CHAPITRE XI
Composition de Tannée d Italie. — Organisation du commandement. — Gâchis du début. — Rôle de Marlimprey. — Sa note sur le plan de campagne. — Marche de flanc vers Novarc. — Palestro. — Bataille de Magenta. — Martimprey à Ponle-Nuovo.
— Marche sur Milan. — Combat de Melegnano. — Ordres de mouvement vers le Mincio. — Situation le aS juin. — Bataille de Solférino. — Mouvements après la bataille. — Négociations. Armistice. — Paix de VillafraBca. — Appel de Martimprey à Paris. — Sa nomination de grand officier de la Légion d'honneur.
— Lettres de Pélisaier.
Les circonstances tournaient décidément en faveur 4lu général. Par le plus grand bonheur, son départ d'Oran venait de coïncider avec une situation nouvelle «dans laquelle on ne pouvait se passer de ses services. La façon remarquable dont il avait rempli ses difficiles fonctions de chef d'état-major général en Grimée le désignait pour le même emploi dans la campagne qui se préparait. Il en fut prévenu officieusement avant d'avoir quitté T Afrique. Il n'avait plus qu'à s'applaudir de la détermination qu'il avait prise.
La guerre contre l'Autriche était décidée dans l'esprit de Napoléon III depuis la fin de la guerre d'Orient. Toutefois, il en garda le secret jusqu'en i858. Après son entreveue de Plombières avec M. de Cavour, au mois d'août de cette même année, il se décida, sans en parler encore. Au milieu du mois de décembre, il fiigna avec ce diplomate les conventions militaires qui
l'engageaient vis-à-vis du Piémont (i), et, à la réception du i" janvier, il jeta le masque.
Toutefois, jusqu'au mois de mars, on parla de la guerre à mots couverts et, naturellement, on ne prépara rien. Mais, dans le courant du même mois, les mouvements de l'Autriche forcèrent le gouvernement à agir. I^s nôtres commencèrent à la fin d'avril.
Lorsque le général de Martimprey arriva à Paris, le 3 mai, il rendît d'abord visite au maréchal Randon, alors major général de l'armée d'Italie; il apprit que, depuis la fin d'avril, celle-ci était constituée et que les troupes étaient déjà en marche.
Il reçut ses instructions et alla prendre les ordres de l'Empereur, le lendemain. Ce dernier lui remit, en outre, lo.ooo francs, à distribuer à son arrivée en Italie et l'engagea à partir de suite. Le soir même, il prenait le train pour Marseille, s'embarquait le 5 sur le Caire et arrivait à Gênes le 6 mai.
L'armée d'Italie, dont il allait être le véritable major général, comprenait six corps d'armée :
i" corps, maréchal Baraguey d'Hilliers; 3" — général de Mac-Mahon; 3" — maréchal Canrobert; h'' — général Niel; 5" — prince Napoléon;
6* — général Regnault de Saint-Jean-d'Angély, commandant la Garde impériale.
Chaque corps d'armée devait compter environ 20.000 hommes; c'était un faible effectif.
L'Empereur s'en était réservé le commandement et avait désigné d'abord le maréchal Randon pour major général, avec Martimprey pour aide-major général. Mais, pendant le voyage de ce dernier, il avait change
(i) L€ Maréchal Carirobert, par Germain Bapst.
-d'avis. Randon restait ministre de la Guerre et le maréchal Vaillant était nommé major général, malgré ses soixante-dix ans. Le général de Martimprey, maintenu comme aide-major général, avait pour chefs de service les officiers supérieurs d*état-major désignés ciaprès :
De • Rouvray, général de brigade, sous-aide-major j^énéral;
Jarras, colonel d*état-major, bureau de la correspondance générale et des mouvements;
De Maligny, colonel d*état-major, bureau des services administratifs et judiciaires;
Saget, colonel d*état-major, bureau des services politique et topographiqué.
Plus tard, le colonel Jari:as, promu général de brigade, prit les fonctions de sous-aide-major général.
Le jour même de son arrivée à Gènes, le ministre de la Guerre annonçait à Martimprey sa mutation dans les termes suivants :
Paris, le 6 mai.
Mon cher Général,
A mon ^rand regret, il faut que je renonce, au moins pour le moment, à aller vous rejoindre. Il m'en coûte beaucoup, vous pouvez m'en croire.
Il n'y avait pas de cartes aux Tuileries pour vous : celles dont il a clé question ne sont point encore en Ja possession ^e l'Empereur : quand il les aura reçues, il vous en fera parvenir. Le premier officier qui partira pour Gênes vous remettra une carte de Jomini en plusieurs feuilles qui me paraît bonne.
Vous avez du reste dans votre bagage d'état-major, indépendamment de la grande carte de la Lombardie et Vénétie, dressée par l'état-major autrichien, des cartes du Piémont qui doivent être bonnes à consuflter.
Vous n'oublierez pas qu'entre le ministre de la Guerre et le
a4o LB gomue de martimpret
4hef de Tétat-major général de l'armée d'Italie, il ne pourra jadnais exister des rapports trop fréquents et que vous pouvez compter sur mon zèle, mon ardent désir de concourir de tous mes moyens aux succès que l'Empereur ne peut manquer d'obtenir avec une armée pareille à celle dont Sa Majesté va prendre le commandement.
Maréchal Randon.
Les détails qui précèdent montrent quelle hâte fiévreuse avait présidé à l'organisation et à la mobilisation de Tarmée d'Italie. Les fautes du début de la guerre d'Orient recommençaient. Les changements de ministre de la Guerre et de major général à l'heure de la mobilisation n'avaient pu que suspendre les préparatifs de la campagne et augmenter le trouble qui existait déjà dans tous les services. De tout cela, il résultait une organisation du commandement suprême qui mérite qu'on s'y arrête. Elle eut une influence sur les fonctions du général de Martimprey et peut-être sur le reste de sa carrière.
La campagne d'Italie, d'ailleurs, n'est pas connue comme elle aurait dû l'être. La présence du souverain h la tête de l'armée devait avoir pour effet de dissimuler les erreurs au profit de sa réputation, et on alla si loin dans cet ordre d'idées qu'après la campagne, lorsqu'on en eut rédigé le récit officiel, revu et corrigé par lui, on fît détruire les archives qui auraient pu servir k e» contester la vérité (i).
Au début, cependant, on ne songeait qu'à vaincre. L'Empereur avait tenu à commander l'armée, quoiqu'il n'eût jamais conduit une troupe devant l'ennemi. Aussi, avant de partir, quand il voulut établir un plan d'ensemble pour ses opérations, se trouva-t-il embarrassé. Il fit alors demander l'avis de M. Thiers et celui
(i) Le Maréchal Canrohert, par Germain Bapst.
CAMPAG>-E d'iTALIE 24 1
du vieux général suisse Jomini, qui avait pourtant trahi son oncle Napoléon P', en i8i3, en passant au service des Russes. '
Pour parer à son défaut d'expérience, les généraux ne manquaient pas et un bon major général pouvait suppléer à tout.
S'il avait consulté à cet égard le chef éminent qui lui avait conquis Sébastopol, il est probable que ce dernier lui aurait conseillé de confier ces hautes fonctions à son ancien chef d'état-major général de l'armée d'Orient, le général de Martimprey. Mais Napoléon III ne passait pas pour aimer l'esprit frondeur et caustique de Pélissier; il avait confiance dans le maréchal Vaillant, qui la méritait, savait le ménager et lui avait déjà donné des preuves de sa capacité et de son dévouement.
Il le choisit pour major général. C'était alors un vieillard alourdi par l'embonpoint, mauvais cavalier, officier du génie de mérite, mais courtisan, spirituel, sceptique et insouciant (i). Il ne pouvait éclipser le général en chef, auquel ses conseils devaient être utiles. Toutefois, il avait, lui aussi, besoin d'un suppléant. îl lui fallait un homme capable, expérimenté, modeste, discipliné, prêt à accepter un rôle important en restant effacé. Le général de Martimprey répondait à cet idéal. Randon et Vaillant l'estimaient très haut, et l'Empereur était sûr de trouver en lui un subordonné respectueux, obéissant, très actif, travailleur acharné, qui veillerait à tout. On n'hésita donc pas à faire passer au rang de sous-chef d'état-major un chef militaire qui avait rempli en Crimée les fonctions de major général avec un talent remarqué.
Désormais, par conséquent, les ordres de mouvement ou de combat, souvent inspirés par Martimprey, mais prescrits par l'Empereur ou le maréchal Vaillant,
(i) Le Maréchal Canrobertj par Germain Bapst.
devaient être préparés, détaillés et parfois même conçue par Taide-major général, qui, dans ce but, ne quitterait plus le quartier impérial.
Martimprey, heureux de faire campagne dans une position où il pourrait être utile, n'eut pas un instant d'hésitation et prit de suite son service.
Ce ne fut pas une sinécure. L'armée n'était alors organisée que pour la paix, et, jusqu'au mois d'avril, l'Empereur voulant qu'on parlât le moins possible du concours qu'il avait promis au Piémont, empêchait qu'on donnât les ordres nécessaires aux préparatifsd'une campagne. C'était la même tactique que pour la guerre d'Orient. Puis, quand les concentrations des Autrichiens en Italie rendirent notre présence indispensable, il fit partir en hâte les divisions et les brigades telles qu'elles étaient constituées, pensant que cela suffisait. Il le déclara quelques jours après : « On devait s'organiser en route. »
Il résulta de cette idée que l'armée se trouva rapidement dans un gâchis complet. Rien n'était prêt et on manquait de tout.
A Gênes, le général de Martimprey avait été devancé, depuis le 28 avril, par le colonel d'état-major Lebrun, qui avait reçu du maréchal Vaillant l'ordre verbal de se rendre dans cette ville afin de pourvoir à tous les besoins et à l'installation de la portion considérable de l'armée destinée à la traverser. Un crédit lui avait été ouvert à la Banque de Gênes. La peine qu'il se donna pour remplir sa mission est indicible. Tout manquait; chevaux, logements, munitions, approvisionnements, rations, tout devait être improvisé. Il fut relevé de ses accablantes fonctions le 6 mai, au moment de l'arrivée du général de Martimprey. Ce dernier commença par prévenir l'Empereur de son débarquement. Puis il rendit visite au maréchal Baraguey d'Hilliers et aux chefs des différents services. Il régla avec le grand
CAMPAGNE d'iTALIB 2^i
prévôt Tinfitallation de Télat-major général; il vit le général Lebœuf pour la répartition de Tartillerie et de son matériel; le général Frossard pour la répartition du génie; l'intendant général Paris, pour celle du personnel de l'intendance, de l'administration, des magasins, des transports, des hôpitaux, des distributions, etc.; il arrêta, de même, le service du payeur général pour le Trésor et les postes, et fixa définitivement la composition de l'état-major général. Il trouva encore le moyen de recueillir des renseignements sur l'ennemi et partit le 7 pour Alexandrie. Il revint à Gênes le 8 et adressa de là à l'Empereur le télégramme suivant :
A Sa Majesté TEmpereuri à Paris,
L'heureuse concentration de votre armée et de l'armée Sarde dans des positions dominantes permet à Votre Majesté de (laisser son organisation s'achever, avec d'immenses avantages pour de prochains succès. Votre Majesté, arrivant 8 ou 10 jours trop tôt, si elle part mardi, pourra le regretter, quant au contraire, ces quelques jours de plus passés en France par TEmpei^eur doivent, sous la continuation de sa puissante impulsion, assurer à cette armée sa plénitude de force. Je me crois autorisé à dire qu'elle pense comme moi...
L'aide-major général, E. DE Martimprey.
En attendant, il trouvait les troupes dans un désarroi complet. Baraguey d'Hilliers et Mac-Mahon n'avaient pas d'artillerie; le corps du maréchal Canrobert se trouvait sans cartouches; il n'y avait pas d'équipages de pont pour franchir les rivières, dans un pays qui en était sillonné; les objets les plus indispensables manquaient aux soldats; les cavaliers n'avaient pas leur armement; les régiments, partis à la hâte,
réclamaient des chaussures; il fallut commander en France des rations de lard et de biscuit par millions. Le travail de l'aide-major général en fut centuplé. Néanmoins, il accomplit sa tâche grâce à une activité incessante et finit par parer à tous les besoins.
Le 12, Napoléon III arriva à Gênes et, dans Taprèsmidi, réunit un conseil de guerre qu'il présida. Martimprey s'y trouva avec les maréchaux Vaillant et Balaguey^'Hilliers, les généraux Mac-Mahon, Lebœuf, Frossard et Regnaud de Saint-Jean d'Angely. Le plan du général Jomini, que l'Empereur semblait vouloir adopter, présentait trois hypothèses :
i"* Passer le Pô à Plaisance et tourner la gauche autrichienne;
2** Passer le Pô à Valenza et attaquer de front;
3** Passer au nord, par Novare et Magenta, et tourner la droite de l'ennemi (i).
C'est la première combinaison que Napoléon proposa à ses généraux. Ceux-ci déclarèrent qu'ils n'étaient pas prêts et la-dessus la séance fut levée. Si Martimprey avait été major général, il aurait pu causer au préalable avec l'Empereur et éviter peut-être le mauvais effet de cette première entrevue. Mais ce soin regardait le maréchal Vaillant, qui préférait ne pas s'en mêler. i/Empereur ignorait sans doute qu'un véritable chef d'armée ne rassemble jamais de conseil de guerre. Aussi jaloux de son initiative que de son autorité, il entend garder pour lui seul la responsabilité de ses actes et commande sans hésitation au lieu de chercher des avis.
Quant à l'aide-major général, « il était déjà absorbé par l'effrayante besogne de tout prévoir et de tout régler pour assurer l'existence de l'armée, la transmission des ordres et leur exécution (i) ».
(i) Le Maréchal Canrohert, par Germain Bapst.
II résulta de cette situation que, jusqu'au i6 mai, l'Empereur, donnant lui-même des ordres selon les avis qu'il recevait sur les mouvements de l'ennemi, les faisait généralement suivre d'un contre-ordre qui arrêtait sur place les troupes en marche, paralysait toutes les initiatives, décourageait les plus ardents, fatiguait les officiers et les soldats. Pour obvier à ces inconvé nient, Martîmprey fît préparer plusieurs itinéraires destinés aux mouvements de l'armée, suivant les diverses hypothèses qu'il prévoyait.
Mais tout le monde n'était pas d'aussi bonne composition. Le roi Victor-Emmanuel, lui, s'exaspérait et écrivait à Cavour, le i6 :
Le très digne Empereur nous fait marcher à la baguette; il change, rechange ses projets et veut des choses impossibles.... Les dispositions militaires sont étranges, et si nous continuons à aller de ce pas, nous serons bientôt sans armée (i).
A cette date Martimprey, voyant les hésitations du commandant en chef,* avait rédigé, sous forme de note, un projet pour la campagne d'Italie. Il put la lire à l'Empereur à Alexandrie :
Note lue à l'Empereur à Alexandrie
le i6 mai 1869.
Projet pour la campagne d'Italie,
Général de Martimprey.
Si, comme tout porte à le croire, les Autrichiens sont concentrés entre la Sesia, le Pô et Je Tessin, avec Mortara pour pivot de leur droite, ils occupent alors le centre d'un cercle de six lieues de rayon dont la circonférence passe par Verceil-Casale, Vadenza, Bassignano, et se confond à
(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst,
à 46 LE COMTE DE MARTIMPREY
peu près avec le cours du Pô, vis-à-vis de nos positions de Sale, Caséi et Voghera. Les points qui viennent d'être mentionnés, sans parler de ce qui s'étend vers Varzi et Bobbio, jalonnent une ligne de 20 lieues couvertes par la Sésia et le Pô, et dont Alexandrie occupe à peu près le milieu. Cette grande place, en relation par une ligne de fer avec nos deux bases de Gênes et de Suse, est aussi le point de départ des deux lignes de fer qui s'étendent sur notre droite et notre gauche actuedles.
Alexandrie, qui a été le lieu de la plus heureuse concentration de forces, doit conserver pour nous une importance capitale jusqu'à ce que les opérations nous aient conduits à rejeter les Autrichiens au delà du Tessin, et, dans la supposition, qu'il faut toujours faire entrer en compte, qu'on peut éprouver quelque échec, nos entreprises ne doivent, en aucun cas, nous exposer à être séparés d'Alexandrie.
Cela et l'observation que notre ligne actuelle a une éten^ due plus que le triple du rayon de la circonférence suivant laquelle l'ennemi, s'il agissait avec audace, pourrait 9e porter avec toutes ses forces sur un point de notre ligne, semble conseiller de resserrer celle-ci, au moment où nous voudrons réellement entrer en action, et de faire en sorte de ne pas cesser de couvrir Alexandrie.
Un grand mouvement vers la droite ne rem^plirait pas ce but. Si l'on manquait le passage du Pô au-dessus du confluent du Tessin, on laisserait à l'ennemi beau jeu vers Verceil et Casai. Au contraire, si l'on opère vers la gauche, l'on couvre par Alexandrie la communication avec Gènes et par ses propres opérations cette place et Turin. I>éjà, on a un bon passage à Casai. La Sésia offre moins de difficultés que le Pô. Il faudrait, entre Casai et Cambio, tenter le passage du Pô. On peut ne pas réussir; (mais aussi il n'y a pas d'échec réel. Si l'on réussit, on livre bataille entre Saint-Georges et Mortara et l'on rejette les Autrichiens derrière le Tessin; première portion de la campagne qu'on ne peut guère supprimer (i).
(i) Voir la carte n® III (croquis d'ensemble de la campagne d'Italie).
En résumé, Martimprey conseillait à l'Empereur de tourner les Autrichiens par leur droite. Cette combinaison était d'autant plus logique qu'à cette date l'ennemi, trompé déjà par notre démonstration sur Plaisance, retirait ses forces de Verceil pour les ramener au sud.
