‹ Le général de Sonis d'après ses papiers et sa correspondanceChapitre 14 sur 62 · LAGHOUAT · texte numérisé non relu

LAGHOUAT

U. de Sonis aimait le séjour de Laghouat. Il disait quelquefois à ceux de son intimité : « Si je pouvais avoir ici tous les miens, je consentirais volontiers à y passer ma vie entière. » Ce qu'était cette vie du commandant du cercle devant Dieu et devant les hommes, sa vie intime de chrétien , sa vie domestique de père de famille, sa vie publique d'administrateur et de soldat, nous avons à le dire maintenant. Le témoignage réuni de ses lettres et de ses amis nous en mettra ici le tableau sous les yeux.

€ Ce qui me firappa le plus dans cette belle vie, nous écrit un ofiBcier qui était à cette époque attaché à sa personne, c'est l'activité, l'ordre, la mesure qui y régnaient. Tout chez lui était réglé, comme dans la vie, je ne dis pas seulement d'un soldat, mais d'un relif^ieux. 1»

Le cadre de ses journées nous est présenté ainsi dans ses principales lignes : < M. de Sonis en donnait la première part à Dieu. Ije matin, de bonne heure, avant de

descendre dans son bureau , il se retirait dans une pièce isolée y et il faisait sa prière , souvent seul, quelquefois avec moi. Il lisait et méditait régulièrement un chapitre de quelque livre de piété , de préférence l'Évangile ou rimitation. A six heures et demie ou sept heures y il se rendait à la messe , et cela silencieusement; je l'y accompagnais. Je me souviens qu'en traversant la grande place qui sépare l'hôtel du commandant de l'église de la ville, il m'arrivait quelquefois de le fiEiire sourire par quelques propos juvéniles. Il m'en reprenait ensuite, me fiBiisant remarquer que les musulmans étaient sérieux quand ils se rendaient à la prière, et que ma gaieté d'enfant pourrait paraître déplacée à leurs yeux.

€ Au retour de l'église il déjeunait rapidement, recevait quelques visites soit d'officiers français , soit de chefs arabes, et, à neuf heures précises, il faisait son rapport.

< Après le déjeuner, qui se prenait vers onze heures, il faisait une courte promenade dans son jardin avec M">« de Sonis et ses jeunes enfants. Puis il montait à cheval. Je me rappelle qu'à Laghouat il n'aimait rien tant que ces grandes promenades dans la direction du sud, au sein d'une plaine immense, sans végétation, nue et unie comme la surface de la mer. Ces horizons infinis plaisaient à sa nature contemplative.

c Vers deux heures et demie, il descendait de cheval et se remettait au travail. En dehors de ses études professionnelles, qui l'occupaient sans l'absorber, il fiûsait, à Laghouat, des études personnelles et spéciales de longue haleine, n lisait tantôt un ouvrage religieux , tantôt une nouveauté militaire, telle, par exemple, que

f Armée en i861, de M. le général Trochu. Il travaillait ainsi jusqu'à Theure du souper. Le soir était donné aux causeries de la famille. Le commandant n'ouvrait plus alors d'autre livre que son petit livre d'office, qu'il récitait chaque jour, en sa qualité de tertiaire du Carmel. La journée se terminait par le chapelet dit en Cdmille et par la prière en commun. »

Gomment, parmi l'accomplissement de tous ces pieux devoirs, l'officier qui passait pour un des plus actifs de l'armée d'Afrique trouvait -il le temps d'expédier régulièrement tant d'afi^aires ? Les prêtres lazaristes de Laghouat lui en ayant un jour marqué leur admiration, il leur répondit en souriant : « Le bon Dieu multiplie le temps pour ceux qui le servent. » Puis il leur expUqua que c'était un grand gain que de se lever tôt et de bien régler ses heures.

Laghouat n'était certes pas une cité de Dieu. < Cependant, écrivait-il, je n'en ai pas moins trouvé ici une famille chrétienne qui nous est une grande ressource. Je parle du médecin en chef de l'hôpital militaire, le bon docteur Hurst, qui est marié et qui a deux enfants de l'âge des miens. Le mari et sa femme sont tertiaires de Saint-Dominique, ce qui me dispense d'en dire davantage. Il y a pareillement ici un jeune lieutenant du génie, qui est très pieux. Nous nous trouvons très souvent réunis à la sainte Table, et c'est un grand bonheur. A part cela, il y a bon nombre d'officiers qui, sans être arrivés à la pratique, ont de bons sentiments et me paraissent destinés à la grâce du retour à Dieu. >

M. de Sonis aimait l'église, l'autel, le tabernacle: c'était la patrie de son âme : < Chaque dimanche, il

était le premier aux offices, écrit un prêtre de Laghouat. Plusieurs fois chaque semaine il se présentait à la sainte Table. Aux grandes époques de Tannée chrétienne, on le voyait redoubler de ferveur. C'est ainsi que chaque année, pendant la nuit du jeudi au vendredi saint, il se faisait enfermer seul dans l'église de la paroisse, pour y passer cette nuit tout entière auprès de Notre -Seigneur; c'était ce qu'il appelait sa veillée des armes. j>

Sa religion consistait à se travailler lui-même et à se dévouer aux autres. « Nature pratiquement chré* tienne, nous écrit l'officier que nous avons déjà cité, il s'étudiait sans cesse, et travaillait à acquérir les qualités qu'il estimait ne pas posséder encore à un assez haut degré. D'une nature ardente, il s'applicpiait à être &x)id, mesuré dans sa personne et dans ses actes. Il jugeait rarement le prochain; mais s'il le jugeait, il avait soin de disting:uer le talent du caractère. Le talent pouvait être très grand; mais si l'âme était basse, l'homme ne pouvait obtenir son admiration. Une des qualités qu'il appréciait le plus était la bienveillance, l'indulgence, le pardon des injures. Les âmes neuves, qui n'ont pas souffert et qui ont conservé une sorte de candeur communicative , exerçaient sur lui une noble séduction. L'injustice lui était odieuse; et lorsqu'elle s'adressait à lui, elle lui donnait un moment de révolte très court qui fiBiisait place au calme. C'était la lutte de la nature et de la grâce : celle-ci triomphait toujours. Grandement charitable, il aimait les pauvres et leur domiait tout ce qu'il pouvait. Quant à lui, je ne sais à la suite de quel entretien il m'avoua qu'il voulait être pauvre, qu'il tenait à rester pauvre. Je compris

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que c'était pour imiter en tout Notre -Seigneur Jésus- Christ. 9

Cet homme, si tendre pour son prochain, était pour son propre corps d'une intraitable rigueur, même durant ses expéditions presque annuelles vers le Sud. c Lorsque ces expéditions avaient lieu dans le carême, il ne retranchait rien pour cela à sa manière de vivre, ne mangeant que le soir, priant à cheval, ou la nuit sous sa tente, d

Son officier d'ordcmnance ajoute, en parlant de lui : c Très maigre, montant généralement des chevaux de sang , il faisait souvent des temps de trot d'une demiheure sans repos, trottant à la française pour fatiguer son corps. Mais ce qui avait établi sa réputation de cavalier, c'était par -dessus tout ses grandes courses d'Alger à Laghouat en deux ou trois jours. Il faisait installer des relais sur la route, et franchissait des distances énormes au galop , marchant nuit et jour. Pendant ces longues courses, il prenait un peu de café avec du pain, rien de plus, d

Très zélé pour l'honneur de Jésus -Christ et de l'Église, le commandant du Cercle eut voulu pouvoir procurer leur règne dans cette terre dont il écrivait, le 4 octobre 1866 : <l II est triste de penser que le diable a ici un vaste champ à exploiter, et qu'il y règne en maître. Et cependant l'Algérie a à sa tête le meilleur (les maréchaux de France. La maréchale de Mac-Mahon est de plus une très vertueuse personne, animée d'un zèle admirable et passionnée pour les œuvres chrétiennes. Mais que voulez-vous? Il y a partout une telle routine, un tel esprit d'incrédulité, une telle ignorance, que dans la lutte ouverte entre les deux grandes

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puissances y ce n'est pas le bien qui a le dessus, i» Le commandant avait pris sous sa protection les institutions religieuses de Laghouat. La principale était un établissement de quatre sœurs de Saint -Vincentde -Paul et de deux prêtres Lazaristes, appelé à faire beaucoup de bien. Les prêtres parlaient Tarabe, les religieuses en savaient assez pour se faire comprendre des indigènes. € Tout ce monde, disait la même lettre, portait ici cet esprit de saint Vincent de Paul, et ce caractère de douceur et de charité si propre à faire aimer notre sainte religion par ceux qui la connaissent le moins. Un de mes premiers efforts, une de mes plus grandes espérances, en revenant à Laghouat, avait été de contribuer à étendre Tinfluence de ces bons prêtres, de ces saintes filles. Nous avions déjà jeté les bases d'un apostolat pratique chez les indigènes, qui confiaient volontiers leurs enfants à nos écoles. Non seulement ils ne répugnaient pas à les laisser suivre nos leçons, mais ils ne s'opposaient pas à les laisser assister à nos offices religieux. Enfin nos cœurs étaient ouverts à la confiance, lorsque j'ai appris qu'il fallait diriger sur Alger tout ce cher monde, M. le supérieur général des Lazaristes ayant supprimé sa mission de Laghouat. T>

