‹ Le général de La Horie, 1766-1812Chapitre 8 sur 10 · SÉNAT CONSERVATEUR · texte numérisé non relu

SÉNAT CONSERVATEUR

Séance du 22 octobre 1812.

La séance est ouverte à huit heures du soir, sous la présidence du sénateur Sieyès.

Le Sénat réuni s'est fait donner lecture du message qui annonce la mort de l'Empereur Napoléon, qui a eu lieu sous les murs de Moscou, le 7 de ce mois.

Le Sénat, après avoir mûrement délibéré sur un événement aussi inattendu, a nommé une commission pour aviser séance tenante, aux moyens de sauver la patrie des dangers imminents qui la menacent, et après avoir entendu le rapport de la Commission, a décrété ce qui suit .

Article premier. — Le Gouvernement Impérial n'ayant pas rempli Tespoir de ceux

qui en attendaient la paix et le bonheur des Français, ce Gouvernement et ses institutions sont abolis.

Art. 2. — Ceux des grands dignitaires, civils et militaires qui voudraient user de leurs pouvoirs pour entraver h régénération publique, sont mis hors la loi.

Art. 3. — La Légion d'honneur est conservée ; les croix et les grands cordons sont supprimés. Les légionnaires ne porteront que le ruban en attendant que le Gouvernement ait déterminé un mode de récompense nationale.

Art. 4, — 11 est établi un gouvernement provisoire composé de quinze membres dont les noms suivent:

MM. le général Moreau, président ; Car net, ex-ministre, vice-président ; le général

LE GiNÉRAL DE LA HORIE 187

Aagereau'Bigault, ex-législateur ; Florent Guyot, ex-législateur ; Frochot, préfet du département de la Seine ; Dest, Tracy, sénateurs ; Montmorency (Mathieu), Malet (général) ; Noailles (Alexis) ; Truguet, vice-amiral ; Volney, sénateur; Garât, sénateur.

Art. 5. — Le Gouvernement est chargé de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat, de traiter immédiatement de la paix. avec les puissances belligérantes, de faire cesser les malheurs de TEspagne, de rendre à leur indépendance les peuples de Hollande et d'Italie.

Art. 6. — Il fera présenter le plus tôt possible un projet de constitution au peuple français réuni en assemblées primaires.

Art. 7. — Il sera envoyé une députation au pape Pie VII, pour le supplier, au nom de

la Nation, d'oublier les maux qu'il a soufferts, et pour l'inviter à venir â Paris, avant de retourner à Rome.

Art. 8. — Les ministres cesseront leurs fonctions. Ils remettront leurs portefeuilles à leurs secrétaires généraux : tout acte subséquent de leur part les mettrait hors la loi.

Art. 9. —Les fonctionnairespublics, civils, judiciaires et militaires continueront leurs fonctions, mais tout acte qui tendrait à entraver la nouvelle organisation les mettrait hors la loi.

Les articles 10, 11, 12, sont relatifs aux gardes nationales, et à la garde du nouveau Gouvernement.

Art. 13. — Il est accordé une amnistie générale pour tous les délits provenant d'opi-

nions politiques, et délits militaires, même de désertion à l'étranger. Tout émigré, déporté ou déserteur qui voudra rentrer en France, d'après cette disposition, sera seulement tenu de se présenter à la première municipalité frontière pour y faire sa déclaration, et recevoir un passe-port pour le lieu qu'il désignera .

Art. 14. — La mise hors la loi, outre les peines corporelles, entraîne la confiscation des propriétés.

Art. 15. — La liberté de la presse est rétablie sauf la responsabilité.

Art. 16. — Le général Lecourbe (1) est nommé commandant en chef de l'armée cen-

(i) Lecourbe était un ancien compagnon d'armes de La Horie à l'armée du Rhin, il avait servi sous les ordres de Moreau, et commandait l'aile droite pendant la campagne de Tan 8 (1800).

traie qui sera assemblée sous Paris, au nombre de 50.000 hommes.

Art. 17. — Le général Malet remplacera le général Hulin, dans le commandement delà place de Paris, ainsi que de la première division militaire. Il pourra nommer les officiers généraux et Tétat-major qu'il croira nécessaires pour le seconder.

Il est particulièrement chargé de faire réunir les membres du Gouvernement provisoire, de les installer, de veiller à leur sécurité, de prendre toutes les mesures de police qui lui paraîtront urgentes, et d'organiser leur garde.

Il est autorisé à donner des gratifications à ceux des citoyens civils et militaires qui le seconderont et se distingueront dans cette importante circonstance, par leur dévouement à la Patrie .

Il est à cet effet mis à sa disposition une, somme de quatre millions pris sur la caisse d'amortissement.

Art. 18. — Il sera fait une adresse au peuple Français et aux armées pour leur faire connaître les motifs qui ont déterminé le Sénat à changer le mode de Gouvernement, à les rendre à leurs droits, si souvent violés, et à les rappeler à leur devoirs trop longtemps oubliés. Il se dévoue pour la Patrie. Il a Tespoir qu'il sera courageusement secondé par les citoyens et par les armées, pour rendre la nation à Tindépendance, à la liberté et au bonheur.

Art. 19. — Le présent Sénatus Consulte sera proclamé sur le champ à Paris, à la diligence du général Malet, et envoyé dans tous

les départements et aux armées, par le Gouvernement provisoire.

Signé : Siéyès, Président.

Lan JUIN Aïs, Grégoire, Secrétaires.

A cette première pièce, ayant une véritable apparence officielle, Malet en joignit une seconde non moins bien faite. C'était une proclamation adressée par lui aux troupes de Paris.

Elle était ainsi conçue:

« Le général de division commandant la force armée de Paris et les troupes de la première division militaire :

» Citoyens et soldats, Bonaparte n'est plus I le tyran est tombé sous les 'coups des vengeurs de l'humanité I grâces leurs soient rendues I Ils ont bien mérité de la Patrie et du genre humain !

)) Si nous avons à rougir d'avoir si longtemps supporté à notre tète un étranger, un Corse, nous sommes trop fiers pour y souffrir un enfant bâtard !

» Il est donc de notre devoir le plus sacré de seconder le Sénat dans sa généreuse résolution de nous affranchir de toute tyrannie.

» Un sincère et ardent amour de la Patrie nous inspirera les moyens nécessaires pour opérer cette dernière et urgente révolution ; mais c'est à votre courage, à votre parfaite union, à votre confiance réciproque que nous devrons nos glorieux succès.

