DEUXIÈME PARTIE Commandement du général Pélissier
Réorganisation de l'armée. — Projets du général en chef. — Expédition de Kertch. — Offensive de Tarmée. — Occupation de la Tchemaîa. — Prise du Mamelon-Vert. — Martimprey général de division. — Ëchec du i8 juin. — Bataille de Traktir. — Prise de Sébastopol. — Projets de campagne d*automne. — Notes de Martimprey. — Son congé en France. — Retour en -Grimée. — Rapatriement. — Dernier départ. — Arrivée en France.
Dans sa correspondance, le général de Martimprey a raconté la démission de Canrobert et exprimé, à la date du 20 mai, les impressions qu'il en a ressenties.
La journée d'hier a. été fort remplie. A midi et demi, le général Canrobert a remis, en présence de ses généraux de division, le commandement entre les mains du général Pélissier. Il a motivé cette détermination, sur le contreordre de Kertch, qui aurait gravement contrarié les Anglais. La vérité est qu'à la suite des longues difficultés de notre situation vis-à-vis de cette place (i), il s'est senti fatigué, que le commandement en chef lui a paru trop lourd. Il était devenu d'une incertitude continuelle dans ses projets. Les instructions de l'Empereur aggravaient encore cet état d'esprit. Il a fait acte d'un grand cœur, en faisant aux intérêts de son armée et de son pays un tel sacrifice qui atteint sa vie militaire tout entière, en donnant la mesure de sa puissance d'aptitude aux hauts emplois. C'est une abdication. L'histoire de nos armées ne présente pas d'exemple d'une
(i) Sébastopol.
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pareille détermination, surtout quand elle est prise en face de la plus belle armée que les épreuves de toute sorte aient formée. Celle-ci aimait son général qui en avait été très soigneux, et qui même, dans cette partie si importante du commandement, avait poussé les soins jusqu'à la recherche. On se demande si le général en chef, qui était, autant qu'il le pouvait, au milieu des troupes les plus avancées, qui faisait aux tranchées de longues séances, sans utilité réelle, car son courage était trop bien connu, n'a pas eu le désir d'y recevoir une blessure ou la mort. Je l'ai accompagné le plus souvent, et j'avais complètement cessé d'emmener avec moi aucun de mes officiers, parce que je me serais reproché un accident qui leur serait arrivé, là où le bien du service n'avait pas à y gagner, etc....
La nomination de Pélissier était un événement d'une importance telte que l'Europe entière s'en émut. En Russie, ce fut de l'inquiétude; en Prusse et en Autriche, une approbation entière; en Angleterre, de l'enthousiasme; en France, un sentiment général de satisfaction. Tel était l'ascendant qu'exerçait partout la réputation d'énergie du nouveau général en chef. Dans l'armée d'Orient, une confiance sans bornes fut désormais le mot d'ordre.
C'était encore le général de Martimprey qui était le plus touché par ce changement. Au point de vue des Sympathies personnelles, il perdait un ami pour en retrouver un autre, dont il appréciait hautement les capacités et dont il possédait toute l'estime.
Pour le service, il ne pouvait qu'y gagner. Gomme on l'a vu, Pélissier et lui se connaissaient depuis longtemps, et leurs campagnes dans la province d'Oran avaient créé entre eux des liens d'amitié qui devaient faciliter leurs rapports. Le nouveau général en chef était un homme de devoir, toujours prêt à apprécier les officiers appliqués à leur tâche. Tous deux s'étaient vus de près dans des moments difficiles. Pélissier avait besoin d'un chef d'état-major sûr, honnête, conscien-
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cieux, actif et laborieux, expérimenté, sachant bien rédiger, connaissant les besoins de l'armée, à Tabri des intrigues et capable d'inspirer confiance à tous ses subordonnés. Martimprey lui offrait tout cela. Il le considérait déjà comme le meilleur chef d'état-major général de l'armée. H savait la part qu'il avait prise aux premiers embarquements, à la composition de l'armée, à ses divers mouvements, à ses opérations. Il avait vu le maréchal Saint-Arnaud et le général Canrobert lui témoigner la plus entière confiance. Aucun général ne pouvait mieux lui convenir. Ils furent de suite d'accord.
De son côté, Martimprey connaissait parfaitement les hautes qualités et aussi les défauts ' de son nouveau commandant en chef. Il savait qu'avec du calme, de la déférence et une grande activité de travail il pourrait le satisfaire et éviter les bourrades habituelles dont il gratifiait parfois ses meilleurs amis. Il devint donc volontiers son major général. Leurs rapports furent parfaits; ils établirent entre eux une affection qui ne devait jamais se démentir. Du reste, les qualités d'initiative et d'énergie du général Pélissier étaient faites pour simplifier le service, et, sous ce rapport, Martimprey, tout en regrettant Canrobert, ne pouvait que se féliciter du changement.
A cette époque, il jouissait en Crimée d'une estime que Canroibert exprima plus tard par cette appréciation :
Au premier rang des hommes de cœur qui donnèrent toujours Texempile du devoir, il faut citer Tinfatigable général de Martimprey (i).
Après avoir été le témoin et pour ainsi dire le confident de ce grand événement, Martimprey se remit au
(i) Le Maréchal Canroheri, par Gennain Bapat.
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travail avec une nouvelle ardeur. Il fut heureux de voir que partout la démission du général Ganrobert était regardée comme un acte de grande abnégation person nelle et qu'il ne resterait bientôt d'autre souvenir de son commandement qu'une immense popularité, bien justifiée, d'ailleurs, par sa sollicitude pour le soldat.
D'autre part, il eut l'occasion de constater que son nouveau chef ne se faisait pas d'illusions sur les difficultés qui l'attendaient, qu'elles excitaient son énergie et qu'à tout prix il était résolu à les vaincre. C'était pour lui comme pour ses officiers un sujet de joie et d'espérance.
Le premier acte du nouveau commandant en chef fut de voir lord Raglan et de se concerter avec lui sur tous les sujets de dissentiments existant entre les deux armées. L'accord fut facile et redevint parfait.
L'entente avec les Anglais était, aux yeux de Pélissier, la première condition du succès. Ceci fait, il s'agissait d'éclaircir une situation profondément troublée. Les indécisions de son prédécesseur, ses dissentiments avec les chefs des armées alliées, les tiraillements produits par les ordres de Paris avaient transpiré. La lenteur de nos progrès devant Sébastopoi, la fréquence des conseils tenus par les généraux en chef, survenant au milieu de ces inquiétudes, avaient fait naître le découragement. Marti mprey était le premier à en convenir. Il importait de rasséréner les esprits. Imbu de cette idée et sans consulter son entourage, avec la netteté de jugement qui le caractérisait, Pélissier écrivit au général Bosquet, son premier subordonné, une lettre confidentielle, restée historique, dans laquelle il exposait son plan de campagne, qui se résumait ainsi :
i' i^^onquerir h sukI dp la place;
a^ Onciiper les vallées de Baïdar et de la Tchernaïa;
y Rt^i^oonaîtio le haut pays pour préparer une
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action extérieure; en même temps, reconstituer Tarmée, prendre Kertch et lénikalé, deux postes de ravitaillement de l'armée russe.
Cette lettre remarquable, qui a été maintes fois reproduite, fut communiquée à Martimprey et devint pour lui le programme de sa ligne de conduite. Elle excluait toute hésitation et précisait le but à atteindre. Le chef d'état-major général savait maintenant que son activité et sa puissance de travail auraient journellement l'occasion de s'affirmer.
Il dut d'abord, le 19 mai, notifier aux généraux et aux amiraux la nouvelle composition de l'armée. Elle comprenait trois corps d'armée : le i", commandé par le général de Salles, comptait quatre divisions d'infanterie, d'Autemarre, Levaillant, Pâté, Bouat, et la division de cavalerie Morris;
Le a*, commandé par le général Bosquet, comptait cinq divisions d'infanterie, Canrobert, Camou, Mayran, Dulac, Brunet et la division de cavalerie d'Allonville;
Le 3*, corps de réserve, commandé par le général Regnault de Saint-Jean-d'Angély, comptait deux divisions d'infanterie, Herbillon, d'Aurelle de Paladines; une division d'infanterie de la Garde impériale, Mellinet, et une brigade de cavalerie, Forton.
Ce dernier corps avait été formé avec les troupes venues de Gonstantinople.
L'ensemble de ces forces s'élevait à 120.000 hommes, dont 100.000 disponibles, 8.700 chevaux de selle et 12.000 de bât ou mulets.
A partir de ce moment, l'activité de l'état-major général ne se ralentit plus jusqu'à la fin du siège, et le seul énoncé des dates des principaux événements suffit pour donner une idée des occupations et de la responsabilité de son chef.
Le ig mai furent expédiés l'ordre relatif à la nou-
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velle composition de l'armée et Tordre général par lequel Pélissier, annonçant aux troupes sa prise de commandement, faisait un éloge remarquable de son prédécesseur.
L'expédition de Kertch fut reprise et commencée immédiatement.
