‹ Le général de La Horie, 1766-1812Chapitre 5 sur 10 · CAMPAGNES · texte numérisé non relu

CAMPAGNES

En temps de guerre.

celles des années du

9 mars 1793 au 22 no-

vembre 1801

(1) Archive» de la gwtrre.

A cette mesure inique, de La Horie répondit par la lettre suivante :

« Le général de brigade Panneau La Horie, au fninistre de la guerre (1).

» Citoyen ministre.

» J*ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m 'écrire avant-hier pour me prévenir que je suis admis à la solde de retraite de mon grade, réglée au minimum de 2.500 francs. Dans d'autres temps je me serais abstenu de toutes observations sur cette retraite, et je n'en fais pas même aujourd'hui sur sa fixation qu'il ne m'appartient pas de juger. Mais dans la circonstance où se trouve l'Etat, appelé à un repos non sol-

(4f LetUelBédite rendue «u frère du général en-1814, et conservée depuis dans la famille.

licite, au milieu d*uae carrière où j'ai constamment montré» sinon de grands talents, au moins tout le zèle et le dévouement d*un citoyen, je suis forcé de voir dans cet acte du Gouvernement à mon égard, moins une récompense des services rendus, qu'un fruit de ces constantes préventions qui, nées en d'autres temps de vieilles calomnies, sont d'autant plus étranges dans leur durée que ma vie entière et mon caractère auraient dû suffire à les dissiper.

)) Quoi qu'il en soit, j'emporte au moins dans ma retraite, la conscience de n'avoir mérité de perdre, ni l'estime du Gouvernement, ni celle de Topinion publique. Et ce témoignage seul peut bien suffire à celui pour lequel l'estime de soi-même fut toujours le premier besoin, et qui, à travers toutes les successions de pouvoir, s'est cons' tamment montré au-dessus de la fortune et

des injustices, comme il est au-dessus de la faveur et des disgrâces*

» J'aurais adressé directement ces observations au Premier Consul, si je n*avais cru pouvoir compter, citoyen ministre, que vous aurez la bonté de les lui soumettre.

» J*ai rhonneur de vous saluer.

» Signé : V. Panneau Lahorie.

» Parts, le 17 fructidor an XL »

Cette lettre est la première de celles, inédites, que nous allons faire passer sous les yeux du lecteur.

Les sentiments qui ont inspiré son auteur sont nobles ; Tanimosité qu'il était en droit de ressentir n'est pas excessive ; les termes employés sont dignes ; ce soldat avait du stylé. Le citoyen ministre dut faire la grimace en lisant cette lettre ; son maître, s'il

en eut connaissance, ne l'apprécia sans doute pas davantage .

En tout cas, pour en finir avec tout ce qui est relatif à cette solde de retraite, voici une seconde et dernière lettre, traitant du même sujet, et un peu postérieure.

« Paris, le Î9 frimaire an XII (1) .

» Au Ministre de la guerre.

» Citoyen ministre,

» Je vous dois des remerciements de Tavis que je viens de recevoir de Tordre donné pour le paiement de la solde, résultante de l'arrêté qui a ordonné ma retraite.

» Je ne puis qu'être très reconnaissant de cette attention ; mais, citoyen ministre, je ne me crois pas permis d'en recueillir le

(1) Même provenance.

fruit, parce que, d'après mes services, je dois regarder ma retraite comme réprouvée par la loi. Si, dans le temps, je n'ai pas ajouté cette observation à celles que j'eus l'honneur de vous adresser pour être soumises au Premier Consul, ce ne fut aucunement par suite d'arrière-pensée sur l'acte de pouvoir qui m'a rayé de l'armée, mais parce que, exempt de passions, je désirais d'éviter un repos direct qui pouvait alors présenter l'apparence de l'humeur, et que j'aurais cru manquer d'égard au Gouvernement, en me prononçant juge dans ma propre cause, entre son arrêté et la loi .

» Je pensais d'ailleurs pouvoir me taire sur cette disposition de l'arrêté qui m'attribuait une solde de retraite, parce que je m'imaginais qu'elle resterait sans effet, comme subordonnée dans son exécution à des formalités générales que mes services ne

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me permettraient ni de remplir, ni de suppléer.

» Il me peine, citoyen ministre, que le soin même du Gouvernement à m'affranchir de ces formalités, m'impose aujourd'hui le refus positif d'en profiter. Je ne mets à cela, je vous l'assure, ni humeur, ni esprit de retour; mais quelque interprétation qu'on puisse donner à ce refus, mon caractère ne saurait comporter d'accepter une libéralité qui, par les circonstances dont elle a été accompagnée^ est, à mes yeux, trop équivoque dans ses motifs pour que je puisse m'en honorer.

» J'ai l'honneur de vous saluer.

» V. Panneau Lahorie . »

Ce refus était formel. Quelles étaient ces mesures prises par le Gouvernement et qui semblaient à de La Horie « trop équivoques

dans leurs motifs pour qu'il put s'en honorer ? » Il nous a été impossible de le sa voir(l).

Et c'est d'autant plus regrettable que les amis — quand même — du Premier Consul, n'ont négligé aucune, insinuation pour laisser entendre que La Horie, à cette époque, menait les plus sombres intrigues. On l'a accusé d'avoir, à Paris, et à Vernon — son séjour de prédilection — passé son temps à préparer un complot contre Bonaparte.

L'amour du gain n'aurait pas été étranger à cette attitude. Comment expliquer alors son refus des 2.500 francs de sa solde de retraite?

