‹ Le général de Sonis d'après ses papiers et sa correspondanceChapitre 9 sur 62 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

Aentrés à Alger le 22 août 1859, après le traité de paÏTi de Villafiranca, hommes et chevaux demandaient un repos si chèrement acheté; mais Theure n'était pas encore venue d*en jouir. Tandis qu'en France, nos troupes, à leur retour d'Italie, faisaient leur entrée sous des arcs de triomphe, d'abord à Paris, puis dans chacune des villes de leurs garnisons, nos cavaliers africains, à peine débarqués, étaient soumis à un rude surcroît de travail, en vue de l'inspection générale annoncée pour le mois de septembre. Puis un ordre arriva de se remettre en campagne : une expédition au Maroc venait d'être décidée, et le 1*^ chasseurs d'Afrique était désigné pour en faire partie.

Cependant le 1*' escadron, celui de M. de Sonis, n'était pas compris parmi les troupes de marche. Le capitaine restait donc libre ou de demeurer en Algérie, ou de solliciter le congé appelé de tous ses vœux et de tous les vœux de sa famille. La lutte dut être vive entre

le soldat d'un côté , et le père et Tépoux de l'autre. Le soldat l'emporta. Il écrivit à sa femme une lettre que nous n'avons plus, mais dans laquelle nous savons qu'il affermissait son âme contre le mal d'une nouvelle absence et la crainte de nouveaux périls : u Ce serait mieux servir les intérêts de sa famille que d'aller là où il y aurait plus de chances d'avancement, en suivant une carrière qui est d'ailleurs une carrière de perpétuel dévouement et de sacrifice. Ce serait mieux servir aussi les intérêts de son pays, qui avait besoin d'hommes de bonne volonté, lesquels devaient se trouver surtout parmi les chrétiens. Il n'y avait pas beaucoup de gloire à attendre de cette campagne, sans doute, mais elle aurait d'autant plus de mérite devant Dieu , qui saurait bien en tenir compte à lui-même et aux siens. »

Il les exhortait donc à avoir bon courage, et à se résigner à le voir faire campagne avec son régiment, dont il lui eut été pénible de se séparer en cette circonstance. Croit -on qu'il n'en ait pas lui-même le cœur brisé? cTu peux deviner ce que ma femme et moi nous avons eu à souffrir, écrivait- il ensuite à un ami. Il faut être chrétien dans ces moments-là, ou bien avoir un cœur de glace; et je crois pouvoir dire en conscience que ce n*est pas mon fait. » Mais c il était, disait-il, plein de confiance en Dieu, qu'il avait consulté; son tout-puissant secours ne lui ferait pas défaut, et le bonheur du retour, pour s'être fait attendre, n'en serait que mieux goûté, quand ils se retrouveraient enfin réunis tous ensemble. Ce qui, comme ils le savaient, était tout son bonheur. »

En conséquence, il demanda à changer d'escadron pour faire partie du corps expéditionnaire; et ce fut

LE MAROC iî9

avec le titre de capitaine commandant du 3* escadron de chasseurs d'Afrique qu'il s'enrôla et partit.

Le but de l'expédition était d'infliger un châtiment sévère et décisif aux tribus marocaines, qui avaient fait incursion y en août et septembre, dans les cercles de Maghnia et de Nemours. Un prétendu chérif, prenant le nom traditionnel de Mohammed-ben-Abdallah, avait surgi chez ces tribus, et les avait appelées à la guerre sainte. On touchait à la trentième année de l'occupation française; c'était, d'après certaines croyances musulmanes, un terme que notre domination ne devait pas dépasser. Les adhérents du chérif, profitant du calme qui régnait sur la frontière, avaient surpris nos convoyeurs civils, attaqué des soldats isolés, et enfm enveloppé deux escadrons français, ou abandonnés ou trahis par leurs goums, tué une trentaine de chasseurs et de spahis, et promené ensuite triomphalement leurs dépouilles sanglantes pour exalter le fanatisme, qui dès lors se crut tout possible et tout permis. Ils attaquèrent le poste fermé de Zouïa, dans le cercle de Maghnia, et le camp français de Tiouly, avec des forces de six à sept mille combattants. Mais ce coup d'audace avait été le terme de leurs succès; défaits à Tiouly, les Marocains prirent la fuite et regagnèrent leurs frontières, abandonnant leurs morts, leurs bagages, et jusqu'à la tente du prétendu sultan.

U eût été dérisoire de demander la réparation de ce sanglant brigandage au gouvernement marocain, qui n'exerce guère qu'une autorité nominale sur cette portion de son empire. C'est pourquoi le ministre de la guerre, sachant qu'il n'avait rien d'efGcace à attendre de ce côté, ordonna la formation d'un corps expédition-

naire , sous les ordres du général de Martimprey, commandant supérieur des troupes de terre et de mer en Algérie. Ce corps comprenait deux divisions d'infanterie, commandées par les généraux Walsin Esterhazy et Yusuf , et une division de cavalerie , commandée par le général Desvaux. Cest à cette dernière division qu'appartenait le capitaine de Sonis.

Le 1*^ régiment de chasseurs d'Afrique avait perdu son colonel dans la personne de M. de Salignac-FéneloUy promu au grade de général après sa brillante conduite en Italie. On ignorait encore qui le remplacerait; en attendant y c'était au lieutenant -colonel Fenin, homme de mérite y mais nouvellement attaché à ce corps, qu'était confié le régiment pour son entrée en campagne. Les troupes s'en montrèrent inquiètes; et rien n'allait moins ressembler à la brillante campagne de la Lombardie, avec ses riches plaines, ses belles routes, ses villes artistiques et historiques, ses populations ardentes, ses rapides victoires, que la morne expédition qu'inauguraient des troupes harassées de fatigue, au sein d'une terre désolée, sauvage, brûlée, impraticable, où tout allait conspirer pour les décourager, les décimer et les abattre.

