CHAPITRE XI
l'armée DK la LOIRE — BROU ET LOIGNY
H. de Sonis arriva le 13 novembre à Tours, où le gouvernement s'était transféré pendant le siège de Paris. Là il se rendit aussitôt au ministère de la guerre, pour s'y renseigner sur sa destination. En l'absence du directeur, personne ne put la lui dire. Le lendemain, il apprit qu'il était nommé au commandement de la Iro brigade de la division de cavalerie du 47« corps d*armée. Ce 47« corps était placé sous les ordres de H. le général Durrieu, alors lui-même à Tours, où il fit bon accueil à l'ancien et illustre Africain qui avait servi en Algérie sous ses ordres. Mais où était la brigade dont M. de Sonis allait prendre la tête? On l'ignorait autour de lui. Le soir du même jour, ce n'était pas seulement le commandement d'une brigade, c'était le commandement, provisoire du moins, d'une division de cavalerie qui lui était confié. Mais quelles sont les forces de cette division? Quelles sont ses positions à cette heure? Nul ne put l'en informer. Déjà la triste
image du désarroi de la France apparaissait à ses yeux.
La division qu'il allait commander sous le général Durrieu faisait partie de Tarmée de la Loire, aux ordres supérieurs du général d'Aurelle de Paladines. Il y avait quatre jours que, le 9 novembre, le général d'Aurelle avait gagné la victoire de Ck)ulmiers. M. de Sonis dut s'estimer heureux de servir sous un tel chef, car il le savait homme d'énergie et de résolution. En prenant possession du commandement du 15« corps, d'Aurelle n'avait adressé à ses troupes que cette brève proclamation : a: Ce que je demande avant tout, c'est de la discipline et de la fermeté. Je suis parfaitement décidé à faire passer par les armes tout soldat qui hésiterait devant l'ennemi. Quant à moi, si je recule, fusillez -moi. »
Suivant les indications du ministère de la guerre, M. de Sonis se mit à la recherche de quelques-uns de ses régiments, du côté de Vendôme ; à Vendôme, point de cavalerie. Il part pour Châteaudun , et tombe au milieu c des ruines d'une ville bombardée, brûlée par les Prussiens ». Là enfin il trouve la 2^ brigade de cavalerie commandée par le général Guépratte et un escadron du 6« régiment mixte de cavalerie légère. Il donne aux autres escadrons l'ordre de le rejoindre sous trois jours; mais, quant au 4« régiment de cavalerie légère qui fait partie de sa division, il n'en a pas de nouvelles. Comment de tous ces tronçons épars va-t-il pouvoir former un corps capable de faire front à l'ennemi?
Viennent alors les contradictions dans le commandement. Dans la nuit du 17 au 18, ordre lui est donné d'Orléans, par le général d'Aurelle de Paladines, de
I)orter ses troupes sur Fretteval ; mais le général Fierreck les réclame pour soutenir Dreux , Châteauneuf et Landelles. Qui décidera? De nouveaux ordres supérieurs sont demandés et ne viennent pas. Le général Durrieu était encore retenu à Tours: on sut plus tard qu'il existait entre lui et le gouvernement de la défense nationale des dissentiments qui entravaient son retour. On se porte donc à Fretteval ; mais, à minuit, dépêche ordonnant de revenir à Châteaudun. On y revient, mais on n'y retrouve plus le général Fierreck ; il est parti pour le Mans. Sonis télégraphie au ministère de la guerre : « Quel est le commandant des troupes stationnées autour de Châteaudun? » On lui répond de Tours : « C'est vous. » M. de Sonis n'y peut croire. Comment lui, général de la cavalerie, pourra-t-il exercer en môme temps le commandement territorial? Croyant qu'il ne s'agit sans doute que d'un intérim de quelque vingt-quatre heures, il veut le savoir et il demande : « Pour combien de temps? — Agissez, répond le ministre, comme si c'était pour toujours. » Tout semblait livré au hasard de l'improvisation.
« Cependant, reprend -il, la réponse du ministre engageant directement ma responsabilité, je dus m'occuper activement de la nouvelle mission qu on venait de m'imposer. »
Elle était énorme. Le duc de Mecklembourg, dont la droite manœuvrait jusqu'à Vendôme, achevait sur nous son mouvement concentrique, et il allait se relier sur le plateau de la Beauce avec les divisions du prince Frédéric- Charles, qui descendaient à marches forcées des confins de la Lorraine. C'étaient des masses profondes, des murailles de fer, qu'il fallait percer, afm de
les empêcher d'opérer leur jonction et d'écraser ensuite notre armée de la Loire, a Pour faire face à l'ennemi, rapporte le général, il me fallait d'abord connaître l'emplacement des corps, leur composition, leur effectif; et je n'avais pas le moindre renseignement à ce sujet, i» Il finit par se rendre compte que les troupes destinées à couvrir Châteaudun se composaient, comme corps réguliers et formés, d'un bataillon de fusiliers marins commandés par le capitaine de frégate Colet, et d'un bataillon d'infanterie de marine. Le reste des troupes n'était formé que de bataillons de mobiles: mobiles des Deux-Sèvres, mobiles des Côtes-du-Nord , mobiles du Gers, mobiles du Gard. Une troupe d'élite se distinguait dans ce nombre : c'était la légion des volontaires de l'Ouest, commandée par le colonel de Charette. « Ce fut, dit M. de Sonis, une bonne nouvelle pour moi , et je m'estimai heureux de trouver parmi les troupes de mon commandement ces zouaves pontificaux que mon cœur de chrétien avait suivis, depuis leur création , dans les combats héroïques de Castelfidanio, Monte-Libretti et Montana. J'écrivis immédiatement à M. de Charette. »
On possède cette belle lettre. Elle est du 48 novembre. Voici ce qu'on y lit : « Mon colonel, je vous connais depuis longtemps, car il n'est pas un cœur de chrétien qui puisse ignorer votre nom, sachant déjà ce que l'histoire lui avait appris de votre héroïque aïeul. Arrivé Jiier à Châteaudun, je me proposais d'aller vous voir aujourd'hui, et j'avais demandé des renseignements dont j'avais besoin à cet égard à un de vos jeunes zouaves. Je ne puis me donner ce plaisir, recevant l'ordre de partir avec ma division ; mais , avant de
quitter votre voisinage, je veux saluer votre belle et héroïque troupe dans son admirable chef et vous dire que je vénère tout ce que vous vénérez, que j'aime tout ce que vous aimez. Dans ces tristes temps, c'est une consolation de mourir au milieu de braves gens comme vous, et de pouvoir se dire que Dieu n'abandonne pas la France, puisqu'elle a encore des entants fidèles.
c Adieu, mon colonel ; je mets ma main dans la vôtre, et vous prie de partager ensemble prières et sacrifices. Votre tout dévoué serviteur, Sonis. »
En même temps , le général se mettait en communication avec le capitaine de frégate Colet. Il s'entourait de tous les documents topographiques et autres, et se faisait éclairer le mieux qu'il pouvait par deux escadrons du 5« régiment de cavalerie de ligne, privé qu'il était toujours de son Ap régiment de cavalerie légère.
Autour de lui , M. de Sonis trouvait une population exaspérée, menaçante, qui demandait vengeance des désastres de Châteaudun, et voulait se la faire ellemême, au risque des derniers malheurs. Un officier prussien, parent de M. de Bismark, tout jeune adolescent attaché à l'état- major du prince Albert, avait été blessé dans une reconnaissance, fait prisonnier par les francs-tireurs de Tours, et amené à Bonneval. Les habitants de Bonneval refusaient de le rendre aux Prussiens, leur signifiant que, s'ils approchaient de leur ville, le jeune prisonnier en répondrait sur sa tête. « Apprenant cela, écrit Sonis, je voulus éviter les représailles de l'ennemi et en même temps épargner à celte population un acte inhumain , tout à fait en dehors des mœurs françaises. J'ordonnai à un sous-officier de gendarmerie de partir immédiatement pour Bonneval, avec
^^dre au chef de rambulance de mettre le blessé dans ^He voiture y escortée par un peloton de dragons , et de ^^ diriger sur CSiâteaudun. Aussitôt que je fus informé de son arrivée, j'allai le voir, et lui témoignai le plus grand intérêt. Je lui offris de me charger de sa correspondance. Il fut entouré des soins les plus assidus par le directeur de l'hôpital , les médecins et les sœurs de Charité. Avant de me retirer, je lui demandai si je pouvais lui rendre quelque service. Il me témoigna le désir de ne pas être transporté à Tours, ce que je dus faire cependant plus tard, à mon grand regret, lors de la retraite du 17* corps sur la forêt de Marchenoir, afin de pourvoir à sa propre sécurité, et pour les mêmes motifs qui m'avaient déterminé à ne pas le laisser à Bonneval. »
Sonis avait sur sa droite le 16« corps, commandé par le général Chanzy, dont le quartier général était & Saint-Peravy. Il eut soin de se relier aussitôt avec lui en envoyant l'escadron du 6* régiment de cavalerie légère sur la rivière de la Conie jusqu'à Varize, où était la gauche de la cavalerie de ce corps. Le capitaine commandant cet escadron avait ordre de s'établir à Nottonville ou aux environs, et de s'éclairer au loin, tout en donnant la main à la cavalerie de Chanzy, commandée par le général Michel. Quant à son ¥ régiment de cavalerie légère, qu'il demandait toujours, c je sus plus tard, dit son rapport, qu'il avait été conservé par le général Chanzy. Pour les autres escadrons du 6* régi-^ ment léger, je ne pus en avoir aucune nouvelle. J'étais donc réduit à un seul escadron léger, et il en a été longtemps ainsi , malgré de continuelles réclamations au général commandant le 17« corps, et au ministre
.InO LE GÉNÉRAL DE SONIS
lui-même. On doit comprendre combien , en de telles conditions, j'avais de peine à m'éclairer. i
Cependant, le 20, M. de Sonis apprenait par un télégramme du général Fierreck, daté du Mans, la veille, 11 heures 45 du soir, que Tennemi avait réussi à forcer la ligne de Dreux à Iliers avec des forces considérables en hommes et en artillerie. Les troupes avaient dû se replier sur les forêts de Vidame et de Longny. Le même jour 20, une seconde dépêche lui apprit que toutes nos lignes de défense de Touest s'étaient repliées (levant les forces ennemies, a Évreux a été évacué par nos troupes. Verneuilest menacé par 45,000 Prussiens, la forêt de Senonches est occupée par 20,000 Allemands. La cavalerie du prince Albert bat la plaine de Chartres, Iliers, Bonneval. n
Sonis comprit que le dessein de l'ennemi était de tourner notre aile gauche par Dreux, c Je communiquai ces renseignements au général Durrieu , continue le rapport, en lui rappelant encore une fois que je n'avais pas de cavalerie légère et pas un seul oflîcier du génie. »
Le général Deflandre, arrivant à Châteaudun, avait pu compléter sa 3* division, du moins son infanterie, sauf le 70« mobile, dont on n'avait pas de nouvelles. Le gêné rai de Sonis lui prescrivit d'aller s'établir sur la Conie, pour se tenir en communication avec le 16« corps.
Le même jour, les autorités administratives de Chftteaudun et de Nogent mandaient, à 3 heures du soir, que notre mouvement de retraite se généralisait sur toute la ligne. Senonches, Brou, Iliers, étaient évacués, sans qu^aucune affaire d'importance justitiùt ce mouvement.
X3evant ce péril, le général, laissant au lieutenantcolonel Vata le commandement de la place de Châ- ^^Hudun, avec le bataillon des mobiles du Gard, prit le parti de se porter tout de suite sur la Ck)nie, pour en occuper et défendre la ligne contre l'ennemi qui ^'ipprochait. Les chefs d'escadrons Moriau et Serond •Paient reçu Tordre d'explorer les bords de la rivière ot d*y étudier les emplacements convenables pour l'établissement des batteries. Le capitaine de frégate Colet partit pour défendre Bonneval, menacé par 8,000 Prussiens venant de Chartres. Pondant ce tempslà, Sonis établissait son bivouac au centre de ses opérations, au nord du village de Marboué, à six kilomètres de Ghâleaudun.
