ne pouvait être terminée que les armes à la main. La diplomatie eut beau s'en mêler et ouvrir des confé> rences, la parole resta au canon.
Le 22 mars, il y eut une forte sortie des Russes, qui voulaient détruire notre première pai'allèle contre le Mamelon-Vert. Cette fois, ils échouèrent et furent repoussés.
Sur le front du i*' corps (Pélissier), notre attitude avait aussi changé. La gueire de mines se poursuivait avec acharnement. Notre activité se montrait sur tous les points et l'on commençait à réclamer un bombardement général. Ganrobert, après avoir consulté Martimprey, s'y résolut et le chargea de préparer un ordie à ce sujet. Le 9 avril fut la date adoptée. Au point du jour, par un temps affreux, les alliés ouvrirent un feu d'ensemble de 530 pièces, auquel répondirent immédiatement 998 canons russes de divers calibres. Ce fut un vacarme effroyable, au milieu d'un brouillard humide et froid, que les fumées de l'artillerie épaississaient encore.
De notre côté, on se berçait du vague espoir de voir apparaître sur nos derrières une armée de secours ennemie, que nous espérions vaincre. Mais rien ne parut de ce côté.
Dans la soirée, on put constater les effets du bombardement. Sur le front du i*' corps, une brèche de six mètres avait été ouverte entre deux bastions russes; celui du Mât, ainsi que les ouvrages blancs et le Grand Redan, canonnés par les Anglais, semblaient détruits.
L'état-major général pensait qu'il n'y avait plus qu'à livrer l'assaut. Cette idée circulait dans tous les ran^s. Les Russes eux-mêmes s'en inquiétaient. Mais il fallait pour cela une résolution énergique, dont l'initiative appartenait au commandant en chef seul. Or, les Anglais n'étaient pas prêts; de plus, la décision à prendre était grave et, quoiqu'il y eût avantage à profiter de suite des résultats du bombardement, on tergiversa; finalement, la solution fut ajournée.
Le chef d'état-major général n'eut pas à intervenir dans la question. Il n'eut qu'à attendre les ordres, et, ne les voyant pas venir, il se rendit compte qu'il fallait encore patienter.
Au même moment, l'armée fit une grande perte. Le
général Bizot, commandant du génie, et jusque-là rame du siège, fut tué d'une balle à la tête, en avant de nos ouvrages. On lui fit de grandes funérailles, auxquelles assistèrent tous les généraux. Martimprey y accompagna le général Canrobert, qui prononça sur sa tombe de touchantes paroles.
Ce malheureux événement n'était pas fait pour hâter la solution et rapprocher le jour du grand assaut. Cependant, en face de ses positions, le i* corps, depuis l'arrivée de Pélissier, avait déployé une activité qui avait mis un terme à l'attitude offensive des Russes.
D'autre part, les commandants en chef, influencés par l'opinion générale, cherchaient dans les conseils de guerre une décision qu'ils n'osaient prendre. Dans h: seul mois d'avril, ils tinrent entre eux quatre conférences et chaque fois l'heure de l'assaut fut reculée.
Celte période du siège fut particulièrement pénible pour le général de Martimprey. Homme d'action et de résolution quand il commandait, très net dans ses ordres, il souffrait plus que d'autres des indécisions du commandement suprême. Il sentait d'ailleurs que le général en chef avait une situation difficile qui paralysait ses efforts. Aide de camp de l'Empereur, Canrobert craignait de lui déplaire. Très déférent aux ordres du maréchal Vaillant, dont il reconnaissait la supé riorité, il avait été ennuyé des observations que ce dernier lui avait faites après l'échec du a* corps, le 23 février. Elles avaient augmenté encore sa circonspection. Enfin, les avis de Niel, son collègue auprès de l'Empereur, jouissant comme officier du génie d'une réputation méritée, étaient opposés à l'assaut. « Je vais tâcher, écrivait-il au ministre, de détourner les généraux en chef d'une tentative aussi dangereuse qu'inutile, qui, j'espère, sera abandonnée. » II exprimait les mêmes idées à l'Empereur, qui les adoptait et les renvoyait en Crimée sous une forme impérative.
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Martimprey, mis au courant de ces tiraillements, ne pouvait que les déplorer. Il était dans sa nature de ne donner son avis que si on le lui demandait. Plus d'une fois, il fut navré de voir les ordres de Paris enlever au général en chef sa liberté d'action et compromettre Tentente avec Lord Raglan.
Bientôt, cependant, la nouvelle du débarquement à Gonstantinople d'un corps de réserve destiné à renforcer l'armée vint ranimer les espérances. L'idée d'une prochaine attaque excita de nouveau les courages et Canrobert, partageant l'avis qu'on lui envoyait de France, écrivait à l'Empereur : « Nous attendrons, en harcelant de notre mieux l'ennemi, l'arrivée de l'armée de réserve de Votre Majesté, convaincus, dans ce cas, que de l'action de cette armée dépendra le sort de Sébastopol. » En réalité, c'était un nouvel atermoie ment. Napoléon III expédiait en Crimée des ordres qui augmentaient les incertitudes et prolongeaient la crise. Pour le chef d'état-major général, qui ne comprenait 1(^ devoir que sous la forme d'une soumission absolue aux volontés de son chef, et qui aurait craint, en lui conseillant une action énergique, d'accroître ses embarras, cette situation devenait parfois extrêmement pénible.