Ce fut le 30 septembre qu'on partit d'Alger aux cris de : c Vive la France 1 » Sonis avait, comme toujours, emporté Dieu dans son cœur; et il en répandait l'amour autour de lui, avec l'amour de la patrie, ranimant les hommes , leur donnant l'exemple de l'entrain, du bon ordre, de l'ardeur militaire et de la bonne humeur. Ses sacrifices intimes n'étaient connus que du ciel.

Le trajet devait être long; on comptait qu'il ne Cedlait

gaëre moins d*un mois entier pour se rendre par terre à la firontière marocaine. On se dirigea vers Oran , par la grande route militaire qui longe le cours du Chélif , au pied de la chaîne du Dhahra. Les étapes des jours suivants conduisirent à Blidah, Bou-MetCa, Milianah, Oriéansville, Oued-Isly, Mostaganem, Mazagran, et enfin à Oran, que l'on atteignait le 15.

(Test là que le 1*' chasseurs fut rejoint par son nouveau colonel, M. de Montalembert. Le matin même de ce jour, jour de brume et de froid, le lieutenantcolonel Fenin fit placer le régiment en bataiUe. Quelques minutes après, le colonel se présenta pour on prendre le commandement, puis immédiatement il fit sonner le signal de se remettre en route dans la direction de Tlemcen. Ce fut tout : point de discours, point de proclamations pompeuses, point de promesses sonores. Le nom seul de l'homme parlait pour lui.

Le colonel Arthur de Montalembert était le frère puîné du grand orateur catholique dont l'éloquence livrait dans la presse d'alors, pour Dieu et la liberté, des combats généreux que n'interrompait nulle fatigue, que ne désarmait nulle rigueur. Sonis s'estima heureux de servir sous ses ordres. Après avoir gagné son grade de colonel à Solférino, Montalembert venait, lui aussi, de quitter sa femme, M^^* de Rochechouart, et ses cinq jeunes enOemts. Il était donc dans les mêmes dispositions de cœur que le capitaine de Sonis, comme il était dans les mêmes dispositions de foi. Ainsi, tout semblait devoir rapprocher ces deux hommes, si le temps leur eût été donné de se mieux connaître. Ils se connurent assez pour s'estimer beaucoup; mais ce fut la mort plus que la vie qui les lia par des nœuds de re-

13â LE GÉNÉRAL DE SONIS

ligion et de charité que nous verrons se serrer sur le seuil de l'éternité.

Cependant la colonne avait quitté la route militaire du littoral pour s'enfoncer dans la montagne. Les chemins étaient poudreux, le sol aride, le ciel d'airain; toutes les rivières étaient à sec : il y avait de longues semaines qu'on n'avait vu une goutte de pluie. On avait devant soi, à une ou deux étapes, les troupes d'infanterie, qui, arrivées les premières à Oran par voie de mer, avment pris la tète de la colonne. Sur la route que ces premières troupes venaient de suivre, les chasseurs d'Afrique s'étonnaient de rencontrer, le long du chemin, de nombreux cadavres de mulets tombés de fatigue et d'épuisement, à côté des voitures du train, \ides et abandonnées. On se disait, en hochant la tête, que le service des transports était défectueux, et cela dès le début de l'expédition, ce qui n'en faisait augurer rien de bon. De plus, des bruits sinistres circulaient dans les rangs : on répétait, on assurait que la mortalité sévissait dans le pays, et que les premiers régiments perdaient beaucoup de monde.

Le 20, on était à Tlemcen. Là, ces alarmes devinrent de tristes certitudes. Le général Desvaux, interrogé par ses officiers, leur avoua qu'en efifet les nouvelles étaient mauvaises; le chiiTre des morts dans l'armée était considérable : c'étaient quatre ou cinq pour cent qui tombaient chaque jour, c Entendant cela, nous raconte le lieutenant Baillœuil, je ne pus m'empécher d'en montrer quelque émotion en présence de M. de Sonis. Celui-ci m'étonna par sa sérénité et sa résignation. c Mais enfin, capitaine, vous comprenez que n'étant pas immortels... — C'est vrai, répondit de Sonis, mais

3 n'en sera toujours que ce que Dieu voudra. Faisons d'abord notre devoir; et pour le reste, eh bien I à la grâce de Dieul Que sa bonne volonté soit faite I ^

Le lendemain , en traversant la ville berbère de Nedroma, on apprit que, ce jour-là môme, l'agha venait de mourir d'un mal épidémique qui depuis plusieurs semaines ravageait le pays : c'était le choléra; notre armée se trouvait en face d'un ennemi bien autrement redoutable que l'Arabe de la montagne. Et pourtant, cet ennemi, il fallait l'affronter bravement et, s'il se pouvait, victorieusement comme l'autre. Sonis, dès la première heure, se l'était dit devant Dieu.

Le 23 octobre, on passa le Kis; la pluie tomba, ce jour-là, pour la première fois depuis le départ d'Alger. La rivière du Kis marque en cet endroit la limite de l'Algérie et du Maroc. Dès qu'on eut le pied sur le territoire ennemi, l'ordre fut donné de charger les armes, afin de se tenir prêt à tout événement. Quelques reconnaissances poussées sur divers points n'amenèrent néanmoins aucune rencontre ni découverte : l'ennemi n'était nulle part. On arriva donc le même soir, sans coup férir, au grand bivouac du Kis, que l'on avait désigné comme le point de concentration de la colonne d'Oran. Cinq mille hommes s'y trouvèrent rassemblés sous la conduite du général en chef, parmi lesquels quatre régiments de cavalerie : !«»■ et 2* chasseurs d'Afrique; !•' et 12« chasseurs de France. C'était de là que Martimprey avait résolu de se porter contre la grande tribu kabyle des Beni-Snassen , commandée par son énergique et habile cheikh El-Hadj-Mimoun, en abordant la montagne par le col d'Aïn-Taforalt. Il devait ensuite déboucher sur la plaine des Angades et y conti-

Duer les opérations, de concert avec une seconde et une troisième colonnes qui , dans le môme temps , s'étaient portées vers les versants du sud y pour y contenir les fuyards et leur couper la retraite. C'était en tout un effectif de douze à quinze mille hommes , bien commandés, et opérant avec un ensemble parfait.

