CHAPITRE X
AUMALB
Aumale remplace rancienne ville romaine d'Auzia, laquelle n'a laissé que des ruines. Lorsque les Français s'y établirent en 1846, ils y reconnurent que ces ruines, appelées Sour-egh-Ghozlan, c rempart des Gazelles, » fourniraient un des plus solides points d'appui de l'occupation militaire dans l'intérieur de l'Algérie, et ils s'y fortiûèrent pour en faire une position stratégique, qu'ils appelèrent Aumale, du titre d'un des fils du roi alors régnant. C'est une viUe de six mille âmes, assise au milieu d'un cirque de montagnes où naît l'Oued-el- Akahl, et que couronnent au sud -ouest les hautes croupes du Djebel -Dira, dont les herbages savoureux alimentent tant de troupeaux, que les Arabes parlent de c ruisseaux de lait » qui découlent de ces collines comme de la terre de Ghanaan. Une longue rue, que coupe par le milieu le jardin public, forme à elle seule toute la ville, où se tient un des marchés les plus fréquentés du Tell. Mais sa principale importance est due
à la subdivision militaire de la province d'Alger, qui y a son siège , et dont Sonis venait prendre le commandement.
Il comprit que son nouveau poste, son nouveau grade, et peut-être l'approche d'événements importants lui commandaient une étude plus approfondie de la grande guerre en bataille rangée. Ceux qui l'ont vu alors nous le représentent étudiant, avec son officier d'ordonnance d'alors, la campagne austro- prussienne de 1866 dans la relation autrichienne, ainsi que la campagne de 1796 dans les Mémoires de Napoléon I«% que l'empereur des Français lui avait gracieusement envoyés après l'expédition du sud.
D'autre part, le cœur se fortifiait pour des dévouements à venir, et c'était par un redoublement de dévotion au sacré CkBur du c Christ qui aime les Francs» qu'il se disposait à s'immoler, quand l'heure serait venue, pour cette chère patrie. Il écrit, dans les mêmes mois, à la mère Marie Fourier : «c Vous savez ma dévotion au sacré Cœur. Je suis fidèle au renouvellement quotidien de ma consécration à ce di\in Cœur. C'est un lieu de rendez -vous que je vous donne volontiers. » Il fout retenir ces lignes : lorsque, moins d'un an après, Sonis tombera sous la bannière du sacré Cœur, il y aura des années qu'il n'aura pas manqué un seul jour de se consacrer à lui.
Une autre œuvre à laquelle il se livre plus que jamais, toujours dans les mômes vues, c'est la formation chrétienne et virile de ses fils. Les trois aînés se préparaient alors à l'École militaire , en attendant d'y être suivis par les plus jeunes. C'était la joie du père de les voir entrer au service; mais encore y mettait -il cette
condition première : « Si mes enfants , écrivait-il , doi- ^'ent suivre ma carrière , puissent- ils comprendre que te métier des armes, entendu comme l'entendaient nos âïeuxy n'est qu'une suite non interrompue de dévouement, de détachement des biens périssables et de mortification ! d
Les aînés de ses fils avaient alors de seize à vingt ans. Ce n^était pas seulement pour eux l'Âge de l'entrée dans les carrières de la vie, c'était aussi l'heure critique du passage de l'innocence de l'enfant à la vertu de l'homme. Or M. de Sonis ne comprenait la vertu qu'au sens chrétien de ce mot, et ses lettres tendaient à l'asseoir sur une base que n'ébranlftt aucun des orages du cœur.
Il lui voulait d'abord pour fondement l'humilité. Que tel de ces jeunes hommes ait conçu quelque fierté du nom glorieux de son père, nul n'en sera surpris. Mais ce n'est pas ainsi que le père l'entend, et la protestation qu'il élève à rencontre nous a valu une de ces lettres où les saints laissent lire dans le fond de leur âme.
C'est à un prêtre , son ami , le maître d'un de ses fils, qu'il adresse ces lignes : « En vérité, Monsieur le curé, je ne m'explique pas cet orgueil, et je me demande sur quoi peut reposer l'erreur du pauvre enfant. Je ne possède aucune fortune, et cela est si vrai, que si je venais à mourir, mes enfants seraient obligés de gagner leur pain à la sueur de leur front. Mes aKeux ont pu être quelque chose autrefois, mais il y a bien longtemps de cela; et tant de familles ont le droit de s'honorer d'avoir bien servi Dieu et le roi, que la mienne
ne peut que se confondre dans cette foule, sans prétendre à la moindre distinction. J'ai quelques parents qui appartiennent à la vieille noblesse et ont de la fortune; mais il en est plusieurs autres qui ne sont pas dans ce cas. Je ne vois donc rien qui puisse justifier pour les miens un sentiment pareil.
