‹ Le général de Sonis d'après ses papiers et sa correspondanceChapitre 10 sur 62 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le 18 mars 1860, le nouveau chef d'escadron du 2* spahis débarquait à Oran, pour de là se rendre à son poste de Mascara. A peine y était- il arrivé, qu'il reçut sa nomination au commandement supérieur du cercle de Tenez. < Je suis très content de ma nouvelle position, écrivit- il alors à son ami M. de Sèze. Je la regarde comme un avancement, puisque je puis me considérer comme chet absolu du cercle que je commande et que j'administre, de même qu'un généra) administre une subdivision. Je ne dépends que de mon général, et je me trouve par cela même plus en vue que dans un régiment. Il se peut donc que je tire quelque profit de cette situation pour mon avenir. » Il disait dans une autre lettre : c Enfin je suis le premier personnage de l'endroit, et, si je n'étais chrétien, il y aurait de quoi flatter mon amour-propre, quoique mon cercle, qui est plus grand que plusieurs départements de la France, ne soit pas très peuplé, s

Après quinze jours seulement passés à Mascara, le commandant supérieur reprit la route d'Oran, d'où il s'embarqua pour Tenez au commencement d'avril. Tenez, assise au pied du cap du môme nom, sur la Méditerranée, à l'ouest de la province d'Alger, occupe' à peu près le milieu de la côte formée par le Dahra, entre Tipaza et Mostaganem, à l'embouchure de l'Oued- Allala. C'était alors une ville d'environ cinq mille habitants, riche de souvenirs de l'époque romaine, et qui devait son importance moderne aux mines de fer, de plomb, de cuivre et même d'argent situées dans son voisinage. Sonis en parlait ainsi à ses correspondants : t Tenez est une jolie petite ville, dans une position très pittoresque, et au milieu d'un pays superbe. Le climat est très sain ; les maladies y sont rares, chose éminemment précieuse pour un père de famille. J'ai trouvé ici un beau logement, que je n'ai point à payer, et qui sera fort bien meublé par l'État, chose encore fort appréciée par moi , comme tu penses. J'ai donc tout lieu de croire que ma femme se trouvera bien ici, et c'est tout ce que je demande. Je suis ravi de penser que je pourrai peut-être y passer quelques bonnes années, entouré de ma petite famille, i»

Ce lui fut un nouveau motif de redoubler d'amour et de reconnaissance envers Celui de qui lui venaient tous ces dons : c Mon très cher Louis, plus je vais, plus je m'attache de toute mon âme à cette sainte religion qui m'a si divinement soutenu dans mes épreuves. Je ne fais pas grand'chose pour le bon Dieu, mais j'ai, faute de mieux, la bonne volonté et la ferme intention de marcher dans la vie chrétienne. Tant de monde conspire contre notre divin Maître et contre sa sainte

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Église I Ne devons-nous pas nous attacher à lui de toute la force de la haine dont il est l'objet? Il faut que cette haine soit la mesure de notre amour. Puisse cette mesure être capable de satisfaire le cœur de Jésus I »

La haine était donc déchaînée à cette époque contre le Christ et son Église. La guerre d'Italie, comme Sonis l'avait prévu, n'avait été que le prélude et le signal de la révolution romaine. La spoliation des États pontificaux était à l'ordre du jour des conseils politiques, après l'avoir été des loges maçonniques et des clubs. C'est à cette haine que Sonis voulait opposer son amour, mais l'amour d'un soldat armé pour ce qu'il aime. Depuis quelque temps une pensée ne cessait de le poursuivre : voler, s'il le pouvait, au secours du souverain Pontife, et aller mettre à son service une épée qui, là encore, eût été excellemment au vrai service de la France. Entendons-le : « Mon cher ami, je suis chaque jour de plus en plus navré de tout ce que je lis dans les journaux. Cette malheureuse Italie met toute l'Europe en ôbullilion. Quel aveuglement î quelle conspiration contre la vérité et contre le sens commun ! Ah I si je n'étais pas responsable devant Dieu de la vie, de l'éducation et de l'avenir de mes enfants, si ma femme chérie n'avait pas lié son sort au mien , comme je serais loin d'ici I Avec quel bonheur j'aurais été mettre mon bras au service du Saint-Père! Et quelle mort fut jamais plus digne d'envie que celle que trouveront dans cette guerre sainte tous ceux qui ont quitté famille et patrie pour aller soutenir ce trône, le seul encore digne de la majesté souveraine, et le dernier refuge de la vérité sur cette terre, livrée plus que jamais à l'erreur et à l'iniquité! Mais il faut que je commande le silence à un

oœiir qui bat, hélas 1 trop fort. A chacun son devoir, et il n'est que trop vrai que Dieu ne nous permet pas de choisir nous-mêmes notre croix. ^

La croix 1 des centaines de jeunes hommes la prenaient à cette époque pour cette croisade nouvelle. H. de Sonis fut surtout ému d'y voir s'enrôler des officiers tels que Pimodan et ce grand Africain qui s'appelait La Moricière. Il s'impatientait de ne pouvoir apporter à la même cause toute son expérience de soldat, tout son dévouement de chrétien. C'est le sujet de cette lettre du 29 avril à M. Lamy de la Chapelle : c Je ne puis me défendre de te dire, mon cher ami, ce que j'ai éprouvé de peine par l'accomplissement des derniers événements d'Italie, — l'occupation des Légations par le Piémont. — Tu devines sans doute ce qu'il y a de tristesse dans mon âme. Je me suis demandé sérieusement si mon devoir ne m'appelait pas sous les drapeaux de Pie IX. Si tant est que je sache quelque chose de ce noble métier des armes; si tant est que j'aie appris , au milieu des enfants de notre France autrefois si chrétienne, quelque chose des secrets de la guerre; si l'habitude de la vie des camps , et si l'odeur de la poudre, ^le bruit du canon, et le jeu de la mousqucterie, et mille autres choses sont pour moi des choses familières; si ma vie passée au milieu de tout cela fait que je n'y sois point dépaysé; et si Dieu permet que mon cœur, qui bat pour lui, ne batte pas plus fort là qu'ail leurs; combien, fier de ce petit acquis, eussé-je été heureux d'aller mettre mon bras au service du vicaire de Jésus-Christ ! »

Cette perspective qui l'attire, Sonis en a mesuré la grandeur et l'honneur. Il continue, du même accent.

brûlant de désir et de regret : c Si la guerre grandit les hommes; si Ton se sent fier de ce nom de chrétien qu'il s'agit de porter noblement en ces grands jours de batailles, combien plus cette valeur, qui est de tradition chez nous, ne devrait-elle pas resplendir au service de la plus noble cause qui fut jamais I II me semble qu'un fils fait des miracles pour défendre son père indignement attaqué et outragé. Quelques poignées de Français dans les Légations n'eussent pas permis aux voleurs d'y entrer. Ai -je pu me voir naguère exposé à mille morts au service d'une si pitoyable cause, pour me sentir aujourd'hui attaché par les pieds icil Ahl je comprends bien La Moricière; c'est un noble cœur. Je ne connais pas ses soldats ; mais ils sont bien commandés; les révolutionnaires le savent bien. >

Sonis ne renonça pas absolument à partir; il se réservait, il attendait, il espérait. Voici ce qu'il écrit : « L'iniquité marche si vite et fait tant de chemin en peu de temps, que je ne sais où les choses en viendront..., et j'attends, d Puis, expliquant qu'il se doit à ses fils, non seulement à leur corps, mais surtout à leur âme : c Je crois, dit- il, que mon devoir me retient encore à cette place. Dieu m'a fait père de famille, et père d'une famille que j'aime tant et tant que l'idée seule de laisser derrière moi des orphelins exposés à ce venin de l'iVnpiété, qui est fatalement inoculé à notre siècle, me fait frissonner de crainte. Je crois qu'il est de mon devoir de mener ces enfants à l'âge d'homme , afin de soutenir leurs premiers pas dans ces épreuves si difficiles, et de les voir enfin confirmés. "»

Voilà le lien qui l'attache, le seul lien en ce monde car, pour lui et les siens, il ne veut que Dieu par,

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dessus toutes choses, c Plus je m'approche du terme de mon existence, et plus je me détache de tous ces biens qui tiennent Thomme si attaché à la terre. A part ceux que j'aime, — et tu les connais , — je ne vois pas ce qu'on y pourrait tant regretter; et quant à ceux-là, la foi me dit que je n'en serai point séparé, car ils sont, eux aussi, enfants fidèles de ce même Père qu'il fait si bon servir ici-bas. Je lui demande donc d'allumer dans ces jeunes cœurs ce foyer d'amour qui ne brûle jamais assez. Je mets, matin et soir, tous mes petits enfants aux pieds de Notre-Seigneur, et il les prendrait tous à son service que j'en serais très heureux. )>

Il avait écrit de même dans sa lettre précédente : c Si le divin Maître, parlant lui-même à ces jeunes cœurs, leur inspirait à tous la pensée de se consacrer à lui, je l'en bénirais; et, heureux de ne plus laisser de traces de mon passage sur cette terre de péché, j'entrerais dans ma tombe en chantant avec bonheur le Nunc dimittis. >

Une lettre du 20 avril 1860 à son fils aîné , alors au collège des Jésuites , à Poitiers , avec son frère plus jeune, et près de sa sœur Marie, élève du Sacré-Cœur, nous fait mieux entrer encore dans ses sentiments de père et de père chrétien. N'oublions pas qu'il s'adresse à un enfant de dix ans : « Ai -je besoin de vous dire, mon cherGaston, écrit-il, que je pense continuellement à vous trois? Votre souvenir ne me quitte pas; le matin et le soir surtout, quand je me mets à genoux devant Dieu , je ne puis me relever tant j'ai à lui causer de vous! Quand je dis vous, mon cher enfant, je parle aussi de Marie et de notre petit Henri : vous savez que vous avez la même place dans le cœur de votre père et

de votre mère. Mais, quand ma pensée se repose sur vous en particulier, elle devient plus grave, car je pense à ce que vous m'aviez confié touchant votre avenir; et, sans accorder aux paroles de votre âge plus d'importance qu'elles n'en ont, j'y vois pour vous le devoir de ne pas mettre votre conduite en désaccord avec elles, mais de devenir pieux et pur comme un ange, et laborieux comme le divin enfant de Nazareth que vous voulez servir.

« Quel bonheur pour moi, mon bien-aimé Gaston, si les Pères de Poitiers pouvaient m'annoncer que vous êtes l'enfant le plus pieux de votre classe : et il est d'ailleurs si facile et si doux d'aimer Dieu I Vous n'avez qu'à bien retenir et graver dans votre cœur ce que l'on vous dira de l'histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et en particulier de ses souiTrances pour nous.

c Prenez dès maintenant l'habitude de prier sérieusement, du fond de votre cœur, et non des lèvres seulement. Il ne faut pas se moquer de Dieu : cela porte malheur.

