‹ Le général de division comte de Martimprey. Avec sept planches hors texte et cinq cartesChapitre 29 sur 48 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

effort le zèle et robéissance. Si son caractère imposait le respect, son expérience et son -instruction inspiraient la confiance. Il sut toujours faire vibrer dans Tâme du soldat ce sentiment de l'honneur si puissant sur nos jeunes gens.

c< L'honneur, admirable pivot des grandes actions^ âme de la vie militaire, culte fanatique de l'estime de soi-même, qui fait les hommes sans peur et sans reproches, qui donne le désir de la réputation, le dédain du faste et des vanités, l'horreur des moyens honteux, Tamour du devoir, la passion de répondre à tout le bien qu*on pense de nous, plus puissant encore et plus noble que l'amour de la gloire, car il est plus intime et moins intéressé » (i).

Telle était, pour le général de Martimprey, la façon de comprendre ce noble sentiment I

Cette belle carrière fut plus d'une fois soumise à ces influences du hasard qui restent toujours dans la vie des hommes une puissance occulte contre laquelle se brisent leurs efforts.

Très heureuse au début, elle se heurte, dans les grades élevés, à une sorte de fatalité. Sa campagne du Maroc, malgré ses succès, reste attachée au souvenir d'un fléau terrible. Sa lutte contre les empiétements des autorités civiles en Algérie est approuvée par son ministre et son souverain. Mais elle le conduit à une situation qui l'amène à descendre du premier rang au second. Quatre ans après, malgré l'énergie dont il fait preuve contre une insurrection dont il n'est pas responsable, malgré son succès, il est forcé de quitter la plume blanche et se trouve livré sans défense, trois ans plus tard, à un mal implacable qui brjise sa vie militaire.

(i) Général Blondd.

Zéi

Gi)ogle

464 LE GOiMTE DE XARTIMPREY

Dès lors, un fait unique survit aux événements et les domine, c'est la hauteur d'âme et l'élévation de sentiments qui distinguent et soutiennent le général.

Les pensées qu'éveille l'étude de sa carrière ne peuvent avoir qu'un effet utile sur la régénération de l'armée. Aujourd'hui, nous savons oe qui nous a perdus en 1870. Jadis, sous l'ascendant des gloires immortelles conquises par nos aïeux, le dévouement, l'enthousiasme, la passion du sacrifice, les vertus militaires avaient atteint leurs dernières limites : la victoire était une habitude; la gloire n'avait jamais eu un pareil éc^lat.

Tant de grandeur nous avait éblouis. Dai^ notre aveuglement, nous n'avons pas vu l'ennemi qui grandissait à nos frontières; nous n'avons pas compris les haines sans nom que nous avions provoquées, ni les ambitions ou les perfidies qui nous guettaient en silence.

Aujourd'hui, nous sommes fixés. Mais nous savons que si nous avons été vaincus, notre honneur est resté sauf. Les grands noms des victoires passées resplendissent toujours du même éclat sur les étendards de nos régiments. Les qualités militaires qui nous avaient donné ces succès, et qui nous ont été transmises par des chefs comme le général de Martimprey, vivent tou jours dans notre race. Le travail et la volonté nous ont déjà rendu notre force, et l'armée, de nouveau fidèle aux traditions passées, est entrée dans une voie nouvelle où elle aura toujours pour la guider des exemples comme ceux de nos chefs et deux mots sacrés, dont le prestige est immortel, les mots d'honneur et de patrie.

PIÈCE No i

Journal de Crimée

Paris, 26 février i85U.

Je gagne Marseille, où je m'embarquerai le premier de tous avec le général Canrobert. Le général en chef est le maréchal de Saint-Arnaud, dont je suis le chef d'état-major général (corps expéditionnaire d'Orient).

Marêeille, 8 mars i85U.

J'ai fini d'écrire au ministre à minuit; s'il n'est pas content de mes débuts, il ne «e plaindra pas, du moins, de mon silence. Je me débrouille et je crois que tout ira bien; c'est un travail de t5 à i8 heures par jour.

Marseille f 18 mars i85U.

Le général Pélissier est très ému de ne pas être de l'armée d'Orient; il me fait parvenir par-ci par-là des témoignages d'amitié.

A bord da « Christophe-Colomb », 20 mars i85U. Le général Bosquet faisait remarquer tout à l'heure que nous n'avions pas l'air de nous douter de l'inmiense rôle que nous allions remplir et de la responsabilité qu'on faisait peser sur nous en face de la France et du monde.

A bord du a Christophe-Colomb », 28 mars i85U, Le général Canrobert a pris connaissance de mes ordres pour le service général et politique; il les a fort approuvés; il a engagé le général Bosquet à se 'les faire lire et il en enverra* copie au ministre.

A bord du « Christophe-Colomb », 30 mars iR5U. Le premier signal de notre alliance avec les Turcs brille sur les fortifications de Ténédos. Le drapeau ottoman rouge, avec un croissant, flotte à côté du drapeau tricolore.

Gallipoli, 9 avril 185^, Nous sommes sans nouvelles des Russes, preuve qu'ils ne font pas de rapides progrès. Toutefois, nos braves Turcs sont si apathiques qu'on ne sait rien avec eux; ils n'en savent pas davantage eux-mêmes.

Gailipoli, 16 avnl i8ôà.