« Outre que l'orgueil est toujours une chose détestable, encore faut-il qu'il repose sur quelque chose, sous peine d'ajouter le ridicule à la laideur... Je vous prie donc, cher Monsieur, de répéter à mon fils, qui ^st chrétien, que l'humilité est une vertu chrétienne, une vertu sans laquelle il n'y en a pas d'autres. Dites-lui aussi que, même au simple point de vue humain, elle est de bon goût chez les gens bien élevés. Cest ainsi que le monde lui-même reconnaît les gens comme il faut à leur modestie. Le catéchisme ne m'aurait pas dit que l'orgueil est la imcine de tous les vices que l'expérience de la vie me l'aurait déjà indiqué. 11 faut donc guérir mon enfant de cette affreuse maladie , et je compte sur votre zèle pour travailler à la guérison de cette lèpre, sur laquelle il but appliquer la douce vertu d*humilité, pour qu'elle la recouvre tout entière. Je suis tellement préoccupé des intérêts de cette âme que je la voudrais voir noyée dans le sentiment du plus profond de son indignité, certain que je suis qu'il nV a de salut pour die que dans Tabime de lliumilitè. Et si je pouvais la sauver par DMS propres efforts, il me semble que rien ne senùt aâsea bas pour moi; et« ne pouvant descendre devenlage^ je me coucherais ndontiefs ^mis les pieda de noeeiiiuiL y
^>Med ou sait à quri point oe sckdju e: ce {m^ a^-ait It weiiment dt la din^niiè et de Taiitoir^tè. ces deroièfes
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lignes étonnent. Ces abaissements ne s'expliquent q ue par un amour plus haut que celui de l'honneur même : c'est l'amour de Dieu, seul très grand; c'est cet amour qu'il veut qu'on rappelle à son fils, dans la lettre suivante :
« Dites bien à ce cher enfant que plus il se fera petit, plus je l'aimerai. Lorsqu'on n'a pas bu à la coupe de l'amour de Dieu, on ne comprend pas ces choses-là« Quand viendra donc l'heureux moment où mes entants demanderont au Seigneur de cette eau que vous savez bien! Pourquoi ne puis-je accomplir moi-même pour eux tout ce que je voudrais leur voir faire! Dieu ne me refuserait pas la grâce de les effrayer par mon sacrifice... Mais le cher enfant saura-t-il lire jamais dans le livre vivant où sont écrites ces choses? Aura-t-il jamais les secrets du cœur de Jésus? Dites-lui que je l'y place tous les jours; et encore combien de fois par jour! »
Cest donc au nom de l'amour et de leur père et de leur Dieu qu'il veut sauver ses enfants du sot amour de soi ou du fol amour du monde et du péché, a Je n'aurai pas la force de passer près de mon fils sans aller l'embrasser, écrivait -il au même prêtre. Qui sait ce qui me reste à vivre, et si Dieu nous réunira encore en ce monde? Et puis la voix d'un père peut laisser des échos salutaires dans l'âme de son fils... La vie est bien peu de chose; et si soucieux que je sois d'épargner des misères à mes enfants, je les accepterais de grand cœur pour eux si je savais que , fidèles à Dieu ici-bas, ces chers enfants ont trouvé dans ces épreuves la route qui les devait mener au ciel. Après tout, que mon fils se persuade bien qu'il n'y a de véritablement important qu'une chose : aimer Dieu I C'est une vérité ■nssi vieille que le monde, que je n'ai pas la prétention
de lui apprendre , mais que je voudrais voir fortement gravée dans son cœur. Si mon fils est pieux , il me rendra heureux; s*il est pieux, il me donnera des forces pour lutter contre l'adversité, et m'aidera à porter ma croix. ]»
Mais pour aimer Dieu il faut le connaître; il Caut qu'un jeune homme descende au combat de la vie revêtu des armes de lumière. « Par-dessus tout, je veux que mon fils fasse de bonnes études religieuses, écrit le père. On est aujourd'hui d'une ignorance honteuse à cet égard ; et beaucoup d'hommes se perdent par le fait de cette ignorance. La religion, ne la considér&ton qu'au simple point de vue humain, serait encore le plus admirable système de philosophie. Et tandis que des esprits élevés usent leurs forces à étudier Platon et Aristote, est -il raisonnable de donner moins de temps à l'Écriture sainte? »