Mais avant de revenir sur ces prétendus

(1) Peut-être de La Horie faisait-il allusion à ce fait — qu'au moment même où il était mis à la retraite, la guerre avec l'Angleterre était sur le point d'être déclarée, et que les nominations de ses camarades Walter et Bonnet, proposés en même temps que lui, venaient d'être ratifiées.

crimes d'Etat, retournons un peu en arrière, et racontons comment le général devint le parrain de celui qui devait être un jour le grand poète Victor Hugo.

Le major Hugo dont nous avons parlé tout à rheure, avait eu plus de chance que son compagnon d'armes. Proposé par Moreau à la fin de la campagne, pour le grade de chef de bataillon, sa nomination n'avait pas attiré la colère du Premier Consul. Il se trouvait alors à Besançon et était chef du 4°i® bataillon de la 20"^® demi-brigade. Nous trouvons dans le volume auquel nous avons déjà fait un emprunt (1), les détails de cet événement intime qni resserra encore les liens unissant de la Horie à la famille Hugo.

M™® Hugo allait avoir un troisième enfant:

cette fois, le père ayant déjà deux garçons,

(I) Victor Bugo raconté par un témoin de sa vie,

désirait une fille. Garçon ou fille, on lui chercha un parrain. La marraine était toute trouvée ; il y avait justement à Besançon, un aide de camp de Moreau qui avait une jeune femme. M™® Delelée ne demanderait pas mieux que de tenir l'enfant d'un compagnon d*armes de son mari ; restait le parrain. On pensa au général de La Horie. Il était ainsi que nous l'avons vu tantôt à Paris, tantôt à Saint-Just. On lui écrivit les deux lettres suivantes qui ont été trouvées au ministère de la guerre, avec certaines pièces de son procès .

(( Citoyen général,

» Vous avez toujours témoigné tant de bonté à Hugo, fait tant de caresses à mes petits enfants, que j'ai regretté que vous n'ayez pas pu nommer le dernier. A la veille d'être mère d'un troisième enfant, il me se-

rait très agréable que vous fussiez le parrain de celui qui va venir. Il ne faut, pour cela, qu'un léger effort de votre amitié pour nous. » Malgré tout le plaisir que nous aurions à vous voir ici, nous n'osons vous engager à entreprendre un voyage aussi long, dans une saison aussi dure que le mois de ventôse, vers le milieu duquel je compte faire mes couches. Je vais prier M°^® Delelée de nous rendre le même service que celui que nous vous demandons. Nous ne doutons pas qu'elle ne soit très flattée d'être votre com mère. Dans le cas où nous serions privés de vous posséder, le citoyen Delelée, notre ami commun, aurait assurément la complaisance de vous représenter et de donner à l'enfant un prénom que vous n'avez pas démenti, et que vous avez si bien illustré : Victor ou Victorine sera le nom de l'enfant que nous attendons.

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)) Votre coDsentemeDtsera un témoignage de votre amitié pour, nous .

» Veuillez agréer, citoyen général, l'assurance de notre sincère attachement.

» Femme Hugo. »

Six semaines environ après la lettre de la femme, de La Horie en recevait une du mari.

(( Besançon, 14 ventôse an X.

n Nous avon.s reçu ma femme et moi, mon cher général, la lettre que vous nous avez particulièrement adressée pour nous prévenir que vous acceptiez la fonction que nous réclamions de vous. Nous avons été très sensibles aux expressions dont vous vous servez, et vous sommes très reconnaissants de

;Dage d'amitié.

. le 6 que le chef de brigade Delelée

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a reçu votre lettre ; c'est le 7 que nous sont parvenues celles que vous nous avez adressées. Le même jour, mon épouse est accouchée d'un fils. Elle a été délivrée plus heureusement qu'elle ne s'y était attendue, ayant été singulièrement gênée pendant sa grossesse. Je vous aurais écrit plus tôt, mon cher général, si je n'avais voulu vous dire comment se portaient Taccouchée et Tenfant. Nous sommes au huitième jour :

Tun et Vautre se portent aussi bien qu'il est possible de le désirer,

(( Nous avons nommé l'enfant Victor- Marie; ce dernier nom étant celui de M°"® Delelée. Vos intentions et les nôtres sont donc remplies. Ma femme vous remerciera pour tout ce que vous lui dites d'obligeant.

Elle est sûre, ainsi que moi, de l'intérêt que vous portez à mes enfants par celui que vous

témoignez en toute circonstance pour moi.

Ce que vous venez de faire est un nouveau titre à ma reconnaissance, et doit cimenter plus encore les liens d'amitié qui nous unis sent. Je ne négligerai rien pour continuer à m'en rendre digne, et j'espère conserver sans altération tous les sentiments que vous m'avez voués.

» Je vous embrasse, ainsi que ma famille, du meilleur cœur possible.

» Hugo. »

On attendait une petite Victorine. Ce fut Victor qui vint au monde; on sait pour quelle glorieuse destinée.

De La Horie avait su se créer des occupations dans sa retraite. Partageant son temps entre Paris et sa propriété de Saint-Just, près Vernon, il s'était plongé dans Tétude des maîtres anciens. Et, trouvant dans leur commerce une consolation aux injustices dont il était victime, il ne sortait guère de la solitude dans laquelle il se plaisait que pour rendre de courtes visites à Moreau ou à d'anciens compagnons d'armes.