Le vent du sud nous a ramené le printemps et la chaleur la plus douce; nos troupes ne s'en portent peut-être pu mieux, mais elles souffrent moins que par ces jours froids. Que de nécessités à prévoiri Que de difficultés «e rencontrent pour assurer à ces masses d'hommes les vivres, les moyens de les soigner en maladie, etc. Les généraux eont des pasteurs d'hommes et le chef d'état-major général a beaucoup à faire pour satisfaire ces pasteurs de grands troupeaux.

Gallipoli, i9 avril 185^, Petit à petit, les moyens s'organisent; c'est lent et la pa tience s'y exerce. Je suis heureux d'avoir eu ce commencement avec le général Canrobert, qui fait beaucoup de bien.

Gallipoli, 26 avril i85U,

Où nous rencontrerons-nous avec les Russes P Nous aurions été fort exposés avec notre petit nombre après le passage du Danube, s'ils avaient marché résolument en avant, laissant Varna et Schumla bloqués.

Je vais me mettre à faire des notes pour l'arrivée du maréchal de Saint-Arnaud. Tout à l'heure, le général Canrobert me disait : « Si le maréchal vient comme généralissime des troupes des trois nations, il lui faudra un commandant en chef de l'armée française. Alors, vous devriez passer major général et il faudra vous nommer général de division. » — « Je suis dans le sillon qui doit me conduire ao grade, lui ai- je répondu, le principal est k foncti(m, et il me suffirait, pour le moment, de la bien remplir; je suis,

en attendant, très heureux de roccuper. » — « Et moi, très heureux de vous y voir », a-t-il repris.

Le général en chef de Tannée anglaise, Lord Raglan, est arrivé aujourd'hui. Après avoir visité le général Canrobert, il m'est venu voir; il en a été de même de Tamiral Bruat.... Lord Raglan était le chef d'état-major de l'armée anglaise de Wellington à la bataille de Waterloo. Il y a perdu le bras droit par un de nos boulets. Il est, malgré son grand âge, très fort et très bien conservé.

Gallipoli, 28 avril i85U.

La Porte ottomane, assez semblable au lion devenu vieux, doit supporter depuis longtemps beaucoup de choses. Nous aurons beau faire, quelque soin que nous prenions du vieux lion musulman, il a hélas les dents usées, les griffes incarnées. Je ne me figurais pas une pareille dissolution, produite par deux motifs dominants : i® la fierté de noblesse, qui, mal comprise, empêche tous de travailler et amène la réduction complète de leurs ressources; a** la polygamie, qui use les hommes et tend à diminuer les chances de durée d'existence des enfants, dont beaucoup ne viennent pas à terme. Je devrais peut-être ajouter l'usage immodéré de la pipe. A côté, et plus nombreux, sont les Grecs, les Juifs, les Arméniens, «'agitant beaucoup pour leurs libertés, pour leur commerce. Sous la loi de l'Evangile n'ayant qu'une femme dans le ménage, ayant une multitude d'enfants qui se marient avant 20 ans pour les hommes et avant i5 pour les femmes, cette catégorie, chaque jour plus émancipée, sera-t-elle apte à se gouverner après qu'elle aura, par sa supériorité intellectuelle et numérique, étouffé le Turc.»> C'est douteux. La lutte pour éloigner le Russe de Constantinople paraissant devoir être opiniâtre, il se pourrait que la conclusion de la paix n'aboutisse que difficilement à créer quelque chose de durable en Orient. Je crois que nous ne ferons, cette fois, qu'un replâtrage très peu consistant. Les années et notre passage dans ce pays, où nous semons nos idées, notre argent, notre industrie, nos habitudes d'activité, l'auront fait marcher et la révolution d'Orient se fera, non pour nos yeux, mais pour ceux de nos enfants. Il

Jl

^rait bien étonnant que la Russie, actuellement empêchée, ne reprenne pas ses projets de domination religieuse et autocratique. La dernière heure de toutes les guerres n'est pas encore prête à sonner.

Gallipoli, 18 mai i85U.

J'ai lieu de croire et de craindre que cette pr^oûère partie de la campagne se passe sans hostilités. Les Russes ne s'éloigneront pas du Danube pour venir à nous, et, chez noua, c'est bien difficile d'aller jusqu'à eux s'ils ne s'avancent pas. Sébastopol n'est pas facile à prendre, Cronstadt pas davantage.

Galîipoli, 27 mai 185^.

Ordre était donné d'embarquer deux divisions pour Varna; je n'étais guère de cet avis. Je me décidai à envoyer au maréchal de Saint-Arnaud une lettre pour lui donner mon sentiment. Le maréchal vint à Gallipoli, et, me tendant la main, me dit que je m'étais conduit comme un honnête homme. Il revint sur son plan devant les généraux Ganrobert et Trochu, et me dit : « Eh bieni Martimprey, êtes-vous content P » Je ne crois pas avoir, de ma vie, rendu un plus grand service à mon pays.

Je poursuis mon idée de préparer la marche de «l'armée par Andrinople, pour se porter ensuite sur les Ralkans, qu'on franchira, bien réuni, s'il y a lieu, dans de bonnes conditions de force et d'organisation, avec les plus grandes chances de succès.

Cfallipoîi, !•' juin i85U.