Mais l'humilité d'un soldat n'est pas l'abjection. Les mêmes lettres, qui prêchent la modestie au jeune homme , veulent chez lui la fierté de l'âme, la noblesse des sentiments, la parfaite distinction de toute sa personne, c Je tiens beaucoup à ce que mes enfants aient de la distinction, cette qualité d'ensemble, si aimable, si gracieuse, que chacun sent et qu'il serait injurieux de définir... Je veux que dans leur langage, leurs allures, leur respect, ils donnent une bonne idée de leur éducation, et qu'ils rendent ainsi aimables leur religion, leurs maîtres, et le nom qu'ils ont reçu de leurs pères. »
Mais c'est finalement à leurs âmes qu'il revient, et avec quel accent de tendresse chrétienne ! c Ce sont , écrit-il au même, ce sont ces chères âmes d'enfants qui
sont le pain quotidien de ma pensée à moi ; c'est de leur vie que je vis, c'est pour elle que je prie, que je travaille, que je médite. Elles ne sauront jamais tout ce qu'elles coûtent de labeurs et de soucis à un père chrétien. Elles ne sauront assurément pas que, nous autres pères et mères qui aimons Jésus-Christ, nous ne vivons que de Lui et d'eux. Que si nous sommes dans la peine, dans les tourments, lorsqu'une de ces chères créatures est clouée sur un lit de douleurs, combien davantage nous souffrons lorsque, tâtant le pouls de ces âmes si chères, nous constatons qu'un vent malsain a passé par là, et que l'on est malade! Ohl de ces premiers soucis aux seconds, il y a toute la distance de nos pauvres corps de boue à nos âmes immortelles. On n'est pas digne de porter le signe de la croix sur son front lorsqu'on ne comprend pas cela... >
Enfin, comme conclusion pratique, cette prière, cette sollicitude, ce besoin de savoir couramment, constamment où en est l'âme des* siens : « Si ces chers enfants vivaient de notre vie comme nous vivons de la leur, combien ne nous rendraient-ils pas heureux I La terre n'aurait-elle pas un avant-goût du ciel? Qu'il me tarde donc, Monsieur, de savoir que mon fils devient sérieux, qu'il regarde tous les jours dans son âme, promenant dans ses coins les plus secrets la lumière de Celui qui illumine tout homme venant en ce monde! Comme il me tarde d'être instruit du véritable état de cette âme, de savoir si elle prie, de savoir si elle se replie attentivement sur elle-même , si elle fait dans sa journée la part de Dieu, et une bonne part; de savoir si elle aime Jésus -Christ, si elle aime Marie, si elle aime les saints, si elle aime l'Église! Savoir tout cela
serait savoir que mon enfant vit de ma vie, que cette chair de ma chair a une âme fille de la mienne, et rien ne serait plus propre à m'affermir contre les découragements qui s'emparent des âmes les plus viriles au spectacle si navrant de la décadence de ce siècle. »
Il demandait donc à ses jeunes fils de prier, de méditer, de s'unir à Dieu, en vue de leurs destinées qu'il présageait difficiles. « Ils comprendront, ces pauvres enfants, qu'ils ont besoin de l'aide de Dieu. Or c'est une grâce qui ne s'accorde qu'à ceux qui savent demander avec force. S'ils savaient mériter le don de la prière! Il me semble qu'à nous tous nous soulèverions la terre et que nous enlèverions le ciel ! ii
Lui-même connut à cette époque cette puissance de la prière; car il lui dut le retour de son frère à ce christianisme pratique dont il lui montrait le chemin. Voici comment la main de Dieu lui fit franchir le grand pas. Le colonel Gaston de Sonis était allé à Paris dans les premiers mois de 1869, et il s'était rendu dès le premier matin à Notre-Dame-des-Victoires, où il avait communié. De là il s'empressait d'aller voir son frère, lorsqu'il le rencontra qui sortait de son hôtel, c Quoi I toi déjà ici I Et d'où viens-tu à cette heure? — De Notre-Dame-des- Victoires. Ma première visite devait être pour elle, ma seconde allait être pour toi. » Les deux frères se donnèrent rendez- vous pour le déjeuner. Théobald continua sa route. Il se disait en marchant : c II revient de Notre-Dame-des-Victoires; et moi, son frère, pourquoi n'irais-je pas comme lui? » Obsédé par cette pensée, ou ce qu'il appelait lui-même cette voix intérieure, il marchait tout rêveur dans cette direction, quand il se trouva arrivé devant la porte de l'église. C'était là que
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Dieu l'attendait. Il y entra, il y pria, il s'y confessa, 0 y communia. Quelques heures après il était dans les bras de Gaston et lui £Edsait ce récit. Us n'avaient jamais été tant frères que ce jour-là.
