‹ Le général de Sonis d'après ses papiers et sa correspondanceChapitre 15 sur 62 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

COMnAT d'ain-madiii i8G9

Nous sommes en 18C9. Le sud était agité, les Ouled- Sidi- Cheikh prêts pour une nouvelle revanche. Après la mort de leur jeune chef, Ahmed-ben-Hamza, c'était son frère Kaddour, cinquième fils du fameux Si-Hamza et d*une négresse, qui était devenu le chef de la belliqueuse tribu. Mais le commandement restait aux mains de son oncle, Si-Lalla, la tête et le bras des croyants. Il annonça la guerre sainte, et, à sa voix, les dissidents reparurent en armes dans le Sahara algérien.

Déjà, dès le mois de janvier, le bruit courait d'une attaque projetée contre le cercle de Laghouat. Sonis était absent, il s'était rendu à Alger pour affaires de service. Sur cette rumeur, il h^ta son retour: et, en effet, à peine était-il parvenu ù Djelfa que le télégraphe vint changer ses craintes en certitudes. Il agit aussitôt. De Djelfa il télégraphie à son remplaçant de Laghouat de prévenir la tribu des LarbAa, alors descendue vers le Mzab , d'avoir à remonter vers Toasis et à se masser

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pour la résistance , si elle ne voulait pas être surprise par un coup de main. En même temps, hâtant sa marche, il prescrit aux Ouled-Nayls, placés sur son passage, de se porter vers le même point avec trente jours de vivres. Passant ensuite à Taadmit, il s'assure que l'équipage des chameaux qui s'y trouvait est en bon état, et il en fait rassembler les groupes dispersés. Enfin, de retour à Laghouat, le 27 janvier, il fait prendre à la colonne toutes ses dispositions pour que, d'une heure à l'autre, elle soit prête à partir, dès qu'il en donnerait le signal.

Le temps pressait. Le lendemain de son arrivée, 28 janvier, le commandant recevait du sous -gouverneur de la province un télégramme lui annonçant qu'à l'ouest un parti de cavaliers ennemis avait rencontré une patrouille des Harrars , au bord du chott Chergui , et lui avait tué deux hommes. Le même jour, au soir, le télégraphe de Djelfa lui faisait savoir que, du même côté, Si-Lalla était tombé avec de forts contingents sur une autre de nos tribus, dans le Djébel-Âmour. L'agha El-hadj-Kaddour avait eu une partie de son goum engagé avec les éclaireurs de l'ennemi, et on avait compté des morts des deux côtés. L'agha Eddin avait dû se replier sur Charef avec une grande partie de nos tribus attaquées ou menacées. Le capitaine Saint -Martin mandait, du même lieu, qu'une grande panique régnait chez les peuplades de l'ouest de l'annexe de DjelCa, lesquelles se rabattaient en toute hâte sur ce poste, hommes et troupeaux.

Le lendemain 29, les nouvelles vinrent plus graves encore. Le télégraphe avait été rompu entre (îéryville et Frendah. Un parti de six cents cavaliers avait été vu

à Sidi-Ali, marchant vers Test. Le 30, l'eimemi avait paru en nombre à l'ouest de Tagguin , sur lequel il se dirigeait. C'était toute la frontière qu'on attaquait en même temps, pour faire croire à des forces plus considérables, et inspirer la terreur sur tous les points à la fois. Cette terreur était grande, car on avait affaire à un ennemi sauvage et altéré de sang : il avait fait ses preuves.

M. de Sonis se rendit compte que ces contingents ennemis formaient ensemble trois groupes agissant de concert, sous trois chefs différents. Ils étaient commandés l'un par Si-Lalla, l'autre par son neveu Si- Kaddour, le troisième par Si-el-hadj-el-Axbi. Partis, comme à l'ordinaire, de leur refuge du Maroc, ils avaient pénétré sur notre territoire en passant entre le chou El-Ghergui (le lac salé) et Géryville. C'est de là qu'après avoir razzié plusieurs tribus du Djébel-Amour, ils s'avançaient à grands pas sur nos positions, au pied des plateaux de l'Atlas.

Ayant ainsi reconnu la marche et le plan de l'ennemi, M. de Sonis dressa le sien. La colonne se porterait en avant vers l'ouest, établirait rapidement son dépAt à Lehnàîa, de là battrait la grande plaine qui s'étend jusqu'au pied du Touiiat-Makma; surveillerait les défilés par lesquels devaient passer les nombreux troupeaux razziés par les dissidents; donnerait alors la main aux troupes du lieutenant-colonel Goionieu, qui devait leur couper la retraite dans la province d'Oran, de manière à prendre l'ennemi entre les deux colonnes, et ne point permettre à ses prises et à lui d'arriver au Maroc. Les événements devaient modifier ces projets.

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Dès le 28 , le commandant avait fait partir pour Tadjrouna le chef du makhzen, ou camp des équipages , Lakhdar-ben- Mohamed, avec ordre de rassembler tout ce qu'il pourrait trouver de cavaliers des Larbâa, et d'établir une longue chaîne d'éclaireurs arabes en avant et autour de lui. Ce Lakhdar, que nous trouvons partout fidèle et dévoué à M. de Sonis, c était, raconte un officier, homme de naissance et de valeur, grand chasseur et brave soldat, véritable type du gentilhomme saharien. C'était alors un jeune homme d'une trentaine d'années, d'une grande finesse et noblesse de traits, unissant une exquise douceur à un grand air de force et de vaillance, et sachant allier la fidélité à la loi et aux traditions nationales des Arabes, avec un tact et un instinct des convenances européennes qu'on rencontre à peine dans nos sphères les plus élevées, i» M. de Sonis aimait son âme, qu'il eût voulu gagner à Jésus-Christ; il n'avait pas d'ami plus sincère et de serviteur plus . sûr dans les goums du cercle.

