CHAPITRE XVII
Martimprey gouverneur dos Invalides. — Guerre de 1870. — Pri^e de Metz et de Paris. — Lee fil« du général. — Le gouvcrnemiuit à Versailles. — Abandon des Invalides. — La Commune, — Perquisitions. — Arrestation du général. — Visites de Madame de Martimprey aux chefs de la Commune. — Accusations, — Le Dépôt. — Le délégué à la Justice. — Remise du doss^ier . — Installation à la maison de santé. — Ordre d'assassiner le général. — Entrée des Versaillais à Paris . — Le colonel Davout d'Auerstaedt. — Rentrée aux Invalides. — Réunion de fami!)*v
— Maintien en activité. — Lettre au Figaro, — Mort du général.
— Ses funérailles. — Condoléances. — Conclusion.
Au mois d'avril 1870, le gouvernement des Invalides devint vacant, et les amis du général de Martimprey pensèrent de suite à lui pour occuper ce poste. Le maréchal Bandon, toujours ministre de la Guerre et fidèle à sa vieille amitié, le proposa à l'Empereur, sans le consulter, avec le n® i. Mais Napoléon III avait, pour les fonctions d'ordre élevé, un principe dont il ne se départissait jamais, c'était de les confier, avant tout, à des, personnalités du premier Empire. Il tint, en ^1
conséquence, à ce que cette position fût offerte d'atw^i ci au maréchal Baraguey d'Hilliers. Celui-ci demanda vingt-quatre heures de réflexion et répondit par un refus.
Ce fut heureux pour le général. Au même moment, un de ses frères d'armes, qui l'appréciait tout particulièrement, le maréchal Lebœuf, nouvellement promu
à ce grade élevé, s'intéressa également à lui et fil écrire par la maréchale à M™ de Martimprey une lettre dont son mari n'eut qu'à suivre les bons avis.
L'intervention du maréchal Leboeuf était d'autant plus précieuse qu'il devait incessamment succéder au maréchal Randon comme ministre de la Guerre. Toutefois, l'influence de ce dernier, au moment où il allait quitter son portefeuille, fut prédominante. La nomination du général de Martimprey fut signée le 27 avril
Oui aurait pu prévoir alors que ce poste si honoré devait, avant peu, mettre ses jours on danger .^^ Quoi qu'il en soit, ce fut pour tous les siens un sujet de satisfaction, une faible récompense, mais enfin une récompense et une compensation pour le triste état de santé auquel ses services l'avaient réduit.
C'est dans le calme de cette belle retraite que le général vit se dérouler les événements qui amenèrent la guerre de 1870. Son cœur de soldat dut cruellement souffrir de se voir condamné à l'inaction, quand tous ses frères d'armes marchaient à l'ennemi. Mais de quelles angoisses ne fut-il pas saisi lorsqu'il vit se dérouler sous ses yeux la longue série de nos désastres, l'effondrement de l'Empire, la catastrophe de Sedan, et, plus tard, la prise par l'ennemi de cette vaillante place de Metz qu'il avait commandée et qu'il vit livrée à l'étranger sans une brèche, sans un assaut, par un maréchal de France disposant encore de 170.000 soldats! Puis la République vint et lutta comme elle put. Le gouverneur des Invalides assista au malheureux siège de Paris, à la capitulation, à l'insurrection qu'elle provoqua, à la fuite à Versailles du gouvernement de M. Thiers, enfin à la prise de possession de la capitale par les hommes de la Commune. Quels épouvantables malheurs, et pour son noble cœur quelle succession 4e souffrances! Et encore ce n'était pas tout! Son fils
aîné Louis, déjà officier d'état-major, après avoir combattu à l'armée de Metz et subi les péripéties du siège, était alors prisonnier en Allemagne; son second fils, Albert, engagé volontaire dans un régiment de cavalerie, avait fait partie de Tarmée de la Loire et se trouvait à Tarascon. Tous deux avaient dignement porté leurs noms et étaient sains et saufs. Le plus exposé de la famille, sans qu'il s'en doutât, c'était encore lui.
Les préliminaires de paix avaient été ratifiés le !•' mars, et nos armées, pour la plus grande partie prisonnières de guerre, n'étaient pas encore rentrées en France. Favorisée par ces circonstances, la populace réussit à s'emparer de la capitale. M. Thiers, président de la République, n'avait pas dans les mains une force armée assez solide pour reprendre Paris. Il dut se résigner à fuir à Versailles pour se donner le temps de reconstituer une armée. 11 décida que les ministères, les administrations, les troupes, tout ce qui appartenait au gouvernement se transporterait dans cette résidence. Mais, dans la précipitation du départ, il y eut des oublis. Personne ne songea au gouverneur des Invalides, ni aux vieux débris qu'il commandait. On les laissa dans l'hôtel, sans un ordre, sans un avis. Ils étaient abandonnés.
L'attitude des chefs de la Commune prit de suite, à l'égard du général, un caractère d'hostilité dont la première rnanifestation fut une perquisition à l'hôtel des Invalides par des soi-disant délégués. Ils voulaient voir, disaient-ils, s'il n'y avait pas dans le palais un dépôt d'armes.
Leur seconde visite eut un autre but, moins avoué, l'enlèvement de la belle argenterie donnée jadis par l'impératrice Marie-Louise, et dont nos vétérans étaient si fiers quand des étrangers les visitaient.
Ce vol était une première atteinte à l'autorité du
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gouverneur et un indice des procédés auxquels il devait s'attendre. M™ de Martimprey en fut effrayée, et craignant que la Commune en vînt à menacer la liberté ou la vie du général, elle le supplia de se mettre en sûreté.