Il y était à peine, que, le 22, dans la matinée, ordre lui arriva du général Durrieu de diriger son infanterie sur Coulmiers et sa cavalerie sur Tournoisis. C'était impossible et imprudent. Impossible de se replier sans avoir assuré au besoin la retraite des troupes du capitaine Colet envoyées à Bonneval. Impossible aussi d'abandonner Marboué, sans avoir fait connaître au général d'Aurelle la situation vraie et les menaces de l'ennemi, qui, comme on l'assurait, se présentait en force vers Logron. M. de Sonis fit deux choses qui conciliaient à la fois l'obéissance militaire et la sagesse du commandement : il fit masser les troupes du !?• corps sur le plateau, prêtes à exécuter les ordres supérieurs ; et en même temps il transmit au général en chef l'état exact de sa situation, attendant sa réponse pour quitter ce poste ou pour y rester. Il reçut l'ordre de rester. Les conseils de sa sagesse avaient prévalu, comme ceux de son courage.
c Après dix-huit ans passés , raconte le curé de Marboué, je vois encore cet homme, ce chrétien, ce soldat, qui pendant huit jours habita sous mon toit ; tout mon cœur en est rempli... Je l'admirais, à cheval, commandant ses troupes, dictant ses ordres, présent partout, prévoyant tout, faisant sentir à tous son action, et communiquant à tous Tardeur dont il brûlait. Toujours sur pied, on eût dit que le sommeil lui était inconnu. Une nuit, l'ayant trouvé, dans le pauvre cabinet qu'il appelait son bivouac, étendu tout habillé sur un méchant lit dont il n'avait pas même ouvert les draps, avec son seul manteau pour couverture : c Quoi , général ! ainsi couché, par une nuit si froide, dans cette chambre humide I... — En campagne, me répondit-il, saint Louis ne se déshabillait pas.» Puis, soulevant la tète : c Je commençais à m'assoupir malgré moi... Qu'est-ce là? Est-ce le canon qui gronde? d Je pourrais, ajoute ce récit, parler de sa foi profonde , de cette prière du soir à laquelle il conviait si dignement ses officiers , de ces confessions fréquentes, de ces communions de chaque jour, faites dès l'aurore, à la lueur de quelques lampes fumeuses , sous les regards de ses soldats qui avaient trouvé le repos de la nuit dans mon église; puis, à la suite de la communion , ces chaudes exhortations de piété et de patriotisme adressées à ses compagnons, qui en étaient attendris... :»
Le 23, le général, se tenant prêt à tout, fit la visite de la partie ouest des avant -postes s'étendant autour de Marboué, d'Arnouillet, à Mezelles, à la ferme de Vilsard, au château des Ck)udreaux, à la ferme de Magnainville, de Saint- Maur, à Saint-Christophe, sur les gués de la rive gauche du Loir, dans les bois de
Moléans, à Villiers* Saint -Orien : ces postes étaient confiés à des détachements de mobiles, de fusiliers marins ou de zouaves de Charette. Attachant une grande importance aux reconnaissances de la cavaleriey il avait réuni les officiers de cette arme, et leur avait donné des instructions précises sur la conduite des opérations de ce genre : c En peu de temps, écrit- il, grâce à l'intelligence, au zèle, à l'activité des officiers, le service de la cavalerie fut fait d'une manière remarquable. Ce résultat devait être d'autant plus apprécié que la division de cavalerie était incomplète, que les chevaux du régiment de cuirassiers étaient très fatigués , et qu'enfin un de mes régiments, le 4* de cava* lerie, était toujours retenu par le IG^^ corps, b
L'ennemi avançait toujours. Sonis fit savoir à son chef de corps d'armée , le général Durrieu , que 3,000 Allemands venaient d'entrer à Nogent-le-Rotrou ; d'autres arrivaient par détachements sur la ligne de Dreux à Châteauneuf, Courville, Iliers, etc. « Il me paraissait évident, dit son rapport, que l'ennemi exécutait sur notre flanc gauche un mouvement toumant| masqué, suivant son habitude , par un rideau de petits détachements. N'était- il pas opportun de nous masser vers notre aile gauche pour l'attaquer et chercher à arrêter sa marche de flanc? Cest ce que je demandai au commandant du il^ corps. 2>
Mais le commandant du 17« corps n'avait plus, à cette date, d'ordres à lui transmettre. C'est à Marbouô qu'une dépèche du ministre, datée du 23 novembre, apporta officiellement à M. de Sonis sa promotion au commandement de ce corps d'armée, en remplacement du général Durrieu, rappelé à Tours. M. de Sonis en fut
surpris, attristé, troublé. « Je supposai, dit-il, qu'un conflit avait éclaté entre le ministre de la guerre et le général. » — ce Un télégramme le réduisant à la condition de simple soldat l'eût moins affecté, nous écrit le curé de Marboué. Quelle sottise, me dit- il , de transformer tout d'un coup un pauvre colonel d'hier en général commandant de corps d'armée! Mais à la grâce de Dieu î »
L'ancien colonel de cavalerie avait compris autrement son rôle dans cette campagne, comme il l'expliquai! peu après à un ingénieur, M. de Vézian, envoyé près de lui par M. de Freycinet. « Ce qui manque le plus à l'armée de la Loire, lui disait le général, c'est précisément un corps de cavalerie, composé de deux ou trois divisions, disposant d'une nombreuse artillerie à cheval, assez léger pour faire impunément de longues marches, toujours prêt à faire des attaques de nuit, jeter l'inquiétude dans l'armée ennemie, couper ses télégraphes, intercepter ses communications par chemins de fer, empêcher ses ravitaillements, et le reste. Ce sont là des services inappréciables. Or, ajoutait-il, mes longues années passées dans le sud de l'Algérie m'ont peut-être donné une certaine expérience en cette matière, et dans ces conditions je pourrais être utile, tandis qu'on m'a donné le commandement d'un corps d'armée mal organisé et dont on sait bien que je ne peux tirer parti*, d
^ C'est ce qu'attestait pareillement le général d'Aurelle de Paladines, pour appuyer la déposition de Sonis devant la commission d'enquête : c Le 17* corps venait à peine d*étre formé. Il était composé de toute espèce de gens sans instruction militaire, sans organisation. M. le général de Sonis a pris le commandement de ce coi^ps dans ces conditions. Je dois dire que, le peu de temps qu'il
Plus lard Soriis disait devant la commission d'enquête : a J'avoue franchement que je fus fort étonné de la situation qu'on me faisait. J'avais un chef, le général Durrieu , que j'estimais et que je respectais, sous les ordres duquel j'avais servi en Algérie, et je me fusse trouvé très fier et très heureux de servir encore sous ses ordres. Mais il n'y avait pas de discussion à établir; ce n'eût point été militaire, et je dus prendre le commandement. Je demandai seulement qu'on concentrât mes troupes et qu'on m'envoyât la première division commandée par le général de Roquebrune, et la seconde commandée par le général Dubois de Jancigny. » Cette concentration fut dès ce moment l'objet de tous ses efforts. « Pouvant être attaqué à tout moment par des forces considérables, dit son rapport au ministre, je devais masser mon corps d'armée disséminé sur une grande étendue, le quartier général de la i^ division étant à Écoman, celui de la 2« à Mer. En outre, ces divisions étaient incomplètes, mal constituées, et il était important que je me rendisse compte par moimême de leur situation. J'adressai donc à toutes les troupes du 17« corps l'ordre de se diriger sur Châteaudun, après avoir reçu, pour cette concentration, l'autorisation du général en chef, qui, de son côté, m'avisait qu'il ordonnait le même mouvement au chef d'état-major du môme corps.
Ta commandé, ce n'a été de sa part qu'un acte de dévouement. Tiraillé de tous côtés, recevant des ordres contradictoires que le ministère lui expédiait, tantôt de Tours, tantôt d'un autre côté, il nous a donné des détails que j'appellerai navrants sur l'état de ses troupes. En acceptant le commandement qu'il a exercé pendant quelques jours , il a fait acte d'un grand dévouement. » Enquête pûrlen^entaire. l)éposUion$, t. III, p. 261.
« Dans la matinée du 24, mes reconnaissances ayant confirmé le mouvement de l'ennemi sur notre flanc gayche, je craignis une attaque sur Châteaudun, et je m'occupai de disposer mes troupes de manière à les rendre aussi mobiles que possible. Le convoi fut placé en ordre de marche, et je lui indiquai une ligne de retraite qu'il devait suivre, si besoin était. Enfin je fis exécuter quelques travaux de défense et établir mes batteries dans les meilleures conditions réalisables.
« Dans cette même journée, l'état- major général arriva à Marboué. Je vis successivement le général de Rouvre, le colonel de Bouille, les ofilciers d'état-major, le colonel de Langlade, commandant la réserve de Tartillerie, et le colonel du génie Chavrier. La !'• division, ainsi que la réserve d'artillerie, étaient restée à CSiâteaudun ; la seconde s'était arrêtée à la Ferté- Villeneuil. b
C'est alors que, dans la nuit du 24 au 25, M. de Sonis reçut du ministère un télégramme l'informant que Vendôme était menacé par des forces considérâbles, et lui prescrivant de diriger immédiatement sur cette ville, et par la voie ferrée, une batterie d'artillerie et une brigade d'infanterie, c Je répondis au ministre que j'ordonnais à la batterie et à la brigade de partir immédiatement pour Vendôme, comme il le prescrivait. Mais je lui fis remarquer que l'effectif de ces troupes n'était pas suffisant pour arrêter l'ennemi, s'il se présentait en force. J'ajoutai que mes reconnaissances avaient établi d'une manière certaine l'existence d'un fort détachement dans les environs de Brou. J'annonçai le projet de m'y porter avec les troupes dont je disposais, et que je déploierais de manière à
ïûe taire croire plus fort que je n'étais. > M. de Sonis disait n II y a environ cinq lieues de Marbouéà Brou, où se trouve un camp prussien. Je partirai, si vous voulez, de Marboué avant le jour, en colonne légère; j'attaquerai Tennemi, et j'ai bon espoir de réussir. Si J6 réussis , les têtes de colonnes prussiennes qui sont devant Vendôme apprendront qu'un corps d'armée français se dirige sur leurs derrières, et leur mouvement sera momentanément arrêté; cela nous donnera le temps d'envoyer des troupes à Vendôme. >
Cette vue d'ensemble était intelligente et sage, cette résolution était généreuse et brave; ce fut accepté. Le 25, à 2 heures 45 du matin , Sonis écrivit au général Deflandre, qui avait son quartier général à Donnemains-Saint-Mamert, pour lui prescrire de mettre sur pied ses troupes, sauf la garde des bivouacs, et de venir le rejoindre, de manière à partir à 4 heures du matin. Mais le général Deflandre, alors à Giàteaudun, ne reçut pas les ordres à temps; Sonis dut donc les communiquer au colonel Jouffroy, commandant une brigade de la 3^ division, et le départ n'eut lieu qu'à 6 heures et demie, au lieu de 4.