M. de Sonis monta à cheval et accourut à Alger pour défendre l'existence de ces deux maisons devant l'autorité ecclésiastique, civile et militaire. « J'ai protesté, réclamé, continue-t-il. Tout le monde m'a aidé, à commencer par la maréchale de Mac-Mahon , qui n'a rien compris à ce coup d'État. Mais les choses en restent là. » — «c Comme, à cette époque, le conflit entre le pape et l'empereur aigrissait le gouvernement contre les catho-

liques, nous fûmes les premiers , écrit un prêtre lazariste, à prier M. de Sonis de ne pas compromettre sa sitoation officielle, en mettant tant d'insistance dans ses réclamations. Voici la réponse qu'il nous fit textuellement : c Je mets toujours le cap de mon navire c vers le bon Dieu. Quels que soient les vents qui c soufflent, qu'ils soient fieivorables ou contraires, je c maintiens ma direction; car, après tout, c'est à ce c port -là que je veux aborder. »

n fit de même en faveur de l'église paroissiale* ACQigé, humUié du misérable état dans lequel il la voyait, il proposa hardiment de la remplacer par la mosquée restée inachevée et inoccupée. Les Arabes, qui se voyaient contraints de pourvoir aux frais de cette construction de leurs propres deniers, consen-* talent volontiers à en iaire l'abandon. M^' l'archevêque d'Alger avait promis, sur la demande de M. de Sonis, de pourvoir à son achèvement et son installation, sans aucune charge imposée aux fidèles de l'oasis. Mais la proposition du religieux commandant fut à peine parvenue à l'administration supérieure d'Alger, qu'elle souleva des orages. On allégua, à l'ordinaire, le péril d'exciter le fanatisme des Arabes en leur enlevant cet édifice, si onéreux et si inutile qu'il fût. c M. de Sonis, nous écrit -on, dut nous avouer son insuccès. Il le fit dans une lettre fort belle, que j'ai lue et relue. On y sent vibrer en même temps l'indignation du chrétien qui voit sa foi humiliée, et l'humble soumission du soldat qui obéit en gémissant. »

Le même esprit de foi et de zHe l'inspirait dans le gouvernement de sa colonne. Il estimait que l'état militaire n'avait de véritable noblesse que celle qui lui

venait de là : c Priez pour moi, écriviit-il à une de ses parentes, je ne suis qu'un pauvre soldat , mais de ceux d'autrefois, du temps où l'on pouvait appeler notre profession, — qui fut, vous le savez, celle de nos aïeux — : le noble métier de$ armée, parce que ces armes étaient tenues par des mains chrétiennes. »

Il raisonnait son métier* Il s'était rendu compte en particulier du rôle que la cavalerie aurait à jouer dans le cas d'une campagne prochaine en Europe, et il estimait que la transformation de l'armement moderne ne lui devait rien faire perdre de son importance, c On ne verra plus, écrivait*il alors, de ces énormes masses de cavalerie s'ébranler comme au temps du premier empire, mais on agira par brigades, par régiments. Des corps de cavalerie porteront rapidement des feux là où le besoin s'en fera sentir; ils iront couper au loin les lignes de chemin de fer, les appareils télégraphiques, et rendre bien d'autres services, si l'on sait en user. » C'est ce que Sonis rappellera bientôt aux premières autorités militaires du pays, dans la guerre franco-allemande, sur le champ de bataille.

Homme de discipline, il honorait spécialement, entre les différentes armes, celles qui l'observaient le plus exactement. C'est ainsi que les zouaves, malgré leur passé brillant, lui étaient moins sympathiques que les tirailleurs, dont l'obéissance passive, la tenue toujours correcte allaient à sa nature inflexible sur l'observation du devoir. Son esprit d'équité était d'ailleurs proverbial , et, en le voyant flaire lui-même tant d'honneur au métier de soldat, on était d'autant plus porté à honorer mi du moins à respecter en lui la profession de chrétien.

Son commwdement était ferme i précis, toujours

polL Si le premier mouvement était vif quelqueîoiSf il en était aussitôt averti par sa religion. M. le marquis de la Tour du Pin-Chambiy, chef d'état -major de la colonne mobile en 1866 et 1867, nous en cite un exemple: c M. de Sonis a laissé dans ma mémoire l'impression du gentilhomme le plus accompli de son temps. Il m'avait accueilli avec une bonté et une grâce charmantes. J'étais admis régulièrement à prendre ses ordres pour les transmettre au camp, où j'en poursuivais ensuite l'exécution. Lorsque les choses n'allaient pas comme elles devaient, il s'en montrait extrêmement affecté; et ses premières paroles s'en ressentaient, sans que pour cela il se départit jamais d'une parfiûte cour* toisie. Bientôt s'interrompant dans l'expression de son premier mécontentement ou de son inquiétude, on le voyait fixer un point du bureau derrière lequel il se tenait habituellement lorsqu'il me recevait. Un jour j'eus à faire le tour de ce bureau , et je reconnus alors que cet objet qu'il fixait et dont la contemplation lui rendait toute son aménité, était un crucifix. C'est vous dire et à quel point il avait le sentiment du devoir et à quelle source il le puisait. »

Cet homme de fer était donc excellemment un homme de bon ton, de bon goût, et de distinction : c II était resté, disent les mêmes témoignages, très jeune de caractère, aimant les jeunes officiers, s'occupant d'eux volontiers et les encourageant. Un officier bien mis et qui soignait sa tenue le séduisait. Il aimait les beaux chevaux et les recherchait. Son amour de l'art s'était porté sur les choses de son métier, et les revotait de son charme. ]»

Il eût donc voulu que ses officiers fussent tous de

vrais chrétiens, estimant servir en cela la France non moins que l'Église. Il avait demandé à tous les cheDs de service de se rendre avec lui, le dimanche, à la messe. Ils y étaient fidèles, et le commandant était heureux de voir l'autel entouré de tant de braves gens. Nous avons vu déjà comment il s'occupait de l'âme des jeunes hommes qui lui étaient recommandés ou qui se confiaient à lui. Il disait dans une lettre : c Pour la conduite chrétienne tout dépend, selon moi , de la manière dont on débute. Rien n'est plus facile à un jeune homme qui s'est posé franchement comme chrétien que de continuer à vivre chrétiennement pendant toute sa carrière. Mais rien n'est difficile comme de se convertir à l'armée. C'est aussi quelque chose que d'entrer dans un régiment où l'on trouve un solide appui auprès de celui qui commande. Les premiers pas sont ainsi assurés, et les fautes deviennent ensuite difficiles, pour ne pas dire impossibles, d

€ Pendant cette période de 1866 et 1867 , nous écrit son officier d'ordonnance d'alors , mes rapports avec le bon colonel ont été surtoyt ceux d'un enfant avec son père, d'un élève avec son maître. Ma foi était faible ; il employait mille moyens pour la raffermir , ne discutant jamais , recherchant les occasions de me placer sous les yeux un livre, un exemple qui pouvait me fortifier. Mais le meilleur de tous les exemples était le sien. »

D'autre part il se plaignait de la défection d'un trop grand nombre de jeunes militaires, élevés cependant dans des institutions religieuses. On lit dans la même lettre : « Il est effrayant de penser combien peu de jeunes gens restent fidèles dans l'armée. Beaucoup,

sans doute 9 gardent la foi et reprennent la pratique, lorsque après leur démission ils rentrent dans leurs foyers; mais, à l'armée, c'est à peine si quelques-uns ont le courage de confesser Jésus -Christ et de secouer le respect humain. Notre siècle est particulièrement timide et lâche; l'armée n'échappe pas à la contagion.»

Quant à la contagion morale, il ne tenait pas à M. de Sonis qu'ils n'en fussent préservés. Le même témoin nous le raconte : c Bien qu'il habitât en ville, le colonel n'en exerçait pas moins, à ce point de vue, une vigilance attentive sur le camp où la colonne était réunie sous son autorité. Il exigeait que le camp fftt absolument fermé aux femmes de mauvaise vie; il se faisait prévenir de leur arrivée par la voiture d'Alger, les faisait traquer par la gendarmerie, leur interdisait l'entrée du camp, et souvent celle de la ville. >

Ce qu'en pensaient les mécontents, nous en pouvons juger par ces lignes d'une lettre à nous adressée, et où nous surprenons , hélas I le sentiment de plusieurs : c Très religieux, de principes rigides, de conduite exemplaire, le colonel n'admettait pas certaines fiiiblesses humaines ; il eût voulu des troupiers par trop sages. Ses hommes admiraient son courage, sa bravoure proverbiale; mais ils ne comprenaient pas son espèce d'austérité, et partant ne l'aimaient pas. > Mais quels étaient ces hommes ? Us se jugeaient par là.