Le 20, fut adressée au général Bosquet la lettre citée plus haut, qui c>ontenait tout le plan de campagne du nouveau général en chef. Martimprey fut mis au courant du mécontentement irrité qu'elle produisit chez le général Niel et de la façon dont le général Péliasier comptait s'affranchir des observations qui pourraient en résulter. Il connaissait assez son nouveau chef pour savoir que ce résultat serait vite obteïiu.
Deux jours après, le 2a mai, le chef d'état-major général fît préparer un ordre d'attaque pour le i" corps d'armée. Sur le front de ce corps, les Russes avaient reconstruit un ouvrage fortifié entre la lunette Bielkine et la baie de la Quarantaine. Pélissîer ordonna de l'enlever. Il en résulta, dans la nuit du 22, un violent combat, qui resta indécis. Le lendemain 23, Martimprey transmit au i** corps l'ordre de le renouveler jusqu'à ce que le succès s'ensuive. Le 23 au soir, la lutte fut reprise avec des forces supérieures; elle fut acharnée. Mais nous savions qu'il fallait vaincre. On arracha l'ouvrage aux Russes et on le retourna contre eux.
Ces deux combats avaient été meurtriers; mais, quels que fussent nos sacrifices, nous étions vainqueurs; c'était l'important. Et, dans les deux armées, chacun comprit que désormais le siège était entré dans une phase nouvelle. Pour nous, c'était la confiance et l'espoir de vaincre; pour l'ennemi, ce fut l'inquiétude et l'appréhension de la défaite.
Aussitôt après, le chef d'état-major général fut invité à préparer un ordre de mouvement pour l'occupation
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des vallées de Baïdar et de la Tchernaïa. Il se mit au travail, le présenta au général en chef, qui l'approuva, et l'expédia aux troupes. Cette opération eut lieu le 25 mai.
Après une marche de nuit, deux divisions d'infanterie, deux de cavalerie et la brigade de cavalerie de la Garde, soutenues par cinq batteries à cheval, descendirent dans la Tchernaïa, s'élevèrent sur la rive droite, attaquèrent les Russes à Tchorgoun, les rejetèrent vers le nord et s'établirent sur les monts Fédioukine, qui connnandaient la vallée et le pont de Traktir. Désormais, la Tchernaïa était dans nos mains; nos camps pouvaient s'étendre à l'aise et leur sécurité était assurée.
Pendant ce temps, l'expédition de Kertch réussissait, et, le 27 mai, le général en chef télégraphiait au ministre de la guerre : « Succès complet à Kertch et à lénikalé. »
Un brillant ordre général compléta ces faits de guerre, le 28, en montrant aux troupes de quels exploits elles étaient capables. Désormais, tout le monde était fixé. Martimprey, délivré des inquiétudes qu'il ressentait naguère, heureux de la tournure que nos affaires avaient prise, ne pouvait s'empêcher de constater les résultats obtenus depuis le i3 : l'entente avec les Anglais rétablie, les Russes vaincus et refoulés sur le front du 1" corps d'armée, la vallée de la Tchernaïa occupée, l'armée de siège couverte du côté de l'armée de secours russe, la prise de Kertch et de lénikalé, tout cela s'était accompli en douze jours, malgré les ordres contraires venus de Paris, et avait rendu aux assiégeants leur hardiesse habituelle.
Le général en chef, content de ces résultats, appréciait mieux que personne l'active collaboration du chef d'état-major général et la part qui lui revenait dans ces changements. Voulant lui témoigner sa satisfaction, il
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adressa, le 2 juin, au ministre de la Guerre, la lettre suivante, dont il eut soin de lui donner connaissance :
M. le Maréchal, à tous les regrets que m'a causés la mort du bon et brave général Bizot, s'est ajouté pour moi le chagrin qu'il ait succombé avant de connaître sa promotion au grade de général de division. Ce grade lui était depuis longtemps décerné par toute l'armée et, en le proposant au choix de l'Empereur, vous répondiez au vœu unanime des soldats.
Dans l'estime de tous, un nom était associé à celui de ce digne général, c'est celui du général de Martimprey, du chef de l'état-major général. Chacun se rappelle le rôle éminent qu'il a rempli dans toutes les circonstances critiques; chacun lui reporte avec reconnaissance une grande partie de la gloire acquise et de la conservation de cette belle armée. Pendant que ses camarades plus heureux, Bouat, Mayran, d'Allonville, recevaient la récompense de leurs services, le général de Martimprey a dû attendre et il attend toujours avec cette modestie qui rehausse encore le prix de ses solides qualités. Je ne fais que remplir un devoir d'équité, M. le Maréchal, en appelant votre attention sur une situation qui, en se prolongeant, prendrait une teinte fâcheuse, aux yeux de tous ceux qui ont apprécié le général de Martimprey. Il est d'ailleurs dans l'intérêt du service qu'une armée de 100.000 hommes et de onze divisions, plus la garde, ait pour chef d'état-major général un général de division. Oui, il est indispensable, dans une foule de cas, qu'il soit l'égal des généraux divisionnaires, le supérieur des chefs d'état-major des corps d'armée. Je regrette d'autant plus que le général de Martimprey n'ait pas encore reçu cette troisième étoile dont il est si digne, que le général Rivet, dont vous appréciez le mérite et qui dirige fort bien l'état-major du i" corps, a présidé à plusieurs actes de guerre et en est fort digne également. Je voudrais aussi le voir avancer. Toutefois, quelle que soit son ancienneté, quels que soient ses titres, quel que soit mon désir en sa faveur, il doit céder le pas au général de Martimprey, dont il est
oiseux du reste que je développe plus longtemps le mérite si connu et les capacités, etc..
Le général en chef,
A. PéLISSIBR.
Le général de Martimprey, très touché de cet acte ■de bienveillance, en exprima ses remerciements au général en chef. Ses rapports avec lui étaient d'une grande cordialité. Heureux de cette situation, il en parla, à cette époque, dans ses lettres privées, en des termes qui méritent d'être connus.
Hier eoir (27 mai), il y a eu réunion des généraux en chef chez lord Raglan pour un projet d'étudier la droite de notre ligne de bataille jusqu'à Baïdar. Le général Pélissier m'emmène toujours à ces réunions. Il est très content de ses succès de début qui en amèneront d'autres sans aucun doute; et, hier matin, après mon rapport, il me dit : « Martimprey, il faut que nous soyons les deux premiers de cette époque militaire qui, depuis le P' Empire, ne s'était plus produite : moi, comme général en chef; vous, comme chef d'état-major d'armée. » — Pour moi, c'est beaucoup trop. — Pour lui, j'espère qu'il en sera selon ses vœux.
Il est beaucoup plus calme que je ne l'ai jamais vu. Il me traite avec beaucoup d'affection et de bienveillance et a une grande confiance en moi. Tout marche avec un rapport de ro minutes, le matin, de 5 minutes, le soir, quand il y en a. H signe sans lire les 4 ou 5 dépêches que je lui présente, à moins que je ne le prie d'y porter son attention.
Dans une situation si favorable, il n'y avait plus qu'à songer à l'assaut. Dès le 2 juin, Martimprey fut prévenu par le général en chef qu'il comptait le donner dans quatre ou cinq jours, et en prépara l'exécution. Pélissier lui précisa l'opération : il voulait s'emparer, par une attaque de vive force, des ouvrages russes du Carénage, du Mamelon- V^rt et de la «arrière située en avant du grand redan. Conformément à ses indica-
l88 LE COMTE nE MARTIMPRBY
lions, le chef d'état-major général prescrivit aux troupes de commencer, dans l'après-midi du 6 juin, un bombardement général contre la place, de le continuer de jour et de nuit jusqu'au 7 à 6 heures et demie du soir. Il leur, transmit ensuite les ordres en vertu desquels l'assaut devait d'abord être donné aux ouvrages blanos, puis au Mamelon-Vert, pendant que, sur la gauche, les Anglais procéderaient à l'attaque de l'ouvrage russe des carrières.
Quatre divisions d'infanterie du 2* corps, désignées pour l'attaque principale, devaient prendre leurs positions à 4 heures et demie du soir, le 7. Deux d'entre elles étaient chargées de l'attaque du plateau du Carénage; les deux autres, de l'attaque du centre; une division turque concourait à l'opération en qualité de réserve et devait prendre position sur les hauteurs d'Inkermann.
Les ordres, donnés avec une précision extrême, furent exécutés de même.
A 6 heures et demie du soir, Martimprey accompagna le général en chef, avec son état-major général, an retranchement situé en avant de la redoute Victoria, et, sur son avis, donna l'ordre de faire partir les trois fusées, signal de l'attaque. L'opération s'exécuta avec une vigueur et un ensemble qui témoignaient en faveur des ordres donnés. I^s ouvrages blancs des 22 et 27 février furent d'abord brillamment enlevés sur la droite, du côté du Carénage. Puis l'ouvrage du Mamelon-Vert fut emporté d'assaut par le colonel de Brandon, du 5o', qui tomba sous la mitraille ennemie après avoir planté son aigle sur la redoute. L'ennemi se défendit vaillamment; le combat dura jusqu'au soir, et, vers 7 heures et demie, nous fûmes définitivement raaîtfres du Mameilon-Vert. Nos soldats l'occupèrent triomphalement aux cris enthousiastes de Vive VEmpereur!
