ORDRE GÉNÉRAL
Au quartier général, à Alger, le k juillet i864.
Soldats,
L'heure est venue de vous féliciter des résultats qu'au prix de votre sang et des plus rudes fatigues votre persévérance vient d'obtenir. Partout Tinsurrection est vaincue, la circulation se rétablit au milieu des tribus, naguère en armes, la confiance renaît avec Tordre, les rapports commer ciaux, les travaux de toute nature tendent à reprendre leur cours.
Des mesures sévères, de justes réparations garantiront, dans l'avenir, le maintien de votre œuvre. Pendant sa réalisation, les regards de l'Empereur vous ont constamment suivis. Vos succès, votre bien-être, les soins dont vous étiez entourés n'ont cessé d'intéresser la sollicitude impériale. Bientôt, elle se manifestera par des récompenses pour lesquelles des propositions ont été demandées par le ministre de la Guerre, dans sa bienveillance pour cette armée qu'il a longtemps commandée.
Mais, même à cause du prix qu'elles doivent conserver, ces récompenses sont toujours rares et elles ne suffiraient pas à soutenir les vertus militaires des troupes si, dans l'armée française, il n'existait un ressort plus puissant dans le sentiment d'avoir accompli son devoir, conquis quelcpie gloire et bien servi sa patrie.
Soldats, que cette pensée fasse battre vos nobles cœurs d'un légitime orgueil.
Le gouvernear général par intérim, E. DE Martimprey.
Le général put alors s'occuper de la situation personnelle que la mort du maréchal Pélissier et l'insurrection lui avaient créée. Il savait qu'à Paris on songeait à désigner un successeur au duc de Malakoff et
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que sa position était précaire. Il avait reçu, à ce sujet, diT colonel d'état-major Renson une information qui avait pour lui un vif intérêt.
Mustapha, le 23 juin i864.
Mon Général,
Je viens d'arriver à Alger. Ma première pensée, comme mon premier devoir, est de vous en rendre compte.
Pendant mon séjour à Paris, que j'ai abrégé le plus que j'ai pu, je me suis soigneusement tenu à l'écart, me bornant aux devoirs que j'avais encore à remplir vis-à-vis de la Maréchale. J'ai dû cependant, sur invitations, aller dîner chez le ministre de la Guerre et déjeuner, vendredi dernier, chez l'Empereur, à Fontainebleau.
Le ministre, pas plus que la maréchale Randon, ne m'ont adressé la parole.
A Fontainebleau, j'ai reçu un parfait accueil. L'Impératrice m'a fait placer à côté d'elle et, pendant le déjeuner, m'a beaucoup parlé du Maréchal et de la Maréchale. L'Empereur, qui m'avait dit qu'il voulait causer avec moi, m'a emmené dans le parc après le déjeuner et là, jusqu'à 3 heures, m'a successivement questionné sur l'Algérie, sur les choses, point sur les personnes....
D'après ce que j'ai entendu, les idées se grouperaient, pour le gouvernement de l'Algérie, autour de trois combinaisons : i" celle qui vous y maintiendrait; 2" celle qui y appellerait le maréchal de Mac-Mahon; 3^ enfin, le maréchal Niel. Tous les autres candidats sont repoussés comme non sérieux. Je n'ai pas besoin d'ajouter, mon Général, pour lequel des trois je fais des vœuxl...
J'ai quitté la Maréchale allant assez bien et installée à Nogent provisoirement, chez le maréchal Vaillant. Elle est toujours bien triste et fort ennuyée de formalités pénibles de conseil de famille, inventaires, etc. Elle m'a recommandé de vous présenter ses compliments, avec ses sincères remerciements pour tous les égards affectueux dont vous l'aviez entourée toujours et pour tout.
E. Renson.
4l2 LE COMTE DE MARTIMPREY
La lettre suivante du maréchal Randon avait complété celle du colonel Renson et appris au général de Martimprey qu'il était temps pour lui de se rendre en France :
Paris, a6 juin i864.
Mon cher Général,
J'attends maintenant le détail de vos dernières opérations chez les Flittas et celui des reconnaissances forcées que doit faire le colonel Lallemand dans le Dahra....