La joie que Gaston en ressentit se retrouve dans toutes ses lettres, c Vous savez sans doute, écrivaiMl au mois de mai, que mon frère, sans être hostile, se tenait depuis longtemps éloigné des sacrements; aujourd'hui il est tout à Dieu. C'est une grande grâce que j'attribue aux prières de nos sœurs carmélites. )i H disait encore en décembre : a. J'ai eu une bien grande consolation : mon frère s'est tout à fait converti; il est tout à Dieu. C'est une grande grâce obtenue à Paris, à Notre-Dame-des-Victoires. Quelques jours après, Jésus- Christ lui mettait sa croix sur les épaules, en lui prenant son enfant dernier-né. Il a été, en cette circonstance, admirable de résignation, i»
Cette résignation chrétienne , Gaston lui en donnait l'exemple en ce moment. Inquiet et affligé de l'état de santé de M°*« de Sonis, il faisait prier ses fils pour que Dieu guérît leur mère; mais en même temps il témoignait qu'au sein de ces tribulations rien ne le séparerait de la charité de Jésus-Christ, c Que Dieu soit mille fois béni dans la douleur comme dans la joie I II faut savoir porter avec résignation sa couronne d'épines et ouvrir son cœur aux blessures qui font couler les larmes que saint Augustin appelle le sang de notre cœur. Il faut aussi porter sa croix et se traîner dans ce chemin rocailleux de la vie, à la suite de ce divin Maître, quil faut suivre jusqu'au bout, sous peine de mourir de mort. Puissé-je n'être pas indigne de cette tâche 1 1»
Il avait dit un peu plus haut, unissant déjà l'actioD
de grâces à la prière : a Je sens que Dieu est bien bon pour moi ; et, à part mon indignité dont j'ai conscience, il me semble que je Faime chaque jour davantage. Je pourrai plier sous le poids de la croix que je porte ; mais, dussé-je être écrasé sous le fardeau, je ne le rejetterai pas, Dieu aidant. Que la main de Dieu qui me frappe soit bénie ! i»
C'est le troisième ciel de la sainteté que cette allégresse chrétienne sous le poids de la croix; une telle ftme était mûre pour le sacrifice, quel qu'il fût. M. de Sonis s'y préparait sous la conduite d'un homme qu'il se disait heureux de retrouver à Aumale, M. Alauzet, prêtre de la Mission, qu'il avait connu à Mustapha. On ne sera pas surpris d'entendre le missionnaire déclarer que le colonel lui était un modèle à lui-même, et qu'après avoir reçu les confidences de cette âme il se trouvait plus animé aux vertus de son état et aux devoirs de son ministère sacré.
Cependant un grand événement attirait l'attention de TEurope et du monde : c'était le concile général du Vatican. M. de Sonis avait l'oreille tendue du côté de Rome, d'où il attendait l'oracle de vérité; et les controverses soulevées dans cette assemblée , sur le sujet de l'infaillibilité doctrinale du pape, avaient la puissance de le passionner à l'égal d'une bataille rangée. Sans doute, par réserve et par humilité, il évitait, lui simple fidèle, de se mêler aux combattants. Mais il avait, comme tous les saints, le sens des choses de l'Église; et ce sens supérieur, dont il faut tenir compte, lui faisait désirer, appeler de ses vœux ardents la définition de cette croyance générale de l'Église. Le 15 décembre 1869, il écrivait déjà à Mff' Pie, évèque de Poi-
tiers y des lignes destinées, disait-il, à lui c témoigner toute Tadmiration et la reconnaissance » qu'il avait pour sa doctrine et sa droite conduite. Mr^ Pie lui était cher encore à d'autres titres. Le séjour de ses deux sœurs au Carmel de Poitiers et celui de ses enfants au collège de cette ville avaient noué entre lui et le grand évéque des relations de religieuse et profonde affection. Par la sûreté de sa science ecclésiastique, l'élévation tout évangélique de sa parole, la magnanimité de ses sentiments, la fidélité de ses principes et de ses attachements politiques, c'était Tévêque de son cœur. Or, il y avait huit jours que venait de s'ouvrir le concile du Vatican, où le prélat allait occuper une si grande place, c Ces quelques mots, lui écrit -il, vous trouveront à Rome, Monseigneur, associé à la plus grande œuvre de ce siècle. Vous êtes là au centre de la vérité , de la lumière, de la vie. De ces hauteurs nous devons vous paraître bien misérables, préoccupés de ces mille riens qui font aujourd'hui la seule vie des sociétés qui ont chassé Dieu de leur sein. Ck)mbien je bénis la Providence de m'avoir placé loin de tout ce bruit et de tous ces appétits, dans ces solitudes chéries où, les besoins du corps étant moindres, les horizons de l'âme s'élargissent I »