Du moins prenait-il soin que, dans leurs maladies, les soldats reçussent l'assistance spirituelle du prêtre. c II avait donné l'ordre au chirurgien - major de me signaler chaque jour, rapporte le curé de Laghouat, ceux de ses malades qui pourraient se trouver en danger de mort, en sorte que, quand j'arrivais à l'hôpital

pour 7 ftdre ma visite, on devait chaque fois me présenter la liste des numéros qui avaient le plus pressant besoin de mon ministère. Que de pauvres âmes lui ont dû ainsi le bonheur de se réconcilier avec Dieu I »

Ainsi aimé des bons, redouté des mauvais, M. de Bonis était- il vénéré de tous; et c'était sa religion qui lui valait ce respect. Aussi bien attribuait-on à la puissance de sa prière des marques extraordinaires de la protection céleste sur ses soldats.

Un officier de zouaves de son intimité , devenu aujourd'hui officier supérieur, nous en rapporte ce trait : c H. de Sonis parlait très rarement de lui. Je me rappelle cependant qu'il attribuait à la divine Providence le bonheur qu'il eut un jour de sauver sa colonne d'un danger imminent. C'était dans l'année 1867, au retour d'une de ces expéditions dans le sud que nous faisions chaque année pour tenir nos troupes en haleine et les Arabes en respect. Nous passions au pied du Djebel -Amour. Les torrents étaient à sec. La colonne d'infanterie, suivie d'un convoi de chameaux considérable, se déroulait sur une longueur de plusieurs kilomètres en un ruban à perte de vue. L'orage grondait dans la montagne. Nous traversions une grande rivière, l'Oued-Mzi, complètement à sec, en coupant le lit à travers, comme on est souvent obligé de le &ire dans ce pays. Il fallait le franchir vite , car sur l'autre rive se trouvait le convoi des vivres, qu'on y avait laissé pour donner plus lestement la chasse à l'ennemi. Or c'était l'unique réserve qui restât â nos troupes. Cependant on annonçait une crue comme imminente , et le lit du torrent, qui n'avait pas moins d'un kilomètre de largeur, pouvait être envahi subitement par la trombe d'eau et devenir

infiranchissable immédiatement. L'anxiété était grande, on accéléra le pas; un instant encore, et Ton allait être surpris, coupé, englouti. M. de Sonis n'avait plus de recours qu'en Dieu seul. Alors, se mettant à genoux sur le bord de la rivière, il recommande sa colonne à la particulière sauvegarde de saint Joseph , protecteur et sauveur de la sainte Famille. Pendant ce temps le long défilé avançait, se pressait, arrivait. A peine le dernier chameau avait-il atteint le bord, que les eaux se précipitèrent à flots derrière lui, balayant tout sur leur passage. Nous n'eûmes pas un homme et pas une bète d'enlevés. »

Ce qu'un tel homme apparaissait aux yeux des indigènes, c'est à eux de nous le dire. Lakhdar-ben- Mohammed, agha des Larbâa, qui a vécu à ses côtés, nous en écrit son témoignage dans cette langue pompeuse des Arabes , qui donne au style la couleur des choses et des lieux :

t La présente lettre concerne M. le général de Sonis, qui fut placé par Dieu dans notre terre, comme à l'huis de son royaume, pour mettre en lumière ce qui était dans le chaos des ténèbres.

ce C'était un homme juste dans ses actions, ses paroles et son commandement. De son temps régnait l'équité, et le droit apparaissait devant lui en plein éclat.

c Sa bonté envers les Arabes était grande. Il la montrait dans sa politique et ses pensées à leur sujet. Il connaissait leur langue comme eux-mêmes, et tous leurs livres étaient ouverts à ses yeux.

< Les mensonges et les calomnies ne trouvaient pas la porte de son esprit. Par lui les affaires étaient dénouées avec paix , et les cœurs débordaient de joie.

c II était supérieur à ceux d'avant lui par l'intelli-

gence de ses conseils , et son esprit plein de clarté connaissait toutes choses.

< Par lui toutes les demandes justes étaient exaucées, et ceux que l'espérance avait trompés avaient encore part à ses largesses.

c Les hommes dont il était le chef se réjouissaient de sa visite y car sa générosité était immense, et ses dons sans cesse croissants.

c II était de ceux qui sont tendres pour l'enfance et indulgents pour la vieillesse. Il n'a jamais renvoyé le mendiant qui demandait l'aumône.

c Du temps qu'il commandait, les richesses s'accrurent et les cavaliers se multiplièrent.

€ C'était un valeureux guerrier que jamais les sabres n'ont fait reculer. Sa voix tonnait dans les jours de combat, et son cœur était ferme au milieu de la bataille.

c Sa poitrine portait de nombreuses étoiles, et sa taille était ceinte d'une épée victorieuse.

c II était le plus brillant des cavaliers ; il montait de superbes juments noires qui buvaient l'air.

c Sa piété le rendait agréable à Dieu , et sa religion faisait notre amour pour lui.

c Tous ses jours étaient autant de fêtes qui ajoutaient à sa gloire.

f II aimait et honorait les Arabes de mérite, et il donnait aux vaillants des décorations et des exemptions d'impôts.

d Ainsi nous l'avons servi avec fidélité, comme étant un digne représentant de la France, et nous ne cessons de parler de lui pour le glorifier et le bénir de ses bienfaits ^>

1 Signé et scellé : El Hadi Lakhdar bem Mohammed. Pour trt-

L'officier français qui nous expédie ces lignes y ajoute ces mots : c Depuis bientôt neuf ans que je suis dans le sud de la province d'Alger, en qualité d'officier des affaires arabes J'ai constamment entendu parler du général de Sonis avec un sentiment de respectueuse admiration. Ce qui surtout cbez lui a frappé les indigènes, c'est sa foi religieuse, qui était éminente. Lorsqu'ils prononcent son nom, ils l'appellent encore Moulaed-Dine, maître en religion ou en piété. C'est la qualification qu'ils réservent à leurs chefs les plus honorés. >

Si telle apparaissait la religion de Sonis dans ses rapports avec ses administrés, ses officiers et ses soldats, combien plus elle éclatait dans l'habitude de sa vie et dans sa correspondance avec ses amis intimes, ses proches, ses enfants 1

L'amitié, en particulier, en recevait une sorte de transfiguration. Nous connaissons déjà celle qui l'unis* sait depuis l'enfance à MM. Louis de Sèze et Henri Lamy de la Chapelle. C'est une chose rare que cette constance et cette fidélité à des amitiés de collège qui, nées avec le printemps, s'évanouissent d'ordinaire avec lui. Mais celle-là participait à l'immutabilité etàl'éter* nité de Celui qui en était la racine divine, comme l'expliquait cette lettre à M<»« de Sèze : c Je ne vaux pas grand'chose, mais je ne puis calomnier le cœur que Dieu m'a donné, et qu'il a fait très tendrement dévoué à mes amis. Si petit qu'en soit le nombre, je n'ai pas besoin de vous dire la place qu'y tient notre Louis. Notre amitié vient de loin ; elle repose sur la même foi

daction conforme : A. Grenade, interprète militaire au bureaa arabe de Laghouit.

et sur des principes communs; elle doit durer plus qu'une vie d'homme. C'est donc au delà de cet horizon étroit qu'on nomme la mort, et que dans ma prière j'aime à franchir deux fois le jour; c'est au delà de ce cercle, que je me repose dans le souvenir de mes amis. Je leur suis fidèle dans la prière, et, replié moi-même sur mes misères, j'aime à me dire qu'ils penseront k IÎMû au delà de la tombe. >

Parmi mille choses ardentes, gracieuses, spirituelles, confiantes, que Sonis sème parmi ses lettres, la pensée de l'union en Dieu surnage et domine tout, c U ne se met jamais à genoux, dit- il, sans que le souvenir de ses amis lui monte au cœur et aux lèvres. > Il les porte avec lui dans ses expéditions, dans ses courses, 80US la tente, dans le désert, au pied de l'autel surtout. La prière, la communion sont les liens de son afiec* tion. Sa formule est : c Adieu ; mais : A Dieu en deux mots, selon l'usage de nos pères. >—c Toujours à Dieu, expliquent- il; là seulement nous trouverons la paix dont toute notre âme a besoin , la consolation de tant de peines dont la vie est remplie, l'apaisement des souffrances, la satisfaction de l'amour, regret des impies, délices des chrétiens, parce que Dieu en est le terme. >

Nous avons vu Sonis s'unir de loin à la vie de ses amis de France, à leurs bonheurs, à leurs tristesses, à leurs heures de recueillement, à leurs heures de deuil. Avant de quitter Limoges, il était convenu avec M. Lamy que, le 27 de chaque mois, eux et leurs femmes réciteraient le rosah^ les uns pour les autres. A dix ans de là, profitant du retour mensuel de cette date, Sonis écrit de Laghouat, le 27 juillet 1866 : < Tu

sais qu'en ce jour je vous suis plus particulièrement uni par la récitation du rosaire. Je reprends ma causerie presque au sortir de la sainte Table , où j'ai été demander pour toi et les tiens, qui nous sont si chers, toutes les grâces dont vous avez besoin. »

On n'en finirait pas de reproduire toutes ces eiTtasions de tendresse et de foi. Est -il permis de dire qua^ cette amitié si fidèle fut une amitié secourable, e/r qu'aux heures difficiles de son existence , Sonis sut à quels cœurs il pouvait aller frapper pour y trouver une assistance aussi empressée que généreuse et discrète?