Toutes les précautions , toutes les dispositions stratégiques furent prises pour assurer le succès : « Le pays que la colonne devait traverser est plat, mais couvert de bouquets de bois très favorables aux surprises, et ne permet que difficilement aux colonnes de se déployer. Cette considération me détermina, dit Sonis, à ne pas m'engager sur la route de Logron, avec une colonne profonde, composée de jeunes troupes n'ayant pas plus d'instruction militaire que d'expérience de la guerre. Je dus donc leur faire quitter la
route, quoique le sol fort humide rendît la marché fatigante. Les troupes furent disposées en nombre égaly à droite et à gauche de la direction de la marche. Les bataillons marchaient en échelons. Les troupes du capitaine de frégate Colet s'avançaient en colonne de division , précédées par une longe chaîne de tirailleurs. Ces troupes figuraient ainsi la corde d'un arc de cercle, formé lui-même par les échelons. L'artillerie marchait au centre, à la hauteur des derniers échelons. Elle était suivie de la réserve d'infanterie. Il s'agissait d'abord d'occuper Logron, que l'on disait aux mains de 10,000 Prussiens. Notre ordre de marche eût permis d'envelopper le village à mesure que nous avancions , sans que nos ailes, cachées par les bouquets de bois, fassent aperçues. Mais bientôt je me fus assuré que Logron n'était pas occupé. Alors les troupes purent être placées en colonne sur la chaussée. Une grande halte fut faite au delà de Logron, pendant que des reconnaissances de cavalerie se portaient sur le village de Yèvres. »
Rien n'avait donc été omis pour la sécurité, la victoire, le repos même de cette troupe. Seulement, à peine en marche, le général avait reconnu « quel instrument peu habile il avait dans la main. Quelle différence entre les troupes d'Afrique et ces corps de mobiles , avec des officiers qui ne savaient pas commander les manœuvres, et des soldats qui ne savaient pas les exécuter! L'instruction des troupes d'infanterie était à peu près nulle ». Ainsi se trouvait-il parfois forcé * d'être en même temps général, colonel, commandant et capitaine, pour suppléer à l'inexpérience de beaucoup de ce?i troupes et de leurs chefs. Et puis, le
bruit s'étant répandu parmi elles qu'on n*avait vu aucun Prussien ni à Yèvres ni à Brou, beaucoup jugeaient inutile de se porter plus avant, et déjà on pensait au retour.
<K J'ordonnai au général commandant la cavalerie de se rendre à Yèvres, avec ses escadrons, pour me renseigner exactement. Il ne tarda pas à m'apprendre que l'ennemi l'occupait et y était en force. > Il fallait marcher.
Le village de Yèvres est bâti sur une hauteur d*un abord difficile, et où Ton ne peut parvenir qu*en traversant rOzanne sur deux ponts étroits. L'ennemi occupait cette forte position. Je cherchais à me renseigner sur ses forces, lorsque la tète de notre colonne fut accueillie par une forte canonnade, qui détermina l'abandon de la chaussée. En même temps on pouvait distinguer de fortes masses noires qui cherchaient à se dissimuler dans les bois et les plis de terrain. Une grande ferme, qui paraissait une position avancée de Tennemi , fut attaquée vigoureusement par les fusiliers et les zouaves pontificaux , pendant que les autres troupes se déployaient le long de la rivière et cherchaient à s'emparer des ponts. Le feu des Allemands était très vif. Mais j'avais défendu aux nôtres d'y répondre pour le moment, afin de laisser croire que la colonne était dépourvue d'artillerie. Quand le combat fut bien engagé, je démasquai toutes mes batteries et je fis feu de toutes mes pièces , en laissant supposer aux Prussiens que j'avais beaucoup de monde. Ils le crurent en effet, et ils se retirèrent. Je les suivis à Brou, qu'ils évacuèrent, et je marchai encore une lieue en avant à leur poursuite. La nuit était arrivée; j'eus
Tair d'établir mon bivouac sur place, et je revins à Marboué. »
Le général explique dans son rapport à quelle pensée de prudence il obéissait, en agissant ainsi : < Je voulais dégager Vendôme; mais, pour ne pas m'exposer moimême à être écrasé par une forte concentration de troupes, à la suite de ce coup de main, je devais ne pas prolonger mon mouvement. Je rentrai donc à Marboué, après avoir atteint le but que je me proposais. C'était là en effet que j'avais donné rendez -vous aux divers éléments du 17« corps, disséminés sur une grande étendue. > Et plus loin : « Je tenais d'ailleurs à ménager les forces des hommes , déjà fatigués par une marche pénible, b
Cette première affaire reçut le nom de combat de Brou. La colonne s'élevait au chiffre de quinze cents hommes, marins et zouaves de Charette. Ces jeunes volontaires s'étaient élancés à la baïonnette sur les positions de l'ennemi, qu'ils en avaient délogés. Une vingtaine de leurs hommes avaient été mis hors de combat, < préludant ainsi, dit Sonis, avec le 17« corps, au sacrifice qui plus tard, àLoigny, devait les signa* 1er à la reconnaissance du pays, d
Il faut dire cependant que, tout en leur rendant justice, le général, au besoin, ne leur ménageait pas plus qu'auxautres sesavertissementset ses sévérités. Un jour, par exemple, qu'à l'occasion d'un léger manquement au règlement il venait d'infliger une punition à l'un d'eux encore peu au fait du service, il interpella ainsi le capitaine Derély : « Dites au colonel que ses hommes doivent l'exemple, et que je ne leur passerai rien. »
Le retour au bivouac fut pénible. Il y fallut encore
sept autres heures de marche à travers des terres fortement détrempées. Les ordres donnés par Sonis d'emporter des vivres pour deux jours n'avaient pas été exécutés complètement , et beaucoup n'avaient eu d'autre nourriture depuis vingt- quatre heures que quelques pommes de terre trouvées çà et là, avec un peu de pain qu'ils se disputaient. On n'arriva qu'à 11 heures du soir. Un bon nombre, vu l'état d'enflure et de gerçure de leurs pieds , avaient dû rester en route et ne rentrer que le lendemain. A ceux qui plus tard lui reprochaient d'avoir fatigué ses hommes, le rapport officiel de Sonis répond : c Cette marche avait été de quarante kilomètres, sans sac; c'était un efibrt sans doute, mais il ne devait pas être au-dessus des forces et du moral d'hommes ne pouvant ignorer que la patrie ne serait sauvée qu'au prix des plus grands sacrifices. Je savais bien d'ailleurs qu'on ne fait pas de ces pointes sans laisser du monde sur la route. Aussi eus -je soin d'envoyer le lendemain ma cavalerie pour recueillir les traînards, qui s'exposaient à être enlevés par la cavalerie légère de l'ennemi. »
c En somme, rapporte ici M. le capitaine Derély, les à-coup inséparables d'une marche en ordre de combat ne nous avaient pas permis de faire plus de trois kilomètres à l'heure. Donc traîna qui voulut traîner. Notre régiment à nous ne perdit pas un seul homme en route. « Au surplus, nous disait le général de Sonis, a. ce n'est pas en mourant pour la France que nous la ce sauverons, c'est en souffrant pour elle, i
Le général d'Aurelle, instruit de cette heureuse affaire, télégraphia le lendemain, de son quartier général de Saint-Jean-de-la-Ruelle, près d'Orléans : « Je
VOUS félicite et félicite vos troupes de leur conduite et de leur succès dans la journée d'hier^ que je suis très heureux de signaler au ministre, d
Si le combat de Brou avait ralenti le mouvement d^ Tennemi sur ie flanc gauche de Tarmée de la Loire, iL avait eu pour effet d'attirer sur Sonis Tefforl destiné à se produire sur Vendôme. Les renseignements du général concordaient à lui révéler une marche fort bien dessinée pour tomber sur sa gauche, du côté de Chàteaudun, et écraser l'armée de la Loire par derrière. En informant de ce mouvement le général d'Aurelle et le ministre de la guerre, Sonis ajouta résolument : a Je suis ici par ordre, et je vous réponds que j'y resterai tant que je pourrai. Vous pouvez compter sur moi. b
Il se disposa dono à une défense opiniâtre. La 1*^ et la 2« division reçurent Tordre d'occuper Châteaudun, et la S^, le plateau en arrière de la Conie. Son activité n'avait de repos ni le jour ni la nuit, oc Déjà, raconte M. le curé de Marboué, des travaux s'exécutent 3ur nos escarpements du sud; on pratique des embrasures pour pointer le canon ; on dispose des mèches pour faire sauter les ponts du Loir; le bruit gagne de proche en proche que le grand-duc, désireux de réparer l'échec de Brou , pousse en avant ses colonnes ; le général, prêt à en venir aux mains, invite les habitants à chercher un refuge ailleurs, b Les zouaves, dans leurs lettres, parlent « d'une grande bataille qu'on va livrer, et qui, si on la gagne, permettra d'aller aider à la délivrance de Paris )>. Sonis, mal sûr de la position qu'on lui avait indiquée et assignée sur la Conie, n'attend que l'opportunité de saisir un meilleur poste pour se porter au-devant de l'ennemi et prendre l'offensive,
L*ARMÉE DE LA LOIRE — BROU ET LOlGiNY 343
lorsqu'un ordre inattendu arrive soudain de Tours : c'était l'ordre de se replier.
Cet ordre le frappa au cœur. Voici comment luimême en portait témoignage devant la commission de Tenquète parlementaire : « Plusieurs fois, dans la journée du 26, j'avais reçu des ordres du ministère de la guerre me répétant: Soyez prudent! Soyez prudent! Soyez prudent! Enfin, à la nuit toml)ante, je reçus l'ordre formel, —que, grâce à Dieu, j'ai entre les mains, — l'ordre formel de battre en retraite sur la forêt de Marchenoir. i» La dépèche disait : « Tours, 26 novembre, 4 h. 25 soir. Votre dépêche de Châteaudun indique un caractère résolu, mais en ce moment surtout il faut de la prudence. Je persiste à préférer la retraite sur la forêt de Marchenoir... Préoccupez- vous beaucoup des forces ennemies qui sont au-dessous, et que vous avez mission d'observer et non de combattre. Signé : de Loverdo^ )>
' M. tle Soiiis eut à cœur de proihiire cet ordre formel devunt l'enquête parlementaire; il y in$ii>te é^^.ileinent dans son rapport an ministre de la guerre. C'était une réponse à ce que M. le général Chanzy avait éctrit sur cette retraite du 17* corps dans son livre intitulé : Iji seconde armée de la Ltnre. On y lisait, page 52 : « Le 2C, îi la nouvelle que le grand-duc de Mecklembourg marchait en forces sur Bonneval et Châteaudun, le 17* corps crut devoir quitter ses positions en avant de cette dernière ligne et sur la Conie, pour se ivplier pnH'ipitaniment et la nuit sur la forêt de Marchenoir. »
f Or, répond le rapport de M. de Sonis, j*ai exposé ici que, malgré les difficultés de ma position , j'avais donné l'assurance au milustre que nous ferions notice devoir, même dans le cas où nous itérions attaqués par des forces supérieures.
« En outre, le télégramme du général en chef prouve que j'ai reçu Vordre formel de battre en retraite, et d'examiner s'il ne conviendrait pas de marcher la nuit.
« C'est un devoir pour moi de redi'csser cette eri'cnr, sans doute involontaire, de M. le général Chanzy, erreur de nature à porter une atteinte grave à mon caractci*e. »
3i4 LE GÉNÉRAL DE SONIS
Quel motif avait donc pu dicter Tordre de la retraite? Que s'était -il passé dans les conseils supérieurs? Il résulte des dépêches échangées le 26 novembre, entre les généraux d'Âurelle de Paladines et de Sonis, que ce dernier avait résolu, s'il était contraint d'abandonner la défense de la Conie, de se porter vers Test, c estîi-dire de se rapprocher de Chanzy sans cesser de le couvrir. Le général d'Aurelle avait approuvé ce projet et averti Chanzy. C'est le gouvernement de Tours qui troubla ce concert : c'est de Tours que vint Tordre catégorique de battre en retraite vers le sud, c'est-àdire vers Tours même, au risque de compromettre le sort de notre dernière armée. M. de Freycinet télégraphiait le 25 novembre, 7 h. 30 du soir : « Inspirezvous de ces indications, afin de couvrir par vos mouvements Vendôme et Tours. » Et le 26 novembre, 4 h. 25 du soir : « La mission du 17« corps est surtout de couvrir la ligne de Vendôme. »
On comprend que, dans le conseil de guerre du 30 novembre, Chanzy ait critiqué vivement cette retraite et l'abandon de Châteaudun , au point de vue spécial de Tarmée d'Orléans. « Cette évacuation, disaitil, laisse la voie libre à l'ennemi. » Même le général y mit une telle animation que son attitude de mécontentement froissa M. de Freycinet ^ Mais, sachant d'où venait cet ordre de la retraite , Chanzy n'était plus en droit d'en rendre plus tard M. de Sonis responsable, et d'écrire : « Le 17« corps crut devoir quitter ses positions*. > Aussi bien M. de Freycinet sut-il prendre
* D. de Serres, aide de camp de M. de Freycinet. Déposition devant la Commission , le 13 janvier 1872.