C'est de ces régions sereines qu'envisageant les grands débats de l'assemblée conciliaire, il en parlait, non en juge, mais en chrétien fidèle. Son tendre et filial respect pour la sainte Église souffrait, nous devons le dire, de l'opposition extrême que suscitait déjà, dans des brochures récentes, la définition d'une vérité doctrinale que son esprit d'homme de Dieu lui montrait comme le couronnement lumineux et nécessaire de la
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oouBtitution de l'Église. Il disait c sa douleur de voir la sainte Église, un établissement divin, assimilée à une institution d'ordre purement naturel dans des écrits qui faisaient la joie et l'espérance de la mauvaise presse ». C'est donc son amour de l'Église qui porte cette blessure; mais il a confiance en Dieu; c'est son dernier mot : c Tout cela serait bien triste si Dieu n'avait permis ce mal pour en retirer vraisemblablement uif grand bien, d
Rome continuait à être le grand objet de ses désirs, et le saint- père Pie IX celui de son admiration et de son dévouement. La fin de cette lettre est une ardente aspiration à se rendre dans les murs de l'une et aux genoux de l'autre, a Ck)mbien je serais beureux si un jour il m'était donné d'aller m'agenouiller aux pieds de Pie IX et de solliciter la bénédiction de ce saint pontife pour toute ma famille ! Il me semble que je serais assuré alors que mes enfants ne trahiraient jamais la grande cause de l'Église, pour laquelle je voudrais mourir, i» Il y a tout son cœur dans cette dernière ligne.
Mais c'était une autre cause, celle d'une autre patrie qui allait lui demander son sang. Au mois de mai M. de Sonis tressaillait de l'espérance que la définition de l'infaillibilité pontificale allait être proclamée, croyait-il, le jour de la fête de saint Pierre, lorsque des bruits de guerre prochaine en Europe commencèrent à circuler dans l'armée. Le maréchal de Mac- Mahon, gouverneur de l'Algérie, étant venu visiter la subdivision d'Aumale, fut reçu chez le colonel. On s'y entretint beaucoup des éventualités de cette guerre avec la Prusse; les cœurs étaient à l'espérance. Un seul homme, entre tant d'officiers réunis, concevait
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des craintes motivées pour le succès de nos armes : c'était le colonel de Sonis. On s'en étonnait; on s'en offensait presque. Les Français peuvent-ils être battus? n souhaita d'avoir tort, et il attendit.
La déclaration de guerre fut faite le 15 juillet. Dès le premier moment, le colonel se tint prêt à partir. Le 26 juillet, on lit dans une lettre de lui : c La guerre est déclarée. Je ne sais pas encore ce que je deviendrai, et il n'est pas impossible que d'ici à très peu de temps je sois appelé à l'armée du Rhin. Je me prépare à partir, afln de n'être pas pris à l'improviste. i» En conséquence il se disposa à faire rentrer en France sa femme et ses enfants.
La même lettre annonçait que son fils aîné, Gaston , venait, avec sa permission, de s'engager au 5« hussards. Le soldat applaudit, mais le père souffre, c Le malheureux enfant, après avoir été reçu bachelier, écrit-il, est parti pour la Prusse avec son régiment. J'ai été pendant plusieurs jours l'attendre à Alger. Je ne puis vous dire les perplexités que me causent les dangers qu'il court; j'ai bien des soucis pour son âme, si exposée dans le triste milieu qui est maintenant le sien. Mais Dieu le garde ! i»
Le 13 août, Sonis annonce que son second fils, Henri, lui demande , lui aussi , l'autorisation de s'engager pour toute la durée de la guerre. € Mon Dieu! que les événements sont tristes I s'écrie- 1- il; que nous sommes bien punis par où nous avons péché, par l'orgueil 1 II faut cependant espérer que Dieu aura pitié de nous, i»
Cette date, en effet, était hélas! celle de nos premiers désastres. Après le dérisoire petit succès de Sarrebruck, nous avions été battus le 6 août au même lieu et à Vœrth.