J'ai vu l'abbé Parabère; c'est un homme intelligent, d'une grande tolérance et sachant se faire agréer pour faire mieux. Il va voir les malades avec les poches pleines de bonbons et de bonnes paroles. Enfin, c'est un bon choix. Il est du grand quartier général.

Le maréchal de Saint- Arnaud est bien profondément atteint; il peut subitement mourir. Je pense que le général Canrobert a des lettres de commandement en poche.

Gallipoli, ii juin 185^, La Russie est, partout et en tout, désappointée dans sa conduite. Elle n'a pas même poussé suffisamment vite âes opérations. Elle pouvait si bien nous surprendre dans notre faiblesse et notre impuissance. Ce n'est plus cela.

Varna, 2 août i85U.

Quelle grande fonction que celle d'un chef d'armée et de son chef d'état-major, qui statuent sur le sort de milliers d'hommes, qu'on épargne ou dont on compromet la destinée, suivant qu'on juge bien ou mal. Et quand on songe à toutes les pauvres mères et aussi à toutes les pauvres femmes I

Varna, 20 août 1851$.

J'ai vu manœuvrer un bataillon turc; les braves gens faisaient d'assez bonne besogne. Quand ils ont vu que je les regardais, le chef de bataillon a voulu faire de la science pour un carré oblique. Hier, je suis allé à l'hôpital; je causais avec le médecin; il m'a montré un malade qu'il pense tirer d'affaire; je suis allé m'asseoir auprès de lui. « Gomment allez- vous? » — « Bien mieux, docteur. Ahl c'est Monsieur le Général! Ahl c'est mon général! Pardon. J'ai été si malade, mais ça fait un si grand plaisir de se voir revenir. Ah! je suis bien content, mon Général, m Je lui ai mis doucement la main sur la tête comme caresse et lui ai dit adieu. Je n'ai jamais vu pareille satisfaction. Tous les malades, d'ailleurs, aiment à être ainsi visités, et j'aime, à cause de cela, à aller les voir de temps à autre. Ils ont vu arriver avec bonheur huit sœurs de charité, presque toutes très JQunes. En voyant la plus jeune soutenir la tête d'un pauvre diable de moribond pour le faire boire goutte à goutte, j'ai été tout ému, bien naturellement. ;[i

Quelle charité! Quelle merveilleuse influence du chris- 'k

tianisme.

Balaklava, 29 septembre i85U.

Le maréchal est mourant; atteindra -t-il vivant le Bosphore P J'en doute beaucoup. Il m'a pris aujourd'hui lon-

guement la main et a fait un e£fort pour m 'embrasser; il Ta fait longuement. Il avait dit à ses officiers : « Est-ce que Martimprey n'a pas Tair triste P Je ne lui témoigne pas assez d'intérêt, lui qui me rend tant de services, qui ne prend pas de repos. N'est-il pas accablé et fatigué P »

PIÈCE iV« 2

Notes relatives à la guerre de Crimée (septembre 1855).

Après La prise de Sébastopol, l'Empereur Napoléon III. continuant à former des plans de campagne, exprima au maréchal Pélissier son désir de voir les armées alliées s'emparer de la Qrimée. Il pensait qu'il euffieait pour cela d'occuper Simféropol. Il voulait ensuite qu'on évacuât toute la péninsule, en conservant seulement Sébastopol.

Ce fut pour donner en partie satisfaction aux projets de l'Empereur que le maréchal Pélissier fit occuper Eupatoria et Kinbum.

Quant à la conquête de la Grimée, il savait qu'il aurait fallu d'abord s'emparer de La forte position que l'armée russe occupait à Mackensie.

Pour répondre sur ces divers sujets aux idées émises par l'Empereur et par son ministre de la guerre, le maréchal demanda au général de Martimprey de faire étudier un certain nombre de questions, que le chef d'état-major général traita lui-même. Ce travail donna lieu aux zkotes suivantes.

Peut-on sûrement évacuer la Crimée? Comment et combien de temps faudrait-il?

Cette opération entraînera avec elle des sacrifices de matériel et d'hommes, lorsqu'on devra évacuer le dernier réduit.

L'évacuation totale et finale exigerait l'abandon des ports de Kamiesch et Kasack, dont la possession semble se lier, comme point de relâche maritime et conmie réserve de troupes, avec l'occupation de Kinbum et de Jénikalé, demi

la grande importance est incontee table. Si Tévacuation devait avoir lieu, elle exigerait la création des réduits indiqués par M. le général Vaillant. Il faudrait plus de six mois pour embarquer les 35.ooo chevaux, les i5o.ooo hommes, le matériel de guerre et les excédents d'approvisionnement, le matériel d'ambulance, de tentes, etc. Il faudrait laisser on incendier le baraquement. Un certain nombre de pièces de gros calibre, destinées à Textrème défense, devraient être abandonnées. L'armée de Grimée appelle de ses voeux d'autres destinées que de combattre sur une terre aussi triste que cette presqu'île, et la perspective de faire la guerre sur un autre théâtre plus favorable empêcherait que l'effet moral d'une évacuation totale fût fâcheux chez noe soldats. Mais il n'en serait pas moins un grand triomphe pour l'armée opposée de nous voir nous retirer, bien que nous ne leur laissions de Sébastopol qu'un amas de ruines. D'après ces considérations, il y aurait à conclure que l'idée de l'évacuation de la Crimée doit être rejetée.