Sur ces entrefaites, les gardiens des caravansérails furent prévenus d'avoir à se tenir sur leurs gardes et de se rabattre sur nos postes. En môme temps l'équipage des chameaux et des chameliers était rallié, les convois organisés, les approvisionnements jusqu'au 15 février recueillis et chargés. Tout cela fait, le commandant prit la tète de ses troupes, et partit de Laghouat. C'était le samedi 30, à une heure de l'aprèsmidi. Il ne lui avait fallu que deux jours et deux nuits, depuis son retour d'Alger, pour tout mobiliser, tant était excellente l'organisation de sa colonne.

Cette colonne comprenait quarante et un officiers, neuf cents hommes de diverses armes: chasseurs d'Afrique,

tirailleurs y spahis, artilleurs , génie, soldats du train, deux cent deyx chevaux, quatre-vingt-huit mulets, huit cent soixante chameaux avec leurs chameliers, deux houches à feu rayées et quatre pièces de montagne. On n'avait pris pour l'expédition que les éléments les plus mobiles. Le reste des troupes était destiné à assurer le service de la place et la garde du camp.

Cette colonne était notablement inférieure en nombre à celles des campagnes précédentes. Ce n'était pas la seule infériorité dont M. de Sonis avait à se préoccuper : « Je n'avais, écrivait-il à M. de la Tour du Pin- Chambly, ni chef de bureau arabe, ni officier d'ordonnance, ni chef d'état -major, et pas un seul officier supérieur dans ma colonne. Je venais de recevoir pour chef de bureau arabe un jeune lieutenant qui n'avait jamais vu le sud, excellent garçon du reste. Les adjoints étaient aussi nouveaux que lui, et ne savaient pas un mot d'arabe. Enfin je n'avais presque pas de monde, car la colonne a été réduite. Voilà les conditions dans lesquelles je partais pour me trouver en face des trois marabouts réunis, d

La séparation de M. de Sonis et de sa femme fut particulièrement anxieuse : « Pendant que mon mari allait être exposé à un si grand danger, relate M™« de Sonis, j'attendais un nouvel enfant à toute heure, et je savais que, par suite des fatigues que j'avais endurées l'été précédent, ce moment serait pour moi difficile et périlleux. Je redoutais donc grandement de subir cette épreuve, seule et séparée de lui, et de mourir loin de mon cher Gaston. }»

Lui-même écrivait ensuite : ^ Notre séparation a é(é

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Ueo cruelle, puisque je laissais ma femme très malade 6t persuadée qu'elle me disait son dernier adieu. Le cœur a des abîmes dont les profondeurs sont insondables. »

n Mait suppléer à l'infériorité du nombre par la disdpline : c Aussi , ajoute sa lettre à M. de la Tour da Pin y avons-nous marché comme à l'exercice; vous savez que je ne m'inquiète guère d'être populaire , et comme j'avais conscience du danger, j'eus la main dure. Gela m'a bien réussi. »

Son rapport va nous permettre de le suivre pas à pas. Le premier jour, celui du départ, la colonne bivouaqua à Réchag, où Sonis apprit, dans la nuit, que l'ennemi avait occupé Khadra et menaçait Aln-Madhi. Le ksar d*A1n-Madhi, qui devenait dès lors le principal objectif de l'expédition, est à dix -sept lieues de Laghouat. Il avait eu déjà sa célébrité, dans notre histoire militaire, par la belle défense qu'en avait faite, en 1838, le marabout Tidjni, notre allié fidèle, qui pendant plus d'une année avait tenu en échec les forces d'Abd-el - Kader, et qui n'était tombé au pouvoir de l'émir que par la trahison. Son fils Si-Ahmed-Tadjini y commandait aujourd'hui, avec son frère Si-el-Bachir, en qualité de chef religieux et politique de la Tarika ou confrérie des Tadjenas, dont les disciples sont répandus depuis Tunis jusqu'au Maroc. De la conduite de ce marabout et de l'attitude de ce poste dépendait le sort de l'expédition.

c Si- Ahmed -Tidjni, rapporte le commandant, m'avait déjà annoncé que des coureurs avaient paru dans la plaine, qu'ils avaient enlevé ses troupeaux et plusieurs groupes de chameaux; qu'aidée de quelques

Larbâa, la population avait repris les moutons , mais non les chameaux. Si -Ahmed ajoutait qu'il manquait de poudre, et il me demandait des cartouches. Cette demande de munitions m'étonna d'autant plus que je les en avais pourvus tout récemment. Je lis dire aux marabouts de tenir, ce qui leur était facile, grâce à leurs murailles. Je leur annonçai que je campais dans leurs environs, puisque j'étais à Réchag, que je me mettais en marche le lendemain , et que je barrerais le passage à l'ennemi. En même temps je leur annonçai l'envoi d'un convoi de poudre, bien qu'il me parût difficile qu'ils en manquassent réellement, ib

Le matin du second jour, dimanche 31, la colonne, se dirigeant vers l'ouest, était arrivée à la hauteur de Guem-el-Staouita, lorsqu'une grave nouvelle parvint au commandant : le ksar de ce nom, séparé de la colonne par une chaîne de rochers formant une muraille verticale, était entouré par un goum ennemi. Les habitants avaient tenté de se défendre; un des leurs avait été tué, et ils n'avaient eu que le temps de pousser en toute hâte leurs troupeaux sur les rochers afin d'en éviter la prise.

c Je ne pouvais, dans cet état de choses, rapporte le commandant , continuer à marcher, en laissant sur mes derrières et aussi près de moi un ennemi qui, après avoir fait grand mal à un de nos ksars, pouvait inquiéter les escadrons de nos convois. Suspendant ma marche à l'endroit où je me trouvais, appelé,' Mederrey-Naroun, j'y installai mon bivouac. Puis, après avoir pris mes dispositions pour la défense du camp, je montai à cheval avec la cavalerie, et partis pour aller faire une reconnaissance. On venait de voir un parti

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d'une trentaine de cavaliers sortir d'Ain -Madhi à bride abattue 9 et se diriger, croyait -on, sur El-Staouita. Je me portai à leur rencontre, en dérobant mon moa*vement, a&ù de les surprendre.