On lui a reproché ces fréquentations ; on Ta blâmé d'avoir compté toutes ses amitiés parmi ceux qui voyaient avec chagrin grandir chaque jour la puissance dictatoriale de Bonaparte. Si l'on veut bien se donner la

peine de réfléchir, on conviendra qu'il ne pouvait en être autrement. Les souvenirs de sa brillante carrière, ses amitiés, les déboires éprouvés, tout attirait de La Horie vers Moreau, et Técartait de Bonaparte.

Néanmoins, si Tamitié de l'ancien chef d'Etat-Major de l'armée du Rhin pour son ex-général est bien établie, on n'a jamais pu prouver sa participation active à la conspiration de Moreau. Au contraire, il a toujours protesté de son innocence avec une énergie et un accent de sincérité absolus :

et d'ailleurs, au moment où se produisirent les événements auxquels il fut accusé d'avoir pris part, il était à Saint-Just, près de Vernon, c'est-à-dire assez loin de Paris.

Il n'en fut pas moins compromis et impliqué dans les poursuites dirigées contre Moreau. On prétendit qu'il avait facilité ou préparé le rapprochement entre l'ancien

commandant de Tamiée du Rhin et Pichegru — et bien que le fait fut faux, — ainsi que nous en trouverons la preuve dans une des lettres de La Horie contenues dans cette étude, il n'en fut pas moins condamné à mort par défaut puis au bannissement.

11 échappa aux conséquences de cette condamnation en quittant la France, mais sur le rapport du ministre de la guerre, maréchal Berthier, en date du 9 germinal an XIII, sa solde de retraite fut supprimée et tous ses biens furent mis sous séquestre.

Ce soldat avait consacré sa vie entière au service de sa patrie et ne pouvait vivre loin d'elle.

Malgré les dangers qu'il courrait s'il était reconnu, de La Horie revint à Paris. Il y vécut six ans, proscrit, traqué par la police impériale, caché par ses amis, et obligé à chaque instant de changer de refuge pour échapper à ses ennemis.

Et si Ton veut bien se rappeler combien était sévère le régime impérial, combien sa police intérieure était minutieuse, et même tracassière, on ne sait vraiment ce que l'on doit le plus admirer, — du proscrit ayant su par ses mérites inspirer d'aussi solides dévouements — ou de ses amis risquant chaque jour leur position et leur liberté pour rester fidèles à une victime innocente.

Cependant, au bout de six ans, cette existence extraordinaire prit fin. Il se trouva un homme, ancien compagnon d'armes du proscrit, pour le vendre, afin de conserver la faveur du maître tout puissant.

Cette homme dont le crime est sans excuse, .

c'est Savary, duc de Rovigo.

Il faut lire dans l'ouvrage sur Victor Hugo que nous avons cité déjà, les pages consacrées à l'arrestation de La Horie. Elles sont profondément émouvantes dans leur

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simplicité vécue, mais elles ne disent pas toute la vérité, ou, du moins, leur auteur a omis certaias faits d'une importance documentaire capitale. Nous les compléterons, et nous remplirons les lacunes de ce récit avec les documents inédits que nous avons eu la bonne fortune de nous procurer,

La famille Hugo était alors installée rue des Feuillantines. La maison était grande, les amis des enfants nombreux. Dans le courant de 1809, la bande s'augmenta d'un ami, mais celui là n'était pas un enfant.

Un jour, Eugène et Victor furent appelés au salon et présentés par leur mère à un homme de taille moyenne, marqué de la petite vérole, à cheveux et favoris noirs, à la physionomie bienveillante et douce. Un parent leur dit-elle.

Ce parent dîna avec eux ce jour là; le lendemain ils le revirent encore, et l'autre

lendemain, et tous les jours qui suivirent.

La connaissance fut bientôt faite: en moins de vingt-quatre heures, eux et lui furent de vieux amis. Quoique ce fut un homme, c'était « un bon enfant ». Il comprenait les jeux, et il en avait à lui qui eussent été difficiles aux autres: il levait de terre à bras tendus Victor pour qui il avait uneaffec tion particulière, il le jetait en Tair, très haut, et il le recevait dans ses bras, à la grande terreur de la mère, mais à la grande joie de Tenfant.

Dès que les deux frères revenaient de l'école, il accourait. Il fermait le Tacite ou le Polybe qu'il lisait jusque-là en se promenant dans les allées, et il leur appartenait. C'était rheure de leur dîner. L'été, leur salle à manger était le perron de leur jardin ; la table était la plate-forme, et les marches, les chaises. Leur grand ami découpait et servait

et quelque hâte que Ton eut d'aller jouer, on restait quelquefois bien longtemps après le dîner fini, parce qu'il racontait de belles histoires. Le soir, mais cela ne les amusait pas autant que les histoires, il se faisait montrer les devoirs, les examinait, les approuvait ou les redressait. L'année suivante, quand on mit les enfants au latin, il expliquait Tacite à Victor qui n'avait que huit ans.