€ Vous m'avez promis de faire chaque soir une prière à mon intention, avant de vous coucher, au pied du crucifix que vous a donné votre tante. Eh bien, je veux que votre prière pour moi soit celle-ci : Mon Dieu, faites que mon père vous aime chaque jour davantage! Ces quelques mots en diront beaucoup au cœur de Jésus-Christ.

« Pour vous, mon enfant, vous demanderez à la sainte Vierge de conserver toujours l'innocence de votre baptême. Obtenez de son cœur de mère la grâce de la pureté. La pureté est la clef du ciel : bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu!

c Veillez bien, je vous prie, sur mon petit Henri : vous êtes son aîné et comme son petit père. Donnez-lui de bons conseils, soyez son protecteur, et faites en sorte qu'il ne fréquente que des enfants sages et chrétiens. >

Sonis recommande à ses fils le travail, la docilité, la reconnaissance envers les Pères qui les élèvent, envers leurs tantes du Carmel, où ils ne doivent se présenter qu'avec un respect religieux, parce que c'est un lieu béni etsanctifié par la prière et le sacrifice, qui sont les choses les plus agréables à Dieu. <e Mes bien-aimés enfants, ce m'est un grand sacrifice à moi que de vivre loin de TOUS. Mais cette peine -là, je la mets, comme toutes les autres, au pied de la croix de notre divin Maître; et il veut bien me donner le courage dont j'ai besoin.

« Vos tantes ont dû vous dire que je désire que vous preniez l'habitude de ne pas tutoyer votre sœur. Vous vous conformerez au désir de votre père, et vous direz désormais a vous :» à Marie.

« Adieu, mon bien cher Gaston, je vous bénis et vous embrasse du fond de mon cœur, et je vous mets tous, vous, Henri et Marie, dans le divin cœur de Jésus. >

Sa femme et ses plus jeunes enfants le rejoignirent à Tenez au commencement de mai; et lui, c si éprouvé dans ces dernières années, si sevré des joies du cœur. » comme il s'exprimait, retrouva un peu du bonheur auquel il aspirait.

En arrivant à Tenez il s'était dit : « Je crois qu'en raison de ma position il y a quelque bien à faire autour de moi, et j'essayerai d'accomplir dans ce sens l'œuvre de la Providence , qui se sert des instruments les plus indignes pour arriver à ses fins. y> Il venait alors de traverser ce qu'il appelait avec douleur un c pays de më-

créants » , duquel il écrivait : c Bien qu'on soit en carême, la chaire y est muette , et pourtant elle pourrait parler. Ainsi je jeûne de toute façon , et je vous assure que l'on a bien besoin du jeûne du corps pour résister à celui de i'uine. »

L'œuvre du bien que Sonis voulait faire à Tenez était celle de la vraie civilisation, non seulement parmi les militaires et les colons, mais parmi les Arabes assujettis à nos lois. Le littoral qui s'étend du sud-ouest de Tenez à l'embouchure du Chélif ne possède pas un seul village français, et les colons de l'intérieur n'y forment que de petites agglomérations d'ailleurs notablement entremêlées d'indigènes. C'est donc sur les indigènes arabes, kabyles, berbères, que doit s'exercer llnfluence française, si nous voulons les conquérir autrement que par la force. Le commandant supérieur s'y employa tout entier, c Aussitôt qu'il fut dans ses nouvelles fonctions, nous rapporte un témoin, il utilisa la connaissance parfaite qu'il avait de la langue arabe pour s'occuper avec succès des intérêts de ce peuple, pour les qualités duquel il ressentait une certaine sympathie, tout en déplorant la profonde dégradation où l'islamisme l'a plongé. Ce travail, nouveau pour lui, l'intéressait extrêmement, et il y apporta le dévouement consciencieux qu'il mettait en toutes choses. Il visita les tribus chez elles, voulant se rendre compte par lui-même de leurs nécessités et de leurs dispositions. »

Dans cette région du Dahra, les mœurs arabes prédominent, les habitants vivent sous la tente. Campés dans les douars, — grands cercles entourés d'arbres, — ils subsistent de l'élevage de leurs immenses troupeaux

léptndus sur la montagne, ou de la récolte des oliviers et des figuiers qui croissent dans les vallées. La seule petite ville qu'on y rencontre est Mazouna, assise dans un vallon ruisselant d'eaux vives. On voyait tout àoDup Sonis arriver inopinément parmi ces nomades, achevai, avec son goum ou escorte d* Arabes, s'aboucher aussitôt avec les principaux chefs, parlant leur langue, s'asseyant sous leur tente, les étonnant par sa vigilance, son intelligence et son activité. Mais rien ne les frappait autant que son désintéressement : que le commandant refusât leurs présents, qu'il ne mit pas à prix sa protection et sa justice, ils ne le pouvaient oomprendre. Surtout ils étaient édifiés de la franche et sincère profession qu'il faisait de la religion des Roumis. En le voyant faire ses prières, dire son chapelet, jeûner, s'agenouiller matin et soir, ils se regardaient les uns les autres et se disaient : c Nous aurons an bon commandant, iaraf Réhhi; il reconnaît la puissance de Dieu. :»

Es n'en jouirent pas longtemps. Un décret impérial du 24 novembre 1860 ayant supprimé le ministère de l'Algérie pour y rétablir le gouvernement militaire, avec le maréchal Pélissier comme gouverneur, et le général de Martimprey comme préposé aux afiaires politiques, il s'ensuivit des déplacements qui firent passer M. de Sonis au commandement supérieur du œrde de Laghouat. Laghouat (£l-Aghouat) est, comme on sait, un des postes les plus avancés de notre conquête vers le sud sur les confins du désert, et le plus exposé aux coups de main des Arabes. C'était un poste de combat, donc un poste d'honneur. Heureux, comme soldat, de cette confiance de ses chefs, Sonis s'em-

barqua à Tenez pour Alger, avec sa famille ; puis de là ils prirent leur route pour se rendre à Laghouat, par delà les hauts plateaux de l'Atlas , au pied du versant saharien 9 à cent seize lieues du littoral.

« D'Alger à Blidah , et même de Médéah à Boghar les communications étaient dès lors relativement faciles, rapporte M>°« de Sonis. Mais, à partir de ce dernier poste, on ne trouvait plus de route tracée. On devait voyager, par étapes inégales, dans une plaine sans bornes, revêtue d'une herbe rare et brûlée par le soleil. L'uniformité monotone du paysage n'était rompue de loin en loin que par l'apparition d'un caravansérail, où l'on s'arrêtait le matin pour déjeuner et le soir pour prendre un peu de repos. » La vie des pauvres gens qui habitent toute l'année ces postes perdus, fort distants l'un de l'autre, touchait Sonis de compassion. Du reste, hélas 1 aucune trace de religion nulle part, sauf une fois, où, à la grande surprise et admiration des voyageurs, la maîtresse du logis, ancienne cantiniëre, leur fit voir, dans un endroit retiré de sa maison, un pauvre petit oratoire qu'elle s'était dressé et où elle priait Dieu devant un simulacre d'autel. Elle en avait tapissé les parois d'images représentant de petits soldats coloriés. C'était à la fois l'Église^ la patrie, l'armée que lui rappelait ce réduit, c Cela faisait du bien, dit-il, de voir dans ce désert une âme qui se souvenait de Dieu. »

Au sortir de Djelfa, quatre ennuyeuses étapes séparent encore de Laghouat. A droite et à gauche s'étend une vaste et triste plaine, bordée seulement au loin par de petites collines qui ressortent en bleu plus foncé sur le bleu du ciel. Le chemin à peine tracé, mais jalonné

par les poteaux du télégraphe, se dirige vers une dune qui ferme la perspective, et que sa forme à deux pointes a fait appeler le Chapeau du gendarme. Puis, tournant brusquement, il double le mamelon et débouche sur la campagne ; ici soudain l'aspect change, Ton est entré dans l'oasis : c'est Laghouat. Dix -huit mille palmiers se dressent autour et au milieu d'une petite ville de trois à quatre mille âmes, formée de maisons blanches au sein de jardins fertiles et arrosés d'eaux vives. Une source unique sortant de terre forme ce gracieux Ilot; elle alimente un ruisseau qui coule sur une longueur d'un kilomètre et demi environ. Tout ce qu'il arrose est l'oasis. Au centre deux petites collines que ne peuvent atteindre les eaux restent stériles et jaunâtres. Sur l'une est bâti l'hôpital ; au sommet de l'autre, une mosquée restée inachevée domine le massif des palmiers ; sur les flancs de cette colline s'étagent les misérables gourbis en terre où s'entasse la population indigène. Plus bas, autour d'une place carrée, s'élèvent l'église, le bureau arabe, la maison du commandant supérieur du cercle, et quelques boutiques françaises. Le reste de l'oasis appartient aux palmiers, au pied desquels s'entremêlent l'olivier, le citronnier, le figuier, le grenadier, le pêcher, le poirier, et la plupart des arbres et des légumes de l'Europe. Ceux des jardins qui confinent au désert sont protégés contre le vent et le sable par des murs de boue et de briques cuites au soleil. Au delà c'est l'incommensurable Sahara, et l'œil se perd au sein d'une immensité où aucun point distinct ne vient arrêter son regard.

M"'* de Sonis, qui , souffrante alors, avait dû faire une partie du voyage en prolonge, avec ses enfants, voulut

monter à cheval pour entrer à Laghouat. c Nous n'arrivâmes que fort tard, nous racontent ses notes. Il faisait une de ces nuits splendides, telles qu'on n'en voit que sous le ciel du sud, infiniment plus transparent que le nôtre. Nous fûmes reçus par une fantasia magnifique. Le goum était réuni tout entier, les chevaux des chefs arahes portaient tous des harnachements de la plus grande richesse, avec des housses brodées d'or. Ils venaient tirer des coups de fusil, à bout portant, devant le front de nos chevaux, pour faire honneur à leur nouveau commandant, et c'est au bruit de la mousqueterie et des you-you des femmes réunies sur les terrasses que nous entrâmes dans la ville. Cette brillante mise en scène, ces maisons blanches sortant du milieu de la verdure, cette lune éclairant une forêt de palmiers; tout cet ensemble formait un spectacle vraiment féerique. Il nous impressionna d'autant plus ce jour-là qu'il s'offrait à nous pour la première fois. »

La maison du commandant était une construction en briques séchées, avec un toit en terrasse, des galeries extérieures, et une large vue sur la campagne et le désert. M. de Sonis trouvait cette habitation trop belle, comparée à l'église, qui était petite et pauvre: c Je rougis, disait -il, d'être mieux logé que le bon Dieu, i^ C'était l'ancienne mosquée, qu'on avait abandonnée pour en bâtir une plus monumentale, qui faisait maintenant le principal ornement de Laghouat ; mais les Arabes mécontents refusaient d'y mettre les pieds, protestant ainsi contre la profanation de l'ancienne.