Mais l'ennemi véritable, le grand ennemi, le seul redoutable, s'était déjà glissé dans le camp. L'épidémie y sévissait avec un redoublement de violence, et, à chaque jour, à chaque heure, la mort y fauchait sans trêve ni merci. Le bivouac était devenu un foyer d'infection où personne ne voulait rester, mais d'où personne ne pouvait fuir. Le l^'' régiment de chasseurs fut heureux d'avoir à faire plusieurs reconnaissances, pour se soustraire quelques heures à ce milieu empesté. Mais en vain explorait-il les ravins et la montagne : l'ennemi se dérobait partout. Il avait mieux à faire que de paraître et de résister; le fléau travaillait pour lui. c Après ces courses inutiles, relate le journal d'un de ces chasseurs d'Afrique, il nous faut toujours revenir sur ce camp maudit, où le choléra nous enlève une centaine d'hommes par jour I ^

La mort n'épargnait personne; les ofliciers tombaient à côté des soldats. Un des premiers atteints fut le général Thomas. En assistant à ses obsèques, l'armée croyait assister à ses propres funérailles : c Un voile de deuil couvrait le camp, nous écrit un des officiers de l'étatmajor. La tristesse, sinon le découragement, régnait partout autour de nous. En dehors des relations obligées du service, on se fréquentait peu, et les repas eux-mêmes se prenaient presque en silence. »

Cependant on remarquait l'incessante activité que

déployait jour et nuit, parmi les morts et les mourants, le capitaine de Sonis, qui, lui presque seul, n'avait rien perdu de son égalité d*âme et de sa sérénité. Plus tard, dans l'intimité de quelques amis, religieux comme lui, il laissait entrevoir la surnaturelle raison de cette paix de son cœur: c J'avais fait, dès le départ, le sacrifice de ma vie, leur disait -il, quoiqu'il me coûtât beaucoup, à cause de ma femme et de mes enfants, pour qui je priais chaque jour. Mais enfln Dieu est un père; j'avais confiance en lui, j'avais eu soin de m'unir à lui dès le départ, et, vivant en sa présence, je m'étais, j'espère, conservé dans sa grdce. Je me mis à ses ordres pour faire ce qu'il y avait à faire, et je compris que la chanté attendait quelque chose de moi. J'étais navré de voir ces soldats, que j'aimais, tomber chaque jour comme des mouches, sans que personne fût là pour les faire penser à Dieu, à leur âme, à leur salut éternel : nous n'avions pas d'aumônier. J'ai bien des fois entendu le colonel de Montalembert s'en plaindre hautement en ma présence; il en souffrait comme moi. Je fis donc ce que je pus auprès de ces pauvres moribonds, et en cela je n'eus point de mérite, car j'en étais bien payé par les consolations de tout genre que je trouvais à les assister. On ne sait pas quels cœurs d'or il y a sous cette rude écorce! Dès qu'ils se sentaient atteints, ils se tournaient vers Dieu, et j'en ai vu mourir comme je voudrais mourir moi-même. Pauvres jeunes gensl Ils me confiaient leurs dernières recommandations pour leurs parents, leurs amis; c'était parfois déchirant. Malgré leurs atroces souffrances, ils priaient, qui plus, qui moins, mais tous m'assuraient qu'ils voulaient finir en bons chrétiens. Je les y encourageais , je leur distribuais

de bonnes paroles , je leur présentais le crucifix. D n'était pas en mon pouvoir de faire davantage pour leur ouvrir le ciel , mais je comptais à bon droit sur le Sacré-Cœur de Jésus, qui m'a beaucoup aidé dans cette circonstance. »

Le reste que Sonis ne dit pas est le secret de Dieu. Il craignait d'en parler, même à U^^ de Sonis, qui dut se contenter de quelques traits généraux , qu'elle recueillit de sa bouche, comme elle-même témoigne : c Mon mari, de retour en France, me raconta quelque chose de ces tristes scènes d'horreur. Au milieu de la nuit, il se levait aux cris de souffrance qu'il entendait pousser dans une tente voisine de la sienne. C'était un de ses camarades, qui, saisi à l'improviste par le terrible fléau , se roulait dans les convulsions de l'agonie. Celui qu'on venait de quitter bien portant, on le retrouvait mort quelques instants après. Je ne connais pas tous les actes de dévouement que mon mari accomplit dans ces tristes journées, car son humilité ne lui aurait pas permis de les révéler, même à mol. J'ai su seulement qu'alors il ne perdit rien de son calme, et qu'avec son héroïque courage il soigna les malades, leur parlant de Dieu, les aidant à bien mourir, et leur rendant ensuite les derniers devoirs funèbres, sans crainte de la contagion. Les officiers de son escadron vous le diraient mieux que moi. ^

Ces ofTiciers nous l'ont dit, et leur témoignage est celui d'une religieuse admiration pour ce chrétien d'un autre âge : a Dès notre arrivée au bivouac du Kis, nous eûmes sous les yeux un spectacle lugubre, dit la relation de l'un d'eux. Tout ce qui tombe malade est par avance condamné. Tout nous manque, aumôniers,

infirmiers y médecins; môme i*eau propre, car tout est desséché autour de nous : il n'a pas plu ici depuis le mois d'avril. Mais, au sein de ces calamités, M. de Sonis se retrouve dans son élément à lui , qui est la charité. Que d'anecdotes j'aurais à rapporter sur son admirable dévouement! A mesure que l'épidémie faisait plus de progrès, son abnégation opérait plus de merveilles. D ne quittait guère l'ambulance; ce qu'on y trouvait en foule, c'était moins des malades que des agonisants demandant un médecin, un ami, un prêtre, et quelquesuns un verre d'eau. La plupart de ces malheureux remercient le ciel des consolations qu'ils doivent à M. de Sonis, lequel se multiplie pour ne pas les quitter, ni le jour ni la nuit. Après leur mort , on le voit encore qui reste là pour faire rendre les derniers devoirs à ces infortunées et hideuses dépouilles, que l'on trouvait à peine le temps et les moyens d'enterrer. Je me souviens qu'un jour, navré de l'abandon où il voyait ces malheureux, il se tourna vers moi et me dit : a Mon cher Baillœuil, pour l'honneur de l'humanité, essayons d'oublier ce que nous avons là sous les yeux I ^ Mais de lui-même et de ses services, il n'en parlait jamais. Il arriva une fois que quelqu'un racontant, à notre table commune, que tel chasseur de l'escadron était mort dans la nuit, le capitaine s'en montra affecté comme d'une douloureuse nouvelle. Nous apprîmes ensuite que lui-même avait passé la nuit près de cet homme, et qu'il ne l'avait quitté qu'après son dernier soupir. ^