» Citoyens, dans cette journée à jamais mémorable, reprenez toute votre énergie :

arrachez-vous à la honte d'un vil asservissement ; l'honneur et l'intérêt se réunissent pour vous en faire la loi . C est un régime oppressif qu'il faut renverser, c'est la Liberté

à reconquérir pour ne plus la laisser perdre .

)) Terrassez tout ce qui oserait s'opposer à la volonté nationale; protégez tout ce qui s*y soumettra.

» Soldats, les mêmes motifs doivent vous animer. Il en est encore un plus puissant pour vous, celui de ne plus prodiguer votre sang dans des guerres injustes, actions interminables, et contraires à l'indépendance nationale. Prouvez à la France, à TEurope, que vous n'étiez pas plus les soldats de Bonaparte que vous n'étiez ceux de Robespierre !

Vous êtes et serez toujours les soldats de la Patrie, qui saura vous restituer le juste avancement dû à vos services, et dont vous êtes frustrés depuis si longtemps/

» Légionnaires, civils ou militaires, on conserve votre institution ; nous devons, n'en doutez pas, cette faveur insigne, au serment que nous avons fait de défendre la Li-

berté, TEgalité, et de combattre la Féodalité de tous nos moyens. Tel est notre serment, il doit être gravé dans nos cœurs. Comme l'un de vos commandants, je vous requiers de Taccomplir. Mais souvenez-vous qu'il n'y a de vraie Liberté que celle qui est le fruit de la raison, des vertus : d'autre Egalité que celle qui provient des lois. Toute autre idée ne serait qu'une folie qui ne ferait que rendre la tyrannie inévitable. Et il se trouverait encore des hommes assez lâches, assez pervers pour dire qu'elle est nécessaire !

» Travaillons tous de concert à la régénération publique : pénétrons-nous de ce grand œuvre qui méritera à ceux qui y participeront, la reconnaissance des contemporains, l'admiration de la postérité, et qui lavera la Nation aux yeux de l'Europe, des infamies commises par le tyran.

» Réunissons nos efforts pour obtenir une

Constitution qui assure le bonheur des Français ; qu'elle soit basée sur la raison, sur la justice, et nous sommes certains d'y parvenir.

» Mes braves camarades, le champ de la véritable gloire nous est ouvert ; de celle qui nous fera estimer, chérir de nos concitoyens, de celle enfin qui vous vaudra de justes récompenses nationales. Saisissez une si belle occasion pour vous montrer dignes du nom de Français. Mourons s'il le faut, pour la Patrie et la Liberté, et rallions-nous toujours au cri de Vive la Nation.

» Malet. »

Notons en passant, que grâce aux moyens d'actions qu'il avait su s'assurer, Malet put faire aflBcher cette proclamation sur tous les murs de Paris et dans toutes les casernes de la capitale.

Enfin, pour donner encore plus de vraisemblance à son plan audacieux, Malet prépara Tordre du jour suivant :

(( Au nom du Sénat, les troupes sont prévenues que l'Empereur a trouvé la mort sous les murs de Moscou, le 7 de ce mois.

» Toutes les mesures ont été prises pour sauver les restes de l'armée .

)) Le Sénat a saisi cette circonstance pour changer un gouvernement oppresseur qui ne pouvait qu'empirer sous l'influence d'un enfant. Il a établi un gouvernement provisoire dont les membres doivent obtenir la confiance entière des troupes ; l'acte qui règle ce changement devra leur être communiqué dans les casernes par les généraux ou officiers d'état-major accompagnés d'un commissaire de police .

» Le général Hulin^ par une conduite

inconsidérée dans la circonstance, a perdu la confiance du Sénat. Il a été remplacé par le général Malet dans le commandement des troupes de la garnison de Paris et de la première division militaire. Il aura son quartier général à rHôtel-de-Ville.

» Le général Desnoyers est nommé chef d'état-major de cette division.

)) Le général de division Peilhardi est nommé commandant de Tartillerie, et prendra son quartier général au chAteau de Vincennes.

» Le général Guidai prendra le commandement des troupes qui se réuniront au Luxembourg pour la garde du Sénat.

» Le général commandant la 10® cohorte prendra le commandement des troupes qui se réuniront à la place de Grève pour la garde de rHôtel-de-Ville.

» Les cohortes devront être licenciées . Le

général Chiner aura le commandement de tous les dépôts d'infanterie légère de toute la division.

» Le général Rable, ci-devant colonel de la garde de Paris, aura le commandement des dépôts de l'infanterie de ligne.

» Tous les autres généraux employés dans la division y continueront leur service.

)) Le général Lecourbe est nommé général en chef de l'armée centrale qui va s'assembler sous les murs de Paris.

» Le général de division La Horie sera chef d'état-major général.

)) Les officiers d'état-major de la place et de la division ainsi que les officiers et sous-officiers des troupes qui s'y trouvent, seront susceptibles d'obtenir un grade supérieur à celui qu'ils occupent actuellement, si le général Malet les en a trouvés dignes.

» Lors du licenciement des cohortes, les

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oflBcîers et sous-officiers qui les commandent, qui voudront continuer leur service, seront attachés à Tétat-major général jusqu'à leur remplacement.

» Les troupes de toutes les armes qui feront le service dans Paris à dater de ce jour, recevront une haute paye de 20 sols par jour pour les fusilliers, de 25 sols pour le sergent ou maréchal des logis ; les officiers auront doubles appointements.

» Les troupes se tiendront sous les armes dans leurs casernes, prêtes à marcher au premier ordre. Si des ministres ou des généraux non désignés dans le présent ordre se présentent, ils se trouveront hors la loi, conformémentaux articles 2 et 9 du Sénatus Consulte.

Ils seront arrêtés sur le champ, et conduits morts ou vifs au quartier général de THôtelde-Ville.

» Les officiers d'état-major et autres, ainsi

que les ordonnances qui ne seraient pas munis d'une carte portant Tempreinte du cachet porté au bas de cet ordre, seront arrêtés et conduits au même quartier général,

» Les gardes ne seront pas relevées. Les vivres seront portés à la caserne-

» Les légionnaires ne porteront que les rubans en attendant une nouvelle décoration.

)) Le nouvel ordre de choses, exigeant de la sagesse et de la prévoyance du gouvernement provisoire, qu'il s'assure de la personne de quelques hommes dangereux et corrompus qui voudraient encore se servir de leur influence pour contrarier sa marche, le général Malet ordonne aux troupes qui seront employées à ce service, de le faire avec ordre et modération, mais avec toute l'énergie qu'exige une mesure commandée par la tranquillité publique*

» C'est par une pareille conduite qu'il

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jugera les officiers^ sous-ofBciers et soldats dignes de ravancement et des récompenses promises.