< On avançait en silence et avec précaution, les cavaliers cheminant à couvert au pied des accidents du terrain. J'allais me trouver en face du goum signalé, et déjà nous étions lancés à la charge contre lui, près de l'aborder, lorsque soudain j'arrêtai la raardie. Je venais de reconnaître nos troupes : c'étaient les Larbâa, commandés par Lakhdar. J'eus bien juste le temps d'empêcher le fou de nos cavaliers, auxquels heureusement j'avais donné l'ordre de ne tirer qu'à bout portant, ib

Lakhdar raconta alors ce qu'il venait de voir : ce fût pour le commandant une révélation des plus graves. Le matin de ce même jour, les cavaliers des Larbâa, au nombre de vingt- trois, envoyés en reconnaissance , étaient en route pour rejoindre la colonne à Âln-Madhi, lorsqu'on approchant de ce lieu, ils virent la plaine remplie d'une multitude de burnous. Ils crurent d'abord que c'étaient les hommes de notre goum et nos convois. Mais, parvenus à un kilomètre du ksar, ils s'aperçurent de leur méprise et reconnurent l'ennemi. Qu'y venait-il faire? sans doute le siège d'Aïn- Madhi. Croyant ce ksar en péril, ces braves prirent le galop pour se jeter dans la place et lui porter secours, lorsque, près de la porte, ils reconnurent les troupeaux de Si-Kaddour-ben- Hamza. Un berger qu'ils interrogèrent leur apprit la vérité. Les marabouts du ksar avaient (ait leur soumission aux Ouled-Sidi-Cheikh; Âïn-Madhi était livré. Si-Lalla s'y trouvait chez Si-Ahmed-Tidjni comme

ami et comme maître. A cette annonce Lakhdar, sentant le piège où il s'était jeté, fit fiedre demi -tour à ses cavaliers, qui n'eurent que le temps de se dérober à la poursuite des nouveaux maîtres du ksar. C'était dans cette fuite que les éclaireurs de Sonis les avaient pris pour des ennemis, contre lesquels le lieutenant-colonel allait commander le feu.

c La nouvelle de la trahison des marabouts d'AIn- Madhi me parut très grave, écrit M. de Sonis. Si- Ahmed -Tadjini n'ignorait pas cependant que j'étais tout près de lui et que ma colonne allait dégager sa situation. Il avait de la poudre, contrairement à ce qu'il m'avait affirmé, et les murailles d'Ain -Madhi lui permettaient d'attendre en toute sécurité l'issue des événements.

a Rentré immédiatement au camp, avec les escadrons et le petit goum des Larbâa, je réunis les officiers pour leur faire connaître ce nouvel état de choses. Je leur demandai d'y faire face en déployant toute l'énergie possible. }»

Par contre, Si-Lalla était enivré de son succès. Triomphant d'être parvenu jusque-là sans obstacle, il l'était davantage encore de posséder maintenant, dans Aln-Madhi, un poste deux fois important et par la force de ses remparts et par le prestige religieux attaché à son nom. Les croyants ne doutaient plus de la protection de Allah. Leur chef se tenait déjà assuré de notre ruine; il annonçait pompeusement qu'après avoir détruit la colonne française, il marcherait sur Laghouat, puis sur Djelfa, puis sur Bou-Saâda. C'était tout le sud algérien qui nous était ravi. Ce jour-là même tous ses contingents des trois corps, dispersés daa«i la Djébel-Amour,

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avaient été rappelés peur frapper ensemble le coup décisif; ses éclaireurs avaient reçu l'ordre de se replier dans la nuit. L'opinion était avec lui : cette course rapide jusqu'à nos portes, cette possession du lieu sacré, cette concentration de masses compactes, produisaient sur les imaginations arabes une impression irrésistible; et les amis de la France, les plus attachés à notre drapeau parleurs intérêts et leurs traditions, affirmèrent ensuite qu'ils n'avaient pas douté un instant de notre perte.

c Je ne puis, rapporte Sonis, me rappeler sans émotion ce que me dit alors le goum des Larbâa, commandé par Lakhdar. De retour de la reconnaissance dans laquelle ils avaient pu mesurer de l'œil les forces de l'ennemi, ces braves gens m'entourèrent, et me serrant la main: tr Demain, me dirent -ils, nous mourrons à ( côté de toi 1 d

c Je m'attendais à une attaque de nuit. Cette nuit du 31 janvier au l*"" février fut pleine d'inquiétudes et de travaux. Je fis entourer mes grand'gardes d'un retranchement fait à la hâte; je les engageai à tenir bon, et pris mes dispositions pour les appuyer ou replier, si besoin était. Ck)mme je redoutais beaucoup le désordre que les chameaux et les chameliers de l'équipage pourraient produire dans le camp, au cas d'une attaque nocturne, je fis coucher et lier fortement toutes les bêtes, et j'ordonnai aux chameliers, gens fort tumultueux et mal disciplinés, de se coucher eux-mêmes à côté de leurs animaux, en ayant soin d'observer le plus profond silence. Enfin nous nous disposâmes à recevoir l'ennemi de notre mieux, d

Cependant, à l'entrée de la nuit, un cavalier au galop arriva 9m bivouac. C'était le chaouch de Si-

Ahmed-Tadjini. Le marabout, son maître, l'envoyait témoigner de la peine qu'il éprouvait d'avoir dû se soumettre aux Ouled-Sidi- Cheikh. Mais il avait craint de voir ses jardins et ses arbres fruitiers dévastés par l'en-* nemi/ce qui l'avait contraint à prendre ce parti, et il espérait que le commandant ne lui en voudrait pas de sa conduite.