Aux côtés de M. de Sonis, il était rare qu'on ne rencontrât pas, se dévouant aux mêmes œuvres, un jeune officier de chasseurs à pied, d'une rare distinction. Cétait le lieutenant Chabert, homme charmant, soldat

parfait, chrétien fervent, qui servait Dieu et ses frères avec une simplicité qui ne cherchait que Toubli des hommes sous le regard d'en haut. Il était devenu un frère d'âme pour M. de Sonis, qui le rappelait plus tard. Même foi, même amour du devoir, même esprit de sacrifice, même paix de Tâme, même abandon de leur vie aux mains de la Providence, même résignation à partager ensemble, s'il le fallait, le même tombeau, pourvu qu'ils se revissentau ciel. « Pendant toute l'expédition, racontait M. Chabert, cet homme de Dieu fut l'ange gardien de son jeune camarade, qui ne l'oubliera jamais. » Plus tard, en 1870, le commandant Chabert, appelé sur les bords du Rhin, à la veille de se marier, consolait sa fiancée en lui rappelant en même temps et sa miraculeuse préservation du Maroc, et l'héroïsme de Sonis, qu'il s'était depuis lors proposé pour modèle *. Mais il fallait sortir de ce foyer d'infection. On appelait la rencontre de l'ennemi comme une délivrance. Le 25 octobre, à quatre heures du matin, la colonne se mit en marche vers le col d'Aïn-Taforalt, hauteur rocheuse, boisée, élevée de 800 mètres au-dessus du bivouac de Kis; on croyait que les Kabyles s'y étaient cantonnes et qu'ils y préparaient une vigoureuse dé-

* C'est de cette fiancée elle-même que nous tenons ce i-ccil : t La veille de son départ, nous rapporte - 1- elle , M. Chabert me disait : ¥ Un officier plus âgé que moi de plusieurs années, qui est actuelle- « ment oublié en Afrique, est un saint sous Tuniforme. Il s'appelle <c M. de Sonis. H est marié très chrétiennement; c*cst un ménage 0 parfait. Voulez- vous, ma chère fiancée, que nous les prenions « pour modèle , et que nous nous aimions comme eux ? *

(1 M. Chabert fut blessé moi'tellement sous Metz, au combat de liorny, où il s'était conduit en héros. Nommé commandant du 1<V bataillon de chasseurs, il mourut pendant le blocus de Met/, où on l'avait transporté, en donnant rendez-vous à sa fiancée dans le ciel. »

lense. En tête du l»"" chasseurs , le colonel de Montalembert avait placé les chanteurs, qui chaque soir remontaient le moral du camp par leurs chœurs militaires. La colonne tout entière, de la tète à la queue, reprenait les refrains. D'ailleurs, M. de Montalembert ne obligeait rien pour encourager ses hommes, les visitant aux repas, prenant le café avec eux, et leur montrantgai visage. Il en était besoin. Tandis que nos troupes se hâtaient de quitter ce campement de malheur, on voyait défiler lentement d'un autre côté un convoi do malades, qui bientôt allait se changer en u n enterrement.

Le 27, à deux heures de l'après-midi, l'attaque commença; à cinq heures, le drapeau du 2« zouaves flotta sur le plateau; à la nuit, nos bivouacs s'y établissaient en maîtres. Dans la réalité, la résistance avait été peu vigoureuse, et toute l'action avait consisté à surprendre quelques pâtres de la montagne, qui, se repliant sur les villages des Ahl-Tagma, y avaient fait prendre les armes aux habitants et ripostera notre attaque par do vifs coups de feu. Nous eûmes quatorze hommes tuéi et une trentaine de blessés, et parmi ces derniers trois officiers. L'infanterie avait seule donné dans cetteaffaire.

Le cheik El-Hadj-Mimoun se présenta, le 30, au bivouac français, livra quelques otages parmi les notables de la tribu, et s'engagea à payer une capitation de guerre levée sur chaque fusil. On se contenta de ses promesses : ce n'était pas de dompter ces nomades qu'il s'agissait, c'était d'en finir avec la mortalité.

Pendant ce temps-là , le général Durrieu , qui s'était porté au sud, vers le Sahara marocain, opérait une razzia contre les Mahias et les Angades , qui demandèrent l'aman et se rendirent à discrétion. Le comman-

dant de Colomb avait pareillement châtié la tribu turbu* lente et pillarde des Beni-Guil; on fît sur elle beaucoup de butin en moutons et en armes. Ces deux dernières aflaires avaient eu quelque importance; on se déclara satisfait. Eût- il été sage, eût -il été possible de tenter davantage et de poursuivre la campagne , dans de telles circonstances?

C'est que l'ennemi invisible , lui, ne désarmait pas. Le l®' chasseurs d'Afrique était atteint à son tour. Déjà, le 29, il avait dû laisser à la redoute de Sidi- Abderrham une quinzaine de ses hommes, ou frappés, ou du moins menacés parle fléau. Les chefs voulurent prévenir le découragement, qui eût été mortel. Le 31, ils donnèrent une fête en Thonneur de la victoire d'Aïn- Taforalt : on fît jouer la musique, on alluma des feux de joie, on lut des proclamations triomphantes. Elles furent d*autant plus chaleureusement accueillies qu'on Y annonçait que la pacifîcation était faite, ce qui signifiait que le retour était proche. Déjà les chœurs entonnaient : Vers les rives de France,.. Tout d'ailleurs le demandait d'urgence, car en cette môme journée le Iw chasseurs d'Afrique voyait son État- major entamé par une perte cruelle, qui ne devait être ni sa dernière ni sa plus grande perte.