Napoléon III cependant ne décida rien, et la concentration de nos corps d'armée au sud du Pô s'acheva le 17. Plus que jamais nos adversaires crurent que notre offensive allait se dessiner par la route Voghera-Plaîsance.
De notre côté, on s'aperçut que le maréchal Vaillant, quoique officier du génie, n'avait pas prévu le siège de cette place et que notre parc de siège n'était pas arrivé. Peut-être l'armée sarde pourrait-elle y suppléer. Par suite, on fit le 17 quelques mouvements sans importance et les deux jours suivants on resta immobile.
Il n'en fut pas de même chez l'ennemi. Voulant arrêter notre marche, il fit attaquer le 20, par un corps d'armée d'environ vingt mille hommes, à Montebello, la division Forey, qui formait notre avant-garde. Nos soldats, impatients de se mesurer avec l'ennemi, montrèrent une grande vigueur, le battirent et le repoussèrent. C'était un heureux début.
L'Empereur se rendit, le 21, avec les généraux Martimprey et Fleury sur le terrain du combat pour féliciter le vainqueur. L'aide-major général fut alors témoin de l'impression douloureuse que la vue des blessés causa au souverain.
Napoléon III est livide. C'en est fini de ses idées de conquête. La gloire coûte trop cher. Son cœur se révolte et s 'apitoyé. Il se reproche ce sang versé... la douleur le rend muet et Tannihile. Il s'arrache enfin à ce spectacle et revient à Voghera, etc. (i).
La première idée que le combat de Montebello sug- (i) Le Maréchal Canrobert, par Germam Bapst.
géra à Napoléon 111 fut la probabilité d'une nouvelle attaque. Il voulut se mettre en mesure de la repousser et fît donner Tordre aux armées sarde et française d'exécuter une concentration générale sur Voghera.
Cependant, Tennemi ne bougeait pas et les nouvelles qui arrivaient au quartier général étaient rassurantes.
L'Empereur fit alors donner contre-ordre aux Sardes et arrêta leur marche, ce qui provoqua chez le roi Victor-Emmanuel une colère non déguisée. Reportant ensuite sa pensée sur la note que le général de Martimprey lui avait lue et qui se rapprochait de la troisième combinaison de Jomini, Napoléon III réunit un nouveau conseil de guerre destiné à fixer ses idées. Il y avait là le maréchal Vaillant, le général de Martimprey et les généraux Lebœuf et Frossard, commandant en chef l'artillerie et le génie de l'armée. U leur soumit deux questions :
I® L'armée franco-piémontaise doit-elle poursuivre ses opérations sur le bas Pô en marchant sur Plaisance, passer ce fleuve près de cette place et se porter ensuite au-devant de l'armée autrichienne?
2* Doit-elle renoncer à sa marche sur Plaisance, rétrograder, puis, remontant le Pô par sa rive droite, le franchir près de Casai, se porter sur Novare, passer le Tessin et attaquer l'ennemi au centre de la Lombar-
die (i)?
La délibération dura plus de trois heures; les membres du conseil étaient divisés. A la fin, deux avis restèrent en présence. Le maréchal Vaillant voulait poursuivre le mouvement sur Plaisance. Le général de Martimprey avait une idée contraire. « Le siège de Plaisance et le passage du Pô, sous cette pla^e, présentaient
(i) Général Lebrun, Souvenirs de la guerre d'Italie,
à son avis de grandes difficultés; il préférait le grand mouvement tournant qui devait permettre d'envahir la Lombardie par le haut Tessin. Ce nouveau plan d'opérations avait d'ailleurs pour lui cet avantage incontestable que si, plus tard, l'armée française, à la suite d'un revers, venait à être forcée de se replier, sa retraite sur Alexandrie et Turin serait assurée et facile, tandis qu'un échec devant Plaisance l'obligerait peutêtre à se retirer sur Gênes (i) ».
Ce raisonnement frappa les membres du conseil, au point qu'il fut transmis plus tard à diverses personnalités de l'armée et conservé par le général Lebrun, alors «chef d'état-major du 2* corps d'armée (Mac- Mahon). Ce furent en effet ces observations, conformes à la note lue à l'Empereur, le i6 mai, qui décidèrent de la direction imprimée aux opérations.
Toutefois, Napoléon III, persuadé maintenant qu'il ne fallait plus continuer la marche sur Plaisance, ne se décida pas de suite en faveur de la proposition de Martimprey. Soit qu'il ne voulut pas paraître guidé par ses généraux, soit pour une autre raison, il adopta la deuxième combinaison de Jomini, le passage du Pô à Valenza suivi d'une attaque de front, et donna à l'aidemajor général l'ordre de préparer un mouvement dans ce sens.
Ce dernier établit le 20 un itinéraire d'ensemble qui devait porter les deux armées au delà du Pô et de la Sésia, le 3i mai. Il communiqua ce travail au général Frossard qui partageait sa manière de voir, et tous deux s'entendirent pour présenter encore diverses observations à Napoléon III. Cette entrevue, qui eut lieu le 26, décida Sa Majesté à revenir au projet d'une opération sur la droite de l'armée autrichienne en passant par Novare. L'Empereur remit dans ce but, le même jour,
(i) Oénéral Lebrun, Souvenirs de la gaerre d*ItcUie.
a5o LE COMTE DE MARTIMPREY
à l'aide-major général, une note autographe qui était le résumé des dernières conversations (i).
Le nouvel itinéraire des armées alliées était prêt. Le général de Martimprey le signa par ordre et l'expédia de suite. Le mouvement devait commencer le lende main 27.
Le i" corps (Baraguay-d'Hilliers), partant de Gasteggio, devait être le 3 juin à Novare, laissant une division sarde à Verceil et une autre à Casai poiu* faire une démonstration sur le Pô, à Gandia.
Le 2* corps (Mac-Mahon), parti de Voghera, devait arriver à Novare le 2 juin.
Le 3* corps (Canrobert), qui était à Ponte-Gurone et Alexandrie, atteignait Novare le i*' juin.
Le 4' corps (Niel) partant de Sale et de Pecetta, arrivait aussi à Novare le i*' juin.
La Garde, quittant Alexandrie, ne devait être dan» cette ville que le 2 juin.
L'armée du Roi occuperait cette ville et Gasal, le I* juin (i).
Cette marche de flanc, couverte par le Pô et la Sesia, devait être protégée par une division sarde chargée d'occuper Palestre. Mais le Roi ayant fait observer que cette division était trop faible pour résister à un corps d'armée ennemi, on décida d'envoyer à Palestro deux autres divisions sardes et le 3* corps (Canrobert) pour les soutenir.
Il en résulta les brillants combats de Palestro, le 3o et le 3i mai, dans lesquels les Sardes et le 3* zouaves enfoncèrent les Autrichiens et leur enlevèrent une batterie. L'Empereur, venu avec le Roi sur le terrain du combat, fut impressionné par la vue des mourants, ne put y rester et rentra à Verceil.
(i) Le Mcwéchal Canrobert, par Germain Bapst. Pièces justificatives.
La marche de flanc du reste de Tarmée s'effectua ainsi sans encombre et le soir du i*', la plus grande partie de nos corps se trouvaient suivant les ordres donnés, entre la Sesia et le Tessin. Le mouvement tournant sur la droite de Tennemi était presque achevé. Novare était occupé par le 2* corps, précédé par le 4* dans la direction du Tessin. L'Empereur vint dans cette ville à la fin de la journée et appela près de lui le major général, Taide-major général et les commandants d'armes spéciales pour conférer sur la situation. Craignant une attaque de la part des Autrichiens, il voulait l'attendre à Novare, persuadé qu'ils allaient renouveler l'offensive de Badetski, en iSAg. Mais le général de Martimprey, s'appuyant sur les rapports des reconnaissances, qui ne signalaient pas de troupes ennemies dans les environs, exprima un avis opposé. L'Empereur disposait de loo.ooo hommes; il pouvait, selon lui, continuer sa marche en avant et attaquer avec succès le premier corps autrichien qu'il rencontrerait. Le général Lebœuf soutint son opinion. Mais l'Empereur, hésitant toujours, ne prit aucune résolution et parut attendre que l'ennemi vînt à sa rencontre. Le 2 juin, la concentration des deux armées était un fait accompli; Napoléon III avait sous la main une force offensive redoutable: il fallait prendre une détermination. Il se borna à prescrire à son aide-major général de préparer des ordres de mouvement pour le passage du Tessin, exprimant son intention de marcher «nsuite sur Milan.
Mais, dans la journée, il expédia lui-même divers ordres, généralement suivis de .contre-ordres, qui rendirent difficile l'exécution de ses volontés et causèrent de grandes fatigues. Par suite, dans la soirée du 3 juin, la veille de la bataille de Magenta, la situation était la suivante :
Les i" et 4"* corps (Baraguey d'Hilliers et Niel) étaient
à Novare; le 3* (Canrobert) et Tannée sarde vers Robbio et Palestro, avec Tordre de se rendre le lendemain, Canrobert à Novare et le roi à Turbigo. Le 2* corps (Mac-Mahon), qui avait franchi le Tessîn à Turbigo avec la division de voltigeurs de la Garde (général Camou), mise sous ses ordres, et qui avait repoussé de Robechetto, dans la matinée, une avant-garde autrichienne, se trouvait autour de ce village; les voltigeurs de la Garde étaient en arrière, entre Robechetto et Turbigo. Les grenadiers de la Garde à Novare.
L'extrême division du sol, les nombreux canaux et les vignes n'avaient pas encore permis d'utiliser la cavalerie, ce qui empêchait l'armée d'être bien éclairée. Elle n'avait, pour la renseigner, que le service des espions, qui était du reste bien fait. En ce moment, elle était coupée en deux par une rivière importante, le Tessin, ol le seul but qui lui fût indiqué était d'atteindre Milan. L'entrée triomphale dans la capitale de la Lombardie semblait la pensée dominante. Quant au véritable objectif, l'armée ennemie, on ne s'en préoccupait que dans Tespoir de la voir se retirer.
Dans cette journée du 3, comme dans celle du 4, l'Empereur, qui tenait toujours à diriger lui-même les opérations, utilisa peu son état-major général. Son idée fixe fut définie dans une lettre au Roi : « ... Dès que les troupes françaises et sardes seront arrivées à Novare, nous nous porterons à marches forcées sur Milan... » (i).
Il résulta de tout cela une situation qui fut un moment assez critique et qui fit attribuer au général de Martimprey un rôle inattendu.
De différents côtés, dans la journée du 3, l'Empereur, le Roi et leurs états-majors furent prévenus que les Autrichiens, ayant repassé le Tessin, battaient en
(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapet.
CAMPAGNE d'iTAUB 253
retraite. Napoléon III fut vivement sollicité d'ordonner la poursuite. Mais il n'en fit rien et, renonçant aux avantages que lui assurait son mouvement de flanc, il ne s'occupa que de prescrire la marche sur Milan.
L'armée allait donc avoir, sur la rive gauche du Tessin, un corps d'armée et demi en route sur Magenta et Buffalora; le reste était sur la rive droite et devait se porter sur ces localités pour rejoindre le a' corps. l>e là, on se dirigerait ensemble sur la capitale. Pour franchir le Tessin, la portion de l'armée qui était sur la rive droite avait à franchir trois ponts formant autant de défilés : celui de San-Martino, sur le Tessin; celui de Ponte-Nuovo di Magenta, sur le canal du Tessin, appelé le Naviglio-Grande, et, un peu au sud, celui du chemin de fer, sur le même cours d'eau, tous deux à 5 kilomètres à l'ouest de Magenta.
L'Empereur était persuadé que, le l\ juin, il n'y aurait pas d'affaire. Son major général, le maréchal Vaillant, avait fait dire le matin au général Renaud, malade, qu'il pouvait rester à Novare; « il n'y aura pas de combat aujourd'hui; le passage de l'armée au delà du Tessin sera terminé d'ici à deux jours, et, avant, il n'y aura rien d'intéressant » (i). Et, confiant lui-même dans une journée de repos, il resta à Novare.
Napoléon III, naturellement, ne demanda pas d'autre avis et monta en voiture, vers lo heures et demie, pour aller voir les ponts du Tessin. Le général de Mar timprey l'accompagnait, avec le général Fleury et le tîolonel Vaubert de Genlis (i).
L'aide-major général, n'ayant d'autres renseignements que ceux du souverain, croyait, comme lui, à une journée tranquille. Tandis qu'on roulait vers Tré- <!ate, la division de grenadiers de la Garde, suivant la grande route, arrivait au pont de San-Martino, passait
(i) Le Maréchal Ccnrobert^ par Germain Bap^t.
â54 l'E COMTE DE MARTIBCPREY
le Tessin et s'avançait au delà, sur la rive gauche. Le 4* corps se mettait en mouvement avec une colonne interminable de voitures, qui empêchait le 3* d'avancer et le forçait à rester sur place.
A 1 1 heures et demie, la tête de colonne ,de la Garde fut subitement arrêtée par une batterie autrichienne. L'ennemi s'était porté sur la route que nous suivions et nous surprenait en formation de marche.
L'Empereur et les généraux qui l'accompagnaient, étonnés d'entendre le canon, montèrent de suite à cheval, à Trécate, et se dirigèrent vers le Tessin. De là, on percevait les décharges de l'artillerie de Mac- Mahon, qui était engagé de son côté. Mais elles cessèrent bientôt après, ce qui inquiéta vivement l'Empereur.
La division de grenadiers de la Garde, assaillie par des forces très supérieures, leur résistait avec peine et demandait des renforts. Ses pertes, déjà assez fortes^ rendaient sa position critique. L'Empereur, à cette vue,, fut saisi d'une grande inquiétude. Il n'avait pas l'habitude des combats; l'image de la défaite, avec toutes ses conséquences, se dressa devant ses yeux; il en fut un instant comme terrifié. Le maréchal Canrobert a raconté « qu'immobile, l'air effaré, le regard fixé du côté où il a entendu le canon, il n'était plus que la figuration du commandement. Ceux qui l'entourent en sont frappés. Il n'y a rien à attendre de lui; chacun doit faire de son mieux et ne s'inspirer que de ses idées. C'est ce que pensent à la fois le général Lebœuf et le général de Martimprey » (i). Le premier va chercher des batteries et s'occuper du moyen de les faire arriver. <( Le général de Martimprey se décide à prendre sur ce point la direction du combat, et, jusqu'à l'arrivée du maréchal Canrobert, on le trouvera aux
(i) Le Maréchal Ccnrobert, par Germain Bapel.
CAMPAGNE d'iTA1.IE 255
points les plus menacés, ralliant les défaillants et mettant un peu d'ensemble dans le décousu du combat^ oti, sans lui, chaque unité, livrée à elle-même, serait complètement désorientée (i). »
La lutte se localise autour de Ponte-Nuovo di Magenta et devient extrêmement violente. Le général Regnaud de Saint-^Tean-d'Angély, accablé par les masses autrichiennes qui augmentent à chaque instant, demande des secours à l'Empereur, qui ne peut en envoyer. Martimprey prend alors sur lui d'appeler les zouaves de la Garde et un bataillon de grenadiers qui n'avait pas encore donné. Ce petit renfort permit de soutenir encore le combat {2).
Un officier d'état-major vint alors prévenir Napoléon III que des colonnes autrichiennes, arrivant du sud et remontant le cours du Tessin, menaçaient de nous couper du pont de San-Martino. On se demandait comment faire face à ce nouveau danger, lorsque le général Picard, du 3* corps (Canrobert), arriva avec sa brigade. L'Empereur l'ayant questionné, sans lui donner d'ordres, le général de Martimprey lui prescrivit de déployer ses régiments sur les deux rives du canal et de prendre l'oiîensive pour faire croire à l'approche d'une force imposante (2). Cette diversion fut des plus heureuses. L'ennemi, qui était sur le point de tourner la division de grenadiers et de lui couper la retraite par San-Martino, fut arrêté. La lutte continua encore avec des feux meurtriers de part et d'autre.
Nos troupes voyaient les Autrichiens se renforcer à chaque instant et pouvaient à peine résister à leurs coups; l'Empereur était dans une anxiété extrême et ses traits peignaient son angoisse. Bientôt, les projectiles tombent autour de lui; on craint pour sa vie; ses
(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst. (a) Voir la carte n*» IV (Bataille de Magenta).
officiers Tenlraînent sur la route, dans la direction du pont de San-Martino, près duquel il s'arrête et reprend position (i).
Pendant ce temps, le général Martimprey, jugeant sa présence nécessaire sur le terrain du combat, y était resté, prêt à seconder le général Regnaud par tous les moyens. Au même moment, le maréchal Canrobert, que Napoléon III avait empêché de se mettre en route le matin, arriva au pont de San-Martino avec son corps d*armée, qui avait pu enfin se dégager des voitures du Ix^ corps. L'Empereur restant silencieux et ne donnant aucun ordre, il se décida à agir de sa propre autorité et se rendit d'abord sur le lieu de la lutte pour juger la situation. 11 y trouva Martimprey, qui le mit de suite au courant. Le général Niel (^* corps) arrivait à ce moment. Le maréchal s'entendit avec lui pour combiner une attaque sur le village de Ponte-Vecchio di Magenta, par lequel débouchaient les colonnes ennemies, à deux kilomètres environ au sud de la voie ferrée.
Bientôt, grâce à cet appui, la bataille prit une autre tournure; la rive droite du canal fut dégagée; les Autrichiens, rejetés dans Ponte-Vecchio, l'abandonnèrent au maréchal, qui s'y fortifia, repoussa un retour offensif de l'ennemi et s'y maintint.