Il ne logeait pas dans la maison, mais dans le jardin où il s'était arrangé d'un reste

de chapelle. Il y avait au fond du jardin, derrière les massifs, une 'construction à demi abandonnée, séparée à l'intérieur en deux pièces dont Tune avait encore un fragment d'autel, et dont l'autre avait été une sacristie. Cette masure était maintenant le domicile des bêches, des arrosoirs et des râteaux. La sacristie, moins ouverte et moins

endommagée que l'autre compartiment avait été débarrassée des instruments de jardinage; on avait balayé, frotté et lavé, on avait apporté un lit, une table, une toilette et deux chaises; et le parent s'était trouvé à merveille, t

Une chose qui étonna bientôt les enfants c'est que, lorsqu'il leur arrivait d'aller se promener dehors, ou d'aller jouer au Conseil de guerre avec leur ami Victor Foucher, leur grand ami avait toujours quelque occupation impossible à remettre. Il ne sortait jamais du jardin, et ne venait même pas dans la cour. De plus^ lui si sociable et si cominunicatif avec eux, il n'était pas le même avec les autres ; il ne voulait voir per-

sonne. M°^® Hugo vivait fort retirée et ne recevait guère que la famille Foucher; s'il lui survenait par hasard une autre visite, au premier coup de sonnette le parent s'esqui

vait et allait s'enfermer dans sa sacristie. Les enfants ne savaient comoient concilier cette sauvagerie farouche avec sa camaraderie habituelle, et sa facilité à tous les amusements.

Lorsqu'ils lui demandaient pourquoi il fuyait toutes les visites, il répondait qu'il détestait le monde et qu'il n'aimait que les livres, tes jardins et les enfants^

Ce parent était le général de La Horie.

Voici comment il était venu se cacher aux Feuillantines. M^^ Hugo connaissait, le général Bellavesnes. Un jour qu'elle dtnait chez lui avec le général Frîrion, les deux amis se mirent à parler de La Horie, leur ami commun, dont la situation les inquiétait.

On sait par ce qui précède, comment de La Horie avait dû quitter la France, comment il y était reiitré : depuis, et il y avait

plusieurs années que cela durait, il se cachait, tantôt chez un ami, tantôt chez un autre ; mais la police le traquait, et les retrai-^ tes ne tardaient pas à être éventées. Une fois il avait dû, malade et en pleine fièvre, se faire emporter sur un brancard, A force de changer de retraites, il avait épuisé tous ses amis, et dans ce moment il ne savait à qui s^adresser. Le général Fririon et le général BellaVesnes avaient des maisons trop en vue ; ils se demandèrent où leur ami serait en sûreté.

— Chez moi, dit M°^® Hugo.

Elle avait deux raisons pour lui être hospitalière: c'était un proscrit, et c'était un ami. Nous savons qu'il avait été excellent pour son mari à l'armée du Rhin, et qu'il était le parrain d'un de ses enfants. Elle pensa à sa maison, perdue dans une impasse, et à la chapelle enfoncée dans le feuillage et

elle les offrit. Les deux généraux dirent que . c'était là, en effet, la meilleure cachette possible. Le lendemain matin, M°^® Hugo dit au propriétaire et aux domestiqués qu'elle attendait un parent de province, un original, une espèce d'ours, qui venait à Paris pour ne connaître personne ; et le soir, la sacristie était habitée.

Pendant dix-huit mois, de La Horie vécut aux Feuillantines, ignoré, invisible et tran- -quille : il attendait là le moment où le temps qui efface tout, lui rendrait la liberté. Ce moment ne pouvait plus tarder beaucoup :

l'Empereur, au comble de la victoire et de la puissance, à la veille d'épouser une archiduchesse, tievait avoir autre chose à faire que de venger une vieille querelle du Premier Consul .

En effet, un matin, le général Bellavesnes accourut tout triomphant. Il avait dîné la

veille au ministère de la police ; après le dîner, *** l'avait pris à part, et lui avait dit:

« — Vous savez où est La Horie ? Voici longtemps qu'il se cache ; je comprenais cela dans les premiers mois ; il faisait bien alors de se soustraire à la justice ; le Gouvernement n'était pas alors solide et ne pouvait pas se laisser toucher. Mais maintenant l'Empire est fort: il est maître en France et en Europe ; il est épousé par les vieilles mo-^ narchîes : de quoi voulez-vous que nous ayons peur? Sa Majesté est heureuse et n'en veut plus à personne. Dites donc à La Horie qu'il n'a plus rien à craindre, et qu'il peut sortir librement. »

Le général avait répondu qu'il ne savait nullement où était caché de La Horie : ni même s'il était caché; qu'il le croyait en Angleterre.

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« — Il n'est pas en Aogleterre, avait repris son interlocuteur: il est à Paris, je le sais, et TOUS le savez aussi. Je ne vous demande pas où. Est-ce que je ne le saurais pas dans une heure, si je le voulais ? Si je tous en parle, c'est uniquement par amitié pour lui, qui doit souffrir de toute cette gène inutile. Répétez lui ce que je vous ai dit, et qu'il en fasse ce qu'il voudra. »

Le général Bellavesnes rapporta celte conversation à M""* Hugo, dont le premier mot fut que c'était un piège, et qu'il n'en fallait même pas parler à La Horie, que l'ennui de sa longue captivité rendait trop crédule. Mais le général dit que La Horie n'était pas un enfant pour n'être même pas consulté sur ses propres affaires, et insista pour le voir. Lorsque La Horie eut entendu Bellavesnes, il eut bien envie d'avoir confiance. Mais M*"" Hugo lui conseilla si éner-

giquement de ne pas se livrer, qu'il ajourna jusqu'à ce que son ami fut retourné au ministère de la police, et lui rapportât de nouvelles assurances.