Combien d'hommes faut-il pour défendre les positions qn^occupent les alliés à Sébastopol?

Il faut 70.000 hommes tant que Balaclava ne sera pas évacué, et après, 60.000 homsnes dont 48.ooo d'infanterie. Les garnisons de Kinburn et de la presqu'île de Kertch ne ■seraient pas comprises dans ce chiffre. Dans cette condition, en organisant la défense des monts Fédioukine et du plateau de la Ghersonèse, depuis Inkermann jusqu'au monastère Saint-Georges, avec le grand réduit déjà armé de Kamiesch, on peut se regarder comme tout à fait à l'abri des efforts que tenterait l'armée russe, fût-elle encoiv augmentée. Elle serait obligée de recourir aux attaques régulières d'un siège. Elle se mettrait à dos une rivière qui n'est pas sans difficultés à franchir. Elle verrait s'augmenter les embarras sérieux qu'elle a déjà pour vivre à hauteur de Simféropol et de Batchi-Seraî. Il lui faudrait faire venir un parc de grosse artillerie. Il est probable que l'armée russe renoncerait à être offensive et qu'elle serait réduite de forces. Gependant, cette réduction ne pouixait être telle que

nos 60.000 hommes vinssent à suffire pour se porter en avant. Nous ne devrions pas cesser d'en augmenter les moyens comme artillerie de campagne et transport. Cette menace forcera les Russes à maintenir sans grande modiGcation leur état militaire en Crimée, qui, avec des charrois par terre, pour tout apporter à leurs troupes dans un pays épuisé, est très onéreux pour eux. Il n'est pas permis d'en douter.

Peut-on attaquer les Russes de Simféropol à Mackensie?

Si on l'eût cru possible, on l'eût fait depuis longtemps, et surtout depuis la prise de Sébastopol. Les Russes ne cessent d'augmenter les défenses sur toute cette ligne. Ils y ont multiplié les batteries de gros calibre. Ils savent si bien la valeur de cet obstacle, qui nous empêche de les joindre, que d'Inkermann à la Belbeck, ils n'ont, sur le plateau, que deux divisions, 30.000 hommes. Le reste de l'armée se trouve concentré vers l'Aima, avec des détachements vers Eupatoria et vers Kafa. Cette concentration sur des positions centrales, en vue desquelles il nous faut nous mouvoir, pour ne rencontrer dans toutes les directions que des champs de bataille préparés, sur lesquels on ne débouche que par des défilés étroits, à travers des bois, sans une grande route à notre disposition, cette concentration, disonsnous, donne à la position défensive de Tennemi une puissance qui rendrait surhumaine la tentative de s'y heurter de front, de Mackensie à Simféropol.

On ne peut même pas compter qu'on y produirait une diversion utile. La démonstration du général de Salles, avec So.ooo hommes, n'a rien produit, et s'il eût fait davantage, il eût, sans utilité, compromis ses têtes de colonne dans des entreprises autant et plus difficiles que les assauts du 8 septembre.

Peut-on faire d'Eupatoria la base d'une large opération?

Non. Eupatoria n'a pas assez d'eau pour qu'on y réunisse 80.000 hommes et 26.000 chevaux. Eupatoria n'offre, à trois marches de distance, que des puits rares et profonds, ce qui ôte l'espoir de réussir, par des sondages, à atteindre

la couche d'eau et à y créer de nouvelles ressources. Eupatoria est entouré par des steppes; ses grandes plaines donnent tout Tavantage à un ennemi habile à manœuvrer en rase campagne, riche en artillerie et en cavalerie et posté sur les eaux, dans des positions préparées, où, comme il Ta fait déjà pour le général d'Allonville à Tchobatar, il nous attendra haletants et fatigués. En pareilles conditions, une affaire douteuse, une retraite forcée, avec lo lieues sans eau pour regagner Eupatoria, serait un événement bien grave. A la première pluie, les steppes sont impraticables; elles sont sous bois, et à Old-Fort nos troupes ne faisaient que difficilement la soupe. Si c'était pour un jourP Mais la concentration de 80.000 hommes à Eupatoria sera néces^ sairement longue. Les habitants des steppes se servent pour combustible de la fiente desséchée. Dans ce triste pays, il faudra tout porter avec soi. On n'aura pas même l'avantage de conduire, à la suite de l'armée, les troupeaux nécessaires à la subsistance. Ces troupeaux, après les traversées, se traînent à peine. Pour 80.000 hommes, il en faut 3oo par jour. A leur défaut, il faut porter de la viande conservée. Le poids de la ration du soldat dépasse alors un kilogramme par jour. Il faut, par cheval, 5 kilogrammes d'orge. C'est donc, pour 80.000 hommes, 800 quintaux; pour 36.000 chevaux, i.ooo quintaux. En n'emportant que huit jours de vivres par les transports, c'est 6.4oo quintaux d'une part, 8.000 quintaux de l'autre. Soit i4.4oo quintaux, qui exigent 14.000 mulets ou chevaux de bât, ou en voitures de train (à raison de 109 quintaux de charge), i.44o voitures. En voitures du pays, et nous n'avons pas celles achetées par l'administration, il faudrait doubler ce chiffre. Voilà pourtant le simple sommaire des difficultés que l'on aurait devant soi à Eupatoria, en admettant même que ce puisse être la base d'une large opération. Autre est la position des Russes, qui ont de grands dépôts à Tchougar et Pérékop, à Batchaï et Kara-Bazar, à Simféropol et Batchi-Seraï. De plus, ils tiennent deux villes, dont la ruine est préparée si nous devions y parvenir. Ils sont sur les cours d'eau, qui seuls supportent bien, en effet, des réunions de troupes. Que de. désavantages pour notre offensive dans cette série

