‹ Le général de division comte de Martimprey. Avec sept planches hors texte et cinq cartesChapitre 21 sur 48 · SOUS-OOUYERNEHENT DE L'ALGÉRIE · texte numérisé non relu

SOUS-OOUYERNEHENT DE L'ALGÉRIE

IVéoessité de la nomination du général de Martimprey. — Nouvelle organisation du gouvernement. — Mort de Si-Hamza. — Tendances du maréchal. — Relation« avec les Touareg. — Voyage du sous-gouverneur en France. — Son projet de démission. — PromeBsos qui \\d sont faites. — Sa nomination de grand-croix.

II était avéré maintenant qu'en instituant pour son cousin le ministère de l'Algérie et des Colonies, Napoléon III avait, sans s'en douter, créé en Algérie l'antagonisme des pouvoirs, affaibli le principe d'autorité et, par cela même, réveillé le fanatisme musulman.

Le général de Martimprey, forcé de combattre ces éléments de désordre, l'avait fait avec calme et fermeté, approuvé par tous ses généraux. Il avait exprimé en haut lieu sa pensée tout entière. En signalant le mal, il avait indiqué le remède et éclairé l'Empereur sur une situation qui devenait intolérable. On avait fini par lui donner raison, et, pour être logique, on aurait dû rétablir le gouvernement général à son profit, mais on n'avait pas osé. En réalité, on lui avait enlevé sa haute position; on lui devait au moins une compensation.

L'Empereur et le ministre de la Guerre, qui tenaient à son retour en Algérie, cherchèrent sous quelle forme on pourrait la présenter. Le ministre promit d'abord le maintien de la plume blanche, et l'Empereur un siège prochain au Sénat. Ces propositions disposèrent

le général à être conciliant pour son titre officiel. Il eut ridée de proposer celui de sous-gouverneur, qui fut adopté. On le lui conféra par décret du i6 décembre 1860. On y ajouta un traitement élevé et tout le monde parut satisfait.

Cette combinaison, cependant, avait été prise trop hâtivement, et Ton s'aperçut bientôt que ce nouveau titre ne correspondait à aucune fonction. On décida alors de faire du sous-gouverneur le chef d'état-major général de l'armée d'Algérie. L'idée n'était pas heureuse. Le public n'y vit guère qu'une diminution d'autorité et ne. comprit pas ce changement. Les généraux eux-mêmes ne s'en rendirent pas compte. Du Barail écrivit plus tard à ce sujet : « A la nomination du maréchal Pélissier, en 1860, comme gouverneur général, le général de Martimprey, bien que digne du premier rang, n'hésita pas à descendre au second, donnant ainsi à l'armée un sublime exemple de patriotisme et de désintéressement. »

En fait, la situation exigeait à la fois le rétablissement d'un pouvoir militaire fortement constitué et le retour du général en Algérie, pour montrer à ses adversaires que l'Empereur lui donnait raison.

Mais il y avait là une difficulté. Le commandement supérieur, qu'il venait d'exercer avec éclat, comprenait deux fonctions : le gouvernement de l'Algérie et le commandement du 7* corps d'armée. 11 ne fallait à aucun prix renoncer à ce dernier titre, qui valait un grade. Pour cela, il y avait un moyen, auquel malheureusement personne ne songea. C'était d'organiser le gouvernement général comme il l'a été depuis, avec un commandant des troupes et un directeur de l'administration. Le général de Martimprey, maintenu au commandement du 7* corps d'armée et suppléant du gouverneur, ne pouvait plus descendre au commandement d'une division. Quant au gouverneur général, il

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devenait un vice-roi, exclusivement chargé des intérêts politiques de la colonie. Ses attributions en étaient plutôt agrandies.