Le commandant ne s'y méprit pas. A la veille d'un combat, le rusé Arabe jouait double jeu, cherchant à s'assurer un recours, de quelque côté que tournât la fortune.

Sonis répondit de manière à terrifier le marabout, mais sans le désespérer, c Dis à ton maître qu'étant Français il sera considéré comme traître à sa patrie. Tout ce que je pourrai faire sera de tenir compte de la difficulté de sa situation en face de forces supérieures. Dis- lui que je regrette qu'au lieu de s'inspirer de la peur, il ne se soit pas inspiré du souvenir de son père, lequel, ayant eu les forces d'Abd-ei-Kader pendant si longtemps à ses portes, avait constamment refusé de se rendre. Dis -lui que, demain matin, la colonne de Laghouat se mettra en route ; qu'avec l'aide de Dieu , elle culbutera l'ennemi et campera sur le terrain d'où elle l'aura chassé. Dis -lui que si j'ai à lui donner un conseil , c'est qu'il rachète sa faute par une conduite tout autre, me réservant de le traiter ensuite en conséquence. ]»

Lechaouch était inquiet, agité, troublé. A son attitude, Sonis comprit qu'on ne lui avait dit qu'une partie de la vérité. La vérité complète était, comme on le sut plus tard, que les marabouts d'Aln-Madhi avaient spontanément offert l'hcspitalité à Si-Lalla et à son neveu;

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que leurs chameaux^ pris la veille, leur avaient été rendus gracieusement; que les dissidents étaient convenus avec eux de mettre cinq cents chameaux à leur disposition, pour transporter dans l'ouest la zaouta ou école religieuse d'Âïn-Madhi; que, en ce même jour du 31, avant le soleil, Si-Âhmed, montant à cheval sous prétexte d'aller au-devant du commandant, était allé visiter ses adhérents religieux les Oulad-Tiad, formant un groupe important du goum ennemi; que ceux-ci lui avaient offert un cheval et une mule de Gada; qu'il leur avait ouvert les portes d'Ain -Madhi, où ils s'étaient promenés en maîtres avec lui pendant cette journée.

Le chaouch de Si -Ahmed avait si bien conscience du fait de la trahison et de l'imminence du châtiment, qu'il demanda au commandant de vouloir bien le retenir auprès de lui. Sonis le renvoya : « Va porter à ton seigneur les paroles que j'ai dites. Pars! »

Cette nuit se passa sans attaque. L'ennemi l'avait employée à combiner son plan, et à assigner le rôle des trois corps de troupes réunis sous leurs chefs, c Combien cela fait -il d'hommes? }» avait demandé Sonis au chaouck de Si -Ahmed. « Si-Lalla nous a dit qu'il comptait dans son camp six mille cavaliers et trois mille fantassins. » Sonis fit le décompte de l'exagération habituelle aux Arabes; il estima avec raison avoir affaire à trois miUe cavaliers et un millier d'hommes à pied. C'était encore quatre contre un.

Le lundi, 1*' février, aussitôt que le jour parut, la colonne se mit en marche; on allait à une rencontre. La colonne était formée en carré : le bataillon d'Afirique se déployait sur une face, lé bataillon du l*' tirailleurs

sur les trois autres. Dans l'intérieur du carré se trouvait la première section des tirailleurs, chargée de la garde des bouches à feu et des munitions, rartillerie, l'ambulance, le train des équipages. Les deux escadrons de chasseurs d'Afrique et de spahis étaient postés par sections à droite et à gauche dans l'intérieur du carré, de manière à faire face aux vides qui pourraient s'y produire et à les combler immédiatement. Tous combattraient à pied; mais, au cas où l'ennemi parviendrait à trouer le carré, la cavalerie devait en sortir, fondre sur lui et le sabrer.

Pour éviter le désordre qui pouvait résulter de la na^ ture et de l'étendue du convoi, les chameaux furent serrés les uns contre les autres, de manière à occuper le moins de terrain possible. Enfin le silence le plus absolu fut prescrit à tout le monde, spécialement aux chameliers, sous les peines les plus sévères.

< La colonne ainsi formée devait être une forteresse marchant lentement, mais à coup sûr, et ne devant s'arrêter que sur l'emplacement du bivouac de l'ennemi. Nous devions suppléer au nombre par la tactique et la solidité, nous bornant d'abord à un combat défensif dans lequel la cavalerie aussi bien que l'infanterie devait agir par son feu, mais savamment ménagé. Tous étaient armés de chassepots, arme nouvelle et inconnue des dissidents. — Le jour était venu, ajoute le commandant, où chacun de nous devait appliquer ce qu'il savait de son art. Si je ne craignais de faire usage de grands mots à propos d'un si petit théâtre, je dirais qu'organisés et armés comme nous l'étions, défendant le sol de notre nouvelle patrie, nous représentions la civilisation en face des barbares. »

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La colonne s'avançait en ordre et en silence, s'arrôtant de temps en temps pour laisser au convoi le temps de se serrer et de se maintenir compact.

c Après une heure environ de marche, mes éclaireurs signalèrent la sortie de Tennemi hors de son camp. Il arrivait en lignes rangées, et nous pûmes bientôt entendre le bruit du pas de son infanterie. En ce moment nous nous trouvions engagés dans une vallée profonde, sorte de cuvette bordée de tous côtés par des collines rocheuses. La seule issue facile à ce défilé était un col large de cinquante à soixante mètres, qui sert habituellement de passage aux caravanes. Hais l'ennemi en avait déjà pris possession ; en effet , nous pûmes distinguer bientôt une trentaine de cavaliers qui en couronnaient le sommet, tandis que les forces ennemies, massées derrière la montagne, nous attendaient au passage. Je vis le péril dans toute son horreur ; il m'était facile de prévoir qu'arrivés à une centaine de mètres du col, nous recevrions une décharge à bout portant; que l'ennemi, se dérobant rapidement à notre feu , nous disputerait le terrain, et, grâce à l'avantage de sa position , annulerait la supériorité de nos armes et nous ferait beaucoup de mal. d