474 l'B COBiTE DE K^RTIMPREY

d'obstacles! Que d'avantages pour la défensive par les Russes, si soigneux à préparer leur échiquier de défense par de grands travaux de campagne. Il est certain que nous retrouverions à Timproviste ce que le général d'Allooville a rencontré à Tchobatar. La guerre est toujours malheureuse dans un pays qui ne peut nourrir l'année qui envahit.

Pour terminer, il faut dire qu'Eupatoria n'offre qu'une dangereuse rade, oi!i les communications avec la terre sont difficiles et souvent interrompues.

Peut-on transporter à Kafa la hase d'une large opération?

Ici, le port est favorable, les eaux sont, dit-on, plus abondantes. A part cela, c'est déplacer la question pour marcher plus directement à la solution. Ce aéra une aventure où nous jouerons l'honneur de nos armes dans des conditions défavorables. Les positions défensives de l'ennemi y sont bien dessinées. La question de faire vivre l'armée reste encore difficile. La distance à parcourir pour atteindre le nœud de routes à Simféropol est plus longue que d'Eupatoria. Elle en est le double, c'est-à-dire qu'elle est de huit marches de 12 à i4 kilomètres, ce qui est tout ce qu'on peut faire. Ici, la grosse affaire de transports de vivres se fait encore plus grave. Avec les nombreux Cosaques dont dispose l'armée russe de Grimée, les convois et les parcs de réserve doivent forcément être escortés. D ne faut pas compter, dans un changement de base, qu'on dérobera à l'ennemi la connaissance de ses projets. A Old-Fort, il nous a fallu cinq jours pour nous constituer, et nous n'avions ni cavalerie, ni artillerie de réserve, ni transports. Les armées alliées anglaise et française formaient entre elles 5o.ooo hommes. Pour tenter de parvenir au cœur de la Crimée, il faudrait conduire le double et en artillerie, train et cavalerie plus que le double d'alors. Il faudrait quinze jours avant de pouvoir marcher et encore tout ne serait pas assuré à la base.

Enfin ne comptons-nous pas trop sur la facilité d'un débarquement devant l'ennemi P Jusqu'à présent, nous avons

réussi par surprise dans ces opérations si délicates, et dans lesquelles l'incertitude du temps nous a donné chaque fois de vives inquiétudes, forcés que nous avons été d'interrompre la mise à terre du personnel et du matériel. Comme à Old Fort, comme à Kinburn, la fortune nous a souri. Prenons garde à ses retours.

PeuX-on investir la Crimée, c'est-à-dire, poster 30,000 hommes au haut de la flèche d'Arabat et 60.000 à Pérékop?

La marine répond qu'il n'y a pas d'eau pour aborder à Pérékop. La mer d'Azow, peu profonde, rend difficile le transport, par des petits navires, de So.ooo hommes à Jénicheik. Cette dernière opération, qui menace la communication principale des Busses et qui n'engage pas à s'éloigner de la côte, peut être d'une grande importance. Des renseigrnements sont auparavant nécessaires.

Peut-on prendre Nikolàîef et Kherson^

C'est se rejeter dans les éventualités du siège de Sébastopol que de le tenter. Ces places sont d'un investissement difficile par la nature de leur situation. De grands cours ^'eau y feront arriver jusqu'à proximité du moins tous les renforts de toute espèce. De fortes réunions de troupes s'y approvisionnent déjà. Il faut courir les chances d'un débarquement à Ortschakoff et à Stanislaw, se faire une base comme l'exige un siège, livrer une ou plutôt plusieurs batailles, la mer à dos. C'est trop chanceux. Mieux vaut neutraliser ces deux places et la marine qu'on y pouvait créer, par une augmentation de valeur de la place de Kinburn, qui ferme le cours du Dnieper et du Bug.

Peui'On porter 100,000 hommes en Bessarabie et se maintenir avec avantage derrière le Dniester?

Le rivage eq> ort, sans grande place de dépôt exis-

à cT^ lement. Ce sont de mauvaises con-

aot lûo.ooo hommes destinés à se

Notes relatives à la guerre d'Orient (25 novembre 18SS)

Peut-on faire la conquête de la Crimée?

La Russie a en Grimée une armée d'environ i4o.ooo hommes. Ils se tiennent sur la défensive dans des positions que la nature et Tart ont rendues redoutables. Ils ont échelonné leurs dépôts de vivres en arrière des points de concentration, qui, de longue main, ont été parfaitement bien choisis; leurs lignes d'approvisionnement et de retraite sont assurées.

Les Alliés reçoivent par la mer tout ce qui les fait vivre. Le pays ne leur fournit rien et ne peut rien leur fournir. Les Tatars de la vallée de Baîdar vont acheter du grain à Gonstantinople sous notre protection. Ceux de l'intérieur vont au marché de Simféropol pour s'approvisionner, avec la permission de l'autorité russe; sans cela ils seraient réduits à la famine.