Mais déjà l'aumônier des Invalides, averti qu'on songeait à l'arrêter, l'en avait prévenu. Après l'avoir remercié, le général lui avait dît simplement : a Monsieur l'Abbé, mon devoir me retient ici; c'est vous dire que je ne quitterai pas ceux qui me sont confiés; je ne vous demande qu'une chose, c'est le silence visà-vis de M™ de Martimprey. »
Le général résista donc à ses instances et attendit les événements. On ne tarda pas à mettre son courage à l'épreuve. Les communards avaient là, sous la main, un vieillard illustre, grand-croix de la Légion d'honneur, qu'ils auraient pu honorer pour ses éclatants services. Mais leur âme n'était pas faite pour un si noble sentiment. Ils préférèrent en faire une victime.
Le 26 avril, à 4 heures du soir, le général avait été chercher sa fille à son cours et la ramenait à l'Hôtel, quand il se trouva en présence d'un délégué de la préfecture de police venu pour l'arrêter. Il portait un mandat d'amener auquel il fallait obéir sur-lechamp. Le général pressentit le sort qui l'attendait. Mais, gardant son sang-froid, il prévînt M™ de Martimprey qu'on le demandait pour un renseignement et qu'avant une heure il serait rentré. Puis, craignant de laisser voir l'émotion qui le gagnait, il se refusa la douceur d'embrasser sa fille et partit sans prendre aucune précaution contre le froid ou les intempéries. Personne, dans sa famille, ne douta de son prompt retour.
Au bout de quelque temps cependant, l'inquiétude s'éveilla et fit bientôt place à la plus cruelle certitude. Un brave homme qui lui était attaché, son cocher La-
GOUVERNEMENT DES INVALIDES ^Sg
pierre, se méfiant de rincident, après Tavoir conduit à la préfecture, s'était obstiné à Tattendre. En voyant sa persistance, les agents lui avaient déclaré que son patron était arrêté et qu'on l'arrêterait aussi, en lui confisquant sa voiture et son cheval, s'il persistait à rester. Le pauvre homme, désolé, vint en rendre compte à M™ de Martimprey.
Cette vaillante femme se montra aussitôt digne de son mari. Elle réfléchit un instant, combina la conduite qu'il lui faudrait tenir pour le délivrer ou lui sauver la vie, puis, prenant courageusement son parti, elle se rendit sans dîner, sans bagages, à la gare du Nord, avec sa fille, prit le train pour Saint-Denis, arrêta <Jans cette ville une mauvaise voiture découverte et se rendit à Versailles, oii elle arriva vers minuit. Là, elle alla chez une de ses cousines, M"* la comtesse Daru, à laquelle la liait une étroite amitié et dont le grand cœur lui était connu. Elle eut le bonheur de la trouver, lui fit part de ses projets et lui confia sa fille, le î=^iil enfant qu'elle eût près d'elle, car son plus jeune fils, Auguste, alors au collège, se trouvait à Athis avec les pères jésuites chargés de son éducation. La pauvre enfant, amenée ainsi au milieu de la nuit, après la disparition de son père, ne put se -séparer de sa mère sans une scène de larmes qui l'émut profondément. Celle-ci revint ensuite à Paris, par une nuit noire et froide, le cœur agité des plus sombres pressentiments, mais résolue à faire l'impossible pour sauver son "mari.
Le lendemain, elle se rendit au ministère de la Guerre. C'était là, lui semblait-il, qu'elle devait «'adresser tout d'abord. Le citoyen Cluseret, ancien capitaine du génie, y régnait, avec le titre de délégué à la Guerre. Elle réussit à le voir et le trouva seul en face d'un modeste déjeuner. Il fut poli. Elle lui exprima son étonnement de voir arrêter un homme
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inFirme, à moitié paralysé, qui ne s*était jamais mêlé de politique et qui n'avait eu, toute sa vie, qu'une préoccupation, son devoir militaire. Elle lui parla de la Crimée, sachant qu'il y avait été. « Quant à cela, répondit-il, le souvenir n'est pas heureux; je n'ai vu le général qu'une fois, et c'était pour en recevoir de mauvaises paroles. »
Elle avait eu une inspiration malheureuse; un ancien capitaine de l'armée devenu chef de la Commune ne pouvait pas avoir été un bon officier. Elle revint au sujet qui l'amenait et fit valoir le déplorable état de santé du général. Elle était persuadée que la prison était pour lui un arrêt de mort.
Le commandant de la place, le citoyen La Cécilia, entra à cet instant. Cluseret lui demanda s'il connaissait l'arrestation du général.
Quand il fut parti, le délégué à la guerre dit à la comtesse : « Je n'aime pas ces arrestations; mais puis-* que celle-ci est faite, je n'y puis rien. » Néanmoins, touché par l'émotion et l'accent de vérité de M"* de Martimprey, il lui remit deux lettres qui répondaient à son désir : l'une pour Cournet, délégué à la police; l'autre pour Protot, délégué à la Justice. La première devait lui permettre de voir son mari, la seconde de le faire transporter, comme elle le demandait, à la maison municipale de santé.
Cette idée de translation du général à la maison de santé de la commune lui avait été suggérée par une voisine qu'elle connaissait à peine, mais qui, bonne et sympathique, était indignée de cette arrestation inique. Ce conseil devait sauver la vie du général, car on l'avait arrêté à titre d'otage, et incarcéré provisoirement au Dépôt de la Préfecture de police comme un malfaiteur. Si on l'avait transféré à Mazas ou à la Roquette, il eût été perdu et fusillé comme ses collègues.
