‹ Le général de Sonis d'après ses papiers et sa correspondanceChapitre 13 sur 62 · COMBAT DE METLILI · texte numérisé non relu

COMBAT DE METLILI

djtion 86 Composait du i2« bataillon de chasseurs à pied, d'un bataillon de zouaves, d'un escadron du 4* chasseurs à cheval, de deux pièces d'artillerie, avec quelques spahis, enfin des employés d'administration el des infirmiers; au total mille trois cent soixante-dixneuf fusils et deux cent quarante-cinq sabres. Legoum, formé des contingents des Ouled-Nail et des Larbaa, comptait six cents chevaux. Le convoi comprenait mUle sept cents chameaux portant les bagages et les vivres.

Les goums qui allaient prendre part à cette expédition sont, conune on le sait déjà, des contingents de cavaliers arabes que chaque tribu soumise est obligée de nous fournir. Attirés sous nos drapeaux par l'amour de la guerre et l'espoir du butin, bien armés, bien montés, sans uniforme, sans ordre, sans appareil militaire, mais dociles à leurs chefs, et marchant par tribu sous un oriflamme aux couleurs voyantes; vivant de rien , voyageant sans bagages, entraînant ou ménageant leurs bétes à volonté, doués d'une merveilleuse sagacité pour se diriger dans le désert, ils l'emportent en vitesse sur nos cavaliers firancais, et rendent ainsi à nos colonnes des services incalculables. Ce sont eux qui les précèdent, les dirigent, les éclairent à six ou sept lieues en avant, dans toutes les directions; espionnent l'ennemi, lui enlèvent du butin ou des prisonniers; découvrent et signalent les r'dirs, et nous rapportent des renseignements ou des secours. M. de Sonis, bon, équitable, humain, religieux, aussi bon cavalier qu'aucun des hommes du goum, avait conquis leur estime, leur confiance et, ce qui est plus rare, leur fidélité. Il put toujours compter sur eux.

Les troupes entrèrent en campagne au milieu de

rautomne. Du 22 octobre au 22 novembre, la colonne de Laghouat parcourut le Djébel-Amour, faisant des démonstrations significatives entre A!n-Madhi et Géryville. Rentrée alors à Laghouat pour se ravitailler, elle en était repartie trois jours seulement après, le 25 novembre, pour opérer dans le sud de la province d'Oran, où elle tint la campagne jusqu'au 27 décembre. c Son but, rapporte le livre du colonel Trumelet, était de fermer aux insurgés la retraite qu'ils auraient pu chercher vers TEst, pour échapper aux colonnes de Ck)lomb et Lacretelle. Elle s'avança, à cet effet, jusqu'à Sidi-El-Hadji £1-Din. Le 3 décembre, elle atteignit une fraction des Ouled-Zeyan à BeKga, sur la rive gauche de l'Oued -Seggar, lui enleva ses troupeaux et l'obligea à se rendre à merci. Toutes ces opérations si rapides, si vigoureusement et si habilement conduites, ont été exécutées par les goums, appuyés à distance par les colonnes auxquelles ils appartenaient ^ b

A peine de retour à Laghouat, le commandant du cercle apprit que Si-Lalla, le brillant chef des Ouled- Sidi-Cheikh, se trouvait dans les environs de Metlili des Chambl&a, qu'il avait soulevés, et que les révoltés avaient razzié les Ouled-Salah, nos alliés. Le point d'attaque était indiqué; M. de Sonis s'y porta.

Quand, sur la carte de l'Algérie, on descend au point extrême de nos possessions dans le sud de la province d'Alger, on trouve, à cinquante lieues au-dessous de Laghouat, la bourgade de Metlili, qui se projette comme un promontoire à l'avant- poste de notre colonie. C'est là que la colonne parvint le 9 janvier, pour y

1 Colonel Truiolet, Histoire de Virmirrection de$ Ouled-sidi' Cheikh,^ partie, p. 281.

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surprendre Si-Lalla; mais il venait de quitter la place à l'approche de nos troupes, entraînant avec lui une grande partie des Chambâa avec leurs troupeaux.

Dès le lendemain, de bon matin, le lieutenant-colonel donna Tordre aux six cents cavaliers de son goum de partir en éclaireurs, et de tâcher de faire main basse sur les troupeaux attardés. Le goum partit donc. On le croyait loin, lorsque tout à coup, à huit heures du matin, on entendit de ce côté une vive fusillade. Bientôt arriva au camp un des Arabes de cette troupe, qui, montrant une blessure qu'il venait de recevoir, annonça qu'on venait de rencontrer les insurgés dans les rochers qui bordent le chabet ou ravin deSidi-Cheikh. Le capitaine Leroux, chef du bureau arabe, leur avait fait savoir que Taman leur serait accordé s'ils livraient leurs troupeaux; à quoi ils avaient répondu par des coups de fusil. Surpris par cette attaque, le goum avait reculé, sauf une trentaine de braves qui avaient vigoureusement riposté au feu. Le capitaine envoyait donc prévenir le lieutenantcolonel et lui demander du secours. En attendant il tenait bon, ralliant une partie de ses hommes; puis, se portant en avant, il gagnait la large vallée de TOued- Macekel, où il prenait position dans un petit hameau entouré de palmiers. C'est là qu'il attendait le passage des révoltés, lesquels ne manqueraient pas d'y venir chercher un refuge dès que Sonis, les prenant de front^ les chasserait devant lui.

Sonis arrivait en effet avec sa cavalerie, deux compagnies de chasseurs à pied et une compagnie de zouaves, tout le monde sans sac, à marches forcées. Après un quart d'heure de cette marche dans la vallée supérieure de rOued-Metlili, il aperçut, à sa gauche, les hauteurs

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occupées par les insurgés. Aussitôt les deux compagnies de chasseurs à pied se déploient en tirailleurs, et, gravissant les rochers des pieds et des mains, tombent sur Tennemi et le délogent avant qu'il ait le temps de se reconnaître, tandis que la cavalerie, remontant un thalweg situé plus à droite, arrive de son côté sur le plateau rocheux.