Ce fut le dernier effort de nos adversaires de ce côté; à Ponte-Nuovo, on Martimprey était resté, ils cédaient aussi du terrain. On entendit alors de nouveau le canon de Mac-Mahon, ce qui ranima l'élan de nos troupes.
L'aide-major général continua à suppléer aux ordres qu'on ne lui donnait pas, « chargea d'abord le capitaine Saget de dégager la grande route, qui était la seule artère de la bataille, et, deux heures après, les abords du pont furent libres. Puis, craignant que la
(i) Le Maréchal Canrobert, par Germain Bapst.
bataille, dont Tissue était encore douteuse, ne vînt à recommencer le lendemain, il prit à part le général Fleury et lui demanda de vouloir bien écrire sur une feuille de son calepin les instructions suivantes :
I** Ordre de faire partir les guides et la division de cavalerie Partouneaux pour être au petit jour à San-Martino.
2** Ordre à Tinlendant Paris d'envoyer toute la nuit des convois de vivres et d'avoine par la grande route,
3** Au colonel d'Ouvrier (de l'artillerie) de faire partir séance tenante soixante voitures de munitions d'infanterie.
i** Au maréchal Baraguey d'Hilliers (i®' corps) de se porter sur San-Martino par la voie du chemin de fer, ou par une route de traverse, s'il en trouve. La grande route sera réservée aux convois.
5® Envoyer l'ambulance du quartier général, des médecins et des infirmiers (i).
Ces ordres furent rédigés et portés de suite, et, à 8 heures et demie du soir, le général Jarras, de Tétalmajor général, put constater que leur exécution était commencée.
La lutte avait été vive à Ponte-Nuovo, et si les Autrichiens l'avaient cessée vers le soir, malgré leur supériorité numérique, c'est qu'ils avaient entendu sur leur droite une puissante canonnade et une nouvelle bataille qui s'engageait sur leur flanc, menaçant leur ligne de retraite.
Le général de Mac-Mahon, parti le matin des envi rpns de Robechetto, avec la division Camou, des voltigeurs de la Garde, avait vu, du haut des clochers, le déploiement des masses autrichiennes et s'était d'abord avancé sur Magenta et Bnffalora. Ayant trouvé ce der nier village aux mains des grenadiers de la Garde et sûr désormais d'être en relations avec le reste de l'armée, il avait suspendu son tir d'artillerie pour se for-
(i) Le Maréchal Cfinrobert, par Germain Bapst.
a58 LE GOACTE DE MARTIMPRSY
mer en colonne d'attaque sur Magenta. Puis, tout étant prêt et son corps bien en main, il avait exécuté sur ce village une marche concentrique, soutenue et préparée sur sa droite par une batterie de 3o bouches à feu. L'ennemi était aussi en forces sur ce point et le combat y avait pris bientôt une violence extrême. Mais rien n'avait pu ralentir l'ardeur de nos soldats, qui sen> taient leur attaque bien combinée. Us avaient d'abord refoulé l'ennemi sur le village, où, malgré sa résistance acharnée, ils avaient triomphé de ses efforts et remporté un succès éclatant.
Le soir, vers huit heures, un officier d'ordonnancede l'Empereur, le colonel d'état-major de Toulongeon, venu pour prendre des nouvelles et ayant quitté Sa Majesté au moment où elle doutait du succès, ne pouvait en croire ses yeux. Avant de repartir, il avoua que l'Empereur, quand il l'avait quitté, étudiait sur ses caries, avec le général de Martimprey, les routes que l'armée pourrait suivre pour battre en retraite.
Quand il revint au quartier général, l'Empereur savait déjà qu'il avait remporté une grande victoire. Il le trouva rasséréné et heureux.
A onze heures. Napoléon III adressa à l'Impératrice un télégramme qui lui apprenait son succès et dans lequel il disait : <( Le général de Mac-Mahon, s'emparant de Magenta après des combats sanglants, l'avantage nous est resté.
« Les généraux de Mac-Mahon, Regnaud de Saint- Jean-d'Angély, le maréchal Canrobert et Vinoy se sont couverts de gloire (i) ».
On pouvait être surpris de ne pas voir cité dans ce télégramme le nom de Martimprey. Canrobert luimême en fit plus tard la remarque. H est cependant
(i) L« Maréchal Canrobert, par Germain Bapet.
CAMPAGNE d'iTALIB 269
naturel qu'un chef d'armée, en pareil cas, ne cite que les commandants d'unités engagées au combat.
Ce fait n'enlevait rien au mérite qu'avaft eu l'aidemajor général à soutenir, sur le terrain, les généreux efforts du commandant de la Garde.
Avant de quitter l'Empereur, dans la soirée du 4, il reçut l'ordre de préparer trois décrets : l'un, nommant le général Decaen général de division, sur la demande deMac-Mahon, à la place du général Espinasse glorieusement tué à l'ennemi; l'autre, élevant le commandant du 2* corps à la dignité de maréchal de France; le troisième lui conférant le titre de duc de Magenta. L'Empereur signa et fît expédier le premier, puis réserva les deux autres.
Il les porta lui-même au général de Mac-Mahon, le 6 au matin, l'embrassa en le faisant maréchal de France et duc et lui témoigna sa profonde gratitude.
Cette double récompense, si brillamment gagnée, provoqua, dans l'entourage du souverain, une appréciation inattendue. Ses amis les plus intimes trouvèrent qu'en agissant ainsi l'Empereur proclamait Mac- Mahon le vainqueur de la bataille, que l'honneur de la victoire devait revenir au chef de l'armée qui avait donné les ordres de mouvement, que ce dernier aurait dû attendre pour décerner ces faveurs et ne pas attribuer à la bataille le nom de Magenta. On s'en prit même au général de Martimprey, prétendant que c'était lui qui aurait dû faire ces observations à Napoléon III et lui reprochant de n'avoir pas à cet égard l'initiative nécessaire. Le général Fleury soumit la première partie de ces réflexions à l'Empereur et l'Impératrice les trouva justes.
On oubliait que le général de Martimprey, placé pour la première fois auprès du souverain et n'étant pas major général ne pouvait s'attribuer le droit de lui adresser des observations aussi intimes. II était d^ail-
26o LE COMTE DE MARTIMPREY
leurs dans sa nature et dans son éducation militaire d'obéir strictement aux ordres de ses supérieurs et de ne faire d'observations que dans des cas d'une gravité extrême, après y avoir été autorisé.
Du reste, le soir de Magenta, les combattants de Ponte-Nuovo et de Ponte-Vecchio eurent d'abord le sentiment que, si le combat cessait et si l'ennemi se retirait, c'était de sa part un acte volontaire. La plupart avaient la conviction qu'il était assez fort pour recommencer la lutte le lendemain. Mais quand ils connurent le succès de Mac-Mahon et la prise de Magenta, ils comprirent que ces résultats avaient décidé la retraite de l'ennemi. On a su depuis que la fatigue des Autrichiens était telle que leur commandant en chef n'avait pas cru pouvoir leur faire reprendre la lutte le 5 juin.
Ces considérations montrent que l'acte de Napoléon III, décernant à Mac-Mahon sur le champ de bataille la dignité de maréchal et le titre de duc, était justifié. Quant à son aide-major général, on ne pouvait que le louer de la part qu'il avait prise à la bataille. L'Empereur, qui était bienveillant et reconnaissant, ne devait lui en conserver qu'un bon souvenir.
Nos pertes étaient sensibles. Nous comptions 3.65o officiers et soldats tués ou blessés. Parmi ces derniers se trouvait le général Auguste de Martimprey, frère cadet de l'aide-major général et commandant une brigade d'infanterie du 4* corps. Son nom fut cité dans le bulletin de victoire, ce qui est toujours un grand honneur. Cette blessure, qui parut d'abord assez légère, fut bientôt reconnue assez grave. Elle créait pour le général des droits à peu près certains à la troisième étoile.
La victoire de Magenta donna lieu plus tard à des appréciations variées. Le succès du maréchal de Mac- Mahon et les récompenses dont il fut l'objet, lui firent attribuer une part de gloire qui dépassait la réalité.
L'Empereur, frappé lui-même des observations qui lui furent présentées, s'empressa de nommer aussi maréchal de France le commandant de Ja Garde impériale, qui s'était illustré à Ponte-Nuovo.
Pour remettre les choses au point, il convient de s'en rapporter au jugement de l'aide-major général qui les a résumées comme il suit :
Le maréchal de Mac-Mahon a eu là *un grand et considérable rôle; mais si la Garde impériale n'eût pas tenu ses positions avancées, qu'il fallait qu'elle tînt; si le général Niel, si le maréchal Canrobert n'étaient venus l'appuyer et aider aussi aux résultats définitifs du maréchal de Mac- Mahon sur Magenta, le maréchal de Mac-Mahon aurait eu, au lieu d'une victoire, un échec.
Le 5 juin, le quartier général resta sur place et se transporta le 6 à Magenta. Le général de Martimprey eut sa journée prise par la préparation des ordres relatifs à l'entrée de l'armée à Milan. L'honneur de traverser le premier cette capitale, fut réservé au corps Mac- Mahon, comme l'entrée à Berlin, en 1806, l'avait été au corps de Davout.
• En même temps, comme on venait d'être informé de la retraite isolée du corps autrichien du général Urban vers le lac de Côme, l'aide-major général eut à prescrire au général de cavalerie Desvaux de l'atteindre et de l'attaquer. Cette tentative n'ayant pas réussi, on reprit le mouvement général vers Milan qui était devenu la grande opération du moment.
Mac-Mahon y entra triomphalement le 7 au matin et alla établir son campement sur les remparts. Ayant été avisé alors d'une concentration des forces ennemies à Melegnano, il en prévint l'Empereur, qui était installé à Quarto-Carquino, près de la ville. La dépêche ne put lui être remise que la nuit.
L'Empereur dormait; le colonel Favé le réveilla. La
a 62 LE COMTE DE MARTIMPREY
missive du maréchal lue, il fît appeler le général de Martimprey et lui prescrivit de disposer les i*', a* et 4* corps en demi-cercle pour cerner les Autrichiens, et de confier le commandement de cette expédition au maréchal Baraguey d'Hilliers, qui n'avait point encore combattu.
Le général de Martimprey combina ces instructions avec soin. Si elles avaient été suivies à la lettre, les Autrichiens qui occupaient Medegnano eussent été cernés et obligés de mettre bas les arm^ (i).
On aurait surtout évité les sanglants sacrifices et la grande effusion de sang qui signalèrent cette affaire. Mais, poussé par rameur-propre, le maréchal Baraguey-d'Hilliers voulut agir seul sans attendre le concours des 2* et 4* corps d'armée. Il fit attaquer de front une position bien défendue, sans préparer son offensive, et subit des pertes extrêmement graves. L'ennemi fut vaincu et repoussé; mais au prix de nombreux tués et blessés. La réputation du maréchal s'en ressentit toujours.
Le général de Martimprey accompagna les souverains quand ils entrèrent, le 8, dans la capitale de la Lombardie. Il assista, pendant les quatre ou cinq jourr nées qui suivirent, au débordement d'enthousiasme des habitants, heureux d'être rendus à leur patrie. Le g, on entendit un Te Deum solennel au Dôme; le lo, eut . lieu la représentation de gala à la Scala. Enfin, le ii, la marche en avant fut reprise.
Il n'est pas probable que l'aide-major général pût assister à ces belles cérémonies. Le travail qui lui incombait était trop chargé pour lui en laisser le loisir. De jour et de nuit, il devait être sur pied, et les instants qu'il pouvait consacrer au sommeil étaient comptés avec parcimonie. Les ordres à composer et à rédiger prenaient un temps d'autant plus long que l'habitude
(i) Le Maréchal Conrobert, par Germain Bapst.
de les détailler régnait dans notre armée. Il ne pouvait jamais les expédier que le soir, vers 8 ou 9 heures. Cela fait, il avait encore des notes à prendre ou à rédiger, des reconnaissances à prescrire, des ordres à donner à ses officiers pour la surveillance des marches, des mouvements, des directions de colonne, pour l'installation du quartier général, etc. Quand tout était terminé, s'il pouvait se reposer trois ou quatre heures, il s'estimait heureux. D'habitude, il lui fallait être des premiers en selle, le lendemain matin.
Cette vie si active ne le fatiguait pas. Elle semblait convenir à sa nature, ce qui était une condition précieuse pour les fonctions dont il était chargé. Sous le rapport matériel, et même au point de vue du service, son existence était réglée d'une façon avantageuse. Il en a parlé, dans ses lettres, dans les termes suivants :
Tout va bien avec l'Empereur et le maréchal Vaillant qui me traite avec beaucoup d'affection. J'ai un rôle qui me satisfait, qui me met à chaque instant en rapport avec l'Empereur auprès duquel le service est des plus agréables. II écoute, il veut, mais il est toujours calme. J'ai place à la tabde impériale. C'est un grand souci de moins dans la vie. Je suis logé dans une maison séparée du palais, avec une installation complète de bureaux. Je vais chez le maréchal à certaines heures.
J'ai beaucoup de travail, beaucoup à penser, à classer dans ma tête. Je suis aussi circonspect que possible dans ces contacts perpétuels qui me mettent 4 à 5 heures par jour près de Sa Majesté. Qu'il sorte de là de la gloire pour notre patrie et pour nous des causes de satisfaction I
Une autre fois, il écrit :
Je me lève à six heures pour me coucher fort tard, et il n'y a pas une petite interruption d'occupation. Je ne fais que recevoir et expédier des ordres, et j'ai 20 officiers qui
ne sont pas plus oisifs que moi. Quatre ou cinq fois par jour, je vais de mon quartier chez l'Empereur. Nos affaires avec le maréchal Vaillant vont à merveille, et je suis très content d'avoir le Maréchal ici, puisque son expérience et sa présence sont une grande garantie pour moi.
Le II juin, le mouvement continua. On marchait sur Tarmée autrichienne, qui était loin d'être détruite, qui avait reçu dès renforts et qu'il faudrait encore combattre. On se dirigea d'abord sur l'Adda. Le i6 juin, Martimprey se rendit, avec le quartier impérial, à Brescla. La plus grande difficulté fut de trouver des vivres, et cette pénurie retarda la marche des troupes.
Les nouvelles reçues à l'état-major général annonçaient que les Autrichiens s'étaient retirés derrière le Mincio, et l'Empereur était persuadé qu'ils attendraient les armées alliées dans le quadrilatère. Cependant, des avis qui méritaient d'être pris en eonsidération le prévenaient qu'ils repassaient le Mincio pour se porter sur la position défensive, très étudiée par eux, de Solférino. L'Empereur persista dans son idée d'une bataille dans 1(^ quadrilatère et donna ses indications dans ce sens au général de Martimprey.
Par suite, le aS juin, l'armée sarde était à Lonato; notre i®' corps à Esenta, le 2* à Castiglione, le 3* à Mezzane, couvrant le flanc droit de l'armée; le 4* à Carpenedolo; la Garde en réserve à Montechiaro.
L'ordre de mouvement, envoyé le 23 au soir aux différents corps d'armée, prescrivait à l'armée sarde de se porter en deux colonnes sur Pozzolengo; au i" corps de marcher en deux colonnes d'Esenta sur Solférino; au 2* de s'avancer sur la route de Mantoue, puis de se porter par un à gauche sur Gavriana; au 4" d'aller de Garpenedolo à Guidizzolo; le 3* corps se rendait de Mezzane à Medole; la Garde, partant de Montechiaro, suivait le 2^ corps.
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Pendant cette marche du 24, tes armées alliées se trouvaient assez concentrées pour se soutenir réciproquement en cas de rencontre avec l'ennemi. Celle-ci se produisit dans la matinée. L'armée autrichienne était venue occuper, comme on l'avait dit à Napoléon III, la belle position défensive de Solférino. Le 2* corps se heurta à un de ses avant-postes à Casa-Morino, lui enleva sa position et ouvrit le feu sur les troupes qu'il apercevait. Le 4* corps s'engageait de même sur la droite, et bientôt la bataille devint générale.
L'Empereur, prévenu à Montechiaro, se rendit à Castiglione pour en suivre les incidents. Martimprey, qui l'accompagnait avec les généraux de sa suite, le vit cette fois, très maître de lui, donner sur le champ de bataille des ordres verbaux qui dénotaient une décision et de l'expérience. Napoléon III, plus habitué maintenant aux émouvantes péripéties de la guerre, avait pris de l'assurance. La valeur de ses troupes, le courage héroïque de ses soldats et de leurs officiers, lui avaient donné confiance.
Le général de Martimprey se rendit avec lui à Monte- Medolano, puis sur une éminence en arrière des batteries de la division Forey (i* corps), où il resta pendant plusieurs heures (i). L'Empereur fut le premier k se rendre compte que la tour de Solférino était la clé de la position, et donna les ordres nécessaires pour s'en emparer. La lutte acquit bientôt une intensité formidable. Martimprey n'eut, pendant la bataille, aucune mission spéciale à remplir. Il y assista, complétant à l'occasion les ordres donnés par l'Empereur à ses officiers d'état-major, notamment au général Jarras, devenu son sous-aide-major général.
Le champ de bataille offrait deux parties distinctes : au nord, une partie mon tueuse, dont la tour de Solfé-
(i) Le Maréchal Conrobert, par Germain Bap«t.
rino était le point culminant; au sud, une plaine s'étendant jusqu'au Pô. Sur ce terrain, les divers engagements amenèrent trois combats distincts, d'une violence extrême.
A notre gauche, l'armée sarde se heurta au 8* corps autrichien. Ses divisions étaient échelonnées à grandes distances. Par suite, ses efforts manquèrent d'ensemble et n'eurent pas assez de puissance pour vaincre. L'ennemi maintint sa position et ne recula qu'à la nouvelle des échecs éprouvés à sa gauche.