Bellavesnes y retourna la semaine suivante. Seul avec ***, il cherchait le moyen de remettre la causerie sur le prisonnier, quand son interlocuteur la mit de lui-même :

(( — Savez-vous qui j'ai attendu toute la semaine? La Horie. J'avais cru qu*il sortirait de suite, et que sa première visite serait pour moi. Je l'ai attendu tous les jours depuis notre conversation. Eh bien, il ne sort donc pas? Est ce que vous lui avez conseillé de ne pas sortir ? Etes-vous enfants d'avoir peur! Vous vous figurez donc que TEmpe reur s'occupe de La Horie? Qu'est-ce que vous voulez que La Horie lui fasse ? moi je m'intéresse à La Horie parce que nous avons été camarades : nous avons fait la

guerre ensemble. Vous savez, Bellavesnes, on n'oublie pas ces choses là. Je me mets à «a place : je sens combien la vie qu'il mène doit lui peser: ça n'est pas agréable, et ça n'est pas digne. Ce n'est pas non plus le fait d'un soldat, de jouer à cache-cache et de vivre dans un trou, comme un renard. Il a besoin d'air, ce troupier! Allons, dites-lui donc qu'il n'a plus rien à craindre et que je Tattends. »

Quand le général Bellavesnes eut transmis à La Horiela nouvelle invitation de ***, La Horie ne dit rien. Bellavesnes lui demandant ce qu'il comptait faire, il répondit qu'il verrait. M*^® Hugo se récria et le conjura de n'être pas assez simple pour croire à la parole d'un homme de police: il ne répondit pas, et parut songeur.

Le lendemain matin, à l'heure du déjeuner, le domestique chargé de prévenir de

La Horie, alla comme d^habîlude frapper à la porte de la sacristie. Personne ne répon dant, le domestique crut qu'il était dans le jardin: mais il y chercha inutilement, et revint dire à M°*® Hugo qu'il ne savait pas où le trouver. M™® Hugo, saisie d'un soupçon brusque, alla elle-même frappera la porte ; pas de réponse. Elle écoute : pas de bruit ni de mouvement. Elle entre : la chambre était vide.

Elle revint à la maison. En entrant, elle entendit un cabriolet qui s'arrêtait à la grille de la cour. Elle regarda à la fenêtre et vit de La Horie qui sautait de voiture.

Il accourut à elle, tout rayonnant, et lui prit les mains avec effusion :

« — Faites-moi compliment, lui dit il, je suis libre ! Je peux aller, venir, vivre : me voilà redevenu un homme. Je suis ressus cité ! ))

. 11 lui avoua qu'il n'avait pas pu y tenir : que si douce que l'hospitalité lui eut fait sa prison, ce n'était pas moins une prison, et qu'il était allé chez ***. Les huissiers lui avaient demandé son nom : bien entendu il ne l'avait pas donné. Alors ils avaient fait des diflîcultés pour l'introduire, mais il avait insisté, disant qu'il avait quelque chose d'important à communiquer ; ***, en l'apercevant, lui avait sauté au cou : l'avait fait asseoir ; lui avait rappelé leurs anciennes campagnes ; l'avait grondé d'être resté si longtemps en cage ; lui avait répété qu'il n'y avait plus le moindre danger pour lui ; que le passé était oublié ; qu'il pouvait se montrer partout ; et lorsqu'il s'était levé après trois grands quarts d'heure, lui avait donné une vigoureuse poignée de mains en lui disant à bientôt*

On se mit à table, et La Horie déjeûna de

grand appétit. Comme il achevait, la cuisinière entra effarée ; elle venait de voir des hommes à mine suspecte traverser la cour en se dirigeant vers la maison. Au même instant, on sonna.

Le général se leva de table et alla ouvrir la porte lui-même.

— Le général La Horie? dit un des hommes.

— C'est moi.

— Je vous arrête.

On lui laissa à peine le temps de dire adieu à M°^® Hugo ; il fut entraîné et jeté en prison.

Il ne devait en sortir que deux fois. La première pendant les quelques heures où la France put croire l'Empire de Napoléon effondré ; la seconde pour être conduit à Grenelle et être fusillé.

Ainsi racontée, l'arrestation de La Horie apparaît déjà comme une assez jolie perfidie : mais ce récit pour si passionnant qu'il soit, n'est pas complet. Il nous reste à mettre sous les yeux du lecteur, les lettres inédites de La Horie ; elles précisent les faits, comblent les lacunes, et mettent en juste valeur le rôle de chacun des acteurs de ce drame. On saura par elles, avec quel raffinement la trahison avait été ourdie.

Pendant qu'il recevait chez M°^® Hugo la généreuse hospitalité, grâce à laquelle il avait pu dépister lés limiers de la police impériale, de La Horie n'avait pas consacré tout son temps à relire son Tacite ou son

Polybe, et à faire jouer Eugène et Victor. Il s'était tenu au courant des événements. Il avait appris entre autres choses un beau jour, que son ancien camarade Savary venait d'être mis à la tête de la police de l'Empire, et il avait fondé sur cette nomination d'un homme avec lequel il avait toujours entretenu des relations cordiales, les meilleures espérances.

Bien avant que le général Bellavesncs eut eu avec le ministre de la police les entretiens rapportés plus haut, de La Horie avait écrit à Savary. Il lui avait envoyé un mémoire justificatif et lui avait fait parvenir une supplique lui demandant de la mettre sous les yeux de Napoléon.

Ces documents sont restés ignorés jusqu'à ce jour ; ils avaient été rendus au frère du général en 1814; nous allons les mettre suc cessivement sous les yeux du lecteur.