Nous n'avons plus en entier la correspondance de M. de Sonis avec ses deux sœurs du Garmel ; nous en avons dit nos regrets. Si quelque chose était capable de nous en donner l'idée , ce seraient les lettres qu'il écrivait à une autre religieuse, sa très proche parente, aujourd'hui supérieure d'une des maisons d'éducation les plus justement renommées de Paris. A la date de la première de ces lettres, 1855, W^ Aglaé de Sonis était encore dans le monde. Elle avait perdu sa mère; bientôt elle perd en quelques années une jeune sœur et un jeune frère dans lequel on saluait déjà l'espérance d'un prêtre. Sonis, qui naguère avait partagé les Jeux de tous ces enfants, et qui les tenait pour des frères et des sœurs plus jeunes, leur envoie du fond de l'Afrique ses larmes fraternelles, mais avec des paroles sacrées comme celles-ci : c Vous avez arrosé cette terre de trop de larmes pour n'être pas les enfants chéris de notre Dieu. »

Il ne s'en tient pas là, et dès la seconde lettre à M^^* de Sonis, avril 1860, les plus graves pensées se font jour sous le voile toujours charmant de l'amitié. Le tutoie-

ment 9 dont on avait usé entre soi depuis renfance, a disparu sous la plume de ce cousin plus âgé. A partir de ce moment, c'est le langage d'un père que M. de Sonis prend avec cette jeune fille, presque celui d'un prêtre : c Chère enfant, en même temps que je suis accablé par toutes les épreuves que Dieu vous a envoyées, je ne suis pas moins touché des grâces qu'il ^vous a faites. Il faut courber la tête avec la résignation d'une enfant de Jésus- Christ. Dieu, à ce que j'entends, a déjà parlé à votre cœur; vous avez été formée à l'école du Calvaire , et vous portez une croix bien lourde pour vos jeunes épaules. Lorsque je pense au passé, je vois encore la belle habitation de votre père , avec son grand train de maison. Mais où en seriez -vous, chère Aglaé, si alors vous aviez vécu de cette vie? Sans doute, bêlas i vous vous trouveriez plus loin de Jésus -Christ que vous n'êtes aujourd'hui. Ainsi, ce qui répugne tant k la nature est au fond une bénédiction de Dieu. >

Alors on entend, — chose nouvelle, — un officier de trente-cinq ans prêcher à cette jeune parente c le néant des choses du monde, la folie d'en faire le terme d'une intelligence et d'un cœur qui n'ont qu'en Dieu le déploiement de leurs forces, le bonheur de porter sa croix pour l'amour du divin Maître, en vue d'une éternité dont nous jouirons en société de ceux que nous avons aimés sur la terre et qui vivent heureux dans le ciel. »

Enfin il passe plus avant. Et comme la jeune cousine lui a confié c qu'elle voulait se donner tout entière à Dieu », Sonis précise les choses, et le vœu qu'il forme pour elle, c'est qu'elle se donne à Dieu, en s'engagéant à son service irrévocablement : c C'est vous dire, chère Aglaé, que je vous aime vraiment pour vous. »

Là il s'arrête. Est-ce à lui, un capitaine de spahis , à s'ingérer dans Taflaire d'une vocation religieuse et à usurper les fonctions de directeur d'âmes ?

Trois ans après, janvier 1863, M. de Sonis est exaucé : c Je n'ai jamais cessé de veiller sur vous par le cœur, par la prière, car vous m'êtes bien chère, lui écrit le commandant du cercle de SaKda. Ma pauvre enfant, vous étiez entourée de bien des dangers et sur un sol bien glissant. Je ne m'étonne pas que Notre-Seigneur vous ait parlé. Vous êtes de celles qu'il aime ; vous êtes de celles qui l'aiment, et qui, étant appelées, quittent tout et le suivent. C'est, en vérité, un si bon Maître I Pour moi qui , hélas I ne le suis que de très loin , je veux m'attacher chaque jour davantage à ses pas. >

La pieuse cousine, à cette époque, avait en eflèt entendu l'appel d'en haut. Elle venait d'entrer au noviciat des Augustines. < Goûtez-y bien à l'aise les saintes joies que donnent les tendres entretiens de l'amour véritable , lui écrit sous la tente son pieux correspondant. Pensez quelquefois à votre pauvre cousin et sincère ami, qui suit doucement son chemin en ce pauvre monde, et lutte péniblement contre tout ce qui n'aime pas Jésus -Christ. Si la vie de l'homme est un combat sur terre , pour moi je suis deux fois combattant, et l'épée que je porte à mon c6té n'est pas la plus lourde. >

Au mois de septembre de la même année, ce n'est plus du nom d'amie , c'est du nom sacré de Sœur que M. de Sonis appelle celle qui vient de prononcer ses premiers serments. Sa lettre est à l'action de grftcos : c Béni soit Dieu qui a fait en vous de si grandes choses! Quand on a le bonheur d'avoir la foi, écrit- il à la nou-

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velle religieuse, on voudrait trouver des chaînes encore plus étroites et plus capables de nous lier à Celui auquel 9 quoi que nous fassions , nous ne donnerons jamais assez. > Puis, lui-même s'abandonnant au saint enthousiasme de l'amour divin : c Soyez donc heureuse , ma bien chère Sœur 1 Buvez donc à longs traits à la coupe du vrai bonheur. Soyez chaque jour davantage à Celui qui veut être aimé sans partage. On nous dit ordinairement de supporter nos peines, parce qu'une grande joie nous en récompensera dans le ciel. Mais déjà sur cette terrCi combien ces peines deviennent légères pour le vrai chrétien , qui aime Jésus-Christ et porte sa croix avec lui I II n'y a vraiment que nous qui sachions ce qu'est le bonheur ; le monde ne le connaît pas. Nous sommes au Calvaire , et déjà nous triomphons dans leciell >

Enfin, l'amitié et la religion confondant leurs sentiments dans l'adieu : c Puisse du moins, dit -il, cette lettre vous porter l'assurance de ma vieille amitié , qui vous a prise au berceau, ma pauvre enfant, vous a suivie sur cette mer orageuse qu'on appelle le monde , et qui vous trouve aujourd'hui , — grâces en soient rendues à Dieul — au port, oui, au bienheureux

porti >

La nouvelle de la profession de celle qui désormais

s'appelle mère Marie Fourier trouva le soldat au bivouac de Mekhebbet. Il y répond dans un langage qui ne res^ semble guère au langage des camps ; il félicite et vénère non plus seulement la fiancée, mais Tépouse de Jésus* Christ II se réjouit de lavoir correspondre si fidèlement aux libéralités de son Seigneur et Maître. Il s'excite lui'» même à marcher désormais d'un pas accéléré dans des

voies où sa faiblesse trouvera l'exemple et la prière d'âmes soeurs de la sienne. Déjà il s'unit à £lle par la communion spirituelle , la seule qui lui soit possible dans le désert où il est, loin de tout autel. Son dernier mot est oelui-ci : c Vous serez, vous êtes une religieuse selon le cœur de notre divin Maître; je l'en bénis de loute mon Ame. Ne vous arrêtez pas, marchez toujours dans le chemin royal de la croix, k la suite de cet Époux qui a tant fiait pour vous I »

Ainsi se poursuivit cette correspondance durant les années suivantes, celles auxquelles en est arrivé notre récit U écrit de Laghouat : c Paris, Rome, votre couvent..., je pense souvent à ces diverses étapes de votre vie , tant votre histoire a été associée à la mienne I Aussi aimai-je à penser que, devant Dieu , nous méditons souvent sur les mêmes choses. £h bien, oui, aimons-le bien, ce Dieu si bon toujours, mais particulièrement si bon lorsqu'il nous afQige. Cherchons-le au fond de notre cœur, vous dans votre retraite et moi dans la mienne; car, tout agitée qu'elle est, ma vie, retirée loin de ce qu'on appelle le monde , a de la ressemblance avec la vôtre, qui eût été celle de mon choix si Dieu m'en avait jugé digne. >