Au centre, l'Empereur, voulant s'emparer du point dominant, avait heureusement concentré trois corps d'armée. Au début, le i" corps échoua dans son attaque; mais la Garde, qui le suivait en réserve, vint le renforcer, pendant que le 2* corps gagnait du terrain sur sa droite. L'artillerie, bien employée, prépara la lutte décisive, qui fut couronnée de succès. La tour et le village de Solférino une fois enlevés, on refoula l'ennemi, la Garde et le i" corps s'avançant sur Monte- Fontana et Gavriana. Ce dernier village devint le centre de la résistance et le point qu'il fallait conquérir pour achever la victoire. Une nouvelle lutte, meurtrière et acharnée, s'engagea sur cette position.
Le 2* corps, à droite de la Garde et du i" corps, secondait leurs efforts. Il fut retenu un moment sur place par les vides qui s'étaient produits sur ses deux flancs. Mais, quand ils eurent été comblés par la cavalerie, il concourut à l'attaque sur Gavriana et facilita sa prise, qui affirma notre victoire au centre et sur la gauche.
Sur la droite, les 3* et 4* corps supportèrent les efforts de trois corps d'armée autrichiens. Le 4* corps, marchant sur Guidizzolo, enleva brillamment le village de Medole et poursuivît son attaque sur Rebecoo. Il fut puissamment aidé par une grande batterie de 42 bouches à feu, qui produisit dans les rangs ennemis des
effets meurtriers. A sa droite, le 3* corps enleva Castel- Gofredo et prit position à Geresara, surveillant avec une brigade la route de Mantoue. L'action puissante de ces deux corps força Tennemi à battre en retraite vers 4 heures de Taprès-midi (i).
C'était une grande victoire, qui allait décider des destinées du royaume lombardo-vénitien. L'armée autrichienne battue se retira derrière le Mincio, favorisée par un violent orage, par l'absence de poursuite et par une panique extraordinaire survenue dans la plaine de Medole.
La bataille avait été sanglante. Nous avions environ I2.000 tués ou blessés, dont 720 officiers et quatre généraux hors de combat : Auger et Dieu, qui succombèrent à leurs blessures; de Ladmirault et Douay. L'armée sarde avait aussi subi de grandes pertes, qui portaient le nombre des blessés et tués à 17.521 hommes.
Les pertes de l'ennemi étaient plus élevées encore. L'armée victorieuse passa la nuit du 24 juin sur le champ de bataille. L'aîde-major général transmit les ordres pour reprendre, le lendemain, la marche sur le Mincio. Il passa la nuit du 25 à Gavriana, avec la Garde et le 2* corps. Le mouvement du 26 porta le i*' corps à Mozambano, sur le Mincio; le 2* à Castellazo; le 3* aux abords de Solférino; le 4* à Volta. Le même jour, les pontonniers rétablirent les ponts de Valeggio, de Borghetto et en préparèrent trois autres; l'armée sarde commença l'investissement de Peschiera, et des ordres furent expédiés au 5* corps (prince Napoléon), aux environs de Plaisance, pour qu'il eût à rejoindre l'armée le plus tôt possible.
L'Empereur avait encore, à ce moment, l'idée de continuer sa marche contre les Autrichiens et de s'emparer de Vérone. Oans ce but, Martimprey expédia, le
(i) Commandant Vial.
3o juin au soir, les ordres pour le passage du Mîncio, qui fut exécuté sans obstacles le lendemain i*' juillet. L'armée ennemie ne fît aucune tentative pour s'y opposer.
Le même jour, le quartier impérial s'installa à Valeggio, oîi il put rester quelques jours et régler avec calme les dispositions que les circonstances allaient bientôt exiger.
Le général de Martimprey eut Toccasion d'y rencontrer le prince Napoléon, qu'il n'avait pas revu depuis sa démission de commandant de la division d'Oran, peu de temps après la création du ministère de l'Algérie et des Ciolonies. Il s'attendait à une froideur marquée. Mais l'entrevue eut lieu chez l'Empereur, un soir où l'aide-major général était occupé à écrire un ordre. Le général se leva au moment du départ du prince, qui répondit à cette marque de déférence en lui disant : « Bonsoir, général. » C'était un témoignage de bienveillance dont Martimprey fut surpris et qu'il devait sans doute à la présence de Sa Majesté. Cet incident reporta sa pensée sur la grave décision qu'il avait prise à Oran et qui devait être pour lui, selon sa propre expression, « un brisement de carrière ».
A Valeggio, le commandement en chef commença à s'occuper des récompenses à décerner à l'armée et du rapport sur la dernière bataille. Le major général s'était réservé ce genre de travaux. Il proposa Martimprey pour grand-officier, en même temps que Lebœuf et Frossard, et fut étonné, à cette occasion, de la grande ancienneté de général de division et de commandeur de son aide-major général. Il put alors se rendre compte de sa modestie, qu'il avait déjà eu l'occasion de remarquer et qui lui faisait écrire au même moment :
J'ai, à ma grande satisfaction, quelque chose de mieux
CAMPAGNE d'iTALIE 269
que de voir citer mon noon; c'est l'utilité de mes services et la conscience de ne rien épargner pour qu'ils soient ce qu'ils doivent être. Cela vaut mieux qu'un peu plus de bruit ou d'éclat. Mes précautions tendront au contraire à ne paraître jamais avoir dans l'armée, plus d'importance que je ne dois en avoir.
Martîmprey fut nommé grand-officier de la Légion d'honneur à la date du 25 juin, lendemain de la bataille de Solférîno. C'était une attention délicate, qui rehaussait encore le prix de cette belle récompense. Il s'empressa d'en remercier l'Empereur.
On peut regretter qu'elle n'ait pas été précédée d'une citation. Mais il est à remarquer que, dans cette campagne, il n'y eut d'autres citations que celles des rapports généraux. C'était une règle générale; elle fut appliquée à toute l'armée.
Le 7 juillet, l'Empereur, influencé par les nouvelles qu'il avait reçues de certaines puissances européennes, se décida à adresser à l'empereur d'Autriche des propositions de paix que ce souverain s'empressa d'accepter. Il annonça en même temps au général de Martimprey qu'il le désignait, avec le major général, pour représenter l'armée dans les réunions qui allaient avoir lieu pour discuter les conditions de l'armistice.
La première entrevue de Villafranca fut, en effet, fixée au lendemain matin, 8 juillet. Des plénipotentiaires militaires furent désignés à cet effet. L'Autriche était représentée par le général baron de Hess, chef d'état-major général de l'armée, accompagné par le général de Mensdorf-Pouilly et par deux aides de camp. L'armée sarde avait envoyé son chef d'état-major, le lieutenant-général délia Rocca (r).
(i) Le général dclla Rocca avait pour aide de camp le capitaine Castiglione, le mari de la dame italienne qui fît sensation par sa beauté à la Cour des Tuileries 80u« le nom de comtoMe de Castiglion^.
270 LE GOBCTB DE MABTIMPRBY
Les divers articles de l'armistice furent arrêtés, et on décida que le 16, à midi, si la paix n'était pas conclue, les hostilités reprendraient. L'armistice fut signé par le général de Hess, le généial délia Rocca, le maréchal Vaillant et le général de Martimprey.
Dès ce moment, ce dernier entrevit le départ de l'Empereur et commença à se préoccuper des routes que suivrait l'armée pour rentrer en France.
Ce fut pour l'état-major général une période de grand travail, qui avait en même temps un intérêt considérable. Le 9, en effet, fut entièrement consacré aux arrangements conclus la veille et aux notifications qu'ils entraînaient. L'aide-major général fut prévenu que des échanges de communications avaient lieu, par l'intermédiaire d'officiers, entre les deux empereurs, pour préparer entre eux une entrevue solennelle. Le lendemain 10, Napoléon III alla chercher son cousin le prince Napoléon à son quartier général et le ramena à Valeggio. Il avait à lui confier une mission spéciale et voulait en causer à l'avance. Ce fut dans cette journée que le major général annonça à Martimprey le prochain départ de l'Empereur pour Paris et celui du quartier impérial pour Desenzano. En même temps, il l'invita à se tenir prêt à accompagner Sa Majesté le lendemain, dans sa visite à l'empereur d'Autriche.
Le II juillet, Martimprey assista à l'entrevue des deux empereurs à Villafranca et en fit le récit dans les termes suivants :
Nous sommes partis en beau cortège. La maison militaire de l'Empereur, Taide-major général et le capitaine Hartung accompagnant, un escadron de cent gardes, un escadron de guides escortant, nous sommes arrivés à Villafranca à 9 heures moins quelques minutes; l'Empereur a continué et bientôt nous avons aperçu l'empereur d'Autriche suivi de son état-major qui arrivait sur la route de Vérone. Les deux empereurs sont partis l'un vers l'autre au galop; les deux
escortes se sont arrêtées et nous avons vu les saluts s'échanger de la distance d'une centaine de pas. On s'est tendu la main. Nous sommes alors revenus vers Villafranca; en passant, TEmpereur a nommé à Tempereur d'Autriche le maréchal Vaillant et moi. Les deux souverains sont allés s'enfermer ensemble et, à lo heures et demie, ils ont reparu. Après avoir fait à leurs escortes respectives l'honneur de les passer en revue, l'empereur d'Autriche a reconduit un instant l'Empereur et nous sommes rentrés à Villafranca, ayant donné force poignées de main au général baron de Hesse et à quatre ou cinq généraux qui étaient là.
Que 8ortira-t-îl de cette entrevue? Les façons des deux souverains ont été parfaites et les démonstrations réciproques seraient plutôt favorables à des interprétations pacifiques qu'à toutes autres.
Toutefois, on n'en peut rien savoir et l'on ne doit pas se presser de concevoir des espérances trop vives de peur d'avoir à y renoncer plus péniblement encore....
A la suite de son entrevue avec Tempereur d'Autriche, Napoléon III chargea le prince Napoléon de se rendre près de lui afin d'arrêter définitivement les préliminaires de paix sur les bases déjà consenties. Ce fut un travail facile. Les ratifications des deux souverains furent données aussitôt après.
La paix était faite.
L'armée française en eut connaissance de suite, et, dès lors, dans les états-majors comme dans les commandements de troupes, on commença à annoncer le prochain départ de l'Empereur.
Le moment où Napoléon III allait quitter l'armée pour rentrer en France avait pour Martimprey une certaine importance. Qu'allait-on décider pour l'armée d'Italie? Quel serait son nouveau commandant en chef? Et quelle pouvait être la position de Taîde-major général dans la nouvelle combinaison? Toutes ces questions avaient pour lui un intérêt de premier ordre.
L'éloignement du souverain constituait déjà un changement complet dans l'existence qu'il avait menée depuis le commencement de la campagne, et ce fait n'était pas sans lui causer quelque préoccupation.
Sous l'empire des pensées qui l'absorbaient, il repassait dans son esprit les rapports qu'il avait eus depuis le mois de mai avec son souverain et les résumait ainsi :
L'Empereur va donc partir. Bienveillant pour lous ceux qui Tentourent, il l'a été particulièrement pour moi. Voici deux mois que j'entre chez lui à toute heure, qu'il me donne directement ses ordres pour tout ce qui concerne l'armée, dans son activité et son commandeonent. Tout a bien été avec le maréchal Vaillant qui a été toujours de ma part l'objet des procédés les plus attentifs et les plus respectueux. Mes relations avec l'entourage de l'Empereur ont été faciles. Dans l'armée, les maréchaux m'ont toujours accordé beaucoup d'égards, et d'ailleurs j'ai vu, de jour en jour, rechercher l'influence qu'on suppose que je pourrais exercer sur l'avancement qui m'a été souvent remis avec une confiance honorable. C'est donc une bonne page à ajouter à ma vie militaire. Pendant les deux batailles, à Solférino plus particulièrement, j'avais toujours été au côté de l'Empereur, échangeant les remarques que [provoquait la situation et ses exigences.
En réalité, pendant cette courte mais glorieuse campagne, le rôle du général fut, comme on l'a vu, aussi important que difficile. La plupart du temps, il remplit les fonctions du major général en raison de l'âge et du peu d'activité du maréchal Vaillant. Souvent aussi il dut suppléer aux ordres que l'Empereur ne donnait pas, ou compléter ceux qu'il expédiait en négligeant des détails nécessaires. Tout cela dut être fait avec discrétion, en s'effaçant pour ne froisser personne et pour arriver cependant à d'utiles résultats. Tous ceux qui ont fait la guerre d'Italie en ont rap-
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porté pour lui une très haute estime. Mais, parmi ses qualités d'homme de guerre et de chef d'état-major général, celle qui frappa le plus ses chefs et ses collègues fut son abnégation.
Pour l'instant, il fallait ayant tout se consacrer aux questions d'évacuation, qui devenaient la grosse affaire du moment. A Desenzano, sur le lac de Garde, oii Martimprey arriva le i3, il commença à s'en occuper et résolut d'adresser pour lui-même au ministre de la Guerre une demande d'emploi au comité d'état-major, en lui laissant entendre que son vœu serait d'aller à Alger.
Le surlendemain, il était à Milan et y fit, à déjeuner, son dernier repas à la table impériale.
L'Empereur partit le 1 5, à 2 heures de l'après-midi, laissant le commandement en chef au maréchal Vaillant, avec Martimprey pour chef d'état-major général. Tous deux accompagnèrent l'Empereur à la gare. Avant de monter en wagon. Napoléon III, ne voyant pas son aide-major général, qui était resté en arrière, le fit demander.
J'ai été, écrivit le général, sensible à ce mot de souvenir. J'ai traversé la foule; il m'a donné la main; je l'ai remercié de ses bontés.
J'espère qu'il emporte des idées plus favorables au corps d'état-major que ses anciennes. Combien ils ont couru, mes pauvres officiers, et de nuit et de jour! Combien ils ont travaillé I Quel dévouement et quelle abnégation! Tout ce que j'ai fait pour eux s'est borné à bien peu de chose. Pas une plainte que d'un seul, — encore pas envers moi qui l'ai proposé sans succès. Je suis venu à bout de ma tâche sans tomber malade; c'est bien heureux. Un peu de repos va me paraître bien bon. Je crains qu'ensuite le travail ne suffise plus à l'activité ordinaire de la machine, mais le temps passera et, une fois le 10 août venu, il me semble que nos troupes auront pris bien nettement leur marche et nous n'aurons qu'à les suivre....
fS
Le maréchal et Martimprey s'installèrent dans la villa Bonaparte, qui leur offrait, pour les services du. quartier général, tous les aménagements désirables.
A peine livré à lui-même, le général adressa sa de^ mande au ministre de la Guerre, en lui laiissant entendre qu'une autre position que le comité d'étatmajor pourrait lui convenir. Mais il n'osa pas préciser ni exprimer son désir secret de retourner à Alger, estimant que son attitude passée à Oran ne le lui permettait pas.
Une position à laquelle il songeait aussi était le commandement du dépôt de la guerre. Il avait sur cet emploi une id«e personnelle et très remarquable, qui a été en partie réalisée depuis 1870 : c'était d'en faire un véritable état-major général de Tarmée, séparé" du ministère. Il écrivit à ce sujet :
J'ai eu occasion de parler du dépôt de la guerre devant l'Empereur et j'ai émis ropinion que, séparé du ministère, ce grand établissement devait avoir à sa tête même ua maréchal, qui, dans un pays guerrier comme le nôtrCi serait réellement le préparateur des éléments des opérations, l'archiviste de nos anciennes guerres pour servir aux futures; l'hôtel naturel des militaires de distinction des autres nations qui viennent à Paris, le directeur de tous les travaux et missions à l'étranger que nos officiers d'état-major, soit dans les ambassades, soit autrement, devraient nécessairement accomplir pour être toujours au courant de ce qui se fait chez nos voisins comme progrès ou préparatifs militaires. On a trouvé le (maréchal trop grand personnage au premier aperçu. 11 m'a semblé que le reste était goûté. Le maréchal Pélissier voulut ce système à «on retour de Crimée et voulait pour moi sa direction avec le maréchal Vaillant. Miais, tout ce qui ne changeait rien à rien était alors le meilleur; en sera-t-il toujours ainsi .«^
Le séjour du général de Martimprey à Milan ne fut pour lui qu'un repos relatif. En attendant les ordres
CAMPAGNE d'iTALIE 27&
pour révacuation de rarmée d'Italie, il ne pouvait écarter de sa pensée les préoccupations de l'avenir. Elles étaient d'ailleurs entretenues par k bruit public, -qui le désignait déjà pour le commandlement supérieur en Algérie. Tout en cultivant cet espoir, il ce pouvait se dissimuler les dangers de eette situartion, qu'il espérait cependant éviter. « Alger, écrivait-il, aurait ses périls, mais je finirais par y écraser le serpent dans ^on œuf ou par Tétouffev. » Fort d'un passé qui l'avadX porté aux premiers rangs de la iiiéraTc&ie et d'une expérience solidement acquise, il était naturel qu'il com)p^ iât triompher de ces périls.
Une bonne nouvelle lui parvint à cette époque : son frère Auguste était nommé général de division. C'était le baume mis par l'Empereur sur sa blessure de Magenta. Le chef d'état-major général fit part de cette nomination au maréchal Pélissier et lui annonça en même temps qu'il avait été fait grand-officier. Le due •de Malakoff lui répondît :
Paris, le 20 janvier 1869.
Mon cher Général, je viens vou« remercier de m'avoir écrit et je vous félicite sur la nomination du frère (i). Quant à votre plaque, elle vous était due depuis le 8 septembre (2). Le ministre même m'avait fait espérer par écrit, à deux reprises, que vous la recevriez. C'est le ruban rouge (3) qu'on vous aurait justement passé cette fois... Yoilà où vous ont conduit un injustifiable oubli de ma part et un moment de trop grande abnégation de la vôtre...