» Le général de division commandant la force armée de Paris et ks troupes de la première division militaire,

» Malet. »

Et scellé avec un sceau noir ayant l'empreinte L.

Ces documents avaient été inventés de toutes pièces, naturellement, par Malet et par Tabbé Lafon. Ils les avaient fait recopier par un pauvre diable de caporal de la garde de Paris nommé Râteau, qui transcrivait toutes ces pièces, croyant de bonne foi — paratt-il — copier le manuscrit d'une histoire des guerres de la Révolution à laquelle Malet prétendait travailler depuis longtemps. On avait mis aussi dans la confidence un réfugié

Espagnol, nommé Coamagno qui pensait travailler à la restauration de Ferdinand VII d'Espagne, alors interné à Valençay, et qui ne joua d'ailleurs qu'un rôle très secondaire.

Enfin, un étudiant nommé Boutreux, tout dévoué à Tabbé Lafon, se trouva aussi mêlé à l'affaire.

Tout étant disposé, Malet donna rendezvous à Boutreux et à Râteau chez Coamagno, rue Neuve Saint-Gilles pour le soir du 22 octobre 1812. Quant à lui, il devait tout d'abord s'évader avec l'abbé Lafon de la maison de santé du faubourg Saint-Antoine.

Le moment était bon. Le dernier bulletin officiel venait de faire connaître à la France angoissée l'incendie de Moscou et la retraite de l'Empereur. Le faux Sénatus-Consulte était pour ainsi dire ainsi annoncé :

Vers onze heures du soir, grâce à l'aide d'un jardinier, Malet et l'abbé Lafon fran-

chirent les murs de la maison de santé ^ à minuit, ils avaient rejoint Boutreux et Râteau chez Coamagno* Tous ceux qui devaient jouer un rôle dans la conspiration dormaient encore dans l'ignorance absolue des événements qui se préparaient.

Dès son arrivée, Malet annonce à Râteau la mort de l'Empereur. Il lui litj ainsi qu'à Boutreux, le sénatus-consulte et les autres <( documents » ; il nomme Râteau son aide de camp, et Boutreux commissaire de police.

Il donne au premier un uniforme d'officier ; au second une écharpe tricolore : il laisse là labbé Lafon qui, prudent, déclare s'être foulé le pied en sautant le mur de la maison de santé, endosse un uniforme de général de division apporté dans la journée par sa femme, et sort accompagné de ses deux acolytes.

A deux heures, tous trois arrivent à la caserne Popincourt. Le commandement en

était confié au colonel Soulier de la 10® co horte. Cet officier supérieur n'était pas logé à la caserne. Malet se rend chez lui, le réveille, lui annonce la mort de l'Empereur, lui lit les prétendus ordres, et lui commande de faire prendre les armes à sa cohorte .

Soulier obéit. Malade, il confie le commandement du régiment à l'adjudant général Piquerel. Celui-ci accompagne Malet et rassemble les hommes. Malet leur annonce la nouvelle imprévue. La stupéfaction est grande : cependant aucune résistance ne se produit. Malet se met à la tète du régiment, et Ton part, sans changer même les pierres des fusils, gardant celles en bois qui servaient à faire l'exercice, et sans prendre une cartouche. Il y en avait dix mille à la caserne.

La troupe se dirige sur la prison de La Force. Malet et ses hommes y arrivent vers

cinq heures du matin. La Horie, comme nous le savons, se trouvait depuis peu de jours dans la prison. Il avait comme compagnon de captivité un autre général de brigade dont nous avons vu le nom dans des pièces fabriquées par Malet, Guidai, qui s'était trouvé mêlé à une affaire de jacobinisme et d'espionnage assez compliquée. Ni l'un ni l'autre naturellement ne connaissait les projets de Malet. Quant à de La Horie, il était tout entier occupé par les préparatifs de son départ pour l'Amérique. Mais Malet savait que l'homme accepte facilement les bonnes nouvelles qu'on lui apporte, et croit sans peine ce qu'il désire. Et, en outre, de La Horie et Guidai n'avaient-ils pas assisté déjà à bien d'autres coups d'Etat dont quelques-uns avaient réussi. Pourquoi se seraient-ils méfiés de ce dernier plutôt que des autres ? Il avait donc pensé que, de ce

côté, il lui suffirait de se présenter pour obtenir une facile adhésion : il ne s'était pas trompé.

Arrivant à la tête de son régiment, Malet se fit ouvrir les portes de la prison, et entra au greffe. Il appela le directeur et lui enjoignit, après lui avoir donné connaissance des prétendus ordres, de faire descendre de La Horie et Guidai. Le directeur qui avait eu autrefois sous sa garde, le général Malet, fut bien un peu surpris : il hésita même un moment ; mais il lui était difficile de résister. D'une part, les ordres qu'on lui présentait avaient un indéniable caractère d'authenticité ; de Tautre, Malet était accompagné d'une escorte imposante. Il obéit et fit demander les deux généraux.

Voyons à ce sujet ce que dit M. Ernest Hamel dans le très intéressant ouvrage qu'il a consacré aux deux conspirations du gêné-

rai Malet : « Guidai vint le premier. La Horie mit un peu plus de temps à descendre.

Pourquoi se serait-il pressé d'ailleurs? puisqu'il n'était nullement au courant des projets de Malet. Tout ce qu'il savait, c'est qu'on venait le rendre à la liberté, et vraiment, comme l'a dit si justement Charles Nodier, il n'y avait pas k s'émouvoir pour un événement si simple. Sa lenteur à s'habiller fut un retard insignifiant, et ne contribua en rien à l'insuccès de la conspiration.

» Quand ils furent descendus, Malet leur remit k chacun le paquet qui les concernait, et qui contenait le Senatus Consulte, l'ordre du jour, la proclamation, et les diverses instructions préparées par lui. Les deux généraux ne prirent pas immédiatement connaissance de ces pièces ; cela eut demandé trop de temps...

» Ni l'un ni l'autre rie doutèrent un seul instant de la parole de leur vieux camarade, ne soupçonnèrent qu'il y avait là-dessous une conspiration. Cette confiance de leur part n'était-elle pas toute naturelle ? Pourquoi, comme le dit très justement Nodier, se seraient-ils montrés plus perspicaces au fond de leur prison que le préfet de la Seine allait l'être tout à l'heure au fond de son palais ? Ils virent bien qu'il y avait une situation anormale, quelque chose d'analogue au 18 brumaire. En obéissant aux ordres du général Malet, ils crurent obéir à un pouvoir supérieur, et ils ne pouvaient manquer de saisir avec joie, en recouvrant leur liberté, l'occasion de contribuer au renversement de l'abominable régime qui avait brisé leur carrière, et auquel ils étaient redevables de toutes leurs souffrances. Là est l'explication dé toute leur conduite. »

Rien de plus juste et les juges qui n'ont pas pu ou n'ont pas voulu le comprendre, furent des criminels.