Les Russes reçoivent tout par charrois, la mer leur étant interdite et la Grimée n'offrant aucun cours d'eau qui puisse aider à leurs transports.

Leurs recrues leur arrivent par de longues lignes d'étapes. Les pertes de la route sont considérables; mais ce qui arrive a déjà acquis beaucoup, comme habitudes de campagne.

Sur i.ooo hommes embarqués en France pour la Grimée, l'armée en reçoit 998. Plus tard, la vie du oamp et les travaux font justice des faibles. Cependant, il faut se bien convaincre que notre armée, dont les anciens soldats sont restés si longtemps dans les tranchées, qui est du reste en partie renouvelée par des jeunes gens, qui demeure enfermée dans un espace limité où elle ne fait pas de marches longues et fréquentes, n'est pas en haleine. Si l'on fait le moindre déplacement, les régiments laissent beaucoup de traînards. Les effectifs subiront une réduction considérable aux premiers jours d'une campagne active. Dans l'état où ils sont, les hommes ne peuvent porter plus de trois à quatre jours de vivres. Le gros calibre des armes portatives a l'inconvénient que, pour un même nombre de cartouches, on charge la giberne et le sac beaucoup plus qu'avec des calibres plus

petits. Les Anglais ont une arme de petit calibre dont on vante la portée et la justesse. Il y a là un point digne d'attention, qui ne s'arrête pas au fusil. Ainsi les obusiers-canons dont l'effet est admirable sont lourds pour six chevaux et le volume et le poids du projectile rendent les munitions difficiles à entretenir sur le champ de bataille.

Nos voitures du train, montées sur des ressorts, ne sont pas susceptibles de faire un bon service dans les mauvais chemins de la Grimée. Il y aurait là à la suite de quelques jours de marche, surtout avec de la pluie, un grand mécompte; et cependant il ne faut pas oublier que nous n'avons à compter que sur nos propres moyens de transport, si nous voulons porter nos efTqrts dans l'intérieur. Les conditions de la puissance de ces transports, de leur facilité d'action et de mouvement, de leur entretien, doivent être très sérieusement examinées avant d'entreprendre. C'est là la plus grande difficulté de toutes; car il faudra pourvoir à tout. Partout la destruction est préparée'. Les dépôts sont entourés à l'avance de matières inflammables. Il ne faut compter que sur soi. On ne trouvera même pas de population à Batchi-Seraï et à Simphéropol. Ces villes seront incendiées. I)éjà les archives, les administrations, les habitants riches, les Juifs et même les Tartares notables ont été acheminés vers la Russie méridionale. C'est ce qui doit faire beaucoup réfléchir avant de donner pour objectif à une armée de t4o.ooo hommes la conquête d'une terre qu'on ne saurait même occuper qu'avec des sacrifices qu'aucune compensation ne motiverait. N'y a-t-il pas même à redouter quelques revers devant un ennemi qui se reploie sur ses ressources et qui est préparé à combattre avec tous les avantages que peut offrir une bonne ligne de retraite.

Notes relatives à la guerre de Crimée (décembre 1855)

Effets d'hiver.

Le i*' décembre, on expédiait encore de l'artillerie de campagne en Crimée.

Docks de Sébastopol, — Leur destruction à hâter. A quoi bon la conduite d'eau qui les alimentait, puisque Sébastopol

ne peut ni ne doit être occupé P Toute cette conduite, qui a été très coûteuse et très difficile à construire, doit être détruite. C'est retarder d'autant le rétablissement de Sébas topol comme établissement maritime.

Forts de la partie Sud (Sébastopol) , — Nicolas, la Quarantaine, Alexandre; quais en granit, grandes terrasses, remparts de terre et de mer, tout doit être anéanti.

Forts du Nord, — Ne peut-on les endommager beaucoup arec les batteries établies sur la rive Sud? Il est à craindre qu'on obtienne des résultats incomplets; alors mieux vaudrait ne rien faire.

Quelques navires et barques ont été échoués par les Russes sur la rive Nord du port. Il y aurait avantage à les incendier.

Chaloupes canonnières dans le Danube et dans le Bug. Y veiller.

Occupation de la Crimée.

Le port de Sébastopol, ceux de Strelitzka, Kamîesch et Kasach, donnent à la Crimée toute son importance. Le port de Sébastopol est actuellement fermé par des obstacles et battu par les feux des batteries russes et françaises. Ceux de Strelitzka, Kamiesch et Kasach suffisent aux besoins de la marine militaire et de la marine marchande, dont les armées de Crimée exigent le concours. Balaclava dessert les camps anglais, les Sardes et une partie de nos troupes campées sur la Tchernaïa. Les fortifications de campagne qui couvrent ce dernier port exigent, pour leur défense, i5 à 20.000 hommes. Les fortifications de campagne qui doivent ajouter à la force naturelle du plateau de la Ghersonèse, du monastère de Saint-Georges au fond de la rade de Sébastopol, vis-à-vis dlnkermann, exigent pour leur défense io.ooo hommes. On pourrait renoncer à Balaclava et avoir encore tous les éléments maritimes comme mouillage et facilités de débarquement pour la grande place de dépôt que formerait la Chersonèse.