L'effet moral produit par cette victoire fut considérable. Martimprey, aussi fier de ce beau succès que le général en chef, eut l'occasion de le constater dans les jours qui suivirent. Nous avions enlevé aux Busses leur première ligne de défense et ils avaient été stupéfaits de voir qu'un seul combat et une nuit de travaux de tranchées avaient suffi pour obtenir un pareil résultat. Nous avions gagné 4oo mètres sur le corps de place. Enfin, dans Tesprit de tous, assiégeants et assiégés, le nouveau commandant en chef avait imprimé la marque de son énergie. La confiance des Busses en était ébranlée; la nôtre surexcitée au delà de toute expression.
Sur un point cependant de l'attaque du 7, les prescriptions du général en chef avaient été transgressées. Suivant son ordre, Martimprey avait recommandé de s'en tenir à une solide occupation des ouvrages conquis et de ne pas pousser les attaques plus loin. Mais, entraîné par son ardeur, le général de division Mayran, après avoir enlevé les ouvrages blancs, s'était lancé à la poursuite des Busses, s'était heurté à de puissantes réserves, avait été arrêté, puis ramené, en perdant un grand nombre d'hommes et un canon. C'était une de ces fautes que le général en chef ne pardonnait pas.
Le lendemain 8 juin, il convoqua à son quartier général les généraux qui avaient pris part aux combats de la veille. Martimprey y fut témoin des félicitations qu'il leur adressa et aussi des reproches sévères qu'il fit au général Mayran pour avoir enfreint ses instructions et avoir exécuté contre l'ennemi une poursuite inconsidérée. Il vit cet infortuné général se retirer les larmes aux yeux et la mort dans l'âme. C'était un pénible spectacle, auquel malheureusement on ne pouvait remédiei*. Le même jour, l'état-major général expédia aux troupes le bel ordre général par lequel Pélissîer célébrait leur victoire.
igO LE COMTE DE BCARTIMPREY
Quelque temps après, Martimprey fut également témoin d'un incident qui fit éclater entre le général en chef et Bosquet une brouille définitive. Il savait que depuis longtemps le premier n'aimait pas son suboi^ donné. Pélissier, tout en reconnaissant les grandes qualités militaires du commandant du a* corps, trouvait que ses actes avaient souvent pour but de se faire valoir. C'était un genre de défaut qu'il n'admettait chez personne. Cette fois, Bosquet avait conservé pour son usage personnel un plan de Malakoff trouvé sur un officier russe tué le 7 juin. Pélissier le réclama sur un ton de commandement qui froissa son subordonné. Celui^i, s'en étant plaint, reçut une de ces admonestations que seul le général en chef savait faire et qui mit un terme à l'incident. Désormais ces deux généraux restèrent brouillés.
Ce fait n'étonna pas Martimprey. Il savait que Bosquet s'était mis dans son tort et il était le premier à comprendre, au point de vue militaire, le langage énergique de son chef. Ce dernier eut, à ce moment, des difficultés assez graves suscitées par les ordres venus de Paris. Il les surmonta, non sans peine, grâce à son habileté, à sa persévérance et à cette volonté indomptable qui en faisait un «i grand général. Martimprey fut tenu au courant des incidents soulevés par les lettres ou les télégrammes de l'Empereur. I! ne put qu'approuver son général, dont il admirait la supériorité, et n'eut pas à s'immiscer dans ses réponses, que Pélissier, très maître de sa pensée, tenait à faire lui-même.
Ce fut à cette époque que le chef d'état-major gêné rai reçut son grade de général de division, daté du II juin. Cette nomination était le résultat de la proposition faite par le maréchal de Saint-Arnaud après la bataille de l'Aima, renouvelée par Canrobert au
mois de décembre i854, par Pélissier le 2 juin et enfin de la victoire du 7 juin.
Martimprey obtenait cet avancement à 47 ans. Désormais, sa situation et sa notoriété lui permettaient d'aspirer à une dignité plus élevée encore. Pour ses fonctions, ce nouveau grade avait divers avantages. Il devenait l'égal des commandants de divisions et de corps d'armée, ce qui lui donnait, pour la transmission des ordres, une autorité nécessaire à la bonne exécution du service.
Son avancement ne surprit personne et fut approuvé partout. Les nombreuses lettres de félicitations qu'il reçut à cette occasion lui en apportèrent la preuve. L'une d'elles lui fut particulièrement sensible. C'était celle du général Canrobert, auquel il avait cru devoir communiquer le premier la bonne nouvelle.
Devant Sébastopol, la juin i855.
^ Mon cher GamaradCi
Je ne saurais trop vous remercier de Taimable empressement que vous avez mis à m 'annoncer Theureuse nouvelle de votre nomination au grade de général de division. Personne n'y applaudira de meilleur cœur que moi qui ai pu apprécier tous les titres que vous aviez depuis longtemps à cette tardive rémunération de vos nobles et si utiles services.
Merci de nouveau, mon cher de Martimprey, et tout à vous de cœur.
Général Canrobert.
Parmi les autres lettres, il en est une qui donne la note exacte des rapports qui existaient entre Martimprey et le général en chef. C'était celle de son ami, le général de Crény, que sa mauvaise santé avait forcé -de quitter l'armée.
Saint-Quentin, le x8 juin <i855.
Mon cher de Martîmprey,
J'ai lu dans les journaux d'hier votre nomination au grade de général de division. Borel me dit tenir de vousmême que vos fonctions près du nouveau général en chef sont pour le moins aussi agréables que près de l'ancien . Recevez donc doublement mes félicitations. Tout cela me paraît fort naturel; comment le général Pélissier se serait-il départi, vis-à-vis de vous, de son ancienne affection P.. . Comment, ancien chef d'état-major général, ne vous eût-il pas donné la plénitude de vos attributions?... quoi qu'il en soit, je suis tout heureux de savoir le fait d'accord avec le raisonnement, ayant éprouvé par ma propre expérience auprès du maréchal Bugeaud que, malgré sa haute bienveillance, j'aurais mieux tenu mon emploi ailleurs....
J'ai vu le nom de Borel cité dans l'ordre du jour.... Tant d'occasions vont se présenter dans les terribles affaires qui sont imminentes qu'il surmontera, j'espère, sa mauvaise fortune... si seulement la vie est sauvep C'est ce que je commence par souhaiter à tous ceux dont le souvenir m'occupe plus spécialement. Car le péril sera pour tout le monde dans les graves affaires qui se préparent.
Nous savons par le télégraphe électrique l'affaire du 7 juin à la droite. Nous attendons avec anxiété les détails, les noms et la suite?... Les succès passés sont d'un favorable augure pour l'avenir.... Mais à quel prix*? Le public l'oubliera vite, ce que je ne puis faire, ayant des amis comme Borel et vous dans les rangs? et tant d'autres bons camarades..;.
Saluez de ma part votre général en chef; c'est de meilleur cœur encore depuis que je vous sais si bien avec lui.
Vous allez faire ensemble de grandes choses, et je m'en réjouirai du fond de l'âme. Adieu, ma santé ne se rétablit pas....
Général de Crény.
Le 23 juin, le général Desvaux félicita aussi Martimprey de sa nomination et lui exprima « la grande joie
que lui causait cette juste récompense, à laquelle applaudit toute Farinée d'Afrique, qui a pour lui tant d'estime et d'affection.... Vous faites, depuis le commencement de la campagne, un rude métier, etc.... Vous avez trop de travail; ne me répondez pas, etc. »
Ce fut pour le général de Martimprey une époque heureuse. Son succès personnel s'effaçait, il est vrai, devant celui du général en chef, dont les conséquences frappaient maintenant tous les yeux. Mais il était le premier à s'en féliciter et à constater que l'attitude de l'armée devant la place avait complètement changé. Elle était devenue offensive, menaçante, et donnait à nos armes, au point de vue du siège, un éclat qui grandissait la confiance du soldat et atteignait le moral de l'ennemi. Nos pertes, très sérieuses sans doute, étaient compensées par la grandeur des résultats. Et Martimprey en était d'autant plus fier que sa part dans ces changements avait une importance indéniable.
Et cependant, il rêvait parfois de quitter sa position pour aller commander une division d'infanterie. H l'avoua au général en chef deux jours après avoir reçu sa nomination. Pélissier tint à le garder. Martimprey écrivit à ce sujet à un de ses parents :
Je ne demande pas mieux que de remplir, autant que cela dépendra de moi, cette haute mission.... Si elle a de grands devoirs, il est beau cependant de laisser son nom à la tête d'une grande armée et d'y attacher sa réputation.