Maréchal Pélissier.
(i) Le général Auguste de Martiinprey, nommé général de division à la «niîfe de la grave- blessure reçue à Magenta. (a) Jour de la prise de Malakoff.
(3) Le grand cordon de la Légion d'honneur.
La lettre du maréchal Pélissier fit faire au général de Martimprey un retour sur le passé, mais n'éveilla en lui aucun regret. Il avait fait son devoir et n'avait rien à se reprocher.
Un télégramme arrivé le même jour, 28 juillet, prescrivit au général en chef d'envoyer à Paris, pour le 12 août, la Garde impériale et les quatre premiers corps d'armée, Baraguey-d'Hilliers, Mac-Mahon, Canrobert et Niél, organisés à deux divisions; au total 10 divisions d'infanterie et la cavalerie de la Garde. Aprèe ce départ, il devait rester encore cinq divisions d'infanterie, deux régiments détachés, trois divisions de cavalerie, presque toute l'artillerie, le génie, des hôpitaux, des magasins, des dépôts.
L'état-major général se mît de suite au travail et, le surlendemain, les mouvements étaient commencés. Martimprey les résumait ainsi :
Milan, le a5 juillet i85g.
... Nous sommes en plein mouvement sur Paris, le premier convoi vient de partir; un deuxième part à 8 heures, un troisième à i heure, un quatrième à 3 h. et demie; ces quatre convois par jour emportant chacun i.ooo hommes vont se renouveler pendant 12 jours, ce qui fait 48 convois à i.ooo hommes ou 48. 000 hommes; 3. 600 chevaux de cavalerie de la garde complètent ce qui passe par le mont Genis. Par le mont Genèvre passent 24 batteries, c'est-à-dire i44 bouches à feu. Gênes embarque 25.000 hommes pour Marseille; c'est donc 73.000 hommes d'infanterie, 3. 000 sabres et i44 bouches à feu qui seront passés de Milan à Paris en moins de 20 jours. C'est un vrai tour de force et je crois que l'Empereur n'est pas fâché de montrer à l'Europe ce que nous pouvons faire sous ce rapport. C'est moitié de l'armée. Pour le reste, je prépare le mouvement final; si bien que cela ressemblera, quand on voudra, à une mécanique montée dont on n'a plus qu'à lâcher le ressort pour que tout accomplisse son rôle.
CAMPAGNE d'iTALIB 277
Ce vaste mouvement de cinq corpa d'armée réduisait l'armée d'Italie à cinq divisions. Ce n'était plus qu'un corps d'occupation. Le désir de rentrer en - France se manifesta alors parmi les généraux et les officiers qui pouvaient aspirer au retour. Martimprey était du nombre, car son sous-chef d'état-major pouvait désormais le suppléer, d'autant plus que son grade et sa situation ne convenaient plus à une armée aussi réduite. Il espérait donc être appelé à Paris pour le i5 août, ce qui lui aurait permis de s'occuper des nouvelles fonctions qui pourraient lui être confiées. En attendant, il faisait préparer les départs qui restaient encore à effectuer et écrivait à ce sujet :
...J'organise nos derniers mouvements de troupes. Dans deux ou trois jours les ordres seront donnés partout, de telle façon que, sauf les cinq divisions momentanément retenues, tout le reste marche déjà vers la France et l'Algérie comme des troupes qui défilent pour une revue.
Le maréchal Vaillant fut le premier à se rendre compte des changements survenus dans la situation; et, dans sa grande bienveillance pour l'aide-major général qui lui avait rendu tant de sei*vices, il le prévint, le 28 juillet, qu'il priait l'Empereur de l'appeler à Paris, avec les généraux Lebœuf et Frossard, pour la fête du i5 août (1). Il lui en donna les raisons, lui dit qu'il avait été bien modeste en ne demandant au ministre qu'une place au comité d'état-major et qu'on lui donnerait probablement une meilleure position.
Martimprey n'avait plus qu'à attendre la réponse du ministre. Elle était favorable et arriva le 2 août, plus lAt qu'on ne l'espérait. Il fit alors connaître au maréchal qu'il comptait partir le 9 ou le 10, ce qui ne sou-
(i) Voir aux pièces justificativee. Lettre du 29 juillet.
leva aucune objection. Son voyage était déjà fixé. II comptait s'arrêta à Turin pour saluer le roi Victor- Emmanuel et son chef d'état-major, le général della Boca, gagner Suze dans la soirée, traverser le mont- Genis le lendemain et arriver à Paria le 12 au matin.
Ses préparatifs ne furent pas longs; il n'eut plus, en attendant le 9 août, qu'à accompagner le maréchal dans les diverses cérémonies auxquelles il fut invité, et à régler définitivement la nouvelle organisation des troupes laissées en Italie. Suivant les ordres reçus, il leur fit connaître, le 7, que désormais d'armée était remplacée par un corps d'occupation composé de cinq divisions d'infanterie et de deux brigades de cavalerie, lue général Jarras devenait chef d'état-major général. Son état-major ne comprenait plus que trois officiers supérieurs et six capitaines.
Les fonctions du général de Martimprey cessèrent à la même date, et, en ouvrant ses dernières dépêches, il se demanda s'il allait y trouver un mot du ministre lui faisant connaître, ou tout au moins entrevoir, sa future destination. Mais il n'y vit rien; il partit sans savoir quelles fonctions l'Empereur lui réservait. « II sait mieux que personne, écrivît-il à cette occasion, et je. pourrais dire qu'il sait seul de quelle manière je lui ai été utile dans cette guerre. Il aura, pour se le rappeler, s'il le veut, tous les éloges que l'on s'accorde à donner à ce grand mouvement, qui a marqué le point de départ de nos succès de cette campagne et en a été la cause. Ce n'est pas à moi qu'il appartiendrait autrement de réveiller ces souvenirs. »
Cette note était inspirée par le sentiment de la vérité. Elle m^ontrait d'une façon saisissante l'importance peu connue du rôle rempli par l'aide-major général auprès du souverain. S'il y a eu depuis des critiques sur le grand mouvement du début, il n'en est pas moins vrai qu'il a conduit l'armée à des victoires, qu'elle fut tou-
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jours assez concentrée pour être en état de livrer bataille avec des chances de succès et que, sous une forme -discrète, :les conseils de l'aide-major général permirent ♦au souverain de diriger sûrement l'armée pendant toute la campagne et d'obtenir de glorieux résultats. On verra plus loin que Napoléon 111 ne l'avait pas oublié ei qu'il tint à en témoigner sa reconnaissance à oelui •qui avait été son véritable major général.
Arrivé à Paris au jour indiqué, le général de Martimprey alla d'abord s'inscrire aux Tuileries, puis chez le ministre et chez le maréchal Magnan, gouverneur de Paris. Il consacra la journée du i3 août à sa famille et assista le lendemain à la grande revue passée par. l'Empereur sur la place Vendôme.
Après cette belle cérémonie militaire, quand il alla saluer son souverain, celui-ci lui dit qu'il le reverrait dans la soirée. A la fin de la journée, en effet, eut lieu aux Tuileries un banquet présidé par l'Empereur et l'Impératrice, auquel Martimprey était invité. Leurs Majestés furent très aimables pour lui, et quand, vers II heures, il songea à se retirer, Napoléon 111 vint le trouver et lui demanda des nouvelles sur la situation des troupes et du maréchal Vaillant en Italie. Il aborda ensuite la question personnelle et voulut savoir ce qu'il désirait. « Vous m'avez rendu, lui dit-il, de trop grands services pour que je puisse ne pas les reconnaître, et je tiens à vous donner, en outre, un témoignage de toute l'amitié que j'ai pour vous. »
Martimprey, très touché, lui répondit que cette amitié serait sa meilleure récompense et l'assura de sa respectueuse affection, remettant entre ses mains le soin de ses intérêts. L'Empereur lui fit alors connaître qu'il voulait l'envoyer commander en Algérie et lui faire organiser ses troupes par division, ce qui lui avait manqué jusqu'alors. Après l'avoir remercié, Martimprey lui exprima le désir de faire reprendre leur
cadre de réserve et exerçant provisoirement les fonctions de commandant supérieur, avait néanmoins pu maintenir la tranquillité. Mais, au mois d'août, un prétendu chérif, prenant le nom traditionnel de Mohammed-ben- Abdallah, avait surgi dans TOuest et appelé les Arabes à là guerre sainte. Il fallait maintenant, à la tête de la colonie, un chef expérimenté et énergique, connaissant le pays, surtout la province d'Oran. Le maréchal Randon, ministre de la Guerre, dont les sympathies pour le général de Martimprey n'étaient pas douteuses, s'empressa de le désigner à l'Empereur comme le plus apte à répondre aux exigences de la situation. Napoléon IH, qui avait appris à l'apprécier, accueillit favorablement la proposition et lui fit connaître ses intentions au banquet du li.
Le général fut pleinement heureux de sa nomination. Mais rien n'exigeait encore son départ immédiat. Il fallait, du reste, qu'il eût le temps de s'entendre, à Paris, avec les ministres de la Guerre et de l'Algérie sur les dispositions à prendre à son arrivée dans la colonie. H fut ainsi amené à passer en France la fin du mois d'août et les premiers jours de septembre. Ce délai lui permit aussi d'organiser sa maison militaire et de préparer le départ de sa famille. 11 eut surtout à causer longuement des incidents survenus dans l'ouest de la province d'Oran.
Le i3 septembre, voyant approcher le jour du départ, il se dirigea sur Biarritz, afin de voir l'Empereur et de prendre ses dernières instructions. En chemin de fer, il rencontra le ministre de l'Algérie et des Colonies, qui était alors le comte de Chasseloup-Laubat, et fit route avec lui de Bordeaux à Biarritz. Il profita de cette rencontre pour sonder un peu le terrain, connaître les idées de son ministre civil et jeter quelques jalons. Il ne poussa pas plus loin son entretien, mais il en fut satisfait. Il vit aussi Sa Majesté, dîna à la villa impé-
rîale, causa longuement avec Napoléon III, lui -expliqua d'une façon sommaire les difficultés qu'il allait rencontrer en Afrique et régla quelques questions de. commandement. Il fut comblé de marques de confiance et quitta son souverain, très heureux de son entrevue. Il se voyait alors jouissant d'une véritable faveur et il était persuadé qu'il avait désormais dans la main le moyen de « vaincre toutes les résistances ». Il revint à Bordeaux avec M. de Ghasseloup-Laubat, qui lui laissa aussi la meilleure impression. « Il est plein d'espérances dans mon concours, écrivait-il alors,... il a été charmant,... la bonne volonté, chez lui, est grande et je n'ai pas l'intention, quand même, de trouver le système impossible.... » En tout cas, le commandant supérieur estimait que tout avènement du prince Napoléon en Algérie était écarté. Le ministre l'informa, en outre, de son intention de faire un voyage en Algérie au printemps de 1860.
Pour le moment, jugeant que sa présence à Alger devenait nécessaire, le général de Martimprey se rendit à Marseille, où l'attendait la frégate VAsmodée. Il y arriva le 17 et s'y rencontra, le lendemain, avec le duc et la duchesse de Malakoff, qui revenaient d'un voyage en Espagne. Il reçut alors de nouvelles informations sur les récents incidents qui s'étaient produits sur la frontière du Maroc et s'embarqua le 19.
Quant aux difficultés qui l'attendaient, il espérait bien les surmonter. Il était maintenant le véritable gouverneur de l'Algérie, avec la plume blanche, insigne du commandement en chef, et il allait exercer désormais l'autorité suprême. C'était un nouvel échelon de la hiérarchie militaire qu'il venait de gravir, et il ae pouvait plus obtenir d'autre récompense que la dignité de maréchal de France. Les officiers qui le virent arriver en Algérie furent persuadés qu'à la première occasion il parviendrait à cette haute position»
qui semblait due à ses brillants services. L'armée entière partageait cette manière de voir. La Moricîère lui avait écrit à cette occasion : « Vous trouverez là (en Algérie) votre bâton de maréchal, que vous avez déjà gagné et que vous méritez mieux que bien d'autres, quoique votre nom ait fait moins de bruit que le leur, et la France vous devra, je l'espère, la conservation de sa grande colonie au milieu de la crise qui se prépare.... »
Le ai septembre, à 6 heures du matin, à Alger, trois coups de canon annoncèrent l'arrivée du commandant supérieur. A 8 Tieures, son débarquement fut salu^ par des salves d'artillerie. Reçu à la iMarine par tous les officiers généraux présents à Alger, par le préfet et par le corps des officiers de toutes armes de la garnison, le général de Martimprey s'achemina à pied vers la porte de la Marine. Là, M. Blasselle, adjoint, remplissant les fonctions de maire en l'absence de M. Sarlande, et entouré des officiers de la milice algérienne, lui adressa une harangue des plus sympathiques, dans laquelle il rappela les éminents services déjà rendus par le général à l'Algérie et à la colonisation.
Depuis i835, vous aviez successivement assisté aux combats livrés en Algérie, en Crimée, en Italie.
Avant la glorieuse campagne à laquelle vous venez de prendre une part si active et si remarquable, vous commandiez la province d'Oran où vous avez laissé des marques ineffaçables de votre paternelle administration.
Nous savons, lui dit-il, que votre aménité vous concilie TafTection de vos subordonnés; nous savons que vous réunissez aux brillantes et solides qualités du guerrier accompli le mérite du penseur profond et de l'administrateur distingué.
Dès l'année i845, la province d'Oran vous fut redevable des études préalables à la création de quinze ou vingt
communes et du graiid mouvement de colonisation qui s'y est opéré.
Nous vous devons également en partie la colonisation de la subdivision d'Orléansville que vous commandiez en 1849.
Vous êtes donc, à tous les titres, le bienvenu parmi nous, etc....
Le général de Marlimprey lui répondit : Monsieur le Maire,
Je vous remercie des paroles flatteuses que, comme représentant du premier magistrat de la cité, vous venez de m'adresser en rappelant les services rendus à mon pays dans ma carrière militaire; tout ce passé serait incomplet si aujouid'bui je ne m'efforçais de justifier la haute marque de confiance que l'Empereur m'accorde, en me donnant le commandement supérieur des forces de terre et de mer en Algérie.
Je suis heureux du reste de vous transmettre directement une nouvelle preuve de la bienveillance de Sa Majesté Impériale pour l'Algérie. Les travaux de la rue du Rempart vont commencer immédiatement et 3. 000. 000 sont alloués pour cette grande entreprise.
J'ajouterai que le tronçon du chemin de fer d'Alger à BHdah va s'exécuter également.
Tous ces importants travaux amélioreront sans nul doute la position du pays.
Pour moi, tout dévoué à la mission qui m'est confiée, je m'efforcerai d'apporter dans l'accomplissement de mes devoirs autant de bienveillance que de modération; mais aussi, toute la fermeté, toute l'énergie que les circonstances pourraient exiger.
Aussitôt après, le cortège continua sa route «et gagna le palais, au milieu des flots empressés d'une population accourue pour saluer le nouveau commandant en chef des troupes de terre et de mer.
Ijb général de Martimprey reçut immédiatement les autorités civiles et militaires et les différents corps constitués.
Il adressa ensuite à la population algérienne, à l'armée et aux autorités civiles, la proclamation suivante :
Ordre général Au quartier général à Alger, le ai septembre 1869,
Nommé, par dérision impériale du 17 août dernier, commandant supérieur du 7" arrondissement militaire et commandant supérieur^ies forces de terre et de mer en Algérie, je prends le commandement avec ce dernier titre à dater d'aujourd'hui.
Fonctionnaires de tout ondre, soldats, colons et indigènes, tx>us solidaires dans la même cause, je vous exprime combien je suis heureux de me retrouver parmi vous.
Muni des exemples- de mes prédécesseurs, et sous la direction de ministres préoccupés de la sécurité et des développements de la colonie, je tâcherai, dans mon dévouement et ma reconnaissance envers l'Empereur, de justifier par mes actes la' confiance dont Sa Majesté a daigné m'honores en m 'envoyant ici.
Le général de division, commandant supérieiw des forces de terre et de mer en Algérie f
Signé : de Martibipret.
Pour ampliation,
Le général de division, chef d^état-major général. Signé : A. DB Tourvillr.
Le général prit immédiatement ses fonctions. Elles étaient moins f acil'es qn on aurait pu le croire.
Par suite de la création du ministère de T Algérie eU <fes Colonies, le commandant supérieur en Algéirie,. comme on Ta vu, avatt deux chefs : son ministre et
BXPÉDiaaoi^ DU HiUBoa 287
-celui de la Guerre. Le premier avait toujours pour programme le remplacement de l'autorité militaire par Tautorité civile. Si le but n'était pas ayoué, il était parfaitement connu. Son collègue de la guerre, instruit par l'expérience, soutenait, au contraire, ses généraux. Le commandant supérieur, bien renseigné sur les intentions des deux ministres, savait qu'il ne pourrait défendre le système du prince. D'ailleurs, personne n'aurait osé encore le proclamer ouvertement; aussi, avec Tappui du minÛBtre de la- Guerre, Martimprey avait le droit d'espérer que l'état de choses en Algérie se maintiendrait longtemps encore. Il devait y compter d'autant plus qu'il avait la confiance de ses deux supérieurs hiérarchiques.
La situation n'en était pas moins difficile. Elle exigeait une prudence et, dans certains cas, une réserve que fait ressortir une lettre adressée par le maréchal Bandon en réponse à celle que le commandant supérieur lui avait envoyée d'Alger, après son arrivée, pour le tenir au courant des incursions faites par les Marocains sur notre territoire et lui demander l'autorisation dB mobiliser i5.ooa hommes pour en finir prompte^ ment avec ces turbulents voisins.