Munie de ses deux lettres, M"* de Martimprey ne perdit pas un instant. Elle se rendit à la préfecture de police et demanda à voir le délégué Cournet. On Tintroduisit dans un passage sale, étroit, ouvert à tous les vents, oji on la laissa deux heures en compagnie de deux communards de mauvaise mine, au langage grossier, qui se vantaient de la solidité de leurs barricades et de la résistance qu'elles opposeraient aux troupes de VersaiDes.
Impatientée d'attendre, elle chercha un bureau d'un accès plus facile et eut la chance de trouver ouvert celui de Dacosta, secrétaire du citoyen Cournet, qui devait être avant peu remplacé par le sanguinaire Rigaud. Ce personnage avait fait subir la veille au général de Martimprey un interrogatoire qui Tavait édifié sur son malheureux état de santé. Il ouvrit la lettre adressée à Cournet, puis dit à la comtesse, d'un ton important, que l'accusation était grave : son mari était prévenu d'avoir présidé en i852, dans la Nièvre, des conseils de guerre politiques, fait déporter des républicains et exercé, en 1859, des sévérités odieuses sur les internés de Lambessa (i).
M°* de Martimprey savait que c'était son beçiu-frère, le général Auguste de Martimprey, alors colonel d'un régiment d'infanterie, qui avait présidé les conseils de guerre de la Nièvre. Mais, de peur de le compromettre, elle se contenta de prouver au citoyen Dacosta qu'en i852 son mari était à Alger et qu'il y avait erreur en ce qui le concernait au sujet des conseils de guerre. Elle lui fit savoir aussi qu'en 1859, étant à l'armée d'Italie ou au Maroc, il ne pouvait pas non plus s'être occupé des internés de Lambessa. Elle finit par le con-
(i) Lambessa, colonie pénitentiaire de la province de Constantine, affectée d*abord aux transportés politiques de i848 et du Coup d'État du 2 décembre i852. Depuis 1860, elle ne contient que des criminels condamnés par les cours d'assise et les conseils de guerre.
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vaincre et obtînt le laissez-passer qui lui permettait de voir son mari.
Elle reprit alors sa course à travers l'affreux dédale des corridors de la préfecture de police, cherchant le dépôt où se trouvait son cher détenu. Il lui semblait parfois faire un mauvais rêve, ou être la dupe d'une hallucination. Enfin, elle parvint au but et entra dans cette sombre demeure du crime. Elle eut la surprise d'y trouver quelques gardiens, anciens soldats, que le président Bonjean avait décidés à rester pour venir en aide aux prisonniers. Celui du parloir fut complaisant, alla chercher le général, le soutint, lui prêta sa chaise, l'aida à s'asseoir et le laissa avec sa femme aîi delà du quart d'heure réglementaire.
Après tant de courses, de démarches, d'agitations, M™ de Martimprey éprouva une émotion extrême à revoir son mari dans un si triste état. Quand elle fut remise, celui-ci la mit au courant de tout ce qui s'était passé depuis leur séparation.
L'avant-veille, on l'avait fait monter au 3* étage, traverser des galeries étroites, suspendues et à jour, propres à lui donner le vertige, et on l'avait fait comparaître, lui, le vétéran glorieux de nos armées, devant le citoyen Dacosta. Ce jeune homme jouait négligemment avec la barrette de l'archevêque de Paris. Après son interrogatoire, le général avait été écroué de nouveau. Le lendemain, un juge d'instruction, ou soi-disant tel, avait pris ses noms et prénoms. Il affirma à sa femme qu'il n'était pas mal installé, que la nourriture et la chambre étaient convenables; Alexandre, son fidèle serviteur, qui n'avait pas voulu le quitter, partageait sa table, lui tenait compagnie et lui donnait ses soins avec le plus grand dévouement. Enfin, le général apprit à sa femme qu'en 1869 il n'avait pu s'occuper des internés de Lambessa, parce que ceux-ci dépendaient du ministère de l'Algérie
^ des Colonies. Elle lui fit connaître, de son côté, «es démarches pour obtenir son transfèrement dans une maison de santé. Puis, l'heure de se séparer étant arrivée, M"* de Martimprey, réconfortée par le «aime et le courage de son mari, en possession d'arguments et de preuves qui démontraient l'inanité des accusations portées contre lui, ne voulut pas perdre un instant. Elle courut chez le sieur Protot, délégué à la Justice, pour les lui exposer. Malheureusement, il était sorti. Mais, ayant appris qu'il y avait au ministère de la Guerre une réunion des délégués, elle y alla de suite et se heurta à une défense absolue d'entrer. L'huissier lui-même ne pouvait l'enfreindre. Il la fit attendre dans son petit bureau, au pied du grand escalier. Elle y resta longtemps. Sa fermeté et sa résolution que rien ne pouvait abattre furent récompensées. Elle vit enfin sortir les délégués, et, s'adressant à l'un d'eux, le pria de remettre au citoyen Protot une demande d'audience qu'elle avait préparée. Ce dernier lut la lettre et donna rendez-vous à M"' de Martimprey à 7 heures du soir.
Elle fut exacte, attendit une demi-heure et fut enfin introduite dans un grand salon mal éclairé, où se tenaient quelques groupes. Chez tous ces personnages de la Commune il y avait toujours un certain nombre d'individus, à l'air inquiet, qui semblaient se surveiller «ntre eux.