Cette victoire du 7 juin eut toutefois un mauvais côté. Elle enflamma toutes les têtes, et la facilité avec laquelle on l'avait obtenue éveilla parmi de nombreux groupes d'officiers l'idée qu'un nouvel assaut contre la tour Malakoff réussirait de même. Tout le monde était plein d'ardeur et on ne tenait aucun compte des 4oo à 5oo mètres qu'il faudrait parcourir sous le feu de l'ennemi. Martimprey, très réfléchi, aurait peut-être
igd l'K COMTE DE MARTIMPRET
hésité; mais, en voyant le général en chef, si capable en toutes choses, si expérimenté, adopter ces idées, il partagea sa confiance.
Le lo juin, il y eut une conférence entre les généraux des armes spéciales des deux armées française et anglaise. Eux aussi croyaient au succès d'un nouvel assaut. Us établirent un plan d'ensemble, qui fut soumis au général Pélissier et dont son chef d'étatnmajor général dut avoir communication. Ce plan souleva de suite dans l'esprit de Pélissier des objections, qui l'entraînèrent à rédiger une note générale expliquant sa manière de voir sur les travaux du siège, les attaques à entreprendre et la prise de la place.
Elle avait pour titre : Exposé des vues du général en chef Pélissier relativement à la direction à donner au siège de SébastopoL Rien ne prouve que le chef d'étatmajor général ait été consulté pour sa rédaction; elle porte le cachet des travaux personnels du général Pélissier. Mais il est à peu près certain que Martimprey en eut connaissance un des premiers et qu'il fut amené à en causer avec son chef. En tout cas, la note était une réfutation des projets des généraux d'armes spéciales; elle était faite sur un ton si mesuré et si net en même temps qu'elle semblait péremptoire.
Néanmoins, l'ardeur des troupes en faveur d'une attaque de Malakoff ne faisait qu'augmenter. Pélissier finit par être entraîné; le i5 juin, il tint conseil sur ce g^ave sujet avec les autres généraux en chef; il leur exposa son plan d'attaque et le fit adopter. Martimprey fut invité à préparer l'ordre de mouvement pour son exécution. Les indications données par le général Pélissier ont été conservées. Elles montrent comment se faisait le service et permettent de se rendre compte du rôle particulier qui incombait au général de Martimprey dans la rédaction des ordres, comme dans la préparation des combats.
CAMPAGNE DE CRIMÉE igS
Pour Faffaire du i8 juin, la noie prise sous la diotée* du général en chef portait ce qui suit :
Préparer le dispositif de Tattaque Makkoff.
Détail des anouvements.
Artillerie.
Préparer une colonne pour marcher sur Batchi-Seraï.
Itinéraire.
Marches préparatoires.
Enlèvement préalable des batteries.
Colonne où entreront ; des Français.
des Anglais, s'ils le désirent.
des Piémontais.
les Turcs.
Les transports.
Les vivres.
M'en parler à midi.
Note du général Pélissier, commandant en chef, le i5 juin i855 (préparatifs de l'attaque du i8).
Général de Martimprey*
Pélîssîer ne donnait à son chef d*état-major général que le canevas des ordres à préparer. C'était ce dernier qui les faisait et les lui soumettait ensuite.
Pour l'opération du i8 juin, l'ordre de mouvement comprenait :
I** Un bombardement général de la place, le 17, par toutes les batteries d'attaque;
3** Une reconnaissance offensive contre l'armée «de secours faite le i8, dans la direction d'Aïtodor, par les Turcs, les Sardes, les chasseurs d'Afrique et quatre divisions françaises tenues en réserve sur la Tchernaïa;
3** L'assaut du grand redan, le 18, par les Anglais, puis celui de la tour Malakoff et des ouvrages voisins par notre armée.
Cette entreprise fut précédée, le 16, par le changement du commandant du 2* corps, qui devait être
chargé de l'attaque. Le général Bosquet dut céder son commandement au général Regnault de Saint-Jeand'Angély, nouvellement arrivé avec la Garde et peu au courant des détails du siège. Bosquet fut mis à la tête du corps de 25.000 hommes réuni sur la Tchernaîa.
Cette mesure, à la veille d'une attaque décisive, étonna l'armée. Elle déplaçait un chef renommé, d'une capacité hors ligne, qui avait depuis longtemps prépara l'attaque de Malakoff. C'était une faute que personne ne comprit. Le chef d'état-major général ne la connut qu'une fois décidée, et, comme beaucoup d'autres, il la déplora, sans pouvoir l'empêcher.
A part ce changement, le mouvement paraissait bien combiné et tous les détails étaient expliqués nettement.
Martimprey quitta le quartier général avec le général en chef, dans la nuit du 17 au 18, pour se rendre à la redoute Victoria. Mais Pélissier partit un peu tard et, quand il arriva à son poste d'observation, lord Raglan l'attendait déjà avec impatience.
Depuis quelques instants, le général Mayran avait engagé le combat avant le signal convenu. Ayant pris la lueur d'une bombe pour celle d'une fusée, il avait refusé d'écouter ses officiers d'état-major et donné l'ordre d'attaquer.
Ailleurs, une brigade mal dirigée par son chef était arrivée trop tard sur le terrain du combat.
Ces deux faits empêchèrent la cohésion des eCForts; en, outre, les Russes avaient entendu le bruit de nos rassemblements; notre attaque était prévue, leurs moyens de défense avaient été concentrés sur les points menacés; notre offensive fut repoussée partout. C'était un grave échec, accompagné de perles cruelles : S.iAa tués ou blessés, dont 1.378 tués, parmi lesquels deux généraux et des officiers supérieurs de grande valeur.
Toutefois, dès que Pélissier eût constaté la supériorité de l'ennemi, il ordonna au général de Martim-
prey de faire cesser le feu et ramener les troupes dans les tranchées, ce qui eut lieu de suite.
Cette journée fut péniblement ressentie, mais elle n'abattit aucun courage. La valeur de nos soldats était telle à cette époque que leur confiance n'en fut pas ébranlée. Le seul sentiment qui les domina fut le désir de la revanche.
Au quartier général, il en fut de même; depuis le chef d'état-major général jusqu'au dernier officier, tous n'eurent qu'une idée : recommencer jusqu'au succès. Seulement, Pélissier comprit qu'il ne fallait plus rien livrer au hasard et que, dans la dernière attaque, il avait un peu négligé cette règle. Sur son avis, le chef d'état-major envoya de tous côtés des instructions et des notes, qui eurent pour effet de faire entrer l'armée dans une voie nouvelle de préparation, d'organisation et de travaux avancés. Le général en chef avait été le premier à saisir les causes de son échec. II montra à le réparer une ténacité remarquable.
Suivant sa volonté, le chef d'état-major général prépara l'ordre qui rendait au général Bosquet le commandement du 2* corps et qui replaçait le général Regnault de Saint-Jean-d'Angély à la tête de la Garde.
Les lignes de la Tchernaïa formèrent un commandement spécial, qui fut confié au général Herbillon.
Ces dispositions produisirent un bon effet. Elles furent complétées par la construction, autour de Kamiesch, d'une fortification continue reliant entre elles huit redoutes. Ce travail, conseillé par le maréchal Vaillant, fit de notre port d'attache la tête d'un vaste camp retranché, qui pouvait, en cas de revers, devenir un excellent réduit.
A cette époque, vers la fin de juin, Martimprey apprit un matin que lord Raglan, atteint du choléra, était à la dernière extrémité. Il fut emporté en trois jours^ «t quand Pélissier alla le voir, il était déjà trop
tanl, k général en chef de l'armée anglaise avait ceas^ de vivre. Peu de jours après, il fut remplacé par le gènéarai Simpson, qui ne tarda pas à arriver.
Au commencement de juillet, le général Pélissier fut prévenu par une lettre conBdentielle du maréchal Vaillant de l'orage qui s'était amassé sur sa tête, à Paris, après l'échec du 18 juin, des dispositions prises par l'Empereur pour lui ôter son commandement et des circonstances qui les avaient empêchées d'aboutir. 11 n'est pas probable qu'il en parla de suite au général de Martimprey. Celui^i, cependant, connut ce grave incident et se félicita qu'il n'ait pas eu de suites. Mieux que personne, il savait qu'une disgrâce de Pélissier aurait compromis le succès de nos armes en Grimée.
Tandis qu'il pensait encore aux conséquences qu'aurait eues la décision de l'Empereur, ^ fut informé du désir d'Omer pacha, général en chef de l'armée turque, de quitter la Crimée avec ses troupes pour aller défendre, en Asie, la citadelle de Kars, assiégée par les Russes. Il sut en même temps que les autres généraux en chef s'opposaient à ce départ.
Pour en finir avec les intentions d'Omer pacha, Pélissier convoqua chez lui ses collègues, le i4 juillet. Martimprey fut prévenu le soir même des résolutions prises dans ce conseil. Les généraux en chef étaient décidés à empêcher toute diminution des forces turques en Crimée. Omer pacha, furieux, partit pour Constantinople, donnant l'ordre à son suppléant de concentrer son armée sur la côte.
Ce mouvement avait pour effet de dégarnir la vallée de Baïdar et de découvrir les derrières des alliés. C'était du reste une conséquence des curieuses dispositions montrées par les Turcs depuis le commencement du siège. Tandis que les alliés se faisaient tuer pour eux. ils affectaient constamment de ne pas vouloir concourir
CAMPAGNE DE CRIBf^B I99
aux travaux du siège. En réalité, ils n'avaient qu'un rôle de troupes de réserve.