Alors la poursuite commença, acharnée, infatigable, de ravin en ravin. Les révoltés fuyaient dans toutes les directions, laissant des morts sur la route. Le plan de Sonis était d'opérer sa jonction avec son goum, mais il reconnut à sa gauche et assez loin en avant une troup(> de dissidents qui s'enfuyaient rapidement, emmenant leurs troupeaux. Laissant alors son infanterie, avec ordre de le rejoindre le plus tôt qu'elle pourrait, il lança sa cavalerie à la poursuite des fuyards. Il les rencontra en effet au delà de Kef-Maksar. Ceux-ci, forts de leurs abris inaccessibles aux chevaux, se moquaient de lui, l'insultant et riant de ses menaces. Sonis fait mettre pied à terre à son escadron de chasseurs et à ses spahis, laisse seulement quelques soldats pour la garde des chevaux, puis dispose ses hommes et commande le feu. Il fut tel, que les Chambâa, voyant tomber sur eux cette pluie de projectiles et s'avancer ces braves, se débandent, se sauvent, se dispersent de rochers en rochers, abandonnant leurs troupeaux. Les trois compagnies d'infanterie arrivaient à leur tour, donnant la chasse aux fuyards. Les zouaves et les chasseurs à pied, ayant rencontré les chevaux laissés en garde par l'escadron, s'en étaient fait des montures et les ramenaient ainsi joyeusement aux cavaliers. C'est alors que toutes les troupes se trouvant rassemblées, et l'ennemi en

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pleine déroute, M. de Sonis fit reprendre à la colonne le chemin du camp de Metlili , où elle rentra violo* neose, à sept heures et demie du soir.

Le goum y était déjà de retour depuis une heure , avec ses prises. Elles étaient considérables, car les ca* valiers indigènes, qui s'étaient mal battus, avaient beaucoup pillé : ils ramenaient sept mille trois cent cinquante moutons, deux cent soixante chameaux, cinquante-huit âoes. De son côté, la petite colonne française s'était em« parée de cinq mille moutons, cent trente -trois chameaux, quarante -huit ânes. L'ennemi avait eu qua* rante-cinq hommes tués. La colonne n'avait eu à déplorer aucune mort ni blessure grave; c'était l'eflèt de la précaution qu'avait eue le commandant de faire mettre pied à terre à ses caval iers, trop exposés sur leurs bétes. Les goumiers, faute de cette prudence, avaient eu cinq hommes tués et six blessés, cinq chevaux tués et vingt et un blessés, presque tous mortellement.

Le commandant de Sonis séjourna à Metlili du ii au 19 janvier. C'est une pauvre bourgade, bâtie dans un ravin sablonneux parsemé de palmiers et dominé de tous côtés par des falaises déchiquetées, qui lui servent de remparts ; l'intérieur est un dédale de ruelles im<i mondes serpentant entre des ruines et des tanières. La tribu nomade des Chambàa en possède l'oasis, dont elle protège les cultivateurs, tout en prélevant la plus grosse part de la récolte. M. de Sonis voulut lui infliger un châtiment dont elle se souviendrait : il lui imposa une amende de cent mille francs. Réunissant les Ghambâa soumis dans la mosquée, il leur donna de nou veaux caïds en remplacement de ceux passés à l'ennemi, sauf ratification de l'autorité supérieure. lie 15,

apprenant que le grand marabout Ben-Naceur-ben- Chora se trouvait à quatre jours de marche, à Berghaoui, sur la route de El-Goléah, avec cent cavaliers et trois cents fantassins, il fut vivement tenté d'aller fondre sur lui ; mais les instructions qu'il avait reçues ne lui permettant pas de se porter à une aussi grande distance au delà de Metlili, il crut de son devoir d'obéir; et, le 28 janvier 1866, il rentrait à Laghouat avec sa colonne tout entière * .

Sonis voulut que les nègres et négresses qu'il avait pris au marabout fussent mis en liberté; il en ramena plusieurs à Laghouat, où ils furent placés dans d'honnêtes maisons pour y travailler et être catéchisés.

Le commandant avait en outre trouvé dans la maison d'un des chefs ennemis, Sidi-Laâba, dix mille pièces ou douros espagnols, qu'il avait capturées, environ 52,000 francs. Un de ses officiers arabes, Lakhdar-ben- Mohammed, agha des Larbàa, que nous retrouverons souvent près de lui dans cette histoire, nous rapporte l'entretien qu'il eut à ce sujet avec son commandant, dont il avait la confiance, c Je lui demandai ce qu'il comptait faire de cette somme. — Mais c'est tout simple, me répondit -il, je la verserai au Trésor. » Je m'en montrai très étonné, et je lui dis : a Mais le Trésor est riche, la France dépense iO,000 francs par jour pour l'entretien de la colonne; elle n'a que faire de cet argent, qui est votre butin, tandis que vous, commandant, avec votre maison de plus de onze personnes...! Il me r^arda sévèrement et me dit : c Jamais !» Puis

1 Rapport de M, de Sonis* Arch, du Minist. de la guerre*

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dédaigneusement il ajouta: « Qu'est-ce que cela, du reste? Un jour n'entrerai-je pas nu dans le tombeau? »

Toute cette expédition de trois mois n'occupe que quelques lignes d'une lettre de M. de Sonis à un de ses amis: cJe mène, mon cher ami, une vraie vie de bohémien, qui me vieillit beaucoup, je t'assure, mais qui, grâce à Dieu, n'use ni ma santé ni mon âme. Je n'ai pas couché dans un lit pendant plus de trois mois, et j*ai fait bien du chemin avec ma colonne de dix -sept cents hommes, composée de troupes admirables. J'ai eu, ces jours derniers, un très joli succès à Metlili; j'ai perdu seulement cinq hommes, j'ai eu six blessés, vingt et un chevaux tués; mais nous avons tué quarante-cinq hommes à l'ennemi, et j'obtiens dans ce moment la soumission de tous les insurgés de l'est. Jamais troupes françaises n'avaient pénétré à Metlili. »

Les rapports envoyés par Tautorité supérieure au ministre de la guerre et insérés au Moniteur disaient de ces audacieuses entreprises : c Les populations, voyant que les régions sahariennes ne pouvaient plus leur offrir de refuge, se sont rendues à merci et ont imploré leur pardon. »

La campagne fmie, M. de Sonis s'en fut recevoir au port d'Alger sa femme et ses enfants, pour les conduire à Laghouat, où il allait enfin asseoir un peu leur vie, mais sans cesser de dépenser et de disperser la sienne.