Il fut même un moment où, en union avec elle, le soldat avait agréé la proposition de réciter chaque jour comme elle le grand office de l'Église. Mais il eût fiallu pour cela dérober quelque chose à ses devoirs d'état; il crut meilleur d'y renoncer, c Je sais que je me prive d'un grand bonheur ; mais le devoir avant tout. Je me contente donc de mon petit office de la sainte Vierge. >

M. de Sonis n'avait pas une moindre sollicitude pour l'âme de ses parents qui vivaient dans le siècle. Le plus

grand nombre d'entre eux était chrétien, c J'admire toujours la bonté de Dieu y qui permet que ceux de notre nom s'attachent à son service, » écrivait- il dans ce temps-lk. Et 9 en 1867 : c C'est une grande consolation pour moi de voir que Dieu est véritablement aimé dans notre fimiille. Il me semble que chaque acte d'amour qui porte notre nom au ciel est une rosée qui tombe de là-haut sur les ftmes de ceux et celles qui nous l'ont transmis. > Que si un mariage lui était annoncé parmi ceux de sa parenté , il ne s'en réjouissait que dans la mesure où c'était un mariage chrétien, c Chaque jour qui passe sur ma tête m'attache davantage à TÉglise, écrivait-il un jour à une parente de distinction, et c'est avec bonheur que j'ai appris que vous étiez unie à un gentilhomme chrétien et pieux, dans un pays où les hautes classes de la société sont travaillées par la franomaçonnerie et par ce qu'on appelle le libéralisme. >

Quant à ceux qui n'étaient pas encore pratiquement à Jésus-Christ, il concevait d'eux un espoir fondé sur la prière et les traditions de famille : < Je pense beaucoup à votre cher père, et je prie pour lui. Vous savez si je l'aime! Dieu fera son œuvre en lui comme dans les autres , car c'est un nom chrétien et catholique que le nom de Sonis, et il faut le régénérer selon Dieu. >

A cette époque, son ttère Théobald n'était pas loin d'entrer dans cette voie de christianisme pratique qui a tant honoré sa vie et consolé sa mort. Gaston , qui suivait cette œuvre, en attendait l'achèvement de la femme chrétienne que son frère s'était choisie : c Vous savez, écrivait-il à une de ses parentes en décembre 1864, que Théobald s'est marié le 5 de ce mois. Lui et nous tous sommes ravis de ce mariage. J'ai très bon espoir

que sa femme, pieuse comme un angOi exercera une cbrétieime influence sur l'esprit et le cœur de ce cher frère. Lui aussi a fait beaucoup de chemin dans ces dernières années , et je le crois bien près de la pratique de ses devoirs religieux , si tant est qu'il n'ait pas encore commencé. Ma sœur l'a adressé au père de Pontlevoy, et vous savez combien le ministère de ce bon père est béni. »

Disons encore de Sonis que le pieux intérêt qu'il avait pour le salut de ses amis vivants, il le leur con» tinuait au delà du tombeau : < La fidélité à nos chers morts est une religion pour mon âme , dit une de ses lettres. Puisse -je n'être pas plus oublié de ceux qui me suivront que je n'ai été oublieux de ceux qui m'ont devancé dans la tombe I » Il faisait mieux que prier; il faisait pénitence à leur intention : a Travaillons donc pour ces chères âmes dont nous ne jouissons plus, souffrons pour eux qui souffrent tant i Combien la mortification n'est- elle pas douce lorsqu'on pense que ces souffrances volontaires acceptées de Dieu servent à payer les dettes de ceux que nous avons aimés i — Si Uche que je sois, dit -il un peu plus loin, cette pensée de faire du bien aux êtres chéris dont je suis séparé par la mort, m'aide puissamment à porter ma croix. >

Mais c'est à son foyer qu'il faut suivre Sonis, si on le veut bien connaître. Le respect dû à celle qui fût sa très digne compagne nous interdit de montrer comment la religion ennoblissait, sanctifiait dans le cœur de l'époux l'affection conjugale, toujours ancienne, toujours nouvelle, parce qu'elle était chrétienne. Nous ne produirons ici que le témoignage du bonheur dont, pour la centième fois, il se déclare redevable à cette

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épouse vénérée : c Diea , dans sa bonté, ne cesse de bénir notre union , écrit-il à un ami , et vous savez que, nous aussi , nous sommes très heureux. Nos liens , qui se resserrent chaque jour, sont en Dieu et pour Dieu.» Ailleurs il avait dit : c Chaque jour qui passe est un anneau de plus à la chaîne qui nous unit. Notre af* fèction mutuelle est de plus en plus solide, parce qu'elle repose sur l'amour de Dieu. Aussi peu d'âmes se comprennent et s'aiment comme les nôtres. » Une autre lettre disait : c Vous prierez pour ma chère et bien-aimée femme, et pour mes chers enfants. Tout ce monde-là aime bien l'Église, et ce m'est une grande consolation. Je n'ai jamais demandé à Dieu ni honneurs, ni fortune. Que mes enfants soient de fervents chrétiens : c'est tout ce que je désire. >

Sa maxime et sa règle étaient que , pour aimer excellement, il faut aimer divinement. Il la formule en cette sorte : c Dieu seul est digne d'être notre but. C'est donc vers lui premièrement qu'il faut porter nos regards. Il faut nous soulever, nous élever jusqu'à ces régions bienheureuses , pour y aimer en toute liberté , en toute pureté, ces êtres chéris du foyer, si dignes de tenir, après Dieu, la plus grande place dans notre cœur. »

C'était bien de cette région que découlait particulièrement sa sollicitude de père : c Toutes mes pensées sont concentrées sur l'avenir de mes enfants, écrivaitil à M. de Sèze, le 25 mai 1869; je ne sais ce qu'ils deviendront. Je crois fermement que Dieu leur donnera du pain , car je n'en ai pas à leur donner. Mais je ne me suis préoccupé que de les voir fidèles à Dieu , aux traditions que Je leur laisserai. » Puis, insistant, il

iFéerie: c Taimerais mieux les savoir misérables et même les voir mourir de misère que de les savoir non pas impies, mais seulement indifférents. Et pourtant Diea sait si Je les aime I Mais qu'est la vie comparée à Tétemité? > Un Jour, au même ami il propose un pacte d'union dans l'intérêt commun des enfiints de l'un et de l'autre , mais dans l'intérêt uniquement spirituel de leurs ftmes : c Si tu le veux bien , mon ami, J'unirai tes enfSmts aux miens dans mes prières pour ces derniers; ils formeront ainsi une seule famille spirituelle. Con* venons, si tu le veux bien, que nous ferons notre communion du premier vendredi de chaque mois à l'intention da tous ces chers enfants , et à cette seule intention qu*il8 deviennent de fervente chrétiens. Je leur donnerai en outre un souvenir particulier dans toutes mes communions. »

Nous avons déjà parlé du sentiment de religion qui lui interdisait de tutoyer ses enfants, c Je vous prie, écrivait-il à W^ Aglaé de Sonis, de ne vous point formaliser de mon vais. C'est pour moi une habitude trop vieille pour que Je puisse me résoudre à m'en défaire. J'emploie cette appellation avec ma femme et mes enfants ; c'est vous dire que le cœur n'en est pas moins chaud pour cela. Aussi bien ce langage , qui était celui de nos aïeux, me semble meilleur, plus français et plus chrétien. >

L'éducation de ses enfants commençait de bonne heure. Il leur &isait lire tout Jeunes le nom du Créateur dans le livre de la nature et au front des étoiles, comme lui-même l'avait lu Jadis au ciel brillant des Antilles : c Notre bien-aimé père se servait de tous les moyens pour nous élèvera Dieu, nous écrit l'aînée de ses

filles. Dans le cours de nos voyages en Afrique» comme on était obligé de se mettre en route de très bonne heure, avant le jour, à cause soit de la chaleur, soit de la longueur du chemin , mon père me prenait dehors avec lui. Là, pendant qu'on équipait les chevaux, il me montrait ce beau ciel tout semé d'astres, me nommait les étoiles et les constellations, et me faisait admirer les grandeurs de Dieu dans celles de ses ouvrages. »

Dès 1865, celle qui écrit ces lignes ayant fait connaître à son père le désir qu'elle avait d'entrer en re* ligion. M. de Sonis , qui aimait tendrement ses enfants, sentit qu'un grand sacrifice allait lui être demandé, c La nature a ses droits, avait-il écrit, mais il &ut la réduire à ce qu'elle doit être chez nous autres chrétiens. > Voici donc en quels termes il apprit cette nouvelle à un de ses amis: c Ma fille me demande, la pauvre enfiomt, à faire son sacrifice. Elle veut entrer au CarmeL Ni sa mère, ni moi, n'avons dit non; mais nous désirons qu'elle passe encore deux ans au Sacré- Cœur, pour y terminer bien complètement son éducation et étudier sa vocation. Si Dieu l'appelle à lui, nous ne voulons pas la retenir. » Le sacrifice, en eSèt, devait s'accomplir plus tard et magnanimement, mais sur un autre autel que celui du Carmel.

