‹ Le général de division comte de Martimprey. Avec sept planches hors texte et cinq cartesChapitre 15 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Rentrée en France. — Disponibilité. — Lettres de PélisAier. — 19* division militaire à Bourges. — Nomination du général à Ch'an. — Situation de l'Algérie. — Administration. — Ministère de l'Algérie et des Colonies. — Martimprey major général du prince Napoléon. — Lettre du maréchal Randon. — Difficultés de la situation. — Mac-Mahon commandant supérieur. — ^Bruits de guerre contre T Autriche. — Martimprey demande sa disponibilité.

Après une heureuse traversée, le général de Martimprey débarqua à Marseille avec le maréchal Pélissier, le i*' août i856. Il put alors s'écrier, comme un de ses amis :

Ahl quel cri d'actions de grâces on adresse à la Providence et quelle joie Ton éprouve dans l'instant où Ton revoit le sol de la patrie, après une absence de deux années, passées tout entières dans les combats et au milieu des maladies terribles qui caractérisèrent si épouvantablement la guerre de Crimée!

Une fois en France, Tétat-major général de Tarmée d'Orient se trouva dissous. Le commandant en chef, qui venait d*ètre nommé duc de Malakofl, ne gardant près de lui que ses aides de camp, rendit aux autres officiers leur liberté. Le général de Martimprey le quitta comme on quitte un ami et se rendit directement à Paris pour y prendre les ordres du ministre de

(z) Soavenin de Crimée et d7taZie, par le général Lebrun.

aaO LE COMTE DE MARTIMPREY

la Guerre. Là, désireux de goûter un repos dont il avait besoin, il demanda sa mise en disponibilité, qui lui fut accordée le 21 du même mois. Pendant ce temps, le marérhal Pélissier, qui avait vu plusieurs fois l'Empereur et le ministre, avait renouvelé ses instances pour obtenir en "sa faveur la plaque de grand-dficier. Il avait fait des démarches à l'approche du i5 août, espérant réussir. Ce fut en vain,' et l'illustre maréchal put se rendre compte des difficultés qu'il rencontrerait à cet égard. 11 n'en écrivit pas moins à son ami.

Paris, 20 août i856.

Mon cher Martimprey, je vous remercie de votre bonne petite lettre. J'avais espéré pouvoir vous annoncer quelque chose; on s'obstine à trouver que, pour la plaque, il faut une plus grande ancienneté de divisionnaire, quand ils l'ont donnée à des maréchaux de camp. Je ne me rebuterai pas; mais, en ce moment, toutes les idées sont vers les champs.

J'ai été reçu à bras ouverts à Plombières, parfaitement questionné et parfaitement écouté aussi; et la lumière paraît s'être faite nette et vive; nous causerons de tout cela et vous serez content.

Je vais aller à la campagne aussi; car je suis accablé de sollicitations, autant que nos bien-aimés champs africains le sont de sauterelles.

Les conversations et les lettres, nombreuses et pressées, peuvent se résumer ainsi :

L'Empereur est le premier homme du siède... vous en êtes la plus flamboyante épée... Je suis apte à être receveur général, soit préfet, sous-préfet, conseiller, receveur partiticulier... soit tabac, timbre, surveillant, gardien, concierge de château, soit de voir mon fils officier supérieur, capitaine, etc.

L'Empereur ne peut rien vous refuser; demandez-lui ceci, demandez-lui cela pour moi, pour tel, ou pour les miens et votre noble cœur sera couvert de bénédictions. 11 n'y a

COMMANDEMENT DE LA DIVISION d'oRAN 221

pas jusqu'à M*" Jâger, de Halle, sœur de caïd Osman, qui voudrait venir m'embrasser (i)...

Ne m'oubliez point, je vous prie, près de Madame de Martimprey et de sa famille, j'embrasse vos enfants et je vous serre la main cordialement.

Maréchal Duc de Malakoif .

Je viens de voir le Maréchal Ganrobert qui traverse Paris en deux ou trois jours et va présider le conseil général de Cahors. Il a, comme toujours, été un aimable camarade; il est peu satisfait des poses et des incessants grognements de notre gras béarnais (2) qui ne m'écrit pas plus que si je n'étais point de oe monde.

amitiés au frère

Le maréchal Pélissier ne cessait pas cependant de penser à la récompense qu'il voulait obtenir pour son chef d'état-major général. Au mois d'août, il passa quelques jours auprès du ministre de la Guerre et en profita pour la réclamer encore. S'étant rendu de là à la campagne, aux Goudreaux, il écrivit à Martimprey :

Aux Goudreaux, 29 août i856.