Aussitôt que les deux généraux furent descendus, Malet distribua leurs rôles à tous ceux qui se trouvaient réunis dans le parloir de La Force. Guidai, ainsi que nous le savons, avait le commandement de . la garde du Sénat ; de La Horie fut chargé d'aller arrêter Savary et M. Pasquier, préfet de police.

Malet désigna au préfet de la Seine, Frochot, un successeur du nom de Bocchéampe ; Boutreux, dont l'avancement était foudroyant, à peine nommé commissaire de police, fut promu préfet de police en remplacement de M. Pasquier; Râteau fut envoyé chez le colonel Rable, commandant la place de Paris pour lui lire les fameux ordres et s'assurer de son obéissance; puis, tout

étant ainsi féglé, et les rôles répartis, on se sépara. Malet qui avait gardé pour lui la mission la plus difficile, s'en alla place Vendôme, à l'Etat-Major et à la place de Paris.

II était alors 6 heures et demi du matin.

De La Horie prit avec lui Guidai et un bataillon de la dixième cohorte, et à la tète de cette troupe, se dirigea vers THôtel du Ministère de la Police, alors situé au coin du quai Malaquais et de la rue des Saints- Pères .

Les rues étaient calmes.

Le premier qui eut terminé sa mission fut Râteau. Lorsqu'il aborda le colonel Rable, il lui lut les ordres de Malet et le Sénatus-Consulte ; ni le colonel ni ses officiers ne firent d'observations. Ils envoyèrent de suite leurs troupes occuper les postes indiqués par Malet.

Quel était donc l'état d'esprit des troupes et des officiers qui, pendant quelques heures, obéirent à Malet et à ses compagnons, avec une facilité qui nous parait à distance surprenante ? Nous avons retrouvé à ce sujet un document officiel qui n^est pas sans intérêt. C'est un rapport adressé par l'inspecteur général de la police du 4« arrondissement à M. le Préfet de police, sur les événements de la matinée du 23 octobre 1812.

Ce rapport est daté du 4 novembre, il a trait surtout aux mesures ordonnées par de La Horie relativement au préfet Pasquier, dès que le général fut maitre, ainsi que nous le dirons tout à Theure, du Ministère de la Police. Notons en passant pour ne point revenir sur cet incident secondaire, que ce fut Boutreux qui arrêta le préfet Pasquier, et l'envoya rejoindre à La Force le duc de Rovigo.

Voici donc ce rapport: il montre avec quelle facilité les troupes elles-mêmes accep taient l'idée d'un changement de gouvernement*

(( Monsieur le Préfet,

» Vous nous avez ordonné de vous faire un rapport particulier sur la conduite des militaires de la garde départementale pendant la matinée du 23 du mois dernier.

» La première troupe qui a cerné la Préfecture, qui vous en a arraché, apparte nait à la dixième cohorte.

» A l'instant même de son arrivée, La Horie s'est assuré du sergent qui commandait la garde, et lui remit une carte portant son timbre, en lui enjoignant de ne laisser entrer ni sortir que les porteurs de pareilles cartes . De suite le sergent plaça les hommes de son poste aux diverses issues et

donna cette consigne qu'ils exécutèrent aussi sévèrement que les soldats de la dixième cohorte, et ceux de la garde de Paris commandés par le lieutenant Beaumont, et qui remplacèrent ces derniers après votre enlèvement .

)) Instances, menaces, rien ne pût déterminer ces derniers et ceux du poste de la Préfecture à nous laisser sortir. Vingt fois les uns et les autres nous ont mis la bayonnette sur la poitrine, et donné de fortes bourrades pour nous faire reculer.'

» Sans pouvoir indiquer personnellement aucun militaire de la garde de Paris et du poste, nous pouvons affirmer, Monsieur le Préfet, en avoir entendu la majeure partie tenir d'odieux propos sur la mort prétendue de l'Empereur, et que ces malheureux insultaient à sa mémoire. D'autres se réjouissaient en pensant quMls pilleraient bientôt.

)) Le lieutenant Beaumont a menacé l'inspecteur général de lui passer son épée au travers du corps, parce qu'il lui faisait sentir tout l'odieux de sa conduite.

» Enfln, Monsieur le Préfet, lorsque rendu à la liberté, vous êtes revenu à la Préfecture, que le lieutenant Beaumont a voulu vous faire arrêter de nouveau, les soldats qui vous poursuivirent jusque chez l'apothicaire Sillon, la bayonnette en avant, et qui, même, vous ont mis en joue, appartenaient à la garde de Paris et au poste de la Préfecture. Vous savez qu'ils ont voulu, dans le premier moment, forcer le domicile du sieur Sillon, pensant que vous y étiez; nous avons été assez heureux pour les en empêcher.

» Quand le colonel Rable et l'adjudant La Borde vinrent pour faire retirer le lieutenant Beaumont et sa troupe, à votre rentrée

à la Préfecture (vous étiez suivi d'un peuple nombreux, l'air retentit de cris de : Vive V Empereur /), les soldats de la garde de Paris et de la garde départementale restèrent seuls muets et ne prirent aucune part à la joie que chacun montrait en apprenant l'arrestation des brigands Malet et La Horie.

» Après que l'ordre fut parfaitement rétabli, le sergent commandant le poste remit là carte portant le timbre de La Horie ; cette carte vous a été remise.

» Veyrat. »

Plus bas est écrit :

Pour copie conforme,

Le ministre de la Guerre :

» Duc de Feltre. »

)) Collectionné : Valenin. )) (1).

(1) Archives nationales.

On voit avec quel enthousiasme marchaient les troupes, et. combien il eut fallu peu de choses pour réussir.