Cette fois, ri fallait parer aux dangers causés par leur déplacement. Suivant les instructions de Pélissier, le chef d'état-major général confia au général d'AUonville, un de nos meilleurs généraux de cavalerie, le soin de surveiller la vallée de Baîdar avec sa division de cavalerie et un bataillon de chasseurs à pied.
Pendant ce temps, le nombre des déserteurs russes augmentait. C'était un indice certain des souffrances de la garnison de Sébastopol. D'autre part nos tranchées se rapprochaient de la place et pour les détruire, l'ennemi tenta, au milieu de juillet, deux sorties vigoureuses qui furent repoussées.
A cette occasion, le chef d'état-major général transmit aux troupes un bel ordre du jour du général en chef.
L'impression causée par l'affaire du i8 juin commençait à s'effacer; nos progrès étaient sensibles; le service avait repris son entrain et tout marchait régulièrement vers un succès définitif.
Néanmoins les défauts inhérents à l'organisation même des armées assiégeantes, alliées pour la lutte, mais indépendantes, produisaient de temps à autre des faits regrettables.
Martimprey fut témoin de l'un d'eux à la fin de juillet. Les chefs du génie des armées française et anglaise, les généraux Niel et Jones, qui avaient de fréquentes entrevues, eurent l'idée de définir les mesures à prendre dans le cas oiïi la résistance de la place obligerait les afUîés à passer un nouvel hiver en Crimée. Ils décidèrent qu'il faudrait se rassembler derrière les lignes de Balaklava et de Kamiesch. Le mémorandum établi à ce sujet fut envoyé à Londres, puis à Paris, oiïi il causa de l'inquiétude. Le ministre de la Guerre en écrivit à Pélissier. Cette affaire amena le général Simpson à réu-
nir chez lui les généraux en chef et les commandants d'armes spéciales. Martimprey y entendit son chef se révolter contre les propositions des chefs du génie et déclarer hautement que jamais son armée ne quitterait ses tranchées pour se retirer derrière les lignes de Kamiesch. Il en fut enchanté, car il partageait énergiquement cet avis. Gomme Pélissier il aurait été prêt h s'écrier : « Lever le siège, voilà un de ces mots q-ui ne doivent pas être écrits )i.
Cet épisode, qui ne releva pas la situation du général Niel, fut suivi du départ du général Canrobert, dont l'Empereur réclamait la présence à Paris. Il fut remplacé par le général de Mac-Mahon qui inspirait à tous la plus grande confiance.
Martimprey vit partir Canrobert avec regret. Il en avait reçu de telles preuves d'affection que sa rentrée en France ne pouvait le laisser indifférent. Mais, d'autre part, il était également lié avec Mac-Mahon et avec son chef d'état-major, le colonel Lebrun. Tous deux faisaient partie du corps spécial d'état-major et professaient pour Martimprey une estime particulière.
Vers le 1 2 août, celui-ci eut à signaler au général en chef les rapports des avant-postes qui avaient remarqué du côté de l'armée russe de secours, jusqu'alors immobile, des mouvements inaccoutumés. Dès le i3, on prévit une attaque sur nos positions de la Tchernaïa. Le général en chef s'entendit avec Martimprey sur les dispositions à prendre pour la repousser. Ao.ooo alliés soutenus par 120 bouches à feu étaient prêts à recevoir les Russes. Le 16 au matin, la bataille s'engagea. Pélissier, craignant une attaque des assiégés, resta au début de la journée à son quartier général avec son état-major. Vers 6 heures du matin, tranquille de ce côté, il fit diriger quatre divisions de renfort sur les monts Fédioukine; il demanda aux Anglais d'envoyer 3.000 hommes dans la plaine de Balaklava et à la divi-
CAMPAGNE DE GRIMlÊB 20I
sion turque de se placer à droite de notre cavalerie. Ces ordres transmis, Martimprey se rendit avec son chef sur le champ de bataille et put, en y arrivant, constater le succès. La bataille avait été de courte durée. A 9 heures du matin, 'le général russe, jugeant de nouveaux combats inutiles, abandonna la lutte et fit retirer ses troupes.
Le chef d'état-major général assista aux efforts vainement tentés par le général en chef pour lancer la cavalerie Morris sur les troupes russes en désordre et eut le regret de voir perdre une des plus belles occasions qu'auraient eue nos cavaliers de s'illustrer dans cette journée. Au dire des témoins oculaires les plus compétents, c'était une circonstance unique.
Après avoir envoyé aux divisions l'ordre de regagner leurs campements, Martimprey rentra avec Pélissier au quartier général. Il venait d'assister à une victoire éclatante dans laquelle 16.000 Français, engagés contre 4o.ooo Russes, les avaient battus. Cette affaire compensait dans une large mesure notre échec du 18 juin, établissait notre supériorité d'une, façon incontestable et laissait l'impression que les Russes, à bout de forces, avaient fait une tentative désespérée.
Cette idée fut bientôt confirmée par la construction d'un pont d'un kilomètre de long jeté entre les forts Nicolas et Michel. Il ne pouvait être destiné qu'à assurer la retraite de la garnison après un revers décisif.
Le rapport du 18 août sur la bataille de Traktir paraît avoir été rédigé à l'état-major général sous la direction de son chef, sur les indications du général en chef. A partir de ce moment l'assaut de Malakoff ne pouvait tarder. Martimprey eut d'abord à expédier l'ordre de faire un feu incessant de nos pièces de siège; l'ouverture de notre septième parallèle nous mettait alors à 5o mètres des bastions ennemis.
Le 3 septembre, il fut convoqué à une réunion chez
a02 LE COMTE DE MARTIMPRET
Pélissier, dans laquelle ce dernier fit décider un bombardement général le 5 et l'assaut de Malakoff le 8. Puis, il fit préparer les ordres d'attaque par son chef d'éti^t-major avec une précision qui, cette fois, ne devait rien laisser au hasard.
Au jour fixé, Martimprey se rendit avec Pélissîer à la redoute Brandon où il arriva vers 1 1 heures et demie du matin. Au coup de midi, les 800 bouches à feu qui tonnaient sur Sébastopol cessèrent brusquement leur feu. Une immense clameur en avant retentit; puis la charge sonna et l'assaut commença. En un clin d'œil, les Russes, surpris, cédèrent Malakoff et Mac-Mahon y planta son drapeau. Le signal d'une attaque générale fut alors donné; mais sur tous les autres points elle échoua. Là, au contraire, on repoussa tous les retours offensifs de l'ennemi, et l'on se fortifia de façon à résister à toute tentative faite pour reprendre l'ouvrage. C'était la victoire définitive. La prise de Malakoff, comme l'affirmait Pélîssier, rendait toute prolongation de la défense impossible. Les troupes cependant furent maintenues sous les armes une partie de la nuit, en prévision d'une attaque désespérée des Russes qui ne se produisit pas.
Martimprey resta assez tard dans la redoute Brancion avec le général en chef. Avant de quitter ce poste, îl eut l'immense joie d'apercevoir sur le pont qui traversait la grande rade le défi-lé des troupes russes en retraite. A minuit, ce fut une certitude et pour l'affirmer de formidables explosions éclatèrent de tous côtés. Les Russes détruisaient leurs ouvrages; les établissements militaires et les forte sautaient; ils complétèrent cet acte de destruction en livrant aux flammes leurs principaux monumente. Par un bonheur inespéré Malakoff fut sauvé.
Le chef d'état-onajor fut témoin d'un malheureux événement qui fit succéder dans le cœur de Pélissier
une grande douleur à l'ivresse du triomphe. Son premier aide de camp et son ami, le lieutenant-colonel Cassaigne, qu'il aimait comme un fils, avait été mor> tellement frappé aux abords de la redoute Brancion. En l'apprenant, Pélissier, se mit à pleurer et s'écria : « J'ai perdu mon meilleur ami ».
Le lendemain, Martimprey assista à ses obsèques avec une foule de généraux et ne vit pas sans une pro fonde émotion le rude guerrier qu'était Pélissier, suffoqué par la douleur, forcé d'interrompre son discours funèbre et le terminant brusquement par ces mots : i( Pleurons tous, messieurs... séparons-nous ».
Le même jour cependant Martimprey transmit aux troupes le beau chant de victoire contenu dans l'ordre du général en chef et aida celui-ci à rédiger pour le ministre le compte rendu officiel des glorieux combats du 8 septembre.
Il se rendit en ville, le lo septembre, avec Pélissier pour contempler sa conquête et prendre les mesures les plus sévères pour empêcher le pillage et le désordre.
Le 12 septembre il communiqua aux troupes les félicitations adressées par l'empereur Napoléon III à son armée :
L'Empereur au général Pélissier,
Honneur à vous! Honneur à voire brave armée I Faites à tous mes sincères félicitations.