La route qu'il leur fit parcourir se ressentait de l'agitation des deux dernières années, c Surtout le parcours, nous raconte M"*« de Sonis, nous trouvions à chaque pas la trace du passage des Arabes insurgés. Les caravansérails avaient été pillés , plusieurs gardiens tués , et une jeune fille française emmenée dans le désert.

Nous campâmes dans ces maisons dévastées et ruinées. Nos lits consistaient en quelques planches posées sur des caisses à biscuits. Les gardiens qui nous reçurent n'étaient réinstallés dans ces habitations que depuis quelques jours « et ils ne nous paraissaient nullement rassurés. »

C'est qu'en efiét l'ennemi n'avait pas désarmé, et H. de Sonis, une fois de retour à Laghouat, ne devait pas y faire long séjour au sein de sa famille. On s'attendait à une reprise d'armes dans les premiers jours du printemps, et cette fois le commandant s'était bien promis de pousser l'expédition aussi loin que le lui permettraient ses forces et ses ressources. La principale de ces ressources et la plus indispensable dans le désert c'est l'eau potable. Le plus redoutable ennemi qu'on ait à y combattre ce n'est pas l'Arabe, c'est la soif; mais là rien n'est assuré contre ce brûlant besoin. Des rivières que l'on voit dessinées sur la carte il n'existe que le lit, habituellement à sec. Que s'il se remplit d'eau deux ou trois fois l'année, c'est pour la voir s'écouler ou s'évaporer en quelques jours, n'en gardant çà et là que quelques flaques brûlantes, appelées r'dirs, qu'une tribu en voyage ou une caravane de chameaux a bientôt fait d'épuiser d'une haleine. Les seules ressources permanentes sont les puits ou citernes bâtis dans l'antiquité et dont quelques-uns atteignent une grande profondeur; mais ces puits sont distants entre eux de plusieurs journées de marche, de sorte que l'on ne peut compter que sur l'approvisionnement d'eau apporté par la colonne.

Cette colonne comprenait cette fois mille hommes d'infanterie, cinq cent cinquante de cavalerie, cent

UNE EXPÉDITION DANS LE DÉSERT 2i5

cinquante d'artillerie, du train et du génie, et neuf cents hommes du goum. C'était en tout deux mille six cent soixante honmies, sans compter les chameliers. Dix-neuf cents chameaux devaient former le convoi.

Sonis activait le travail des préparatifs, car il venait de recevoir de mauvaises nouvelles. Le 16 mars, le jeune Si -Hamed, s'étant avancé au nord de Géryville, avait osé attaquer, à Ben-Hattab, un détachement de la troupe du colonel Mariineau. Nous avions eu vingtdeux hommes tués, dont un officier, et trente -quatre blessés. Après cet exploit sanglant, la bande du marabout était descendue vers le sud. Le rôle de M. de Sonis était de la poursuivre et de l'atteindre avant qu'elle n'eût foit sa jonction avec un autre chef insoumis, Ben-Naceur, qui tenait le Mzab avec de nombreux partisans. Pour cela, la colonne de Laghouat concerta son mouvement avec celle de Géryville, de manière à couper aux ennemis la route de l'ouest, dans le cas présumé où ceux-ci chercheraient un refuge vers le Maroc.

L'expédition de l'année 1866 a été racontée par un officier du corps expéditionnaire, M. Bernard d'Harcourt, dans un brillant article de la Revue des Deux- Mondes. C'est un tableau que ce récit plein de couleur et de vie; nous lui ferons de fréquents emprunts, en le complétant.

Le 25 mars, fête de l'Incarnation de Notre -Seigneur Jésus -Christ, fut le jour intentionnellement fixé par M. de Sonis pour le départ. Le lieutenant-colonel communia le matin , comme il faisait d'ailleurs avant chaque expédition. Les officiers de la garnison de Laghouat accompagnèrent leurs camarades jusqu'à une heure de marche, après quoi ils leur firent des adieux

très émus. Ces deux mille six cents hommes d'infanterie et de cavalerie, ces mille neuf cents chameaux remplissaient toute la plaine, au bout de laquelle on ne pouvait découvrir autre chose qu'une ligne bleuâtre et désespérément droite indiquant la limite entre le ciel et la terre.

c Cependant nous partions pleins d'espoir et d'entrain, nous rapporte M. Bernard d'Harcourt. La nouvelle du malheureux combat de Ben-Hattab stimulait encore notre ardeur ; c'était un petit échec que nous avions à cœur de venger. La parole convaincue et passionnée de notre commandant, le lieutenant-colonel de Sonis, nous eut bientôt remplis de la confiance qu'il avait lui-même ; et des rêves heureux me bercèrent jusqu'au moment où je fus réveillé par la sonnerie de la halte.

c Après trois jours de marche à travers une interminable plaine hérissée de buissons d'alfa, on atteignit Tadjerouna, petit village grisâtre de deux cents à trois cents habitants, où ne pousse pas un arbuste. Toute sa fortune consiste en une source qui arrose quelques légumes, et que nos soldats, au grand désespoir des indigènes, eurent épuisée en quelques instants. Le 29 mars, on dit adieu à ce reste de civilisation, et, durant trois autres journées, on suivit le cours de l'Oued -Zegoum, dressant chaque soir sa tente sur le bord d'un r'dir, où les chevaux, attachés parmi une herbe touffue, se gorgèrent de vert pour longtemps. ]»

Cependant M. de Sonis, aussi prudent que brave, commençait à prendre ses dispositions. Le 31, il donna l'ordre à une partie des goums de se diriger sur le Mzab pour y porter ses instructions aux Chambftas, maintenant soumis. Ceux-ci devaient attaquer Ben-