Quant à ses fils, il les eût voulus prêtres, religieux ou soldats. Il écrivait d'eux à un ami : c Je m'efforce d'inspirer mes sentiments à mes en£ants, et j'espère qu'ils seront fidèles à tout ce que j'ai aimé et servi. » Une de ses joies paternelles les plus vives de ce temps-là fut de voir combien, en eSèt, ces sentiments étaient compris et partagés par l'un d'eux particuUèrement. Aux premiers jours du mois de janvier 1867, lui arriva une lettre de

MO fils Henri, élève de seconde au collège des Jésuites^ à Poitiers. Cet écolier, de quinze ans à peine, lui demandait l'autorisation de s'engager dans les rangs des zouaves pontificaux et de partir pour Rome à la défense du pape. Qn devine la joie du père, lui qui n'avait pas pour lui-même de plus ardente ambition que celle- là t Mais rien n'en donne l'idée comme sa réponse à son fils ; c'est un chant d'action de grâces ; l'enthousiaste amour de Dieu et de l'Église en enflamme chaque ligne.

c Mon bien cher enfant, vous m'avez envoyé pour étrennes tout ce que je pouvais désirer : une lettre qui a iait couler de douces larmes, et qui témoigne que votre cœur bat à l'unisson de celui de votre père. Aussi, ce matin, au pied de l'autel, priant pour vous tous, mes bien -aimés enfants, pour vous tous que j'aime d'un égal amour, ai -je remercié le Dieu si bon qui m'avait réservé dans votre jeune cœur un trésor que je n'avais pas découvert.

< C'était donc à tort que je me plaignais à Dieu, dans la prière, qu'il ne se soit pas encore révélé à vousl Je vous voyais grandir, et je cherchais en vain dans vos âmes ce feu que la religion nourrit heureusement depuis longtemps dans mon cœur. Si vos lettres témoignaient de vos progrès, elles ne me disaient encore rien de ce que je cherchais avec tant d'avidité. Vous ne m'aviez pas encore dit que vous aimiez Dieu avec passion; que tout ce qui est noble, beau, pouvait faire tressaillir votre jeune âme et l'élever à de grandes hauteurs I Votre chère lettre, que j'ai bien souvent relue, me dit, mon Henri, que vous avez entendu la voix de Dieu. Oh ! qu'il en soit mille fois béni, ce Dieu si bon ! »

Le grand mot, le mot attendu, est prononcé : « Oui, mon flls, je vous permets de partir pour Rome, d'aller grossir ce bataillon sacré, refuge de la vertu, abri de ce vieil honneur français aujourd'hui rajeuni dans des poitrines d'enfants.

< Vous n'avez pas quinze ans; mais il n'y a point d'Âge pour celui qui n'a pas à compter avec le temps. Et puis vos quinze ans feront bien dans les rangs de ces intrépides Jeunes gens. Je vous crois assez fort pour manier un fbsil; et, ne le pourriez- vous pas. Dieu vous viendra en aide. Mon père faisait la guerre à quatorze ans, et je vous crois digne de lui.

< Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage aujourd'hui , mon bien cher enfant. J'ai seulement voulu vous bénir. Votre frère et votre sœur me disent que Je me sens revivre en vous.

< Pour vous , mon Henri , en attendant votre départ, fiiites ce que faisaient vos aïeux. Autrefois, lorsqu'un gentilhomme devait être armé chevalier, il se préparait par le Jeûne , par la prière , à recevoir les armes qu'il devait porter pour la défense de la religion, de la veuve, de l'orphelin , du droit et de tout ce qu'il y a de juste, de sacré en ce monde. Mon enfant, vous allez servir la plus grande cause qui soit ici-bas, puisque c'est celle du vicaire de Jésus - Christ. Préparez - vous à tant d'honneur. Qu'à partir de ce moment, le vieil enfant disparaisse , et revétez-vous de l'homme nouveau ; re* naissez à la vie de la grâce; soyez saint pour monter à la hauteur de la cause que vous allez servir.

c Adieu, mon enfant; votre mère est de moitié dans tout ce que Je vous dis^ Elle se joint à moi pour vous embrasser et vous bénir. »

Le conscrit de quinze ans ne fut pas accepté, à de son trop jeune âge. Une lettre de M. de Sonis nous en informe peu après : c Mon fils Henri m'avait supplié de le laisser partir pour Rome, et je le lui avait permis, bien qu'il n'ait pas quinze ans. Mais on l'a trouvé trop jeune pour entrer aux zouaves, et force lui a été de remettre son pieux sacrifice à plus tard. • Une autre lettre ajoutait : < Il sera, je crois, bien temps encore de donner son sang et son amour au vénéré chef de l'Église, si attaqué de tous les coins du monde de l'impiété. »

Mais la paternité demande d'autres sacrifices. C'est, par exemple, dans la maladie de ses enfiBmts que Sonia eet incomparable de tendresse, de dévouement et di confiance en Dieu. En mars 1866, sa fille aînée, Marie^ pensionnaire à Poitiers , est menacée de mourir si loit de ses parents. < Dans cette affreuse inquiétude, écrit le père, j'ai reçu Tordre de partir sans délai pour aller escorter, avec ma colonne, un convoi de vivres à Géry** ville, à huit jours de marche de Laghouat. J'ai donc dû laisser ma femme et mes enfants , attendant tous les jours un courrier dont l'arrivée m'apportait beaucoup plus de crainte que d'espérance. Je n'ai pas besoin de vous dire si nous avons prié I Saint Joseph, dont Tappoi ne nous a jamais manqué , a été bien invoqué dans os mois de mars qui lui est consacré. J'ai foit, sous la tente, la neuvaine en son honneur, au terme de laquelle j'ai appris la guérison de mon enfant. Marie a voulu elle* même nous donner de ses nouvelles pour dissiper toutes nos cramtes, et cette bonne lettre nous a rendu la trao» quillité. >

Les vacances de 1868 réunirent à Laghouat la funille

complète. La fille aînée y rentrait, ses études finies, pour y étudier au foyer domestique la question de sa vocation y à la lumière de la foi. < Elle nous est une bien douce compagnie , écrivait son père. Elle est naturellement l'institutrice de mon petit monde. » Les trois fils aînés s'y retrouvèrent ensemble, c Mon fils atné se présentera à Saint -Cyr dans un an, tandis qu'Henri se prépare toujours à servir dans les zouaves pontificaux y lorsqu'il aura terminé ses classes. » — < Tous ont des goûts très militaires , > se plaisait- il à dire dans une autre lettre, c J'ai fait engager Gaston au !•' spahis I sans cesser de le faire travailler pour ses examens. Ainsi ai -je une vie très remplie, partagée qu'elle est entre un cercle très grand à administrer, le commandement de la colonne mobile du sud, et mes fcnctions de professeur de mathématiques, d'histoire et de latin. >

A cette époque, M. de Sonis avait neuf enfants. Une fille lui était née en 1866; il lui avait donné le nom de Germaine, en souvenir de son pèlerinage au sanctuaire de la sainte bergère de Pibrac. c Si nous n'avions perdu ^es deux anges qui sont au ciel, nous en serions au chiffre onze, écrivait -il. Nous avons bien besoin de la bénédiction de Dieu sur toute cette chère famille. » Le dernier fils, François, n'était au monde que depuis quelques mois. Rien n'eût manqué à la joie de la réunion à Laghouat si la longue maladie de ce dernier -né ne fût venue désoler ces heureuses vacances.

Elle montra quel cœur de père battait dans le cœur du soldat. Pendant quatre mois on vit de Sonis s'attacher sans repos au berceau d'agonie de ce petit être expirant, réduit à l'état de squelette, et comme sus-

peDdu entre la terre et le ciel : c Durant tout ce temps, ma femme et moi nous nous sommes remplacés auprès de ce berceau. Personne autre que nous n'a veillé, la mère restant jusqu'à une heure du matin, heure à laquelle je commençais ma journée. Que de fois ni l'un ni Tautre n'avons voulu prendre même ces quelques moments de sommeil I Ai -je besoin de dire nos prières, nos neuvaines ? Trois fois on a cru Tenfant mort. Mais Dieu est vraiment bien bon. Notre petit François est maintenant hors de danger, et il se remet promptement de cette maladie cruelle causée par le climat dévorant du pays, i» M. de Sonis attribuait à l'intercession de sainte Philomène et à l'application de la relique de la jeune martyre cette guérison , que c le médecin tenait pour inespérée et extraordinaire. »

Dès l'année précédente la famille avait cru éviter l'été torride de ce climat en allant chercher un peu d'air et de fraîcheur à vingt lieues au nord de Laghouat, à Tararsane, au sein de la forêt de Djelfa. Là on avait vécu, non sans joie et paix, dans des gourbis de branches d'arbres et de feuillage, improvisés par des Arabes; c'était la vie primitive. On en appréciait d'autant plus le bienfait que le thermomètre s'élevait chaque jour à quarante- cinq degrés minimum. Mais la petite tribu avait compté sans les influences climatériques; des atteintes d'ophtalmie la ramenèrent forcément à Laghouat dès le mois de juillet.