On remarqua que la première visite du commandant supérieur fut pour cette pauvre église, et ensuite pour ceux qui la desservaient. C'étaient les prêtres de la

congrégation de la mission ou Lazaristes. Comme ces dignes fiis de saint Vincent de Paul lui en témoignaient leur humble reconnaissance, mêlée de quelque confusion d'être prévenus par lui, l'homme de foi leur dit simplement : c Quand j'arrive dans une localité où il y a une église et un prêtre, ma première visite çst pour le saint Sacrement, ma seconde pour son ministre. S'il y a une communauté religieuse, elle a ma troisième ; personne ne peut trouver mauvais que je fasse passer Dieu devant les hommes, et ses représentants avant les autorités du pays. :»

Le poste avancé de Laghouat, aujourd'hui rattaché à la capitale de l'Algérie par une route carrossable que desservent les voitures publiques , était considéré comme le chef- lieu de la zone du Sahara appartenant à la province d'Alger. Occupée une première fois en 1844, cette position avait été reprise en 1852 par le maréchal Pélissier, après un assaut meurtrier qui se termina par un déplorable massacre. Le soir du 4 décembre 1852, plus de douze cents cadavres d'Arabes jonchaient les rues et les jardins de la ville. La conséquence en fut l'occupation permanente de Laghouat, ce qui nous fiedsait gagner quatre-vingt lieues dans un pays sans eau , sans végétation , et d'où sortait à tout moment un ennemi insaisissable. Une petite garnison d'un millier de fantassins, avec cavalerie, artillerie, ambulance, services administratifs, y fut installée, non seulement pour garder la ville et la défendre au besoin, mais pour agir au dehors. La turbulente tribu des Larbâa dut créer et fournir, pour sa contribution de guerre, un équipage de cinq cents chameaux tout harnachés, organisés en smala, toujours prêts à marcher

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pour les transports immédiats de la petite colonne, qui acquérait ainsi une mobilité égale à celle des Arabes du sud.

Le commandement de Laghouat consistait en une administration à la fois défensive et au besoin offensive des tribus arabes soumises à nos armes, entre le pays des Mzabites et les oasis exposées à l'influence du Maroc. Ce sont là ses limites de Test et de l'ouest, tandis qu'au nord le commandement naissait au pied des hauts plateaux qui séparent du désert le rivage algérien , et s'étendait sur ce désert sans limites déterminées. L'administration de ces peuplades, dont la soumission alors surtout n'était qu'apparente, était chose extrêmement délicate et difficile. Le commandant supérieur, assisté d'un chef de bureau arabe et d'un chef d'état-major, était fréquemment en chevauchées dans le cercle où il lui fallait se montrer sans cesse sur tous les points, en se multipliant.

Aussi bien les souvenirs sanglants de 1852 vivaient encore tout frémissants dans le cœur des tribus. Au colonel Marguerite, homme d'énergie et d'entrain, qui s'était fait respecter et aimer des Arabes, avait succédé le colonel de Colomb. Il n'y resta que quelques mois. C'est après lui que le commandement fut donné à Sonis. « On ne pouvait faire un meilleur choix, témoigne un officier d'Afrique de ce temps-là. Homme religieux, Sonis imposait le respect à ceux qui, voyant l'impiété de nos officiers, les traitaient de <r chiens, fils € de chiens I Kelb-hen-Kelh n. Sachant parfaitement l'arabe, il se mettrait directement en relation avec les indigènes; intègre et désintéressé jusqu'à la délicatesse, il allait relever l'honneur moral de la France par

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des procédés qui ne nous feraient plus rougir. Enfin, homme marié et père d'une famille nombreuse, il pourrait paraître, lui et sa femme, dans la tente de œux que soulevait de dégoût l'immoralité d'un grand nombre des nôtres. Je ne dis rien de sa bravoure intrépide, chevaleresque; c'est une qualité nationale que ceUe-là. >

Ce qui tout d'abord en lui fascina les Arabes, ce fut le cavalier. Quand ils le virent se mettre tout de suite àfiûre la visite de son cercle, à cheval, dans son costume de chef d'escadron de spahis, entouré de son goum, à travers un pays sans route, se riant des difficultés, franchissant tous les obstacles, dépassant les plus agiles, poussant le premier en avant de tous les mauvais pas, en sortant avec une aisance joyeuse, ce fat un enthousiasme général. € Comme cavalier, nous écrit un de ceux qui le virent alors, il n'avait pas son pareil. Combien de fois ne l'ai-je pas vu, monté sur un cheval arabe indompté , franchir les barrières , les rochers, les précipices, et ne descendre de sa monture que quand la pauvre bète haletante, ruisselante, semblait demander grâce pour son dompteur. Les Arabes, si bons cavaliers cependant, tombaient en admiration devant lui. >

C'est pendant le carême qu'eut lieu cette première inspection. M. de Sonis se fit un devoir de ne rien retrancher aux rigueurs prescrites durant ce temps par la loi de l'Église. « Je sais bien, disait- il ensuite aux prêtres de Laghouat, que je ne manquais pas de raisons suffisantes pour m'en dispenser, durant cette rude tournée. Mais je n'ai pas voulu donner aux Arabes l'occasion de prétendre que les musulmans font mieux leur ca-

rême que les chrétiens. Je m'en suis tequ au jeûne strict, celui d'un seul repas que je prenais le soir. »

Cependant Tévêque d'Alger, Mfff Pavy, avait promis sa visite à Laghouat. C'était, croyons-nous, la première fois qu'un évêque s'avançait jusqu'à la capitale du désert. Parti le 12 avril 1861 avec M. Suchet, son vicaire-général , et accompagné d'un domestique, il approchait de Djelfa. « Le matm, à dix heures, nous rapporte une lettre de M. l'ahbé Suchet, nous étions à moitié chemin du Rocher -de -Sel à Djelfa, lorsqu'un spahis tout effaré fait arrêter la voiture de Monseigneur et lui remet un billet de M. de Sonis , qui l'engageait à ne p^ aller plus avant. Il le prévenait que les Arabes venaient d'attaquer Djelfa et d'assassiner un certain nombre d'habitants; qu'ils étaient maîtres de la campagne, et qu'il ne répondait pas des malheurs qui pouvaient arriver si Monseigneur continuait sa route. M^ Pavy se cpntenta de tracer au crayon ces deux mots de réponse : c Je ne m'arrêterai pas; à la garde de Dieu I » Puis se tournant vers moi : « Et vous, qu'allez- vous faire? » Je lui répondis : « Sequar t^, quocumqiAe iens; mais je crois qu'il serait prudent de rpbrousser chemin ; les insurgés sont ciertainement embusqiaés sur la route; il est presque probable qu'ils tireront sur votre voiture et nous enverront dans l'autre monde. — Eh bien, repartit l'évêque, nous ferons route ensemble, et nous pirésenterons à saint Pierre un bon passeport, d

ff Dieu veilla sur nos jours, et nous airrivâmes sains et saufis à Djelfa après trois heures d'angoisses, du moins de mon côté.

jT Le curé, que le commandant av^t averti de la courageuse détermination de Monseigneur, retendait à

l'entrée du village, avec deux enfants de chœur, dont l'an avait un bandeau autour de sa tête ensanglantée par un coup de yatagan, et le sacristain avec un bras en écharpe brisé par un coup de feu. Les quelques habitants qui avaient osé sortir de leurs maisons , où ils étaient barricadés, fondaient en larmes et paraissaient stupéfaits de l'arrivée de leur bon évéque, qui venait de braver un danger si imminent pour venir les consoler. 1

Au premier bruit de la révolte, le commandant, prévenu par télégramme , était donc parti pour Djelfa avec les cavaliers de son goum. Franchissant trentesix lieues en quelques heures, il arriva dès la pointe du jour, n trouva le village terrifié. Fanatisés par les prédications d'un missionnaire ou mokkadem, du nom de Bou Cheudon, une bande de deux ou trois cents Arabes, qui se disposaient à faire sous sa conduite un pèlerinage chez les Zibans, à Biskra, voulant pour cela se rendre plus agréables à Dieu, avaient formé le complot de se défaire des chrétiens de Djelfa. Profitant du jour de marché, ils attendirent la nuit pour fondre sur leur proie endormie. Une trentaine de colons , tant européens qu'israélites et indigènes, fut surprise et massacrée, entre autres un jeune enfant qu'on égorgea dans son berceau. Le village n'avait pour garnison qu'une cinquantaine de soldats, commandés par un sous-lieutenant, qui réussirent à disperser les malfaiteurs, après leur avoir tué quelques hommes. A Tarrivée de Sonis, quelques-uns n'avaient pas encore eu le temps de s'évader. Le commandant fit saisir ceux qui lui tombèrent sous la main, improvisa aussitôt, avec quelques officiers, une sorte de conseil de guerre et les fit juger im-

médiatement. Une dizaine environ de ces brigands furent condamnés à mort et fusillés sur-le-champ.

Sur ravis de Sonis, qui craignait un retour offensif des Arabes, M^ Pavy ne demeura à Djelfa que le temps de visiter, consoler, assister ceux des colons qui avaient le plus gravement souffert ; puis il prit le chemin de Laghouat, où il arriva le lendemain. A sa grande surprise, M. de Sonis y était déjà rentré avant lui. c Le cavalier incomparable, nous écrit un témoin, avait parcouru les trente lieues en quelques heures. Lorsqu'il descendit à notre presbytère, il ne paraissait même pas fatigué. »

n fit à révèque les honneurs de la capitale du désert avec l'empressement et l'aisance de l'homme le plus dispos. Ravi de la beauté naturelle de l'oasis, Mff^ Pavy s'en inspira dans son exhortation aux fidèles. Il prit pour texte et pour thème cette parole du prophète : Jtistus vA palma ftorebit, c le juste fleurira comme le palmier. 3> Mais, par delà ce coin de terre, son regard se portait vers l'immensité qui s'étendait indéfiniment vers le sud : c Dix-huit cents lieues devant nous, disait-il, dix- huit cents lieues !... > Il déclara à Sonis, aux officiers et aux soldats « qu'il venait près d'eux en évoque et en croisé ». La croisade qu'il rêvait était la conquête chrétienne de ces solitudes, et il leur demandait d'être les porte-drapeau, les porte-voix de l'Évangile dans l'Afrique entière. Dieu ne nous en avait ouvert la porte que pour cela '.