... J'arrive au sujet qui vous fait désirer de venir passer quelques jours à Paris, pour expliquer à l'Empereur la situation telle que l'a faite à Alger la marche suivie pendant les dernières années, en ce qui concerne l'administra tion en général et la licence de la presse en particulier, situation que l'insurrection que vous êtes en voie de réprimer rend encore plus difficile. Je vous préviens que l'Empereur vous autorise à vous rendre auprès de lui aussitôt que vous jugerez que votre présence n'est pas nécessaire en Algérie; j'ajouterai qu'il y aurait avantage à ce que cette apparition eut lieu le plus tôt possible, parce que Sa Majesté ne tardera pas à se rendre aux eaux de Vichy, et que, de mon côté, je dois m'absenter pour aller en Dauphiné. Quant à ce qui me concerne, les choses sont suffisamment préparées pour que, même en dehors de mon concours, l'affaire qui vous amènera auprès de l'Empereur puisse être réglée en quelques heures. J'ai dû présenter un nouveau projet de décret, que la mort du maréchal Pélissier et les derniers événements accomplis ont dû modifier et simplifier; ce projet ne contient plus qu'un très petit nombre d'articles : suppression du directeur général des affaires civiles, créer à sa place un préfet d'Alger et un secrétaire général du gouvernement; attribuer aux généraux commandant les divisions la haute direction politique, y compris celle de la presse; faire dépendre de l'autorité militaire tous les Arabes qui ne sont pas compris dans les communes constituées; subordonner, par conséqpient, l'action administrative des préfets pour les affaires importantes à celle des généraux, tout en
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conservant aux pouvoirs civils l'administration directe des services civils et celle des Européens, soit qu'ih *e hou vent en territoire civil pu en territoire militaire, cf* qui (équivaut à la disparition de celte double dénomination. Voilà l'ensemble; le tout est compris dans six articles.
L'Empereur, sous l'inspiration de M... -M.., (i) je crois, voulait réunir une commission; il m*a été facile de lui prouver que les discussions de cette commission laisseraient le9 questions exactement dans la même situation où ellea se trouvent; qu'il me semblait que le mieux serait de vous accorder ce que vous demandiez, c'est-à-dire venir exposer la situation et indiquer si les moyens d'y porter remède consistaient, au moins en partie, dans le projet que j avai^ préparé, lequel n'était, en dernière analyse, que le résumé de celui qui vous avait été communiqué, ainsi qu'au général DeJigny. Sur ce, l'Empereur a fait savoir à M... -M... que la commission ne se réunirait pas et il s'est mis en roule immédiatement pour Alger.
Voilà les faits, je vous les donne pour vous seul.
Je fais savoir à M"* de Martimprey l'autorisation que voui donne l'Empereur....
Je vous renouvelle, mon cher Général, l'assurance de mee^ sentiments affectueux.
Maréchal Ram lion.
Le bruit du départ du gouverneur général par in lé rim avait transpiré et ses divisionnaires eux-mêmps en; comprenaient Turgence. Le général Desvaux lui écrivait à ce sujet :
Le succès complet et rapide de vos opérations fera taire les adversaires civils, car dans l'armée vous n'en avez pas. Tous, et les généraux en tête, nous sommes dévouée k notre chef, pour qui nous n'avons que des sentiments de re.spect^ d'estime et d'affection....
... Le général de Cissey m'écrit que l'on pense, à Paris, que le gouvernement général de l'Algérie vous ïe:*lera* mai"§
(i) Mac-Mahon.
4l4 ï'E COMTE DE MARTIMPRBY
qu'il croit que rien n*est encore arrêté quant à Torganisation nouvelle. Votre voyage est donc nécessaire pour éclairer TEmpereur et le ministre sur la situation rendue si confuse par les passions et par les calculs intéressés, etc.
Pressé ainsi par les circonstances et croyant le moment favorable, le général de Martimprey partit d'Alger le 5 juillet, laissant le gouvernement intérimaire au général de division Morris, commandant la cavalerie régulière et les établissements hippiques.
A Paris, il trouva les esprits à peine calmés des inquiétudes que Tinsurrection avait fait naître. Toutefois, on la croyait vaincue et on lui fit bon accueil.