Le premier porte la date de juin iSiO, et est ainsi conçu :

« Après plus de six ans de proscription^ et tant de démarches vaines pour faire parvenir la vérité sur mon compte, tu imagines, mon cher Savary, avec quel plaisir j'apprends ta nomination au Ministère de Police générale.

Non que je me flatte cependant que tu aies pu échapper aux préventions que la calomnie, aidée des circonstances, est parvenue à accréditer contre moi. Je sens trop que les moyens, comme les motifs, ont pu te manquer pour démêler la vérité. Mais, aujourd'hui que tu as tout sous la main pour la connaître, et que tu te trouves appelé à vérifier les faits sur lesquels repose ma réclamation, je suis bien sûr, d'après les rapports sur lesquels je t'ai connu autrefois.

que te dépouillant de toute opinion antérieure, tu ne me refuseras pas au moins de t'assurer des prétendus titres d'accusation contre moi, et de faire faire au besoin, sur ma conduite, des recherches assez positives pour mettre à même de me juger enfin sur mes actions.

)) Je ne puis avoir que cela à désirer, car jamais aucune action de ma vie ne m'a mis dans le cas d'avoir à solliciter ni grâce ni pitié : mais aussi, je te demande cet examen avec instance, parce qu'alors Sa Majesté pourra connaître la vérité, ce qui sera sûrement pour moi le moment de la justice et le terme de mes longs tourments.

» Si cette lettre, par son étendue et son objet te surprenait dans quelque moment d*impatience, songe, mon cher Savary, que je ne puis m'expliquer sur ma vie sans quelque détail ; que d'un autre côté, tout

homme, quoique mnocent, peut deveipir l'objet de graves préventions qu'il appartient au magistrat d'éclaircir, et que ce que j'espère de toi comme d'un ancien camarade est de toute équité»

)y Rappelle-toi aussi que, tant que je fus quelque chose sur la terre; jamais personne ne me demanda en vain une chose juste qui dépendait de moi.

» Chargé par le Grand Juge d'une inculpation exécrable, dans une affaire où je n'étais pour rien, j'ai cherché en vain à m'assurer des motifs qui avaient pu y donner lieu. Les ouï-dires qiii me sont revenus làdessus, étaient tous si absurdes et si inconciliables avec mon genre de vie et mes liaisons, que, dans le temps même de cette affaire, ils paraissent avoir été appréciés tels, puisqu'il n'en a pas été question. Ainsi je n'y reviendrai point. Mais il paraît que dans

le premier moment de la découverte du complot de Georges, le magistrat aura supposé que j'étais pour quelque chose dans l'entrevue de Pichegru avec le général Moreau, laquelle par l'enchaînement des circonstances, devint un sujet dlnculpation contre ce dernier,

)) Eh bien, je te jure sur mon honneur et sur ma tète que j*ai été aussi étranger que toi à cette démarche.

» Non seulement je n'ai conseillé au général Moreau, ni dans ce temps ni dans d'autres, aucune relation directe ou indirecte avec Pichegru, mais même personne n'eut mis plus d'obstacle que moi à ce rapprochement, si, depuis son retour de l'armée, j Savais eu sur son esprit l'influence qui m'a été attribuée. Il ne pouvait même pas lui venir à l'idée de me demander un avis qu'il connaissait parfaitement à l'avance, puisque

je n'avais jamais varié dans Topinion que, dans sa situation qui le mettait en présence du public, toute relation avec un individu suspect, devait lui être interdite plus qu'à tout autre, surtout avec Pichegru, à cause de sa conduite plus qu'équivoque depuis Tan III, et du parti qu'il semblait avoir pris de rester en quelque sorte à la solde de l'Angleterre, au lieu de solliciter sa rentrée en France, comme l'avaient fait avec succès les autres proscrits du 18 fructidor.

» Ce sont des faits que ne pourraient refuser d attester tous ceux qui, dans des temps quelconques, ont pu m'entendre parler làdessus, et je te prie de demander, entre autres, le témoignage du général Leguay que tu connais. J'admets d'ailleurs comme preuve contre moi le moindre indice contraire à cette assertion qui pourrait exister dans les interrogatoires, dépositions et pa-

piers de qui que ce soit, des témoins ou accusés de l'affaire du 25 pluviôse, et j'y Comprends ce qu'on aura pu recueillir des conversations particulières du général Moreau, soit avant, soit depuis ce temps.

» D'un autre côté, si l'instruction de l'affaire du 25 pluviôse a été faite avec quelque suite, comme on n'en saurait douter, il est impossible que son résultat n'ait pas établi jusqu'à l'évidence que j'ai été étranger, non seulement à l'entrevue reprochée au général Moreau, mais encore à toute relation directe ou indirecte avec Pichegru, et tout autre des accusés, et à une part quelconque dans leurs projets. Et si l'on a à m'opposer, je ne dis pas une preuve, mais un simple indice contraire, je suis tout prêt, et je ne demande qu'à être mis devant les juges en présence des témoins, ou dénonciateurs, quels qu'ils soient.

LE GÉNÉBAL DE LA HORIE 77

Comme je Tai toujours offert àtoii prédécesseur.

)) Du reste, si j'insiste sur tous ces détails, ce n'est pas que je regarde comme criminelle la démarche du général Moreau. Car je ne croirai jamais qu'avec le caractère et les principes que je lui ai connus, il ait pu se prêter aux desseins qu'on lui avait supposés d'abord ; et je suis toujours persuadé qu'il faut chercher la cause tout entière de sa .condescendance à une entrevue avec Pichegru dans le désir de s'excuser près de lui de sa conduite avec lui au 18 fructidor, qu'il se reprochait, peut-être sans trop s'en rendre raison, mais enfin par cet esprit d'indulgence et de loyauté entre militaires, et surtout entre camarades autrefois liés de service et d'amitié.