Mon cher de Martimprey, je ne suis arrivé ici que mercredi et, si je l'avais laissé faire, le Maréchal Vaillant m'eût gardé plusieurs jours. J'ai profité de cette bonne disposition pour lui écrire d'ici et lui reproduire vos arguments qui sont les miens en faveur de cette plaque que je me reprocherai toujours de ne pas avoir demandée dès le 8 septembre. Si le ministre ne s'exécute pas, comptez que je porterai une botte au retour de Biarritz

J'ai vu Ganrobert et il a été charmant. Il revenait d'Aix et allait présider son conseil général. Quant à notre gros

(i) Le caïd Osman était un aUemand qui était venu servir en Afrique, dans les^rangs de nos spahis. Brave soldat, il était parvenu au grade de lieutenant et n'était connu que sous k surnom de c^Id Osman. Nos généraux estimaient sa bravoure et son dévouement.

(a) Le maréchal Bosquet.

Béarnais, il •continue à ne pas être de ce monde. Décidément c'est un assez pauvre caractère et, bien loin de contester sa capacité, je la reconnais; mais son outrecuidance est la dixième puissance de cette capacité.

Nous nous verrons, je crois, le 8 septembre à Paris. Le général Renson décide que le dit jour, les éléments de ce bon état-major de Grimée se réuniront pour fêter leur doyen. Vous manqueriez trop à cette fête et indubitablement vous en serez le président, quand je n'en serai plus que l'invité.

.... Je compte bien que je reverrai le frère. Présentez mes hommages à Madame de Martimprey, embrassez vos enfants et comptez sur ma vieille affection. Je vous serre la main cordialement.

Maréchal Duc de Malakoff.

Tous les efforts du maréchal devaient rester inutiles; la Grimée était finie, on avait largement récompensé ses combattants, on ne voulait plus en entendre parler. Pélissier n'était pas un courtisan; il avait des ennemis; le général de Martimprey, de son côté, n'était pas homme à faire des démarches. Il fallut renoncer, pour le moment, à toute espérance.

Ce dernier, du reste, y songeait peu. Il remerciait le maréchal de sa bienveillance, puis se consacrait tout entier aux joies de la famille et goûtait pleinement, après deux années d'épreuves, les charmes de la disponibilité.

Le 8 septembre, il se retrouva à Paris, au milieu de ses officiers d'état-major, qui s'étaient réunis dans un banquet pour célébrer la prise de Malakoff. Ce fut une de ces fêtes de camarades et de frères d'armes qui ne laissent que de doux souvenirs.

A la fin de l'année, au moment des promotions et des mutations qu'elles entraînent, il commença à songer à un commandement. Il s'aperçut alors qu'au retour de Grimée chacun s'était pourvu; les meilleurs

COMMANDEMENT DE LA DIVISION d'oRAN asS

postes étaient occupés et il en fut réduit à solliciter celui de la 19* division, à Bourges, qui allait devenir vacant.

Il le demanda et fut nommé par l'Empereur, le 18 février suivant. Il s'y rendit aussitôt. Ce devait être pour lui un commandement d'attente. Mis en vue par ses campagnes et ses beaux services, il était aussi trop jeune, 49 ans, pour s'éterniser dans une division de France. A la première occasion, on devait lui confier un poste plus important.

Elle se présenta au mois de novembre. Le maréchal Pélissier était revenu à Paris après un court séjour au camp de Châlons, lorsqu'il apprit que le commandement de la division d'Oran allait devenir vacant. Gonnaissant les goûts du général de Martimprey, son vit désir de revoir l'Algérie et de faire encore campagne, sachant d'ailleurs que le gouverneur général, maréchal Randon, serait le premier à agréer sa candidature, il s'empressa de demander pour lui ce beau commandement. Il l'obtint sans peine. Tout concourait pour faire réussir sa démarche, et, le 1 3 du même mois, Martimprey en fut avisé.