Le maréchal Pélissier pouvait accepter cette position, et TEmpereur, au besoin, la lui aurait imposée. Le duc de Malakoff avait alors 67 ans. Vieilli par ses campagnes, par les épreuves de sa vie militaire, il avait beaucoup perdu de son ardeur au travail. Une sorte de vice-royauté tranquille lui aurait convenu. A Paris, on estimait qu'il fallait près de lui un suppléant actif, expérimenté et jouissant de sa confiance. Martimprey, son ancien chef d'état-major de Crimée et son ami depuis vingt ans, répondait à cette nécessité. En outre, c'était pour ce dernier une espérance, presque une désignation pour la succession du maréchal. Ce fut surtout à ce point de vue que s'arrêtèrent les amis du général. Quant à lui, heureux de son succès contre les autorités civiles, du prestige qu'il voyait rendu à l'armée, il revint à Alger avec le gouverneur, dès les premiers jours de janvier.

Ses nouvelles fonctions ne devaient pas, du reste, être une sinécure, d'autant plus que les difficultés étaient moins aplanies qu'on aurait pu le croire. Le préfet d'Alger avait pourtant été changé, et son successeur restait sans initiative, sous les. ordres d'un directeur général. Mais les dispositions de l'administration et des colons restaient les mêmes.

Le maréchal avait, pour recevoir, instruire et préparer ses affaires, deux chefs de service de rang très élevé : un conseiller d'Etat, directeur général, et son chef d'état-major général. Le premier venait d'être nommé; c'était un administrateur qui joignait à une grande expérience la connaissance des choses d'Afrique.

Un conseil consultatif était organisé auprès du gouverneur et sous sa présidence. Il comprenait :

i"" Le directeur général de radministration cirile;

2"* Le général commandant supérieur du génie en Algérie;

3** Un inspecteur général des travaux publics;

4** Un inspecteur général des finances;

5** Deux conseillers rapporteurs;

6* Un secrétaire.

Ce conseil était appelé à donner son avis sur toute» les affaires civiles renvoyées à son examen par le gouverneur général.

Au bout de quelque temps, et par suite même de la nouvelle organisation, le général de Martimprey n'eut plus à s'occuper que des questions militaires et indigènes. Les affaires civiles étaient traitées par le directeur général, et Ton s'aperçut bientôt que les tendances de son administration se portaient toujours vers le cantonnement des tribus et l'affectation de terrains de culture à la colonisation.

Le maréchal ne semblait pas se passionner pour les affaires du pays. Il tenait à goûter les avantages de sa grande position et à n'être troublé en rien dans la jouissance de son pachalik. En sorte qu'il en vint bientôt à ménager les aspirations des colons, à redouter la presse et à éviter tout ce qui était de nature à troubler sa quiétude.

Les autorités civiles, vaincues dans la lutte de i86o. se sentaient soutenues par les amis du prince Napoléon, par les partis qui faisaient du libéralisme, peutêtre par l'Empereur, qui avait parlé lui-même de la civilisation du peuple arabe. Elles agissaient dans l'ombre, par des insinuations et des articles de journaux qui excitaient les esprits. Une campagne se poursuivait dans les feuilles publiques et au sein même du Corps législatif.

Néanmoins, en i86i, une période de calme semblait s'ouvrir pour l'Algérie. Le nom du vainqueur de Se-

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bastopol, sa réputation d'énergie contribuaient à l'affermir. Aussi, les événements militaires qui allaient marquer sa présence à la tête de nos possessions d'Afrique ne devaient avoir, tout d'abord, qu'une importance secondaire.

Le premier surgit au mois d'avril 1861, dans le sud de la province d'Alger. Un fanatique, ayant réuni quelques partisans, fit irruption, un soir, dans le village européen de Djelfa et y massacra une vingtaine de personnes, surtout des femmes et des enfants. Le commandant du poste, prévenu, rassembla son détachement, pénétra dans le village, mit en fuite les assaillants et en arrêta une douzaine.

Le commandant supérieur de Laghouat, qui était alors le chef d'escadrons de spahis de Sonis, parti de son poste au premier avis, était arrivé à Djelfa le matin du jour qui avait suivi cette attaque. Il se renseigna, prescrivit une enquête et fit fusiller sept prisonniers reconnus coupables d'assassinat. Puis il rendit compte par le télégraphe, au généra] commandant la subdivision de Médéah, son supérieur immédiat.

La dépêche, transmise à Alger, fut portée au gouverneur. Son premier mot fut une approbation; mais, aussitôt après, il exprima ses craintes sur la façon dont les journaux apprécieraient l'affaire; il se décida à blâmer le commandant de Sonis et le renvoya à son régiment.