Le jugement sommaire et l'exécution immédiate des assassins de Djelfa, sans attendre le recours à la justice ordinaire, avait été un coup nécessaire, mais

i ViedeMirr pavy, t. U, p. 132.

TENEZ — LAGHOUAT — SATDA 173

hardi, c Commandant, vous jouez gros jeu, lui avait dit Tévèque. — Je le sais, Monseigneur, avait répondu Sonis; mais je connais les Arabes : si je ne sévis pas aujourd'hui , ils vont recommencer demain. J'ai consulté ma conscience, mon devoir est de préserver les bons en terrifiant les méchants, s D'ailleurs le commandant avait eu soin de rendre aussitôt compte de sa conduite au maréchal gouverneur, par une dépèche succincte. Le correspondantd'un journal de Paris se chargea de la compléter par des explications malveillantes et singulièrement fantaisistes, comme c'est l'habitude. L'aŒaire fit du bruit; on y vit une conséquence du gouvernement militaire qu'on venait de rétablir et en particulier du gouvernement de Pélissier, peu suspect de tendresse dans ses procédés envers les indigènes. Le gouverneur, en effet, approuvait la mesure, mais il aurait voulu qu'on fit le silence là-dessus. Effrayé plus que de raison des clameurs de la presse , il désavoua son subordonné, en envoyant à Sonis l'ordre de résigner ses fonctions et de venir rejoindre son régiment à Mascara. C'était le 19 mai 1861. Singulier scrupule de la part de l'homme qui, en 1845, avait fait enfumer et périr onze cent cinquante Arabes de la tribu des Ouled-Riah, dans les grottes où ces malheureux avaient cherché un asile !

Sonis obéit ; il quitta Laghouat après seulement six mois de commandement. Les seules paroles qu'on lui entendit proférer furent celles-ci : t Je m'y attendais, mais je trouve que c'est dur. Ces messieurs d'Alger savent pourtant bien que j'ai l'habitude de voyager à mes dépens I > 11 refit, avec sa famille, cette route difficile dont rien

ne charmait plus rinterminablo longueur. Arrivé à Alger, il fut pressé par ses amis de demander une audience au gouverneur général afin de s'expliquer; il s'y refusa par pur esprit de discipline : l'obéissance militaire ne se discute pas. D'Alger il s'embarqua pour Oran, pour de là gagner son corps à Mascara. M°*« de Sonis s'était traînée péniblement dans ce voyage , encouragée, soutenue par l'affection et encore plus par la religion de son mari. Elle souffrait, elle tomba malade , et c'est en cet état qu'elle atteignit enfin le poste de disgrâce d'où elle put craindre que son époux ne sortit pas de sitôt.

A peu de temps de là , elle lui donna une fille, qu'ils appelèrent Marthe -Carmel, parce qu'elle était née le 16 juillet, fôte de Notre-Dame du Mont-Carmel. Il sembla à M. de Sonis que c'était un ange consolateur que la Reine de l'Ordre dont il était le tertiaire lui avait envoyé spécialement en ce jour. Mais cette enfant de bénédiction , qui avait été portée dans la douleur et les larmes , ne devait être que montrée à ceux dont elle faisait l'espérance et l'orgueil.

L'épreuve qu'il venait de subir le trouva plus grand qu'elle. Aux religieuses consolations qui lui furent adressées par un grand ami de son âme , le R. P. Fessard , il répondit le 2 août : « Il est vrai, mon révérend Père , que ma vie a été et est encore tous les jours semée de beaucoup d'épreuves; mais je dois reconnaître aussi que la grâce pour les supporter ne m'a jamais été refusée; et j'avoue que j'ai toujours été merveilleusement secouru par Notre -Seigneur, sa sainte Mère et saint Joseph, auxquels j'ai l'habitude de confier toutes mes peines.

TENE2 — LAbriOUAT — SAIDA 175

c Au point (le vue humain, ma vie est, en vérité, uri problème difficile^ et l'avenir pour moi parait sombre. Comme chrétien mon cœur est calme, et je repose en toute confiance sur celui de ce Maître qui commanda à la mer et aux vents.

c J'ai un médiocre souci de Torage que Ton signalé à l'horizon politique; et je n'ai que du mépris pour là révolution, dont les flots qui montent toujours nous emporteront peut-être... mais pour la plus grande gloire de Dieu ! Cette pensée doit suffire à nous consoler de ses progrès justement effrayants pour ceux qui n'ont pas le bonheur d'être chrétiens...

c Je me recommande à vos prières qui me seront, j'en ai l'assurance, une aide puissante pour continuer mon diemin dans la vie , m'attachant de plus en plus au signe divin de la croix, notre drapeau à tous. »

Cependant un mouvement d'opinion se produisait dans l'armée eh faveur du commandant : « Lorsque, au 1"" chasseurs d'Afrique 6n particulier, écrit un officier de ce corps, on apprit que Sonis venait d'être brusquement relevé de ses fonctions , personne n'y put rien comprendre. On était sûr de sa loyauté, de sa capacité, de son intégrité, et lui-même avait pu dire : « On peut visiter mes bagages ; on n'y trouvera pas autre chose que ce que j'ai apporté en arrivant àLaghouat. » Mais^ quand on sut le motif de son remplacement, l'émotiod fut plus vive encore. On invoquait à sa décharge les loië de la guerre et les usages de l'Algérie; on citait les nombreux exemples de ses prédécesseurs, à qui de pareilles exécutions avaient valu des éloges et de l'avancement; on admirait le délicat scrupule de régularité qu'il avait mis à faire juger l'affaire par une sorte de conseil de

guerre ; on alléguait la nécessité de frapper soudainement de ces coups, là surtout, sur cette frontière extrême, toujours frémissante et menaçante. »

Quelque chose en disait encore plus que ces discours , c'était Taccueil que presque tous les officiers d'Alger et d'Oran avaient fait à M. de Sonis depuis son retour. Le maréchal lui-même n'était pas sans éprouver quelque embarras de sa rigueur envers un officier d'un mérite si reconnu. Il s'enquérait de lui avec un intérêt sincère, mais sans parvenir à le faire sortir de sa respectueuse réserve. Invité un jour à une des soirées du gouverneur, M. de Sonis répondit en remerciant et disant qu'il s'y rendrait si l'ordre lui en était donné. Pélissier eut le bon esprit de ne pas lui en vouloir. Le caractère d'un officier si soumis et si indépendant à la fois le subjuguait malgré lui. Il finit par rendre les armes. Le faisant appeler auprès de lui: «Allons, dit-il, commandant, oublions ce qui s'est passé, vous êtes l'homme du devoir, ]» et il lui tendit la main. Il fit mieux; à peu de temps de là, il lui envoya sa nomination de commandant supérieur du cercle de Saida. C'était un commencement de réparation.

Saida, ville neuve de la province d'Oran, bâtie en 1854, au sud de Mascara, à la base des collines qui limitent au nord la région des plateaux, promettait au commandant un séjour tranquille. Le nom de Salfda signifie c l'heureuse ]». M. et M°*« de Sonis en acceptèrent l'augure, c Nous occupions, nous apprend celle-ci, une maison située en dehors de la redoute , avec un grand jardin. Nous y vivions dans une solitude à peu près complète, ne voyant guère que l'officier des affaires arabes, et le curé, M. Lacombe, auquel Albert allait

TENEZ — LAGUOUAT — SAIDA 177

servir la messe tous les jours. Nous eûmes la consolation d'y recevoir îit^ Pavy, qui vint y donner la confirmation. »

c L'arrivée du commandant et de sa fomille à Sa!da, nous écrit cet ancien curé de Saida, aujourd'hui à Relizane dans la même province, fut Taurore d'une résurrection religieuse pour ma paroisse, laquelle en avait besoin. Je pus le présager lorsque, me disposant à aller lui faire le premier ma première visite, je vis entrer chez moi le brillant chef d'escadron : a II avait voulu prendre l'avance, me dit- il, comme il le devait au prêtre, représentant de Dieu. » Le lendemain matin, de bonne heure, je le revis à la messe, qu'il espérait, dit-il, avoir le bonheur d'entendre ainsi tous les jours. Son désir eût été d'y communier chaque fois, mais je crus devoir tenir compte de l'esprit de la garnison railleuse et libertine que je connaissais par une douloureuse expérience , et je pensai bien faire en restreignant le nombre de ses communions à deux ou trois par semaine. Depuis j'ai toujours regretté d'avoir privé cette belle âme du bonheur plus fréquent des joies eucharistiques, et aussi d'avoir privé le sacré Cœur de Jésus des intimes adorations du cœur le plus à Lui que j'aie jamais connu. »

La lettre du digne prêtre se complaît à raconter ses consolations de pasteur, lorsqu'à la suite du commandant et de sa famille, il vit les militaires, les colons et leurs femmes reprendre le chemin de l'église, qu'ils remplissaient aux grands jours I c Ce bon exemple, ditil, produisit l'eiTet d'une mission. ^

Ce n'est pas que le commandant supérieur n'ait eu à lutter dans son administration contre les libres pen-

seurs et les libres viveurs qui y faisaient la loi. II leur était une gône. Un jour viendra peut-être où Ton pourra raconter, par exemple, sa vigueur contre tel magistrat militaire et la coterie libertine de l'endroit, pour la protection des pupilles et Thonneur des familles. Sonls y jouait sa place; et il fut un moment où l'on se demanda s'il n'allait pas avoir à quitter Salda pour avoir rempli son devoir d'honnête homme, comme il avait quitté Laghouat pour avoir accompli son devoir de soldat. Mais il ne se fit peur de rien, ni des déclamations ni des dénonciations; il se contenta de faire la lumière aux yeux de la magistrature supérieure de l'Algérie, qui lui donna gain de cause en frappant qui de droit.

La réputation de grand justicier que Sonis apportait de Laghouat et de Tenez lui fut fidèle à Saïda, parmi les Arabes en particulier. 11 se rendait dans leurs ksours, les visitait dans leurs tentes, s'asseyait sous leurs palmiers pour y rendre la justice et terminer leurs prcnces. Les pauvres Arabes en guenilles pouvaient se présenter à son audience en face des riches musulmans drapés dans leurs burnous blancs : la justice était égale pour les uns et les autres. Il écoutait leurs griefs, prêtait l'oreille à la défense, prononçait la sentence et la faisait accepter par tous comme équitable. Ces hommes lé vénéraient; ils l'appelaient le «grand marabout des Français )», c'était dire le saint et le juste, et vraiment il l'était.