En recevant sa nomination, qui le comblait de joie, il fut invité à se rendre d'urgence à son poste. C'était un ennui pour les siens. Mais sachant qu'un pareil ordre devait être motivé par de sérieuses raisons, il partit de suite, laissant derrière lui tous ceux qu'il aimait. Sa famille le rejoindrait plus tard. Il passa à Paris, vit le ministre pour le remercier et prendre ses ordres, puis se dirigea de suite sur Marseille et de là sur Oran.

Le maréchal Pélissier lui écrivit quelques jours après :

Paris, 7 décembre 1857.

Mon cher- de Martimprey, ce n'est que lorsque vous aviez

^24 I«E COMTE DE MARTIMPRET

déjà pris la mer que j'ai appris votre rapide passage à Paris et votre voyage d'urgence à Oran. Je n'ai pas été étranger à votre envoi à cette belle destination; mais avec cette lenteur qu'on avait mise en toutes choses, je ne me serais pas attendu à ce brusque départ qui vous a été imposé.

Quoi qu'il en soit, tout en plaignant ceux qui peuvent avoir à en souffrir, je suis fort heureux que ma province de prédilection ait enfin trouvé un chef complètement digne d'elle, un chef qui la dégagera de cette sorte de cancéraiion qui semblait l'envahir

Je vous félicite cordialement de votre beau commandement, je félicite bien plus la province de vous avoir pour chef....

Je vous embrasse bien cordialement.

Maréchal PéussiER.

L'Algérie était alors gouvernée par le maréchal Randon, qui venait de s'illustrer par la conquête de la grande Kabylie. La dignité de maréchal de France avait été sa récompense. Consulté confidentiellement sur la désignation du général de Martimprey, il s'empressa de l'approuver. Le premier soin du nouveau chef de la division d'Oran fut de l'en remercier.

Rien au monde ne pouvait lui être plus agréable. La province d'Oran était son pays de prédilection; il la connaissait à fond, l'ayant parcourue en tous sens dans sa jeunesse, les armes à la main. Il y était estimé; enfin, c'était pour lui une joie d'une douceur intime de revenir général de division dans cette région où, vingt-^eux ans plus tôt, il avait débuté comme lieutenant.

La contrée passait alors pour la plus belliqueuse d'Algérie. Le voisinage du Maroc était pour die un sujet continuel de troubles, d'incursions de tribus hostiles et d'expéditions. L'administration coloniale n'y était pas facile et exigeait un chef militaire aussi

LE GÉNI^RAL DE MARTIMPREY Commandant la division d'Oran

COMMANDEMENT DE LA DIVISION d'oRAN 225

ferme que prudent. A tous ces points de vue, le choix de Martimprey était heureux et témoignait de la confiance du gouverneur et du souverain.

Martimprey fut installé au Château-Neuf peu de jours après sa nomination et prit de suite connaissance du service. Dès qu'il fut au courant de la situation, il jugea utile de faire un voyage sur la frontière et quitta Oran, à la fin d'avril, pour se rendre à Tlemcen, oii il arriva le 29. De là il visita Nemours, Maghnia, Zouïa, en passant par Sidi-Medjehed, qui lui rappela ses courses avec La Moricière, Gar-Rouban et Sebdou. 11 revint ensuite à Tlemcen et à Oran, oîi il rentra le 6 mai.

Il retrouvait la colonie dans un état prospère. L'expédition victorieuse du maréchal Bandon en Kabylie et la soumission définitive de ses montagnards semblaient marquer la fin de la conquête. De tous côtés on se livrait aux travaux de la paix; l'année s'annonçait sous les meilleurs auspices.

Le général commençait à fixer ses idées sur ses di vers services, lorsqu'une grave nouvelle lui «irriva de Paris. Un terrible attentat avait eu lieu, au mois de février, contre l'Empereur et l'Impératrice. Un Italien, Orsini, jusque-là réfugié en Angleterre, y avait formé un complot et préparé son crime. Si les souverains en étaient sortis sains et saufs, plusieurs personnes de leur suite avaient été tuées ou grièvement blessées. Ce crime indigna tout le monde.