Paris, le 20 septembre 1869.
Mon cher Général,
J'ai reçu vos diverses lettres et je vais y répondre...
.T 'arrive au Maroc. II est évident que de loin on ne peut pas prévoir tous les événements, comme aussi se faire une exacte opinion de la situation des choses, ce qui m'amène à vous dire que je raisonne avec vous plutôt que j'ordonne : vous êtes sur les lieux, vous avez la responsabilité, par conséquent vous devez avoir une grande liberté d'action.
€èci établi, je ne puis m'empêcher de croire que le mouvement qui se fait sur la frontière contre nos tribus n'a rien de gouvernemental; que le nouvel Empereur a d'autres
288 LE COMTE DE MARTUfPRET
préoccupations que celle de se quereller avec nous; qu'il y a dans tout cela, comme toujours, un amour de pillage de la part de la foule, et de la part des chefs quelque rancune, quelque désir, eux aussi, de faire du butin, quelque velléité de guerroyer. Je ne sais si tout cela mérite de fortes colonnes d'infanterie qui vous alourdissent, vous épubent et vous font toujours arriver trop tard....
Vous connaissez trop mon caractère, mon désir ardent d'être utile à la colonie, comme aussi j'ai trop de confiance dans la droiture et la loyauté de vos intentions, pour que je ne me laisse pas aller, en vous écrivant, à la libre expansion de mes pensées : il faudra donc bien moins regarder les lettres que je vous écrirai, comme des dépêches offi cieuses, mais bien plutôt leur conserver le caractère confidentiel : je n'éprouve aucune difficulté à penser tout haut avec vous, je devrais apporter plus de réserve si j'avais à demeurer dans une attribution rigoureuse.
Je vqus dis cela une fois pour toutes : si vous éprouvez les mêmes sentiments, vous pourrez en agir de même quand vous aurez à me faire connaître le fond de vos pensées; vous aurez soin seulement de mettre sur l'adresse de vos dépêches qu'elles ne doivent être que pour moi seul.
Je recevrai toujours de vos nouvelles avec plaisir; mais dans ce moment ce sera avec un intérêt encore plus grand que je recevrai vos lettres.
Je vous renouvelle, mon cher Général, l'assurance de mes sentiments de vieil attachement.
Le ministre de la Guerre, Maréchal Randon.
Si Ton se reporte à une précédente lettre du maréchal inspirée par la création du ministère de l'Algérie et par sa démission de gouverneur, on comprendra les sous-entendus de sa pensée.
Pour le moment, le ministre de TAlgérie manifesta son initiative par la nomination d'un nouveau préfet d'Alger, à la place de M. Géry. C'était un administra-
EXPÉDITION DU MAROC 28g
leur de talent, personnellement connu et appuyé par le prince.
Dès son arrivée, le commandant supérieur fut exactement renseigné sur les derniers événements survenus dans J'ouest. Au commencement d'août, poussés par le nouveau chérif, deux tribus marocaines, les Angad et les Mahia, s'étaient établies sur notre territoire. Des douars avaient été pillés, des convois enlevés. Le 3ï août, le commandant Bachelier, attaqué à Zouïa par une bande de 1.200 Marocains, puis abandonné par le goum, avait dû reculer en combattant sur le poste de Lalla-Marghrnia. Cette affaire avait produit un fâcheux effet sur les indigènes. Le lendemain, i*' septembre, le chérif était venu assaillir la redoute de Sidi-Zaher avec 3.000 cavaliers. Son échec n'avait pas empêché les Angad et les Mahia, unis aux Beni-Snassen, de «e porter sur le camp du commandant Beauprêtre, à Tîouly, dans le cercle de Nemours. Là aussi, ils avaient été repoussés, et ceux d'entre eux qui étaient tombés dans les mains énergiques de Beauprêtre avaient payé de leur vie leur audacieu-se tentative.
Ces événements avaient eu leur contre-coup dans la province d'Alger, où des marchés avaient été pillés. Pour empêcher l'agitation de s'étendre, le général de Martimprey forma «d'abord deux colonnes légères à Sebdou et à Bel-Khelil, sous les ordres du général de brigade Durrieu et du commandant de Colomb. Puis il leur ordonna de parcourir la frontière et de disperser les contingents indigènes qui pourraient s'y rassembler. En même temps, il dirigea sur l'oued Kiss, près de la frontière du Maroc, le général de brigade Thomas, commandant la subdivision de Tlemcen, pour y construire une grande redoute destinée à servir de biscuit-ville au futur corps expéditionnaire.
La présence de ces troupes rassura les populations et arrêta toute nouvelle tentative. Le commandant supé-
2 go LE COMTE DE MARTIMPBEY
rieur profita de ce répit pour se rendre dans la province de Gonstantine, où il avait à voir différents postes. Mais déjà, dans son esprit, la nécessité d'une expédition dans l'ouest s'était affirmée. Il jugeait indispensable de châtier les tribus marocaines qui avaient violé notre territoire et attaqué nos troupes. Il en avait fait le -sujet de sa dernière lettre au maréchal Randon, qui l'approuva et lui répondit peu de jours après en lui indiquant l'effectif qu'il aurait à réunir pour une campagne rapidement menée. Il avait, en même temps, demandé l'autorisation de l'Empereur.
Paris, le 3o septembre 1869.
Mon cher Général,
Je ne savais où vous prendre depuis votre départ pour TEsi; votre dépêche télégraphique d'hier m'apprend que vous êtes de retour à Alger; j'en suis bien aise, parce qu'en admettant que vous deviez faire une expédition dans le Maroc, il importe essentiellement que vous soyez sur les lieux pour en surveiller les préparatifs....
Je regrette que vous n'ayez pas arrêté avec l'Empereur, pendant votre séjour à Biarritz, la question de l'expédition contre le Maroc; vous auriez gagné ainsi un temps précieux...
En écrivant à l'Empereur, je lui ai exprimé l'opinion qu'il fallait, poiu* opérer contre les Béni Senassen avec prompte chance de succès, deux colonnes fortes chacune de 5 à 6.000 hommes, avec une division de 16 à 18 escadrons, pour garder la plaine, escorter les convois, ou empêcher la concentration de contingents étrangers au pays. Il faudrait aussi savoir quelle opération définitive tenteront les Espagnols contre les Riffains.
Vous ne perdrez pas de vue que l'expédition que vous aurez à diriger dans le Maroc, quand l'Empereur l'aura autorisée, devra être conduite aussi rapidement que possible, parce que vous ne pourrez garder jusqu'au i*' janvier l'effectif en hommes et chevaux qui constitue dans ce moment l'armée d'Afrique.
EXPÉDITION DU BfAROG 29 1
Je VOUS renouydle, mon cher Général, Texpression de mes sentiments affectueux.
Le ministre de la Guerre, Maréchal Randon.
Le cammandant supérkut avait adressé, à la même époque, au ministre de l'Algérie et des Colonies, un exposé de la situation sur la frontière et sur le territoire marocain.
Depuis la fin du mois d'août, le Maroc avait un nouveau sultan, Sidi-Mohammed, qui négociait avec TEspagne pour mettre fin à des hostilités engagées par les Kabyles du Riff contre la garnison de €euta. D'autre part, l'Angleterre, comme toujours, surveillait avec un soin jaloux tout ce qui se passait dans ce pays et encourageait secrètement des envois d'armes et de munitions. Nos gouvernements avaient toujours montré une disposition malheureuse à ménager cet état de chosq.s, quelquefois même à s'incliner devant les prétentions de nos voisins. L'Empereur tenait beaucoup à l'entente qui nous unissait alors à l'Angleterre. Cependant, en présence des agressions des Marocains, il n'hésita pas à autoriser une expédition.
Martîmprey, libre désormais de ses mouvements, ne perdit pas un instant. Le corps expéditionnaire de l'Ouest, qu'il avait déjà constitué sur le papier, devait comprendre deux divisions d'infanterie, sous les ordres des généraux Walsin-Esterhazy, commandant la province d'Oran, Yusuf , commandant la province d'Alger, et une division de cavalerie, ayant à sa tête le général dfî cavalerie Desvaux, coûimandant la province de Constantine.
Les troupes devaient être rendues à la redoute de l'oued Kiss le 20 octobre. Le commandant supérieur avait pris ses dispositions pour que les corps les plus éloignés pussent être concentrés à cette date.
L'organisation du corps expéditionnaire commença aussitôt. Sa composition était la suivante :
Commandant en chef : Général de diyision de Martimprey. Chef d'état-major : Général de brigade Borel de Brétisel. Commandant de VartiUerie : Colonel d'artillerie Mkh^. Commandant du génie : Colonel du génie Lafont. Intendance : Intendant Moieez.
I** DIVISION d'INFANTERIB
Commandant : Général de division Wal«n Esterhazy. Chef d'état-major : Colonel d*état-major Renson. Quartier général : Ëtat-major; «ervice de l'artillerie; s^vice du génie; intendance; affairée arabes.
i^ brigade t général Deligny :
81* de ligne 3 batailloDf.
3* régiment de zouaves 4 —
2* brigade, général Tixier :
3 &* de ligne 3 —
a* régiment de tirailleurs algériens i —
3* de ligne i —
Total 11 bataillons.
Cavalerie :
a pelotons du a* chaweurs d'Afrique; I peloton du a* spahis.
Artillerie :
a sections de montagne, i eection de fuséens; a sections de mortiers de montagne; i section de campagne. ToUl : 8 pièces.
Génie : 1 section.
Service de santé : i ambulance.
Train des équipages : 1 détachement de 3oo mulets^
Troupes d'administration : i section (a officiers, 45 hommes).
a* DIVISION d'infaiiterib
Comjnandani : Général de division Yusuf. Chef d* état-major : Colonel d'état-major Spitzer. Quartier général : État-major; service de l'artilerie; service du génie; intendance; affaires arabes (i).
(i) Tactique des grosses colonnes, par le commandant Mordacq (Archives de la Guerre).
f* brigade, général de Liniers :
i3* bataillon de chaftseuro à pied i bataillon.
9* d« ligne 3 —
2^ brigade j général Thomas :
!•* régiment de zouaves i —
a* régiment étranger a —
i"* régiment de tirailleurs i —
Total 8 bataillonB.
Cavalerie :
a pelotons du i^ chasseurs d*Afrique ; I peloton du a* epaihis. >»
Artillerie:
a sections de montagne, i section d'obusiers rayés; I section de mortiers de montagne, i section de pontonniers, I section de parc.
Total : 8 pièces.
Génie : i section.
Service de santé : i ambulance.
Train des équipages : i détachement de 276 mulets.
Troupes d'administration : 1 section (i officier, 45 hommes).
Division de gavalbrib
Cornmandant : Général de division Desvaux. .Chef d'état-major : Chef d'escadron d*état-major Gresley. Quartier général : Ëtat-major; intendance.
f* brigade, colonel de Bonnemains :
i^ régiment de chasseurs 5 escadrons.
I a* régiment de chasseurs 4 —
3* brigade, colonel de Brémond d'Ars :
!«' régiment de chasseurs d'Afrique & —
a* régiment de chasseurs d'Afrique 4 —
a* régiment de spahis ^ a —
ToiAL 17 escadrons.
Goum : 600 cavaliers de tribus (subdivisions de Tlemcen et d'Oran).
Service de santé : i ambulance.
Troupes d'administration : i section (i officier, ao hommes). Train des équipages : i détachement.
A la date du 9 octobre, 1869, Teffectif de ces différents corps était le suivant :
Officiers Troupe Cherau
Infanterie (i" division). .. . i85 6.339 3o5
— (a* division). .. . i37 4.569 234
Cavalerie (17 escadrons)... 116 i.9i3 1*99^
Artillerie {16 pièces) i5 6o4 53o
Génie 5 i3i 48
Services administratifs, ambulances 3a lao 5o
Train des équipages i3 900 i .35o
Êtats-majoFS, divers 63 201 294
Effectif Géifi^RAL.... 566 ^. 14-777 4.8o4(i)
En Algérie, cet effectif parut très élevé. On disait que les tribus marocaines soulevées contre nous n'étaient pas assez puissantes pour résister à une colonne plus faible, et on ne comprit pas d'abord la nécessité d'un corps expéditionnaire aussi nombreux. On ignorait que les Beni-Snassen, à eux seuls, pouvaient mobiliser i5 à 18.000 fantassins. Aujourd'hui, il est démontré que l'idée de rassembler ce corps d'armée avait été entièrement approuvée par le ministre de k Guerre. Il avait le souvenir des masses formidables armées par le sultan du Maroc, en iSAA, contre le maréchal Bugeaud, et avait appris par une expérience récente que, dans un massif montagneux défendu par des Kabyles, il était indispensable d'avoir deux divisions d'infanterie pour les combats en pays de montagne et une division de cavalerie pour garder les plaines. Ici, il fallait, en outre, agir promptement, puisque les troupes d'Algérie devaient être prochainement réduites. Son calcul fut justifié par ce fait que l'apparition du corps expéditionnaire suffit, quelques jours plus tard, pour décourager les contingents marocains.
La concentration des corps désignés pour cette expédition se fit sans difficulté, grÂce aux dispositions
(i) Commandant Mordaoq.
EXPÉDITION DU MAROC 3g5
prises par k commandant supérieur. Ceux de la province d'Oran, déjà réunis dans plusieurs camps sur la frontière, n'eurent qu'à se rendre par étapes sur Toued Kiss. Ils s'y trouvèrent avant la date fixée.
Les bataillons de la province d'Alger furent embarqués sur des navires de l'Etat, avec les détachements d'armes spéciales, et rapidement transportés à Nemours, d'où ils se rendirent sur l'oued Kiss.
Les approvisionnements de vivres et de matériel furent également transportés par mer et rassemblés en temps opportun.
Pour la cavalerie, le commandant supérieur avait demandé au ministre de la marine de grands navires de transport, qu'on ne put lui donner parce qu'ik étaient affectés à l'expédition de Chine. Il fallut, dès lors, faire venir les régiments de cavalerie par étapes. Plusieurs étaient très loin. Ils ne purent rejoindre les autres troupes du corps expéditionnaire que le 23 et le 24 octobre.
L'artillerie eut ses approvisionnements au complet en temps voulu. Le général de Martimprey en rendit compte au ministre, le 10 octobre, dans les termes suivants :
A regard des munitions de guerre, outre 2.000 coups de canon ou fusées, outre rapprovisionnement de 4o et 60 cartouches que porte chaque soldat, j'ai une réserve à la suite des troupes de 3 20. 000 cartouches et, dans les postes frontières, une deuxième réserve de i.i^o.ooo cartouches; en tout, une moyenne de i5o cartouches par homme (i).
Le génie, pourvu d'approvisionnements complets, constitua une réserve à Nemours et fut prêt, avec le reste, à suivre les colonnes.
Une section de pontonniers avait été attachée à la
(i) Commandant Mordacq (Archives de la Guerre).
2* division, en raison des difficullés qu'offrait parfois le passage des rivières. Malgré leur faible largeur, plusieurs d'entre elles avaient des bords encaissés et des crues dangereuses. Le général «n chef, qui les avait souvent traversées, prit à ce sujet les précautions nécessaires.
Au point de vue du service de santé, sa prévoyance avait été mise en éveil et l'organisation qu'il avait adoptée devait largement suffire dans des circonstances ordinaires. Il s'en était occupé lui-même avec une sollicitude que peu de chefs auraient eue^ Avant son départ d'Alger, il avait prescrit de constituer des hôpitaux d'évacuation à Tlemcen, Marghnia et Nemours, en utilisant tous les bâtiments militaires disponibles; puis, à proximité de ces hôpitaux, des dépôts de convalescents pour les hommes hors d'état de rejoindre leurs régiments, après guérison de leurs blessures ou de leurs maladies.
A Oran, Tordre avait été donné d'évacuer sur Arzew et Mostaganem tous les malades en état d'être transportés, et sur Marseille les convalescents capables de supporter le voyage. Pour compléter ces mesures, des approvisionnements considérables de médicaments, de pansements et de matériel sanitaire avaient été expédiés dans les villes désignées pour avoir des hôpitaux. Le général en chef s'était ainsi assuré à l'avance, pour ses malades et ses blessés, 5oo places au Kiss, i5o à Marghnia, 3oo à Nemours, 5oo à Tlemcen et 5oo à Oran; soit, au total, i.qBo places (i).
Le service des subsistances ne laissait également rien à désirer. 'D'énormes dépôts de vivres avaient été organisés à l'avance dans les villes de Nemours, Marghnia et Tlemcen; des convois incessants devaient être dirigés de la première de ces places sur les bivouacs du corps
(x) Commandant Mordacq.
expéditionnaire, qui devait disposer, pour ce service, de 6.200 animaux. De nombreux troupeaux de bœufs, fournis par des bouchers, devaient suivre les corps. Le premier de ces troupeaux fut constitué à Nemours avec 4oo bœufs.
Enfin, la grande redoute construite au Kiss par le général Thomas, pour servir de biscuit-ville, fut prête en temps voulu. Elle mesurait 4oo mètres de long sur 3oo mètres de large (i).
A tous les points de vue, les mesures relatives au bon entretien des troupes, à la guérison des malades et des blessés avaient été prises à l'avance par le général de Martimprey, avec un soin et une entente du commandement que Ton a rarement vus en Afrique. On y retrouvait Thabileté et la prévision du chef d'étatmajor général de l'armée de Crimée.
Ces détails avaient besoin d'être connus afin de juger plus tard comment une prévoyance aussi parfaite se trouva mise en défaut par des circonstances aussi douloureuses qu'inattendues.
Au commencement d'octobre, tous les ordres étaient donnés; les mouvements s'exécutaient et tout faisait espérer que les troupes seraient concentrées dans le camp du Kiss à la date voulue. Le général en chef n'avait plus qu'à se mettre à leur tête.