Les incidents qui suivirent ne firent que l'aggraver. Il fut informé, dans le courant d'avril, de l'intention de l'Empereur de venir en Crimée prendre le commandement des forces alliées. Il connut aussi les combinaisons qu'il avait adoptées et qui devaient modifier sa position. Appuyées sur des décisions prises de concert par les deux gouvernements de France et d'Angleterre et élaborées par leurs ministres de la Guerre, elles se résumaient ainsi :
i" Prendre des mesures pour assurer la sécurité du matériel de siège et tenir les tranchées avec une armée de 60.000 hommes;
2^ Le reste des troupes alliées devait agir contre Tarmée russe de secours, la battre, puis compléter Tinvestissement;
3^ Dans ce but, on formait trois armées, dont deux d'opérations, savoir :
k^ Une armée de siège forte de 60.000 hommes, dont So.ooo Français et So.ooo Turcs, sous les ordres de Canrobert;
5"* Une première armée d'opérations, comptant 55.000 hommes, dont 25.000 Anglais, i5.ooo Sardes, 5.000 Français et 10.000 Turcs, commandée par Lord Raglan;
6*" Une deuxième armée d'opérations, commandée par l'Empereur ou par un général français à désigner» forte de 70.000 Français, dont 45.ooo de l'armée de Grimée et 25.000 de celle de réserve rassemblée à Constantinople;
7** Quant au plan d'opérations, on ne décidait rien pour le moment;
8^ On devait donner des ordres en conséquence aux commandants des forces alliées, rassembler le plus tôt possible devant Sébastopol les contingents français et anglais, envoyer l'armée sarde à Balaklava et conserver, dans la mer Noire, tous les bâtiments de transport.
Ces résolutions, qui manquaient de simplicité, de cohésion, d'unité de commandement et surtout de plan d'opérations, avaient été arrêtées le 21 avril. D'habitude, la composition des armées et la répartition des forces sont une conséquence du plan d'opérations. Ici, c'était tout le contraire.
Si cette combinaison s'était réalisée, le général de Martimprey serait resté à l'armée de siège avec Ganrobert. Sa position en aurait été diminuée et l'Empereur aurait pris, sans doute, un major général pour diriger
les trois années. Heureusement^ il n'en fut rien, et cet ensemble de vues resta à Tétat de lettre morte.
Un attentat, commis le a8 avril par un Italien sur l'Empereur, changea le cours des idées. Le souverain renonça à partir et envoya à Ganrobert les résolutions arrêtées, avec Tordre de s'y conformer. Mais quand elles arrivèrent en Grimée, les circonstances n'étaient plus les mêmes. La date de l'assaut avait été retardée pour attendre le corps de réserve de Gonstantinople. Puis, pour dédommager Lord Raglan du rejet de ses demandes au sujet de l'assaut, l'expédition de Kertch, à laquelle il tenait par-dessus tout, avait été décidée.
Après avoir discuté avec Martimprey les moyens d'exécution, l'effectif et la qualité des troupes à désigner, Ganrobert chargea la division d'Autemarre de rexpédition. Le chef d'état-major général transmit ses ordres au i*' corps et à la marine. Le 3 mai, le corps expéditionnaire s'embarqua pour la mer d'Azof . Le lendemain, un télégrapime de Paris ordonnait l'envoi de la flotte entière à Gonstahtinople pour en ramener le corps de réserve, et Ganrobert crut devoir rappeler les troupes qui étaient parties.
L'état-major général sentit vivement les effets de ce contre-ordre. Une opération de cette importance, une fois commencée, ne pouvait être arrêtée sans de graves inconvénients. Le général en chef le comprit plus tard et, sur le moment, il en fut très ennuyé. Ghez son collègue, Lord Raglan, ce fut un froissement qui devait tout gâter. Les rapports devinrent immédiatement très tendus. Le prestige et l'autorité du général en chef se trouvaient atteints par cette regrettable mesure.
Au même moment, comme pour grandir le chef militaire qui avait toute la confiance de l'Empereur, le général Niel fut nommé commandant du génie de l'armée, à la place du général Bizot. Ganrobert se trouvait pris entre les plans de l'Empereur, ceux de
Niel, qui l'inspirait, et ceux des Anglais, qui en différaient essentiellement.
Pour Martimprey, c'étaient des difficultés insurmontables. Il en fut attristé pour son commandant en chef, auquel il était sincèrement attaché. Dans les hautes sphères de l'armée, on commença à se plaindre. I>ans l'entourage de Pélissier, on trouvait que « la défense des Russes était plus intelligente et au moins aussi énergique que nos attaques; on estimait qu'une volonté forte manquait à la tête de l'armée et qu'il y avait quelque chose de chimérique dans les idées des hommes chargés de la direction suprême w. Du reste, le chef du i" corps, qui n'admettait pas d'hésitations dans le commandement, adressa, le 5 mai, au général Can robert un projet d'opérations actives basé sur la conquête à n'importe quel prix du Mamelon-Vert et des hauteurs du Carénage.