Pour reprendre les faits dans Tordre où ils se produisirent, de La Horie, avant d'envoyer Boutreux remplacer le préfet Pasquier, n'avait pas eu grand mal à pénérer dans Tintérieur du Ministère de la police. Savary possédait de nombreux défauts mais n'en avait pas moins des qualités ; il était travailleur, et avait passé toute la nuit à écrire dans son cabinet. Il était couché depuis peu de temps. Quand de La Horie se présenta à la porte du Palais, le poste de garde ne fit aucune observation ; il put donc pénétrer avec ses hommes ; lorsqu'il fut arrivé dans la pièce contiguë à la chambre où reposait Savary, celui-ci s'éveilla au bruit. Les soldats de la dixième cohorte enfoncèrent la porte de sa

chambre, et de La Horie se précipita au-de-

devant d'eux pour les contenir. Allant droit au duc de Rovigo, et le protégeant plutôt qu'il ne l'arrêtait, il lui dit ces quelques mots qui peignent bien sa grandeur d'âme : « Ne crains rien, Savary. Tu es dans » des mains généreuses ; félicite-toi d'être » tombé dans mes mains. » Puis il lui ra conta ce qu'il croyait être la vérité ; il lui dit la mort de TEmpefeur, et lui lut les fameux documents ; puis il passa dans la pièce à côté, pour écrire et donner quelques ordres.

Savary, resté seul avec la troupe qui avait envahi sa chambre, demanda à s'habiller, ce qui lui fut accordé. Il chercha ensuite à prouver à ces hommes leur erreur, et demanda qu'on l'aidât à s'évader. Mais, ainsi que nous l'avons vu par le rapport de l'inspecteur de police, les soldats qui avaient envahi le Ministère et la Préfecture de po-

lice étaient fort mal disposés pour l'Empereur et pour ses fonctionnaires.

En présence des instances de Savary, les choses faillirent se gâter. Une altercation se produisit entre le ministre et les soldats. Au bruit, de La Horie rentra dans la chambre, et pour couper court à cette scène qui menaçait de se renouveler et aurait pu mal finir, pour protéger celui qui s'était montré si mauvais ami, et avait même proposé sa mort quelques instants auparavant — nous allons en avoir la preuve — il donna Tordre de le conduire sous escorte à La Force; il enjoignit à Guidai de le conduire à la prison, et rentrant dans le cabinet du ministre, se remit à travailler.

C'est au milieu de ces occupations que peu de temps après, on le retrouva.

Il nous a paru intéressant de reproduire le récit de cette arrestation de Savary, de la

bouche même du ministre* Nous citons par suite la déposition que fit ce haut fonctionnaire devant la commission qui fut chargée d'instruire les événements de cette matinée plutôt mouvementée. Malgré son animosité contre de La Horie, Savary reconnut la maté-, rialité des faits.

Voici cette pièce (1) :

« Les soldats qui enfonçaient la porte, crient ; Le voilà ! — aussitôt Lahorie accourt, s'écrie : (( Je t'arrête, tu es mon prisonnier ; félicite toi d*être tombé entre mes mains... saisissez-le! » Le ministre est à linstant saisi par Tadjudant-major, le lieutenant Le Bis, et un autre officier. 11 est entraîné dans un vestibule au milieu des soldats qui entraient dans les appartements par

(1) Archives nationales, F^ 6.501. — Rapport de MM. les ConseiUers d'Etat sur l'affaire du 23 octobre

toutes les issues; le salon était plein de soldats, les officiers lui parlaient avec violence. »

« Le ministre, sans'aucun vêtement, voulut aller s'habiller, mais cette troupe rebelle ne le laissa entrer que dans la première pièce, près celle des huissiers, où ils continuaient à le tenir au corps, pendant que d'autres accompagnaient son valet de chambre qui allait chercher ses habits, »

« C'est alors qu'il s'établit un colloque entre les oflSciers, les sergents et le ministre, dans la pièce où ils étaient réunis au nombre de trente environ. Il était . toujours saisi par les deux officiers qu'il vient de citer. »

« La Horie était rentré dans la pièce des huissiers pour écrire.,. On était allé chercher le général Guidai qui était à la porte de nos bureaux, rue des Saint-Pères, avec uû

autre poste: sans lui, je me serais évadé par cette porte là : il la connaissait pour avoir été interrogé dans ces bureaux. Pendant le temps qu'on avait été le chercher, et qu'il était venu, j'avais entamé une conversation avec les officiers, et La Horie s'étant aperçu à un certain silence qui régnait dans la pièce où il y avait d'abord eu beaucoup de tumulte, que je changeais la situation des esprits, rentra effrayé; et accompagné du général Guidai que je ne connaissais pas. »

« Guidai, suivi d'un petit officier de la cohorte m'approcha d'abord avec beaucoup d'audace, et saisissant l'épée de ce petit officier, fit mine d'exécuter un infâme projet. Il a déclaré depuis que c'était pour empêcher le petit officier de l'exécuter, qu'il avait pris son épée ; mais je suis convaincu que c'est la hardiesse de mon regard qui l'a empêché de frapper. Il a d'ailleurs rencontré une

chaise contre laquelle il â trébuché ; partout était l'évidence qu'il le faisait, si on ne lui avait parlé ici de la mort de l'Empereur. Je lui démontre que son projet n'était pas exécutable, que je pouvais réfuter ces nouvelles. J'essaye donc d'agir sur Tesprit des officiers, sergents et soldats. Je dis aux officiers: « Messieurs j'invoque que vous savez ce que vous faites, et chez qui yous êtes.

Si vous êtes des troupes de l'Empereur, vous devez m'obéir comme à son Ministre, et je vous requiers d'arrêter l'homme qui vous a amenés chez moi. Si vous n'êtes que des bonnes gens, des insensés, prenez garde à ce qui va arriver : il ne faut que le temps à la garde impériale de monter à l'hôtel, et vous êtes tous des gens fusillés. — Vous ou moi — dans une heure. »

(( Je crois m'apercevoir que cela faisait de l'effet sur l'esprit des officiers. C'est alors que

m'adressant à l'adjudantmajor, je lui dis à demi-voix, pour que La Horie écrivant dans la pièce à côté dont la porte était ouverte n'entende pas: « Monsieur, vous êtes un homme d'honneur et de résolution: eh bien, tâtez vous le pouls et laissez-moi prendre votre épée. » Il n*y avait qu'à tuer La Horie, et à le clouer sur sa table tandis qu'il écrivait » (1).

(( L'adjudant-major, au lieu de me laisser faire, fit un détour de son corps, qui éloigna ma main en m'approchant. Du manque de courage à la lâcheté, il n'y a qu'un pas.