Avant de quitter sa résidence, il adressa aux soldats du corps expéditionnaire de l'Ouest la proclamation suivante :
Au quartier général à Alger, le 6 octobre 1869.
Soldats du corps expéditionnaire de l'Ouest !
Au moment d'aller me placer à votre tête, je tiens À vous dire dans quelles circonstances je le fais, le but que nous avons à atteindre et ce que j'attends de vous.
(i) Cette redoute devait senrir de tombe au général Thomas, emporté en quelques heures par une attaque de choléra.
^qS liB COMTE DE BfARTIMPREY
Notre frontière a été violée par les Marocains. Nos patrouilles, nos colons ont d'abord été surpris par leurs attaques, nos camps eux-mêmes, placés à plus de cinq lieues en dedans de la frontière, ont été assaillis par des rassemblements de plusieurs milliers de fantassins et de cavaliers.
Le trouble s'est répandu dans l'Ouest de la subdivision de Tlemcen, et des fractions de tribus ont incliné vers l'insurrection.
Enfin, il faut le dire, sous l'influence de imenées secrètes, l'agitation s'est communiquée jusque dans la division d'Alger, où, fait inouï depuis des années, plusieurs marchés viennent d'être pillés.
Ainsi de proche en proche, notre domination et le principe d'autorité, au moyen desquels le pouvoir assure la «écurité aux personnes et aux intérêts de toute nature, semblent menacés de décheoir.
Il s'agit pour nous de relever, de rétablir la situation, et nous allons y procéder en marchant contre ces agresseurs qui, méprisant toute autorité régulière, ne reconnaissent que l'ascendant de la force.
La bataille d'Isly eut pour conséquence de faire respecter notre voisinage par les Marocains pendant quinze années, €t aujourd'hui, pour obtenir un résultat analogue, il est nécessaire de leur donner des preuves nouvelles que, si nous aimons la paix et si nous ne songeons à aucun agrandissement territorial, ils n'en ont 'pas moins toujours devant eux des soldats, dignes émules de ceux que conduisait en i844 le maréchal Bugeaud, de vénérée mémoire.
Oui, il faut qu'ils s'inclinent de nouveau devant notre courage et votre discipline.
J'étais à Isly et j'ai présentes les leçons que cette campagne nous a fournies.
Vos frères d'armes d'alors se distinguaient par l'ordre qui régnait dans leurs rangs, aussi bien dans les marches que dans les attaques.
L'élan appartenait aux nombreux tirailleurs et derrière eux marchaient des bataillons solides et irrésistibles!
Qu'aujourd'hui, il en soit encore ainsi.
Je blâmerais, dans les chefs comme dans les soldats, une
fougue intempestive qui, nous amenant en désordre devant le» positions à conquérir, nous ferait heurter de front, et prématurément, les obstacles et entraînerait le sacrifice des plus vaillants.
Au contraire, en faisant concourir au même but le feu de l'artillerie et les mouvements tournants, on arrive quelques instants plus tard à triompher sûrement des obstacles en épargnant un sang précieux.
Soldats, la tâche que vous aurez à accomplir sera digne de votre valeur.
Montrez-vous dociles à la voix des chefs expérimentés qui vous conduisent, et dans les moments difficiles, ayez présent à la pensée que l'Empereur, qui aime si vivement son armée, a les yeux sur vous.
Le général de division, commandant supérieur des forces de terre et de mer
en Algérie,
Signé : £. de Martimprey.
Le même jour, le général s'embarqua sur la frégate VAsmodée, qui devait le conduire à Oran, avec les généraux Desvaux, Yusuf et de Liniers, qu'il avait in- TÎtés à partir avec lui. Le général Borel de Brétizel, son chef d'état-major, l'accompagnait avec ses officiers.
Deux jours après, il arrivait à Oran, recevait les autorités et prenait connaissance des nouvelles de la frontière. L'une d'elles était inquiétante : des cas de choléra avaient été constatés dans les ambulances et dans les camps. Leur nombre augmenta rapidement avec l'accumulation des troupes; la mortalité commença à être sensible. Le 12 octobre, on comptait déjà une moyenne de dix cas par compagnie d'infanterie. A partir du lendemain, ce chiffre ne fit qu'augmenter.
Le général en chef, qui s'était trouvé si souvent aux prises avec cette redoutable épidémie, montra le plus ;grand sang-froid. Dès le début, le personnel sanitaire fut insuffisant. Il en demanda aussitôt, surtout dans la
province de Constantine, et Bl désigner, dans les corps de troupes, des infirmiers volontaires, qui se présentèrent en grand nombre.
Ces nouvelles lui firent hâter son départ. Il notifia d'abord aux autorités espagnoles voisines de la province d'Oran les faits qui avaient motivé son expédition, le but qu'il se proposait d'atteindre et son intention formelle de ramener ses troupes en Algérie après avoir rempli sa mission.
Il quitta Oran, le ii octobre, pour aller visiter d'abord les hôpitaux d'évacuation qu'il avait fait installer à Tlemcen, Lalla-Marghnia et Nemours.
Il s'occupa ensuite de l'expédition. L'épidémie régnante était un nouveau motif de la mener rondement.
Il étudia d'abord le terrain sur lequel il allait agir et définit ensuite son projet d'opérations.
Long de i4 lieues environ de l'est à l'ouest, sur une largeur de 6 lieues en moyenne, avec une crête étroite et à pentes abruptes, le massif montagneux des Beni- Snassen présente vers son milieu Un plateau élevé, accessible au nord et au sud par une double rampe, qui fait communiquer la plaine des Trifa avec celle des Angad. L'occupation de ce plateau, où se trouve la source abondante d'Aïn-Taforalt, coupe toute communication, aussi bien entre les deux plaines qu'entre l'ouest et l'est de la montagne. Un corps d'armée maître de ce plateau devait dominer la situation en rompant toute cohésion entre les tribus et en brisant leurs moyens de défense. C'était un objectif tout indiqué (i).
Ce massif était habité par les Beni-Snassen, puissante tribu kabyle divisée en quatre fractions, les Beni-Mengouch, les Beni-Ourimeuch, les Beni-Khaled et les Beni-Attich. Ces divers groupes formaient une confédération qui jouissait dans la contrée d'un pres-
(i) Voir la carte n® V des Beni-Snassen.
EXPÉDITION DU MAROC 3oi
tige d'inyincibilité dû à ses douze mille fusils, au difficile accès de ses montagnes, au caractère farouche de ses guerriers, à leurs goûts belliqueux et à ce fait qu'aucune armée n'avait encore pénétré au cœur du pays. Il importait de détruire cette légende et de châtier ces indigènes pour leurs méfaits.
A leur tête se trouvait un personnage religieux, réputé par son courage et son habileté, El-Hadj-Mimoun, des Beni-Ourimeuch, qui s'était imposé par les traditions de sa famille, et, après la mort de son père, par la force de ses armes. Tous les gens de la montagne lui obéissaient et son influence s'étendait au loin sur les régions voisines.
La vue des masses de troupes que nous avions rassemblées au commencement d'octobre produisit sur ces indigènes une crainte salutaire. Us envoyèrent au général de Martimprey des lettres de soumission et lui offrirent une contribution de guerre. Le général en chef avait trop d'expérience pour écouter leurs propositions. Il savait que, s'il se retirait sans combattre, ils ne manqueraient pas de dire que les Français n'avaient pas osé les attaquer et qu'avec quelques douros on avait obtenu leur éloignement. Il déchira leurs missives; ils n'avaient plus qu'à attendre le châtiment qu'ils avaient mérité.
A cet égard, le général en chef avait arrêté ses dispositions. Et il exposa son projet au maréchal Bandon dans une lettre qu'il lui adressa de Nemours, le i6 octobre. « Il comptait se porter, le 20 au plus tard, avec la i** division d'infanterie (Esterhazy), toute la cavalerie et huit jours de vivres à Aïn-Regada (plaine des Trifa), puis à Gherraa, où il construirait une redoute. La 2*- division d'infanterie (Yusuf) resterait au Kiss jusqu'au 25, menaçant la partie est de la montagne. A cette date, elle viendrait le rejoindre; la cavalerie
surveillerait les contingents des Kebdana et des Guelaïa.
L'attaque de la position dominante de la montagne aurait lieu le 26 ou k 37, avec 18 bataillons. Le général comptait alors s'établir solidement à Aïn-Taforalt, et, de là, rayonner sur les environs, comme le maréchal l'avait fait en Kabylie, en 1857.
Après la soumission des Beni-Snassen, il devait se porter sur Aïoun-Sidi-Mellouk, puis sur Zakkara.
L'effet produit par l'arrivée du corps expéditionnaire était déjà considérable et lui faisait espérer une prompte solution.
Mais tandis qu'il préparait ainsi le succès de l'expédition, le choléra menaçait de le compromettre. Quand la a^ division eut rejoint la i'* au Kiss, le fléau redoubla d'intensité et ses ravages devinrent bientôt aussi terrifiants que ceux de la Dobrutscha de funeste mémoire. A la date du 19 octobre, un grand nombre d'officiers avaient été atteints. Le général de Liniers, pris un des premiers, avait dû être transporté à Oran.
Les évacuations se succédaient, transportant de nombreux cholériques dans les amtbulances des villes voisines. On était débordé par leur nombre. Les remèdes, les pansements, le personnel médical ne suffisaient plus. Le chiffre des morts s'élevait chaque jour davantage. Heureusement les infirmiers volontaires ne firent jamais défaut et Ton trouva dans tous les rangs un dévouement admirable.
A l'ambulance du camp, le spectacle était navrant. Les malades étaient rangés le long des côtés de la grande tente qui les abritait; et comme on n'avait plus le temps d'enterrer les morts au fur à mesure des décès, les cadavres formaient au centre un tas hideux qui attendait qu'on l'enlevât. Les médecins, impuissants contre un pareil fléau, circulaient au milieu des
EXPÉDITION DU MAROC 3oS
mourants, souvent frappés eux-mêmes, mais toujours courageux et dévoués (i). %
Personne n'était épargné. Vers le 20, le général commandant la a' division fut atteint par l'épidémie. Plusieurs colonels durent quitter leur commandement. Le a4, le général Thomas, pris par le choléra dans l'après-midi, mourait dans la soirée. Cette division avait eu ses trois généraux frappés par ce mal implacable.
Un moment vint où la situation parut désespérée. On parlait de renoncer à l'expédition et de la reprendre quand l'état sanitaire serait amélioré/ Le général de Martimprey montra dans ces circonstances une force d'âme et une résolution qui soutinrent les plus hésitants et relevèrent les courages. Il convoqua chez lui les généraux et les chefs de corps, les mit au courant des détails qu'ils ignoraient, de ses projets et de la nécessité de pénétrer dans les montagnes des Beni-Snassen pour les punir de leur agression :
La situation, ajouta-t-il, est attristante; il est pénible de voir nos propres soldats succomber aux attaques d'un mal terrible. Mais rappelons-nous que le siège de Constantine, que le siège de Zaatcha, que la guerre de Grimée, ont commencé sous Tinfluence du même fléau. Notre constance et Taide de Dieu nous ont fait surmonter le mal. Vous êtes les mêmes hommes, vous avez la même énergie et je sais que je puis compter sur vous (2).
L'état des esprits avait montré au général en chef qu'il était urgent de créer une diversion et de changer d'air. Un autre motif l'incitait à le faire.
Pour amener les troupes avec leurs accessoires et leurs approvisionnements à portée des points d'attaque.
(i) Détails donnés par un témoin occulaire qui allait à Tambulance relever le chiffre des morts de sa division. (2) Commandant Mordacq (Archives de la Guerre).
3o4 l'B COMTE DB MARTIMPRBY
il fallait s'en rapprocher. La base du Kiss était toop éloignée. Il parut indispensable d'avoir un poste-magasin situé dans un terrain pourvu d'eaux saines, abondantes, offrant de bons bivouacs et assez près du col d'Aïn-Taforalt pour l'atteindre dans une seule journée.
Pénétré de cette idée et persuadé qu'un déplacement serait favorable à la santé des troupes, le général de Martimprey voulut se charger lui-même de la reconnaissance.
Il quitta le camp du Kiss, le 21 octobre, avec la i** division d'infanterie, la cavalerie et un fort convoi de vivres.
Il établit son camp à Aïn-Djeraoua où se trouvaient plusieurs puits. L'ennemi, décimé lui-même par l'épidémie et menacé par la a* division, n'osa pas inquiéter la colonne. Le choléra fit encore dans nos rangs de nombreuses victimes. Le lendemain, le général en chef se porta près du marabout de Sidi-Mohamed ou Berkane, sur un terrain qui présentait d'excellentes conditions de bivouac. Ce jour-là, le nombre des malades diminua, et les grand'gardes échangèrent quelques coups de feu avec les Kabyles.
Puis, laissant sur place les troupes de la i** division, le général de Martimprey leur prescrivit une reconnaissance sur le col d'Aïn-Taforalt et les quitta le 33, pour revenir au Kiss, avec U cavalerie et les animaux de transport.
A son arrivée, il rendit compte au ministre de l'Algérie et des colonies des mouvements qu'il venait d'exécuter.
Je viens de rentrer au Kiss, après avoir fait choix du point d'où je compte attaquer la montagne des Beni-Snas* sen. Gherrâa, dont je vous ai parlé, m'a paru trop loin. Ce lieu, marqué par une ancieniie casbah qui avait pour office de protéger la plaine des Trifa et le pied des pentes du
EXPÉDITION DU MAROC 3o5
massif des Beni-Snassen, contre les incursions des habitants de la rive gauche de la basse Moulouya, est en effet à i6 kilomètres des contreforts qui descendent du col d'Aïn Taforalt. Pour atteindre ce col, j'ai jugé préférable de constituer mon deuxième dépôt de vivres à la sortie des montagnes de l'oued Sidi Mohamed ou Berkane. De là, les troupes d'attaque auront à longer le pied des pentes pendant 8 à lo kilomètres et un relai égal les conduira à Aïn Taforalt... (i).
Pendant Taibsence du général en chef, la maladie avait fait, dans la 2* division, de plus grands ravages encore que dans la i""; tous les moyens administratifs étaient devenus, insuffisants; on avait été obligé de laisser les malades dans les corps; l'intensité du fléau dépassait toutes les prévisions. Il arriva un moment où l'on ne trouvait plus, pour enterrer les morts, d'autres fossoyeurs que les disciplinaires. Ceux-ci, pillards incorrigibles, dépouillaient les cadavres et vendaient leurs effets qui trouvaient encore des acheteurs.
Cependant, au milieu de ces épreuves, le moral de l'armée ne faiblissait pas. Il parut se relever encore quand Tordre de départ fut donné pour le 25 et l'on put constater dans les corps à partir de ce jour une amélioration notable.
On laissa un bataillon du 9* de ligne à la redoute du Kiss: puis la 2* division d'infanterie, la division de cavalerie, ainsi que le complément du convoi de vivres et de munitions, se mirent en marche, le 26, à 7 heures du matin, et atteignirent à 3 heures de l'après-midi le camp de Sidi-Mohamed ou Berkane, distant de 82 kilomètres du Kiss.
Conformément aux ordres qu'il avait reçus, le général en chef n'avait pas manqué de faire savoir aux Beni-Snassen qu'il n'était pas venu pour les soumettre
(i) Commandant Mordacq.
3o6 LE COMTE DE MARTIMPREY
à notre domination, ni pour reculer vers Test notre frontière actuelle, mais pour obtenir par la force des armes la Dia, ou réparation du sang de nos soldats et de nos colons victimes d'agressions injustes.
Les travaux du poste de Sidi-Mohamed ou Berkane avaient été activement poussés pendant les journées des 23, 2^ et 25 octobre, malgré quelques tentatives de Tennemi pour les interrompre; ils furent complètement terminés dans la journée du 26; une reconnaissance, exécutée le 28 par le général Deligny, avec un millier d'hommes d'infanterie, avait fourni au général en chef les renseignements nécessaires pour arrêter l'ensemble de ses dispositions d'attaque. Dans l'aprèsmidi du 26, il donna ses ordres pour le lendemain. Chaque division d'infanterie devait former deux colonnes d'une brigade chacune; l'une pour l'attaque des positions, l'autre pour servir de réserve et couvrir le convoi pendant la marche, jusqu'au moment de pénétrer dans la montagne.
Pour détourner aussi longtemps que possible l'attention de l'ennemi du véritable point d'attaque et inquiéter les contingents du Riff, ainsi que ceux de la partie ouest de la montagne, le général en chef prescrivit à la cavalerie de se porter, le 27, dès le point du jour, sur la Moulouya; puis, de se rabattre à gauche, sur le pied des hauteurs, vers le point occupé par un vieux fort nommé Kasbah Bougriba, et d'y rester jusque vers midi, en incendiant des gourbis et des broussailles. Elle devait ensuite revenir au débouché de l'oued Tegma, dans la plaine.
Pour créer une autre diversion, en menaçant les Kebdana et les Guelaïa, le général en chef avait ordonné à tous les bâtiments de guerre dont il disposait de se rendre au mouillage des îles Zaffarines.
Les colonnes d'infanterie ne quittèrent leurs bivouacs de Sidi-Mohamed ou Berkane qu'à 10 heures du ma-
tin, lorsque le mouvement de la cavalerie eut produit son effet. Longeant le pied des pentes dans un ordre parfait, elles arrivèrent vis-à-vis du col d'Aïn-Taforalt. Le général en chef arrêta alors ses dispositions définitives et donna ses derniers ordres.