Naceur, de manière à lui laisser croire que c'était sur loi que se portait l'effort de la colonne française; puis, après cette fausse démonstration, revenir rejoindre nos troupes. De la sorte Si-Lalla serait trompé sur le véritable objectif de l'expédition, et, averti que nous nous dirigions sur le Mzab, il se garderait bien de quitter les eaux de l'Oued -Gharbi, où nous allions marcher et tenter de le surprendre. M. de Sonis, ses goums partis, séjourna pendant trois jours au bivouac de Thir-el- Habchi, pour laisser à l'illusion le temps de s'accré* diter, après quoi on s'enfonça résolument vers le sud. Alors commença la lutte contre les éléments ; c'était la plus redoutable. Le 4 avril, le vent s'éleva tout à coup, et, tapissant de sombres nuages le ciel jusque-là fort pur, souleva par tourbillons le sable fin et brillant sur lequel on marchait. Dans un instant, la colonne tout entière en fut enveloppée, c Une obscurité si complète se fit alors, raconte M. d'Harcourt, que nous ne distinguions plus nos voisins les plus proches. Le bruit des pas, amorti déjà par le tapis de sable, s'éteignait sous les sifflements de la tempête. Nous appelions, mais la voix à peine sortie de la gorge y était refoulée; nos appels restaient sans réponse, et nos yeux aveuglés n'avaient pour se diriger que de courtes éclaircies produites par les rafales plus violentes d'un vent qui, déchirant le voile pour un instant, nous permettait d'apercevoir la forme vague d'un cavalier ou d'un cheval. Ce furent deux pénibles heures. Au bout de ce temps, le vent s'apaisa peu à peu; et le sable qui tourbillonnait au milieu des nuages retomba sur le sol en y formant des arabesques plus délicates peut-être encore que celles qui m'avaient frappé le matin. 9

218 LE CwÉNËRAL DE SONtS

Le bivouac installé ^ on fit l'appel en hâte : Qd homme n'y répondit pas. On parcourut le camp en rappelant à haute voix; on ne le trouva nulle part. On interrogea la plaine jusqu'au fond de l'horizon, rien ne parut. Sonis fit monter à cheval un peloton de chasseurs ; au bout de deux heures de recherches ils revinrent seuls au camp. On alluma des feux de broussailles qu'on fit flamber toute la nuit : rien ne vint. Jamais on n'eut de nouvelles de cet infortuné...

On avançait toujours. C'étaient des étapes de huit à dix lieues qu'on franchissait par journée, avec la lenteur du pas de l'infanterie. Elles paraissaient interminables, ff Pas un arbre, pas une touffe d'herbe ne venait apporter la moindre diversion à la nudité du désert. Une rangée de petites collines apparaissant dans le lointain traçait parfois une ligne sinueuse sur le bleu implacable du ciel. On se flattait d'y trouver un ravin, un rocher, quelque chose qui ne fût pas la plaine. » Mais de prés ces collines trompeuses s'évanouissaient à Tœil, pour laisser voir par derrière un second plan aussi trompeur, au fond de l'immobile et inexorable horizon. « Nous éprouvions, dit le lieutenant d'Harcourt, une impression alTaiblie de l'éternité. >

L'étape finie, M. de Sonis ne prenait pas de repos. C'était à lui de tracer les limites du camp , de déterminer la place de chaque corps, de veiller à l'installation régulière des hommes et des chevaux , de régler la distribution des vivres et de l'eau , de donner aux ofQciers des ordres pour le lendemain. On le voyait errer, la nuit, parmi les tentes, aux feux rouges du bivouac, ou autour des foyers allumés çà et là par les chameliers, pour ne rentrer sous sa tente qu'après sa

tâche accomplie. C'est alors qu'enveloppé dans une

peau de mouton, il prenait sur la terre quelques heures (le sommeil; mais il leur dérobait le temps d'une longue prière, admirant, contemplant les astres du firmament, atfiûsant monter son cœur plus haut encore que ces hauteurs constellées. D'autres fois il réservait ces heures de veilles recueillies à de religieux entretiens avec un jeune officier dont Tâme lui était chère, ainsi que nous le verrons.

n 7 avait quatre jours qu'on avait quitté Tadjrouna, lorsqu'on tomba tout à coup sur le bord d'un grand ravin, ou plutôt d'une immense cuvette très escarpée, très abrupte, qu'on ne voyait point à quinze pas, et au centre de laquelle le vent avait élevé un monticule de sable sur lequel était planté un ksar : c'était Si-el- Hadj-Eddin. Ce ksar n'avait jamais été, même dans sa splendeur, qu'un village d'une quinsuûne ou vingtaine de maisons bâties en pisé ; mais pour les Ouled-Sidi- Cheikh c'était le lieu sacré qui gardait les tombes des premiers ancêtres ou saints de la tribu, et où ils venaient ranimer leur fanatisme contre nous. Détruit l'année précédente par une colonne française, il n'avait trouvé grâce que pour les deux petits marabouts blanchis à la chaux qui contenaient ces rehques. Au pied (Je ces pauvres édiiices, on retrouva les puits que le sable avait obstrués, et on leur demanda le peu d'eau qu'ils conteiiaient.

Sonis fit séjour en ce lieu. Estimant que les vivres n'étaient [)as suffisants pour entreprendre une poursuite dont il ne prévoyait pas la durée, il envoya un escadron de chasseurs à Tadjerouna avec quatre cent cinquante chameaux, pour y chercher le dépôt qu'on

y avait laissé. Enfin, jugeant que la colonne était trop lourde pour gagner de vitesse sur l'ennemi , il la dégagea de la plus grande partie de l'infanterie, qui devait suivre à son allure, avec les bagages et le convoi de vivres. Ne prenant donc avec lui que ses trois escadrons et trois compagnies de zouaves, il constitua une colonne mobile, sans autre charge que ses armes, ses manteaux et quelques biscuits, avec un convoi des meilleurs chameaux portant l'eau et les vivres pour le ravitaillement. L'expédition entrait dans sa seconde phase. c Le 15 avril, au point du jour, cette colonne légère se mit en route, raconte le lieutenant d'Harcourt. Elle marcha jusqu'à quatre heures du soir, bivouaqua et repartit le lendemain. Mais la chaleur, qui n'avait cessé d'augmenter les jours précédents, était devenue accablante. Les fantassins, épuisés par ces deux marches forcées, et n'ayant plus la ration d'eau nécessaire pour se soutenir, se sentirent vaincus par la soif plus encore que par la lEatigue. La seconde journée, vers midi, ces pauvres soldats — et quels soldats cependant I — commencèrent à tomber. En une heure, plus de quarante s'affaissèrent, incapables de faire un pas de plus. Les cavaliers durent mettre pied à terre, et hisser sur leurs chevaux leurs malheureux camarades; mais, malgré nos offres réitérées, aucun des officiers d'infanterie ne voulut consentir à prendre nos chevaux, préférant, pour l'exemple, partager les souffrances des soldats : c Si les officiers montent à cheval, répondit un vieux lieutenant, sorti lui-même des rangs de la troupe, dans une demi -heure il ne restera pas un homme debout. » On s'arrêta quand il fut impossible d'aller plus loin. Après le dîner, qu'on mangea accroupi par