Dans la nuit du 30 au 31, le lieutenant-colonel Fenin, le même qui avait commandé le régiment jusqu'à Oran, se sentit pris gravement et annonça tout de suite que c'était mortellement. Le matin du 31, le colonel et quelques amis se rendirent auprès de lui. Ils surent alors que Sonis s'était installé à ses côtés durant toute cette nuit, et l'avait entretenu dans les nobles pensées du sacrifice de sa vie et des espérances de l'éternité.

M. Fenin venait de se marier depuis quelques mois seulement; la vie lui était chère , mais cette nuit l'avait élevé à l'amour de Dieu par- dessus toutes choses. Il appelait un prêtre, et on raconte que, plein d'une naïve confiance dans le religieux et discret ami qui l'assistait, il lui demanda de recevoir sa dernière confession, qu'il transmettrait ensuite à l'aumônier, en cas que celui-ci arrivât trop tard pour l'entendre. « Nous voyant réunis près de lui dans sa tente, raconte un des officiers de chasseurs, M. Fenin nousdéclaraqu'il sentait son état, et que sa fin était proche. Il nous parla solennellement et admirablement delà vie militaire etde ses espérances religieuses. Il nous entretint aussi de sa femme, qu'il allait laisser veuve, presque au lendemain de leur mariage. C'était vraiment déchirant. Ce disant, il prit en main son porte-monnaie et, le remettant dans celle du colonel de Montalembert, il lui demanda de le faire parvenir, quand il ne serait plus, à M^^ Fenin avec ses derniers adieux. »

Les visiteurs sortirent de cet entretien très émus, c Mais n'y a-t-il pas lieu d'aller tout de suite à la recherche d'un prêtre? demanda M. Decroix, qui nous rend compte de cette scène. — D'autant plus pressant, reprit le docteur Dumont, que le malade n'a cessé d en demander un toute la nuit. » M. Decroix prit un cheval et courut à l'État-major de la l""*» division, puis au quartier général ; il n'y avait, hélas! d'aumônier nulle part. Montalembert s'indigna : c C'était, disait-il, un crime et une honte qu'une armée de quinze mille chrétiens fût ainsi privée de tout secours religieux par le fait du gouvernement de la France, au moment où ces hommes mouraient pour elle sur une terre barbare. >

Celui qui parlait ainsi plaidait sa propre cause, ca lui aussi se sentait malade. Au soilir de la tente d son lieutenant -colonel, il dit, en présentant à M. De croix le porte -monnaie destiné à M™« Fenin: c Tenez ce n'est pas moi, c'est vous qui remplirez ce trist message. Quant à moi , c'est Hni , je le sens. j> Rien n put le rassurer, il fallut lui obéir.

Le lendemain , fête de la Toussaint, étant à déjeune avec ses officiers, M. de Montalembert fut pris d*un défaillance; on dut l'emporter. La stupeur était grand dans tout le régiment; c'étaient ses deux premiers chel qui tombaient l'un à côté de l'autre, mais tous les deu tombaient entre les bras de Dieu.

Le colonel de Montalembert, comme son illustr frère, était un vrai fils des croisés; et nulle considéra tion n'était capable de le détourner de la publique e franche profession de sa foi. Un acte à jamais même rable, et qui ne saurait demeurer plus longtemps dan l'oubli, est celui qu'il accomplit dans ces mômes jour nées. Le 29 octobre, sentantdéjà les premières atteinte du mal qui devait l'enlever, le colonel rédigea un ordr du jour destiné à relever le courage des soldats , mai à le relever par les vues supérieures de la foi et d l'espérance chrétiennes. Voici cette pièce, qui est ausi son testament et son adieu.

!«■ régiment de chasseurs d'Afrique

a ORDRE DU 29 OCTOBRE 1859

a Mes braves chasseurs,

% Nous sommestous éprouvés par Dieu ; ayezconfianc et priez. Il n'abandonnera pas le \9^ régiment de chas

seurs d'Afrique. Mettons toute notre confiance en Lui ; et, s'il y en a qui succombent, qu'ils n'oublient pas qu'en mourant ils remplissent une mission, qu'ils sont des martyrs et qu'ils iront au ciel. Si votre colonel doit être du nombre, n'oubliez pas non plus qu'il priera pour vous. En attendant, bravons la mort, c'est notre métier, et que le découragement ne nous gagne pas. Dieu fiiit bien ce qu'il fait, et nous sommes ses enfants.

« Votre colonel,

a DE MONTALEMBERT. »

Cet ordre du jour ne fut pascommuniiiuéàlatroupe, on le trouva trop chrétien.

Le colonel aussitôt malade avait fait demander un prêtre à Tambulance de Lalla-Maghnia ; le prêtre n'arrivait pas, la distance était grande. Il fit venir pi-ôs de lui un homme de foi et de piété, M. Decroix, lequel l'exhorta, faute de confesseur, à faire un bon acte de contrition parfaite, n Voulez-vous me prêter cette croix*?» lui demanda le malade en montrant le petit crucifix que cet officier portait ostensiblement. Il le reçut religieusement, le pressa entre ses mains; et, y portant ses ièvres, il se mit à confesser ses péchés à demi-voix. M. Decroix se retira.