En deux mots, s'il passait par là, Sonis était perdu. Il eut alors, sans nul doute, un de ces cris du cœur qui percent les cieux et qui en font descendre une soudaine clarté. Voici quelle elle fut :

< Sur notre droite, continue -t-il, se trouvait une autre vallée, très large et aussi basse que celle où nous cheminions, mais séparée de nous par des collines rocailleuses et très raides. Là pouvait être le salut; mais il fallait y arriver sans être coupé, et en gagnant de vi-

tesse sur l'ennemi. Donnant le diange à celui-ci, je continuai à faire prononcer ma direction à gauche , comme pour nous engager décidément dans le col où il nous attendait. Hais en même temps , réunissant tous les chefs de détachements, j'ordonnai qu'aussitôt qu*à un signal de moi les tambours et les clairons sonneraient la charge 9 tout le monde fit tour à droite vers la colline indiquée, l'escaladât au pas de course, et s'y établit promptement et définitivement.

c Nous étions environ à soixante mètres de l'ennemi, qui, nous voyant à sa portée, poussa un hourra de triomphe : il croyait nous tenir. Je fis sonner la charge. A ce signal soudain, la colonne tourne à droite, et le mouvement s'exécute avec une rapidité et un ensemble merveilleux. En quelques minutes, la deuxième £ace du carré avait couronné les hauteurs, puis les avait dépassées pour se former en bataille sur l'autre versant, parallèlement aux crêtes du rocher. Les chameaux, poussés en avant par la troisième face, avaient aussi pris place sur les flancs de la montagne. Ainsi notre carré 86 trouvait formé sur les deux pentes de cette chaîne, dans une position très fbrte j commandant par ses feux les deux vallées situées à droite et à gauche.

t En outre le sommet de la chaîne présentait un {dateau rocailleux de deux à trois mètres de largeur, qui était à la colonne ce que la passerelle est à un vaisseau de guerre, i» C'est sur ce point culminant, le plus exporé de tous, que M. de Sonis se plaça pour diriger l'action, c Ce plateau très en vue, dit-il simplement, me rendit très facile le commandement d'ordinaire fort difficile parmi un convoi si nombreux.

Devant cette manœuvre soudaine, l'ennemi s'arrête,

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hésite, recule y puis va se former en trois groupes à quatorze cents mètres de notre position. Je fis mettre en batterie deux pièces de montagne , qui ouvrirent le feu contre lui. La colonne, de son côté, engagea avec les Arabes une vive fusillade. Il était neuf heures et quart.

Un combattant de cette journée, brigadier au l*' chasseurs d'Afrique, dont il a écrit l'histoire, nous en retrace un tableau où Sonis est bien à sa place de capitaine et de héros : c M. de Sonis, écrit-il, eut soin de nous faire occuper une éminence voisine. Bien lui en prit; car une heure plus tard nous étions entourés par trois mille cavaliers et sept ou huit cents fantassins. Après nous avoir recommandé de ménager nos car* touches et de ne tirer qu'à coup sûr, à mesure que les cavaliers ennemis s'approcheraient de nous, il remonta à cheval, et, dominant de toute sa hauteur le petit carré, il attendit l'ennemi.

c Bientôt les cavaliers arabes bondirent sur nous de toute la vitesse de leurs chevaux, et de tous les côtés à la fois. Nous les laissâmes approcher jusqu'à cent mètres environ, et nous les reçûmes par une volée de coups de fusil qui leur tuèrent un grand nombre d'hommes. Puis, avant qu'ils aient eu le temps de s'éloigner, ils essuyèrent une nouvelle décharge qui arrêta leur âan.

c Le premier mouvement d'épouvante passé, les Arabes revinrent à la charge. Ils approchaient jusqu'à cinquante mètres de nous, tiraient un coup de ftisil, mettaient pied à terre, ramassaient leurs morts et leurs blessés qu'ils chargeaient sur leurs chevaux, et s'âkMgnaient bride abattue, pour revenir un instant ^HPès. >

Un autre témoin reprend : c La cavalerie arabe se

m LZ GENERAL DE SONIS

préciiHle sar le carré avec on élan supertw; elle estreçue par les cbassepots et des volées de boites à balles; sUe tourbillonne autour de ce mur foudroyant , dont die ne peut approcher assez pour y loger son plomb. Kotre feu ne ralentit pas et fait un ravage effroyable dans cette masse confuse y qui présente une surCace de plus en ^us étendue; c'est une véritable moisson d'Arabes. Leurs cavaliers s'élancent sur nous, soit isolément y soit par groupes, s'approchent plus ou moins suivant leur bravoure, pour lâcher leur coup et regagner le tas; mais aucun ne peut arriver à plus de deux cents métrés de nos rangs sans rouler dans la poussière; nos armes à longue portée ont rendu ce jeu puéril. La mitraille et les balles creusent d'affreux sillons dans ces escadrons bart)ares, d'ailleurs splendides de courage et d'audace. >

Le rapport de M. de Sonis rend compte de ses mouvements avec le même sang-froid qu'il les ordonnait, c L'ennemi, dit- il, fit d'abord une attaque générale sur la première ÎRce ; puis une seconde attaque simultanée sur les trois premières faces; puis enfin réunit ses forces contre la quatrième. Dans ce dernier mouvement, le commandant de la quatrième face ayant Gait avancer ses troupes d'une centaine de mètres, pour aller débusquer des fantassins cachés derrière un pli de terrain, son éloignement produisit dans le carré un vide considérable qui, laissant un libre passage à nos chameaux, faillit un instant compromettre notre succès.