Dès lors, ils consentirent à me laisser m'habiller, mais sans quitter la place, et sans me permettre de m'asseoir. Dans ce moment, M, de Gluys, un de mes aides de camp, qui est resté près de moi au ministère, éveillé

(i) Rapprochez ces senUments du ministre, de ceux dont La Horie avait fait preuve à son égard, et concluez*

par le vacarme, descendit pour en prendre connaissance. C'est un ancien officier de chasseurs à cheval, qui heureusement descendit sans avancer. Je lui fis signé des yeux de tâcher de s'évader de l'hôtel, et d'aller donner Talerte, La Horie l'arrêta dans le vestibule; mais M. de Cluys lui répondit si rudement, qu'il se fit abandonner et parvint chez M. Real au moment où tous ces misérables m'enlevaient et me jetaient dans un cabriolet de place. Je sortis de chez moi une compagnie en avant, et deux compagnies en arrière, Guidai dans le cabriolet à côté de moî, le cocher menant le cheval par la bride. »

(( J^avais retenu toute cette troupe chez moi à peu près une demi -heure, et je crois que c'est à ma présence d'esprit qui a fait revenir Guidai sur ses pas que le (un mot illisible) et le ministre de la guerre doivent de n'avoir pas été arrêtés. »

226 LE GÉNÉRAL DE LA HORlE

« En chemin, je m'aperçus que Guidai était tout à fait retourné. Je voulus en profiter: je le fis passer par le quai des Lunettes. Arrivé à la tour de THorloge, il n'avait pas voulu prendre sur lui de me faire conduire à la Conciergerie, lorsque je sautai en bas du cabriolet, et courus du côté du palais de justice pour m*échapper. J'y serais parvenu sans la perfidie du lieutenant Fessard, commandant le détachement, qui m'arrêta et me remit au milieu de cette nuée de soldats, en me tenant bras dessus bras dessous avec Guidai. »

(( En arrivant à La Force, le concierge m'apprit tout ce qui s'était passé, et je fus extrêmement tourmenté de ses propos. La Horie, en m'en voyant à La Force, avait en même temps donné Tordre à la compagnie restée chez M* Pasquier, de l'y conduire aussi. Il avait envoyé de chez moi un déta-

chement de vingt cinq hommes et un officier pour prendre M. Desmarest et le conduire aussi à La Force. Comme j'avais ramené avec moi presque tout le reste des troupes, il restait chez moi sans garde. L'adjudant de place La Borde arrive, envoyé par le ministre de la guerre qui avait été prévenu par mon aide de camp Cluys, et qui l'avait expédié chez moi. Il trouva La Horie sans défense et le fit arrêter par mes domestiques. Il apprit de lui qu'il venait de m'envoyer à La Force. M. Cluys et M. Saulnier, mon secrétaire général, y vinrent conduits par La Borde, Ils y arrivèrent comme les troupes venaient de m'y déposer; j'en sortis assez tôt pour rejoindre ces troupes à la place de grève comme elles retournaient de La Force. Je fus en tout trois quarts d'heure à la porte de chez moi, je trouvai en rentrant la garde impériale qui arrivait, et la gen-

darmerie d*élite q}il était déjà dans ma cour avec le colonel des dragons de Paris. »

« Je les envoyai sur le champ à la placé de Grève arrêter tous les officiers de la cohorte qui s'y trouvaient, de sorte qu'en une heure ces officiers, après être sortis de chez moi, y* rentraient pour être arrêtés; et ils virent dès lors toute l'horreur de leur position. »

Comme on le voit par ce récit, de La Horie fut fidèle, même dans ces événements qui le prirent à l'imprôviste, à la ligne de conduite qu'il s'était tracé pendant toute sa vie. Il exécuta loyalement la consigne que ses chefs — ou ceux qu'il avait cru tels — lui avaient donnée, et fit preuve de honte vis à-vis du vaincu. Aussi était-il fondé à dire dans son interrogatoire, quelques jours plus tard, que s'il avait eu de. mauvaises dispositions à l'égard de Savâry, rieù ne lui

aurait été plus fecile que de les mettre à exécution. Le rapport de police publié plus haut, montre lantipathie des troupes à Tégard du ministre : le récit du duc de Rovigo prouve que les officiers ne nourrissaient pas de meilleurs sentiments à son égard.

De La Horie ne mentit donc pas, et ne cher eha pas à sauver sa tête au prix d'une inexactitude, lorsqu'il affirma lors de son procès, que c'était par humanité, pour sauver la vie du ministre, qu'il l'avait envoyé à La Force.

Cependant quelques historiens ont accusé de La Horie des plus noirs desseins : ils ont parlé d'^ordres spéciaux, extrêmement durs donnés au guichetier. Rien ne confirme ces racontars. Il n'y est fait allusion ni dans le récit de Savary cité plus haut, ni dans les pièces du procès. Il faut donc les écarter.

On a reproché également à de La Horie son inaction : Malet lui-même l'a accusé de mol-

lesse, disant, au moment de partir pour la plaine de Grenelle, qu'il aurait manqué d'initiative, et aurait ainsi fait échouer la cons^ piration.

Cette accusation n'est pas plus fondée que la première. Il ne faut pas oublier que La Horie ignorait tous les projets de Malet ; qu'il était conspirateur sans le savoir. Celuici ne lui avait pas indiqué l'importance du rôle qu'il lui confiait ; il ne pouvait pas deviner que, dans Hutérèt de la réussite d'un plan qui lui était inconnu, il eut été bon de prendre telles ou telles mesures énergiques.

Croyant obéir à des ordres réguliers, et faire partie d'un gouvernement autorisé, il était fondé à supposer sa tâche terminée, puisqu'il avait exécuté la consigne qu'on lui avait donnée.

Nommé Ministre de la Police, il tâcha de se mettre de suite au courant des rouages

compliqués de la maison. A peine Savary parti, il se mit au travail. Pourquoi aurait-il gardé des défenseurs près de lui, puisqu'il se voyait seul et légitime agent du gouvernement ? Tout cela nous sera confirmé d'ailleurs par le récit même de Thomme qui procéda à son arrestation .

Mais revenons à la conspiration en ellemême, et voyons ce que faisait Malet.

Il avait commencé par envoyer occuper l'Hôtel de Ville. Cette opération s'était accomplie le plus facilement du monde. Le commandant Soulier, auquel il avait confié cette mission, s'était présenté devant l'Hôtel. Le comte Frochot était à la campagne ; Soulier avait placé ses hommes dans tous les postes.

Lorsque le Préfet revint, il lui annonça la mort de l'Empereur, lui lut toutes les fameuses pièces, et lui fit part du rôle que lui, Frochot, avait à remplir.

Le fonctionnaire, dans son palais, ne fit pas plus de difficultés que de La Horie et Guidai dans leur prison pour obéir. Il donna immédiatement Tordre de préparer un local convenable pour les membres du Gouvernement Provisoire dont on lui annonçait la prochaine arrivée à L'Hôtel de Ville. Il ne témoigna aucune défiance, et fut même fort surpris lorsque l'adjudant général La Borde, vint — quelques heures plus tard — lui démontrer qu'il avait été trompé.