* Généi^ Chanzy. Deuxième armée, 2« édition , p. 52.
lui-même, et très ouvertement, l'affaire à son propre compte, dans la Guerre en province: « Le caractère chevaleresque du général de Sonis, écrit-il dans ce livre, eut quelque peine à se soumettre; toutefois il exécuta Tordre avec décision et succès, b
Il l'exécuta aussi avec entente, précision et esprit de conduite. < J'avais pendant ma carrière, écrit -il dans son rapport, exécuté un assez grand nombre de ces opérations pour ne pouvoir ignorer qu'elles constituaient une grande difficulté. De là, la nécessité de donner des instructions précises au plus grand nombre de chefs possible, afin de diminuer le désordre qui ne pouvait manquer de se produire. Je réunis dans une ferme située sur le plateau occupé par les troupes du général Deflandre, le général Guepratte , commandant la cavalerie, les commandants de Tartillerie et du génie, avec leurs chefs d'état-major, ainsi que tous les chefs de corps disponibles. On fut long à se réunir, à cause de l'obscurité. Aussitôt que le plus grand nombre des officiers fut présent, j'exposai la situation du 17« corps, donnai connaissance des principales dépêches reçues dans la journée, et demandai aux membres du conseil ce qu'ils pensaient de la situation. Tous sans exception déclarèrent qu'elle était fort mauvaise, et qu'il importait d'en sortir au plus tôt. •
« Cette réunion, déclare Sonis avec autorité comme avec déférence, avait pour objet non point de me dicter une résolution , mais de me faire connaître l'opinion de tant de gens de cœur et de dévouement. Il ne me restait plus qu'à donner connaissance des derniers ordres reçus et d'indiquer la route que chacun devait suivre la nuit, pour gagner la forêt de Marchenoir. »
€ Vingt-quatre heures après , raconte M. le curé de Marboué, nous avions chez nous les Bavarois, brisant nos portes à coups de hache, traînant leurs sabres dans nos maisons , et venant dévorer le reste de nos subsistances, b
Sonis se repliait donc, il lui fallait obéir. Il avait partagé ses troupes en trois colonnes, et lui-même s'était mis à la tête de Tartillerie, soutenue par le bataillon de mobiles des Côtes -du -Nord et les volontaires de Charette. Le général d'Aurelle de Paladines avait conseillé une marche de nuit : ce Examinez, disait sa dépêche du 26, s'il n'y aurait pas lieu de faire une marche de nuit pour vous dérober et gagner la forêt de Marchenoir. b Et le même jour 26 , le ministre de la guerre télégraphiait au même, à 11 heures du soir: « Engagez Sonis à se presser et à marcher cette nuit, b Aussi bien , dès lors qu'on se repliait par ordre , fallait-il au moins s'arranger pour n'être pas rejoint, ce qui eût été un désastre.
Le général dirigeait donc cette marche nocturne, silencieuse, pénible, traînant après lui des hommes exténués de privations, harassés de fatigue, ce II leur fallut faire, dit-il, un effort immense pour opérer une telle marche dans ces conditions, b Enfm, après une halte de deux heures seulement, le 27, au matin, les têtes de colonne atteignirent la forêt, à Saint-Laurentdes-Bois, où fut établi le quartier général.
Le 28, M. de Sonis fut grandement étonné de recevoir une dépêche d'Aurelle qui disait : « Vous vous êtes trop hâté, car l'ennemi ne s'est pas présenté devant Châteaudun le lendemain de votre départ, b C'était une contradiction à ses premières instructions; car c'était
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lui qui avait conseillé la marche de nuit. C'était, de plus, une erreur de fait, car le même jour où Tarrièregarde du il^ corps quittait Châteaudun, 27 novembre, les Bavarois y entraient à cinq heures du soir ^
M. de Sonis employa les deux jours suivants à établir ses troupes sur la ligne de bataille qui lui était tracée par le général en chef. Le 17» corps d'armée comprenait à cette date reflectif suivant : 43,803 hommes , 4,246 chevaux, 845 officiers, 93 pièces d'artillerie. Que de ressources encore, si elles avaient pu être concentrées promptement, puis tenir solidement! Le général mit tout en œuvre pour y rétablir l'ordre, la discipline, la confiance , l'esprit de patriotisme ; car on sentait l'approche d'une action décisive.
Le 30, un conseil de guerre se tint au quartier général de Saint-Jean-de-la-Ruelle, près Orléans, sous la présidence de M. de Freycinet. Le triumvirat de Tours avait décidé de débloquer Paris. Les officiers généraux ne demandaient pas mieux ; mais ils voulaient auparavant concentrer leurs forces disséminées sur quatrevingts kilomètres de terrain. M. de Freycinet n'accepta pas de délai: < Le ministre l'ordonne; b avait- il dit.
Ceci se passait à dix heures et demie du soir. Le lendemain, dès l'aube, Chanzy attaquait l'ennemi avec le 16« corps seulement, le refoulait sur toute la ligne, et s'établissait sur le terrain conquis. Le même jour, le 17« corps, qui n'était que depuis deux jours à Marchenoir, recevait l'oi'dre de se porter en avant, trop tard , hélas I sur les positions que Sonis aurait occupées, en quittant Châteaudun, si on Tavait laissé faire.
' M. Montarlol, JounicU de Vinvasion de Châtraudun, p. 143.
Une attaque était annoncée pour le lendemain : c L« canon vous servira de guide , » disait Tordre du général d'Aurelle. Des boues de Saint- Laurent-des-Bois, nos troupes reprirent donc la direction du nord : c'était encore la nuit. A cinq heures, on atteignit Ouzouer-le- Marché , où Sonis fit arrêter pendant deux heures la tête de la colonne, afin de reposer ses troupes et de laisser le temps d'arriver aux divisions en retard. Peu après le canon se fit entendre au loin, vers Tournoisis, puis il se tut. On dépassa Yillemain, Toumoisis , Charsonville ; enfin on arriva à Coulmiers , où devait être établi le quartier général.
Le matin du 4«' décembre, M. de Sonis réunit les généraux et cliefs de service de son commandement, pour se rendn3 compte par eux de la situation de leurs troupes respectives, espérant les faire enfin se reposer au bivouac. L'infanterie manquait de souliers ; le convoi qui lui en amenait n'était arrivé à Marchenoir qu'après le départ de la colonne. « J'insistai vivement auprès du général en chef, rapporte Sonis, pour obtenir un repos nécessaire à des troupes épuisées de fatigue, et qui avaient besoin de se refaire sous tous les rapports. »
Il n'en fut rien. Le môme jour, l^"" décembre, un télégramme d'Aurelle prescrivit au 17« corps d'aller occuper les positions que Chanzy venait de quitter pour repousser les Bavarois. < Il fut convenu, dit le rapport, que le quartier général, la réserve d'artillerie, les zouaves pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord, la 2« division et la cavalerie de la réserve partiraient aussitôt que possible, tandis que la i^^ et la 3« division, qu'il était plus difficile de réunir, ne se mettraient en
marche que le lendemain matin. » L'ordre d'Aurelle portait qu'il fallait partir avant la nuit. Il était neuf heures du soir quand on put se mettre en route ; on n*en pouvait plus, on obéit, on partit.
Ici commencent les religieux préludes du sacrifice sanglant auquel on allait assister le lendemain, c Nous cheminions donc encore une fois dans la nuit, racontait plus tard le général de Sonis. Nous avions de douze à quinze degrés de froid. Nous avancions lentement, sur une route large et glacée ; nos chevaux marchaient avec peine. En me retournant pour reconnaître ceux qui me suivaient, j'aperçus le colonel de C3iarette, qui venait de mettre pied à terre pour se réchauffer. J'en fis autant , et nous nous mimes à causer en marchant. Nous ne tardâmes pas à être rejoints par MM. de Bouille, de Gazenove, de Troussures, et par le père Doussot, religieux dominicain et aumônier des zouaves pontificaux.
c Là je puis dire que la conversation devint très intime. La victoire de Coulmiers, remportée le 4 novembre, nous remplissait d'espérance. Nous parlions de choses de Dieu , et nous écoutions avec le plus vif intérêt les paroles ardentes, convaincues, pleines de patriotisme, que le saint prêtre nous disait. Nous étions pleins de confiance ; nous sentions que nous allions remplir un grand devoir ; nous nous préparions au combat, d
Le père Doussot ajoute : « Je marchais à pied entre le général de Sonis et le colonel de Charette. Nous parlions ensemble du grand et seul moyen de salut qui restât à la France et à ses armées : celui de redevenir franchement chrétienne. Alors, nous montrant
son fanion que portait nn de ses spahis, M. de Sonis nous dit : « Voilà pourquoi , ayant à mettre un signe « sur mon fanion, j'ai mis celui que vous voyez. )> C'était une croix blanche sur un fond bleu. « Mais, « général, dit Charette, j'y voudrais quelque emblème « religieux plus marqué. — C'est vrai, cette croix « héraldique ne parle pas assez de Jésus -Christ. J'y « avais bien fait peindre d'abord un crucifix; mais il «c était si mal fait que je n'en voulus pas. — Eh bien, « mon général , tenez , j'ai ce qu'il vous faut. »
€ Alors, continue de Sonis, le colonel nous parla d'une magnifique bannière brodée par les visitandines de Paray-le-Monial et portant l'image du sacré Cœur de Jésus. Après l'avoir richement dessinée et confectionnée, les religieuses l'avaient déposée, durant un mois, sur le tombeau de la bienheureuse Marguerite- Marie, dont on lui avait fait toucher les reliques. Leur intention était d'abord de l'adresser au général Trochu, pour qu'il la fit arborer sur les remparts de Paris. Elles l'envoyèrent, à cet effet, à M. Dupont, de Tours, qui leur fit savoir qu'à cette date Paris était fermé par l'entier investissement de l'armée allemande. < Eh bien, f vous la donnerez aux volontaires des contrées de € l'Ouest, » lui répondirent-elles. Qu'entendaient -elles par ce nom alors sans application? Elles-mêmes s'en rendaient mal compte. Quoi qu'il en soit, ce fut justement sous ce nom de légion des Volontaires de l'Ouest que, peu de temps après, M. de Charette obtint de mettre au service de la France son épée et celle de ses zouaves pontificaux. M. Dupont comprit alors qu'à eux appartenaii l'étendard du sacré Cœur, et il le leur envoya, i»
Cette histoire de Tétendard enthousiasma Sonis; il en pleurait. « Eh bien, répondit -il, puisque c'est à vos zouaves qu'il était destiné , c'est un de vos zouaves qui le portera. Vous me choisirez et me désignerez vousmême mon porte -fanion. »
« L'entretien en était là lorsque, vers onze heures et demie du soir, poursuit M. de Sonis, nous atteignîmes un grand château, près de Saint -Péravy- la- Colombe, où s'était précédemment étabfi le général Chanzy. J'en fîs mon quartier général, les troupes s'établirent au bivouac, et je priai M. de Charette de m'envoyer ceux de ses zouaves qui étaient trop jeunes ou trop délicats pour coucher dehors, en cette rude saison.