Ce fut un moment vraiment critique. Les Arabes, ayant aperçu le vide qui s'était produit, arrivaient pour charger en masse cette partie faible. Ils se glissent, à la faveur des touffes d'alfa et d'une dépression de ter-

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'^ qui les couvrent , jusqu'à trois cents mètres de cette Quatrième face. Mais le commandant a vu le danger. ^ toujours à cheval au milieu de nous et servant de ^iUe à l'ennemi, > il ramène les animaux et flEdt rétablir '*Ordre. Les bouches à feu, roulant sur le plateau du ^^ilieu , sont portées rapidement sur le point menacé. I^iQs plus braves d'entre les Arabes font des tentatives ^\ir nos canons; un chef en arrive assez près pour l>lesser l'officier d'artillerie. La canonnade les tient en t'espect; mais c'est la cavalerie qui décide de l'affaire. Les chasseurs d'Afrique, puis les spahis, lancés au galop sur le point vulnérable , fusillent les goums ennemis. c Ceux-ci, cependant, raconte de souvenir le colonel Trumelet, ne se lassent pas de frapper la poudre. Malgré les vides qui se creusent dans cet amas de cavaliers, malgré les selles qui se vident, malgré les pentes qui s'encombrent de cadavres, les rebelles ne se décident pas à déserter le combat. Chacun des trois chefs des groupes réunit ses contingents, goums et fantassins, en arrière de la position, et Si-Lalla les lance une dernière fois à l'assaut du carré. A ce moment suprême, le combat se trouve furieusement engagé sur les quatre faces. Les bouches à feu balaient tout ce qui se présente à leur portée, Les fantassins ennemis, poursuivis par cette grêle de plomb, se débandent les premiers et s'enfuient vers le ksar, tandis que quelques obus lancés dans cette cohue précipitent leur fuite.

c Les cavaliers tiennent encore, mais leurs efforts se brisent sur cette colonne silencieuse. Ce silence, ces armes nouvelles qu'on semble ne pas charger, leur sont un mystère qui les déconcerte et les épouvante. Si-Lalla les harangue ; sa voix est inécoutée. La colonne

Wlt LE GÉNÉRAL DE SONIS

continue à ftasUler ces hordes qui s'attardent sous son feu, et chevaux et cavaliers roulent pêle-môle sur les coteaux.

c Vers les dix heures et demie , le feu de l'ennemi , ralenti sur les trois premières faces, n'est plus guère nourri que sur la quatrième. C'est à l'abri des rochers et des dépressions du sol que les rebelles prolongent la lutte. Mais Sonis fait lancer sur l'embuscade une section du 1«' tirailleurs algériens : les cavaliers arabes ne se laissent pas aborder; ils sautent sur leurs chevaux et disparaissent, salués par quelques feux de salve qui précipitent leur allure. >

n était onze heures et demie lorsque l'ennemi battit en retraite. Les morts, les blessés, les chevaux pantelants jonchaient le sable. Les dissidents laissaient sur place soixante -dix morts, sans compter ceux qu'il leur fut possible d'enlever, et quatre fois autant de blessés. Nous n'eûmes que deux officiers et huit soldats de blessés, pas un seul mort. La longue portée de nos armes, l'excellence de la position , le tir de l'artillerie : telles sont les causes auxquelles le rapport de Sonis attribue la victoire, il n'oublie que lui-même. Mais justice lui est rendue par l'historien de l'insurrection, témoin et acteur du combat, qui en parle en ces termes : c Grftce à nos canons et aux précieux fusils dont nous faisions l'essai, grftce aux excellentes dispositions qu'a prises le colonel de Sonis, à son entente parfaite de la guerre dans le Sahara; grftce à sa brillante et audacieuse énergie, à sa bravoure chevaleresque, à la rapidité de ses conceptions et de ses résolutions, au choix heureux de sa position défensive, à la sûreté de son coup d'oeil , grftce aussi ft son remarquable sang -froid dans les

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moments difTiciles, au prestige qu'il exerce aussi bien sur les indigènes que sur les troupes placées sous son commandement 9 grâce à toutes ces causes , la victoire aujourd'hui est complète , et les corps de cent ennemis morts ou blessés mortellemement attestent le succès de l'application de la règle de la science militaire, en Afrique comme partout *. s

c Ce qu'il y eut de remarquable durant toute cette action, rapporte M. de Sonis, ce fut le calme parfait avec lequel chacun accomplit son devoir. Le silence le plus complet répondait seul aux hurlements de ces barbares, qui, le matin encore, se promettaient un nouveau massacre comme celui de la troupe du colonel Beauprêtre. >

Sans perdre de temps, la colonne passa entre Aïn- Madhi et les dissidents pour les couper de la ville, et les rejeter vers le sud. < Dans le lointain nous apercevions les tourbillons de poussière soulevés par les fuyards dans leur course précipitée; et de loin en loin nous entendions les coups de fusil des gens du ksar, qui, après s'être rués sur l'orge et les vivres laissés au camp par les vaincus, les poursuivaient maintenant de leurs insultes et de leurs coups.