Dans l'armée, cettç mesure fit une mauvaise impression. A Paris même, on en fut surpris. Bien des gens, et parmi eux le ministre de la Guerre, pensaient que l'esprit mesuré du général de Martimprey, joint à sa vieille amitié pour le maréchal, aurait une influence sur ses actes. L'incident de Djelfa montra qu'il n'en était rien et que, dans l'exercice de son autorité, le jugement si ferme du duc de Malakoff s'était beaucoup modifié.

Le sou-s-gouverneur vit sans doute avec peine la brusque révocation du commandant de Sonîs, mais il ne fut ni avisé, ni consulté, et ne put rien empêcher.

Il y eut, à cette époque, une vacance de maréchal de France. Les amis du général espéraient qu'elle lui serait réservée. Mais l'Empereur éleva à cette haute dignité le vieux général comte d'Ornano, descendant d'une famille illustre, qui avait déjà donné à la France plusieurs maréchaux. Le sous-gouverneur, qui n'avait rien espéré à ce sujet, s'en exprima nettement avec ses amis, qui traitèrent son opinion d'excès de modestie.

Le général de Martimprey était alors le plus en vue des généraux de division. Ses beaux services et les fonctions qu'il avait remplies relevaient dans l'opinion publique au-dessus de ses collègues et le faisaient re> garder comme le candidat le mieux désigné pour le maréchalat. Le duc de Malakoff était le premier à admettre qu'il n'avait pas été récompensé suivant ses mérites et faisait des démarches pour le faire nommer sénateur. Il en fit même auprès du maréchal Bandon, qu'il n'aimait pas, et qui lui écrivit au mois de juillet : « Je n'ai rien oublié des titres qu'a le général de Martimprey à obtenir une faveur spéciale et des promesses qui lui ont été faites; je plaiderai donc s^ cause avec la chaleur de l'amitié que je lui porte.... »

Tandis que les meilleurs amis du général s'efforçaient de lui ouvrir les portes du Sénat, il survint à Alger un incident malheureux, qui produisit un très fâcheux effet.

Un puissant personnage indigène, Sidi-Hamza, khalifa de la grande tribu religieuse des Ouled-Sidî- Cheikh, grand-officier de la Légion d'honneur, venait d'être l'objet de plaintes assez graves. Le sous-gouverneur les communiqua au maréchal, qui jugea utile de le faire venir à Alger, malgré son grand âge et son

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ëloignement. Il voulait l'admonester et le diriger. Ce fut une mauvaise inspiration. Si-Hamza était vieux ■et malade. Néanmoins, il n'hésita pas à se mettre en route. A son arrivée à Alger, son mal avait tdlement empiré qu'il mourut le lendemain.

C'était une haute personnalité, dont l'influence dominait tout le sud, du Maroc à la Tunisie. Très dévoué à la France, redouté de tous pour son énergie, vénéré comme un saint marabout, il maintenait dans l'obéissance ses tribus et celles qui l'avoisînaient. Sa puissance s'étendait bien au delà des terres de parcours des Ouled-Sidi-Cheikh.

Dans plus d'un douar, sa mort nous fut attribuée, et dans sa propre famille elle devint la cause de compétitions malheureuses qui affaiblirent notre autorité.

Le gouverneur général, sans prévoir toutes les conséquences de cette fin prématurée, en fut néanmoins très ennuyé. Le sous-gouverneur, plus au courant qae lui des affaires indigènes, en comprit toute la portée. Mais le mal était fait. On fit enterrer Si-Hamza en grande pompe par ses coreligionnaires et on lui fit décerner les honneurs (militaires dus à son grade élevé dans la Légion d'honneur.

Sa mort amena la réapparition dans le Sahara, au mois de septembre, du chérif d'Ouargla, Mohamedben-Abdallah. Heureusement, le fils aîné de Si-Hamza, Abou-Bekr, qui lui avait succédé à la tête des Ouled- Sidl-Cheikh, avec le titre de bachaga, leva de suite un goum de 3oo cavaliers, se mit à sa poursuite, l'atteignit dans les dunes de l'Erg, le fit prisonnier et l'envoya sous bonne escorte à Or an.