Le général de Martimprey, comme tous ses collègues, adressa à l'Empereur, à cette occasion, un télégramme de félicitations :

Le général commandant la division d'Oran et les officiers de l'élat-major de la division, après avoir remercié Dieu d'avoir protégé vos jours et ceux de l'Impératrice, menacés par un horrible attentat, adressent à cette occasion à Votre Majesté la nouvelle expression de leur dévouement, etc..

En Algérie, du reste, ce crime fut vite oublié. Tout le monde était au travail. Dians le sud de la province d'Oran, le commandant de Colomb faisait respecter notre drapeau, depuis Géry ville jusqu'au delà de Fi «uig.

Les Arabes du Tell se livraient à la culture des terres avec une activité qu'excitait le haut prix des céréales. La confiance régnait partout, fondée sur les résultats acquis et sur des progrès dont quelques-uns recevaient alors un commencement d'exécution. Tel était le chemin de fer d'Alger à Oran.

L'existence d'une voie ferrée devait avoir une grande influence sur le développement de la colonie; mais, pour le seconder, il fallait disposer de nouvelles terres pour les distribuer aux colons.

Une commission de transactions et partages avait ^té instituée pour cantonner les tribus dans les terres qu'elles curltivaient et affecter à la colonisation celles qui leur étaient inutiles ou qui revenaient à l'Etat. Le général commandant la division d'Oran s'occupait avec •sollicitude de ce travail.

Pendant ce temps, la rumeur publique répandait le bruit d'une combinaison, dont on s'occupait à Paris, et qui devait modifier profondément l'état de l'Algérie. 11 s'agissait d'en confier la direction suprême au prince Napoléon, avec le titre de vice-roi ou de lieutenant de l'Empereur et des pouvoirs étendus^ Les esprits s'agî taient et le général de Martimprey surveillait ces nou velles avec attention, lorsqu'il reçut une lettre confidentielle du colonel d'état-major Gastclnau, aide de camp du ministre de la Guerre, lui proposant les fonctions de major général du prince et lui recommandant un secret absolu. Il répondit de suite au ministre :

Oran, le 7 juin i856.

A Monsieur le Ministre de la guerre,

L'Empereur m*a comblé lorsqu'il a daigné, il y a six mois, TO'envoyer dans la province d'Oran. A la satisfaction d'exercer ce beau commandement s'ajoutait, après de longues absences, celle de voir mes jeunes enfants et ma femme, réduite à peu près à ne plus onarcher, dans les conditions de bon air, d'agrément et de bien-être qu'offre exceptionnellement le Château-Neuf. Mes vœux étaient d'y rester lohgtemps.

Mais je serais ingrat si je méconnaissais les intentions bienveillantes que manifeste Votre Excellence dans la lettre qu'elle m'a fait écrire le 29 mai dernier par le colonel Castelnau. Son Altesse Impériale le Prince Napoléon m'a constamment traité avec une grande bonté. Mettant de côté toute considération étrangère au service, je tiendrai pour préférable, ce que, sur votre proposition. Sa Majesté fera de moi. Je suis donc prêt à recevoir vos ordres.

Dans la nouvelle organisation, le chef d'état-major général actuel sera supprimé. Si je dois être major général, afin que ma fonction puisse répondre à ce que S. A. I. le prince lieutenant de l'Empereur devra en attendre, je vous demanderai avec les plus vives instances de me donner pour aidemajor général le colonel d'état-major Lebrun, officier de guerre et de cabinet, susceptible d'obtenir un prochain avancement. Il connaît à merveille la Grande Kabylie et la province de Constantine, tandis que je n'ai pratiqué l'Algérie qu'à l'ouest du méridien d'Alger.

La communication du colonel Castelnau ayant eu lieu par la poste, j'ai cru devoir faire suivre la même voie à ma réponse. Enfin le caractère confidentiel de cette communication m'a paru m'imposer le devoir de ne pas entretenir M. le Maréchal Randon de son objet, bien que dans mes sentiments de dévouement envers M. le Maréchal, mon bienfaiteur de longue date, le silence me coûte.

Général de Martimprey.

La lettre du colonel Caslelnau laissa le général de Martîmprey très perplexe: Mais son incertitude fut de courte durée. Le 24 du même mois, un décret impérial institua un ministère de l'Algérie et des colonies et confia «a direction au prince Napoléon. Trois jours auparavant, le gouverneur avait reçu du ministre de la guerre la dépèche suivante :

L'Empereur désire cpie vous puissiez venir sans délai à Paris pour traiter de la grande question relative à l'Algérie.