Le général en chef, les bras liés par les ordres du souverain, ne put en tenir compte, quoique son désir personnel le portât vers une action vigoureuse. Tandis qu'il pensait à cette proposition, un nouvel aide de camp de l'Empereur, le chef d'escadron d'artillerie Favé, débarqua à Kamiesch. Il venait insister sur la répartition des forces en trois armées et sur leur affectation à des opérations nouvelles.
La première armée, forte de 60.000 hommes, sous Pélissier, était chargée des travaux du siège; la seconde, de 55.000 hommes, sous Lord Raglan, devait menacer les communications des Russes sur Simféropol, en restant liée à l'armée de siège; la troisième, de 60.000 hommes, sous Canrobert, devait marcher sur Simféropol par Alouschta.
Le chef d'état-major général ne put recevoir communication de ce nouveau plan de campagne sans en être affecté. Il y voyait une division de nos forces et une complication d'efforts qui étaient une cause de fai-
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blesse; à ses yeux, Tuniié de commandement était remplacée par l'autorité de trois commandants en chef, dont l*un, lord Raglan, appartenait à une nation étrangère; en outre, les trois armées, composées d'éléments disparates, devaient manquer de cohésion. Enfin, l'embarras que ces derniers projets suscitaient au général en chef frappait ses regards et lui montrait combien le succès, dans ces conditions, devenait aléatoire, sinon impossible.
Rien n'avait encore transpiré des hésitations du commandement suprême et l'aspect de l'armée inspirait à ceux qui la visitaient une confiance absolue. Le chef d'état-major général eut de nouveau l'occasion de le constater dans une visite que lui fit le commandant Favé. « Il est, dit-il dans sa correspondance, comme tous ceux qui viennent, émerveillé de l'attitude si ferme, si calme de cette magnifique armée et du soldat au général; chacun y fait son devoir, simplement, sans s'apercevoir qu'il fait quelque chose de méritoire. Les soldats surtout sont admirables à cet égard. Vous les rencontrez blessés? Vous les questionnez; ils vous répondent : ça n'est rien, c'est une bombe qui m'a fait telle blessure, ou c'est quelque autre accident. Ils n'ont pas l'air de se douter d'un mérite, trop fréquent, d'ailleurs, dans les occasions de se montrer, etc. »
Comme le général de Martimprey l'avait prévu, l'exposé du nouveau plan de campagne amena de nombreuses conférences, dans lesquelles l'entente fut impossible. Elle semblait brisée à tout jamais. Lord Raglan, irrité de l'abandon de l'expédition de Kertch, ne montrait plus aucun esprit de conciliation. On finit cependant par adopter une conclusion bizarre: le corps chargé du siège devait être anglais et français; celui de la marche sur Simféropol, français et turc.
Après cet accouplement des troupes alliées, quand on en vint à l'exécution, les Anglais firent des objec-
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lions qui arrêtèrent toute initiative. Martimprey vit alors que la patience de Ganrobert était à bout et qu'il désespérait d'arriver à un résultat.
Un nouvel in€ident, plus pénible encore, acheva de le dégoûter du commandement. En faisant causer le général Favé, il sut que l'Empereur lui avait adressé récemment une lettre de reproches tellement vive que le ministre de la Guerre avait craint de pousser ainsi Ganrobert à un acte de désespoir (i). Sur cette observation, l'Empereur avait déchiré sa lettre, mais le fait avait été connu et Ganrobert en avait éprouvé une émotion profonde. Martimprey a dit depuis « qu'après avoir reçu ces confidences le général en chef eut un moment l'idée de se faire tuer ». Il se rendit un matin dans un boyau de tranchée à peu près découvert, où son chapeau à plumes blanches devait le signaler ^ l'attention des tireurs russes. Ses officiers, devinant sou intention, l'avaient retenu et forcé de se dissimuler derrière un parapet (i).
Dès lors, l'idée de donner sa démission se fixa dans son esprit. Martimprey, témoin de ses préoccupations, en fut très inquiet, et, lorsqu'il le vit, le i3 mai, appe- 1er le général Pélissier pour avoir avec lui un entretien prolongé, il ne douta plus de l'imminence d'une crise. Autour du général en chef, l'impression était la même, et quand on vit cet entretien se renouveler deux jours de suite, chacun se confirma dans l'idée d'un prochain changement.
Bientôt, Martimprey fut prévenu par Ganrobert luimême qu'il avait envoyé sa démission à Paris, remis le commandement en chef au général Pélissier et demandé à être simplement replacé à la tête de son ancienne division. Puis, le 18, le chef d'état-major général fut invité à mettre à l'ordre de l'armée la mutation -qui venait de s'opérer.
(i) Le Maréchal Canroberit par Germain Bapst.