La brigade Deligny, de la division Walsin Esterhazy, devait se porter directement à l'attaque du col. Pour y arriver, elle avait à franchir une distance de 6 kilomètres et à s'élever d'une hauteur de 800 mètres environ, dans un terrain boisé, rocheux, tourmenté, où les Kabyles avaient multiplié les obstacles. Ils s'y trouvèrent réunis en grand nombre le 27. Ceux qui étaient restés devant le camp de Sidi-Mohamed ou Berkane, après le départ de la cavalerie, avaient pu suivre les mouvements de l'infanterie et discerner le point à atteindre. La brigade Archinard, de la division Yusuf, devait former une seconde attaque à droite de la première et occuper le col d'Ouarinfou, à travers des difficultés analogues et sous le feu des villages fortifiés d'Aïn-Tegma.
Ces deux brigades, formées en colonnes par peloton, et destinées à marcher de front, étaient précédées par une section du génie; l'artillerie était placée derrière le premier bataillon et les cacolets à la gauche. Pour alléger ces deux colonnes, chargées d'une double attaque simultanée, les hommes marchaient sans sacs et portaient seulement, roulés dans la tente-abri, leur réserve de cartouches et un jour de vivres.
L'attaque fut entamée des deux côtés vers 2 heures, avec un égal entrain, et poussée avec vigueur sous la direction des généraux de division (i).
Le combat se poursuivit sans interruption jusqu'au soir. Les Marocains, ayant eu le temps nécessaire pour organiser
(i) Archhres de la Guerre).
3o8 LE COMTE DE MARTIMPRET
la résistance, avaient préparé sur toutes les pentes, aussi bien sur le front que sur les flancs, de nombreuses embuscades. Tous les sentiers étaient barrés par des abatis et des murs en pierres sèches que Tinfanterie eut beaucoup de peine à enlever. Elle fut très heureusement secondée dans cette tâche par Tartillerie, dont les obus vinrent à bout d'un grand nombre d'obstacles et dont le feu à grande portée, en obligeant les Kabyles à se tenir à une certaine distance, annihila presque complètement Tefûcacité de leur tir.
La brigade Deligny, grâce à son appui, put donc continuer son ascension sans subir de grosses pertes. Vers à h. 3o, elle allait même aborder l'entrée du col, lorsque les Kabyles firent rouler sur elle une véritable avalanche de blocs rocheux. Le général commandant la i" division, qui marchait avec cette brigade, échappa à grand peine à ce nouveau genre de projectiles. Autour de lui, un certain nombre d'hommes et de chevaux furent assez grièvement atteints.
L'artillerie dirigea immédiatement son feu sur les sommets d'où semblaient provenir ces blocs et les premiers bataillons de la brigade Deligny attaquèrent bientôt le col sans incidents. A la tombée de la nuit, le village d'Ain Taforalt était entre nos mains.
De son côté, la brigade Archinard avait rencontré une résistance beaucoup plus sérieuse qu'on ne supposait. Elle avait dû opérer dans un terrain coupé, très couvert, sillonné d'arbres, de vergers, de maisons que les Kabyles défendirent pied à pied. Elle ne put atteindre les grottes situées audessus des villages qu'à la tombée de la nuit; encore fallut-il que l'artillerie en battît l'intérieur assez longtemps avant que ses défenseurs ne les abandonnassent. Les Marocains, même à ce moment, ne se tinrent pas pour battus et allèrent occuper les sommets voisins (i).
Les troupes étaient épuisées. Au delà du village des Riran, enlevé après celui d'Aïn-Tegma, se trouvait un petit plateau arrosé par des ruisseaux que formaient
(i) Commandant Mordacq.
EXPÉDITION DU MAROC ScQ
des sources abondantes. Arrivés là, les hommes, n'en pouvant plus, se couchaient et refusaient d'avancer. La nuit approchait.
Le général commandant la 2* division fut forcé de suspendre le mouvement et de convoquer les chefs de corps. Tous déclarèrent qu'on ne pouvait aller plus loin et qu'il fallait bivouaquer sur place. Le général allait se ranger à leur avis quand son chef d'état-major exprima une opinion contraire. « L'ordre du général en chef, dit-il, est d'aller occuper ce soir le col d'Ouarinfou. Personne n'a le droit de le modifier. A tout prix il faut y aller. » Tout le monde se tut. Chacun comprenait que ce dernier avis était le vrai. Le général déclara que c'était le sien et donna l'ordre de reprendre la marche après une demi-heure de repos. On encouragea les hommes, on excita leur ardeur; des feux furent allumés sur la direction à suivre, puis la marche reprit; le col était tout près; il fut occupé sans combat.
Le plateau central des Beni-Snassen était entre nos mains, et désormais leur résistance était brisée. Grâce à l'artillerie et aux bonnes dispositions du général en chef, nos pertes étaient insignifiantes. Pour comble de bonheur, le choléra avait diminué et sa marche, depuis le départ du camp du Kiss, faisait espérer que l'épidémie tirait à sa fin. L'armée tenait la clé du pays, et les Kabyles, se voyant débordés, comprirent qu'ils ne pouvaient plus rien contre la force de nos armes.
Les souffrances subies depuis plusieurs jours et les pertes considérables qu'une cruelle maladie avait causées à la troupe faisaient un devoir au général en chef, après le succès du 27 octobre, de réconforter un peu le cœur de ses soldats.
Il leur fit alors connaître les citations qu'il leur accordait et fit précéder son ordre du jour des paroles suivantes :
3lO LE COMTE DE BCARTIMPREY
Au grand quartier général, à Aïn-Ta forait, 28 octobre. Soldats,
Vous venez d'atteindre avec succès le premier but offert à vos efforts. Les ravages dWe affreuse maladie, qui, heureusement, vient de disparaître, n'ont pas plus ébranlé votre force morale qu'ils n'ont arrêté Jes progrès de vos opérations.
Hier, après une journée glorieuse, vous avez dressé vos camps au cœur d'une montagne où, jusqu'ici, jamais armée n'avait pénétré; en persévérant, vous obtiendrez bientôt, soyez-en sûrs, les légitimes réparations auxquelles nous ont donné droit des agressions injustes.
Vos généraux, vos chefs de corps, viennent de me faire parvenir les témoignages de la satisfaction que leur a causée, dans le combat d'hier, la conduite des troupes sous leurs ordres. J'ai suivi de l'œil, avec plaisir, la régularité de vos mouvements.
Aujourd'hui, je me fais un devoir de porter à la connaissance de l'armée les noms qui me sont signalés parmi les plus méritants, etc.
Le même jour, des envoyés d'EI-Hadj-Mimoun se présentèrent avec des lettres de leur cheikh pour entrer en négociations; mais le général de Martimprey exigea qu'il vînt en personne lui rendre hommage et faire acte de soumission.
El-Hadj>Mimoun, s'inclinant devant sa volonté, se présenta dans la matinée du 3o, peu de temps avant Texpiration du délai que le général lui avait assigné. Il accepta et garantit les conditions imposées à ses tribus, en répression des attaques auxquelles elles avaient pris part; il livra des otages, pris parmi les notables des différentes fractions, et s'engagea, au nom de celles-ci, à payer un impôt de guerre de 100 francs par fusil. Le général fut satisfait de l'attitude et des paroles pleines de convenance de ce chef, qui lui
ce o
EXPÉDITION DU BfABOG 3ll
parut digne de sa réputation, mais débordé par le fa* natisme musulman.
Un dégrèvement de l'impôt fut accordé aux habitants d*Aïn-Tegma, dont le village avait été dévasté, pour l'exemple, par les troupes du général Yusuf. La redoute de Mohamed ou Berkane avait cessé d'être utile. Le général en chef la fit évacuer, en dirigeant sur le camp du Kiss les malades qui y étaient restés et en faisant monter sur le plateau d'Aïn-Taforalt les approvisionnements et le matériel qu'elle contenait (i).
Le châtiment des Beni-Snassen et l'occupation de leurs montagnes avaient produit sur toute la frontière un effet salutaire. Mais il restait à punir les tribus marocaines des environs, notamment les Angad et les Mahia, qui avaient fait des incursions sur notre territoire.
De nouvelles dispositions s'imposaient. Le général en chef décida d'abord de rester chez les Beni-Snassen avec ses troupes, pour leur faire mieux sentir la main du vainqueur et prendre le temps de préparer ses futures opérations. C'était une seconde campagne à organiser dans des conditions différentes.
Il prit sa ligne de communications par Marghnia. 11 fît diriger sur ce poste la plus grande partie de ses approvisionnements et ouvrir deux routes, l'une sur le Kiss, l'autre sur la plaine des Angad.
Tandis qu'il donnait ces ordres, il reçut au camp d'Aïn-Taforalt la visite d'un personnage politique, nommé Si-Sliman, petit-fils du sultan Muley-Sliman, prédécesseur de Muley-Abd-er-Rhaman. Il se prétendait dépossédé par le sultan régnant et venait voir s'il pourrait intéresser la France à sa cause. Le général de Martimprey ne lui laissa à cet égard aucune espérance
(i) Ax^chives de la Guerre.
3l2 LE COMTE DE MARTIMPREY
et lui fît comprendre qu'il n'avait pas à se mêler des affaires du Maroc.
Il fallait craindre que les Angad et les Mahia, pour échapper au sort qui les menaçait, ne voulussent s'enfoncer vers le sud. Pour empêcher toute émigration de ce côté, le général en chef forma deux colonnes légères, composées en grande partie de cavalerie, l'une sous le commandement du général Durrieu, l'autre sous celui du général Desvaux. Le premier, partant de Sebdou le 4 novembre, devait marcher vers le sudouest et interdire l'accès des hauts plateaux aux tribus marocaines. Le second devait refouler ces mêmes tribus sur le général Durrieu et être suivi de près par le général en chef avec le reste du corps expéditionnaire.
Enfin, une dernière petite colonne, sous les ordres du commandant de Colomb, fut chargée de razzier, au sud, les Beni-Guil, coupables de nombreux pillages commis sur nos tribus.
La colonne Desvaux ayant été mise en mouvement le 3 novembre, le corps expéditionnaire quitta la montagne le lendemain. On marchait vers le sud, à travers la plaine des Ângad. La cavalerie campa à Âïoun-Sidi- Mellouk et le général de Martimprey à Sidi-bou- Houaria. Le 5, on atteignit le^village de Sidi-Mahmet, d'où les goumiers délogèrent les habitants après un court combat. Les Ângad et les Mahia avaient fui. Mais le lendemain ils se trouvèrent en présence du général Durrieu, qui les fit charger par le goum. En un clin d'œil ils eurent 25o cavaliers hors de combat et furent mis dans le plus grand désordre. On leur prit So.ooo moutons et 2.000 chameaux. Ils s'empressèrent de demander l'aman, qu'ils obtinrent moyennant do.ooo francs et vingt otages.
Les Beni-Guil avaient déjà subi des pertes semblables et n'avaient plus qu'à se repentir de leurs méfaits.
Le corps expéditionnaire de l'Ouest avait maintenant
EXPÉDITION DU MAROC 3l3
terminé sa mission. Les puissants moyens d'action dont il disposait lui avaient permis de châtier en quelques jours toutes les tribus dont nous avions à nous plaindre. Il n'y avait plus qu'à rentrer en Algérie. Les marches de retour commencèrent le 7 novembre. Deux jours après, le général en chef arrivait avec ses troupes sur le terrain de la bataille d'Isly, qui lui rappelait de si glorieux souvenirs.
En revoyant ces lieux, il eut la pensée d'honorer la mémoire du maréchal Bugeaud par une démonstration militaire. Par son ordre, une petite pyramide en pierre fut construite sur l'emplacement occupé le i4 août i84d par la tente du maréchal. Dans l'après-midi, la troupe improvisa spontanément une fête militaire pour rendre hommage au vainqueur d'Isly. Des salves de coups de canon furent tirées en son honneur et les troupes défilèrent devant le monument. La soirée se termina par une ronde gigantesque, éclairée par des torches improvisées, dans lesquelles zouaves, chasseurs d'Afrique, hussards, fantassins et même un aumônier de la colonne, ancien zouave, chantaient la Casquette.
Les colonnes marchèrent, le 10, sur Oudjda, dont le caïd et les habitants avaient pactisé avec l'ennemi. Les têtes de nos soldats, coupées dans les combats de 2k)uïa et de Sidi-Zaher, avaient été promenées en triomphe dans les rues de cette petite ville. Le caïd, comptant sur la clémence du vainqueur, vint au-devant du général en chef avec un cheval de soumission et les notables de sa cité. Il en fut pour ses frais. Il fut arrêté, conduit à Nemours et envoyé à notre consul à Tanger, qui fut chargé d'adresser une plainte contre lui au sultan du Maroc. Oudjda dut payer une contribution de guerre d'environ 100.000 francs.
Désormais, la campagne était finie. Elle était glorieuse pour nos armes et devait avoir pour conséquence le maintien, pendant plusieurs années, des tribus ma-
3l4 LE COMTE DE MARTIBCPREY
rocaines de la frontière dans une tranquillité parfaite. Ce résultat, grâce aux mesures prises, avait été obtenu sans combats meurtriers; le. choléra seul avait décimé les troupes. Ses ravages avaient cessé depuis leur installation sur le plateau des Beni^nassen. Mais ib n'en étaient pas moins cruels et devaient laisser aux officiers et soldats un souvenir ineffaçable. L'effectif, qui était, le 9 octobre, de i5.343, officiers compris, n'était plus, un mois après, que de 11.794. Il manquait 3.549 hommes, près du quart du chiffre du début. Ces pertes furent très remarquées et dansèrent en France une impression douloureuse. Aussi, malgré les qualités éminentes dont le général de Martimprey avait fait preuve,, ce fut un peu sur lui que les autorités supérieures se montrèrent disposées à faire injustement peser la responsabilité de ce malheur.
Cependant, il n'en fut pas ainsi de la part du ministre de la Guerre, qui était prêt à le défendre, et qui lui écrivit à cette occasion :
Paris, le 6 novembre 1869.
Mon cher Général,
Il y a assez longtemps que je ne vous ai écrit, mais j'attendais pour pouvoir le faire que vous eussiez entrepris votre campagne. J'arrive juste à temps pour vous féliciter sur les heureux résultats que vous avez obtenus, et qui, je Tespère, ne se démentiront pas dans leurs conséquences.
Je vais m 'entretenir avec vous avec la franchise que vous me connaissez, et je commencerai par vous prévenir de ne confier aux dépêches télégraphiques que ce que vous désirez qui soit connu, parce que rien n'est moins discret que le télégraphe. Ainsi, vous me dites que vous avez reçu une lettre du ministre de l'Algérie qui vous a contrarié, et l'Empereur de me demander et de demander au ministre de l'Algérie ce que signiGent ces paroles. Vous dites que vous avez imposé les Beni-Snassen à 100 francs par fusil, et voilà le ministre des Finances qui réclame le versement au Trésor
EXPÉDITION DU MAROC 3l&
des i.aoo.ooo francs que cette contribution de guerre produira : les ordonnances sont formelles....
J'ai été bien impressionné des pertes cruelles que vous avez faites et c'est à peine si j'ose parler du chiffre énorme de vos morts. L'invasion du choléra dans votre colonne est encore une énigme pour nous : nous ne savons par où il vous est venu, comment il s'est étendu, et ce que je désire par-dessus tout apprendre, c'est qu'il soit bien déûnitivement parti. C'est un grand bonheur que les divisions qui existent dans le Maroc aient facilité votre attaque et que vous ayez pu terminer aussi rapidement ce que vous aviez entrepris. Je vous en ai déjà fait mon compliment et je le réitère de grand cœur....
Vous avez assez vécu au milieu des événements de ce monde pour avoir remarqué que le sort des armes était variable et qu'il fallait souvent autant d'indulgence que de sévérité....
Maréchal Randon.
Quelques jours après, une seconde lettre vint compléter la première :
Paris, le i5 novembre 1869.
Mon cher Général,
Je commence par vous dire que l'Empereur, que j'ai tenu très au courant de vos opérations, est parfaitement content de la promptitude et de la vigueur avec laquelle vous avez conduit cette expédition et du succès complet qui Ta couronnée....
Votre position est bonne; elle s'est encore améliorée depuis votre arrivée; vous comprenez que je fais valoir les services que vous pouvez rendre, et que vous rendez, chaque fois que j'en trouve l'occasion; mais il ne faut pas que vous oubliiez que je ne suis pas chargé des intérêts généraux de l'Algérie. Les appréciations que j'ai émises sur la ligne de conduite que vous deviez tenir là-bas se sont confirmées. Vous arriverez au bien, c'est-à-dire à la réforme des fâcheuses conceptions qui ont fait irruption sur l'Algérie, à la condition d'agir avec prudence, tact et modération....
3l6 LE COMTE DE MARTIMPREY
Il me faudrait un rapport général sur la marche, l'inva sion et les effets du choléra : faites-le préparer par l'intendance.
Maréchal Randon.
La fin de la lettre du ministre indique clairement les difficultés qui attendaient le commandant supérieur. I>es fâcheuses conceptions dont il parlait n'étaient autres que le remplacement de l'autorité militaire par les pouvoirs civils. Et, derrière cette combinaison, on savait qu'il fallait voir aussi un cantonnement des indigènes de plus en plus resserré, afin de livrer le reste de leurs terres aux spéculateurs de terrains. Le ministre savait, d'ailleurs, que la loyauté de caractère du général de Martimprey, jointe à sa fermeté, ne se prêterait jamais à de pareilles compromissions. Mais quel avenir de luttes s'ouvrait devant lui!
Pour le moment, tout entier aux affaires de son commandement, il s'occupa de la rentrée des corps dans leurs garnisons respectives. Les itinéraires, les ordres d'embarquement, les évacuations de malades, la dislocation des colonnes qui devait s'effectuer le ii>, tout était prêt. Il fît ses adieux aux troupes, dès le lo, par la voie de l'ordre.