Le maréchal Randon s'embarqua le 26, recevant des fonctionnaires et de la population de vifs témoignages de sympathie.

Quant à ses divisionnaires, ils attendaient avec anxiété les événements qui allaient surgir de cette innovation.

Le premier fut la démission du maréchal Randon, bientôt suivie de la nomination du général de division Renault comme gouverneur général intérimaire.

Dès son arrivée, ce dernier adressa à ses généraux une lettre destinée à leur notifier sa prise de commandement. Il écrivit au général de Martimprey, le 2 à juillet : « Je ne saurais trop vous féliciter de la bonne impulsion que vous avez su imprimer à tous les services, et notamment à tout ce qui a trait à la coloni sation, etc. » Il le qualifiait en même temps d' « officier loyal et désintéressé ».

Ce fut un encouragement pour le commandant de la division d'Oran. 11 en avait d'autant plus besoin à ce moment que la création du ministère de l'Algérie et la démission du maréchal Randon jetaient le trouble dans les esprits, éveillant partout plus de craintes que d'espérances. Quant aux indigènes, toujours au courant de nos affaires, ils montraient déjà des dispositions qui exigeaient une surveillance attentive.

Sur ces entrefaites, Martimprey reçut du maréchal

Randon une lettre qui lui fît connaître à la lois les motifs de la démission du gouverneur, les causes du récent changement et Tesprit qui allait présider désormais aux destinées de l'Algérie. A ces divers points de vue, c^était un document historique digne d'être conservé :

Saint-Ymier près Grenoble, le 19 août i858. Mon cher générail,

Je veux depuis longtemps vous écrire; mais j'ai été empdché par les circonstances contradictoires qui depuis près de deux mois se déroulent devant (moi. Je dois cependant, sans tarder plus longtemps, vous mettre au courant de la situation, au moins telle qu'elle m'apparaît.

Quand j'ai été appelé à Paris, après le décret qui créait un ministère spéciail pour l'Algérie, je me suis proposé de faire abnégation de tout ce qui pourrait m'être personnellement désagréable dans la nouvelle organisation et de ne jamais perdre de vue que les intérêts du pays doivent passer avant tous les autres.

Je n'ai pas failli à ce programme et plus je voyais des doctrines dangereuses, à mon sens, pour la colonie, se produire, plus je me rattachais à elle, pour la défendre du péril qui me semblait devoir la menacer.

La confiance que l'Empereur (mettait en moi rendait ce devoir encore plus sacré et, jusqu'au dernier moment, j'ai tout sacrifié à ce double désir de me conformer à ce que Sa Majesté semblait attendre de moi, et à ce que TAlgérie était en droit d'exiger. Ce n'est donc pas à la légère, obéissant à une folle impatience, ou subissant une contrariété personnelle, que je me suis déterminé à donner ma démission des fonctions de gouverneur général; mais j'y ai été conduit par cette conviction que c'était un parti pris de démolir pierre è pierre le gouverneur général parce qu'il gênait la libre expansion des idées que l'on voulait faire dominer dans la colonie; qu'après les confidences faites aux intimes, les conversations amoncelées chaque jour, dans la Patrie et autres journaux officiels, en étaient les fidèles

33o LE COMTE DE MARTIMPREY

interprètes, ce n'est qu'après quelques entretiens dans lesquels, fort de mes convictions, d'un dévouement aux intérêts de la colonie dont personne ne jpeut douter, que j'ai reconnu très clairement que mes opinions, en fait de gouvernement, n'étaient pas à la hauteur des projets du jour, et que, ne pouvant me renverser de haute lutte, |)arce qu'ime volonté supérieure s'y opposait, on saurait me décourager en attaquant ce que nous avons fait, en niant les progrès accomplis, en des dénaturant même, et enfin en entrant dans cette voie non moins ridicule que fatale, préconisée par quelques écrits injurieux envers l'armée, dont ils déprécient les services, envers les chef« dont ils cherchent à rabaisser l 'intelligence, le zèle et le patriotisme.