« Je fis faire un grand feu. A force de chercher, nous pûmes nous procurer du pain, du saucisson, avec quelques fruits. Ce fut tout notre souper. Nous étions là, réunis dans une grande salle, lorsque je vois entrer avec M. de Charette un jeune homme blond, d'une figure charmante , qui m'apparut à la lueur d'un feu vif et pétillant: c'était le jeune comte Henri de Verthamon, naguère défenseur du pape, déjà père d'une famille de deux petits enfants, qu'il venait de quitter pour le service volontaire de la France. « Général, « dit le colonel en frappant sur l'épaule de son jeune « compagnon , voilà votre porte-fanion, et voici le drapeau. >
« Disant cela, M. de Charette me présentait un volumineux rouleau, qu'on ouvrit et qui enfin nous laissa voir une bannière magnifique, de la forme de celles qu'on porte aux processions. Elle était en moire blanche, brodée d'or, portant au centre le sacré Cœur de Jésus en velours cramoisi. Au-^dessus et au-dessous
de rimage on lisait cette invocation : c Ckeur de Jésus ^ € sauvez la France ! »
« Cette vue nous remplit de confiance. Me tournant vers Charette : « Ck)]onel , merci I Vous m'avez offert t cette bannière ; maintenant c'est moi qui vous la t donne pour votre régiment. Qu'elle en soit le dra- < peau; faites -la porter devant lui; elle lui convient t trop bien! » Un officier d'état -major fit observer que, vu l'esprit sceptique de l'armée, il serait mieux d'attendre, pour déployer ce signe religieux, le moment où le canon se ferait entendre, a Alors personne, dit-il, € n'a envie de rire. — Oui, c'est vrai, attendons ce t signal, qui ne peut guère tarder. » On remit pour finstantla bannière dans son fourreau, mais je fis donner tout de suite une lance à Verthamon pour y suspendre l'étendard lorsque l'heure en serait venue. »
Tel est le récit complet du don qui fut fait au régiment des volontaires de l'Ouest du drapeau du sacré Cœur. Ainsi, de mains en mains, ce don leur est-il venu du général de Sonis, du colonel de Charette, du saint homme de Tours, de la Visitation, de la bienheureuse Marguerite-Marie , et par elle du sacré Cœur de Jésus-Christ lui-même.
Sonis retint M. de Charette et M. de Bouille à coucher au château , où il avait déjà près de lui le colonel Henri de Bouille. Ils s'y trouvèrent huit réunis , chefs et soldats. Le général fit chercher dans les chambres quelques matelas qu'il disposa lui-même dans la salle commune, et où ils purent s'étendre pendant une heure ou deux. On s'endormit dans Tespérance.
Mais lui ne prit pas de repos. Prévenu que le 16« corps avait été engagé fortement dans la journée , il
reçut, après minuit, une lettre de Chanzy lui annonçant un plein succès. Celui-ci ajoutait qu'il s'attendait à une concentration des forces de l'ennemi pour le lendemain, et il priait Sonis de mettre sans retard une de ses brigades à sa disposition. < J'ordonnai alors à la 2« division, dit le rapport, forte alors d'une seule brigade, de ne pas s'arrêter à Saint-Sigismond, comme il lui avait été prescrit, mais de continuer sa marche jusqu'à Patay, où elle devait, dès son arrivée, se mettre aux ordres du commandant du 16« corps. J'envoyai en même temps un cavalier, le capitaine de la Gâtinerie, au général Chanzy pour lui annoncer l'arrivée prochaine de ce secours, que je suivrais de près, avec les troupes parties en même temps que moi de Coulmiers, et dont je donnais le détail. »
A deux heures du matin, M. de Sonis vint réveiller ses amis pour se rendre avec eux à l'église du village et entendre la messe qu'y devait célébrer le père Doussot. € C'était le premier vendredi du mois, 2 décembre; et, par une heureuse coïncidence, remarque Sonis, le religieux, se conformant à la liturgie de son ordre, disait ce jour- là l'office du sacré Cœur. J'eus le bonheur de communier, avec plusieurs zouaves. » Cette veillée d'armes devait être la dernière pour plusieurs. Le soir, tous ceux qui venaient de la faire gisaient blessés ou morts sur le champ de bataille.
Après l'action de grâces, l'ordre fut donné aux troupes de se mettre en route pour Patay. On était dans l'allégresse ; le bruit courait que l'armée assiégée dans Paris avait fait en masse une trouée dans l'ennemi et remporté une grande victoire. En confirmation de cette nouvelle, un télégramme du général d'Aurelle
vint apporter l'ordre du jour suivant : « Ofllciers, sousofficiers et soldats de Tarmée de la Loire! Paris, par un sublime effort de courage et de patriotisme, a rompu les lignes prussiennes. Le général Ducrot, à la tète de son armée, marche vers nous. Marchons vers lui avec réian dont l'armée de Paris nous donne l'exemple. Je fais appel aux sentiments de tous, des généraux comme des soldats. Nous pouvons sauver la France. Vous avez devant vous cette armée prussienne que vous venez de vaincre sous Orléans ; vous la vaincrez encore. Marchons donc avec résolution et confiance. En avant, sans calculer le danger ! Dieu protège la France ! — Quartier général de Saint-Jean-de-la- Ruelle, l*»" décembre. D'AuRELLE. D C'était le délégué de la guerre, M. de Freycinet, qui, trompé lui-même, avait adressé de Tours cette nouvelle triomphante, mais, hélas! erronée.
c En communiquant cet ordre du jour aux généraux des l""* et 30 divisions, je fis appel, dit Sonis, à leur patriotisme, et je leur prescrivis d'accélérer le mouvement, afin que tout le 17° corps pût être concentré sans retard. Moi-même je partis pour Patay à quatre heures du matin avec ce que j'avais sous la main : la réserve d'artillerie , les zouaves pontificaux et les mobiles des Gôtes-du-Nord. Vers six heures et demie nous arrivâmes à Patay, où j'établis mon bivouac à l'entrée de ce bourg.
« A huit heures, je me présentai chez le général Ghanzy, dit le Rapport. Je lui fis connaître que mes troupes étaient très fatiguées, et lui dis qu'à moins de nécessité absolue, je désirais vivement qu'il ne m'appelât pas à son secours. 11 me le promit : <c Nous ferons c notre possible pour nous passer de vous. > Je lui fis
connaître le détail des troupes qui marchaient avec moi. Je l'informai des ordres que j'avais donnés au général Deflandre pendant la nuit, ordres qui, s'ils étaient exécutés, devaient amener dans le courant de la journée une concentration du 17« corps aux environs de Patay. »
Le général Chanzy pouvait donc écrire ensuite : «c J'avais la certitude de laisser derrière moi un soutien sur lequel je pouvais compter. » Il ajoute au même endroit : t II avait été convenu que les troupes qui arrivaient prendraient le plus possible du repos, dont elles avaient le plus grand besoin ^ » Au capitaine de la Gàtinerie, qui était venu lui annoncer l'arrivée de Sonis, il avait répondu qu'on avait eu tort de se déranger, quune brigade lui su£Qsait. Il espérait achever seul sa victoire de la veille.
c Là- dessus, continue M. de Sonis en son Rapport, M. le général Chanzy, se fondant sur ce qu'il avait grande hâte de rejoindre ses troupes, qui étaient déjà en marche, monta à cheval, à dix heures et quart ou dix heures et demie' , et je m'installai à sa place. >
Déjà le bruit formidable de la bataille se faisait entendre. Il n'y avait pas deux heures que le commandant du 16« corps était parti lorsqu'un billet au crayon du général Vuillemot annonça à Sonis que Chanzy était très fortement engagé à Loigny, et qu'il désirait l'envoi immédiat d'une brigade.
Le moment était critique. Après avoir, la veille,
* Chanzy. Deuxième année de la Loire , p. 70.
- Et non pas à sept heures, «'omme écrit Chanzy. Ihid., Voir aussi ies notes du conimuudant de Luxer , qui écrit dix /têtire» et demie.
chassé les Bavarois de FaveroUes, Chanzy aujourd'hui se sentait débordé sur plusieurs lieues d'étendue. Goury, pris et repris, nous échappe à la fin. Lumeau reste inabordable ; et, ramené plusieurs fois en arrière avec d'énormes pertes, le 16® corps va succomber-
M. de Sonis venait d'entendro l'appel au dévouement ' l'heure de l'immolation allait sonner pour lui.
Averti à midi et demi, le général fait lever sor bivouac avant une heure. Écoutons-le lui-même: c J^ fis prendre les armes aux troupes qui étaient au bivouac^ et j'envoyai des cavaliers dans la direction de Guillon — ville, afin de me rendre compte de la situation du colonel Lipowski , qui , attaqué sur ce point par un corps d'Allemands, m'appelait à son secours; mais je me convainquis que l'attaque n'était pas sérieuse de ce c^té. Pendant ce temps- là, la 3^ division arrivait et s'apprêtait à camper sur le terrain où nous nous trouvions. Je fis dire au général Deflandre de faire former les faisceaux, de donner un peu de repos à son monde, mais que le 46® corps étant très fortement engagé, il ne pouvait être question de s'établir au bivouac. 11 fallait marcher au canon.
€ La brigade de la 2® division, composée du 10« bataillon de chasseurs à pied, du 48» et du 51® de marche, eut ordre de prendre pour point de direction le clocher de Terminiers. Les autres troupes, c'est-à-dire les zouaves pontificaux, les mobiles des Côtes-du-Nord, la réserve d'artillerie , et enfin la 3® division , se dirigèrent sur Loigny *. >
En ce moment, M. de Sonis, ayant prêté une brigade
1 Notes adressées par M. de Sonis à Mgr Pie, pour servir de documents à son discours du 2 d(^>ombi'e 1871 , à Loigny.
au général Chanzy, n'avait avec lui qu'une seule brigade. II avançait quand même, dans l'espoir d'être rejoint. < Mais à peine en marche, raconte-t-il , nous rencontrâmes un assez grand nombre de chariots portant des blessés ; puis des mobiles du Ifi» corps qui, abandonnant leurs rangs par groupes de quatre ou cinq, se sauvaient du champ de bataille. J'en fus exaspéré. J'essayai, avec mes officiers, de remonter le moral de ceux qui passaient près de moi ; mais ce fut sans succès. Ils étaient d'ailleurs trop nombreux. L'impression de ce spectacle fut pénible sur nos troupes ; nos affaires allaient mal.
c Peu après, un ofQcier envoyé par M. le général Chanzy vint me prier d'accélérer autant que possible la marche de nos troupes, et m'indiqua comme point de direction un moulin situé du côté de FaveroUes.
a Cet officier fut suivi de deux autres du même étatmajor, et sur leurs indications je redressai ma tête de colonne, qui dut appuyer plus à gauche sur Villepion , où, m'assurait-on, le 46« corps avait plus besoin d'être soutenu.
(T Ne pouvant accélérer davantage le pas de ma colonne, déjà très fatiguée, je me portai au galop sur le château de Villepion , afin de juger de la situation et de l'emploi qu'il conviendrait de faire de mes troupes. Je rencontrai, au coin du parc de Villepion, M. le général Barry, qui me dit, lui aussi, que nos affaires allaient mai. d
Arrivé à Villepion, Sonis entra en ligne immédiatement. « En attendant la tète de ma colonne*, écrit- il, je fis avancer au trot les deux batteries à cheval de la réserve, et je les plaçai sur la route de Villepion à Fave-
rollesy où elles ouvrirent leur feu. Je criai au 16* corps € Voilà le 17" qui arrive I » Cela avait mis un peu d*ea train dans cette troupe. Il était alors deux heures deux heures et demie tout au plus '.
« M. le général Chanzy vint alors me prier de relever, avec les troupes du 17« corps, les bataillons qui se trouvaient en avant de Villepion et qui étaient très fatigués', t Rendez -moi le service de me remplacer € ici, > dit*il. Il indiquait par ce mot le terrain occupé par la 2® division , celle du général Barry.
c J'allai alors trouver le général Deflandre, commanmandant ma 3^ division, et je lui expliquai qu'il s'agissait de rempi^user, bataillon par bataillon, ces troupes du 16® corps, fortement engagées depuis le matin et épuisées. J'appelai son attention sur cette opération, que nous devions diriger tous deux. »
Il releva donc les bataillons qu'on venait de lui indiquer. Il disait plus tard à l'enquête parlementaire : a J'eus la douleur de remarquer qu'à mesure que ces bataillons étaient remplacés par nous, ils filaient en arrière. Je devais espérer qu'ils iraient se reformer à deux kilomètres de là ; qu'on leur ferait former les faisceaux , mettre sac à terre pour se reposer. Mais je ne pensais pas, après être venu avec une brigade au secours d'un corps d'armée, ne pouvoir plus espérer
^ Deux heures et demie, et non pas quatre heures, comme récrit par erreur le général Chanzy. Deturhhne arniée de la Loire. — Voir la déposition de M. de Sonis à Tcnquéte, t. III, p. 260, !''« col. — Notes du commandant de Luxer. — Ibid, Notes de M. de Sonis pour Mgr Pie, etc.