terre, chacun prépara son lit en écartant les cailloux les plus gênants, et, s'enveloppant de son manteau, s'endormît bientôt bercé par la fatigue. Lorsque, me réveillant, je voyais à travers les plis de mon manteau cette voûte du firmament où pas un nuage ne s'interpose entre nous et les belles et brillantes étoiles d'un ciel presque tropical, je trouvais à ces nuits une indéfinissable poésie, et je pensais à ces vers où lord Byron montre au-dessus de nos têtes c l'azur sans < nuage, si clair et si profond que Dieu seul apparais- € sait dans le ciel. :»

Sonis supportait au double les privations et les souffrances de ses soldats, dont il prenait pour lui la première et plus grande part. Un épisode, que bien longtemps on se raconta au bivouac, en porte témoignage. € Le lieutenant-colonel, encore plus sévère pour lui que pour les autres, nous écrit l'bistorien du 1«' chasseurs d'Afrique, n'admettait pas qu'on se plaignit de la longueur de l'étape. Le premier à cheval, il en descendait le dernier, quand le camp était formé, les tentes dressées, les chevaux entravés. Il n'était pas moins austère dans sa nourriture que dans tout le reste. Quand après une marche du matin au soir, sans sacs, en selles nues, on ne recevait pour chaque homme qu'un biscuit et une ration de riz, le régime pouvait paraître insuffisant à plusieurs. Un jour un zouave, en mauvaise humeur, s'oublia à dire c qu'il était commode au coc lonel de laisser mourir les hommes de faim, pendant c que lui faisait bonne chère ». Le propos fut rapporté à M. de Sonis, qui, le lendemain, se faisant indiquer le soldat mécontent, l'invita à venir partager son repas. Le zouave, un peu confus de l'honneur qui

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lui était fait, mais consolé par l'espérance d'un bon petit régal, se rend le soir chez son chef. Là tous deux s'accroupissent sur une couverture, et l'on sert le dîner: deux biscuits, du riz à l'eau, — ce que les troupiers appelaient du riz cuit dans son jus, — et une ration d'eau tiède dans une peau de bouc, en formaient le menu. C'était l'ordinaire du colonel, et ce fut tout le festin de son invité. On le sut, on en rit, et l'on marcha sans se plaindre, d

Le 17 avril, un espion vint annoncer à Sonis que Si-lAlla avait campé la veille auprès des r'dirs de Bou- Âroua, sur l'Oued-Gharbi. Cet homme s'offrit à y conduire nos troupes en quelques heures. Il était quatre heures de l'après-midi; l'infanterie était en route depuis quatre heures du matin. Le commandant la laissa là avec l'eau qui restait, et les escadrons repartirent au trot, aux derniers rayons du soleil couchant, joyeux de Tespérance d'atteindre enfin l'ennemi; Arrivés vers huit heures à l'Oued-Gharbi , dont il s'agissait de descendre les rives escarpées, les cavaliers entrent dans le lit de la rivière, marchant à la file indienne parmi les touffes de tamaris, mais en silence, à pas de loup, car Sonis a défendu de crier et de fumer, pour ne pas trahir sa présence. La nuit était obscure. Le commandant s'aperçoit que la chaîne de la colonne est rompue et que la moitié d'un escadron de chasseurs est séparée de l'autre. Effrayé, il dépêche à la recherche de cette troupe un jeune et intelligent Arabe, qui ne les retrouve et ne les rallie qu'après plus d'une heure d'inquiétude mortelle. La troupe ainsi séparée était celle du lieutenant Bernard d'Harcourt, qui le raconte.

c Pendant ce temps la colonne, avançant toujours.

était arrivée sur le bord d'une petite mare que le guide ayait annoncée, et où Ton espérait pouvoir abreuver bétes et gens. Mais, ô déception cruelle I la mare était vide. Les hommes, qui tous avaient mis pied à terre, regardaient avec consternation cette masse de boue épaisse qu'ils couvaient des yeux, comme s'ils s'attendaient à chaque instant à en voir sortir une source limpide. Il était onze heures du soir. Les chevaux, qui n'avaient pas bu depuis la veille, venaient de ^re vingt heures de marche. Impossible d'aller plus loin; et d'autre part, à chaque instant, on pouvait s'attendre à voir paraître l'ennemi. Dans ce cas nous étions perdus. Le resserrement des rives lui eût permis de fusiller nos troupes à bout portant, sans que l'escalade eût pu être tentée. C'eût été notre complet anéantissement jusqu'au dernier soldat. Les r'dirs de Bou- Âroua étaient signalés dans le voisinage ; mais à quelle distance était-on encore de là? Ne les trouverait-on pas également desséchés? Et dans ce cas comment ferait-on pour atteindre les puits de Mengoub, situés à plus de dk lieues vers le nord? rt

Ces questions, que les hommes se posaient avec épouvante, retombaient de tout leur poids sur le cœur du commandant. C'étaient des questions de vie ou de mort pour ces milliers d'hommes dont il avait la charge. 11 avait tout prévu , hormis ce qui ne pouvait se prévoir : l'accroissement subit des chaleurs, le dessèchement des r'dirs. Jamais il n'avait connu d'angoisse plus cruelle. Il appela à lui quelques cavaliers arabes, les plus agiles, les plus sûrs, et leur ordonna d'aller au galop reconnaître Bou-Aroua. Cela fait, il se jeta, l'âme brisée, mais confiante, entre les mains de Dieu, c En

me racontant cet épisode , nous écrit M"'* de Sonis, mon mari m'exprimait, comme s'il les sentait encore , les angoisses qu'il avait éprouvées pendant quelques heures d'une mortelle attente. Il eut recours à saint Joseph, son protecteur ordinaire; et il achevait sa longue et ardente prière lorsque les Arabes revinrent annoncer qu'ils venaient de trouver les puits de Bou- Aroua, éloignés de dix kilomètres seulement, et qu'il y avait de l'eau. On remonta vite à cheval, et vers trois heures du matin on fit halte enfin sur le bord d'un r'dir. Il était à moitié rempli d'une eau jaunâtre et lEangeuse, mais c'était le salut. »