Quant au régime à appliquer à l'Algérie, les idées qu'il avait développées dans ses rapports, appuyées par le maréchal Randon, avaient prévalu. Désormais, la direction générale était supprimée et remplacée par un secrétaire général du gouvernement. La haute direction politique, y compris celle de la presse, était confiée aux généraux, auxquels était même subordonnée Faction administrative des préfets pour les affaires importantes.
Un décret impérial du 7 juillet consacrait définitivement ces réformes, dont l'adoption était un succès pour le général de Martimprey. Il dut en éprouver une vive satisfaction. Cependant, il devait être le premier à en pâtir.
Pour l'instant, l'Empereur et le ministre, ayant réglé cette affaire, se disposaient à partir pour les eaux, quand des télégrammes inattendus vinrent réveiller les craintes passées. L'insurrection venait d'éclater de nouveau avec une violence extrême et menaçait do gagner les trois provinces.
Tout était à recommencer. A peine, en effet, le gouverneur général était-il parti, à peine les troupes étaient-elles rentrées dans leurs garnisons que des mou-
INSURRECTION DES OULED-SIDI-CHEIKH 4l5
vements insurrectionnels s'étaient produits dans le sud des provinces d*Oran et d'Alger.
Dès le 7 juillet, le commandant supérieur de Laghouat annonçait que les Ouled-Sidi-Cheikh et les dissidents qui les avaient suivis remontaient vers le nord, qu'ils campaient sur Toued Sebgague, que les Adjalètes s'étaient ralliés à leur cause, que plusieurs tribus du Djebel-Amour menaçaient de faire défection et que leur agha, Eddin, redoutant l'approche du marabout, s'était réfugié avec sa famille chez les Larba, à Aïn-Hadjera, près de Zenina. Dans la province d'Oran, Frendah avait été attaquée par deux mille insurgés, qui avaient ébranlé les tribus du Tell. Ces nouvelles, grossies par une presse malveillante, réveillèrent les inquiétudes au sein du gouvernement. Des correspondances particulières, sous prétexte de faire la lumière, peignaient la situation sous le jour le plus sombre. La lettre suivante, adressée par le colonel Lapasset au général Fleury, en donnera une idée :
Juillet i864.
... Les bulletins disaient, il y a quelques jours : l'insurrection est partout comprimée. Cependant, voici les insurgés qui, avec 2.000 hommes, ont attaqué ces jours derniers le poste de Frehda et semé la défection dans nos tribus du Tell.
Certainement, nos chefs, en croyant à la pacification complète, étaient de la meilleure foi du monde; les faits qui se déroulaient sous leurs yeux semblaient donner raison à leurs appréciations. Malheureusement pour l'Algérie, il n'en est pas ainsi. Ce pauvre pays est bien malade. Croyezen un vieil officier qui, depuis un quart de siècle, se trouve mêlé à toutes les affaires du pays et qui a assisté à toutes les insurrections, non seulement comme combattant, mais un peu aussi comme penseur.
En ce moment, que trouve- t-on dans l'intérieur de nos tribus? Parfois l'indifférence, le plus souvent la haine pour notre cause. La crainte, le respect de notre nom semblent avoir disparu; les sociétés religieuses ont miné le sol.
4l6 LE COMTE DE MARTIMPREY
La plèbe suit le mot d'ordre sans avoir aucun souci de la chose. Seulement, elle a horreur de l'étranger et du chrétien, et, comme depuis bien des années, elle n'est plus maintenue par une autorité sévère, forte et juste, ses mauvais instincts ont débordé; elle désire l'agitation, non pour la gloire du prophète, mais pour piller, pour assouvir les plus mauvaises passions.
Ce qui se passe dans nos villes et nos centres de colonisasion n'est point de nature à arrêter le débordement des tribus. Les meneurs, après avoir nié jusqu'à la possibilité d'une insurrection, sont terrifiés en la voyant s'étendre ou se maintenir; leur haine contre les Arabes n'a plus de bornes; ils parlent ou écrivent pour prouver que les malheurs actuels sont le fait de l'autorité militaire; qu'il faut exterminer les indigènes; qu'il convient de concentrer au plus vite toute l'administration dans les mains des préfets, de subordonner l'armée à leur autorité....