Mise en présence de Protot, elle lui démontra que son mari était innocent des faits qu'on lui reprochait. Mais aux objections qu'on lui fit elle comprit qu'on voulait, de parti pris, le trouver coupable. Elle eut alors une inspiration. Elle affirma que les preuves -écrites de ce qu'elle avançait se trouvaient dans le dossier du général et offrit de l'apporter. La réponse <ïu*elle reçut la terrifia :
Si honorable que puisse être votre parole, madame, lui dit Protot d'un ton railleur, les preuves valent toujours mieux. Apportez votre dossier, si cela vous convient. Mais je ne vous cache pas que la position de votre mari est grave et très compromise. Si nous voulons des otages, c'est pour menacer Versailles. Ils ont tué encore quatre des nôtres. S'ils avaient continué, nous en aurions fusillé trois pour un.
C'était avouer que rinnocenec du général lui importait peu. Les communards fusillaient pour se venger. Le reste leur était indifférent. Et c'était le chef suprême de la Justice qui parlait ainsi.
M"' de Martimprey, toujours maîtresse d'elle-même, lui fît observer que son mari ne pouvait cependant être rendu responsable des faits qui se passaient à Versailles, quand il était en prison à Paris. Il reprit d'un ton méprisant : « Madame, vous connaissez comme moi les soldats; ils tuent les gens et vous disent ensuite qu'ils ont fait leur devoir. Il y a assez longtemps que cela dure. On nous met hors la loi; on nous maltraite; à notre tour maintenant. »
La malheureuse femme était atterrée. Elle sortit navrée; il lui semblait entendre déjà siffler les balles qui allaient fusiller son mari. Cependant, le dossier lui laissait un espoir. Elle courut rue Saint-Dominique.
La veille, en cherchant le citoyen Protot, elle avait rencontré un directeur du ministère de la Guerre, qu'elle savait étranger à la politique, et qui, en entendant son nom, s'était mis obligeamment à sa disposition. Elle alla le trouver et obtint, par l'entremise d'anciens huissiers, de se faire ouvrir encore une fois la porte du délégué Cluseret, quoiqu'elle fût sévèrement consignée. Ce dernier la reçut dans sa chambre et fut assez aimable pour s'en excuser, alléguant qu'il n'avait pas d'autre pièce libre, son hôtel étant rempli de gardes nationaux.
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Il lui accorda volontiers rautorisation d'emporter le dossier doi général et lui montra même, avec un air de satisfaction, le sien, qu'il avait eu soin de prendre. Puis, regrettant peut-être son obligeance, il ajouta : « Ce n'est ni pour vous, ni pour votre mari que je le fais, mais paur moi et par humanité (i). »
Cette réflexion importait peu désormais à M™ de Martimprey. Elle sortit, avec un officier -supérieur porteur de l'autorisation. Celui-ci ne connaissait pas le dédale des couloirs ministériels et ce fut elle qui le guida, d'après les renseignements qu'elle avait déjà recueillis. Les recherches furent difficiles. On venait de renvoyer tous les employés. Enfin, elle parvint au bureau des archives administratives et reçut son précieux dossier. Il était si lourd et si volumineux qu'elle eut de la peine à le prendre. Ce fut l'officier supérieur qui, très complaisamment, le porta jusqu'à sa voiture.
Elle se fît reconduire chez Protot. Là, elle trouva le salon d'attente rempli de monde. Sans s'en inquiéter, elle le traversa, tenant avec peine son lourd et précieux fardeau. Elle le déposa sur la table d'un huissier et fut promptement introduite. Comme la veille, plusieurs petits groupes, aux regards soupçonneux, occupaient tous les coins du salon.
Le délégué à la Justice, accaparé déjà par des visiteurs, ne put s'occuper d'elle de suite. Forcée d'attendre, elle en profita pour parcourir le dossier et noter certains détails qui attiraient son attention. Elle vit Protot causer avec un petit vieillard qui lui parlait avec autorité et qui semblait lui donner des ordres pour une séance qu'il devait présider le lendemain. « Parfaitement! » répondait le délégué d'un air satisfait, en pirouettant sur les talons, les mains dans les poches
(i) «Le citoyen Cluseret devait faire disparaître son dossier qui n*a jamais été retrouvé.
d'un petit veston qui semblait être sa tenue habituelle. Elle se souvint alors qu'à la fin de sa première visite le délégué, ayant voulu accorder encore une audience après la sienne, ses acolytes, en tenue négligée, lui avaient crié : « Ah noni par exemple, en voilà assez;, allons souper I » Et Protot, d:)éissant, s'était soumis. Elle ne pouvait s'empêcher de frémir en pensant que la vie des hommes si dignes, si respectables qu'il» avaient pris pour otages était en de pareilles mains.
Enfin, le délégué vint à elle et reçut son dossier ert lui disant que ce serait un moyen d'activer la procédure. Ce n'était pas ce qu'elle voulait. Elle reprit la défense de son mari, demanda quelle serait la durée pro> bable de l'instruction et finit par dire que, si la détention devait se prolonger, elle demandait instamment,, en raison de l'état de santé du général, qu'on le ftt transporter dans une maison de santé. Protot hésitait. Il lui offrit de le faire changer de prison et de l'envoyer à Mazas. Ce nom l'épouvantait. Elle se récria et insista pour obtenir le transfèrement dans la maison de santé municipale. Elle finit par le décider et reçut cette réponse ambiguë : « Si vous obtenez la permission de Cournet, faites transporter le général. On n'est pas bien en prison quand on n'en a pas l'habitude. » Il semblait parler par expérience.