J'ai vivement réclamé pour qu'un démenti authentique fût donné à de pareilles tendances, à de semblables doctrines, je n'ai pu avoir cette satisfaction; j'ai \oulu savoir si le gouverneur général devait oui ou non être le représentant légal du ministre, sinon de l'Empereur, si les décrets d'annexion de la justice et de l'instruction publique ne le regardaient en quoi que ce soit, enfin si, alors que naguère on voulait lui substituer un vice-roi, un lieutenant de l'Empereur, sous le prétexte que le pays avait grandi et qu'il exigeait une direction plus immédiate, débarrasée d'entraves, investie d'une initiative phis réelle, si, dis-je, les intérêt? de cette même colonie avaient changé par la raison que l'administration supérieure se serait localisée à Paris, n'ayant pu trouver à s'installer à Alger. Je ne deofnamdais pas assurément une augmentation de pouvoir, de situation, de traitement en rien semblable à ce que le prince avait formulé, je me bornais à demander que l'on me donnât les moyens de conduire les affaires du pays avec la promptitude et l'àpropos que réclamaient les intérêts généraux. Je demandais que l'on se prononçât clairement sur cette question, à savoir s'il y aurait un gouverneur général ou un comsnandant supérieur des troupes; en d'autres termes si l'autorité militaire devait céder le pas à l'autorité civile au grand préjudice du bon sens et de l'équité, etc.; or, cocmne je n*ai pu avoir pleine satisfaction sur aucun de ces points, il m'a paru démontré, ainsi que je vous le disais en commençant cette

COMMANDEMENT DE LA DIVISION d'oRAN 23 I

lettre, que je me sacrifierais en pure perte à la mission de défendre le gouvernement actuel de T Algérie; (jue je me trouverais contraint à disputer le terrain pied à pied, que je serais réduit à faire une opposition déplorable pour le principe d'autorité, et que je serais conduit forcément à me retirer, après avoir perdu, ou tout au moins -compromis^ le caractère de loyauté et d'honnêteté que je tiens à conserver intact, sans avoir pu faire dooniner les doctrines que je crois seules praticables en Algérie, pendant encore de longues années.

Voilà pourquoi j'ai dû donner ma démission, après avoir consacré vingt ans de ma vie à la prospérité de la colonie.

Vous jdevez comprendre que ce n'est pas sans un profond chagrin que je me suis séparé de vous, de l'armée d'Afrique et de tout ce qui se rattache à cette chère colonie; mais ce qui me prouve que j'ai fait oe que je devais, c'est que ma conscience est parfaitement tranquille, et que tous ceux qui ont connu ma détermination m'ont approuvé.

Ces renseignements que je vous donne sont pour vous, non pas à titre précisément confidentiel, parce qu'en effet il n'y a rien dans tout cela de mystérieux, et que je dois vous faire connaître les motifs qui m'ont guidé dans les graves résolutions que j'ai prises; seulement je ne voudrais pas avoir l'air de chercher à créer des embarras au nouveau ministre ou de lui faire une opposition quelconque; sous la réserve de ces conditions, je désire, au contraire, que l'on sache bien les pensées qui ont servi de règle à ma conduite et que cette brave armée, en échange de l'attachement que je lui porte, me conserve son souvenir : je regrette de ne pouvoir lui adresser mes adieux, mais vous lui direz dans l'occasion les sentiments que je lui porte.

Quant à vous, mon cher Général, je* vous aime et vous estime depuis trop longtemps pour que vous ne croyiez pas sincères et ces regrets de m'éloigner de vous et mon espérance de voir renaître des rapports de service qui m'ont toujours été si. agréables. Je vous serre la main bien cordialement.

Maréchal Randon-

Quelle situation étrange divulguait cette lettre I Certes, depuis quelque temps déjà, des bruits circulaient sur la lutte que les autorités civiles comptaient entreprendre contre l'autorité militaire, mais on pouvait croire encore qu'ils étaient sans fondement. Maintenant, c'était chose faite, et le nouveau ministère n'en était pas seulement la confirmation, il en était aussi l'inspirateur. La personne du prince Napoléon à la tête de ce mouvement justifiait toutes les appréhensions.