Les (irontières étaient violées , et l'empereur « quittait Metz pour repousser l'invasion i, comme disait sa proclamation à ses troupes. La France était en danger.
A partir de ce moment M. de Sonis n'eut pas de repos qu'il n'eût obtenu l'autorisation de s'embarquer. L'image de la patrie ensanglantée ne quittait pas ses yeux. Dès le 13, on lit dans ses lettres : c J'avais demandé à partir ; mais on n'a pas voulu y sous prétexte que je suis utile ici. On nous a enlevé presque toutes nos troupes, et Je m'attends à voir éclater avant peu une insurrection. Le fait est que les Arabes n'eurent jamais une plus belle occasion que celle-là. i
Une lettre du 10 août, adressée à son grand évoque de Poitiers, nous fait mieux entrer encwe dans le fond de cette âme de Français, de chrétien et de père, c J'ai fiait. Monseigneur, tout ce que j'ai pu pour être employé à l'armée du Rhin. A cette occasion je me suis &it solliciteur pour la première fois de ma vie. On m'a cru quelque peu utile ici , et on m'y a laissé. ]»
M. de Sonis parlait alors avec consolation de la piété de son jeune brigadier de hussards, que Mr^ Pie avait distingué au collège de Poitiers. Puis, considérant de haut notre infortune nationale, c C'est un rude châtiment que celui que subit la France en ce moment. Hais Dieu a fait les nations guérissables. L'armée firancaise, atteinte dans ce qu'elle avait de plus délicat, ne tardera pas à se relever de ses revers. Si elle est sage , elle saura profiter de la leçon qu'elle a reçue, et qui, pour mon compte, ne m'a pas surpris. Nous vivions trop sur les gloires du passé, et nous ne travaillions plus.
c Au temps où nous vivons, ce n'est pas assez de
savoir se faire tuer le front haut; il faut employer sa vie avec profit pour le pays.
c Nos revers d'ailleurs ont suivi de près l'abandoD de Rome, lequel ne pouvait nous porter bonheur. »
Et comme , à cette époque y Mr^ pie revenait du concile du Vatican, où il avait fait si grande figure, M. de Sonis lui écrit: c Ai -je besoin de vous dire, Monseigneur, avec quelle émotion j'ai suivi de loin vos pas, vos actes dans la ville éternelle? Tout cela est bien consolant pour votre diocèse... i» Puis il lui redisait la souffrance qu'il éprouvait de l'impression produite par l'édat malheureux de certains actes contraires.
L'Algérie prêtait l'oreille aux échos du canon du Rhin. Il ne nous envoyait plus que des bruits de défaites. Le 23 août, cinq jours après la journée de Gravelotte, le colonel pousse des cris de détresse : c Mon Dieu, que les événements sont affreux! écrit -il à un prêtre de ses amis, M. l'abbé Faucon. Est-ce possible de s'être lancés dans cette aventure, étant si peu prêts? Pour mon compte, je ne m'y suis jamais trompé, et j'avais prévu ce qui nous arriverait, quoique je connusse toute la valeur de nos troupes. Mais il n'y a rien à faire contre le nombre, lorsque les chiffres atteignent une certaine limite; et c'est avec un million d'hommes que l'armée allemande nous a envahis I Ah I cher Monsieur, nous avons toujours besoin de Dieu ; mais au« jourd'hui plus que jamais. Le gouvernement qui abandonne Rome, et qui inaugure la statue de Voltaire ^ la veille de l'Assomption, — comprend -on cela? — attire les foudres du ciel sur nos têtes, i»
Maintenant c'étaient ses trois fils aînés que M. de Sonis avait sur les champs de bataille. Nous avons vu
d'abord le premier, Gaston, s'engager comme brigadier au 5* hussards, et partir pour l'armée du Rhin. Depuis ce temps, le père et la mère étaient à son sujet dans des inquiétudes mortelles : a II nous a écrit au début de la campagne des lettres pleines de foi et comme je pouvais les désirer, mandait le père à M. Lamy de la Chapelle. Le pauvre enfant ne rencontrait pas un prêtre sans s'approcher des sacrements. De plus, il s'était pris d'enthousiasme pour son rude métier de soldat, et ne pensait pas même à se plaindre des misères de cette vie pourtant si dure. Mais, hélas I depuis le 25 juillet, nous n'avons pas reçu un mot de lui, lui qui auparavant nous écrivait fréquemment et nous avait promis de nous donner de ses nouvelles toutes les fois qu'il pourrait. Ici nous lui écrivons tous les deux jours, mais pas de réponse : rien I C'est affreux, je me suis adressé à tout le monde : rien t »