' Rapport et notes pour Mgr Pie. On remarquera qu'il s'agit de relever seulement « les bataillons qui se trouvent en avant de Villepion ». Comment oser écrire qu*avec sa seule brigade, M. de Sonis crut relever tous les bataillons du 16* corps?
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on être secouru moi -môme lorsque j'en aurais besoin.
c En môme temps je m'aperçus que la brigade de la 2* division, qui devait marcher sur le clocher de Ter» miniers, avait dépassé ce village; ce qui m'indiquait su£Qsamment qu'il n'était point occupé par l'ennemi. J attirai à moi cette brigade , qui dans le moment était plus à ma portée que la 3^ division , et je plaçai immé^^ diatement en ligne les bataillons du ^l^ et du 48«. Deux bataillons de ces régiments formant la deuxième ligne de la brigade, ainsi que le 10^ bataillon de chasseurs à pied qui avait appuyé à droite, ne répondirent pas à mon appel, et restèrent à Terminiers.
c Deux batteries attachées à la 2*^ division furent placées sur la ligne de Villepion à FaveroUes et sur le prolongement des deux batteries à cheval. >
En arrière de Loigny, deux divisions du 16* corps continuaient la lutte avec leur artillerie : c'étaient la division Jauréguiberry à gauche, et la division Maurandy à droite. La division Barry, maintenant rem* placée au feu, essayait de se reformer entre Villepion et FaveroUes. Mais ce n'en était pas moins sur M. de Sonis qu'allait porter désormais le poids principal de l'action et du péril.
Sonis avait en ce moment vingt-six bouches à feu; une longue chaîne de tirailleurs précédait l'infanterie. Elle gagnait du terrain. Le général avait envoyé sa cavalerie sur les ailes, pour surveiller les mouvements de l'ennemi. On vint l'avertir qu'il était tourné sur sa gauche. On voyait, en effet, la colonne ennemie opérer son mouvement en masses compactes, se dirigeant de Villerand sur la ferme de Ghauvreux. Sonis alors prévient le général Deflandre de faire tête à cette
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attaque, si besoin en est, sur la ligne de Guillon ville à Villepion. Lui-même, pour y faire face de Tun et de l'autre côté, partage en deux sa réserve d'artillerie. Une partie, soutenue par le l'^* bataillon de zouaves pontificaux, quatre compagnies des mobiles des Cùtesdu-Nord, les francs -tireurs de Tours et de Blidah et une compagnie du lO bataillon de chasseurs à pied, se dirigea sur le coin du parc du château de Villepion, où les pièces furent mises en batterie , à l'abri de deux fortes meules de paille qui les dissimulaient. L'autre partie, soutenue par le 2^ bataillon de zouaves ponti* ficaux et trois compagnies de mobiles des Côtes-du* Nord, fut placée à la hauteur du village de Gommiers. L'effet de la canonnade se fit sentir dès les premiers coups ; l'ennemi répondit vivement par son tir, mais sans résultat. Bientôt on vit sauter un de ses caissons; et la batterie ratteler. < Au même Instant, raconte le capitaine de Luxer, à la hauteur de Nonneville, débouchait la cavalerie allemande. En cet endroit, le terrain se relève, de sorte qu'à 1600 mètres de nous apparut une ligne étincelante de casques et de cuirasses. Aussitôt les mitrailleuses ouvrirent le feu, mais elles étaient pointées trop bas, et nous vîmes le terrain se couvrir de poussière en avant de la ligne des cuirassiers. Nous attendions avec sang-froid que la cavalerie fût plus avancée, jusque vers 1200 mètres; et là le commandant fit faire le feu à volonté. La première salve porta, — je le vois encore, — en plein, au milieu de la ligne. Sur un espace de plus de 80 mètres, je vis le jour se faire, comme si les cavaliers étaient rentrés sous terre. Deux autres décharges les atteignirent encore. Puis la batterie de 8, prenant des obus à balles, leur
envoya deux salves à i 800 mètres , qui achevèrent de jeter le désordre parmi eux. » Au bout d'une heure et demie le feu cessait, et le corps allemand se repliait.
A cette heure de la journée, le plan d'ensemble des opérations conçu par Sonis commençait à se réaliser avantageusement. Appelé à remédier soudainement à une situation complexe et compromise , le général avait fait front partout avec des troupes épuisées de fatigues et de misères. Lorsque le 17« corps était entré en ligne, il n'était plus resté du 16« corps, depuis Terminiers jusqu'à Villepion et au delà, aucune troupe d'infanterie, à part quelques isolés du 39^ et deux bataillons occupant le parc de Villepion. On peut donc assurer que tout ce qui avait été fait depuis deux heures et demie sur le champ de bataille avait été fait surtout par le 17* corps. C'est lui qui a empêché l'ennemi de déboucher de Loigny sur Villepion ; c'est lui qui a empêché la l""* division bavaroise ralliée vers Villerand de s'avancer sur Villepion. C'est le 17® corps qui s'est opposé au mouvement tenté par la brigade de cavalerie, bavaroise, pour s'avancer vers Villepion, aux environs de trois heures. C'est également la 3« division du 17« corps, débouchant au nord de Guillonville, qui, à quatre heures, fait tourner bride à la division de cavalerie du prince Albert. Ainsi les Allemands, arrêtés devant Faverolles, contenus devant Villepion, refoulés vers Guillonville : tel a été le concours inappréciable prêté par le 47» corps au 16«, qui, grâce à lui, a dû à deux reprises de n'être pas culbuté et môme tourné sur sa gauche ^
* Le général Chanzy qai , s'ctant porté vers la droite , est très mal i-enscigné sur ce qui s'est passé à la gauche, attribue ce i^ésultat à
Il était environ trois heures et demie. Le mouvement tournant était arrêté et nous avions gardé toutes nos positions. Mais il fallait maintenant reconquérir celles du matin , et se rendre maître surtout de Loigny, qui était le point de résistance le plus important. Reprendre Loigny c'était gagner la bataille, au dire même des Allemands. Dès le 27 novembre, les ennemis avaient organisé ce village pour la défense. Ils avaient dû l'abandonner dans la nuit du i"^^ au 2 décembre, et aussitôt l'amiral Jauréguiberr^' Tavait fait occuper par le 2« et le 3« bataillon du 37^, avec ordre de tenir jusqu'à la dernière exti-émité. Ce fut vers midi que nos hommes s'y établirent. Les Allemands s'y portaient déjà au même moment, et étaient près d'y rentrer. Repoussés d'abord, ils canonnèrent le village, incendièrent quelques maisons, s'emparèrent du saillant qui fait face à Goury; mais tous leurs efforts pour se rendre maîtres du village étaient demeurés inutiles. Dans l'auberge Saint-Jacques, on lutta corps à corps ; nos soldats désarmés prenaient des tabourets, et ils frai)paient encore. Les habitants étaient réfugiés dans les caves: « Priez pour nous, leur disait le commandant de Fouchier à l'auberge Chauveau, priez pour nous, pendant que nous combattons pour vous ! 7> Jusque-là la troupe française avait toujours eu le dessus; mais le duc de Mecklembourg avait envoyé ses réserves sur ce point, et pendant que nos soldats, à couvert dans le cimetière, tiraient presque à bout portant, les Allemands renforcés débordaient le
la l'* division du 16* corps, tandis qu'il est surtout et presque uniquement l'œuvre du 17* corps. Voir le Journal de niarctis de la SH d'wisionf crlui do Vartillerie du 17« corps, k>s notes du coinnuindant de Luxer, etc.
L ARMÉE DE L.V LOIRE — BROU ET LOKiNY 303
village et prenaient pied dans la partie qui regarde le l>etit bois.
C'est de ce côté que le général tourna son artillerie. c Elle était considérable et admirable de toute manière, témoignait- il devant la commission d'enquête. Cette belle troupe se distinguait aussi bien par l'esprit militaire de ses soldats que par celui de ses officiers. Je ne saurais jamais assez en faire l'éloge. »
a Cependant je fis connaîtr** sommairement mon intention d attaquer le village au capitaine d'état-major de Luxer, et je le chargeai d'aller chercher la division Deflandre et de ''amener immédiatement pour soutenir cette attaque. Je savais en eflet cette division en potence entre Guillonville et Villepion, et je ne doutais pas qu'elle fût promplement derrière moi. » M. de Sonis, ne savait pas alors que cette division allait rencontrer les troupes du prince Albert, qu'elle devrait repousser pour s'ouvrir un passage.
En même temps il chargea son chef d'état -major, le général de Bouille, de faire porter en avant la droite de sa ligne , composée du 48® de marche et du 10® bataillon de chasseurs à pied. Il est donc établi que toutes les mesures nécessaires pour assurer le gain de la bataille avaient été prises par lui, et que la charge sur Loigny, commencée avec l'espoir de vaincre, moyennant renfort, fut continuée, quand cet espoir s'évanouit, avec la conviction que du moins chaque pas en avant assurait la retraite, tandis que reculer eût été attirer jusqu'au cœur de Tarmée l'ennemi triomphant*.
La nuit arrivait. Au moment où le général allait lancer sa brigade sur Loigny pour joindre et dégager
* M. lo i.4ilaiii(.' Dfivly, le Général de Sonis , etc., p. 82.
les braves du 37« et enlever ce village, il s'aperçut qu'un grand trouble se manifestait dans sa ligne de bataille. On vint bientôt lui dire: a Votre centre se replie. » 11 se porte vers deux régiments de marche d'un effectif considérable , le 48^ et le 51«. Il alla vers l'un des deux, le 51»^, qui lâchait pied ; et, criant de toutes ses forces : a En avant! avez-vous peur? » Puis, les voyant reculer: a Misérables, vous nous perdez I > et en deux mots il leur montre les désastres qu'ils préparent : les Prussiens les poursuivant dans leur fuite honteuse , notre armée coupée en deux , toute notre artillerie enlevée , le 16° corps surpris et écrasé dans sa retraite, u Mes paroles furent impuissantes, rapporte le général. Ce malheureux régiment reculait toujours, sans que j'aie pu comprendre cette panique. Indigné, je menaçai de brûler la cervelle aux soldats que j'avais devant moi. Je criais : a Vous êtes des lâches, vous nous perdez, vous nous déshonorez; vous êtes des misérables , indignes du nom français ; je flétrirai le numéro de votre régiment. » Les spahis de mon escorte frappaient les fuyards à coups de plat de sabre pour les ramener au devoir. Ils subirent ce dernier outrage, mais sans avancer d'un pas ^
* Fonné, et sans aucune coh(^sion , le i novembre 1870, à Auxeriv, avec 3G(X) hommes, venus de 18 dépôts diflorents j le M* de marche n'avait aloi*s rien do commun avec le 51« de ligne, retenu à Tarmée de Metz, et qui porte un nom glorieux conquis à Austerlitz, Eylau, Auerstadt, léna, et l'écemment au Mexique. Dans la journée même du 2 décembre , le M* do marche avait eu 8 ofQciei-s et 2li5 hommes hors de combat, à Villcpion. Ce même régiment se réhabilita ensuite par sa conduite dans les combats livrés autour de Cernay, du Mans, et dans les opérations du siège de Paris contre la Commune.
Quant au 48* de marche, resté à Terminiers , où M. de Sonis lui avait envoyé l'ordre de s'avancer par son chef d'état-major, M. le général de Bouille , qui y trouva la mort , il s'excuse sur ce que les ordres directs de son colonel ne lui lurent pas transmis. (V. l'AppiMidice.)