Pour le général de Martimprey, il n'était plus question de devenir le major général du lieutenant de l'Empereur, mais simp'lement de continuer «es fonctions et de se tenir prêt à combattre les empiétements qui ne pouvaient manquer de se produire. La situation allait devenir difficile, mais elle devait trouver à Oran, dans le commandant de la province, un homme au cœur ferme et loyal, auquel une conscience droite dicterait toujours son devoir. Pour le moment, il n'y avait qu'à continuer dans la voie suivie jusqu'à fce jour en attendant de nouveaux ordres.

Néanmoins, les événements récents entraînaient le général à méditer profondément sur la situation et sur les obligations qui allaient lui incomber. Au mois de septembre, ses idées étaient définies; il les exprima au ministre de la Guerre, maréchal Vaillant, dans une lettre qui parut si bien rédigée qu'elle fut communiquée au prince Napoléon. En remerciant le maréchal, le prince lui dit : « J'ai beaucoup d'estime et d'affection pour le général de Martimprey; c'est notre meilleur divisionnaire en Afrique. » Le ministre s'empressa de l'écrire au général de Martimprey, qui ne se fit pa« d'illusions sur la banalité de ce compliment.

Bientôt, les commandants des trois provinces d'Algérie furent officiellement fixés sur la marche à donner aux affaires. A la fin du mois de septembre, le gouverneur fut remplacé par un commandant supérieur

COMMANDEMENT DE LA DIVISION d'oRAN 233

des forces de terre et de mer. Ce n'était plus qu'un chef militaire. On avait ainsi un -chef suprême à Paris, auquel aboutissaient toutes les questions administratives ou autres, et dont dépendait le commandant supérieur. Le général de Mac-Mahon fut désigné pour ces nouvelles fonctions. II avait pour aide de camp un an^i de Martimprey, le colonel Lebrun, qui s'empressa de lui écrire, sans lui dissimuler les difficultés qu'il entre- Toyait.

Alger, de i4 octobre i858.

Mon Général,

Voulez-vous me permettre de me félkiter du bonheur que j'éprouve d'avoir pu suivre ici le général de Mac-^Mahon et d'être ainsi rapproché de vous. Personne n'a été plus heureux que moi de ce changement survenu dans la position militaire du général et cependant j'y entrevois bien des difficultés dont il ne lui sera peut-être pas facile de triompher. Quoi qu'il en soit, il est bien encouragé dans l'œuvre délicate qu'ifl va poursuivre, en pensant que vous êtes un de ses appuis et que votre esprit de droiture sera toujours en parfait accord avec le sien. Pour moi qui l'aime de tout mon cœur, je ne puis dire assez combien je suis heureux de voir que votre force puisse être ajoutée à la sienne pour doubler ainsi son courage et ses moyens d'action. Pardonnez-moi, mon Général, ce mouvement d'expansion qui trouve sa source dans les sentiments de respectueuse estime et de dévouement que je vous ai voués et que je vous conserverai toujours.

Lebrun.

Le mois suivant, à l'occasion de la naissance d'un de ses enfants, le général, ayant cru devoir l'annoncer directement au maréchal Vaillant, en reçut une réponse affectueuse terminée par ces mots : « Laissez-moi vous dire, mon cher général, que je vous regarde comme un ami et que je vous prie de me croire le vôtre de tout ^ cœur. »

Ces marques d'estînle étaieMt la conséquence des services rendus en Crimée par le chef d'état-major général de l'armée et de la haute estime qu'il avait acquise.

En décembre, le général de Mac-Mahon «'étant rendu à Paris pour les travaux d'inspection générale, Martimprey fut appelé à Alger pour faire l'intérim.

A cette époque, les premiers bruits de guerre contre l'Autriche commençaient à circuler. On savait que l'Empereur avait toujours eu l'idée de détruire les traités de i8i5 en faisant payer à l'Autriche la part qu'elle avait prise dans la chute de Napoléon I*. Martimprey, tenu au courant par ses amis de Paris, prévoyait qu'une grande guerre ne tarderait pas à éclater, et, dans celte idée, il n'avait pas l'intention de s'éterniser à Oran, d'autant plus que les intentions prêtées au prince Napoléon étaient loin de l'y engager. Toutefois, il se contentait de surveiller les événements.