Après le sacrifice de son fils aîné à la défense du pays, M. de Sonis avait consenti à la demande du second. Une autre lettre disait: c Henri, qui était chez le comte d'Antichamp, près de Saint -Maixent, nous est revenu ici pour s'engager aux tirailleurs algériens. Il va très bien sous tous les rapports; j'augure bien de lui. »
Enfin, parlant du troisième qu'il avait pareillement rappelé auprès de lui , il disait précédemment : c S Albert avait l'ftge, il partirait aussi. Il faut bien que, nous autres soldats, nous donnions l'exemple du dévouement et que nous livrions notre vie, plus que notre vie, celle de nos enfonts, et cela en toute simplicité; et que, comme les Machabées, nous puissions dire : Mo^ riamur in iimplicitate noêtra I »
Albert n'avait que seize ans ; il flt comme les deux autres; il demanda la bénédiction de son père, et il partit : c II se rend à Médéah pour se réunir à un détachement de spabis qui va partir pour la France, écrit le père. Le voilà donc soldat, le pauvre enfant t que Dieu le protège I i II ajoutait un peu plus loin : c Je prévois tous les malheurs , et je veux m'babituer à les considérer en face, demandant à Dieu la résignation et le courage dont j'ai besoin. ]»
Enfin, outre ses trois fils, M. de Sonis avait alors dans Tannée du Rhin son frère Théobald, devenu chrétien comme lui, sinon autant que lui. C'était dans le christianisme pratique de son frère qu'il trouvait pour sa belle-sœur le premier motif de consolation : c Combien ne devoz-vous pas être heureuse, chère Marguerite, de savoir combien notre cher Théo, est digne de la protection de Dieu t Au moins si nous avons à trembler pour des vies qui nous sont si chères, il est doux d'être assuré que leurs âmes sont hors des atteintes de l'ennemi, et que Dieu s'en fait le gardien, i»
Puis, au-dessus de ces champs de deuil, lui montrant la main de ce Dieu juste et bon : « Dans ce triste temps, ajoute-il, que peut-on faire autre chose que de se remettre entre les mains de Dieu ? Il faut savoir vivre de la vie de la foi, reconnaître que tous ces malheurs nous les avons bien mérités , espérer que tout ce sang qui inonde la terre crie miséricorde, et que les jours de pardon ne sont pas trop éloignés. Il fout se dire Surnim corda, et penser beaucoup à cette éternité qui sera la fin de tant de maux. Mais que c'est difficile, mon Dieu I pour ceux qui, comme nous, sont attachés à la terre par tous ces liens si doux, si forts de la famille I Si le
cœur n'était pas pris de ce c6té-là, comme la mort serait douce I Ce serait pour le chrétien le vrai signal de la délivrance, i»
A la date de cette lettre , il y avait dix jours que le gouvernement du 4 septembre venait de prendre le pouvoir et de proclamer la république. Les sentiments de Sonis sur cette révolution étaient connus d'avance. Sa fierté de Français s'indigne et s'alarme de voir en quelles mains va tomber le pays. Il ne peut considérer le nouveau gouvernement que comme un produit de l'émeute y en y voyant figurer un homme tel que Rochefort. U a écrit, en conséquence , à son général, et, malgré l'ordre qu'il a reçu , il n'a pas fait tirer le canon pour saluer cet événement , tout en se déclarant plus dévoué que jamais au service du pays, c Ici, dit-il, les rouges ont fait mine de se montrer, mais je leur ai déclaré que je saurais maintenir l'ordre envers et contre tous. »
Ce qui surtout provoquait le dégoût de Sonis, c'était ce cortège d'apostasies que traîne après elle chaque révolution. Lui, qui n'a cessé d'avoir vis-à-vis de l'empire une attitude si fière, se retourne avec indignation vers ces flatteurs d'hier, devenus des parjures aujourd'hui : € En général, les fonctionnaires, dit-il, se sont montrés d'une platitude ignoble, c'est une volte-face sans pudeur sur toute la ligne. Tel général a ouvert le feu par une proclamation en tète de laquelle on lit : République française : Liberté, Égalité, Fraternité 1 J'ai reçu ce cadeau à minuit, et j'ai répondu de suite que j'entendais ne pas trahir mon serment. Je n'aurais jamais cru que les rôles seraient un jour ainsi intervertis ; que les familiers des Tuileries et de Biarritz tourneraient casaque.