Cet acte d'énergie avait produit une impression salutaire, mais n'avait pas calmé l'agitation qui s'était propagée dans nos tribus sahariennes de la province de Gonstantine. Plusieurs d'entre elles avaient fait défec-

lion et avaient pris part aux entreprises du chérif . 11 fallait les faire rentrer dans le devoir.

Sur le rapport du général de Martimprey, le maréchal fit marcher contre elles une colonne expéditionnaire, que le général Desvaux réunit à Biskra« Elle fut placée sous les ordres du colonel Pein, commandant la subdivision de Batna, qui commença ses opérations en décembre.

Pendant ce temps, le maréchal se disposait à faire une tournée d'inspection dans son commandement. Avant de partir, il avait donné, au Palais du Gouvernement, le 7 septembre, pour l'anniversaire de la prise de Sébastopol, un banquet, dans lequel le sousgouverneur, son ancien chef d'état-major de l'armée d'Orient, avait sa place marquée. Le maréchal saisit cette occasion d'affirmer hautement sa préoccupation de développer, par la colonisation, les éléments de prospérité de l'Algérie. « Cette œuvre, ajouta-t-îl, j'aspire à l'accomplir, et si j'y réussis, comme je l'espère, j'aurai réalisé le plus cher de mes vœux. »

Cette allocution, qui donnait la note exacte des tendances du gouverneur, produisit un bon effet. Elle fut insérée, le lendemain, dans le premier numéro du Moniteur de VAlgériey journal officiel de la colonie, qui venait d'être créé. Le maréchal partit ensuite pour Bône, laissant à Martimprey le soin de le suppléer pendant son absence. Il visita Bône et Constantine, revint par Bougie à la fin de septembre et passa le mois d'octobre à Alger. En novembre, il inspecta la province de l'Ouest, puis s'embarqua à Oran pour se rendre à Marseille et de là en France, où l'appelaient les travaux de classement.

Il trouva l'Empereur préoccupé des questions algériennes.

En 1860, Napoléon III avait parlé de la rédemption du peuple indigène et s'étonnait que rien n'eût été fait

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dans ce sens. Depuis lors, Tesprit travaillé par les uns et les autres, il songeait à un sénatus-consulte destiné à consolider la propriété arabe, et en causait souvent avec les personnalités qu'on lui désignait comme capables de l'éclairer .

Tout en s'occupant de ces questions, le duc de Malakoff était loin de négliger les intérêts du sous-gouverneur. Il obtinl pour lui la médaille militaire et fit de nouvelles démarches pour un siège au Sénat. Mais ses efforts ne furent pas couronnés de succès. On lui répondit « que quatre ou cinq sièges étaient encore nécessaires pour satisfaire les appétits et les droits ». Il fallait donc encore se résigner et attendre.

Pendant son absence, pour assurer Tordre et la tranquillité dans le sud de nos possessions, le sous-gouverneur l'avait fait surveiller par différentes colonnes. Le colonel Pein s'était montré dans la région d'El- Oued^ à Tougourt, dans l'Oued-Rihr, et avait fait rentrer les dissidents dans leurs campements. Il était ensuite revenu à Batna, en passant par le Hodna.

Le commandant Colonieu avait visité l'oasis d'Ouargla, et le chef d'escadrons Dastugue, du cercle de Sebdou, avait parcouru le Sud-Ouest oranais à la tête des goums de ses tribus. Les nomades du sud avaient repris leur existence habituelle et la tranquillité régnait dans la région.

Le 5 février, le maréchal revint à Alger.