Tel est le tableau actuel de l'Algérie. En ces circonstances, que convient-il de faire? Agir contre les tribu« rebelles plu? vifroureusement qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour; mettre l'état de siège sur le territoire de toutes les tribus; créer, sur certains points, des commissions militaires jugeant sans appel et condamnant à être fusillé tout indigène détenteur de fusil ou convaincu d'avoir pris part à un mouvement insurrectionnel, ou d'avoir propagé la révolte, etc. Quant à 1.1 partie restreinte du territoire occupée par les Européens, il convient de concentrer immédiatement leur administration dans une unique impulsion. Vous connaissez les dangers de deux administrations, de deux intérêts différents, de deux pouvoirs ennemis, de deux camps divisant la colonie....
Telle est mon appréciation sur la situation actuelle; elle est sans passion, comme sans intérêt personnel.
Comme moi, mon Général, vous avez assisté au développement de l'insurrection de i8i5-i846; rappelez-vous ses commencements et ses phases diverses. Puis, mettez en parallèle la situation actuelle; vous verrez que les deux mouvements sont semblables.
Agissons donc vigoureusement et promptement, car, je le répète, le terrain est miné presque partout, et, un jour
OU l'autre, si l'on n'y prend garde, une explosion générale peut nous surprendre....
La situation, en effet, était pleine de périls et les tribus sahariennes du Tell semblaient prêtes à rejoindre le marabout.
Les nouvelles alarmantes que le général de Martimprey recevait d'Algérie ne lui permettaient pas de rester en France. Du reste, tout en lui témoignant une grande bienveillance, le maréchal Bandon et l'Empereur lui avaient appris qu'ils estimaient devoir confier l'application du dernier décret à un nouveau chef militaire.
Le maréchal de Mac-Mahon était désigné pour i^ gouvernement général. L'Empereur le consultait depuis quelque temps sur les événements d'Algérie. Et, finalement, il s'était décidé à lui confier le sort de la colonie. Ce grand chef militaire était pour lui une sorte de fétiche, l'homme des situations compromises. Arrivé le dernier en Crimée, c'était lui qui avait pris Malakoff, et quand tous les forts de la place sautaient, un seul, celui qu'il venait de prendre, était miraculeusement préservé. En Italie, le /| juin, lorsque Napoléon III se croyait battu à Ponte-Vecchio, sur le Tessin, c'était le maréchal qui, en prenant Magenta, l'avait sauvé en assurant la victoire. En Algérie, devant une insurrection redoutable et une autorité civile en lutte avec le pouvoir militaire, c'était naturellement à lui que l'Empereur avait songé pour remettre tout en ordre.
Le général de Martimprey, consulté sur le poste de sous-gouverneur, ne dissimula pas qu'il était trop fatigué pour le conserver et indiqua pour la seconde fois le général Desvaux.
Les récentes décisions n'étaient pas pour lui un encouragement. Mais il ne vit que son devoir et, cer-
4l8 LE COMTF DE MARn.MPREY
tain d'ailleurs que TEmpereur comme le ministre de la Guerre approuvaient ses actes, il repartit vers le 23 juillet et débarqua à Alger le afi.
Les bruits les plus contradictoires circulaient déjà sur la place du Gouvernement. On racontait que Mac- Mahon allait remplacer Pélissier, qu'il serait bientôt nommé gouverneur général et qu'il viendrait en Algérie avec le droit de désigner les agents supérieurs civils et militaires. On lui attribuait même la mission de résoudre la grosse question de la répartition des terres. Les journaux, en faisant courir ces rumeurs, demandaient à l'autorité supérieure de les démentir ou de les confirmer.
Quelle situation étrange pour le général de Marlîmprey, qui savait alors que tous ses efforts n'auraient désormais d'autre but que d'assurer à son successeur une moisson de lauriers! Néanmoins, il n'hésita pas un instant : il fallait vaincre une révolte qui s'étendait de nouveau, menaçant la sécurité publique et compromettant l'avenir de la colonie.