lorsque moi, qui ai voté publiquement non au 2 décembre, qui, à la revue de cette époque, ai refusé à mon général de division de crier au défilé : «Vive Tempereur I » que moi, qui n'ai jamais franchi la grille des Tuileries, et qui n'ai jamais vu l'empereur que sur les champs de bataille de l'Italie, je me trouverais être un jour bonapartiste I Je le suis en effet devenu depuis qu^il est insulté par la canaille , et qu'il est malheureux. »
La conclusion de tout cela est qu'il veut partir, voler à la défense de la frontière, c Aussi, dit -il, me suis -je mis à faire mes malles, espérant que je ne resterai pas dans cet affreux pays , et que je ne mourrai pas sans avoir vu un Prussien en face, i n avait écrit plus haut : c Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai demandé à partir à cor et à cri, mais je n'ai pas réussi; on me retient sous prétexte que je suis utile ici. Jusqu'à présent toutefois, et quoiqu'il y ait une très grande émotion dans les tribus, les Arabes n'ont pas commencé à se soulever. Si cela arrive , je ne sais vraiment pas ce que nous leur opposerons ; nous n'avons presque plus de troupes, tout est parti. Je demande encore une fois d'être envoyé à l'armée. »
n ne tenait pas à la Prusse que l'insurrection n'éclatât parmi ces tribus frémissantes. Des émissaires allemands parcouraient la contrée, cherchant à tirer parti de nos premiers revers pour fomenter la révolte. Deux de ces espions, déguisés en Arabes, traversèrent le territoire de la subdivision d'Aumale. Sonis leur fit donner la chasse ; ils disparurent.
Ses instances pour embarquer et aller Sedre campagne devinrent tellement pressantes qu'elles parurent déraisonnables à plusieurs de ses amis : c Monsieur le co-
lonely lui dit un jour le curé d'Aumale, œs reftis réitérés ne sont -il pas le signe que la volonté de Dieu est que vous restiez ici? — Monsieur le curé, votre avis serait décisif pour moi sur tout autre sujet. Mais ici laissez -moi vous dire qu'en temps d'invasion du pays, le devoir de tout soldat est de demander à partir. » C'avait été, on s'en souvient, la maxime de son père.
Le 20 octobre, il reçut sa nomination de général de brigade. Ce n'était pas cela qu'il voulait; il n'en ressentit nulle joie. Il télégraphia alors à M. de Freycinet, délégué à la guerre, une lettre où il demandait seulement sa feuille de route, fût-ce comme simple soldat. Quelques jours après, la réponse arriva de Tours ; c'était l'ordre de rentrer en France pour commander la 3* brigade de la division de cavalerie du général Ressayre, à Blois, et participer aux opérations de l'armée de la Loire. c Je me rappelle encore, dit M">* de Sonis, le cri de joie qu'il poussa en recevant cette dépèche. Hélas ! pour moi, c'était le commencement de mortelles appréhensions : nos derniers beaux jours venaient de flnir. d En annonçant sa nomination à un de ses amis, M. de Sonis écrivait, le 30 octobre: « A Dieu, monsieur le curé, je vais marcherià la mort. Que Dieu ait pitié de mon âme et prenne soin de ma femme et de mes pauvres enfants! D
c Après avoir fait ensemble la traversée d'Alger à Marseille, il follut se quitter là, nous écrit sa fille aînée ; notre bien -aimé père nous quitta pour aller à Tours prendre son commandement. Après nous avoir embrassés, il imprima sur notre front le signe de la croix, et jeta sur nous un regard d'une expression que je ne
saorais définir. Nous nous dirigeâmes sur Castres , le cœur plein de noirs pressentiments, i
Avant de quitter pour toujours cette terre d'Afrique, et de descendre sur des champs de bataille qui n'étaient plus pour nous, hélas I que des champs de deuil, M. de Sonis avait écrit, le l®' novembre, une lettre qui se terminait par ces grandes paroles : c Lorsque Dieu se mêle de donner des leçons, il les donne en maître. Rien ne manque à celle que la France reçoit en ce moment. Pour nous, demandons à Dieu qu'il ne nous quitte pas, et qu'il nous fasse la grâce de savoir mourir comme un chrétien doit finir, les armes à la main, les yeux au ciel, la poitrine en face de l'ennemi, en criant ; Vive la France I En partant pour l'armée, je me condamne à mort. Dieu me fera grâce, s'il le veut, mais je l'aurai tous les jours dans ma poitrine, et vous savez bien que Dieu ne capitule jamais, jamais ! »