C est ainsi qu'il s'humiliait devant Dieu, lorsque le capitaine de Sonis survenant auprès de lui : « Capitaine, (lit le malade, le prêtre n'arrive pas; je n'aurai plus la force de parler quand il viendra; veuillez m'enlendre, vous lui répéterez ensuite cela pour moi. » M. de Sonis s'excusa : « Je lui fis observer respectueusement que je n'avais pas qualité pour suppléer le prêtre, racontait-il plus tard aux pères du collège de Poitiers ; mais

j'aidai de mon mieux mon pauvre colonel à se préparer à celte confession, en lui inspirant des sentiments de foi et d'amour de Dieu, et en priant ensemble pour que le prêtre lui fût envoyé au plus tôt. »

M. de Sonis sortit, c Le lendemain soir, le capitaine de Sonis, un enfant de Dieu, raconte M. Decroix, nous amena le père jésuite qui faisait le service de l'ambulance à Lalla-Maghnia. » Ce religieux était le P. Merroiiiod, de la résidence d'Oran. Il le conduisit tout d'abord au lieutenant- colonel Fenin, lequel respirait encore et qui mourut ainsi dans d'admirables sentiments, sous l'absolution qu'il avait tant souhaitée.

M. de Montalembert fut visité et administré ensuite. Mais laissons le père aumônier nous en rendre compte lui-même, dans une lettre adressée plus lard, 21 novembre, à la veuve du colonel : a C'est le 2 novembre, si je ne me trompe, sur le plateau d'Aïn-Taforalt, que j'ai vu M. le comte; il était environ huit heures du soir. Je le trouvai couché dans sa tente, un chapelet avec un crucifix à la main, un scapulaire à son cou. Je remarquai aussi. Madame, un livre de prières placé auprès de lui *. Je lui présentai une médaille des sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, qu'il reçut et qu'il baisa. Ces sentiments n'avaient d ailleurs rien de surprenant

* Le colonel avait écrit, quelques jours avant sa mort : < Je lègue ce livre à mon fils André, il y trouvera tout ce qui est nécessaire au salut. »

André de Montalembert entra dans la Compagnie de Jésus et y mourut à vingt -trois ans, le 13 juillet 1870.

Je suis très obligé, pour tout cet épisode, à M. le comte de Montalembert, nis du colonel, député du Nord, qui a bien voulu me communiquer ses papiers de famille.

MM. Baillœul et Decroix voudront bien aussi recevoir mes remerciements pour leurs souvenirs et notes sur cette expédition.

pour moi. J'étais tellement habitué à voir presque tous les officiers qui m'appelaient porter les livrées de Marie que le contraire aurait plutôt éveillé mon attention.

f M. le comte me parla d'abord pendant quelques minutes de vous, Madame, de ses enfants, de sa famille, en me laissant deviner la douleur qu'il ressentait de votre éloignement et de vos inquiétudes, ce qui, dans ma conviction, n'avait pas peu contribué à aggraver son mal. t Mon père, me dit- il ensuite, je vous f demande pardon de vous faire venir de si loin et si € tard, mais je désire vivement me confesser. » Il avait, comme il me dit, communié à son retour de la guerre d'Italie. Mais il voulait se réconcilier pour ensuite être tranquille. Sa confession faite, il me serra la main, c Maintenant, dit- il, que Dieu fasse de moi selon sa f volonté, je me soumets à tout. » Il paraissait assuré de mourir avant peu de jours.

t Le lendemain, avant mon départ pour Sidi-Bou- Nooria, je ne pus voir le colonel, qu'on avait éloigné pour qu'il ne fût pas témoin des funérailles do son lieutenant- colonel Fenin, duquel il ne cessait de demander des nouvelles. Il n'eut pas le bonheur de recevoir le saint Viatique; aucune des victimes du choléra n'y fut admise , principalement à cause de l'impossibilité de conserver les saintes espèces dans une colonne mobile. Mais il n a cessé dès lors d'offrir à Dieu le sacrifice de ce que vous avez raison. Madame, d'appeler son martyre. »

Lorsque M. de Montalembert revit le capitaine de Sonis, il lui témoigna sa reconnaissance dans des termes émus dont celui-ci se souvenait : € Merci, mon cher capitaine, mille fois merci I Dites bien à tout le

régiment que je mourrai content, parce que j'ai rempli mon devoir de chrétien. Il n'y a que cela qui reste! Dites-leur aussi que je ne les oublie pas, et que je compte bien les revoir tous là-haut. Adieu I adieu I »

Une autre lettre du père Mermillod, publiée dans le journal l'Univers du 28 janvier 4860, complète ce tableau lugubre et consolant : <r Dès que je pénétrais sous une tente, écrit-il, je voyais les visages se rasséréner et des prunelles éteintes se ranimer. On me remerciait hautement, on me prenait, on me serrait les mains; et bien souvent, quand, après avoir rempli mon ministère auprès des uns, je devais courir aux autres, j'avais de la peine à m'arracher à ces étreintes. Soit auprès des soldats, soit auprès des officiers, je n'ai jamais essuyé de refus de la part des catholiques. Les pauvres malades étaient tellement rapprochés les uns des autres, que la confession secrète était devenue impossible; car chacun n'avait guère que l'espace mesuré par son corps. N'importe! ainsi serrés, beaucoup voulaient s'accuser tout haut devant leurs camarades; je (levais les arrêter et les tranquilliser. Et quand je les exhortais à recourir à Marie, ils me répondaient : c Oui, toujours, toujours I » ou bien : € Je ne fais que « cela nuit et jour, » ou encore : « Oui, j'en ai besoin : « Autrement, je suis perdu. Priez-la aussi pour moi. y*

« Un médecin me disait : € Monsieur, nous avons « bien regretté votre absence. A peine conimencions- (( nous nos visites, qu'on nous criait de toutes parts : «( Faites de nous ce que vous voudrez; mais donnez- « nous un prêtre! au nom de Dieu, un prêtre! Nous « ne voulons pas mourir comme des chiens. »

a Deux fois seulement le temps m'a permis de célé^

brer le saint sacrifice, sous une grande tente ouverte, avec la table de camp d'un oflicier pour autel, ou à son défaut une caisse à biscuit. Jamais je n'ai trouvé plus de recueillement et de piété dans nos églises. Quand je ne pouvais célébrer, on me demandait au moins des prières à la place. Je récitais solennellement les prières pro tempore helli et pestis du rituel , en terminant la cérémonie par la bénédiction du crucifix. »