Puis la lettre du maréchal Vaillant :
Le Ministre de Guerre à M. le général Pélissier,
Sa Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle vous élève à la dignité de Maréchal de France. Je suis heureux d'avoir à vous annoncer cette bonne nouvelle, très heureux.
Martimprey fut le premier à exprimer à son chef la joie qu'il éprouvait à le saluer du titre de maréchal. Il
ao4 LE COMTE DE BfARTIMPHEY
put constater que, s'il était légitimement fier de son succès, il n'en restait pas moins calme, maître de lui, simple dans ses manières, et toujours dur aux autres comme à lui-même.
Ce fut ce jour-là que Pélissier, voulant témoigner son amitié à son chef d*état-major général, lui donna le seul portrait qu'il possédait de son cher aide de camp Cassaigne <i).
De tous les combattants de l'armée d'Orient, Martimprey était peut-être celui qui jouissait le plus ocmiplètement du triomphe de nos armes. Il avait été le premier au travail pour préparer l'organisation de l'armée, son armement, son matériel, son embarquement, ses déplacements successifs, enfin ses luttes, ses combats de chaque jour et ses batailles. Il éprouvait une satisfaction immense à contempler ces grands résultats, dans lesquels il avait une si belle part. Et, dans sa pensée, il dut plus d'une fois les résumer, comme le fît plus tard un des aides de camp du général Bosquet, qui écrivit à ce sujet :
Ainsi se termine ce siège, un des plus mémorables de Thistoire, par sa durée, par le nombre et l'excellence des troupes en présence, par Ténergie des efforts déployés des deux côtés, par Tétendue des travaux d'attaque et de défense, la quantité effrayante d'artillerie mise en jeu par les adversaires, toutes choses hors de proportion avec les règles ordinaires des sièges; enfin, par l'importance des batailles livrées à l'armée d'observation et des assauts donnés au corps de place et aux ouvrages avancés (i).
(i) Le général de Marlimprey écrivit au bas de cette photographie : « Capitaine Cassaigne tué le jour de la prise de Malakoff, au Mamelon-Vert ». Pendant longtemps on cherclia vainement un portrait de ce brillant officier que ses émînentes qualités appelaient aux plujâ hautes destinées. Celui qui fut retrouvé dans les papiers du général permit d'en offrir une reproduction à sa ville natale.
(a) Général Fay.
Pendant toute la durée du siège, ks Russes avaient eu en batterie 1.200 à i.5oo pièces, sans compter celles de la rive nord et des bateaux à vapeur. On trouva, en outre, dans la place, 4.000 pièces d'artillerie, plus de 5oo.ooo projectiles et 262.000 kilogrammes de poudre, qui restaient encore après les explosions et les incendies.
De notre côté, nous avions entouré la place de 80 kilomètres de cheminements, d'oîi 800 bouches à feu avaient lancé sur les forts et la ville un million et demi de projectiles de toute nature.
Ce siège avait été surtout long et pénible parce que la place présentait ce cas extraordinaire qu'elle restait en communication, par toute sa partie nord, avec le reste de l'empire russe. Elle avait pu conserver sa base d'opérations et nous livrer une bataille de onze mois, à l'abri de défenses considérables et formidablement armées, qu'il nous fallait toujours attaquer de front, san-s pouvoir jamais les tourner. C'étaient les conditions les plus désavantageuses.
Quand il fut question des propositions à établir en faveur des généraux de cette vaillante armée, et, en particulier, pour le grade de grand-officier de la Légion d'honneur, le maréchal y pensa tout d'abord pour Martimprey. Mais, avec son abnégation et le sentiment élevé de son devoir, le chef d'état-major général fit valoir les services de ses camarades. Il était, lui, un des plus jeunes généraux de division; il s'effaça devant les plus anciens, et Pélissier, reconnaissant la justesse de ses observations, s'empressa de s'y conformer. Plu» tard, il se repentit souvent de n'avoir pas insisté. Il aurait pu suppléer à cette proposition par une citation, dans laquelle il aurait fait valoir les mérites de son chef d'état-major général depuis le début de la campagne, son zèle infatigable, sa capacité et son courage dans les combats. Il lui aurait assuré ainsi la part de
206 LE COMTE DE MARTIBfPREY
gloire et d'honneur qui lui revenait dans la prise de Sébastopol. C'eût été pour ce dernier un souvenir immortel.
Mais Pélissier n'en eut pas l'idée.
Une des particularités qui signalèrent la prise de Sébastopol fut la série d'ovations dont le général Canrobert fut l'objet à Paris. Pendant que les vainqueurs des Russes continuaient en Grimée leur rude et longue campagne, sans une fête, sans acclamations, en France, c'était le brave Canrobert qui, malgré lui, cueillait des lauriers. Les correspondances qui en parlaient amenèrent Martimprey à écrire à ce sujet, le 1 4 septembre :
Les ovations peuvent et doivent enivrer le général Canrobert. Mais cette palme immortelle qu'il pouvait cueillir, il la regrettera toujours avec une profonde amertume. Il a toutes les qualités, moins la décision; et, à la guerre, cette qualité ne peut faire défaut sans paralyser Teffet de toutes les autres. Ainsi il en a été, ainsi il en sera toujours. C'est un illustre caractère. Il faut l'honorer.
Le général de Martimprey était de ceux qui regardaient la prise de Sébastopol comme un coup décisif porté à la puissance russe, et il n'envisageait guère d'autre probabilité qu'une paix prochaine. Aussi fut-il surpris lorsqu'il vit le ministre de la Guerre, cinq jours à peine après la chute de la place, réclamer une campagne d'automne et demander à Pélissier un projet d'opérations destiné à être soumis à l'Empereur, qui voulait, sur ce sujet, s'entendre avec ses alliés. Le mi nistre proposait d'abord une diversion sur Eupatoria.
L'Empereur, d'accord avec l'opinion publique, désirait voir les alliés profiter de leur victoire, poursuivre leurs avantages et peut-être conquérir la Grimée avant l'hiver. C'était une grosse affaire. Le nouveau maréchal, dont le sens militaire était si éclairé, entretint son chef d'état-major général des idées qu'on lui
soumettait, et, après en avoir conféré avec lui, décida qu'il ne pouvait accepter les combinaisons proposées.
Cependant, il jugea utile d€ donner satisfaction dans une certaine mesure aux idées de TEmpereur et, en même temps, aux désirs des Anglais, en prenant contre l'armée russe retranchée à Mackensie les dispositions qu'exigeaient les circonstances. Il décida, en conséquence, de renforcer les troupes turques chargées de la défense d'Eupatoria et donna des ordres à ce sujet au général de Martimprey. Celui-ci organisa un corps expéditionnaire de 17.000 hommes d'infanterie, une division de cavailerie de 2.5oo cavaliers et 8 batteries. Le général d'Allonville fut mis à sa tête, et, dix jours après la prise de Sébastopol, le 18 septembre, il s'embarqua à Kamiesch.
Onze jours plus tard, le 29, d'Allonville battait à Khanghil un corps russe détaché des troupes de Mackensie et lui enlevait de nombreux trophées.
Au même moment, sur un ordre venu de Paris, le chef d'état-major général eut à préparer une expédi< tion contre la forteresse de Kinburn, qui commandait les débouchés du Dnieper et du Boug. Elle fut enlevée dès la première attaque.
Ces expéditions furent appréciées en Angleterre et en France. Mais l'Empereuï' n'en tenait pas moins à la conquête de la Crimée et à la prise de Simféropol. Il continuait à faire des plans de campagne dans le silence du cabinet. Il rêvait de laisser 10.000 hommes à Eupatoria, 60.000 à Sébastopol, de marcher sur Kherson avec une forte armée de 80.000 hommes et d'occuper la rive gauche du Dnieper.
Pélissier, mis au courant de ces projets, qu'il désapprouvait pour plusieurs raisons, les résuma dans plusieurs questions, dont il confia l'étude au général de Martimprey. Ce dernier entreprit de suite ce travail et le rapporta peu de jours après au maréchal, qui s'en
208 LE COMTE DE MARTIMPRBi
servit pour les explications à donner au ministre de la Guerre.
Cette étude, dont le brouillon, écrit de la main du chef d'état-major général, a été conservé, fait connaître les diverses combinaisons que la prise de Sébastopol a suggérées à Paris. Elle montre aussi les raisons que rexpérience dictait aux chefs de l'armée d'Orient pour s'y opposer. A ces divers titres, elle paraît assez curieuse pour être citée. Les questions posées au gé néral de M<artimprey étaient les suivantes :
I* Peut-on sûrement évacuer la Crimée?
Après avoir exposé ses raisons, le chef d'état-major général termina ainsi sa note : n D'après ces considérations, il y aurait à conclure que l'idée de l'évacuation de la Crimée doit être re jetée (i). »
2^* Combien d*hommes faut-il pour défendre les positions qu'occupent les alliés à Sébasiopol?
Une rapide étude l'entraînait à demander une armée de 60 à 70.000 hommes, dont 48.ooo d'infanterie, non compris les garnisons de Kertch et de Kinburn (i).
3* Peut-on attaquer les Russes de Simféropol à Mackensie?