Là encore, comme à Tenez, c'était l'intégrité et le désintéressement du magistrat supérieur qui les étonnait davantage. Un des premiers jours de son arrivée à Saïda, un Arabe richement vêtu se présente à son chaoucii et demanda à être admis auprès du comman-

dant. Il venait solliciter une charge de caïd, fonction fort recherchée par les musulmans ambitieux et exploiteurs des indigènes. Il redoublait à cet effet d'instances et de prières, lorsqu'à bout d'arguments il soulève un pan de son burnous et fait voir au commandant un sac gmiflë de douros ou pièces de cinq francs, qu'il faisait sonner avec un sourire significatif. Indigné que ce misérable ait pensé l'acheter, Sonis bondit de son siège, appelle son chaouck, fait empoigner le solliciteur, et ordonne de le conduire au chef du bureau arabe pour être jeté au fond d'un silos ou cachot, où il resta quinze jours pour insulte au commandant. Le fait, connu parmi les tribus, y fit une grande impression : cet homme extraordinaire était incorruptible, on se tint pour averti.

Môme équité d'ailleurs pour les protéger eux-mêmes contre les forts et les grands. Un officier étranger, d'une haute naissance, entré au service de la France, avait cru pouvoir profiter de l'absence du commandant pour se donner, à lui et à ses camarades, le spectacle et la joie d'une grande chasse à l'autruche dans le désert. Cest un plaisir princier qu'une telle chasse. On convoque, sur un point donné, le plus grand nombre possible d'Arabes à cheval ; les Français se mêlent à la troupe. On forme un vaste cercle dans lequel on cerne les autruches , en le resserrant de plus en plus pour les y renfermer. C'est alors que les cavaliers les chargent à fond de train. Celles qui ne sont pas surprises et tuées à coups de fusil ou de matraque, bondissent par- dessus les rangs, s'échappent du cercle et s'enfuient à tire d'aile dans les profondeurs du désert, où elles sont poursuivies à outrance par les chasseurs

jusqu'à ce qu'elles ou les chevaux succombent à cette course effrénée dans l'infini.

Ce furent beaucoup les chevaux qui crevèrent cette fois. Pour en compenser la perte , le superbe étranger décréta que tous les Arabes dont les chevaux avaient survécu se cotiseraient pour fournir d'autres bètes à leurs camarades. Cette contribution était d'autant plus inique que le prix de vente des autruches et celui de leur riche plumage eussent suffi à indemniser les cavaliers démontés. Au retour de Sonis, les Arabes accourent et lui demandent justice. L'affaire instruite, le commandant appelle l'officier: c Monsieur, lui dit -il, je vous donne le choix entre ces deux choses : ou vous dresserez un rapport officiel et véridique sur votre manière d'agir en cette circonstance, rapport que j'expédierai moi -môme au général ; ou vous irez vous-même, avec mon interprète arabe qui me représentera, trouver les cavaliers que vous avez requis pour votre chasse à l'autruche, et là vous leur direz qu'en mon nom et par mon ordre vous venez réparer la perte que vous leur avez causée, en donnant à chaque Arabe, séance tenante, le prix du cheval qu'il a perdu. Capitaine, que choisissez-vous? »

Le fier officier s'inclina; il aima mieux payer de sa bourse que de sa considération, ou pire encore. Il s'exécuta et partit. Lorsque les Arabes le virent venir en personne leur faire cette réparation solennelle, il n'y eut plus assez d'éloges pour l'équitable commandant, et le nom du saint, du grand marabout des Roumis est encore légendaire dans les tribus.

La perte grandement pleurée d'une petite enfant, Marie -Thérèse, morte en France, loin de ses parents;

h naissance d'un fils, Marie -Joseph, en mai 1863 apportèrent au foyer du commandant de Salda c€ mélange de douleurs et de joies dont se compose la viç Pftrmi les unes et les autres, l'âme ne cesse de s'élever. Le flambeau de la foi projette sur chacun de ses actes une lumière croissante; et lui-même avoue, dans une lettre du 28 juillet 1863 à M. Henry Lamy, qu'il est effrayé du haut degré de fidélité que ces clartés supérieures exigent de lui. c C'est vraiment une singulière existence que la mienne, dit- il; et je me prends à craindre quelquefois la justice pour avoir trop connu la miséricorde. Dieu m'a donné de voir si clair en ces choses de l'autre monde; il m'a si souvent éclairé d'une si grande lumière ; il m'a montré le but avec une telle sûreté, que ne pas suivre la voie est pour moi un grand crime. Priez donc pour moi, excellents amis, car j'ai bien besoin de secours. ]» Et comme ses amis de Limoges faisaient à cette époque les exercices spirituels, il ajoute : c Je vous envie le bonheur que vous avez de pou* voir suivre les exercices d'une retraite. Combien je suis loin de là ! Je suis continuellement par monts et par vaux. Et pourtant j'aurais grand besoin que le bon Dieu voulût bien me permettre de faire un peu de silence autour de moi et de me replier sur moi-même! :»

Sur ces entrefaites, un sénatus- consulte, délibéré et voté au milieu d'avril 1863, venait d'établir que c les tribus seraient reconnues propriétaires des territoires qu'elles occupaient à demeure fixe, et dont elles avaient la jouissance traditionnelle ]». c L'Algérie, écrivait l'empereur au maréchal PéHssier, n'est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. Les indigènes ont, comme les colons, un droit égal à ma

protection, et je suis aussi bien l'empereur des Arabes que Tempereur des Français, »

Quoi qu'il en soit de la prudence de ces mesures nouvelles, qui furent l'objet de vives et longues discussions, encore fallait-il les mettre à exécution, en commençant par faire la délimitation et la répartition du territoire arabe. C'est à ce travail que fut appelé à contribuer M. de Sonis, désigné qu'il était par ses qualités d'esprit, de conscience et de caractère. Il reçut l'ordre, en octobre, de se rendre à cet effet dans la subdivision de Mostaganem, où il devait demeurer pour cette opération. Il écrivait de là, le 3 novembre 1863, à sa sœur Thérèse de Jésus : « Tu sais, chère et bonne Joséphine, que je suis occupé aux travaux de la commission dont j'ai été nommé président. Je suis parti de Saïda le 13 novembre. J'ai passé la fête de sainte Thérèse en route, mais j'ai pu cependant entendre la sainte messe le matin. Puis, cheminant à cheval dans les tribus arabes, je me suis du moins reporté par la pensée auprès devons, dans l'église où il y a un an j'ai eu le bonheur de recevoir l'habit du Carmel.

« Jesuis installé sousla tente, moi etmes compagnons, au milieu des Arabes dont nous devons délimiter les terres, et qui sont les Hachem-Darough... Dans l'incertitude où j'étais sur la durée de mes opérations, je ne devais pas penser à envoyer ma femme en France. Je me suis donc résolu à louer une maison à Mostaganem, où je vais faire venir tout mon monde; et, comme je ne suis pas loin de cette ville, je pourrai y aller dîner tous les soirs, et reprendre ici, le lendemain matin, mon travail.

c Mes compagnons et moi nous travaillons tous en-

semble. Notre travail consiste à déchiffrer et à classer des titres arabes, ou à écouter de bons Bédouins qui iisent toujours la même chose. Cela nous mène jusqu*à dix heures. Nous déjeunons, causant encore de notre besogne, comme de vieux soldats qui ne savent parler que de leurs campagnes. A midi nous montons à cheval pour parcourir les tribus, nous n'en descendons qu'à six heures ou six heures et demie. Nous dînons, causons un peu, puis chacun se retire chez soi. Tu vois qu*il n'y a pas grande place dans cette journée pour les choses du bon Dieu. Il en serait ainsi si Lui, ce bon Maître, n'était pas toujours présent à ma mémoire, et si mon cœur, qui bat pour Lui , ne lui offrait pas toutes mes œuvres, de peu d'intérêt pour le monde, et précieuses pourtant à ce Père des miséricordes. »

Avec sa sœur, il peut s'étendre sur sa vie spirituelle, ses oraisons, ses jeûnes, ses communions, celle en particulier de la Toussaint et du jour des morts, c Ces chers morts, je voudrais faire quelque chose pour les soulager et entrer à pleines voiles dans la voie de la mortification. Il en sera ainsi, avec la grâce de Dieu, si ma faible nature ne tombe pas, et si ma pauvre voile porte la brise. Nous marchons à grands pas vers la mort. J'ai trente-huit ans passés , et c'est beaucoup , sans compter le c voleur i», dont parle le saint Évangile. J'aurai grand compte à rendre à Dieu, car je suis pilote de mon métier, pilote d'une chère barque que tu connais, et qui vaut mieux que son patron, n

C'est de sa famille qu'il parle ainsi. Il a écrit plus haut : c Je pense beaucoup à mes chers garçons; je les vois grandir avec bonheur, car il me tarde qu'Usaient atteint l'âge d'homme. Par mon état, je suis plus que

tout autre dans la main de Dieu, et ces pauvres enfants peuvent d'un jour à l'autre perdre le guide des années difficiles de leur vie. Cette pensée me rendrait souvent triste, si Dieu, en faisant tant pour moi, n'avait voulu m'assurer qu'il ne m'abandonnerait pas dans les miens. Je les vois donc croître avec espoir, et je goûte d'avance la douce joie de les voir embarqués dans la vie, et voguant à pleines voiles vers le terme, le grand et l'unique terme : Jésus -Christ! d

Au printemps de 1864, M. de Sonis était encore à Mostaganem et parmi les tribus, comme il le faisait savoir, par une lettre du 22 mars, à ses amis de France : « Voici cinq mois que je travaille comme un moine à cette besogne ardue. Que va-t-il m'advenir ensuite ? Vais-je retourner à Saïda ou être attelé à un autre char? Mais Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient, et je suis à bonne école pour briser ma volonté et mes goûts; ce que je n'ai pourtant pas encore réussi à bien faire. »

La mort de M"« la duchesse de Parme , survenue en ces mêmes jours , reporte sa pensée vers les antiques souvenirs de notre gloire nationale, puis vers les espérances supérieures du chrétien, a Ce m'a été un grand deuil que cette mort, mon cher ami, mais un deuil solitaire. Ce pays d'Algérie est encore trop neuf pour avoir le souvenir des grandes et vieilles choses, des grands et vieux noms. Et pourtant nous sommes ici le dernier témoignage de la gloire de nos rois. Tout cela est navrant, mon pauvre ami. Et combien, au milieu de ces souvenirs, attristés encore par un présent qu'on voudrait fuir, on a besoin de porter ses regards, son cœur et toute son âme en haut! Oui, c'est là que je

Toudrais monter de plus en plus; c'est là le suprême bonheur et la seule consolation de ce pauvre monde. >

On n'avait pas encore achevé le travail de la constitution de la propriété arabe, lorsqu'une sanglante insurrection fut la réponse des indigènes au sénatus- consulte qui les avait surexcités en les exaltant. Une lettre du 26 avril 1864 à M. Lamy de la Chapelle raconte le soulèvement des Ouled-Sidi-Gheikh , dans le Sud-Oranais, l'expédition du redouté colonel Beau prêtre, la trahison des goums, l'assassinat du colonel, l'écrasement de ses héroïques soldats, l'appel à la guerre sainte dans toute la Petite Kabylie, l'émotion menaçante des tribus arabes du Tell. « C'est le fanatisme musulman qui se réveille, écrivait-il, et il n'est encore que trop vivace dans ce pauvre pays. Il faut espérer que Dieu épargnera cette grave épreuve à notre AJgérie, qui n'en a certes pas besoin. » Il avait dit plus haut : « Dans ces circonstances, je m'attends d'un jour à l'autre à partir pour aller reprendre mon poste de combat. Je serais déjà même en marche, si je n'avais dû rester pour terminer un travail auquel on veut bien attacher quelque prix. >

Les mêmes craintes patriotiques traversent la lettre suivante du 3 mai à un Père de la Compagnie de Jésus : c Nous sommes dans le Sud en pleine insurrection, et cela est beaucoup plus grave qu'on ne le croit. Une de nos colonnes a été massacrée ; une seconde a livré deux combats très meurtriers pour pouvoir entrer dans Gréryville bloquée par les Arabes. Nous avons déjà perdu beaucoup de monde, et si nous ne frappons pas tout de suite un coup de vigueur, je ne doute pas que ce feu ne s'allume de toutes parts.