» Pour moi, j'étais on ne peut plus loin de relations avec Pichegru que je n'ai pas

revu depuis Tan III, et avec lequel je n'ai jamais eu, depuis, aucun rapport.

)) De son côté, il avait pour moi depuis ce temps, un extrême éloignement, à cause de la franchise avec laquelle je m'étais alors exprimé sur cette étrange campagne de l'an III. Tu peux te rappeler, à cet effet, mes réflexions sur les allées et venues de i armée, sur notre retraite à Landau, et nos ridicules velléités de mouvement. Tout cela Teut sans doute peu touché dans un temps ordinaire, mais devait effectivement le contrarier beaucoup dans la situation politique où Ton a dit, depuis, qu'il se trouvait. Aussi ne me le pardonnait-il pas. Il avait d'ailleurs été à même de s'assurer du peu de rapport de ses idées avec les miennes, pour ne rien dire de plus; aussi, notre esprit d'éloignement l'un pour l'autre était, je crois, bien égal des deux côtés.

» D'après toutes ces circonstances, tu conviendras que je devais me croire bien à Tabri du soupçon d'avoir entraîné le général Moreau dans une entrevue et des relations quelconques avec lui.

» Que Ton considère que ma situation alors était telle qu'elle ne me laissait d'autres souhaits à former que de n'en pas changer.

Pouvais-je en effet en imaginer une plus heureuse? Pressé toute ma vie du besoin de l'indépendance et de la retraite, je me trouvais, après de longues hésitations, libre de tous liens et rendu à moi-même, revenu de Tarmée, avec l'estime de mon pays, cher à ma famille et à tous ceux dont j'avais été réellement connu, avec de l'aisance et assez le goût de l'étude pour ne pas connaître l'ennui. Peuton concevoir une existence plus douce que ne l'était la mienne, partagée entre le loisir et l'amitié.

» Dans mon éloignement même de la Cour, d'ailleurs volontaire, je n'en avais pas moins éprouvé la bienveillance de l'Empereur, toutes les fois que j'y avais eu recours, et je ne lui avais jamais rien demandé pour moi ou pour mes proches sans l'avoir obtenu.

» Qu'avais-je donc à désirer sur la terre ?

Que tous ceux qui m'ont prêté ces idées d'ambition ne savent guère combien je me sentais heureux, à la paix, d'être libre de cette responsabilité de délicatesse qu'inspire la confiance, et qui, sur une âme élevée, pèse bien autrement que celle des lois. Ils auraient cru alors au bonheur que j'éprouvais d'être rendu à moi-même, et de n'avoir plus à répondre que de mes actions.

» Il faut convenir, mon cher Savary, que je suis un exemple assez malheureux de l'erreur des hommes dans leurs jugements.

)) On m'a supposé la souplesse et la réserve

dun intrigant, et personne n'eut, dans tous les temps, une franchise de caractère et d'opinions moins équivoque.

)) Entraîné à la vie privée par mes goûts, et plein d'éloignement pour tout ce qui met en évidence, on est cependant parvenu à me faire passer pour un ambitieux avide d'autorité et de pouvoir.

» Serait-ce donc que les âmes fortes opprimant toujours un peu les autres, même sans y songer, Tamour-propre qui en souffre ne saurait le pardonner ; car, autrement, quel homme eut, toute sa vie, une conduite plus opposée que la mienne à ce qui caractérise Tintriguè et Tambition.

)) J'étais appelé aux grandes places publiques par mon éducation et la considération de ma famille ; je ne pouvais même l'éviter en restant dans mon département. Dès ce

moment, je pris le parti d'aller me réfugier

à l'armée, dans un grade subalterne, et je me suis tenu dans ce grade, quoique ayant certainement, de toutes manières, bien des moyens d'avancement à ma disposition, et voyant tout grandir autour de moi.

)) Tu m'as connu toi-même depuis 1793, et dans des temps assez divers pour pouvoir me juger. Tu sais si j'ai jamais montré le moindre désir d'élévation, et si j'en ai servi avec moins de zèle.

)) Tu m'as vu depuis auprès du général Desaix, lorsqu'il m'entratna à Paris, lors de sa nomination à Tarmée d'Angleterre. N'ai-je pas trouvé près de lui tout ce qui aurait pu fixer un officier désireux d'avancement et de faveur ? J'avais la certitude de son estime, et l'assurance la plus positive d'un avancement immédiat. Il mettait avec moi la plus grande délicatesse dans ses procédés, et me témoignait la confiance la moins équivoque :

et avec tout cela, je trouvais près de lui le charme d'un esprit cultivé et labandon le plus amical dans les entretiens. Manquait-il là quelque chose pour m'attacher? Cependant tu vis avec quel empressement je m'échappais, dès que je pus, à tous ces entraînements,pour aller jouirde moi-même à Nancy.

» N'avais-je pas éludé dans le même temps, toutes les instances que me 6t, pour rester près de lui, le ministre de la guerre, avec lequel j'avais autrefois servi près du général Beauharnais, et quand huit mois après, il m'appela près de lui, à la veille delà guerre, il connaissait si bien ma répugnance à accepter, qu'il m'en envoya l'ordre impératif, avec défense à l'ordonnateur de la division de Nancy de m'y comprendre pour mon traitement. Encore y joignît-il Tassurance d'être renvoyé à l'armée pour l'ouverture de la campagne, ce qui eut lieu.