Un autre fléau les y avait précédés : « Me voici revenu ici en compagnie du choléra, écrivait le père, entouré de gens qui meurent avec une rapidité eftrayante. Tout cela est bien propre à nous détacher de ce monde périssable. Mais comment ne pas s'aEDi-*

ger à la pensée de ces êtres si chers , et si abandonnas si Dieu nous prenait? Il faut bien croire cependant qu'il pourvoirait à tout, et le mieux est de s'en remettre à sa providence y en se soumettant à sa volonté sainte. »

Le choléra ne venait pas seul. Dans ce brûlant été de 1867, le pays avait souffert d'une sécheresse implacable ; les récoltes n'arrivèrent pas à maturité ; l'herbe faisant défaut, les troupeaux dépérirent. Puis étaient venues les sauterelles, qui , marchant en lignes serrées et s'abattant sur la campagne, y eurent bientôt achevé de dévorer ce qui restait, les fruits, les feuilles, les herbes, jusqu'à l'écorce des arbres. On les écrasa par milliards, mais leurs cadavres les vengèrent en laissant la putréfaction et la peste là où ils avaient déjà apporté la famine. Les indigènes mouraient de Cedm : « Tous ceux auxquels il a été donné d'assister à cet aCQigeant spectacle ne l'oublieront jamais, écrit un officier. Des bandes de déguenillés, qui avaient vendu pour un morceau de pain jusqu'à leur dernier burnous, arrivaient par groupes nombreux , semant de morts les routes et les abords des cités. Le service de la police n'était occupé qu'à faire ramasser les cadavres d'une maigreur effrayante qu'on trouvait partout, dans les rues, dans les corridors des maisons, dans les chantiers et dans les lieux publics. Les survivants se jetaient sur les détritus les plus immondes, se les disputant avec les chiens... Un matin, à une porte de ville, nous avons vu défiler d'une seule fois vers le cimetière musulman la longue et sinistre caravane de soixante -trois cercueils, si Ton peut appeler de ce nom la méchante boite ouverte dans laquelle l'Arabe est conduit au heu de son repos. lÊ

L'oasis de Laghouat avait connu toutes ces souf- (ranœB: c Nous assistons ici à un spectacle affreux, écrivait le commandant : la famine dans toute la terrible vérité de ce mot, et sous cet épouvantable aspect que je n'avais connu que dans les livres et que j'avais pris pour une image exagérée. Nos pauvres Arabes meurent partout de misère et de faim; on trouve leurs cadavres sur les routes, sous la tente, partout enfin! La charité se multiplie sous toutes les formes, sans que ses efforts puissent être autre chose qu'une goutte d'eau dans la mer. Pour mon compte, après avoir lait tout ce que je peux, je souffre bien cruellement de mon impuissance. »

Pour M. de Bonis c'était une famille aussi que ces pauvres indigènes, et l'on ne saura jamais tout ce que son christianisme lui inspira de charité pour ces infortunés. Il organisa des secours, distribua autour de lui du travail et des vivres, donnant autant qu'il pouvait, payant de sa personne autant que de ses ressources. Un grand exemple l'animait : < M^ l'archevêque, dont le zèle est admirable, disait-il en parlant de Mv' Lavigerie, a créé un orphelinat où près de mille enfants indigènes ont déjà été recueillis, et l'on se demande comment cette œuvre, malgré toutes les aumônes qui arrivent en ce moment , pourra être continuée avec les énormes dépenses qu'elle entraine. Mais Dieu a ses secrets, et c'en est un bien profond que l'agonie de laquelle la Providence semble vouloir se servir pour ramener à la vérité ce pauvre peuple infidèle. Ces mille orphelins, recueillis par la charité catholique, ne serontils pas un jour les chefs de mille familles chrétiennes, et une pépinière d'âmes pour le ciel ?

Puis ce trait qui le peint : < J'ai ramené, de mon dernier voyage à Géryville, huit petits enfants abandonnés! qui se mouraient de froid et de faim. Je les ai mis sur mes chameaux , leur ai fait donner du pain, et les ai amenés à Laghouat. Je les ai fait partir pour Alger, où je les adresse à Monseigneur I >

La vue de tant de souffrances , courageusement supportées par le fanatisme musulman, lui faisant faire un retour chrétien sur lui-même, il ajoute dans cette lettre à M°>« la comtesse de Sèze : < Âh ! Madame , nous ne savons pas ce que c'est que les douleurs de la faim I Ici des malheureux en sont arrivés à ce point qu'ils se sont plusieurs fois nourris de chair humaine. Une femme a mangé son enfant ; c'est afiî^ux à penser ! Nous serons, je crois, jugés bien sévèrement, nous qui sommes si disposés à nous plaindre de nos petites épreuves, et qui avons toujours eu notre pain de chaque jour. Cette pensée devrait bien nous aider à supporter avec joie les petites mortifications que l'Église nous impose pendant ce saint temps de carême; elles sont si légères en comparaison de celles que supportent avec tant de courage ces malheureux musulmans! Priez bien. Madame, pour que Notre -Seigneur éclaire leurs ténèbres, car il n'est pas douteux que ce peuple, une fois qu'il sera chrétien, ne soit destiné à servir Dieu bien autrement que ces nations bâtardes d'Europe qui n'ont pas plus de loi que de courage. t>

<r La conversion des musulmans, disait une autre lettre, est une dette d'honneur que la France s'est bien peu souciée de payer jusqu'à ce jour. Mais Dieu fait son œuvre de justice, pour faire ensuite son œuvre de miséricorde. Le suprême médecin met le fer

rouge dans la plaie; espérons que la guérison s'ensuivra. 1»

M. de Sonis croyait donc que la France devait autre chose qu'un morceau de pain, en temps de fomine, à ces populations qu'elle s'était assujetties. Mr' Lavigerie, si éminemment apostolique , lui paraissait prédestiné à l'œuvre d'un apostolat dont lui-même eût été l'humble mais dévoué auxiliaire. < J'attends prochainement la visite de Monseigneur, disait- il au printemps de 1867; j'espère que Sa Grandeur établira ici quelque œuvre pour la conversion des musulmans. L'heure me parait venue et l'occasion favorable. Pour si peu que mes efforts puissent être associés à cette œuvre* ce me sera une grande consolation que d'y travailler, ï

Le grand évèque, de son côté, honorait et estimait beaucoup le grand soldat. Il nous fait l'honneur de nous en écrire en ces termes: < J'ai connu, aimé, admiré notre saint général, mais j'ai dû restreindre au strict nécessaire mes rapports avec lui, pour ne pas le compromettre. C'était l'époque de mon conflit aigu avec le maréchal de Mac-Mahon, et M. de Sonis, chargé des aOaires indigènes, se trouvait sous les ordres directs du colonel Gresley, depuis général et ministre de la guerre... Étant ce qu'il était, Gresley détestait le commandant supérieur de Laghouat ; il me détestait naturellement plus encore; et, pour éviter les surprises et les représailles, j'avais demandé à M. de Sonis de ne pas m'écrire, le secret des lettres n'existant pas pour le sud. Mais nous nous voyions très intimement lorsqu'il venait à Alger. Il partageait ma foi dans la mission auprès des indigènes musulmans et des païens de l'in-

térieur; il encourageait mes espérances. Je Tai vu un jour fondre en larmes en entendant nos orphelins de la famine chanter VAve maris etella. b

Dans l'automne de Tannée 1868, Tarchevèque envoya à Laghouat un noyau de Jésuites missionnaires, destinés à entamer la conversion des Arabes. Ce fut une grande joie pour M. de Sonis : c J'ai vu arriver ces bons Pères avec un véritable bonheur, écrit-il. J'ai une atTection, une vénération toutes particulières pour eux. Il me semble que l'esprit de Dieu est là sur cette compagnie toujours attaquée, toujours calomniée, toujours persécutée. Aussi vais -je droit à eux lorsqu'ils ont leur résidence quelque part avec moi. Les voilà chassés de l'Espagne y comme ils l'ont été il y a peu de temps de l'aveugle Autriche, comme ils le seront de tout pays mangé et ruiné par la Révolution. Us iront porter la parole de Dieu sur d'autres rivages, en attendant qu'ils secouent la poussière de leurs sandales pour courir à d'autres peuples et fuir de nouvelles persécutions. Dieu soit béni de nous avoir envoyé ces pieux enfants de saint Ignace ! »

Dans une lettre postérieure, M. de Sonis ajoutait que trois Sœurs de la Doctrine chrétienne venaient d'arriver pareillement à Laghouat pour la même œuvre, c Je bénis Dieu, disait-il, d'avoir été mêlé quelque peu à cette entreprise d'un si grand intérêt pour le salut des ftmes. Les Pères ont déjà cinq petits Arabes y et les Sœurs une petite fille indigène, qui en amènera d'autres. Il y a eu de grands obstacles à vaincre pour le commencement de cette œuvre, et vous savez combien le démon s'agite dans ces circonstances. J'espère que l'œuvre marchera quand

même y et je vous demande instamment de prier pour cela. »