Il en était là, lorsque éclata, après le i*' janvier 1869, la nouvefUe de l'apostrophe lancée par l'Empereur, en plein cercle de cour, à l'ambassadeur d'Autriche : <( Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé; mais je vous prie de dire à l'Empereur que mes sentiments personnels pour lui ne sont pas changés. »

Ces paroles retentirent dans l'Europe entière, et, à partir de ce moment, les personnages un peu au courant des affaires ne doutèrent plus de l'imminence d'un conflit. La nouvelle, parvenue à Oran, où le général était de retour, le décida à prendre un parti.

Dès le 5 janvier, il écrivit à son ami le colonel Jarras, alors à Versailles, pour lui dire qu'il était résolu à demander sa mise en disponibilité.

Jarras lui répondit, le 12, qu'il le savait opposé aux

^ « folles utopies annoncées par certains partisans du

système inauguré par le prince Napoléon ». Il pensait

COMMANDEMENT DE LA DIVISION o'ORAN 235

qu'il ne «e sentait plus en état de lutter contre ces tcndances, surtout « depuis le décret qui supprimait la responsabilité des tribus ».

Il lui annonçait en même temps que « la guerre contre l'Autriche était décidée; que le prince Napoléon partait pour rendre visite à sa fiancée, la princesse Glotilde de Savoie, et que le général Niel l'accompagnait ». Tandis qu'il s'occuperait de son mariage, le général devait visiter les places fortes du Piémont, notamment Gênes et Alexandrie, et voir le rôle qu'elles pourraient jouer dans des opérations contre l'Autriche.

A la suite de sa lettre au colonel Jarras, Martimprey prit son parti; il adressa au ministre une demande de disponibilité et de rentrée en France. C'était une résolution dont il ne se dissimulait pas la gravité. Nommé par l'Empereur, il renonçait brusquement et sans raisons apparentes au beau commandement qui lui avait été confié. Il prenait ce parti au début de la création du ministère de l'Algérie, peu de temps après la démission du gouverneur général et dès les premières manifestations de l'autorité du nouveau ministre. Personne ne pouvait s'y tromper : c'était un coup d'éclat, justifié, comme l'avait écrit Jarras, « par les folles utopies annoncées par certains partisans du système inauguré par le prince Napoléon ».

Toute la carrière du général pouvait s'en ressentir. Néanmoins, il n'hésita pas. Les premières instructions du nouveau commandant supérieur lui avaient montré que le général de Mac-Mahon se plierait absolument aux volontés du ministre de l'Algérie. Sa conscience, comme celle du maréchal Randon, lui dictait son devoir. Il avait résolu de quitter sa position et avait lancé sa demande. On mit quelque temps à lui répondre. Cependant, au commencement de février, Jarras le prévint que sa démission de cominandant à Oran était acceptée. Il ajoutait : « Votre demande de rentrer en

France est publique à Paris depuis plus de quinze jours, et vous apprendrez sans doute avec plaisir que votre détermination est fort approuvée. » Il savait d'ailleurs que les motifs de cette détermination étaient nombreux, et il Tattendait dans le courant de mars.

Le 20 février, en effet, le maréchal Vaillant, ministre de la Guerre, lui adressait une réponse affectueuse :

Mon cher Martimprey,

Votre rentrée en France est décidée : c'est Esterhazy qui vous rempQacera : les choses sont réglées ainsi depuis hier seulement; maintenant écrivez-iinoi : i® à quelle époque vous voulez quitter Oran; je donnerai des ordres au général Esterhazy en conséquence; a® quelles sont vos intentions? Accepteriez-vous la division qui va se trouver vacante à Lyon? Si vous suiviez mon conseil, ce serait oui. J'ai ma raison pour vous paiier ainsi. Si une division active ne vous va pas, nous attendrons que la division t^ritoriale dont vous avez envie soit vacante.

A vous de coeur.

Maréchal Vaillant.

Le général fit alors connaître à Jarras qu'il ne fallait pas l'attendre avant la fin d'avril, parce que le général de Mac-Mahon l'avait invité A retarder son départ jusqu'à l'arrivée du général Walsin Esterhazy. Ce fut, en effet, le i*' mai seulement que Martimprey put débarquer à Marseille, pour arriver le surlendemain à Paris. Il savait déjà depuis quelques jours que les fonctions d'aide-major général de l'armée d'Italie lui étaient réservées.

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