LAH.MEE DE \A LUIKE — BilOL ET LOi«iNV :U)5
« C'est alors quo je leur dis : ce Eh bien , puisque c vous ne savez pas mourir pour la France, je vais « faire déployer devant vous le drapeau de l'honneur, t Regardez-le, et tAchez de le suivre lorsqu'il va pas- 9 ser dans vos rangs. »
« Effrayé à la pensée de voir ce mouvement de retraite se propager sur toute la ligne, je partis et je m'élangai au galop sur ma réserve d'artillerie, où j'avais placé mes zouaves, mon bataillon sacré. Je criai à Charette : (L Mon amiy amenez-moi un de vos bataillons ; d il en avait deux. Puis, m'adrcssant aux zouaves: « Il y a m là-bas des lûches qui refusent de marcher. Ils vont a perdre l'armée, à vous de les ramener au feu. En a avant, suivez- moi! Montrons-leur ce que valent a des hommes de cœur et des chrétiens. »
< Un cri d'honneur s'échappa de ces nobles poitrines. Ces braves enfants se précipitèrent vers moi; tous voulaient courir à la mort. J'en pris trois cents, le reste devant rester à la garde de l'artillerie. Le bataillon partit, accompagné par les francs-tireurs de Tours et de Blidah, les mobiles des Côtes -du -Nord, et précédé par une ligne de tirailleurs. C'était en tout huit cents hommes.
c II était quatre heures et demie. Le jour tombait. Je dis au colonel de Charette : ce Voici le moment de faire déployer la bannière du sacré Cœur. » Elle se déploya, on la voyait de partout. C'était électrisant. Nous marchâmes ainsi d'un pas assuré, bien convaincus que nous remplissions un grand devoir. J'avais toujours la conviction que la 3« division que j'avais fait demander, coûte que coûte, par le capitaine de Luxer, arriverait enfin et appuierait mon mouvement. Je ne
306 LE r.ENÉUAL DE SONIS
doutais pas non )>lus que cette poignée de braves ne ramenât au feu les troupes qui battaient en retraite. Arrivé à la hauteur du 51^ : ^ Soldats! dis- je à ces « hommes , voilà le drapeau de l'honneur, suivez-le, en a avant! » Mais rien, rien. Secouant mon képi de la inain gauche , et brandissant mon épée de la main droite, je leur criai : <t N'avez -vous plus de cœur? a Marchez ! ^ Ils ne marchèrent pas.
^ Et nos zouaves avançaient toujours. J'avais à ma droite le colonel de Charette, à ma gauche le commandant de Troussures. Ce dernier se jetant à mon cou : <ï Mon général, me dit-il, que vous êtes bon de nous « mener à pareille fête ! » Noble cœur ! ce devait être sa dernière parole. »
Charette avait fait déployer son monde en tirailleurs. Les mobiles des Côtes -du -Nord prennent sa droite, les francs-tireurs de Tours et de Blidah se placent à sa gauche ; derrière la ligne marchent à cheval le général , le colonel , le chef de bataillon , l'adjudant-major et les officiers d'ordonnance.
ft Dans ce moment, dit Sonis, il y avait un tel entrain dans cette troupe qu'elle décida même un mouvement en avant de la part de mes lignes restées jusqu'alors immobiles, ce qui me rendit l'espoir. Devant rette fusillade, les Allemands, qui occupaient depuis le matin la ferme de Villours, l'abandonnèrent et se sauvèrent. Mais arrivés en face du petit bouquet de bois, ou buisson des acacias , à deux ou trois cents mètres du village, nous fûmes accueillis à bout portant par un feu de mousqueterie très violent, et beaucoup des nôtres tombèrent pour ne plus se relever. Le 51*', que j'avais un instant ramené au combat , ne soutint pas
cette épreuve ; il nous quitta pour ne plus reparaître.
<L Je restai à la tète des zouaves pontificaux, qui faisaient une résistance héroïque, disait Bonis à l'enquête, Je ne voyais pas paraître la 3» division , que j'avais envoyé chercher; et à part Tamiral Jauréguiberry, qui tenait toujours à Villepion , je n'avais aucune nouvelle du 46« corps. Que devais -je faire alors? Je ne voulus point me déshonorer en abandonnant ces trois cents zouaves qui marchaient avec moi, et qui ne m'auraient jamais pardonné c(* crime. Je me sentis fort pour le sacrifice que j'allais accomplir, du consentement de ces braves. Ils s'appelaient les soldats du pape, et il me parut bon de mourir sous le drapeau qui les abritait. Tous ensemble, nous poussûmes un dernier cri : « Vive la France ! vive Pie IX !» Ce fut notre acte de foi.
« Trois cents zouaves s'étaient donc élancés avec moi. Je ne les avais destinés qu'à une chose : produire un grand effet moral, capable d'entraîner au devoir une troupe démoralisée. De ces trois cents hommes , cent quatre-vingt-dix-huit tombèrent devant Loigny, et avec eux dix des quatorze officiers qui les commandaient. La plupart de ces héros tombèrent à mes côtés.
a Moi-même je fus blessé d'un coup de feu à la cuisse, tiré à bout portant. Je n'eus plus la force de tenir mon cheval. Je criai à mon officier d'ordonnance, M. le capitaine Bruyère : ce Mon ami, prenez-moi dans vos bras; d c'est fmi pour aujourd'hui, s II me déposa à terre, aidé en cela par M. de Harscouët, lieutenant aux zouaves pontificaux. J'ordonnai ensuite à M. Bruyère de se retirer, et d'aller prévenir le plus ancien officier général de prendre le commandement du 17« corps et de diriger la reirai le.
< J'eus en ce moment la consolation d'entendre rouler derrière moi toute mon artillerie ; et je suis heureux . en finissant ce récit, de pouvoir constater que lel7« corpi n'a pas perdu une seule bouche à feu pendant le temps où j'ai eu l'honneur de le commander. »
Son artillerie avait tiré trois mille quatre cent vingttrois coups dans cette journée. Nous entendrons plus tard le général répéter : a Je suis encore convainci que si chacun avait fait son devoir; si la 3^ divisior m'avait suivi , ou s'était portée en avant, même après ma blessure; si enfin les troupes du 16« corps qu( j'avais relevées avaient appuyé ce mouvement, nouf nous serions rendus maîtres de Loigny. ]»
C'est ainsi que se termine le récit officiel du généra de Sonis, soit dans sa déposition à l'enquête parlemen taire, soit dans son rapport au ministre de la guerre que complètent quelques traits empruntés à ses lettres A ce rapport, M. de Sonis ajouta un épilogue, c II étai destiné uniquement, explique-t-il, aux amis qui, ani mes de la même foi que lui, nourris des mêmes espé rances, voudraient bien s'associer à la reconnaissance qu'il devait à Dieu pour le secours inattendu qu'il ei avait reçu dans cette nuit d'agonie. id
« J'avais donc fait retirer MM. Bruyère et de Hars couêt. Ils auraient voulu rester pour ne pas se séparei de moi. Mais c'eût été les livrer aux mains de rarmé< prussienne, qui se portait en avant, à la poursuite d( nos troupes. Je les forçai de partir. Ayant desselh mon cheval, qui était criblé de balles, ces deux officiers me soutenant l'un à droite, l'autre à gauche, placèren la selle sous ma tête et se retirèrent.
« J'étais là, seul, immobile, étendu sur la terre et k
neige. Autour de moi gisaient de nobles victimes qui n'avaient point marchandé leur vie, mais qui l'avaient libéralement donnée pour la grande cause de la patrie el de l'honneur. A quatre ou cinq pas en avant y et un peu sur ma droite , je remarquai un de ces braves étendu sur la terre et appuyé sur le coude. Était-ce un of&cier ou un simple zouave? Je ne le savais pas.
« L'armée prussienne ne tarda pas à passer sur nos corps, en ordre parfait, id Toujours soldat, Sonis ajoute dans sa lettre à sa femme : a J'avoue que je ne pus me défendre, même en ce moment, d'admirer la discipline et la tenue de ces troupes. »
Il poursuit : c En arrivant à la hauteur des morts et des blessés , les soldats allemands s'arrêtaient et enlevaient les armes qui pouvaient avoir quelque valeur. C'est ainsi qu'un soldat se précipita sur moi, et, me tournant et retournant avec brutalité, déboucla mon ceinturon et enleva mon épée et mon pistolet.
c D'autres compagnies passèrent successivement, m'infligeant le spectacle de l'enivrement de leur victoire.
c Enfin je vis un de ces soldats, que sa place dans le rang avait conduit en face du zouave dont j'ai parlé et qui était couché à quelques pas de moi , remuer du pied cet infortuné et lui écraser la tête d'un coup de crosse. »
M. de Sonis indiqua plus tard l'endroit précis où il avait vu assommer ce jeune homme. On le retrouva, on le reconnut : c'était le brave commandant de Troussures. Voilà à quelle fête il remerciait tout à l'heure Sonis de l'avoir conduit.
a Je crus, poursuivit le général, que le même sort m'attendait, et je remis mon Ame à Dieu. Je le crus surtout lorsque, dans cette troupe marchant en ligne,
je vis arriver directement vers moi un autre soldat qui devait me passer sur le corps. Mais celui-là, au contraire, était le bon Samaritain. Arrivé à moi, cet homme s'arrêta, me prit la main, et, la serrant avec une indéfinissable expression de bonté, il me dit : «Camaradel » C'était sans doute le seul mot de français qu'il sût, mais il y mit tout son cœur. Se penchant sur moi, ce généreux soldat inclina sa gourde et versa dans ma bouche quelques gouttes d'eau -de- vie. J'étais à jeun depuis vingt -quatre heures. i>
Le soldat prit ensuite la tète du général avec précaution, la replaça soigneusement sur la ^^elle du cheval, et recouvrit le blessé avec la couverture qui se trouvait près de lui. M. de Sonis essaya de lui exprimer sa reconnaissance; mais, s'apercevant que son bienfaiteur ignorait absolument notre langue, il se contenta de lui montrer le ciel. Plus tard il pria Dieu de payer luimême sa dette, et un de ses premiers soins, en arrivant ÙL l'ambulance, fut de demander à M. le curé de Loigny d'offrir le saint sacrifice à l'intention de ce généreux ennemi.
< Après le passage des troupes prussiennes, continue-t-il, des médecins et des infirmiers allemands vinrent visiter le champ de bataille. Je vis d'abord briller dans le lointain les énormes lanternes rouges sphériques qui leur servaient à rechercher les blessés. Ils relevèrent plusieurs des leurs, mais aucune offre de secours ne me fut faite, et moi je ne voulus rien demander à l'ennemi. J'ai su plus tard que quelques-uns des nôtres avaient été recueillis par les Prussiens et conduits dans une grange du village de Loigny.
a Rienlùl le silence se fit autour de moi, silence
r/ARMKK DE LA LOIRE — HHOU KT LOKINY Mi
troiiljlr |>.ir la voix (!(>.> inouranls, a|»[)r.hiiit <:ii vain au >ecours. Jamais je n'oublierai ces cris déchirants : <( Doclcur ! docleur ! Tambulance ! rambulance ! b Hélas! il n'y avait dans ce champ de carnage ni docteur ni ambulance.
d La nuit vint augmenter les douleurs de notre «igonie, et nous fûmes l)ientôt entourés par un grand cercle de feu. Les Prussiens incendiaient les hameaux «les environs; le village de Loigny, situé ù deux cents mètres de moi, paraissait déjà un vaste brasier. A la lueur de l'incendie, je pouvais distinguer les silhouettes «les soldats allemands se chauffant autour des maisons qui brûlaient, et le bruit de leurs conversations et de leurs rires arrivait jusqu'à moi.
fic Vei's neuf heures, j'entendis sur ma droite, en avant de Terminiers, un cri prolongé semblable à celui que l'on entend sur la mer, lorsfju'on veut héler un bâtiment. J'eus tout de suite la pensée que quelqu'un (le charital)le venait à notre secours. Je ne m'étais pas trompé; je rassemblai toutes mes forces et je criai: a Au secours! 2> mais la voix s'éloignait. J'essayai alors de me traîner sur la terre dans la direction de la voix que j'avais entendue. Ce fut en vain, j'étais incapable (le tout mouvement.
« J'abandonnai tout espoir de salut et je me résignai à mon sort. Lorsque MM. Bruyère et de Harscouët m'avaient quitté, ils avaient emix)rté les derniers adieux que j'adressais à ma famille. La pensée des douleurs que ma mort allait leur causer vint navrer mon âme de tristesse; mais je lus tiré de mon abattement par la contemplation de l'image de Notre-Dame de Lourdes; elle ne me quitta plus.
c Avant la guerre , j'avais fait un pèlerinage à la grotte miraculeuse, et j'en avais rapporté les plus vives et les plus salutaires impressions. Depuis ce moment, je ne voyais la sainte Vierge que sous l'aspect de la statue de Lourdes. Je puis dire que cette douce image me fut constamment présente pendant toute la nuit que j'ai passée sur ce sol sanglant où j'ai attendu la mort durant de longues heures. Grâce à Notre-Dame , ces heures, pour être longues , n'ont pas été sans consolations : mes souffrances alors ont été si peu senties, que je n'en ai point conservé le souvenir ^
c Je perdais cependant beaucoup de sang. Ma jambe était brisée en vingt-cinq morceaux, comme on Ta vu depuis.