Il y avait des moments où il eût voulu être religieux et missionnaire, pour y travailler lui-môme: c Je n'en étais pas digne : c'est la seule réponse que je puisse fsdre à mon âme; et cela est très vrai. Puisse Dieu, qui m'a laissé dans le monde, faire du moins que j'y sois bon, soumis, résigné à sa volonté sainte, et que j'y fasse un peu de bien, avant de terminer les quelques jours qui me restent à vivre! Puisse -je travailler avec courage et avec fruit à son œuvre, aider selon mon pouvoir ceux qui ont mission de le faire connaître et aimer, répandre quelque peu le bon exemple autour de moi, prouver qu'il n'y a point de haine dans nos âmes, que l'on peut nous mépriser et nous calomnier, mais que nous ne savons que prier pour ceux qui nous font du mal! Puisse- je, en un mot, me rendre plus digne chaque jour de ce nom de chrétien qui est notre divine noblesse, suivre de loin le divin Martyr dans la voie douloureuse, et porter ma croix sans jamais me plaindre de la trouver trop lourde! »

Ces deux dernières années, 1867 et 1868, années de misère et de charité, n'avaient pas été sans tarir les ressources du pauvre commandant. De plus, malgré son peu de fortune et ses grandes charges, il tenait à faire honneur à sa position, parce qu'il y représentait les deux choses qu'il respectait le plus après Dieu : Itx France et l'armée; et sa maison s'ouvrait très hospitalière aux nombreux touristes du désert, à qui Laghoual n'eût pas fourni d'hôtellerie convenable. Ainsi s'était-il trouvé, au commencement de 1808, chargé d'une dette de sept mille francs, ce dont il fut consterné, estimant

qu'un chef militaire ne doit avoir à baisser les yeux devant personne, et particulièrement devant ses créanciers.

C'est ici que se place une de ces interventions ex* traordinaires de la Providence qui faisaient croire à M. de Sonis que Dieu daignait prendre soin de ses intérêts , comme lui-même prenait soin des intérêts de Dieu. On était dans le mois de mars, mois consacré à saint Joseph, ont déjà raconté les Missions catlioliques. La pensée vint au commandant que ce céleste protecteur des familles pourrait seul le tirer d'embarras, et il s'engagea à faire tous les ans une neuvaine d'action de grâces en son honneur, si, dans le courant de ce mois, il lui faisait trouver la somme qui lui manquait. Le. lendemain, écrivant à un de ses amis d'Alger, un grand chrétien comme lui, — M. Melcion d'Arc, président des conférences de Saint -Vincent-de- Paul, — il lui raconta confidentiellement le vœu qu'il avait fait. L'ami en fut ému ; et, plein d'admiration pour les sentiments de foi exprimés d&ns cette lettre, il fut en donner connaissance à un personnage aussi bienfaisant que riche, dont le nom veut rester caché et qui était, lui aussi, capable de la comprendre. Celui-ci, entendant cette confidence de l'amitié, ne put retenir ses larmes : « Allons, dit -il, je n'avais jamais encore reçu de mission de saint Joseph; mais voici qu'évidemment il vient de m'en donner une. Ne dites rien : demain j'enverrai de sa part à Laghouat les sept mille francs qu'il destine au brave et saint colonel de Sonis. D

Le lendemain, un pli partait pour Laghouat contenant sept mille francs en billets de banque, sans

aatre lettre d'envoi que cette simple ligne sur un petit papier blanc : De la part de saint Joseph.

Tout fut gardé secret pendant plusieurs années; M. de Sonis remerciait saint Joseph de tout son cœur, sans trop savoir par quelle voie lui était venu ce bienflEÛt. Un jour enfin, sur quelque indice, il lui vint en pensée que M. Melcion pouvait bien n'être pas étranger à la chose. L'ami s'en défendit; mais, ne voulant pas qu'on lui attribuât le mérite d'une bonne œuvre dont il n'avait été que l'intermédiaire, il finit par tout dire à M. de Sonis. Celui-ci, à la fois confus et reconnaissant, écrivit à son bienfaiteur enfin connu une lettre admirable, qui était son remerciement et celui de saint Joseph. Mais désormais sa dette devenait, à ses yeux, une obligation de justice; malgré des refus renouvelés, il promit de tout restituer. Il était devenu général à cette époque; il s'imposerait des sacrifices. Il s'en imposa on elTet jusqu'au jour où il parvint, non sans difficulté, à fairo accepter au procureur anonyme de saint Joseph la restitution complète de la somme que saint Joseph lui avait prêtée.

Voilà quel était Sonis, particulièrement dans ces années d'Afrique. Et maintenant ce fleuve de charité, qui débordait si largement sur tout ce que nous venons de dire , l'Église, l'armée, les amis, la famille, les enfants, les jeunes gens, les vivants et les morts, les chrétiens et les musulmans, les malheureux surtout, quelle en était la source? Ce dévouement surnaturel qui par -dessus tout voyait, cherchait, voulait les âmes, quel en était le foyer ft.ui-même le déclarait: le Sacré- Cœur de Jésus. Et l'amour qui l'embrasait ce n'était pas seulement la reconnaissance pour les bienfaits insignes

de son Dieu y c'était Tamour pur, l'amour désintéressé^ donc l'amour parfait, tel qu'il éclate dans cette admirable lettre du 5 avril 1869 à la mère Marie Fourier . < Quand bien même ce Dieu ne nous ferait aucune grâce, il n'en serait pas moins doux de l'aimer pour les amabilités infinies de son divin cœur. Donc, devenons plus fidèles, ma bien chère sœur; c'est un grand commandement et une grande douceur. »

L'amour d'ailleurs, à lui seul, suffît à payer l'amour: c Je ne sais pas assurément où est le bonheur, dit -il, s'il n'est pas dans l'amour de Dieu ; et je comprends mieux chaque jour quel grand acte de sagesse supérieure font les saints, lorsque, jetant dans la rue tout ce que le monde s'empresse de ramasser, ils se donnent tout à Dieu. Acte de haute raison vraiment, car ils oublient ces quelques jours qu'emporte la course du temps et l'ouragan du monde, pour ne penser qu'à :»tte éternité dont on peut dire qu'elle est demain ! b

Ces vérités supérieures, ce sont, — il nous le redit,— des vérités évidentes, éclatantes pour lui : < Pour moi, misérable pécheur, je dois être bien reconnaissant à Dieu de ce que depuis longtemps il fait éclater ces vérités à mes yeux. C'est pour cela que, bien qu'engagé dans le monde où m'attachent mes devoirs, je voudrais néanmoins rapprocher ma vie de votre vie religieuse, et infiltrer dans le cœur de mes bien-aimés enfjBints cette adorable chose : la dévotion au Sacré- Cœur! 1

Dès lors rien ne le touche plus, sinon ce qui le rapproche de ce Cœur tout aimable, et du ciel où il aspire. De là ces dégoûts du monde dont il parle dans une autre lettre : < La solitude dans laquelle je vis depuis long-

temps m'a, pour ainsi dire, rendu étranger aux bruits du monde; j'imagine même que je ferais triste figure 60 France. Je tends à me détacher de plus en plus de ^ qui n'est pas ma chère famille et les amis que vous savez. Dieu, par des épreuves successives, m'a, je crois, rendu très indifférent à ce qui lui est étranger. Si bas que je sois placé sur les degrés de cette échelle qui mène aux choses d'en haut, je n'en ai pas moins un très grand désir de m'élever chaque jour davantage, et comme une vocation, une soif ardente du ciel.i»

De l'amour de Jésus il ne sépare pas l'amour de la croix de Jésus : c Je bénis Dieu de m'avoir placé dans une carrière où, pour qui le veut, le sacrifice est de tous les jours, de toutes les heures, et où aussi il est si facile d'associer au renoncement les humiliations et tout ce cortège de douleurs au milieu duquel s'est plu notre divin Maître. C'est qu'en effet les chrétiens ne sont pas populaires dans l'armée française; mais c'est un grand bien, et il faut en bénir Dieu, puisqu'il a voulu qu'il en fût ainsi. ]»

 ces élans d'amour vers le Cœur de Jésus, vers sa croix, vers le ciel, il ajoute, dans une autre lettre, sa protestation d'amour à l'Église de Jésus. C'est de tout cela que se compose le breuvage inépuisable dont la soif inextinguible le consume, et il dit : c Pour moi, mon cher ami, je suis de plus en plus attaché à l'Église. Tous les intérêts me paraissent bien mesquins en comparaison des intérêts de notre foi. Mon Àme trouve là un aliment dont elle ne peut se rasssasier. Je bois à longs traits dans cette coupe que je n'épuiserai jamais. 9

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