Peu de temps après, le sous-gouverneur l'entretint d'une question qui montrait à quel point la pacification des tribus semblait alors assurée. Une caravane de Touareg avait pénétré dans la province de Constantine avec un chargement de marchandises du Soudan. Elle était conduite par le chef des Touareg Azguer Cheikh-Othman, qui avait déjà effectué un voyage à Alger, sous le gouvernement du maréchal Bandon. Martimprey y vit une occasion de nouer avec

les caravaniers du Sahara des relations commerciales, auxquelles on songeait depuis longtemps. 11 en parla au maréchal, qui approuva ses idées et fit inviter Gheikh-Othman à venir à Alger. Celui-ci s'empressa d'accepter, reçut le meilleur accueil et consentit, sur les offres qui lui furent faites, à se rendre en France avec deux neveux qu'il avait amenés. Le commandant Mircher, premier aide de camp du sous-gouverneur, et un autre officier d'état-major, furent désignés pour les accompagner. Avant de quitter l'Algérie, Cheikh- Othman signa une convention en vertu de laquelle il promettait d'envoyer, le 10 octobre, à Ghadamès, les chefs touareg sous ses ordres pour établir des relations d'affaires avec des négociants algériens. Il devait en résulter des échanges avantageux.

Le reste de l'année 1862 s'écoula dans le calme. Le général de Martimprey en profita pour se rendre en France, 011 l'appelaient l'état de santé de ses parents, alors très avancés en âge. Les préoccupations qui en résultaient pour lui, jointes aux exigences de l'éducation de ses enfants, peut-être aussi les difficultés de sa position, lui inspirèrent le désir de la quitter et de prendre un commandement en France. Il fallait seule* • ment qu'il put désigner un successeur digne d'être agréé. Il pensa alors au général Desvaux, commandant la province de Constantine, et s'arrêta à Aix, où se trouvait le maréchal Randon, pour l'entretenir de ce projet. Ce dernier écrivit à ce sujet à l'Empereur, qui ne répondit pas. Son silence montrait que l'idée n'était pas goûtée.

Le général de Martimprey revint ainsi à Alger sans avoir pu rien décider au sujet de ce changement.

Le 16 septembre survint un événement qui aurait pu avoir pour lui une grande importance. Le maréchal de Castellane mourut à Lyon, créant une vacance de maréchal de France et de commandant de corps d'ar-

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mée. Ixîs bruits les plus divei'^ circuJèren't aussitôt en France et à Tétranger. Les plus accrédités le faisaient remplacer par le maréchal Randon, qui aurait quitté son portefeuille de la Guerre pour occuper la résidence de Lyon.

On lui donnait pour successeur au ministère le maréchal Niel, commandant à Toulouse, qui aurait cédé son commandement au général de Martimprey.

Pendant la fin du mois de septembre et le commencement d'octobre, la nouvelle de ces changements s'accrédita au point que le sous-gouverneur crut devoir s'en inquiéter. Il était persuadé qu'on ne toucherait pas à la situation du maréchal Pélissier et que son sort était lié au sien. Cependant, comme son nom était mis en avant pour le commandement de Toulouse, au point que le gouverneur lui-même s'en était préoccupé, il se décida à écrire directement à l'Empereur, qui lui répondit de Biarritz, le 27 septembre :

Mon cher Général,

Les bruits de changement dont vous me faites part et qu'on s'est plu à répandre, ne sont fondés en rien. Le maréchal à qui j'ai confié la haute administration de l'Algérie justifie pleinement mon choix et il n'est pas entré dans ma pensée de le porter sur un autre. Ecartez donc à cet égard toute fausse préoccupation, et vous qui secondez si bien votre chef, continuez à me donner les preuves d'un zèle et d'un dévouement sur lesquels je suis heureux de compter.

Croyez, mon cher Général, à tous mes sentiments,

Napoléon.

C'était clair et à l'abri de tout commentaire. Le maréchal Pélissier et son sous-gouverneur ne devaient être l'objet d'aucune mutation.

Néanmoins, l'idée de rentrer en France pour veiller à l'éducation de ses enfants et à la santé de ses vieux

parents revenait souvent dans la pensée du général de Martimprey, et, à la fin de Tannée, comme le maréchal Pélissier s'était de nouveau rendu à Paris pour les travaux de classement, il prit le parti de lui écrire et lui exposa les raisons qui le portaient à quitter l'Algérie. Le gouverneur fut loin de l'approuver.

Je crains, lui dit-il, que des appréhensions exagérées de ce qui pourrait surgir au milieu de certains conflits qui sem blent s'essayer ne soient pour un peu plus, pour un peu moins, dans votre regrettable détermination. Je dis regrettable parce que je n'entrevoi-s pas de dispositions bien chaudes à vous faire une convenable position, je dis regrettable parce que je crois deviner que Texécution d'une promesse quant au Sénat pourrait s'en ressentir.