«Nous arrivâmes ainsi sous A!n-Madhi, au bivouac même de Si-Lalla, où nos soldats s'arrêtèrent un instant pour prendre leur repas : c'était leur premier repas de la journée. »

Aïn-Madhi était plongé dans un morne silence. Ce ksar pittoresque, assis sur son mamelon au sein delà

^ Le colonel G. Trumelet, Histoire de Vinsurrection da Oulad- Sidi'Cheikh, 2* partie, p. 994. — V, Fernand Hue, HUtoire du i^ chaueurs d'Afrique.

plaine immense, comme un Uot solitaire au milieu de rOcéan , enveloppé de son enceinte de fortifications en terre battue , à l'abri desquelles s'étage l'amas confus de ses maisons arabes carrées et à toits plats, dominées par la mosquée, et entremêlées d'innombrables palmiers à tête panachée, était jadis, avant que La^^ouat l'eût supplantée, la florissante capitale de cette partie du Sahara. En toute autre circonstance, c'eût été par de bruyantes manifestations que la multitude arabe fût accourue au-devant des vainqueurs. Aujourd'hui personne aux portes, personne sur les terrasses La population, consciente de sa conduite, redoutait notre vengeance.

c Arrivé à mon bivouac, continue le rapport, je mandai près de moi les deux Tidjni, qui arrivèrent suivis d'une vingtaine de gens en guenilles et armés. Les marabouts avaient la tête basse, ils paraissaient consternés. Leur suite, au contraire, simulait une grande joie de ses prétendus succès dans la poursuite de l'ennemi. Si -Ahmed entreprit de justifier sa conduite, parmi des protestations embarrassées, auxquelles je n'opposai que le silence. J'hésitais à prendre des mesures avant d'avoir reçu des ordres. >

Cependant à Laghouat l'inquiétude était extrême, c Le 1*' février, quoique la distance fût grande, raconte H"* * de Sonis, nous entendîmes le canon. La journée se passa dans les plus vives angoisses; je ne trouvai de consolation que dans la prière. Il fallut aussi que Dieu donnftt ^ mon cher mari le calme qui lui était si nécessaire en ce moment , car mieux que personne il voyait le danger qui menaçait tous les siens. Il savait que les dissidents, une fois vainqueurs, seraient tombés

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aussitôt y ivres de sang, sur la ville alors dégarnie de troupes, et nous auraient tous massacrés. La nuit suivante, vers la pointe du jour, un cavalier m'apporta une lettre de mon mari m'annoncant la victoire, mais il me disait en même temps qu'il partait à la poursuite de Si-Lalla. »

Nous ne suivrons pas M. de Sonis dans cette poursuite rapide, dans ses étapes successives, Tadjerouna, Selmaîa, Brezina. a: Quelque légère que fût ma colonne, dit le rapport, débarrassée de tout bagage, je n'avais pas la prétention de rejoindre des cavaliers courant à toute bride et une infonterie montée sur des dromadaires ; mais je croyais que la colonne de Géryville, ayant marché au sud, barrerait le passage à cette multitude, et j'espérais arriver à temps à Si-el-Hadj-Eddin pour la retrouver là, au moment où, s'étant buttée contre cette troupe, elle se replierait forcément sur les puits pour de là regagner le Maroc. Dans cette combinaison , il me paraissait impossible que l'ennemi pût rentrer chez lui avec la moindre partie de ses prises. Il n'y avait pas de privations et de fatigues qui ne dussent être facilement rachetées par un tel résultat. > Mais la colonne de Géry ville était et trop lente et trop loin ; elle ne put combiner son action avec la nôtre. Après avoir serré l'ennemi de très près pendant six jours, € je ne voulus pas m'exposer à aller plus loin que ne pouvaient me le permettre mes vivres, les forces de mon monde et la sphère d'action de ma colonne. Le S, ayant écrit au colonel Colonieu pour lui annoncer mon départ et lui donner d'utiles informations, je me résolus, à mon grand regret, à rentrer à Laghouat. >

Peu de jours après, on apprit que, dans la matinée

du S février, l'agha de Géryville, rallié à la FYance, ayant profité de l'absence des contingents des Ouled- Sidi- Cheikh y avait fait irruption dans les campements de cette tribu sur l'Oued- Guir, et les avait razziés sans qu'il en restât rien. Un butin considérable, deux mille chameaux, et de nombreux troupeaux de moutons tombèrent en sa possession. Les Ouled-Sidi- Cheikh se voyaient réduits à l'impuissance pour longtemps.

Le 10, la colonne était de retour à Aîn-Madhi. Le marabout Si-el-Bachir-Tadjini, après notre victoire, s'était empressé de demander la permission de nous accompagner vers l'ouest, dans le but de se faire pardonner sa jfaute, et peut-être de séparer sa cause de celle de son frère. M. de Sonis n'y avait pas vu d'inconvénient; mais le silence le plus absolu n'avait cessé d'être observé entre lui et le marabout durant l'expédition. Ce ne fut qu'au retour que le commandant s'expliqua. Ayant réuni dans son camp les Larbâa, les gens d'Aîn-Madhi avec leurs chefs, les deux Tadjini, il reprocha à Si- Ahmed de nous avoir trahis, en précisant en détail tout ce qu'il savait de sa conduite. Aussitôt les deux frères, ainsi que quinze des leurs, furent mis en état d'arrestation. Cependant, deux heures après, les instructions demandées au général commandant la subdivision militaire étant enfin arrivées, Si-el-Bacbir fut relâché, et seul Ahmed -Tadjini fut emmené à Lagbouat pour y subir une enquête juridique.

Le 12, à une heure et demie de l'après-midi, la colonne rentrait dans son camp de Lagbouat. C'est là que M. de Sonis fit à la hâte le rapport qu'on lui réclamait d'urgence, et auquel nous avons emprunté ce récit.