» Est-ce donc là la conduite d'un ambitieux et d'un intrigant qui court après la faveur ?

» Mon rapprochement du général Moreau à l'armée d'Italie, en l'an VII, a eu lieu d'une manière aussi involontaire de ma part, comme pourrait l'attester tout ce qui composait TEtat-Major de cette armée. Aucun d'eux n'ignorait que le général Moreau, en arrivant au commandement, me vit avec toutes les préventions qu'il avait rapportées du Rhin, sur les insinuations de quelques anciens généraux de cette armée. Démon côté, fort insouciant de tout temps là-dessus, je vécus loin de lui pendant la plus grande partie de la campagne, renfermé dans la société des officiers qui servaient avec moi. Mais, quelques rapports que mes fonctions me mirent dans le cas de faire, lui inspirant quelques doutes sur mes anciennes idées, il

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voulut ine juger par lui-même. Quelques entretiens sur les campagnes du Rhin, même sur les siennes et sur les généraux qui avaient marqué dans cette guerre Téclairèrent bientôt sur la cause secrète des préventions qu'on lui avait inspirées ; dès lors, il changea pleinement sur mon compte et ne cessa depuis, de me témoigner d'autant plus d'estime et de confiance qu'il se reprochait peut-être son opinion antérieure prise sur le rapport d'autrui.

» Quoi qu'il en soit, je crois avoir justifié dans toutes les occasions, ces sentiments de sa part dans ma conduite : cependant ils sont devenus un sujet de reproche pour tous deux. Mais je te le demande, mon cher Savary, y a-t-il là quelque équité? Je te prendrai pour exemple dans la confiance dont l'Empereur t'honore. N'a-t-elle pas été le fruit de la capacité qu'il a reconnue en toi,

de ton intelligence et de ton zèle dans les diverses fonctions dont il t'a chargé, et des preuves qu'il a reçues de ton attachement dans tous les temps ?

» N'est-ce donc pas là mon histoire avec le général Moreau ?

» Te dirai -je ici, là-dessus, ma pensée tout entière ; c'est que j'oserais affirmer que si les circonstances m'avaient appelé à servir près de Sa Majesté, dans les temps où l'habitude d'une vie et d'une tète active me rendaient bon à quelque chose, j'en aurais obtenu les mêmes marques d'estime et de confiance que j'ai reçues du général Moreau, parce que je les aurais méritées comme avec ce dernier, et que celui qui sait apprécier les hommes ne peut songer à les refuser à ceux qui s'en montrent dignes, en joignant le plus grand zèle à quelque talent, et l'abnégation la plus entière d'intérêt personnel,

réunis à cette élévation de sentiments qui doit ajouter tant de prix à rattachement.

)) Je me crois bien permis de dire que telle, toujours, a été ma conduite, avec les ministres ou généraux qui m'ont rapproché d'eux, et qu'en même temps, je n'ai jamais fait usage de ces relations que pour appeler sur les malheureux la bienveillance et l'intérêt, et faire rendre justice au mérite oublié ou méconnu, sans aucune acception d'amitié ou d'éloignement personnel ; mais au reste, ce n'est pas à moi de justifier ceux qui m'ont appelé près d'eux, puisque je n'ai jamais recherché leur choix ; il m'en coûte déjà trop d'être réduit à tant parler de moi.

» Toutefois, pour ce qui regarde mes rapports avec le général Moreau dans ses dernières campagnes, j'ai toujours été prêt à répondre sur tout ce qu'on alléguait de reprochable comme l'effet de mon influence,

et si Ton veut, j'y comprendrai sans hésiter • les mesures prises alors pour remettre ensemble une armée doiit tous les éléments tendaient à la décomposition — non que j'en sois responsable légalement — mais parce que TEmpereur y verrait avec surprise la cause première de toutes les préventions accréditées depuis contre moi.

)) D'ailleurs, Sa Majesté a, depuis, porté ses armées dans les mêmes pays où ces campagnes avaient eu lieu ; et, sûrement, le témoignage de leurs gouvernements et des habitants, non plus que celui de l'armée, n*a pu être influencé en ma faveur. Cependant j'ose bien aflîrmer qu'il ne se sera pas élevé une voix, une seule voix qui m'accuse, soit de passion ou d'abus de crédit, soit de manque de désintéressement, soit d'un seul déni de justice dans tout ce qui a dépendu de moi, soit enfin d'avoir manqué dans une

seule circonstance, de zèle et de dévouement pour le bien de larmée;

» Je t'aîvoueraî même que, dans cette conscience d'une conduite irréprochable, quand j'ai vu l'Allemagne devenir de nouveau le théâtre de la guerre, je ja'ai pu me défendre de ridée que si mon nom y parvenait aux oreilles de l'Empereur, il serait lavé, du moins par l'opinion publique, des calomnies dont l'amour-propre aigri et de profonds ressentiments ont concouru à me noircir.

)) Je m'étais tu sur les campagnes du général Moreau, parce que le temps les a jugées, et que rien n'est plus loin de ma pensée que de songer à lui en voler la gloire ; elles sont là et doivent répondre poiir lui. Quelques voix, il est vrai, les taxaient dans le temps, de ti'op de hardiesse ; mais, si l'on était de bonne foi, que dirait-on donc aujourd'hui que l'Empereur, par ses opérations et ses

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