Les conflits auxquels le maréchal faisait allusion venaient des tendances persistantes de l'autorité civile à demander la transformation du peuple arabe, tendances qu'il était résolu à combattre. Il était clair, d'ailleurs, qu'en quittant sa position le général de Martimprey diminuerait ses chances d'entrer au Sénat. Tout cela le fit réfléchir. Il ne pouvait quitter le maréchal dans un moment oii ses adversaires semblaient vouloir entamer de nouvelles luttes; d'autre part, il pourrait toujours se rendre inopinément en France, si la santé de ses parents l'exigeait. Il abandonna donc l'idée d'un changement et resta à son poste. Il l'écrivit au maréchal Pélissier dès que sa décision fut arrêtée et en reçut une réponse affectueuse terminée par ces mots :

L'Empereur m'a donné l'assurance hier que, dès qu'il le pourrait, il vous appelerait au Sénat. Je suis bien heureux de cette bonne nouvelle.

Tout s'arrangeait ainsi au mieux des intérêts des uns

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et des autres. Quant aux conflits dont le maréchal Tavait entretenu, le moindre incident pouvait les faire naître, et le sous-gouverneur devait forcément s'y trouver mêlé. Récemment encore, un député avait profité de la discussion du budget de l'Algérie au Corps législatif et de la présence du gouverneur à la séance pour tenter de soulever l'opinion.

Le général Yusuf, commandant de la division d'Alger, au lieu de s'opposer aux idées nouvelles, destinées au fond à dépouiller les indigènes d'une partie de leurs terres, avait cru devoir prendre- l'initiative d'un mouvement d'assimilation des Arabes aux Européens. Entraîné par son directeur des affaires indigènes, le lieutenant-colonel Gandil, qui versait volontiers dans les utopies, il avait fait rédiger une circulaire qui exposait son projet. Il comptait pouvoir mettre à la disposition des colons une quantité d'hectares variant de 85o.poo à 2.820.000, que les tribus de sa province laissaient sans emploi. Puis, il les aurait cantonnées dans des villages, sous la direction d'une administration municipale. Cette révolution, qui devait transformer les mœurs et les usages du peuple musulman, était qualifiée de bienfait de la civilisation. Le général s'imaginait réaliser ainsi les idées de l'Empereur.

La circulaire avait été soumise, par l'intermédiaire du sous-gouverneur, au maréchal Pélissier : ni l'un ni l'autre n'étaient hommes à se payer de mots à effet ou de théories peju pratiques. Tous deux savaient qu'il est souvent dangereux de devancer les aspirations humaines, surtout quand il s'agit de changer les coutumes d'un peuple imahométan.

D'accord avec le sous-gouverneur, le maréchal avait déclaré que les propositions qu'on lui avait soumises étaient prématurées et ordonné de les laisser dans les cartons. Malheureusement, son auteur avait eu la fâ-

cheuse idée d'expédier quelques exemplaires de son travail à Paris. Par suite, le maréchal avait eu un jour la désagréable surprise d*entendre un orateur du Corps législatif attaquer son administration, la qualifier de rétrograde et montrer la nouvelle voie à suivre en citant des pages entières de la fameuse circulaire. Rentré chez lui vexé, il avait prescrit au général de Martimprey de renvoyer le lieutenant-colonel Gandil à son régiment et d'admonester le général Yusuf.

Pendant ce temps, en Algérie, la situation paraissait tellement calme que l'Empereur crut le moment venu pour faire paraître le sénatus-consulte auquel il pensait depuis deux ans. Le 10 février, il adressa au gouverneur général et fit insérer au Moniteur une lettre destinée à annoncer son décret et à en faire connaître Tesprit. Ses- intentions étaient très louables. Il voulait u mettre un twme aux inquiétudes excitées par les discussions sur la propriété arabe ». Dans ce but, l'article principal du sénatus-consulte devait rendre les tribus ou fractions de tribus « propriétaires incommutables des territoires qu'elles occupaient à demeure fixe et dont elles avaient la jouissance traditionnelle, à quelque titre que ce fût ». Napoléon III terminait sa lettre en se proclamant « Empereur des Arabes aussi bien que des Français ».