Sans se décourager, sans songer à sa fatigue, la comtesse retourna au Dépôt, revit son cher prisonnier, lui raconta ses démarches et le quitta pour se présenter de nouveau chez le citoyen Dacosta, qu'elle avait trouvé plus accessible que les autres. Elle fut admise et lui rappela sa promesse de lui faire voir Cournet.
Dacosta lui tint parole et elle réussit à pénétrer dans le bureau de ce personnage, qui la reçut d'un air rogue, la salua à peine, mais lui promit que le lendemain un médecin examinerait le général « pour juger si elle n'exagérait pas son état ».
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M™ de Martimprey rentra chez elle avec un rayon d'espérance dans le cœur. Elle y trouva une lettre que le général avait écrite à son jeuno fils Auguste, dans le but de tranquilliser tous les siens. <( Enfin, disait-il, je me porte très bien et tu n'as pas le moindre souci à avoir sur mon compte; j'ai déjà pris mes habitudes : heure de repas, de travail, de coucher;... le temps passe,... on peut aller ainsi plusieurs mois, et je sais d'ailleurs que le martyre illustre les hommes. Votre nom ne sera que plus honoré de mon infortune actuelle, et cela vous portera bonheur par la suite. Cette pensée est plus qu'une consolation, ce m'est une force. »
Cette noble sérénité ne pouvait, hélas 1 tromper personne, surtout sa chère compagne, qui', dans ses visites au Dépôt, avait fait causer Alexandre, le serviteur qui l'avait suivi avec tant de dévouement. EUe avait appris ainsi que sa cellule, sans feu, n'avait de place que pour leurs deux matelas, recouverts chacun d'une mince couverture, que l'odeur était infecte, que l'air et le jour n'entraient que par un étroit châssis, que la nourriture se composait de pain noir, de bœuf à peine cuit, le tout distribué trop tard pour le déjeuner, trop tôt pour le dîner.
Enfin, maintenant, elle espérait voir la fin de ces misères. Elle était loin de compte. Quand elle revit Coumet, le lendemain, rien n'était encore fait. Ne sachant plus quel parti prendre, elle eut l'idée de tenter une démarche près du citoyen Rigaud. Quand elle arriva au Palais de Justice, celui-ci en sortait avec Protot et Dacosta. Ne le connaissant pas, elle allait le laisser s'éloigner, quand l'idée lui vint de s'adresser à Dacosta, qui demanda à Protot s'il avait accordé l'autorisation. Le délégué à la Justice répondit affirmativement en ajoutant : « Si le médecin la juge nécessaire. » Elle dut se retirer sans avoir la solution qu'elle
cherchait. Cependant, deux jours après, dès qu'elle parut au Dépôt, le général lui remit le certificat établi par le docteur.
C'était un dimanche; les bureaux étaient ouverts, et elle ne désespéra pas de se faire donner l'ordre de levée de l'écrou. Elle ne trouva cependant ni Cournet, ni Dacosta, et s'adressa à des sou«-chefs du délégué à la police, qui la renvoyèrent de l'un à l'autre, tantôt pour vérifier son permis, tantôt pour choisir le gardien chargé de surveiller le général. Elle fut enfin récompensée de sa patience et reçut l'autorisation d'emmener son mari.
Pour elle c'était le salut, et, sous ce rapport, ses prévisions ne furent pas trompées. Elle ne perdit pas un instant, alla chercher son mari et le conduisit, avec le fidèle Alexandre, à la maison Dubois, rue Saint- Denis, où elle avait déjà retenu des chambres. Elles étaient au rez-de-chaussée, d'un accès facile et donnant sur un beau jardin, oii le général allait retrouver le grand air et l'exercice dont il venait d'être privé.
Après l'avoir installé, elle revint aux Invalides mettre enfin un peu d'ordre dans son appartement.
Là, les perquisitions continuaient. Dans l'espoir de trouver, des armes, peut-être du butin, comme l'argenterie de l'Impératrice, on ouvrait les chambres, les armoires, les tiroirs; on visitait tout, et finalement on ne prit que deux fusils arabes hors d'usage. Ce régime rendait l'hôtel inhabitable. M™ de Martimprey résolut de passer ses journées à la maison Dubois et de demander l'hospitalité pour la nuit à «a cousine Daru, .qui ne cessait de lui venir en aide.
Elle fit porter ainsi près du général tout ce qu'il fallait pour le distraire et pour remplir des journées dont elle ne pouvait prévoir la durée. Une fois installée, elle trouva la nourriture si médiocre qu'elle alla ellemême chercher les denrées nécessaires. Le fidèle
Alexandre en tirait parti tant bien que mal au feu d'une petite cheminée.
Après tant d'émotions, le calme semblait enfin renaître autour du général, quand il fut de nouveau troublé par les ordres qu'envoya la Commune pour faire surveiller la comtesse. Avec l'esprit soupçonneux qui les distinguait, ses chefs craignaient qu'elle ne transmît des renseignements à Versailles ou n'apportât à son mari un déguisement pour s'évader. Elle était l'objet d'un espionnage continuel, et ses paquets étaient constamment fouillés. Quant au général, il se regardait comme prisonnier sur parole et n'aurait même pas eu l'idée de se dérober au sort qui l'attendait. Un moment vînt oii M"* de Martimprey, inquiète de cette surveillance assidue, craignit d'indisposer les agents de la Commune et d'aggraver le sort de son mari. Ses allées et venues, qui agitaient les maîtres de Paris, avaient cependant pour elle une grande utilité : elles la tenaient au courant des événements, des incidents qui pouvaient s^urgir et des dispositions à prendre le cas échéant. Le directeur de la maison Dubois, quoique nommé par la Commune, se montrait obligeant. Elle lui fît part de ses appréhensions, et, sur son avis, continua à vivre comme par le passé.