Le soleil se leva pour éclairer une des scènes les plus pittoresques qui se puissent imaginer depuis celle de Moïse faisant jaillir l'eau du rocher dans le désert, c Les mulets de bât rompirent leurs entraves, rapportait le commandant, et se précipitèrent sur les r'dirs. U fallut les frapper pour les empêcher de troubler l'eau avant que les hommes fussent désaltérés. » M. de Sonis entendait un zouave qui disait à son camarade : < Eh bien I je n'aurais jamais cru qu'un jour arriverait où un gamelon d'eau me ferait plus plaisir qu'un gamelon de vin I » M. Bernard d'Harcourt complète le tableau : c Des chevaux attachés çà et là aux branches des tamaris, d'autres qu'on menait boire et qu'on avait peine à retenir, entrant à mi-corps dans la mare pour apaiser leur soif ardente, tendant le cou et frappant du pied l'eau qui jaillissait autour d'eux; les hommes, groupés autour des petites gamelles de fer-blanc, où ils faisaient détremper leurs biscuits; quelques instants après, l'arrivée des chameaux qui nous avaient rejoints; le remplissage des tonneaux , qui dura tant qu'on put ramas-

$er au-dessus de la boue quelque chose de liquide : tels sont les principaux traits du tableau dont nous ne distinguions que vaguement les détails à travers la brume qui s'élevait au-dessus du r'dir. >

A cinq heures on se remit en marche. Les chevaux, ravitaillés par cette eau telle quelle, partirent au trot avec entrain. D'après les rapports du guide, on touchait à Tennemi, et le sentiment qu'on en avait se ^aduisait par un frémissement inaccoutumé dans les rangs. Surprise du camp des dissidents , immense razzia, capture de Si-Lalla, puis retour vers la colonne, repos et repas copieux, un beau coup réalisé, un bon butin conquis, la sécurité assurée et la France vengée : tel était le programme du jour, je devrais dire le rêve.

Après une heure d'une marche couverte et silencieuse, les premiers cavaliers qui gravirent les berges de l'Oued -Gharbi apparurent sur le plateau. C'était là que devait être campé Si-Lalla. On s'attendait à entendre partir des coups de fusil; on n'entendit rien. Chacun mit son cheval au galop pour sortir au plus tôt du lit de la rivière et voir ce qui se passait. Il ne se passait rien ; rien qui indiquât la trace des tentes de l'ennemi ; rien que la nudité et le silence du désert. Le désappointement fut cruel; spontanément et tristement on se remit au pas.

Désormais Sonis était en face d'un nouvel et plus grave obstacle, le découragement. Les âmes ne se tenaient plus debout. Au lieu de la joyeuse perspective de tout à l'heure, elles n'avaient plus devant les yeux que la soif sans eau, les maladies sans remèdes, la marche sans chevaux valides, l'isolement au sein d'un

pays inconna , en foce d'un ennemi sauvage et qui guettait sa proie.

De plus, la chaleur était devenue intolérable; on était sous le 32* degré de latitude. La journée avançait, on marchait toujours. Où allait-on? L'ignorance où Ton en était se tournait en défiance. Sonis dévorait mille pensées douloureuses dans son cœur, mais sans en rien montrer; seulement d'heure en heure il arrêtait la marche pendant cinq minutes pour faire souiller les chevaux et donner aux traînards le temps de le rejoindre. <r Alors, tombant à terre, le soldat se couchait à l'ombre de son cheval, ombre si courte sous un soleil au zénith, qu'il fallait aller la chercher sous le ventre de l'animal et se contenter d'abriter sa tête pour un instant. Mais dans ce court instant les hommes s'endormaient de chaleur et de fatigue, et il fallait les réveiller pour remonter et repartir. »

Il y avait trente -six heures qu'on marchait ainsi presque sans interruption. Hommes et bêtes étaient h bout de forces. Il fallut bien s'en rendre compte : aller plus loin était impossible ; s'éloigner encore des puits était courir à la mort. A peine avait-on recueilli à Bou- Aroua assez d'eau pour le repas du soir. Il n'y avait plus, répartition faite, que quatre litres pour chaque cheval, et pour chaque homme un litre d'un liquide fangeux qu'on ne pouvait boire qu'en évitant d'en respirer l'odeur. Un biscuit par homme fut tout le diner de ce jour-là.

Sonis était déchiré. De l'avis de tous il avait admirablement mené cette expédition, et tout conduit à point pour surprendre l'Arabe, tomber sur lui à l'improviste, et l'envelopper avant qu'il ait eu le temps de se mettre

eo sûreté, lui, sa famille et ses troupeaux. Maintenaut la chose était prête; rennemi, d'après nos reuseignements, n'était plus qu'à quelques pas; c'était une proie que nous touchions. Mais d'autre part, dans cet état de choses, chaque pas de plus était un pas vers l'anéantissement de la colonne. Il en répondait devant la France, devant sa conscience, devant Dieu. Il consulta beaucoup Dieu : Dieu lui fit entendre que le devoir était de s'arrêter. Sonis, la mort dans l'âme, se rendit au devoir.

CL A quatre heures, raconte le lieutenant d'Harcourt, malgré l'amer regret qu'il éprouvait d'abandonner un succès qu'il croyait déjà tenir, le colonel donna l'ordre d'arrêter la marche. ]d Nous ne nous rendions qu'à la soit, qu'à l'épuisement, qu'à la mort.

Mais en même temps le colonel fit s'élancer en avant une partie de nos goums. Montés sur leurs merveilleuses cavales, ils allaient atteindre l'ennemi et le poursuivre, tandis que lui-même, se repliant sur les puits de Mengoub, leur assurerait un point d'appui et bientôt un secours.