De ce côté tout avait donc bien marché.

Il était réservé au chef de la conspiration lui-même de faire échouer le plan si savamment élaboré. Pour être juste, il faut reconnaître qu'il avait gardé pour lui la partie la plus difiîcile à jouer.

Après avoir envoyé ses lieutenants dans les différentes directioiis que nous avons vues, Malet s'était dirigé vers' l'hôtel du gé-

néral Hulin, gouverneur de Paris. Celui-ci était encore au lit avec sa femme. Grâce à son uniforme, Malet pénétra sans difficulté jusque dans la chambre du Gouverneur, et lui fit part des ordres qui le concernaient. Il lui annonça que lui Malet, était nommé à sa place. Le général Hulin machinalement se leva :

fort troublé il déplorait la mort de TEmpereur, et se disposait — • lui aussi à obéir — lorsqu'une voix — celle de M"*® Hulin, sortit de l'alcôve : « — Mon ami, disait-elle, si monsieur doit vous remplacer, il doit avoir des ordres à vous communiquer. — C'est juste reprit Hulin ; où sont ces ordres ? — Je vais vous les montrer, répondit Malet » et tous deux passèrent dans la pièce à côté. A peine entrés, Malet sortant un pistolet de sa poche le déchargea, presque à bout portant, dans la figure du gouverneur. Celui-ci tomba à la renverse, la mâchoire fracassée.

Puis Malet, recommandant de ne laisser pénétrer personne, s'en fut à l'autre angle de la place Vendôme, à Thôtel de TEtat-major. Il fit remettre à l'adjudant général Doucet, qu'il voulait s'attacher, les pièces préparées pour lui, et entra en conversation avec cet officier.

C'est à ce moment qu'il rencontra Ihommequi, à lui seul, devait faire crouler Téchaffaudage si adroitement élevé jusquelà : c'est dé l'adjudant général La Borde que nous voulons parler.

La Borde assistait à l'entretien de Malet et de Doucet. Dès les premières explications du général, La Borde refusa d'obéir : Malet lui enjoignit de prendre les arrêts : La Borde sortit, mais sut échapper à ses gardes.

Malet se mit alors à expliquer à Doucet ce que celui ci devait faire. Pendant ce temps, La Borde était revenu sans faire de bruit :

il avait ouvert une porte située derrière Malet et avait écouté la conversation : Doucet simulait la plus grande attention, et Malet déployait toute son éloquence pour le comvaincre. Tout à coup, Doucet et La Borde, à un signal donné par ce dernier, se précipitèrent sur le général, le saisirent à bras le corps et le remirent aux gendarmes de service, accourus à leurs cris.

La conspiration était terminée.

En vain Râteau voulut-il défendre son général. Saisi à son tour, il fut conduit entre quatre gendarmes sur le balcon de THôtel, en même temps que Malet aussi prisonnier. La Borde les montra tous deux au peuple et aux soldats amassés sur la place :

il annonça que l'Empereur était vivant. La même foule qui , un quart d'heure auparavant, se réjouissait de sa mort cria « Vive TEmpereur, » — et les mêmes soldats qui accla-

maient en Malet le libérateur de la Patrie, réclamèrent sa mort à grands cris.

A lui seul, pour ainsi dire, Tadjudant général La Borde avait sauvé TEmpire — tout comme Malet, aidé de Tabbé Lafon, avait été bien près de le renverser.

A partir de ce moment, La Borde se multiplia: on le vit en quelques heures aux quatre coins de Paris. Il s'en fut tour à tour à l'Hôtel de Ville détromper Frochot, à la Préfecture arrêter La Horie, et à la Force délivrer Savary et M. Pasquier.

Quant à Malet, il fut conduit à la prison militaire de l'Abbaye, et ses complices — où plutôt ses victimes, ne tardèrent pas à l'y rejoindre.

Voici, à titre de document, comment- Saulnier, le secrétaire général de la Police dont nous avons déjà cité le nom, raconte larrestation de La Horie :

Saulnier venait d'arriver chez Tarchîchancelier (Cambacérés) au moment. où ce lui-ci venait d'apprendre la conspiration et l'arrestation de Malet par La Borde et Doucet, Tout le monde félicitait rarchi-chancelier et les courtisans étaient nombreux : « Au risque toutefois de troubler la joie si expansive et si flatteuse de ces courtisans, je leur dis que tant que nous ne serions pas maîtres des trois généraux, il n'y aurait rien à conclure raisonnablement sur la fin de cette rébellion. L'air sombre et soucieux succéda rapidement à cette turbulence joyeuse. L'on se parla à l'oreille, et Ton médita probablement une prudente retraite, dut-on même laisser seul M. l'archi-chancelier. Mais plus empressé de savoir si le prétendu ministre de la Police, de La Horie, avait pris des mesures dans l'intérêt de la conspiration que de connaître la fin de cette comédie, je me rendis.au Minis-

1ère de la Police avec Tadjudant général La Borde. Nous y arrivâmes sans obstacle, quoique les avenues du cabinet du général fussent gardées par de nombreux soldats » (1).

» Le général La Horie nous reçut avec une grande aisance de manières, et s'informa du but de notre visite. Je lui appris l'arrestation du général Malet qu'il ignorait. Il en ressentit une si vive douleur qu'il ne fit aucun appel à sa garde, il ne répondit plus à nos questions. Nous laissâmes le général au Ministère, et nous le consignâmes à des gendarmes de planton. Avant de nous retirer, le détachement de garde fut renvoyé à la caserne sans observation ; certes, je n'attendais pas une soumission aussi peu contestée.»

(1) Rapprochez ce passage de celui cité plus haut daos lequel Savary dit exactement le contraire : 11 fut d'ailleurs établi au procès que de La florie n'avait fait rester aucune troupe près de lui. Pourquoi, en effet, en eût-il gardé ? Ce brave policier tenait sans doute à faire valoir ses services.

LE GÉiNÉRAL DE LA HORIE 239

Effectivement, si de La Horie avait été un conspirateur, si, au lieu d'être abusé de bonne foi, il avait été au courant du complot de Malet, sa conduite eut été surprenante. Mais que pouvait faire cet insurgé malgré lui, cet honnête homme, victime de sa crédulité bien excusable, sinon se taire, et s'absorber dans ses réflexions. Conspirateur il eut agi, et se sentant pris, eut tout au moins essayé de lutter et de se dérober.

Son inaction et sa stupeur même, prouvent sa bonne foi.