« On ne veut pas voir clair dans ce pauvre pays oM la foi est morte. On ne comprend pas qu'il y a au fond une querelle de religion et que les Arabes ne nous pardonneront jamais de pas être musulmans. Nous avons pris les choses à l'envers , et nous nous sommes faits professeurs de fanatisme. Nous avons bâti des mosquées qu'on ne nous demandait pas , nous, chrétiens qui n'avons pas d'églises !

« Nous recueillons ce que nous avons semé; et, sans iii'exagérer la portée de ce que je vois, je crains bien tiue le bras de Dieu ne s'appesantisse sur ce pauvre peuple français, qui n'était pas venu sur cette terre des Cyt)Hën, des Augustin, sans un secret dessein de la divine miséricorde, et qui, hélas I a si complètement failli à sa mission.

a En France, vous êtes bien centristes par quelques milliers de sots admirateurs d'un Renan ; mais aussi vbus êtes bien consolés par la communion des six mille chrétiens de Notre-Dame. Ici , c'est un silence de mort, qui fait peur. Il n'y a point de place po\ir Dieu. Je ne sais pas comment l'on peut être chrétien, et ne pas croire qu'un jour doit venir où Dieu rappellera à ce peuple ce qu'il est. Le sang coule à l'heure présente, en Afrique. Que de pauvres âmes quittent cette terre dioins un douloureux état! On pleure sur la séparation des corps; mais, après dix-huit siècles de christianisme, on ne pense pas plus aux âmes que du temps des Scipibns. »

Sonis, lui, ne pensait qu'à elles, et à celles de ses enfants par-dessus tout le reste. Dans la même lettre il annonce que le surlendemain, fête de l'Ascension, son cher fils Henri doit faire sa première communion au

collège de Poitiers : « C'est tin grand chagrin pour sa mère et pour moi de ne pouvoir assister à cette fête. GoilduiresUti énfatlt ^ur la première fois à la sainte Table, quelle doube joie I Mais Dieti veut qu'il en âoit ainsi : Qu*il soit béni, toujours béni en tout et pour tout ! Notl§ serons ici unis dans le cot*ps et dans le sang de hothë divin Sauveur. Malgré cette mer qui nous sépare, ilodS ne serons qu'un ce jour-là, et cet Un ce sera Jésus luimême, le Maître, le divin Maître! :»

c Que le pauvre monde est à plaindre de ne pas savoir cela! Et combien de pères, séparés comme mol de tout ce qu'ils aiment, seraient pourtant cotlsolés s'ils pratiquaient cette vérité! »

Ces enfants qu'il chérit, il peut, en ce pays et en ce temps de guerre, leur être enlevé d'un instant à l'autre : t La mort vindrâ-t-elle me prendre? Dieu le sait, et rien n'arrive sans sa permission. Je dois croire que s'il m'appelle à lui , il veillera sur mes chers enfants. Sa main s'est trop montrée en ce qui me concerne pour que douter de sft Providence ne me fût un crime. »

Ce fut bientôt un autre genre d'immolation que Dieu lui demanda : au lieu d'être enlevé à ses enfants, une de ses enfants très chérie lui fut enlevée. Le 21 juin, une lettre à M. Lamy de la Chapelle s'ouvrait par ce cri de son cœur : « Mon cher Henri , priez pour moi et pour ma pauvre femme. Ma pauvre petite Marthe- Carmel est morte le 15, à trois heures du soir, étoufifée par une angine coUenneuse. La pauvre enfant, qui était la perle de ma famille, nous disait : <t Je veux parc tir pour le ciel. »£lle est morte en prononçant le nom de sa mère et en levant les yeux vers le crucifix qui était placé sur son lit. Qu'est-ce que ce pauvre monde?

Le calice est bien amer, mais il faut le boire sans plainte, et bénir la main qui nous â^ppe. »

La perte de cette enflant aimable et de grande espérance fut une des plus vives douleurs que M. de Sonis ait ressenties de sa vie. Toutes ses lettres d'alors en sont pleines. Un mois après il bénit Dieu de tempérer sa douleur c par des joies qui, dit-il, vont se perdre dans le ciel; car c'est là que mon enfant, nageant dans un bonheur que le monde ne saurait mesurer, forme une des perles de cette couronne qui ceint la tète glorieuse de Notre-Dame du Mont-Carmel. Aussi est-ce là que vont aboutir toutes mes pensées. Si nos larmes tombent sur la terre, nos yeux se relèvent avec nos cœurs : Sursum corda! ii

Un peu plus tard, 26 juillet, c'est dans le silence do son cœur qu'il renferme ce grand deuil : « Je ne soulèverai pas avec toi la pierre glacée qui recouvre le corps de notre enfant, écrit-il à M. de Sèze. J'ai raconté cette lugubre histoire à ma sœur il y a deux jours, et je lui ai envoyé autant de larmes que d'encre, i^

Les larmes, l'espérance, le silence, puis finalement l'abandon de l'amour qui ne cherche plus que Dieu seul, c'est par là que s'achève le sacrifice paternel. « Ahl mon pauvre ami, comme tout est vanité, hors servir Dieu I Je suis bien peu de chose, je le sens bien ; mais Dieu m'a fait la grâce de m'attacher à lui de plus en plus. En lui je trouve des consolations infinies; en lui je trouve les seules joies qu'il me soit encore permis de goûter en ce monde. Je lui demande que rien ne me soit plus que lui, et c'est ainsi qu'il me rendra meilleur, car tout ce que tu connais de la misérable nature de ton ami sera transformé par la grâce de Celui qui

tara détruit la poussière du vieil homme et créé un cœur nouveau, i^

A la date de cette lettre, M. de Sonis avait quitté Hostaganem pour « se cacher, comme il dit, dans la solitude d'un village, au bord de la mer, où le calme, le silence, la vue de l'immensité allait bien aux dispositions de son âme. » C'est là qu'il éprouvait que Dieu ne détache que pour unir; et le soir de la fête de saint Vincent de Paul, racontant à M. Lamy de la Chapelle les joies de la communion dont son cœur était plein : c Là, dit-il, dans le secret de ce cœur où Dieu parlait, j'ai entendu de bien belles choses sur tout ce que nous aimons et sur tout ce qui mérite d'être aimé, sur notre divin Seigneur Jésus, sur sa Mère, sur les saints, et parmi ceux-là sur saint Vincent de Paul, l'apôtre de cette charité, qui est chose si grande que l'Esprit-Saint l'identifie avec Dieu lui-même : Deus charitas est. J'ai entendu tout cela dans mon àme ce matin, avec beaucoup d'autres bonnes choses qui m'étaient apportées de Limoges par les brises qui viennent mourir sur la plage que j'habite... Mais adieu, mon cœur déborde. Mon cher Henri , il n'y a rien en ce monde qui mérite attachement. Dieu seul peut remplir le cœur de l'homme. Â Dieu donc, et toujours de plus en plus : A Dieu! >

Cependant l'insurrection du sud avait gagné du terrain, s'étendant dans le Hodna, entre Aumaie et Sétif, puis dans la province de Constantine; et presque partout nos armes n'avaient connu que des revers. Le 29 septembre, une colonne placée sous les ordres du général Jolivet, s'étant portée à Bedrous, à vingt- cinq kilomètres du Kheider, avait été surprise par les innombrables cavaliers de Si-Lalla, coupée en deux et mas-

iOO LE GÉNÉRAL DE SONIS

sacrée. Trois jours après, une compagnie du 47« de ligne, aux ordres du commandant Bressoles, avait été anéantie jusqu'au dernier homme par les R'zaïna. Nos auxiliaires arabes n'avaient eu pas moins à souffrir ; ils étaient découragés. L'explosion allait devenir générale. Le maréchal de Mac-Mahon, qui depuis le mois de septembre était venu remplacer Pélissier, qui venait de mourir, donna des ordres énergiques pour la campagne d'hiver, et Sonis partit.

Nouvelle expédition, nouvelle séparation. Celle-ci eut un caractère particulièrement religieux et douloureux. M. de Sonis la décrivait ainsi dans une lettre; c'est une scène touchante : « Je me suis décidé à envoyer en France ma femme et les deux enfants que j'avais avec moi. Ma femme est partie avec l'espérance de devenir encore une fois mère , ce qui a rendu cette séparation doublement cruelle. Elle s'est faite, en quelque sorte, sur le tombeau de notre enfant. Nous en avons baisé la pierre ensemble, puis nous nous sommes séparés, elle pour s'embarquer, et moi pour me diriger vers le sud. Le cœur était gros, mais Notre-Seigneur a pris une partie du fardeau. »

Il dit encore que <ic les massacres épouvantables qui venaient d'avoir lieu lui avaient fait penser à prendre sérieusement son viatique. Avant de partir, je me suis donc religieusement recueilli , prêt à m'ensevelir pour l'éternité. Je me suis mis de tout cœur entre les mains de ce Dieu qui fut toujours particulièrement bon pour moi; et, porté dans les bras de sa providence, j'ai été me promener dans ce désert où je suis encore et que nous devons quitter bientôt pour rentrer dans le Tell. »

Dès son entrée en campagne, lui et son escadron

TENEZ — LAGHOUAT — SAIDA ii\

eurent à traverser le théâtre d'un de nos derniers re- ▼ers, le champ de Aiouïnet-ben-Bekeur, où avait péri la colonne Beauprélre. Arrivés ià, nos hommes reculèrent suffoqués par l'infection qui s'en exhalait au loin. (Tétaient les cadavres de nos soldats égorgés et abandonnés sans sépulture; leur état était tel que les bêtes fauves, les chacals et les oiseaux de proie, après s'en être approchés, s'en éloignaient par dégoût. On donna l'ordre aux soldats de recouvrir do terre et de sable ces restes de leurs frères. Aucun n'osait avancer; alors Sonis prend une pioche, une pelle, marche le premier, comme il faisait au combat , et se met en devoir d'où* vrir une fosse. On le suivit, on l'imita. La sépulture fut donnée à ces malheureux, puis l'escadron se h&ta de fuir ce lieu plein d'horreur.