Les lignes qui suivent rappellent tout ce que nous venons de raconter de Sonis; il n'y manque que son nom : t L'absence du prêtre a suscité des aumôniers laïques, à qui l'on faisait des aveux qui rappelaient le chevalier Bayard se confessant à son écuyer, appuyé sur un arbre au pied duquel il allait expirer. Avant mon arrivée dans un certain endroit (c'est Aïn-Taforalt), lel officier de cavalerie, estimé et honoré de la confiance générale, a reçu le secret de bien des consciences... Quand le prêtre arrivait là, tout était préparé; le malade avait été déjà prévenu et disposé. Il n'y avait plus qu'à entrer en matière, sans préambule et sans perdre de lemp«. »

On voit encore apparaître la douce et courageuse figure de Sonis dans les lignes suivantes : ce II est des officiers qui ont admirablement rempli le rôle de sœurs de Charité. Pendant deux jours de suite j'ai visité quatre fois le même malade, et chaque fois j'ai trouvé au chevet du moribond un capitaine garde- malade, avec un éventail de son invention pour chasser les mouches incommodes qui s'abattaient sur ce pauvre visage. Après de tels actes de charité, vous n'avez pas de peine à croire que j'ai surpris plusieurs de ces messieurs Vlmitatioji ou un autre livre de piété à la

main , ou occupés à prier dans leurs lentes. Avec des officiers comme ceux-là, ma mission était rendue facile , et sans le spectacle des souffrances de nos pauvres troupiers, elle ne m'aurait offert que des consolations. »

Le colonel de Monlalembert traîna encore quelques jours d'existence. La cavalerie s'était remise en marche pour le retour, il voulut se joindre à elle; et, le 4, le brave soldat fit un effort suprême pour se tenir en selle, soutenu par un sous-lieutenant, M. de Rastignac. Mais, au bout d'une heure, force lui fut de monter en cacolet. C'est ainsi qu'il put suivre encore, mais en s'affaiblissant de plus en plus. Le 6, la cavalerie était à Si-Mihamed, le 7 à Aïn-Tinzi, le 8 à Sidi-Moussa-ben- Abd- Allah, le 9 sur le champ de bataille d'Isly, où Ton se livra à des réjouissances militaires : grande fantasia, feu d'artifice, musique, immense abatage de moutons, banquet, chants à la gloire du maréchal Bugeaud, toasls éloquents, dont, faute de mieux, une bonne eau , bien claire, souhaitée depuis longtemps, faisait copieusement et délicieusement les frais.

Mais là fut le terme du voyage pour le courageux colonel. Le 10, ce champ d'Isly, illustré par la grande victoire de 1844, fut témoin d'une scène funèbre qui contrastait avec la fête qu'on y donnait aux troupei^. Chacun des officiers du 1«^ chasseurs d'Afrique, s'approchant du cacolet, vint tour à tour serrer la main de son colonel, qui portait déjà la mort dans ses traits. Presque tous pleuraient. M. de Montalembert embrassa de Sonis; puis, confié à la garde d'un officier souffrant lui-même, le capitaine Béchet, il fut dirigé vers l'ambulance de Lalla-Maghnia. Au départ, il eut un moment de terreur; se voyant entouré de burnous arabes,

il s'imagina que ces hommes étaient des ennemis, et il demanda en grâce qu'on ne l'abandonnât pas. On le rassura en lui disant que c'était notre goum, destiné h l'accompagner. Quand on atteignit enfin Lalla-Maghnia, l'ambulance se trouva pleine. On l'installa comme on put dans la chambre d'un cabaret, en attendant que l'hôpital le reçût le lendemain. Dans la nuit du 10 au 14, le colonel appela sa femme et ses enfants, puis il pleura. Il se raffermit en baisant le crucifix, et en faisant sur lui-même, à plusieurs reprises, le signe de la croix : c J'espère, répétait-il, que Dieu me pardonnera. » Il s'assoupit ensuite. Le P. Mermillod, qui se présenta alors, n'osa interrompre son repos : c'était le repos suprême. Vers trois heures du matin, le colonel Arthur de Montalembert s'éteignait doucement.

Le régiment arriva à Lalla-Maghnia pour y apprendre que son colonel n'était plus. Bien que le choléra eût diminué d'intensité, ç avait été une marche funèbre que ce trajet. Un témoin écrit : « Chaque jour, avant de lever le camp, il fallait creuser des tombes pour les victimes de la nuit. Sur la route, les hommes tombaient de cheval, frappés par la contagion. Ils se débattaient quelques instants dans une douloureuse agonie, et mouraient avant même qu'on eût pu leur porter secours. >

« Le 1®' régiment de chasseurs de France perdit trois capitaines, le 12« perdit un grand nombre de ses hommes. C'était un triste spectacle que de voir nos chasseurs tenir en main, pendant la marche, un second cheval en deuil de son cavalier. » Quelques mois après le passage de nos troupes, on lisait dans la lettre d'un officier espagnol, qui lui-même succombait, trois jours après , au fiéau : c Le choléra ne nous laisse pas

un moment de repos. On dirait que les génies tutélairea de l'Afrique ont excité contre nous non seulement les hommes, mais les éléments eux-mêmes. Nous dormons dans la boue, toujours troublés, sans savoir si ce sommeil inquiet ne va pas devenir éternel par le coup d'une balle ennemie ou par une attaque du choléra, cette fatalité invisible et sinistre qui nous décime et nous anéantit. Nos ambulances sont chargées de malades ; pour peu que cela continue, au lieu d'une armée nous aurons un cimetière. Nous ne nous rendrons pas au Maure, mais à la mort, b

Les divers corps avaient enfin repassé la frontière, et là s'étaient dispersés pour se diriger sur leurs garnisons respectives. La campagne était terminée. Le général en chef fit ses adieux à ses troupes ; sa proclamation constatait qu'un quart de la colonne avait succombé au choléra, n Jamais, remarque un des témoins, je n'ai vu une bataille faire autant de victimes ! s>