Saulnier, Tauteur de ce mémoire, était un témoin à charge et un policier de profession. Mais c'était en outre un imbécile. Pour lui, de La Horie étant un « brigand », il voulait, en établissant son rapport, rassembler contre lui le plus possible de faits concluants. Et, en vérité, on se demande ce qu'il aurait pu dire de plus, si, au lieu de chercher des

preuves de culpabilité, il avait essayé de prouver son innocence.

Mais n'insistons pas. Dès 1812, on n'était pas très difficile lorsqu'il s'agissait de juger des gens inculpés de « complot contre la sûreté de l'Etat » : Il était même encore plus aisé de convaincre les juges de la culpabilité des accusés que de nos jours : les affirmations d'un Saulnier et ses conclusions étaient donc largement suffisantes.

Nous trouverons la réponse et la réfutation de ses dires, dans l'interrogatoire de La Horie. Revenons donc à la conspiration.

Il est intéressant de savoir comment rarchi-chancelier, auquel incombait, en l'absence de l'Empereur, le soin de gouverner la France, eut connaissance des faits extraordinaires de cette matinée mémorable : le nommé Saulnier que ses fonctions mettaient à même de connaître ce qui- se passait dans

le monde ofiSciel, nous en a fait le récit.

« Le comte Real, dit-il, l'un des quatre Conseillers d'Etat attachés à la police, travaillait dans son cabinet (1), ayant vue sur les bureaux du Ministère, rue des Saints- Pères. Voyant le matin des hommes de garde,, sac au dos, à la porte, il croit qu'on a amené pendant la nuit, des prisonniers d'importance, et envoie son valet de chambre aux, nouvelles.

» Celui-ci, repoussé à la porte, demande à parler au concierge et dit qu'il vient de la part du comte Real son maître. « Au diable,, lui répondent les soldats ; il n'y a plus de comte I » A la porte principale du Ministère, quai Malaquais, il est encore traité plus mal, et revient avertir son maître.

(1) Sa sortie était rue de Bourbon.

» Celui-ci court chez larchi -chancelier, dont le palais était rue de Grenelle Saint- Germain .

» Le prince, tout interdit, traite le récit de vision ; mais, Real insistant, il l'envoie chez le duc de Feltre, ministre de la guerre, et chez le colonel Fusil, commandant TEcole militaire. Ceux-ci ne le croient d'abord pas, et le colonel allait même le faire arrêter comme porteur de fausses nouvelles, lorsque des ordres postérieurs arrivent.

» Malet était arrêté. . . »

Nous avons vu comment de La Horie fut pris, sans difficulté. Soulier et Guidai n'opposèrent pas plus de résistance.

A neuf heures, tout était terminé.

Dans l'après-midi, on afficha sur les murs de Paris la proclamation suivante :

« Trois ex-généraux, Malet, Lahorie et Guidai, ont trompé quelques gardes nationaux, et les ont dirigés contre le Ministre de la police générale, le Préfet de police et le commandant de Paris. Ils ont exercé des violences contre eux.

» Ils répandaient faussement le bruit de la mort de l'Empereur.

» Ces ex-généraux ont été arrêtés, ils sont convaincus d'imposture : il va en être fait justice.

» Le calme le plus absolu règne dans Paris. Il n'a été troublé que dans les trois hôtels où les brigand se sont portés.

» Le présent ordre sera affiché à la diligence de M. le Conseiller d'Etat, Préfet de police.

» Le duc de Rovigo.

» Paris, le 23 octobre 1812. »

244 LE GÉNÉRAL DE tk HORIE

Et le lendemain matin, le Moniteur contenait le même communiqué.

C'est ainsi que l'on écrit Thistoire — au jour le jour — et sans aucune impartialité.

De la facilité avec laquelle les plus grands dignitaires de TEmpire avaient accepté Tabolition du régime, de la joie manifestée par les troupes et par le peuple, en apprenant la mort de l'Empereur et la proclamation de la République, il n'était pas question.

Ayant ainsi présenté l'aventure au peuple de Paris, les hauts dignitaires de TEmpire se réunirent pour aviser au meilleur moyen d'apaiser le Maître tout puissant. Ils ne se faisaient aucune illusion, et savaient parfaitement que sa colère serait grande, quand il apprendrait la facilité avec laquelle le bruit de sa mort avait été accueilli et la défection d'un certain nombre de ses créatures. Il leur sembla qu'une répression immédiate et sanglante serait le meilleur moyen de faire leur cour, et il ne leur vint pas un moment à l'esprit l'idée de chercher à savoir si, dans cette conspiration, il n'y avait pas plus d'égarés que de vrais coupables.

La décision étant prise, ils se mirent à l'œuvre sur le champ .

Le jour même, Savary interrogea Malet, de La Horie et Guidai. Malet se reconnut seul coupable et voulut donner des preuves, on ne le laissa pas parler : de La Horie et Guidai protestèrent de leur innocence, citèrent des faits ; ils ne furent pas écoutés, et leur interrogatoire fut de pure forme, sans toucher pour ainsi dire au fond même de l'affaire. Voici celui de La Horie, tel que nous Tavons retrouvé aux Archives nationales (1):

L'an 1812, le vendredi 23 octobre, avons fait amener à la première division du Ministère de la police générale de l'Empire, le sieur Victor-Claude-Alexandre Lahorie, à l'effet de lui faire reconnaître les papiers saisis aujourd'hui dans la chambre qu'il oc-

(i) Archives nationales, F. 499, 500, 501.

cupait à La Force, et de suite lui avons exibé le procès-verbal de perquisition dont nous lui avons donné lecture, et un paquet de papiers, enveloppé et cacheté du timbre du concierge.

Après avoir fait l'ouverture dudit paquet, nous en avons extrait les pièces que nous avons présentées au général. Lahorie pour être reconnues par lui ainsi qu'il suit, savoir : une quantité de pièces qu'il a numérotées et paraphées depuis le n® 1®' jusque et y compris le numéro 89. Parmi ces pièces, se trouve un petit portefeuille vert contenant quelques feuilles de papier blanc, lequel ne compte que pour une pièce sous le n® 68.

Et avons séparé ces pièces d'après la demande du sieur Lahorie, et les avons mises dans deux feuilles séparées, savoir : dans Tune depuis le n® 1 jusqu'au n° 68 et dans l'autre, depuis len° 69 jusqu'au 89 et dernier.

De tout quoi nous avons dressé procèsverbal les jour et an que dessus, et a signé avec nous.

Signé: V. F. Lahorie.

Et par suite, le sieur Lahorie a été amené pour être interrogé sur les pièces dont il est parlé ci -dessus.

 lui demandé de qui le bille signé L.

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