<( Vers onze heures du soir, la neige commença à tomber à gros flocons. Peu à peu les cris cessèrent; les moribonds rendaient l'âme, le froid engourdissait tout; il se fit un silence de mort. La neige couvrait tout de
* Le religieux carme qui eut toutes les confldences de Tàine et de la vie de Sonis, le R. P. Augustin de Jésus-Crucifié, nous écrit ainsi au siyet de cette nuit et des gràces insignes qu'y l'eçut le blessé de Loigny :
« Le généi*al de Sonis avait été favorisé de très grandes grâces, et par moments, malgré son indomptable énergie, il était impuissant à contenir le ilôt qui Tinondait. La nuit du 2 décembre 1870, en particulier, Tavait blessé au cœur, et la blessuœ de Tamour divin était autrement profonde que celle qu'il avait reçue de Tennemi. Cette blessure ne devait plus guérir. Elle se rouvi^it parfois tout entière et semblait en même temps, par son ineflable douceur, loi livrer quelques-uns des secrets du ciel.
c Dans cette nuit, la sainte Vierge fit pour lui des prodiges de bonté. Elle se présenta à son serviteur et fils très aimé, et fit couler dans son âme d'ineffables consolations. Ces heures terinblcs devinrent pour lui des heures de délices. Sa jambe broyée, Tautre gelée, toutes les horreurs de cette nuit de terreur et de sang, ses effroyables soum'ances, tout cela disparut, toutes les douleurs corporelles, pendant toute cette nuit. < Je ne recommençai àsouflHr, disait-il, que lorsque les hommes s'occupèrent de moi. »
son immense linceul. Au sein de ce calme profond, je vis deux formes humaines se traîner vers moi. C'étaient deux jeunes zouaves pontificaux, tous deux enfants du peuple, car l'un était attaché au service du curé de Saint- Brieuc, et l'autre était un ouvrier cordonnier parisien. Le premier s'appelait Auger, le second fielaporte. Ces deux jeunes blessés , qu'une foi commune avait placés au milieu de la meilleure noblesse de France, étaient de fervents chrétiens, et ils venaient me demander de leur parler de Dieu. Je les entretins de la mort avec cette liberté que donne la foi dans l'immortalité. Nous étions sur le seuil de ces espérances étemelles qui forment comme le prix de ce grand combat qu'on appelle la vie; et sur ce seuil l'Église a placé Marie, afm d'inspirer confiance à ceux qui doivent le franchir. La Vierge immaculée fut donc l'objet de mon entretien avec ces deux jeunes gens *.
<K Au bout d'un certain temps, ils s'aperçurent que leurs blessures leur permettaient de marcher. L'un avait reçu une balle qui lui avait enlevé toute la peau du front ; il était inondé de sang. L'autre n'avait qu'une blessure sans gravité. Faisant effort et s'aidant l'un l'autre, ils essayèrent de marcher. Ils me firent donc leurs adieux, et ils tentèrent de se rendre au village voisin; mais, avant d'y arriver, ils furent faits prisonniers.
«: Un autre jeune zouave, qui m'avait vu, se traîna sur la neige et vint se placer près de moi, en appuyant sa tête sur mon épaule gauche. Il y mounit peu après, n
1 Ici s'arrête brusquement VÉpilogue au fapporL Nous le continuons par un récit également littéral fait par M. de Sonis à M. et M"* de Séze, en présence du R. P. Fessard, au château des Tourelles (Loir-et-Cher), et recueilli par écrit immédiatement.
Ce jeune zouave, qu'on reconnut ensuite à une médaille suspendue à son cou, était Fernand de Ferron. « Il n'était pas auprès de moi à l'entrée de la nuit, expliquait plus tard Sonis écrivant à son ix?re. J'ai dû être rejoint par votre cher enfant avant l'heure de minuit, mais je ne me suis pas aperçu de son voisinage, quoique je n'aie jamais jierdu connaissance. Je priais Dieu aussi bien que je le pouvais, mes yeux s étaient fermés, et je puis dire que mon âme n'était pas là oîi était mon corps. Au point du jour, je fus étonné de voir si près de moi ce jeune homme qui n'y était pas la veille. J'acquis la certitude qu'il était mort. Je crus d'abord qu'il api)artenait à l'arme des chasseurs d'Afrique, car sa veste était bleu de ciel, et je ne m'aperçus qu'il était zouave pontifical que lorsque des officiers prussiens vinrent mettre pied à terre près de moi et s'emparèrent successivement de sa ceinture et de son caban. C'est ce caban gris qui me donna la certitude que son propriétaire était bien du régiment de Charette.
« La neige tombait toujours, continue le récit; mon sang coulait, mais sans souffrance; encore une fois je ne perdis pas connaissance un seul instant. Je me représentais toujours Notre-Dame de Lourdes, et je ne cessais de sentir une paix, une consolation intérieure ineffable. Je ne recommençai à souffrir que lorsque les hommes s'occupèrent de moi.
« Vers cinq heures du matin, deux Prussiens, portant de grands manteaux, s'approchèrent et me regardèrent. Me voyant les yeux ouverts, ils ne me touchèrent pas; mais ils dépouillèrent le zouave qui était venu mourir à mes côtés, lui enlevant non seulement ses armes,
son caban et sa ceinture, mais tout l'argent qu'il avait dans ses poches.
ff A sept heures environ, j'entendis encore d'autres voix qui me parurent des voix françaises. J'appelai de nouveau au secours; mais elles s'éloignèrent, elles aussi, et je m'abandonnai à la volonté de Dieu.
(• Tl était dix heures du matin lorsque d'autres voix retentirent, mais celles-là très distinctement et tout près de moi. J'agitai mon bras droit, le seul qui fût libre; je criai de toutes mes forces, à plusieurs reprises. Enfin l'abbé Bâtard, aumônier des mobiles de la Mayenne, aperçut mon geste et vint de mon
côté. 7)
L'aumônier a raconté lui-même, dans un livre, comment il trouva M. de Sonis gisant, sous sa couverture tigrée, blanchie par la neige de la nuit. « Monsieur l'abbé, vous arrivez à temps, je vais mourir. — Oh! non , général , espérons que votre blessure n'est paa mortelle. — J'ai la jambe brisée. Je suis ici depuis hier soir, sans pouvoir faire un mouvement. Que la nuit a été froide! J'ai bien offert mes souffrances pour le salut de notre pauvre pays ! » L'aumônier, appelant à son aide le major Pabeau, s'occupa aussitôt de transporter le blessé. On put arrêter un cheval errant sur le champ de bataille; on fit demander une voiture à la ferme de Villours, mais les Prussiens refusèrent de laisser prendre le harnais. Sonis, qui perdait tout son sang, demandait à boire : on lui fit tremper ses lèvres dans une marmite de campement qui contenait je ne sais quoi, et qu'on emprunta à deux Bavarois qui passaient.
Faute de voilure, on était allé demander au village
une civière, une paillasse, n'importe quoi. < Mais, rapporte M. le curé, nos ambulances civiles ayant disparu avec tout leur matériel dès le premier coup de canon, il n'y avait parmi nous aucun brancard, et je me souviens que l'on se disposait à prendre une échelle pour en tenir lieu, lorsque la pensée me vint de recourir à l'ambulance prussienne, établie à l'autre extrémité du bourg. Le chef de l'ambulance, m'ayant entendu prononcer le mot de général, se montra soudain tout prévenant : c Puisqu'il s'agit d'un général, dit-il, mon « devoir est de le traiter comme tel. id II me fit donner un brancard digne d'un officier de ce grade, avec un de ses hommes pour le rapporter ensuite, car ils allaient quitter Loigny pour rejoindre leur corps. 9
Cependant toutes ces recherches avaient pris environ deux heures; il était près de midi. < On me mit sur ce lit de douleur, dit le général. Ce que j'éprouvai de souffrances lorsqu'on me remua pour m'emporter ne peut s'exprimer I i» A chaque secousse qui lui causait un surcroît de douleur, on l'entendait s'écrier : < 0 mon Maître I mon bon Maître I vous avez souffert plus que moi S »
C'est ainsi qu'il arriva au presbytère de Loigny.
Or, dans cette même nuit de souffrances héroïques et de consolations célestes , voici ce qui se passait au Garmel de Coutances, où se trouve désormais la mère Marie- Thérèse de Jésus, maîtresse des novices, sa sœur. C'est elle-même qui écrit en ces termes à son frère :
* Armée de Chanzy, Mobiles de la Mayenne, par M. TabW Bâtard, p. 147.
n Cher bicn-aimé Gaston, le premier mot que je dois tracer, en t'écrlvant, est une action de grâces à Jésus et à Marie et à leurs divins cœurs. Mon âme est si émue, cher ami, que les larmes voilent ma vue. Oh! que rendre au Seigneur? Quelle adorable bonté ! mais aussi que de douleurs !
a. Chose singulière : durant la nuit si cruelle que tu as passée sur le champ de bataille, dans cette nuit qu'au ciel nous nommerons bienheureuse, car tu lui devras en partie la palme du martyre; dans cette nuit, cher, bien -aimé, je fus réveillée en sursaut par une main qui paraissait vouloir me faire lever. Toute surprise, je me soulevai et me tins assise, croyant que c'était une des novices qui était malade et qui venait m(^ demander quelque chose. Je demandai : a Qui est là? » N'ayant pas de réponse et assurée que personne n'était dans notre cellule, je pensai à vous tous, mes frères chéris, à vos chers enfants. J'eus l'impression d'un danger, mais c'était Albert qui se présentait à mon esprit. Toi, mon Gaston, je te croyais invulnérable. Il me paraissait que le cœur de Jésus te couvrait d'un bouclier contre lequel toutes les balles et les obus viendraient s'amortir, et que tu ne pouvais que réussir dans toutes tes entreprises. •
(( Le lendemain je dis à notre mère prieure ce qui m'était arrivé, ajoutant : n Certainement, un malheur (i est arrivé à quelqu'un des miens. — Dans ce tempsce ci, me répondit -elle, on doit s'attendre à tout. I! n faut prier. )> Il fallait prier, et nous l'avons fait, je t'assure.
c Peu après nous est arrivée la fatale nouvelle , puis le silence pendant un long mois. Ah I cher Gaston, te
dire ce que j'ai soulîertî c/est inexprimable. Enfin j'appris que tu étais à Loigny, mutilé, mais très bien soigné, aussi bien que possible. Je t'avais tant et si amèrement pleuré comme mort, mon pauvre ami, que cette nouvelle en fut une bonne et me rendit presque la vie. Mais bientôt, n'entendant plus parler de rien ni de personne, je retombai dans mon angoisse. Je répétais à Notre- Seigneur à satiété : Mon Jésus, accomplissez votre volonté, sans égard à mes goûts ni à mes répugnances. Vous êtes la sagesse, l'amour et la miséricorde. Vous aimez ce frère infiniment plus et mieux que je ne saurais l'aimer. Vous savez combien sa vie est précieuse pour sa famille; tous ses enfants sont vôtres et consacrés à votre sainte Mère. Mon Jésus, vous savez, vous pouvez, vous aimez. S'il est possible, éloignez ce calice; mais non ma volonté, mais la vôtre. Seigneur! »
La prière pour la France termine cette lettre forte et tendre : « Qu'il est triste de voir l'Allemagne peuplée par nos prisonniers français! Quels désastres! Que de douleurs! Que Dieu daigne en tirer sa gloire; que sa miséricorde désarme sa justice, et qu'il ait pitié de nous! Prions, aimons, souffrons, chers amis. Abandonnons-nous sans mesure à Jésus, à son amour : il sait tout faire tourner au bien de ses élus. »