Un fait inquiétant venait encore de se produire dans le sud de la province d'Alger. Au premier avis des mouvements du marabout, le général Morris avait rassemblé deux colonnes d'observation : l'une sous les ordres du colonel Dumont, du 42*, à Aïn-Toukria; l'autre, commandée par le colonel Archinard, du i*' tirailleurs algériens, à Chellala, sur la limite sud du cercle de Boghar.
Il y avait alors à Taguin un fort rassemblement des Larbâ, du cercle de Laghouat, et des gens du Djebel- Amour, sous les ordres de l'agha Eddin. Des discussions survenues entre eux obligèrent la colonne Archinard à se porter sur ce point, le 29 juillet, et de là sur Ksar-Charef , le i*' août.
Le 6, Sî-Lala apparaissait à Taguin è la tête de 700 cavaliers et entraînait les Larbâ, qui se jetaient
INSURRECTION DES 0ULED-61DI-CHEIKH ^IQ
•sur les gens du Djebel- Amour, pillant ceux qui rési»taîent et entraînant les autnes. L'ancien jag(ha des Ouled-Moktar, Bou-Dissa, qui jouissait d une grande influence, était parti' avec eux. Cette défection avait provoqué celle des tribus du cercle de Boghar, qui s'étaient mises en route du 6 au 1 5 août pour rejoindre le marabout, détruisant tout sur leur passage et massacrant les Européens. En quelques jours, un vide complet s'était fait dans ce cercle.
En apprenant ces malheureux événements, le général de Martimprey envoya de suite à Boghar, avec une colonne, le général Doëns, commandant la subdivision de Médéah.
Peu de jours après, le 25 août, le général Yusuf , revenu de France, allait prendre à Boghari le commandement des troupes de sa province et diriger leurs opérations. A cette date, au sud d'Alger, le marabout était venu occuper les lignes d'eau placées sur les limites du Tell. La révolte avait gagné la subdivision de Médéah; les tribus des Ouled-Nayl, de Teniet-el-Had et -d'Aumale étaient prêtes à s'insurger. Il fallait agir sans retard. L'ordre fut donné de ravitailler d'abord les postes du sud.
Dans la province d'Oràn, les éclaireurs de Si-Hamza s'efforçaient de percer la ligne de défense installée sur la limite méridionale du Tell, mais ne pouvaient y parvenir. Le commandant de la division comptait marcher sur les rebelles dès la fin des chaleurs, vers le i*' octobre.
Sur la frontière de l'Est, il avait fallu montrer aussi aaos troupes. Le général d'Exéa l'avait parcourue à la fin de juillet et avait réus-si à contenir les tribus prêtes à se soulever. Quelques fractions seules s'étaient réfugiées en Tunisie.
Le générai Desvaux, commandant la province de Constantine, avait dû, sur l'ordre du gouverneur, tra-
verser le Ferdjiouah pour en imposer aux Kabyles qui s'agitaient.
Bref, au commencement de septembre, l'insurrection était plus puissante qu'au printemps. Toutefois, la promptitude des mesures prises par le général de Martimprey depuis son retour l'avait empêchée de s'étendre. De tous côtés, nos colonnes arrêtaient les défections. Nous ne pouvions tarder à reprendre du terrain et à réduire à merci les tribus dissidentes.
A Paris, on se rendait bien compte de l'énergie et des efforts du gouverneur général intérimaire. On reconnaissait qu'il avait d'autant plus de mérite qu'il savait devoir être remplacé avant peu. L'Empereur tint à lui témoigner sa reconnaissance et montrer ainsi à tous qu'il n'avait aucun reproche à lui faire. Il le nomma sénateur à la date du i*' septembre. Le même jour, le maréchal de Mac-Mahon était nommé gouverneur général en remplacement du maréchal Pélissier, et le général Desvaux, sous-gouverneur. Ce dernier arriva à Alger le 8 septembre.