€ La première journée du retour de la colonne fut plus dure encore que la précédente, continue M. d'Harcourt. Les forces des chevaux diminuaient progressivement, et les pauvres bêtes, exténuées, n'avançaient plus désormais qu'à coups d'éperon. Quelquesunes tombaient pour ne plus se relever; d'autres précédaient tristement leurs mitres, qui les poussaient devant eux. Nous espérions remplir nos gourdes aux r'dirs de Bou-Aroua, où nous avions fait halte la veille au matin. Nos chasseurs s'y précipitèrent; mais ces abreuvoirs étaient à sec, et déjà le soleil corn-

mençait à fendiller la première couche de boue. Cette boue infecte, je vis alors des hommes se la disputer, la mettre dans leurs mouchoirs et la pressurer jusqu'à ce qu'il en sortît quelques gouttes épaisses qu'ils buvaient avec avidité. »

Le lendemain, les goums lancés à la poursuite de l'ennemi reparurent, mais non pas seuls; ils traînaient detrière eux un immense butin. Deux heures seulement après avoir laissé la colonne, ils tombaient, le 19 au matin, sur les campements de Si-Lalla, lui tuaient dix hommes et lui prenaient quatre cents chameaux et autant de moutons, qu'ils ramenaient à notre bivouac. Il ne s'en était donc fallu que de deux heures et d'un peu d'eau pour que l'ennemi ne fût atteint, surpris et enveloppé.

Mais ce n'était là que le premier succès. Les tribus ainsi razziées, s'enfuyant jusqu'au Haci-Ech- Cheikh, y furent suivies et délogées par la seconde partie du goum, qui les mena tambour battant jusqu'à Ras-el- Meharoug, après leur avoir enlevé, le 20 avril, deux cent soixante-quinze chameaux et fait onze prisonniers.

Cependant la colonne se traînait mourante de chaleur et de soif, c Je ne pense pas qu'un seul de nous fût arrivé à cheval aux puits de Mengoub, écrit M. d'Harcourt, si la Providence n'était venue à notre aide. » Elle y vint, en effet, comme elle venait déjà de le faire, à l'ardente prière du commandant supérieur.

« Il était environ trois heures, dit le môme récit. Le palais desséché, la paupière appesantie, sans mot dire, chacun s'abandonnait au pas de son cheval qui marchait lentement et tète basse. Chaque fois qu'il trébuchait, la secousse réveillait un instant le cavalier, dont

la main retombait bientôt sur le pommeau de la selle , laissant ranimai traîner ses membres languissants. Tout à coup voilà que les chevaux, se ranimant, partent d'eux-mêmes, prennent le trot, et nous amènent d'instinct vers un bouquet de tamaris et de lauriers -roses qui cachait à nos regards un bassin rempli d'eau. Nulle part je n'ai été témoin d'un enthousiasme pareil à celui que fit éclater la vue soudaine de cette eau fraîche et limpide. Les sombres pensées de la veille, noyées dans l'eau du bassin, avaient fait place à la confiance la plus exagérée : on se sentait capable de tout oser.

€ Je me disais avec regret que la découverte de ce r'dir dans la nuit du 17 eût probablement changé le résultat de l'expédition. En nous fournissant de quoi remplir nos tonneaux, il nous eût permis de franchir la courte distance qui nous séparait encore de l'ennemi et de remporter sur lui un avantage éclatant.

€, Les quatre lieues qui nous restaient à faire pour arriver à Mengoub furent franchies rapidement, et le soir, à sept heures, nous y retrouvâmes notre infanterie campée au milieu d'un véritable bosquet de tamaris. C'est là que s'établit le lieutenant -colonel pour surveiller les mouvements de Si-Lalla et appuyer nos goums, qui y rentraient le 22, traînant leurs prises nombreuses et n'attendant que le signal de repartir encore.

C'était l'heure pour M. de Sonis de reprendre l'ofiénsive. Après trois journées passées dans ce joli endroit, se voyant ravitaillé maintenant et renseigné, il donna l'ordre aux escadrons de seller les chevaux, fit hisser sur les chameaux une compagnie de zouaves et une

compagnie de chasseurs à pied, et partit de nuit, en hâte y pour ne pas laisser à Si-Lalla le temps de s'écarter des puits.

On chemina d'ahord par un beau clair de lune ; mais elle se retira, et force fut de s'arrêter, car les guides déclaraient ne plus reconnaître le chemin. Ce fut un premier retard. On repartit dès l'aube, encore plein d'espérance; on marcha toute la journée; le soir enfin on atteignit Ras-Mehareg, le bivouac de Si-Lalla. Comme il fallait s'y attendre, celui-ci venait de le quitter le matin même. Quelques traces indiquant l'enceinte des tentes des chefs, quelques emplacements noircis par les feux éteints, deux ou trois cadavres de chameaux déjà décomposés par le soleil : voilà tout ce qui restait du passage des nomades ; ils étaient loin, a Jamais, écrit un offîder du !•' chasseurs d'Afrique, jamais on n'atteint les Arabes en fuite dans le désert : ils avancent toujours et quand même, tandis que cinq ou six jours sans eau nous tuent hommes et chevaux. Les Arabes n'ont plus d'autres armes à nous opposer que ces landes arides, mais c'est un rempart où viendront perpétuellement se briser nos efforts. Le nomade est une espèce d'amphibie: vaincu, traqué, il s'enfonce soudain dans le Sahara, comme un oiseau aquatique plonge dans un lac, sous l'œil du chasseur cloué au rivage, d

Cependant un troisième coup les attendait encore. Le 24 avril notre goum , appuyé par la colonne légère, se remettait à la poursuite d'un ennemi qu'on savait diminué et exténué. Sur la route on lui razzia une caravane chargée d'approvisionnements de toute nature pour Si-Lalla. Le 25, nos goumiers joignaient les insurgés sur l'Oued -Namous. Si-Lalla eut grand'peine

cette fois à s'échapper; on lui enleva sa tente, son trésoTf sa selle de parade , les bijoux de ses femmes , ses plus riches parures. De nombreux troupeaux et quatre cent cinquante chameaux tombaient au pouvoir de notre cavalerie irr^ulière; mais un grand nombre de ces animaux ne purent être ramenés au camp à cause du manque d'eau , et jalonnèrent de leurs cadavres la route parcourue par le goum. Deux cent cinquante chameaux et mille moutons seulement purent rejoindre la colonne.