L'existence du général s'écoulait ainsi dans un bienêtre relatif. Quant à sa tranquillité, elle était constamment troublée par les bruits qui venaient du dehors. On connaissait les progrès de l'armée de Versailles et Texaspération qu'ils produisaient parmi les communards. Ceux-ci. parlaient déjà de se venger sur les otages; leurs propos se répétaient et parvinrent jusqu'aux oreilles du général. Au mois de mai, le sort de ces malheureux prisonniers parut inévitable. M"* de Martimprey, mise au courant du crime qui se préparait, était dans une anxiété extrême. Quant au général,
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persuadé que sa mort était proche, il s*y préparait avec résignation.
Les jours s*écx)ulaient dans ces transes, lorsque le dimanche 21 mai la nouvelle de Tenirée inopinée des troupes se répandit dans Paris. M"* de Martimprey, qui était revenue aux Invalides, réveillée de grand matin par un bruit insolite, apprit que c'étaient les Versaillais qui défilaient sous ses fenêtres. Ce fut pour elle un sujet de terreur, car elle pensa de suite que Theure fatale allait sonner pour les malheureux otages et pour son mari. Elle voulut courir à son aide et se rendre à se8 côtés. Mais, après le passage des Versaillais, la circulation fut un moment difficile. Des fédérés en armes l'interdisaient. Un vieil invalide de confiance, qui voulut se rendre à la maison Dubois, menacé de mort, dut y renoncer.
La terreur gagnait tout le monde. Le 28, on apprit que les otages venaient d'être fusillés. Ces infortunés, si dignes de vénération, qui avaient voulu, comme le général, rester à leur poste, payaient de leur vie cet acte de fidélité au devoir. M™ de Martimprey n'avait plus d'espoir. A tout prix, elle voulait savoir ce qu'était devenu le général et si lui aussi avait été massacré. Le lendemain, son cocher Lapierre, qui lui avait déjà montré tant de dévouement, réussit à gagner la maison Dubois, le vit en bonne santé et revint trouver la comtesse pour la rassurer.
La Commune, cependant, ne l'avait pas oublié, et le samedi précédent, la veille de l'entrée des Versaillais, elle avait envoyé au fédéré Fraizier, son gardien, l'ordre de le tuer dans la nuit. Un hasard providentiel devait le sauver. Fraizier, ancien zouave du 2* régiment, avait servi sous les ordres du général dans la province d'Oran. Il avait fait notamment l'expédition du Maroc, en 1859, vu le général aux prises avec de terribles épreuves et subi, comme tout le corps expéditionnaire,
Tascendant d'un grand caractère. Fraizier ne put se résoudre à assassiner son ancien chef. Il Tavoua à une garde-malade, en lui faisant connaître Tordre abominable qu'il avait reçu. Elle prévint le général. Celui-ci, infirme, sans moyens de défense, la remercia et lui dit simplement, en se couchant : « A la grâce de Dieul »
La maison fut criblée d'obus et les malades se réfugièrent dans les caves, où le général refusa de descendre. Il préférait attendre stoïquement le sort qui le menaçait.
Dans la matinée du jeudi, 25 mai, il était dans sa chambre, quand un bruit insolite envahit le couloir qui la précédait. Il crut que son heure était venue et se dressa de toute sa hauteur pour recevoir, avec la mâle attitude d'un homme de guerre, les fédérés qui venaient le chercher.
Quelle fut sa surprise lorsqu'il vit entrer un jeune capitaine, qui se présenta à lui en faisant le salut militaire. C'était M. de Castelnau, aujourd'hui général de division et chef d'état-major général de l'armée. Il lui raconta que, faisant partie du 36* régiment de marche d'infanterie, commandé par le colonel Davout d'Auerstœdt, il avait été envoyé en reconnaissance dans la rue de Maubeuge. Parvenu à la maison de santé Dubois, il avait trouvé sur la porte un groupe d'habitants qui lui avait appris la présence dans la maison du gouverneur des Invalides. Il était alors entré, laissant dans le couloir le caporal et l'escouade qui l'accompagnaient. Le général de Martimprey l'accueillit avec bonté et sans se départir de son calme, lui dit de faire prévenir son colonel. Puis il fît monter une bouteille de vin pour l'offrir à ses soldats. Bientôt, le colonel Davout d'Auerstœdt, bien connu du général, arriva. C'était le salut et la délivrance. Le colonel prit ses ordres et le fit reconduire aux Invalides. Il était 9 heures du matin.
452 LE COMTE DE BfARTIMPREY
Le général apportait à sa chère compagne une joie inespérée qui venait succéder aux angoisses de trois mortelles journées. Quelle action de grâces s'éleva dans leurs cœurs pour remercier la Providence d'un bonheur si désiré I A ces cruelles préoccupations s'étaient jointes d'autres inquiétudes, dont alors seulement il eut connaissance : les vivres avaient failli manquer par suite de la fermeture des magasins; puis, on avait craint de voir sauter les caves de l'hôtel remplies de cartouches par les fédérés et garnies de fils électriques; l'explosion des bureaux de l'état-major avait cassé toutes les vitres et renversé M"* de Martimprey dans son salon; enfin les colonnes de fumée et les incendies fesaient redouter le même sort pour les Invalides. Ce n'était pas tout; à ce moment elle tremblait encore pour les jours de son fils Louis, qui, après avoir combattu au fort d'I«sy, se trouvait aux prises avec les fédérés à Ménilmontant.