Cependant on lisait, le 26 novembre 1859, au Montleur universel un rapport d'ensemble très circonstancié (L sur les opérations exécutées par les troupes françaises contre les tribus marocaines b. Ce document donnait l'idée d'une grande expédition , très bien conduite, ce qui était vrai, et finalement terminée par des résultats importants. Il n'y était fait mention des ravages du choléra que par les lignes suivantes : ce Au début des opérations , de cruelles épreuves attendaient le corps expéditionnaire. L'état sanitaire avait subi, dans plusieurs régiments, une grave altération; le régiment comptait des victimes, et de bien regrettables pour l'armée , mais sans atteindre le moral des troupes ni diminuer leur ironfianco dans le succès. Heureusement

une l'éaction parut s'opérer, dès le iHy , dans lu santé de l'année; cette amélioration suivit une marche très rapidement croissante. »

L'officier qui présenta ce rapport à l'empereur, en qualité d'aide de camp du général en chef, offrit en même temps au souverain, alors résidant au château Je Conipiô<;ne, deux bannières enlevées aux Mahias et aux Angades dans la journée du 5 novembre, a Autour de ces glorieux trophées, dit le Moniteur, étaient groupées des armes de prix, fusils, sabres et poignards , et une riche djébira, enlevée aux chefs marocains dans la même journée et à l'attaque du col de Taforalt. &

Ce qu'a été cette expédition et ce qu'elle a donné comme résultat militaire, nous n'en sommes pas juge. Mais la grandeur incontestable qu'elle revêt à nos yeux, grâce à quelques hommes de foi, est une grandeur chrétienne. Le grand rôle, dans cette affaire, se ï)arlage entre ceux qui ont tenu la charité comme plus chère que la vie, et ceux qui ont fait de leur mort un sacrifice à Dieu, non moins beau (lue celui qu'ils en eussent fait à la patrie sur le champ de bataille ^

Quanta Sonis, il s'était montré encore plus grand

> Daus les précédentes éditioiui do cet ouvrage, nous avions ucruiut \t^ pouvoirs publics d*avoir privé les soldats de rassistanic du pi'étre. Difpuis lors, nous avons trouvé dans la lettre du P. Mormillod, prérédcmment ritét^ un pas^sage qui nous commande de rectifier ce ju^onicnt. Nous sommes houivnx de le faire: « Nos chefs, écril-il. M'iit à Tahri di; tout leproihe: ils avaient pensé au service de l'auniôn»'ii<'. Cinq ou six {irétres avaient été demandés à temps pour une •xilunne de 15 à 18,000 hommes. Depuis longtemps l'expédition n'avait ét<> si bien pourvue. Mais la maladie ou les circonstances avaient retenu ceux qui s'étaient offerts ou qui étaient désignés. Un uialhfureux concours de diftiiulti^s nous a réduits à deux seuit'iiient. L'autorité inilitaii-e s*est montrée irrépiochable. w Oian , IZ» déccnibre 4850,

dans cette campagne que dans celle d'Italie. Une vénération universelle entourait cet officier, le plus secourable des amis comme le plus humble des chrétiens. Aussi fut-ce une vraie fête dans tout le régiment lorsque, dès qu'on eut touché l'Afrique française, le 43 novembre, il reçut sa nomination de chef d'escadrons au 2^ spahis. C'était la dette de toute la colonne que Ton venait de payer.

A quelques semaines de là, du 15 décembre au 15 mars 1860, nous trouvons M. de Sonis au sein de sa famille, à Castres. C'est là que, le 10 février, il écrivait à son ami, M. de Séze, ces lignes si modestes et si oublieuses de lui-même: c Mon bien cher Louis, que d'événements se sont passés pour moi depuis que je ne t'ai écrit ! J ai fait successivement les deux campagnes d'Italie et du Maroc, où, après avoir échappé par miracle à une mort certaine, j'ai fini par obtenir la croix de la Légion d'honneur et le grade de chef d'escadrons au 2« spahis.

<K Je n'ai pas besoin, mon cher ami, de te dire le bonheur que j'ai eu à embrasser ma femme et mes chers enfants, dont j'étais séparé depuis plus d'un an. J'ai été pour cette pauvre petite famille une source de bien grands chagrins et de bien vives préoccupations, par suite des continuels dangers qui m'environnaient. Dieu m'a gardé pour ces chers enfants, que j'élèverai, je Tespère, pour lui.

« Si je pouvais, mon cher ami, te rencontrer à Blois, je serais si heureux de t'embrasser et de te dire toutes les grâces que Dieu m'a faites pendant les grandes luttes auxquelles j'ai assisté I n

Disons déjà que d'autres luttes sollicitaient son cœur

et appelaient son bras au service d'une plus grande cause. La guerre à la papauté était déclarée ; le journal Wnivers était supprimé pour avoir pris sa défensa f C'est un grand coup porté aux forces catholiques, écrivait- il le 5 février, mais qui ne fera que ranimer les courages que ne saurait pas effrayer la persécution. Je suis bien triste de tous les événements du jour. Si je n'étais père de famille, je serais déjà à Rome. Mais Dieu n'abandonnera pas son Église ; il faut que notre foi soit à la hauteur de la situation. »

Les mêmes lettres annonçaient qu'il avait placé sa fille Marie au Sacré-Cœur de Poitiers, et ses fils Gaston et Henri au collège des jésuites, dans le voisinage et sous la protection de leurs tantes carmélites, c J'ai bien prié pour toi dans la communion que j'ai eu le bonheur de faire dans Téglise du Carmel, écrivait-il à M. Lamy de la Chapelle. Il me semblait que là, pour bien des raisons, ma prière avait deux ailes et montait mieux au ciel. » Il revit Limoges et ses amis, Toulouse et son archevêque. Il fit le pèlerinage de Pibrac en l'honneur de la bienheureuse Germaine Cousin : « Je n'oublierai jamais le bonheur que j'ai éprouvé à la sainte table de cette petite église, où je me trouvais en compagnie de quelques bonnes ûmes bien entièrement à Dieu. » Enfin, le 15 mars, il reprit la mer à Marseille, attendant le moment d'appeler auprès de lui sa femme et ses plus jeunes enfants. L'Afrique le reprenait encore pour dix ans.

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