Toute tentative pour se heurter de front aux ouvrages russes de Mackensie à Simféropol lui semblait audessus des forces humaines.
4* Peut-on faire d'Eupatoria la base d'une large opération ?
La réponse, sèchement négative, est justifiée par l'impossibilité de nourrir une armée dans cette région. a La guerre, disait le général de Martimprey, est toujours malheureuse dans un pays qui ne peut nourrir l'armée qui envahit (i). »
(i) Voir aux pièces justificatives.
5* Peut-on transporter à Kaffa la base d'une large opération?
Ici non plus la réponse n'était pas favorable et concluait en ces termes : « Ne comptons pas trop sur la facilité d'un débarquement devant l'ennemi. Jusqu'à présent, nous avons réussi -par surprise dans ces opérations si délicates et dans lesquelles l'incertitude du temps nous a donné chaque fois de vives inquiétudes, etc. Gomme à Old-Fort, comme à Kinburn, la fortune nous a 80uri. Prenons garde à ses retours (i). »
6* Peut-on investir la Crimée, c*est-drdire porter 30,000 hommes au haut de la flèche d'Arabaî et 60,000 à Pérékop?
Pour faire une réponse précise, le chef d'état-major général demandait de nouveaux renseignements.
7* Peut-on prendre NikoUûef et Kherson?
C'était s'exposer à livrer une ou plusieurs batailles la mer à dos. « C'était trop chanceux (i). »
8* Peut-on porter 100.000 hom^mes en Bessarabie et se maintenir avec avantage derrière le Dniester?
Les conditions étaient mauvaises. Il valait mieux y renoncer.
Ces questions étaient suivies de deux ou trois autres sans grande importance, auxquelles le chef d'étatmajor général ne paraît pas avoir eu le temps de répondre.
Mais, trouvant utile de développer sa pensée et de l'appuyer sur une expérience chèrement acquise, il termina son travail par des notes d'ensemble sur la guerre d'Orient, les premières datées du 25 novembre ï855, les dernières du mois de décembre (i).
Les idées exposées dans ce mémoire étaient partagées par le maréchal, qui s'en servit pour réfuter les con-
(i) Voir aux pièces justificatives.
aïO LE COMTE DE MARTIMPREY
oeptions des hautes personnalités de Paris et de Londres. Ses conseils, dictés par la prudence, étaient aussi goûtés par le maréchal Vaillant. La saison, d'ailleurs, était trop avancée pour permettre autre chose qu'une attente vigilante. Le gouvernement anglais voulait cependant agir quand même. La puissance maritime russe ne lui semblait pas assez ruinée. Il remplaça lord Simpson par lord Codrington et envoya en France le chef de l'armée, le duc de Cambridge, pour conférer avec l'Empereur, et demander une réunion des généraux en chef à Paris. Les maréchaux Vaillant et Pélissier s'y opposèrent énergiquement. Il fallut y renoncer. Mais certains esprits étaient tellement montés qu'on alla jusqu'à accuser Pélissier de reculer devant les difficultés. Celui-ci, indigné, déclara, le 6 décembre, en renouvelant ses raisons, qu'il se verrait forcé, si on insistait, de décliner l'honneur de diriger des opérations qu'il ne pouvait approuver. Puis, dans une seconde lettre, il atténua ces déclarations.
Cependant l'hiver s'annonçait et rendait désormais une nouvelle campagne impossible. D'un autre côté, le chef d'état-major général, obéissant aiux ordres venus de Paris, avait déjà dirigé sur la côte d'Afrique les tirailleurs algériens, et sur Marseille la Garde impériale. D'autres troupes étaient venues les remplacer, de façon à maintenir l'effectif de l'armée à i&o.ooo hommes.
Le général de Martimprey procéda alors, sur l'indication du commandant en chef, à une nouvelle répartition de l'armée en trois corps d'armée, chacun d'eux comprenant quatre divisions d'infanterie et une de cavalerie.
A cette époque, ses occupations lui laissaient parfois quelques loisirs. Il les employait d'habitude à visiter les nombreux blessés qui étaient encore en Crimée. Kt, à ce sujet, répondant à un de ses amis qui lui
parlait de la notoriété acquise par les chefs de Tannée d'Orient, il lui disait : « ... J'ai horreur de la popularité, mais j'apprécie beaucoup Tinfluence qu'exerce la bienveillance sans complaisance. Je serais heureux de voir mes enfants doués de caractères sympathiques. Militairement, il n'y a rien de plus précieux. C'est aves cela qu'on commande, qu'on entraîne les hommes, qu'on leur donne l'exemple ou des consolations. Je vais aller en faire l'essai, sous ce dernier rapport, auprès des blessés des ambulances, etc. »
A mesure que les jours s'écoulaient, n'ayant plus l'exicitation du siège, des combats ou d'un futur assaut, le général de Martimprey se sentit de plus en plus dominé par un impérieux désir de revoir, après tant d'épreuves, sa chère famille, qu'il avait laissée en France. Il en parla au maréchal, qui sympathisa avec son idée et lui accorda le congé dont il avait besoin. Ce fut probablement dans les premiers jours de décembre i855 qu'il s'embarqua à Kamiesch.
Arrivé en France, puis à Paris, après une heureuse traversée, Martimprey fut mis de suite au courant de la situation. Tandis que les gouvernements alliés projetaient de nouvelles opérations, les esprits étaient à la paix et l'accord ne pouvait tarder à se faire. Mais l'important pour lui était de revoir les siens. Il eut le bonheur de retrouver M"* de Martimprey et ses enfants en bonne santé et put se consacrer pendant quelques jours aux joies du foyer familial, dont il était sevré depuis si longtemps.
Il commença ainsi l'année i856, dans un charme intime, qui le récompensait des terribles épreuves qu'il avait eu à subir.
Dans les premiers jours de janvier, il fut rappelé aux exigences de la réalité par une aimable lettre du maréchal Pélissier, dont les termes affectueux témoignaient des vives sympathies qui les unissaient :
Au Quartier général à Sébastopol, 26 décembre i855.
Mon cher Martimprey,
Je vous félicite d'avoir rallié votre monde; car vous ne tarderez pas à être appelé à Paris, pour assister à des réunions pour aviser au plus sage parti à prendre dans les circonstances actuelles.
Le ministre m'écrit à cet égard; on avait eu même la pensée d'appeler dans ce but tout ce qu'il y a ici de gros bonnets. J'étais peu de cet avis. J'ai répondu, en ce qui me concernait, que ma place était ici et que, si on voulait que l'opinion française de l'armée fût représentée dans cette conférence, elle le pouvait être largement par vous, par le général Niel, par le général Bosquet, au besoin par l'amiral Bruat que je supposais encore de ce monde. On parait avoir été de mon avis, avant de l'avoir reçu, car on s'est borné à appeler l'amiral Lyons et le général de la Marmora qui seront à Paris dans les premiers jours de janvier.
J'ai, à cette occasion, écrit au ministre pour lui compléter les pensées que je lui avais exprimées d'accord avec vous, et je suis décidé à persister dans cette opinion, car j'ai eu la même pensée que vous, j'ai déclaré que me contraindre à entreprendre une chose que je crois impossible et dangereuse à un degré excessif, ce serait, à mon éternel regret, m'entraîner à demander qu'un autre voulût bien se charger de l'accomplissement.
Je comprends que chacun des vôtres me soit fort reconnaissant du congé que je vous ai accordé, et, pour eux, je ne le regrette pas; mais plus j'avance et plus je sens que vous étiez le dernier à qui j'aurais dû accorder un congé et je vous le dis dans l'intime conviction où je suis, que vous ne l'allongerez pas d'un seul jour. Je n'ai ici aucun mécontentement, je m'empresse de vous le dire; mais vous n'y êtes pas et c'est pour moi une privation extrême. Le temps n'y fait rien; car chaque jour, je la sens plus vive....
Au revoir et surtout à bientôt, hommage bien affectueux
CAMPAGNE DE CRIMÉE 2l3
à Madame de Martimprey; amitiés au frère et aux enfants; je TOUS serre la main bien cordial^nent.
Maréchal Pélissier.
Pour ceux qui ont connu le maréchal, il n*est pas de plus bel éloge pour le général de Martimprey que l'amitié de ce grand homme de guerre, à la fois si éminent et si difficile.
Après le i**" janvier i856, voulant le remercier de ses vœux de nouvel an, le maréchal lui adressa une seconde lettre plus intime encore :
Séhastopol, 5 janvier i856.
Mon cher Martimprey, je vous remercie pour vos félicitations et vos vœux; je vous remercie pour votre calendrier et je vous en envoie un, en échange, de notre presse cri-, méenne, où cette vieille affection que vous rappelez vous semble s'être consolidée... Pour ma part, je la crois granitique....
... Je penserai à vos jardins; mais ce n'est guère qu'en mars qu'on pourra y songer. Jusque-là tout porte à penser que, un peu plus , un peu moins, nous serons sous la neige, ainsi que les fumiers qui seront à transporter pour fumer ces potagers. Mais vous serez ici et nous pourrons y aviser ensemble.