Mais la fin de ces épreuves allait arriver. Après tant de souffrances, le calme allait enfin rentrer au sein de cette famille si cruellement troublée.
Le général fut d'abord accueilli avec des manifestations touchantes par ses vieux invalides. Son fils aîné revint sain et sauf. Sa fille put rentrer sous le toit paternel. Son second fils, Albert, arriva muni d'une permission et le dernier, Auguste, vint compléter cette heureuse réunion dont trois membres avaient été si longtemps en danger.
A partir de cette époque, son exis\ence s'écoula tranquillement entre ses fonctions de gouverneur, les soins que réclamait sa santé et les préoccupations que pouvait lui donner la carrière de ses fils. Tous trois, fidèles aux traditions de famille, étaient entrés dans l'armée : l'aîné, Louis, dans l'état-major; le second, Albert, dans la cavalerie; le troisième, Auguste, dans l'infanterie. Tous trois, dignes du nom qu'ik portaient, ne lui don-
GOUYBHNBMRNT DES INVALIDES ^bi
naient que des satisfactions. Le général passait alors les étés dans une propriété qu'il avait à Chaumont-sur- Yonne, suivant toujours de près les événements qui intéressaient sa patrie.
Le i6 juin 1873, il atteignit sa limite d'âge. Mais ayant commandé en chef devant l'ennemi, il pouvait être maintenu indéfiniment en activité. Il réclama cette faveur qui lui fut accordée sans difficulté. Il fut en conséquence classé définitivement dans la i'* section du cadre de l'état-major général de l'armée, à la date du 7 du même mois.
A la fin d'août, un incident l'obligea à sortir un instant de sa réserve habituelle. Dans un article signé d'un pseudonyme, un journaliste avait attaqué la mémoire du vainqueur de Sébastopol, en le traitant de tueur d*hommes et de colossal gouailleur. Justement froissé dans ses sentiments de reconnaissance et d'amitié pour le maréchal Pélissier, Martimprey adressa au journal le Figaro, une lettre de protestation.
Monsieur le Rédacteur en chef,
J'ai été chef d'état-major de quatre généraux d'armée parmi lesquels je m'honore de compter M. le maréchal Canrobert et le maréchal Pélissier, duc de Malakoff.
J'ai donc quelque titre à vous dire ce que m'a fait éprouver l'article dans lequel votre rédacteur Ignotus ose traiter le maréchal Pélissier de colossal gouaiilleur et de tueur d'hommes; de telles invectives à l'adresse du mort n'ajoutent rien à l'éloge du survivant si respecté de tous.
Le monde entier fera justice d'offenses qui ne sauraient atteindre la gloire du vainqueur de Sébastopol et ceux qui ont pris part h la guerre de Crimée rendent un hommage unanime au maréchal dont le caractère et les talents tinrent si haut le drapeau français dans cette campagne lointaine.
Je devais ce témoignage à la mémoire vénérée de mon an-
cien chef et je m'en rapporte, Monsieur, à TOtre délicatesse pour Tinsertion de cette lettre.
Le général de division , Gouverneur des Invalides,
€*• DE Martibiprey.
Cette lettre fut unanimement approuvée; et son auteur en re.çut de nombreuses félicitations. Un membre de la Cour de Cassation, M. Pierrey, ancien premier Président de la Cour d'appel d'Alger, lui écrivit à ce sujet :
COUR DE CASSATION Château de Billy, le 2 août 1876.
Mon cher Général,
Je viens de lire dan-s le Figaro votre digne et belle protestation contre les qualifications aussi injustes qu'inconvenantes qu'un rédacteur de cette feuille a récemment appliquées au maréchal Pélissier.
Cette protestation m'a vivement touché, mais ne m'a nullement surpris, car je sais de vieille date tout ce qu'il y a de noble et de généreux dans l'âme de son signataire.
Plus que personne il avait compétence pour relever l'outrage fait à la mémoire de l'illustre homme de guerre dont Tamitié a été et restera toujours un de nos titres d'honneur.
Je suis ici dans un milieu où tout le monde s'est associé à votre témoignage de réprobation, et prend part aux applaudissements dont je me fais l'écho.
A. Pierrey.
Quoique sa santé continuât à se soutenir, grâce aux soins affectueux dont il était entouré, le général sen-
tait sa fin approcher. Il n'ignorait pas qu'une troisième attaque l'emporterait. Il envisageait ce moment avec un calme stoïque et s'y préparait avec cette élévation d'âme qu'il avait montrée déjà dans les grandes épreuves de sa vie.
Le malheureux événement que redoutait sa famille survint au mois de février i883. Le général était à Paris, aux Invalides. Terrassé par une nouvelle congestion cérébrale, il resta un jour entier entre la vie et la mort, et s'éteignit doucement, entouré de tous les siens, le 25 du même mois, après avoir reçu les derniers sacrements.
Le gouvernement jugea que ses services étaient assez éclatants, pour se charger des funérailles. Elles eurent lieu aux frais de l'Etat, avec toute la solennité qu'on pouvait désirer. On lui rendit les honneurs militaires dus à un commandant de corps d'armée; le Président de la République et le ministre de la Guerre se firent représenter.
Les cordons du poêle furent tenus par sept commandants de corps d'armée. L'un d'eux, le général Lallemand, ancien officier d'état-major qui avait servi sous les ordres du général de Marti mprey et qui lui était attaché, prononça un discours émouvant avant le départ du cortège.