Une lettre adressée du bivouac d'El-Menia au Père de Bouchaud complète ce lugubre tableau : « Nous avons trouvé tous ces squelettes à leur place; ils étaient formés en carré. Les os de leurs mains étaient crispés. C'était un rude spectacle et un grand enseignement que cette attitude du désespoir. Quelques-uns avaient des lambeaux de chair qui aidaient à les faire reconnaître; d'autres étaient momifiés, le soleil avait tanné la peau de leurs corps. L'armée a été fort impressionnée de tout cela. Nous les avons tous enterrés dans une fosse commune; mais, comme toujours, il n'y avait point de prêtre dans cette armée de chrétiens pour bénir cette tombe. »

C'est surtout dans une lettre adressée du bivouac de Mekhebbet à une religieuse de ses proches parentes, que Sonis laisse voir ce que son âme de chrétien éprouva à la vue de cette scène : a J'ai marché pendant

cette campagne au milieu des débris humains. J'ai été chargé de recueillir ce qui restait des cadavres de cent cinquante des nôtres, massacrés par les Arabes. Il y avait parmi eux des officiers et des soldats de mon régiment; je n'ai pas pu les reconnaître. J'ai cependant découvert y au milieu de tous ces os , de ces lambeaux de chair, en partie dévorés par les chacals, j'ai découvert ce qui restait d'un élégant jeune homme, mon camarade. Je voyais ce corps qui avait été l'objet de tant de soins... ; mais la pauvre âme, qu'est -elle devenue? Oui, nous sommes des âmes, et c'est à quoi il faut penser I >

Dans cette même lettre, 11 décembre 1864, M. de Sonis fait part à sa pieuse correspondante des examens de conscience et des élévations que lui a inspirées rÉvangile de ce jour : < Ce matin , III« dimanche de l'Avent, sous la toile de ma tente, je Usais la sainte Messe, et je trouvais dans l'Évangile ces paroles adressées au grand Précurseur : c Tu quis es ? qui êtes-vous? » Lorsque j'eus terminé ma prière, je ne pus me défendre de m'adresser à moi-même cette question : Qui êtes-vous? Je me suis trouvé ainsi transporté dans un monde sans fin, qui, commençant aux premiers jours de mon enfance, traversant l'âge incertain de ma jeunesse, me conduisait à cette journée d'aujourd'hui, toujours porté par la main de ce Dieu si bon, si bon que cette bonté... on ne la comprend pas. Qui suis-je pour avoir été l'objet de tant de grâces ? Qui suis -je pour avoir été préservé de tant de dangers? Qui suis- je pour avoir été relevé après tant de chutes? Qui suis -je pour avoir été préservé de tant de maux; pour avoir été arrêté, aux premiers jours de ma jeunesse , à l'entrée du chemin

qm menait à l'abîme? Ah ! qui sommes-nous donc, ma bonne petite Sœur ? Nous sommes des âmes rachetées aa prix du sang d'un Dieu; nous ne sommes pas seulement des corps de chair et de boue; nous sommes quelque chose de grand , nous sommes des âmes immortelles. >

L'expédition dirigée par le général Yusuf , avec Aln- Ibdhi comme centre d'opérations, et la place de Laghouat pour magasin et point d'appui, n'avait été qu'une série de petits combats livrés aux tirailleurs de Tennemi. D avait été surtout un perpétuel combat contre les éléments et contre les privations dans le désert. Sonis a pris part à tous ces engagements, a partagé toutes ces soufiDrances. c Quel homme que Sonis I disait de lui à cette époque son colonel , le futur général Marmier ; et quel chrétien convaincu I nous n'avions quelquefois que du cheval mort à manger dans nos expéditions, et malgré cela il n'a jamais fait gras le vendredi. C'est l'officier le plus étonnant de l'armée, i^ M. de Sonis, lui, s'oublie et ne pense qu'aux souffrances de ses compagnons d'armes : c L'armée a souffert, et soufiTert beaucoup, écrit- il. Pour moi, je n'ai point ce mérite, car Notre -Seigneur, qui me gardait, a été pour moi d'une tendresse de père. Le froid, la pluie, le vent, la neige, après un soleil tropical, le pain remplacé bientôt par le biscuit, l'eau bourbeuse des r'dirs, l'eau sau* mâtre des puits du désert, tout cela a glissé sur moi, sans que j'aie eu le moindre mérite à me raidir contre ces misères. Ah I si j'avais encore besoin de fortifier ma foi au surnaturel, je n'aurais qu'à me considérer moi-même. :»

Môme foi, même reconnaissance dans ces lignes au

i04 LE GÉNÉRAL DE SONIS

R. P. de Bouchaud : c Dieu est toujours bien bon pour moi; il m'est bien venu en aide pendant cette expédition. Il m'a donné une sécurité d'âme , une paix qui ne sont pas dans ma nature. Oui , Dieu est le Dieu bon, et comment ne pas Taimer? Pour moi, je m'attache chaque jour davantage à lui; j'aime plus TÉglise avec chaque jour qui passe sur ma tête. Et comme j'ai depuis longtemps l'habitude de méditer sur la mort, qui est l'amie de mon métier Je me prends souvent à un grand désir de mourir pour la cause de l'Église. >

Dans ces mêmes jours, 9 décembre, sa femme lui donnait un fils, qu'il appela du nom de Jean, enfant béni, qui devait un jour, et dans la fleur de l'âge, partager avec son père la croix de l'infirmité I

La consolation de Sonis, forcément éloigné des siens, était de savoir que toute cette chère famille, la mère en tôte, marchait dans les voies du salut : « Ma femme est pleine de courage, écrit -il, elle est toute à Dieu et avance beaucoup dans ses voies. Ce m'est une grande consolation et un exemple. Cette affection dont vous avec connu Ves premiers jours, à Limoges, a été se fortifiant avecles années. Elle est fondée sur Dieu, qui a bieu voulu la bénir. »

C'était un mariage semblable , un «nariage selon son coeur et selon le cœur de Dieu, que contractait alors son frère, Théobald de Sonis, avec M"« de Chiseuil. De son bivouac d'El-Menia, M. de Sonis envoie à sa jeune belle-sœur ces lignes , qui sont celles d'un gentilhomme , d'un frère et surtout d'un chrétien : « C'est ici, ma sœur, d'un bivouac du sud de l'Afrique, que j'apprends votre union avec mon frère. Vous dire combien moi et les miens sommes heureux de tout ce que

TOUS apportez à oe dier frère , de tout ce que je sais des grices de votre esprit et de celles que Dieu a répandues sur votre personne) ne me semble pas digne de vous. Tous me permettrez donc de m'unir simplement à vous dans une commune prière à Celui qui aujourd'hui vous a rendue ma sœur, et de le remercier ensemble d'avoir, par une providence dont je compte tous les jours les bienfaits y uni deux âmes si bien faites pour se comprendre et s'aimer. Je vous remercie d'avance, ma sœur, du bonheur que vous apporterez à mon frère. Vous dire qu'il est la moitié de moi-même ne vous surprendra pas. 11 vous dira que nous n'eûmes jamais qu'un seul cœur à nous deux; mais, dans ce cœur, c'est la place de Dieu que je recommande à votre foi ; c'est elle qui est l'objet de ma sollicitude pour mon bienaimé Théobald. Adieu, ma sœur; ma situation de soldat en campagne trouvera grâce auprès de vous pour ces quelques lignes, écrites sous la tente entre un débotté et un pied à l'étrier. Avant de vous quitter et avant de vous connaître, permettez au chrétien de se recommander à vos prières, lui et les siens. »

La vie des camps n'en était pas moins pour H. de Soois une vie d'apostolat. Un bel exemple nous en est conservé dans ses lettres. Il était là, au désert, lorsque le père de Bouchaud, son vénérable ami, lui reccmimanda un jeune homme de dix -sept ans, faisant campagne avec lui, et duquel la mère inquiète attendait des nouvelles soit du oorps, soit de l'âme. A peu de temps de là cette mère, une forte chrétienne, recevait une lettre de son fils, puis une lettre de Sonis, qui lui rendait compte de son ministère de zèle et de tendresse : < J'avais à peine terminé la lecture de la lettre

du père de Bouchaud, lui écrivait -il, que je me mis Madame, à la recherche du cher enfant, que je trouvai blotti sous sa petite tente. Nous flmes bien vite connaissance , et je l'emmenai sous ma toile , qui est un peu plus large que la sienne. Là, je lui donnai tout ce qui était nécessaire pour écrire à sa mère, et c'est de là que partit la lettre que vous reçûtes , et à laquelle je joignis mes remerciements au bon père de Bouchaud pour le peu de bien qu'il me permettait de faire, en souvenir de lui et pour l'amour de Notre -Seigneur.