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Une lettre du 25, à M. de la Tour du Pin, en est le

^^uronnement , car c'est Tâme de Sonîs qui s*y montre

^^JiB ses élans de désintéressement, de courage et de

^i. c Notre affaire du !•' février est honorable pour les

^*^oupes. Je regrette profondément que M. le sous-gou-

^*^meur, si plein de bienveillance pour nous, ne se soit

E^^is contenté de caractériser notre conduite dans ces

^^rmes : a Chacun a fait son devoir, » les seuls termes

^ Vii puissent convenir à des troupes françaises. On nous

^^^oyait perdus, et cette multitude nous a salués d'un

Pourra frénétique, vrai cri de cannibales. Dieu a com-

l^attu pour nous ; et c'était réellement beau à voir le

Silence au milieu de cris étourdissants, l'ordre au

^milieu du désordre , avec le canon pour point d'orgue.

d'est une des plus belles fêtes de ma vie. >

Ce que Sonis regrettait dans cette longue dépêche a^lressée par le sous -gouverneur général au ministre <le la guerre était son éloge personnel. Il y était dit : ^ Le colonel de Sonis vient de se couvrir de gloire et de rendre un grand service au pays en arrêtant l'ennemi & l'apogée de ses succès, qui pouvaient amener les plus graves conséquences ». Suivait l'exposé des faits. Le meilleur triomphe de Sonis fut l'accueil qu'il reçut de sa double famille de Laghouat, celle de son foyer et ceUe de son camp. € La colonne fut reçue avec acclamations, rapporte M"*« de Sonis. Le lendemain de son arrivée, les officiers organisèrent en l'honneur de leur chef un petit triomphe militaire. Il parait que la veille du combat plusieurs l'avaient trouvé téméraire d'engager l'action contre des forces tellement supérieures. Maintenant ils étaient heureux d'applaudir à la manœuvre qui les avait sauvés. Enfin Dieu nous le rendait

encore assez à temps pour qu'il pût assister à la naissance de sa fille Marie-Paule-Philomène, qui vint au monde quatre jours après , le 16 février 1869. c Ce fut le douzième et dernier enfant que Dieu nous donna. > c Nous l'avons fait baptiser, écrivait le père, sous le nom de cette aimable sainte, pour laquelle nous avons une très tendre dévotion , fondée sur toutes les grâces obtenues par son intercession. ]>

Le combat d'Aïn-Madhi, raconté par les journaux d'Algérie et de France, ouvrit à M. de Sonis la porte de la renommée. L'empereur envoya en présent au vainqueur la Vie de César, qu'il venait de publier. Enfin le commandant supérieur de Laghouat recevait le brevet de colonel du 6« régiment de chasseurs , le 26 février 1869.

Quant à l'afiaire des marabouts, c elle était, disait-il, tombée dans les profondeurs de la diplomatie arabe. On commence à jouer de cet instrument dont je ne tiendrai jamais l'archet, et que je considère comme devant nous mener à la perte de ce pays. On est en train de prendre je ne sais quelle demi-mesure à l'égard des Tadjini, qu'il fallait faire passer au conseil de guerre ou envoyer à Gayenne. Mais il ne faut pas juger plus grand que soi. »

On ne s'étonnera pas d'apprendre qu'à la suite de ces rudes fatigues, M. de Sonis soit tombé malade, c Je puis dire que j'en avais le droit, écrivait -il à un ami , après une expédition si laborieuse , mais qui a été bénie de Dieu , puisqu'elle a apporté quelque profit à ce pays. ^ Son énergie eut raison du mal; il se rétablit promptement.

Bien plus que les revers , ces succès avaient la puissance de le détacher de ce monde et de le rattacher à

COMBAT D*AIN-MADHI :)0i

Dieu. € Que deviendrai -je? demandait le nouveau colonel dans cette même lettre, 25 février. J'ai dit que j'irais où je serais envoyé. C'est là la seule ligne de conduite qui puisse me convenir. Le mieux est de se mettre entre les mains de Dieu , et c'est ce que je fais. Plus je vis, et plus mon cœur s'isole des intérêts de ce monde, auquel je ne tiens, en toute vérité, que par mes affections de famille et par quelques relations sûres que vous connaissez en partie. >

Et dans une autre lettre : c Je suis à Lui de plus en plus, et, comme disait le père de Ravignan, non seulement jusqu'au cou, mais par -dessus la tête. Lorsqu'on se met à aimer Dieu, on ne peut point l'aimer assez. Malgré cela je suis toujours le serviteur inutile que tu connais si bien. >

Ea voyant cette âme montée à de telles hauteurs, la pensée ne vient-elle pas qu'elle est mûre pour un sacrifice prochain, et que Dieu l'achemine ainsi vers un terme inconnu qui sera plus près de son cœur, plus près de sa croix?

La France ofQcielle, elle aussi , le glorifiait, non pas seulement de ses services, mais de ses vertus. Un grand témoignage public en fut porté à la tribune française par la plus haute autorité militaire du pays. Le 14 avril, le maréchal Niel, alors ministre de la guerre, répondant à M. Jules Favre sur quelques questions algériennes soulevées au sein du Corps législatif, en prit occasion de citer en passant le brillant exploit de Aln-Madhi. Surtout il en prit occasion pour rendre hommage à un homme dont le prestige moral et militaire grandissait chaque jour. Il commençait par le qualifier en ces termes qui lui assignaient une place

d'honneur dans l'armée : t Le brave colonel de Sonis un des hommes les plus exemplaires de l'armée, par bravoure, aussi bien que par ses qualités de père de famille... > Il n'avait pas osé ajouter: et de chrétien.

Le 29 avril, le colonel eut la douleur de voir sa femme et ses enfants partir pour la France, sans qu'il pût les accompagner. « C'est un gros voyage tout semé de peines et de difficultés, écrit-il. Je n'ai pas môme eu la consolation d'aller embarquer mon monde à Alger, retenu ici par ces insurgés , dont il faut surveiller sans cesse les mouvements. J'ai une rude existence, je t'assure ; mais j'espère que Dieu bénira les sacrifices que je lui offre. >

A peu de temps de là, le colonel fut envoyé à Aumalc pour y commander la subdivision militaire. Ce fut au milieu des regrets de la garnison et de la population indigène et française qu'il fit ses adieux à Laghouai. Le souvenir de l'oasis lui fut toujours cher; et bien des fois plus tard ses yeux se tournèrent vers ces solitudes embrasées, auxquelles il avait appris, dans la paix et dans la guerre , à respecter le nom de la France et de son Dieu.

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