Ëupatoria est sans valeur comme rade. Conmie base d'operai ion, Teau y est rare sur place et pour se porter dans quelque direction que ce soit, cette même rareté est encore le

grand obstacle. En s'avançant dans les grandes plaines qui entourent cette place, on donne tous les avantages à l'ennemi, habitué à manœuvrer sur de grandes lignes, puissant en artillerie et en cavalerie, bien autrement que les alliés P Eupatoria doit être abandonné.

Kinbum ne saurait être gardé avec trop de soin. Il faut y faire de grands approvisionnements de gabions, de sacs à terre. Y multiplier le gros calibre. Il convient d'y envoyer un général de brigade bien connu.

La presqu'île de Kertch, ou pour mieux dire le détroit de Jénikalé, doit être toujours bien gardé.

Un débarquement à Théodosia y donnerait toutes les peines qu'entraîne la formation d'une base, la réunion d'une armée, de ses approvisionnements. Les Russes seraient bientôt en forces devant cette place. Pour en déboucher, on éprouverait de grandes difficultés, car les positions défensives se multiplient pour les Russes, quand on se dirige du sud-est au nord-ouest. Viendront alors les difficultés de faire suivre de ses vivres, de ses ambulances, de ses parcs de réserve une armée qui ne saurait être moindre de 80.000 hommes, de 300 bouches à feu, de 6.000 cavaliers. Il ne faut pas oublier que nous nous avancerons dans un pays sans ressources, que pour la viande nous n'aurons que des troupeaux réunis à grande peine par des achats lointains, et qui arrivent après une navigation plus ou moins longue, épuisés de fatigue et ne pouvant marcher. Alors il faudrait porter du lard ou de la viande salée ou de conserve. C'est une des difficultés dans un pays qui déjà n'a plus de ressources et que les Russes, en se retirant, dévasteront encore par l'incendie des villes et des villages. Quant à leurs magasins, il ne faut pas compter que nous en profiterons. Leur destruction par le feu est déjà préparée. Quant aux fourrages, on pourra trouver de l'herbe, mais non pas de l'orge, car, dès à présent, les Russes sont obligés de venir en aide aux Tatars pour leur assurer du grain, et ceux qui sont dans nos lignes vont en acheter à Gonstantinople.

Il ne faut pas faire le siège d'Arabat; mieux vaudrait alors courir les risques d'une campagne en Grimée. Le succès de

i^8o LE COMTE DE MARTIMPBEY

cette campagne ferait tomber cette petite place, qui n'a pts d'importance véritable, quand la mer d'Azow n'a plus à flot une seule barque russe.

Pour chasser les Russes de Grimée, où ils comptent i4o.ooo honmies, il faut laisser 60.000 hommes pour couvrir les bases de Balaclara et de la Ghersonèse. Il faut mettre en mouvement au moins i4o.ooo honmies par Théodosia, garder une menace de So.ooo honmies par Eupatoria. Ainsi seraient absorbées les armées alliées française, anglaise et sarde, et il n'y aurait rien de possible pour opérer en Asie, où les Russes ont grand besoin d'être appuyés pour reconquérir Kars et où il est si important de combattre les Russes dans leurs possessions au sud du Caucase. C'est là qu'est le véritable objectif de l'armée anglaise. Elle y peut suffire avec les Turcs.

Soixante mille hommes sur la Chersonèse et à Balaclava forceront les Russes à maintenir leur armée en Crimée, si, pour l'honneur de leurs armes et dans un intérêt politique, 1I9 tiennent à conserver cette presqu'île. Il est important de neutraliser ainsi l'une de leurs armées, et la meilleure, soit que l'on opère en Asie, soit que l'Autriche entre elle-même «n action et que des efforts soient dirigés vers la Baltique.

Au contraire, l'expulsion de la Grimée de l'armée qui s'y trouve ne ferait que donner à la Russie des moyens plui puissants sur d'autres points. Elle nous lègue une occupation difficile.

Admettons que cette armée subisse de grosses pertes, ce n'est pas là ce qui décidera de la paix. La Russie n'a plus rien à perdre en Crimée depuis qu'elle y a perdu Sébastopol.

Si on occupe la Ghersonèse comme place de dépôt et en tout cas, il faut y créer des jardins pour les ambulances et pour la troupe, si on peut. Il faut y semer de l'orge, enfin, y rendre la vie meilleure que ne l'a permis jusqu'à présent ce plateau dénudé.

Il est bien à regretter qu'on n'ait pas fait de Kamiesch au col de Balaclava un chemin de fer. C'eût été une économie immense. Si la guerre doit durer encore une campagne, c'est

une chose à faire. Il est facile de le prouver avec quelques chiffres. La question de chauffage à assurer sur le plateau par des apports de mer rendra cette mesure presque indispensable. Les transports ordinaires n'y suffisent pas. (Dans les steppes, le chauffage se fait avec de la fiente desséchée, qu'on emmagasine.)

Général de Martimprey.

PIÈCE No 3

Correspondance d'Italie, 1859 (Extraits).

Verceil, le 3i mai 1869.

... Je rentre d'une course à Palestro. Le canon se faisait entendre de ce côté. Aussitôt après déjeuner, l'Empereur est monté à cheval. Quand nous sommes arrivés, tout était fini, les Autrichiens en pleine retraite. Les zouaves ont ajouté un nouveau fait d'armes à ceux qui déjà les honorent; mais celui-ci semble dépasser ses prédécesseurs. Avec de pareils soldats, et tous les autres qui veulent les égaler, il n'est pas douteux que, Dieu aidant, de bonnes dispositions nous donneront la victoire.