Le ministre de la Marine, les maréchaux Canrobert et Mac-Mahon, et les principales autorités militaires présentes à Paris, se firent un devoir d'assister aux funérailles de leur vaillant compagnon d'armes.
Après la cérémonie religieuse, qui eut lieu k la chapelle des Invalides, présidée par Son Eminence, le cardinal Guibert, archevêque de Paris, le catafalque fut placé derrière la grille d'honneur de l'Hôtel des Invalides, devant laquelle les troupes défilèrent en silence.
Le corps du général fut ensuite inhumé dans le ca-
veau des maréchaux de France el des gouverneurs, où il repose, depuis lors, sous le Tnaître-autel de Tégliee Saint'Louis des Invalides, à côté des maréchaux Bugeaud, duc d'hly, Saint-Arnaud, Pélissier, duc de Malakoff, Mac-Mahon, duc de Magenta et Canrobert, ses chefs et ses frères d'armes des guerres d'Afrique, de Crimée et d'Italie.
La mort seule devait le placer au rang des maréchaux de France.
La ville de Meaux, cité natale des généraux de Martimprey, s'associa au deuil de l'armée et fit plus tard sceller une plaque sur la maison où ils étaient nés. Sur cette plaque est gravée l'inscription suivante :
Ici était la maison où sont nés, le i6 juin 1808, Edmond- Charles comte de Martimprey, général de division, sénateur, grand'croix de ia Légion d'honneur, chef d'état-major général des armées d'Afrique, de Crimée et d'Italie. Gouverneur de l'Algérie, gouverneur des Invalides. Mort le 2i février i883.
Et le 16 juin 1809, Ange- Auguste de Martimprey, frère du précédent, général de division, grand-officier de la Légion d'honneur, mort le i5 février 1876.
En outre le nom glorieux de Martimprey fut donné à l'une des principales rues de la ville.
Le brave et vaillant général fut profondément regretté par tous ceux qui l'avaient connu. La quantité de lettres de condoléances et de témoignages de sympathie que reçut, dans ces tristes circonstances, la comtesse de Martimprey, fut considérable. Parmi elles, il y en a trois qui, plus que d'autres, sont dignes d'être citées.
Lettre du général Le Flô, ministre de la Guerre, à la comtesse de Martimprey :
Château du Néchoat, près Morlaix, i5 avril i883.
Madame,
Permettez-moi de m'associer aux sentiments de tous les amis de votre famille, et de mettre à vos pieds Thommage de mes bien sympathiques et respectueuses condoléances à l'occasion du malheur récent qui vous a frappée. Le générai de Marthnprey, mon vieux camarade, était Tun de ceux qui avaient le plus honoré notre glorieuse vieille armée d'Afrique. La France a perdu en lui un de ses plus honnêtes enfants, et l'armée im de ses chefs les plus vaillants, les plus habiles et peut-être le plus modeste de tous, et à coup sûr, le plus ignorant de son mérite et de sa grande valeur.
Veuillez agréer, Madame, l'assurance de mon profond respect et être auprès de vos chers enfants l'interprète de tous mes sentiments d'affectueuse sympathie.
Général Le Flô.
I/Cttre de l'Archevêque de Paris :
ARCHBvÊGHé DE PARIS Paris, Ic a6 février i883.
Madame la Comtesse,
Est-il nécessaire de vous dire toute la part que je prends à votre douleur et au deuil de toute votre digne famille!^ Vous savez combien étaient bonnes et douces les relations que j'avais avec l'illustre général. J'ai vivement regretté de n'avoir pas été averti de la maladie qui nous l'a enlevé; c'eût été pour moi une bien grande consolation d'aller le visiter pendant ses derniers moments.
J'ai bien prié ce matin à la mesae pour cette grande et belle âme, si profondément chrétienne, et, pour témoigner de l'estime et de l'affection respectueuse que m'inspiraient les vertus du général, je me ferai un devoir de présider un service funèbre qui aura lieu demain à l'église des Invalides.
Veuillez bien agréer, Madame la Comtesse, avec l'expression de mes vives condoléances, l'assurance de mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.
^ S. Hipp. cardinal Guibert, Archevêque de Paris.
Lettre de Son Altesse royale, le Duc de Nemours :
19, avenue du Bois-de-Boulogne, Paris.
Madame,
Je compatis de tout mon cœur au malheur qui vous frappe et (si vous me permettez de le dire en présence d'une douleur telle que la vôtre et à laquelle nulle autre ne peut être comparée) je ressens profondément pour moi-même la perte que vous faites.
Compagnon d'armes du général de Martimprey dans ma jeunesse j'avais toujours suivi avec le plus vif intérêt sa grande carrière, j'avais pour lui la plus grande estime et une vive affection. Veuillez donc croire à ma sincère oondo léance et en être l'interprète près de vos enfants.
Je serai bien de cœur avec vous. Madame, à la douloureuse solennité de demain; mais je ne pourrai y assister. Je ne sauraia en effet paraître à une cérémonie d'un caractère officiel au lendemain du jour où mon fifls et plusieurs membres de ma famille se sont vus enlever leurs emplois militaires par la mesure qui a été publiée et exécutée hier.
Ma peine s'accroît encore de cette impossibilité de rendre en personne les derniers devoirs à un ancien compagnon d'armes, camarade et ami.
Veuillez en recevoir l'assurance, Madame, avec mes plu* sympathiques et douloureux hommages.
Louis d'Orléans.