L'entrée au Sénat fut, pour le général de Martimprey, un dédommagement et un espoir pour l'avenir. G'était la preuve que le travail accablant qu'il avait assumé depuis la mort du nlaréchal Pélissier, les préoccupations si graves qui l'avaient assailli, les fatigues qu'il avait endurées, tout cela lui était compté. S'il n'avait pas obtenu le titre définitif de gouverneur général qu'il avait si bien mérité, 6'est que des circonstances impérieuses s'y opposaient. Sa nomination de sénateur était une première récompense, rien n'empêchait qu'il ne pût, un jour, en recevoir une seconde. 11 s'empressa de remercier l'Empereur et de lui demander un commandement en France.
Ce qui avait le plus frappé le gouvernement dans les affaires d'Algérie, c'était la lutte acharnée des autorités civiles contre les militaires, lutte sans cesse entre-
tenue par la presse et surexcitée par des colons qui ne Toyaient même dans l'insurrection qu'un nouveau moyen d'accaparer des terres. Pour l'apaiser, l'Empereur avait changé l'organisation du pays et délégué ses pouvoirs à un chef militaire de l'ordre le plus élevé, aussi ferme qu'énergique. C'était une situation nouvelle, et, pour la bien diriger, il crut bien faire en la confiant à des hommes qui n'avaient pas été mêlés aux derniers événements. Il avait, à cette occasion, adopté une formule : Pour un nouvel état de choses, il faut des hommes nouveaux.
Le général de Martimprey, qui avait énergiquement lutté contre les empiétements de l'administration civile, ne pouvait pas, sans inconvénients, être chargé de lui imposer les nouveaux décrets. Ce fut la véritable cause de son changement, qui, du reste, fut volontaire. Afin de prouver qu'il avait mérité son approbation, l'Empereur le nommait sénateur et les lettres du ministre de la Guerre lui témoignaient autant d'estime que d'affection.
La formule adoptée occasionna peu de temps après le départ pour la France d'une autre illustration militaire qui n'aurait jamais dû quitter l'Algérie, du général Yusuf. On voulut même déplacer le général Deligny. C'était une mesure générale. Le général de Martimprey comprit mieux que tout autre les raisons majeures qui le faisaient écarter du gouvernement général. A son retour à Alger, il en avait déjà pris son parti, avec la hauteur d'âme qui le caractérisait. Il subissait le contre-coup des circonstances et n'avait qu'à se résigner. Il était las du reste, au physique et au moral. Ses trente années d'Afrique lui pesaient.
L'important pour lui était de faire son devoir jusqu'au bout; sous ce rapport, il sut contenir l'insurrec tion dans des limites telles que son successeur n'eut plus qu'à en attendre la fin.
42tî LE C02tfTE DE MARTIMPREY
Dès le 3 septembre, en effet, le colonel Lapasset définissait la situation en ces termes : « Nos affaires éprouvent un mouvement de hausse. Si nous avions retardé de quelques jours notre apparition dans les environs d'Ammi-Moussa, ce cercle était de nouveau en pleine insurrection. Des troupes viennent d'arriver aussi dans les cercles de Teniet-^i-Haad, de*Boghar, de Laghouat. Le général Deligny est à Tiaret; le général Martineau, avec quatre bataillons et six escadrons, est à la poursuite de Si-Mohammed-ould-Hamza. Celui-ci, en désaccord avec ses principaux conseillers, a pris la direction du sud. Il en résulte un aiiieux », etc.
Dans les provinces d'Alger et de Constantine, il enétait de même. Partout nos colonnes refoulaient Tennemi, lui infligeaient des pertes sanglantes et lui fermaient l'accès du Tell.
Tel était l'état de l'insurrection vers la fin de septembre.
A la même époque, le ministre de la Guerre écrivait au général de Martimprey :
PariSi 19 septembre i864.
Mon cher Général,
Votre dernière lettre, dans laquelle vous m'exprimier votre reconnaissance pour l'Empereur au sujet de votrenomination au Sénat, contenait un paragraphe qui témoignait de votre désir, bien naturel sans aucun doute, de ne pas rester en France sans emploi.
J'ai mis vos lettres sous les yeux de Sa Majesté, qui a, sur-le-<;hamp, désigné la division de Metz comme devant vous être réservée. J'ai exercé ce commandement et je ne crois pas qu'il y en ait eh France un plus important, sous le rapport militaire, pour l'effectif des troupes et les grands^ établissements qui se rencontrt^nt dans cette division.