< Votre enfant est si intéressant. Madame, que je n'ai pas eu de peine à m'attacher à lui. Après nos relations de quelques jours nous étions de vieux amis, et il vous dira que je me plaignais tous les jours de la rareté de ses visites, tant j'avais le cœur plein d'affection pour lui, le grondant plus d'une fois de ne savoir point trouver et m'accorder ce temps que je lui aurais donné moi-même si volontiers, i»

Après la sollicitude de l'ami et du père, voici le zèle de l'homme de Dieu : < Ai -je besoin de vous dire. Madame, que j'ai été droit au but, et que j'ai voulu savoir tout de suite à qui j'avais affaire? Cela était d'ailleurs d'autant plus important que nous étions en pleine campagne, et qu'une balle pouvait atteindre la vie qui vous est si chère. J'ai été heureux de découvrir des sentiments de foi bien vive, et c'est une grande consolation pour moi de penser que Dieu a bien voulu se servir de moi pour la raviver dans le cœur de votre enfant. Nous avons £Giit ensemble notre examen de conscience, et nous sommes ainsi arrivés à Salda, avec la promesse de devenir meilleurs, d'effacer un passé sur lequel pesait bien un peu de tiédeur, par une vie toute

nouvelle, entièrement consacrée au service de Dieu.

c Je n'ai pas moins demandé à Pierre, Madame, et TOUS ne m'en blâmerez sûrement pas. J'ai donc enrôlé œ cher enfant, comme je le lui ai dit, dans cette trop petite société de chrétiens dont je fais partie et qui se remarque déjà dans l'armée, au grand désespoir des impies. Nous sommes, en grande partie, l'œuvre de la Compagnie de Jésus, car ce sont ses collèges qui nous envoient tous les jours nos meilleures recrues. Nous nous efforçons de devenir chrétiens, comme l'étaient nos pères dans la foi , et j'en connais plus d'un dont la vie a pu être donnée comme modèle à votre cher Pierre. »

H. de Sonis ne quitta plus du regard et du cœur cet enDsmt qui lui était confié par une mère. Il le recommanda à son capitaine adjudant- major, le vicomte de Lignières, < un homme, dit Sonis, aussi distingué que chrétien. » Bientôt, sur sa demande, il le fit passer des tirailleurs aux spahis, dans son propre régiment, où il lui fit presque aussitôt retrouver le même grade de sous-officier. Il lui procura l'afTectueuse protection de son colonel, plus tard général Marmier, son ami. De retour à Saida, il obtint qu'il passât une semaine chez lui, durant laquelle il écrivit de nouveau à cette mère : c Au moment où je vous écris, Pierre est là, à côté de moi , ce qui m'est un vrai bonheur. Le matin nous entendons ensemble la sainte Messe, et il m'a promis qu'il ne quitterait pas Saïda sans avoir fait, à côté de son ami, la sainte communion. Je pense. Madame, que cela vous sera une grande consolation, et la preuve que saint Joseph est un bien bon père et un grand protecteur. Il se chargera de la grosse affaire, qui est la conversion complète de notre Pierre. Par conversion

ai -je besoin de vous dire. Madame, que j'entends un abandon complet à Dieu, un don entier de son âme, de tout soi-môme à Jésus-Christ, à son Église? C'est là ce que je voudrais de mon jeune ami; car j'ai pour son &me une grande ambition : j'ai soif de la voir grandir et s'élever dans ces sphères où la vérité e$ty où l'air est si pur et où il £ut si bon vivre I

c Dites donc bien, Madame, à ce cher enfant qu'il est indigne d'un grand cœur de faire les choses à demi. Dites -lui qu'il ne convient pas de mesurer sa reconnaissance à un Maître qui a été si libéral envers lui. Dites-lui qu'il faut qu'il porte avec nous le signe de la croix insent sur son front, et cela en dépit de tous ceux qui ont le malheur de n'être pas chrétiens. Vous avez, Madame, une grâce particulière pour toucher le cœur de votre enfant ; il a pour vous une dévotion particulière. Je ne doute donc pas que vos conseils, que vos prières ne soient bénis de Dieu. Quant à moi, vous ne douiez pas que je ne me donne de tout cœur à cette œuvre, dont le but est, somme toute, de glorifier le Seigneur. J'éprouve un grand bonheur à voir croître dans l'armée cet arbre de la foi qui était si mince, si petit, à mes débuts dans la vie militaire. Mais voici qu'en nous aimant, qu'en nous serrant les uns contre les autres, nous commençons à former un faisceau dont il faut tenir compte. Que Notre -Seigneur fasse le reste , car c'est bien pour lui et son Église que nous travaillons, d

Au mois de décembre, Sonis annonçait que la campagne se terminait. Le général Yusuf faisait savoir au gouverneur général que toutes les tribus du DjébeN Amour étaient rentrées dans le devoir; il le croyait du

moins. Le gênôral Deligny avait obtenu la soumission des Beni-Mathar, des Ouled-Sidi-Kalifa et des An* gades; le colonel Marguerite et le général Martineau» celle des Harars. La riche région du Tell n'inspirait plus d'inquiétude, du moins pour cet instant. Les dis* sidents avaient dû céder à la faim et à la misère, plus encore qu'à nos armes, c Quant à notre campagne, que vous en dire? écrivait de Sonis au père de Bouchaud. Nous avons été peu vigoureux. Les soumissions des tribus sont arrivées, il est vrai ; mais la répression a été si &ible, que j'ai lieu de craindre que tout cela ne soit à recommencer au printemps. » L'insurrection avait duré du mois d'avril au mois de décembre, compromis gravement nos intérêts coloniaux et fait passer tout entière l'autorité civile entre les mains de l'autorité militaire.

Sonis pouvait donc écrire : « Tout me porte à croire que je serai à Saïda pour les fêtes de Noël. J'y vais reprendre mon commandement, et me trouver seul, là où je m'étais vu entouré d'un si nombreux et si joyeux monde. Je vais y vivre avec le souvenir de ma chère petite Marthe. Puisse Dieu ne me jamais quitter 1 > Et dans une autre lettre : «c Le souvenir de ma pauvre petite Marthe ne me quitte pas. Toutes les pierres de cette grande maison dans laquelle je me trouverai solitaire, toutes les fleurs de ce jardin dans lequel je la vois encore courir, vont me crier son nom. Pauvre petite Marthe ! elle est pourtant au ciel , mais la foi qui élève mon âme en haut ne peut encore détourner mes yeux de cette terre qui recouvre son petit corps. Oui, cher Père, la vie est pleine de courtes joies et de longues douleurs. Mais il faut s'armer de courage et combattre les bons combats. >

*iOO LE GÉNÉRAL DE SONIS

Sa grande , son unique consolation au retour était de retrouver enfin Jésus dans la communion, après une si longue privation de Lui dans le désert, c Je vais rentrer, écrit-il le H décembre, et j'ai bon espoir de pouvoir y célébrer en chrétien les fêtes de Noël. J'ai beaucoup et forcément jeûné du Pain eucharistique, et je me fais une grande fête de reprendre mes douces habitudes, car Dieu me traite en enfant gâté. J'aurai un souvenir particulier pour vous à la sainte Table. Ne m'oubliez pas. >

Au commencement de Tannée 1865, Sonis reprenait son commandement supérieur du cercle de Saïda. Ce fut peu après, 3 mai, que l'empereur Napoléon III débarqua à Alger et commença cette solennelle visite de l'Algérie, durant laquelle il donna pareillement la mesure et des illusions de son chimérique esprit et des bonnes intentions de son malheureux cœur. Désirant se mettre en rapport personnel avec les Arabes, l'empereur avait exprimé au maréchal de Mac-Mahon son désir d'attacher à sa personne, durant son séjour en Afrique, un officier de mérite et de distinction qui connût parfaitement le pays, la langue, les mœurs des indigènes, et qui leur inspirât une estime complète. Sonis se trouvait ainsi désigné entre mille. L'empereur avait lui-même remarqué à la tête de son escadron de spahis ce brillant cavalier, qui avait ébloui tous les yeux aux revues et fêtes militaires données en son honneur, et il avait laissé voir son désir de posséder dans sa maison militaire un ofRcier de cet éclat et de cette distinction. Cependant le maréchal, avant de l'indiquer nommément à l'empereur, lui en fit à lui-même la première ouverture. Sonis remercia, mais refusa. Ses affections

politiques ne lui permettaient pas de paraître dans l'escorte d'un prince qui n'était pas celui de ses espérances. Hâtons-nous d'ajouter qu'à cette même époque l'attitude du cabinet impérial envers le Pontife de Rome, dépouillé de ses États avec la complicité mal déguisée des Tuileries , élevait une barrière de plus entre l'allié du Piémont et un fils dévoué de l'Église. Ce refus, très poli mais ferme, étonna autour de lui : Sonis manquait sa fortune, mais il gardait sa conscience et sa fidélité. Or la fidélité lui était chère plus que tout le reste, ainsi qu'il l'écrivait récemment du camp de Tadjouma: c Oui, je me sens fidèle; je me sens fidèle à Dieu, je me sens fidèle à nos princes, à tout ce qui mérite fidélité. Je me sens fidèle à mes amis, qui ne seraient point tels s'ils n'étaient d'abord les amis de Dieu. Je me prends chaque jour davantage d'un grand amour pour l'Église; et la haine que lui portent, en ce triste siècle , ses ennemis aussi cruels qu'impuissants ravive encore mon amour. »

A la suite de la campagne où nous venons de le suivre, M. de Sonis fut promu, le 17 juin 1865, au grade de lieutenant- colonel du i^^ spahis, sans quitter le commandement supérieur de Salda. Il espérait alors obtenir un congé pour aller passer en France le temps des vacances avec sa famille. 11 partit en efTet ; mais à peine était-il arrivé auprès d'elle, qu'il reçut l'ordre de se rembarquer, c En passant à Oran, rapportait- il ensuite, j'avais été informé que le gouverneur général m'avait nommé commandant de la colonne mobile qui opère dans le sud de la province d'Alger, et dont la base d'opération est Laghouat. Cette nouvelle situation est fort belle, humainement parlant; mais ce m'est un

gros crève-cœur de devoir renoncer à passer ces trois mois avec tout ce que j'aime. Il faut donc s'armer de courage, et dire encore, et dire toujours, avec la plus entière soumission à la volonté de Dieu : FicUl i»

Ainsi réparation complète lui était faite. Laghouat lui était rendu ; il y rentrait avec tous les honneurs de son beau et grand passé ; il y rentrait pour en être le défenseur à une heure de dangers et de menaces; il y rentrait pour prendre la tète d'un commandement militaire qui allait mettre en lumière ses vertus et ses talents supérieurs de capitaine, dans les expéditions dont il devenait le chef, et où nous allons le suivre.

Il partit donc aussitôt, laissant en France provisoirement sa femme et ses enfants. En passant par Poitiers, il accomplit un grand acte : il se fit recevoir membre du Tiers- Ordre du Carmel dans la chapelle du monastère de ses deux sœurs Carmélites. Ce fut le 15 octobre 1865, fête de sainte Thérèse, qu'il s'enrôla ainsi dans cette milice d'élite où il servit fidèlement jusqu'à la an de ses jours. Nous en reparlerons. Il sentait plus plus que jamais le besoin de resserrer les liens qui l'unissaient à Dieu, dans la solitude où le retenait l'éloignement des siens : c Je vis dans l'isolement, écrivait alors le courageux soldat, et l'Écriture a dit : Vœ soli! Mais à Dieu , toujours à Dieu ! Là seulement se trouve l'apaisement des souffrances du cœur et la satisfaction de l'amour, parce qu'un Dieu infini en est l'objet et le terme. > Ailleurs il écrivait de même: c Je puis dire que je suis attaché à Lui par toutes les fibres de mon àme; et je ne sais pas d'autre vocation que celle d'aimer Dieu. »

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