Ce dernier coup fut décisif, écrit M. ]e lieutenant d'Harcourt. c £n ruinant les tribus rebelles par ces razzias, en les poursuivant aussi profondément dans le désert, nous les avions mises pour longtemps hors d'état de nuire, et nous avions assuré au sud de TAlgérie plusieurs années de paix et de tranquillité ^ ]»

Le 2 mai la colonne rentrait heureusement à Laghouat. Le lieutenant-colonel de Sonis fut proposé pour la croix d^officier de la Légion d'honneur, qu'il reçut le 10 juin 1866. Le 27 juillet, écrivant à un ami, il appréciait ainsi ces six semaines d'épreuves, au point de vue de son âme et de l'éternité : c Sans doute, nous avons beaucoup souffert dans le Sahara ; mais cette vie est singulièrement profitable aux âmes comme aux corps; et celles-là ont plus à gagner à la mauvaise qu'à la trop bonne fortune. Le résultat humain de tout cela pour moi a été la croix d'officier de la Légion d'honneur, que je mets aux pieds de Notre-Dame d'Afrique, à Alger,

1 B. d*Harcourt, lieutenant au i*' chasseurs d'Afrique: Utie colonne d'expédition dans le désert; Revue des Deux -Mondes, 1" mars 1801). — V. aussi le colonel Tkumklet : Histoire de Vin- Murrection dea Oulad-iSidi-Cheikh, de iS04 à iSSO. !!• partie, XV, p. 331 et suîv.

ayant déjà déposé celle de chevalier dans la chapelle de Notre-Dame-des-Victoires, à Paris. »

Mais Dieu, dans sa magnificence, lui paya un prix bien autrement élevé de sa fidélité et de ses sacrifices. Une capture, pour lui bien supérieure à celle des trésors de Si-Lalla, fut le principal fruit de cette expédition. Nous l'avons vu naguère s'appliquer au salut d'un jeune brigadier de chasseurs que lui confiait sa mère. Cest d'une autre conquête qu'il s'agit cette fois. On lit dans la môme lettre du 27 juillet à M. Lamy de la Chapelle: « Pendant ma dernière expédition, j'ai eu une consolation bien grande. Durant deux mois j'ai assisté au réveil d'une âme qui s'est soulevée de son sommeil, avec une progression d'efTorts et de grâces vraiment merveilleuse. L'action de Dieu, toute douce qu'elle fût, était si sensible sur lui que je la voyais grandir de jour en jour. Je me suis tendrement attaché à cet enfant, car c'est bien un enfant. Il s'agit d'un jeune sous- lieutenant de zouaves sorti, l'année dernière, de l'école, et qui a l'air si jeune qu'on ne lui donnerait que quinze ans. Ce pauvre enfant a été élevé à la Flèche, où, contrairement à tout ce qui se pratique dans ce collège , il avait des habitudes de très tendre piété , au point d'aller adorer quelquefois le saint Sacrement pendant ses récréations. Au sortir du collège, ces bons sentiments ont été étouffés par le respect humain, les mauvaises compagnies, etc. Mais le jeune homme avait gardé la plénitude de sa pureté la plus virginale, ce qui dès l'abord m'a donné une confiance telle .que je ne doutai plus de sa conversion.

« Ainsi Dieu avait- il bien préparé cette âme, qui me parait destinée à £eûre honneur à notre religion, dans

le milieu où elle est placée. Après beaucoup d'épreuves de tout genre, de chagrins bien lourds à porter, le caractère de ce jeune ofBcier s'était empreint d'un sérieux tout à fait au-dessus de son âge. En même temps son esprit avait contracté des habitudes d'examen et de critique qui l'auraient perdu , si, en se portant sur cette religion qu'il avait tour à tour aimée et négligée, elles ne lui avaient fait retrouver la foi au bout de ses recherches.

€ Dès l'abord , je m'intéressai à cette conversion. De son côté le bon jeune homme me témoignait beaucoup (l'affection , en retour de celle que je ne lui cachais pas et dont il n'ignorait pas les motifs. Enfin, après une lutte de trois mois, il est arrivé au port. Dieu en soit béni I A la fin de l'expédition il me quitta pour rentrer à Alger, et je l'adressai au père supérieur des Jésuites de cette ville. C'est ce bon père qui a ramené à Dieu cette chère brebis, et il m'a raconté sa conversion et sa communion en termes délicieux. Lui-môme, le pauvre enfant, voulant m'initier à son bonheur, m'a écrit sur ce sujet une lettre de vingt pages que j'ai lue et relue avec un plaisir renaissant. Les âmesl mon cher ami, quelle grande chose elles sont I Et cependant le siècle où nous vivons leur accorde si peu de place I 9

Ce que M. de Sonis ne laisse qu'entrevoir ici, c'est la part principale que lui-même prit à cette conquête. Le témoignage suivant de l'ancien curé de Laghouat, missionnaire lazariste, complète ce récit : c Quelque temps avant notre départ de Laghouat, j'avais remarr;ué plusieurs fois à la messe un jeune sous -lieutenant dont l'attitude laissait voir un certain embarras. Je me dis : Voilà une âme en peine, signalons -le à M. de

Sonis. En effet, le commandant le fit venir chez lui, et il eut avec lui sur le sujet de son âme plusieurs entretiens intimes dont je ne sus le dénouement que plus tard et de cette sorte. A la fin de mai 1866, ayant quitté Laghouat et étant venu à Alger, j'y fus rendre visite aux pères Jésuites de la part de M. de Sonis. Quel ne fut pas mon étonnement d'y rencontrer le jeune sous-lieutenant de Laghouat ! — a Mais que faitesvous donc ici ? lui demandai-je. — Je viens me confesser, me répondit-il simplement. Je l'ai promis à M. de Sonis, et je tiens parole. » Le jeune homme était rendu à la grâce de Dieu et à la pratique du devoir, m

Une telle consolation était pour M. de Sonis le meilleur des repos à la vie de fatigues sans cesse renaissantes dont il disait, à la fin de sa lettre du 27 juillet : a Toi , mon cher Henri, tu vogues sur des eaux tranquilles, et moi je cours emporté par un torrent, qui s'arrêtera... Dieu sait quand I Mais il faut bien se soumettre à la volonté de Dieu. Toute la vie chrétienne est là. »

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