J'arrive de Saint-Cloud, et l'Empereur a pris la décision qui vous confère le commandement de la 5* division; je m'empresse de vous en donner avis.
INSURRECTION DES OULBD-8IOI-CHEIKH 4^3
J'aime à espérer que cette destination vous conviendra, et, dans tous les cas, elle vous permettra d'en attendre telle autre qui vous plairait davantage. Dans votre intérêt, j'ai cru bien faire de saisir la balle au bpnd et de ne pas laisser échapper une vacance qui était déjà convoitée.
Maréchal Randon.
Quelque pénibles que furent ces oiroonstances pour le général de Martimprey, elles lui procurèrent l'occasîon de constater de nouveau l'estime et la considération dont il jouissait.
Une lettre du duc de Magenta, écrite à Nancy, où le maréchal commandait, lui en porta le premier témoignage :
3« CORPS D'ARMÉE Quartier général de Nancy
Le Maréchal commandant
Le lô septembre i864.
NO
Avant de vous serrer la main à mon arrivée à Alger, je veux vous dire, mon cher Martimprey, que je n'éprouve qu'un seul regret, celui de me voir vous remplacer dans ce gouvernement que vous exerciez depuis si longtemps, au moment même où vous alliez achever de renverser une insurrection qui avait pris d'abord, si je suis bien informé, des proportions inquétantes. J'espère bien que vous nous resterez quelques jours; j'ai besoin que vous me mettiez au courant de la situation d'un pays que j'ai quitté déjà depuis longtemps et que vous connaissez si bien.
Le ministre de la Guerre me prévient que la frégate la ThétU sera, à la fin de la semaine prochaine, à ma disposition à Toulon; je compte donc partir de cette ville samedi 17 et vous arriverai probablement le 19. Je vous demanderai de nous envoyer à la Marine cinq chevaux attelés, pour moi et mes officiers. Ma femme ne me rejoindra qu'un peu plus tard.
Adieu, mon cher Martimprey, croyez toujours à ma bien vieille et bien sincère amitié.
Maréchal de Mac-Mahon.
Un ancien Algérien, M. Tassin, qui dirigeait au ministère de la Guerre le bureau du service de l'Algérie, et qui était lié avec le général de Martimprey, lui écrivit à la même époque pour le féliciter de sa nomination de sénateur, « dignité, lui disait-il, qui couronne toutes les gloires. Vous laissez, dans ce cher et beau pays, les souvenirs les plus purs de la bravoure et de la loyauté militaires, de la fermeté alliée à la bienveillance, du dévouement à tous les intérêts ».
C'Ûait la note exacte. L'armée tout entière éprouva les mêmes sentiments quand le général quitta cette colonie pour laquelle il avait tant fait. Plus tard, le général du Barail, son ancien officier d'ordonnance, parvenu lui-même à la tête de l'armée, écrivit à ce sujet :
En remettant le commandement au maréchal de Mac- Mahon, le général de Martimprey, qui avait fait rintérim, demanda à quitter l'Afrique, non par susceptibilité, certes, ni par dépit de devenir le second après avoir été le premier, mais parce qu'il ne voulait pas se condamner au poste de sous-gouverneur perpétuel] . Il était, en outre, surmené, exténué par les excès de travail, et s'il n'eût pas voulu se donner l'air d'un mécontent, si surtout sa grande perspicacité ne lui eût pas fait prévoir et prédire, six années d'avance, une crise dans laquelle il pensait qu'on aiu^it besoin de ses services, il eût pris sa retraite définitive et eût quitté, la mort dans l'âme, une carrière qu'il adorait. Il rentra en France, aOa commander à Metz, etc. C'est l'ftme la plus haute et le cœur le plus excellent que j'aie connus.
Il attendit, en effet, à Alger, le maréchal de Mac- Mahon, qui arriva le 19 septembre. 11 le reçut, l'accom-
pagna au Palais du Gouvernement et passa avec lui la journée du 20 pour lui remettre en mains propres et dans le meilleur état possible les affaires de l'Algérie. Il partit le 21 sur la frégate la Thétis, qui avait amené son successeur.