Le décret parut peu de temps après. Il complétait la lettre impériale du mois de février en prescrivant de délimiter les territoires collectifs de chaque tribu, de les répartir entre les douars et de déterminer ensuite la propriété individuelle de chacun des membres du douar.

L'application de ce décret exigea la nomination de commissions, qui furent prêtes à fonctionner dès le mois d'août.

Ces mesures causèrent des inquiétudes parmi les populations indigènes; mais, confiantes dans la parole

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du souverain, elles attendirent en paix le itésultat qu'on leur promettait.

La colonie semblait jouir alors d'une tranquillité durable. Aucun incident ne paraissait devoir la troubler. Le prince Napoléon et l'escadre de la Méditerranée en profitèrent pour faire successivement une apparition à Alger, où ils furent reçus avec les plus grands honneurs. La dernière de ces visites procura au sousgouverneur l'occasion de nouer des relations avec le commandant en chef de l'escadre, amiral Rigault de Genouilly, qui était alors une des personnalités les plus en vue de la marine. Peu de temps après, l'amira] fut nommé sénateur, et, en remerciant le général de Marti mprey de ses félicitations, il lui exprima une opinion qui était alors répandue dans l'armée. « J'ai le meilleur espoir, mon cher général, lui écrivait-il le 23 juillet, que vous aussi vous entrerez bientôt au Sénat, mais par cette porte qui s'ouvre aux maréchaux de France (i). Cette haute récompense du maréchalat, décernée par reconnaissance de tous vos brillants services, doit vous être accordée par l'Empereur lors de son prochain voyage en Algérie. J'en serai très heureux », etc.

Le Sénat, cependant, n'était pas encore prêt à ouvrir ses portes au général. Les convenances politiques entravaient à cet égard les bonnes dispositions manifestées en sa faveur. D'autre part, l'application du aénatus consulte avançait très lentement. Le gouverneur général, qui était absent, ne donnait pas son avis, gardait le silence et était cause que l'affaire traînait en longueur. L'Empereur s'en irritait. On comprit alors à Paris que la position du sous-gouverneur ne lui laissait pas une initiative suffisante. Un décret le nomma vice-président du conseil consultatif, mesure très utile.

(i) Les maréchaux étaient sénateurs de droit.

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qui aurait dû être prise au moment du rétablissement du gouvernement général, mais qui eut alors pour résultat d'indisposer le directeur général.

A cette époque, le duc de Malakoff s'occupait de moins en moins des affaires de son gouvernement, dont le poids retombait alors sur le général de Martimprey. Pendant les trois mois qu'il avait passés en France, il n'avait pas fait une seule réponse aux nombreuses questions que le sous-gouverneur lui avait soumises. D'autre part, l'adminî-stration civile, désireuse d'agrandir son influence, continuait une lutte sourde et perfide xîontre l'autorité militaire. Il en résultait, pour le général de Martimprey, une situation parfois intolérable, qui s'aggravait encore par les atteintes que le climat d'Algérie commençait à porter à sa santé, jusque-là si robuste. En réalité, après quatre ans de luttes, le général, fatigué au moral et au physique, était las des difficultés qu'il avail à surmonter, dans lesquelles il ne se sentait plus assez soutenu par le gouverneur, très disposé à ménager les pouvoirs civils et la presse.

A la fin de septembre, le maréchal revint en Algérie, malade, souffrant, ayant sensiblement dépéri et hors d'état de se livrer à un travail suivi. Martimprey le remplaça et fut même chargé, en novembre, de le représenter, à Paris, au comité des maréchaux.

Il trouva partout un accueil excellent. Le ministre de la guerre et l'Empereur lui témoignaient la plus ♦ entière confiance. Tous deux reconnaissaient bien que ses services n'avaient pas été récompensés comme ils le méritaient. Aussi, à la fin de cette même année i863, le souverain, pour le dédommager et ne lui laisser aucun doute sur sa bienveillance, lui décerna le grandcordon de la Ijégion d'honneur, qu'il reçut avec une vive reconnaissance.

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