Ce sentiment est exclusif de Madame de Martimprey et de vos bons petits enfants. Mais j'ai quelque satisfaction à penser que la grande moitié de votre absence est passée et que chaque jour nous mène rapidement vers la fin....
Au revoir, mon cher Martimprey, compliments bien affectueux à vos dames, etc....
Maréchal Pélissier.
Par sa première lettre, Pélissier lui annonçait une convocation qui ne pouvait tarder. Il la reçut en effet peu de jours après et assista, le lo janvier, aux Tuileries, à une conférence provoquée et présidée par
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TEmpereur. Les généraux Bosquet et Niel en firent également partie. Mais ce n'était pas pour leur demander leur avis qu'ils étaient appelés. On leur donna simplement connaissance du projet d'opérations airêté par le duc de Cambridge et Napoléon III. Pélissier devait marcher sur Simféropol avec 120.000 hommes, dont i5.ooo Sardes, 25. 000 Anglais et 80.000 Français. Simféropol pris, on verrait s'il fallait poursuivre l'ennemi sur Pérékop ou se rabattre sur Batchi-Seraï. Heu reusement, ces combinaisons n'eurent aucune suite.
Le 19 janvier, en effet, notre ambassadeur à Constantinople prévenait le maréchal Pélissier que les propositions de paix concertées entre les puissances alliées étaient acceptées par écrit et sans réserve par le tsar Alexandre II. Martimprey en fut de suite informé. Le rapatriement de l'armée d'Orient s'imposa dès lors à sa pensée. C'était un travail incessant, qui ne devait pas tarder à réclamer sa présence à son poste. Son congé se terminait. Il se sépara de nouveau de sa famille et repartit pour rejoindre Pélissier, qui le reçut avec une joie non déguisée. Il reprit aussitôt ses fonctions.
Il sut alors que l'entente entre les puissances belligérantes avait été consacrée par un protocole signé à Vienne et que Paris était désigné comme le siège du congrès chargé du rétablissement de la paix.
Celui-ci s'ouvrit, en effet, le 25 février, et un mois après, le 3o mars, le traité de paix fut signé. La nouvelle, transmise en Crimée par le télégraphe, y fut annoncée officiellement, le 2 avril, par une salve de 100 coups de canon. Martimprey, comme le maréchal, en fut pleinement heureux. Cet événement donnait encore plus d'importance à la prise de Sébastopol et mettait un terme aux souffrances de nos malheureux soldats, si cruellement éprouvés depuis quatre mois par le scorbut et le typhus.
CAMPAGNE DE GRIMEE ai5
Il fut, pour l'armée d*Orienl, l'occasion de nouvelles propositions de récompenses. Le maréchal Pélissîer voulut en profiter pour faire obtenir à son chef d'étatmajor général la plaque de grand-officier de la Légion d'honneur. Et, craignant que Martimprey, par esprit d'abnégation, voulût encore s'effacer devant ses camarades, il lui dit, le 8 avril : « Je vous donne l'ordre de vous porter le premier pour grand-officier. Si je n'en proposais qu'un seul, ce serait vous. Entendez-vous, je vous donne V ordre de vous porter le premier; sans cela nous serons encore pressés d'établir les états de proposition comme la première fois, et vous ne direz pas un mot pour m'empécher de commettre un nouvel oubli. »
La proposition resta encore sans effet.
Des fêtes militaires cimentèrent bientôt entre les armées, naguère ennemies, une amitié que la lutte avait fait naître. Le i3 avril, le chef d'état-major gé néral se rendit à Mackensie avec le maréchal et les généraux invités pour faire une visite de courtoisie au général en chef Luders, de l'armée russe, et assister à l'intéressante revue qui suivit. Une belle division de lo.ooo hommes, choisie dans toute l'armée, leur fut présentée.
Aussitôt après, le chef d'état-major général transmit aux troupes les ordres du commandant en chef, qui prescrivait, pour le 17, un superbe carrousel, que les chasseurs d'Afrique devaient organiser, et une grande revue de 100 bataillons, 3o escadrons et 198 bouches à feu.
Le maréchal, accompagné par Martimprey et par les généraux alliés, fit au général en chef russe les honneurs de ces magnifiques troupes qui avaient si vaillamment combattu et que leurs vêtements usés n'empêchaient pas d'être aussi présentables qu'un jour de parade en garnison. Derrière les généraux en chef, galopait un groupe considérable
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d'officiers des diverses armées, offrant le spectacle le plus pittoresque.
La revue terminée, le défilé commença et ce fut avec une émotion profonde que les généraux et les états-majors virent passer ces fiers bataillons aux sons des musiques militaires. Nos glorieux drapeaux, noircis par la poudre, déchirés par les projectiles, s'inclinaient successivement devant l'illustre vainqueur de Sébastopol et devant le général russe, naguère notre ennemi, qui les saluait avec respect et applaudissait ceux qui n'avaient arraché aux combats que la hampe et quelques lambeaux (i).
L'armée anglaise, forte de So.ooo hommes, défila ensuite dans une admirable tenue.
Ce fut un beau jour de fête militaire, qui laissa dans l'âme des assistants un souvenir inoubliable. Ce fut aussi le dernier. A partir de ce moment, les embarquements se succédèrent avec rapidité, et le chef d'étatmajor général, qui en avait la responsabilité, eut, pendant leur durée, un travail incessant. A la fin de mai, loo.ooo Français, les Sardes et presque tous les Anglais avaient quitté ce théâtre de leurs exploits. Le maréchal était résolu à rester le dernier. Par suite, son chef d'état-major général et ses officiers partagèrent avec lui l'honneur de partir après tous les autres. Martimprey a écrit à cette occasion :
Sébastopol, i8 snai i856.
Mon état-major est pressé de regagner la France. J'ai dit à mes officiers : Finissons comme il faut cette longue mission; nous étions les premiers, on nous verra les demieflps à quitter la terre conquise.
Au mois de juin, presque toute l'armée était rapatriée. Alors, un dernier devoir s'imposa à la pensée
(i) Général Fay.
des nobles cœurs qui représentaient encore la France : celui de veiller à la protection des tombes des héros^ que nous laissions en Grimée. Martimprey écrivit à ce sujet :
Sébastopol, 28 juin i856. .
... Il ne reste, il ne peut rester sur la tombe d'un ennemi qu'une auréole de gloire. J'ai le cœur ému toutes les fois que je visite nos vieux camps; à chaque pas on y rencontre de nombreux ossuaires, où s'aperçoivent quelques pierres blanches portant des noms qui nous sont connus et souvent sont bien chers. Je les salue d'un dernier adieu. C'est le triste côté du départ; d'ailleurs où la France n'a-t-elle pas maintenant, en Europe, laissé la trace de ses soldatsP Elle ne s'est pas bornée à l'Europe. C'est, il faut le dire, un sang qui féconde. Il y a des idées qui portent avec elles un effet puissant. Le général Réad est tué le 16 août dernier à la bataille de Tractir; son corps est rapporté à l'ambulance du quartier général. Il est inhumé au milieu des nôtres avec cette épitaphe :
« Le général Read, mort au champ d'honneur le 16 août i855 », et, à côté, un chef de bataillon français et un offlcier russe reposent sous la même pierre. Au^essous de leurs noms, il est écrit : Juncti in Christo, C'est toujours sous cet aspect de gloire qu'il faudrait voir l'espèce humaine. On ne risque rien à la grandir tant qu'on peut. Quant à moi, tant que je vivrai, j'irai en pensée vers cette terre de Crimée pour y trouver mes meilleures inspirations.
Samedi prochain, avant de partir du grand quartier général, nous saluerons de coups de canon ceux qui ne doivent pas nous suivre. Du haut des vaisseaux, nous leur enverrons un pareil adieu. Ce sera une matinée de regrets et d'espérance et celle-ci les dominera; mais le culte qu'on rend à ceux qui ne sont plus ne fait qu'accroître les sentiments qui vous attachent à ceux qu'on possède.
Le 4 juillet, tout était terminé; l'embarquement du commandant en chef, du chef d*état-major général et
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des derniers soldats était prêt. Le maréchal télégraphia au ministre de la Guerre :
« Il ne restera rien de l'armée française demain, 5 juillet, en Grimée. »
Et le 7, arrivé à Thérapia avec ses officiers, le général de Martimprey pensa peut-être qu'il aurait pu, lui aussi, prendre sa part du superbe et dernier télégramme que Pélissier adressa en France :
Ma tâche est accomplie. J'ai rapatrié, dans le meilleur état, cette belle armée, l'orgueil de ses concitoyens. Je me suis embarqué, le 5, à Kamiesch, avec mes derniers soldats, mon dernier canon. A mon tour, je puis songer aux joies de la patrie.
Gette dépêche, qui reporte la pensée aux grandes époques de la puissance romaine, terminait noblement la campagne de Grimée. Le chef d'état-major général, qui en avait organisé les débuts et qui avait été le premier à quitter la France, était aussi, avec le commandant en chef, le dernier à y revenir. G'est, dans l'histoire de nos guerres, un des beaux exemples du devoir accompli.