Brescia, le 21 juin 1869.

Il était à supposer que les Autrichiens tiendraient ces fameuses positions de la Chiese, dont tous les mémoires militaires sont remplis. Au contraire, ils les abandonnent, et nous allons les occuper sans coup férir. Ils se sont reportés en arrière, sur Peschiera, Pozzolengo, Volta et Goïto, ayant derrière eux le Mincio. Ils sont réorganisés et doivent être nombreux, mais nous n'avons rien à leur envier. Ils chercheront peut-être à menacer notre flanc gauche, c'est leur jeu; nous jouerons le nôtre

... J'ai bien à me louer de la manière d'être de l'Empereur, de la manière dont il m'emploie. Je ne cherche pas à percer les intentions de ce caractère bon, mais impénétrable dans sa volonté inflexible. J'en suis toujours à ma devise:

(( Il vaut mieux mériter pour obtenir, qu'obtenir sans mériter, et avec une volonté constante et U>rie, quand on mérite, on finit toujours par obtenir. »

Tout continue à très bien aller avec le maréchal Vaillant. Je crois qu'il s'accommode bien de son aide-major général, qui, assurément, prend bien à son compte tout ce qu'il peut prendre; mais le maréchal conserve un certain ordre de relations auxquelles je ne suis pas préparé et où sa personnalité élevée, comme maréchal, donne un poids nécesflsire.

Valeggio, le 2 juillet 1869.

. . . Quelques mouvements s'opèrent ce matin pour occuper Villa franca, Séminara, Gampagna et Castelnuovo, tandis que les Sardes complètent l'investissement de Peschiera. Demain, le prince Napoléon, qui, de sa personne, a couché ici, aura rallié l'armée avec son corps, qui ne compte pas moins de trente mille hommes, dont 10.000 Toscans. Les Autrichiens sont près de Vérone» du moins leurs masses. Venise va avoir la visite de l'am^iral Bouët-W^îUaumez, avec im corps de débarquement.

Nos honmies vont bien, malgré la grande chaleur. Hs fonl campagne en logeant constamntient dans des maisons; c'est bien doux.

Desenzano, le i4 juillet 1869.

... Je compte arriver ce soir à Milan. On dit que l'Empereur ne fera qu'y coucher, que demain il ira coucher à Turin, pour, de là, gagner la France. Nous resterons, avec le major général, à Milan pendant quelques jours, pour achever de donner aux troupes leur direction sur les lignes d'étape. Il y a beaucoup de choses administratives aussi à régler. Je suis obligé de les provoquer du maréchal, qui, de fait, en est le juge. J'espère pourtant que nous ne feronâ pas la longue arrière-garde de Crimée.

... Je dois à l'Empereur d'avoir fait, hier soir, une charmante promenade sur le lac de Garde, jusqu'à Sermionc, où Catulle a habité; plus récemment, le Dante, exilé à Florence. La nuit était magnifique, la lune pleine illuminait cette scène silencieuse, car la conversation s'arrêtait sou-

vent, comme si chacun avait voulu penser. Il était lo heures et demie quand la barque nous a rendus à la plage infecte de Desenzano. Après Tair pur du lac, c'était plue sensible encore. A midi, lancement d'une des six canonnières en construction. L'Empereur les a données au Roi.

Milan, le 29 juillet 1869.

J'ai vu le maréchal Vaillant; les généraux Lebœuf et Frossard étaient là. Il leur a dit qu'il écrivait pour de mander à ce qu'ils fussent avec moi appelés à Paris pour la fête (i); que, quant à lui, il n'avait rien fait et n'avait pas à y paraître. Les deux généraux partis, il m'a pris à part et a commencé ainsi : « Voyez- vous, il faut être franc »; c'est sa formule familière quand il a à vous mettre au courant de quelque petit travail caché. « Vous désirez revoir votre femme et vos enfants; il vous sera agréable de rentrer en France plus tôt que plus tard assurément; moi, je n'ai pas d'enfant. Rien ne me presse de rentrer en France. J'ai écrit à l'Empereur pour lui dire que, s'il jugeait ma présence utile ici, il nti'y laissât sans crainte de me contrarier. Je ne vois pas ce qu'il ferait de moi; enfin, c'est mon idée. Y voyez- vous des inconvénients P Vous m'arrangeriez un étalmajor. Jarras est bien au fait, n'est-ce pasP » Je n'avais qu'à dire oui à tout et fort sincèrement. Je crois que le maréchal a écrit dans la journée et je suis même certain qu'il l'a fait pour Leboeuf, Frossard et moi. Pour lui, c'était chose faite et la réponse ne peut tarder. Il est revenu sur le comité. — « Vous avez demandé, m'a-t-11 dit, quelque chose de bien modeste, de bien au-dessous des services que vous avez rendus et de la position que vous avez occupée. Je comprends que ce soit sage de votre part et d'accord avec ce qu'exigeait le soin d'éducation de votre famille. Il me semble qu'on fera plus. Il est bon que vous soyez là-bas. Il n'y a plus de raison pour que vous restiez séparé de vos affections. » — Voilà beaucoup de bonté; j'en suis souvent embarrassé.

(i) La fête du i5 août 1859.

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