‹ Le général de Sonis d'après ses papiers et sa correspondanceChapitre 18 sur 62 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L AMIJUL\Nt:K ET LK CON(iK

OC II me semble encore voir ce bon général à son arrivée chez moi , nous écrit M. le curé de Loigny. Il rtait pâle comme la mort; sa tète et ses habits étaient couverts de neige et de givre. On le déposa d'abord sur la paille qu*on avait étendue par terre. On s'empressa lie lui arracher ses habits comme on put : la chose n'était pas facile, tant il avait les membres raides et engourdis. Il fallut couper dans toute sa longueur la botte de la jambe blessée; puis on le déposa dans le lit de ma chambre, où Ton avait fait un bon feu.

d Ce ne fut qu'au bout de quelques heures , quand il se sentit un peu revenir à lui, qu'il s'aperçut qu'outre sa blessure de la jambe gauche, il avait l'autre pied gelé. Jusque-là il ignorait la gravité de son mal; il ne s'en rapportait cependant qu'à demi à la parole d'un médecin venu de Janville dans cette soirée du samedi ,

lequel, l'ayant examiné, lui déclara que TamputatioD ne serait pas nécessaire. »

a Cette obligeante déclaration, racontait M. de Bonis, partait d'un bon sentiment; mais elle fut loin de compenser la souffrance que ce digne praticien me fit endurer involontairement. Examinant mes plaies, il se mit en devoir de me panser; mais, n'ayant rien so^* la main , il imagina de m'emmaiiiotter de tortillons à^ paille et de m'emboîter la jambe dans des débris A^ planches. Je restai dans cette façon de cercueil jusqu'à-*^ lendemain, 4 décembre. »

Heureusement ce jour-là le chirurgien major, M. 1^ docteur Dujardin-Beaumetz, étant venu de son ambu^ lance de la ferme de Morale au presbytère de Loigny, fit la visite du blessé. Il occupait alors dans la chambre du curé le seul lit de Loigny conservé intact, parce que le général bavarois von der Tann y avait couché l'avantveille. M. Dujardin-Beaumetz, aujourd'hui médecin inspecteur de l'armée, alors attaché en qualité de médecin major au 31^ régiment de marche, était un de ces hommes qui mettent leur cœur au senice de leur science, et qui font ainsi de l'art de guérir un art divin. Avant toutes choses le général lui demanda des nouvelles de l'armée, puis lui raconta comment il était tombé. A la première inspection de la blessure, le docteur reconnut que l'extrémité de l'os fémoral de la jambe gauche avait été fracassée. La balle était sortie. Du sang, traversant le matelas et la paillasse, s'était coagulé sur le parquet. Le blessé, par suite des fatigues et des veilles des derniers jours, était réduit à un état de maigreur qui mettait tous ses muscles en relief. Comme, après cet examen, le docteur restait silen-

deux : c Parlez, docteur, lui dit le général, mon sacrifice est fait. ^ Le docteur déclara qu'il n'y avait pas d'autre ressource que l'amputation de la cuisse, tt Docteur, je vous appartiens; je m'en remets à Dieu et à vous. > Il ajouta : c Seulement tâchez de m'en laisser assez pour que je puisse encore monter à cheval et servir la France. >

L'amputation fut faite, le soir même, dimanche \ décembre, vers quatre heures, par H. le docteur Dujardin-Beaumctz, assisté de MM. les aides-mi^or Challan, Potel, Labrousse, aujourd'hui député, et les docteurs Lescarbault, médecin d'Orgéres, et Bouchez, avec rassistance de M. le curé. On endormit le général pour l'opération. Pendant ce temps, dans son délire, il ne cessait soit de prier, soit de donner des ordres militaires; c'était l'écho fidèle de sa journée de bataille et de sa nuit d'union à Dieu. La moitié inférieure du corps du fémur était en éclats, on y trouva ensuite quatorze esquilles volumineuses. L'opération terminée, l'amputé se réveilla. 11 n'avait aucunement conscience de ce qu'on venait de faire. M. Dujardin-Beaumetz lui dit : « Eh bien, mon générai, plus j'étudie votre cas, plus je crois qu'il faut vous résigner à foire le sacrifice de cette mauvaise jambe. — Oh ! mon Dieu, s'il le faut, allons!... Mais, docteur, la France que je ne pourrais plus servir!... ma femme!... mes pauvres enfontsi — Remettez- vous-en à moi; c'est un sacrifice, mais quand cola sera fait, vous en serez content. — Et quand sera-ce fait? — Eh bien, général, c'est foit! — C'est fait, oh! merci! A la volonté de Dieu! i» Et le noble blessé prit la main du médecin et la serra chaleureusement. Puis, se tournant vers M. le curé, il lui de-

manda de s'unir à lui pour rendre grâces à Dieu.

M. de Sonis racontait ainsi ses impressions d'alors : (c Pendant qu'on tailla, qu'on scia, qu'on coupa, je ne sentis rien , mais après ! Je souffris pendant quarantecinq jours jusqu'à en devenir fou. Je ne pus dormir une minute durant tout ce temps-là. Le seul tic-lac de l'horloge était devenu pour moi un vrai supplice, tant ma tête était faible ! Je dois encore bénir Dieu, qui sait tirer notre bien même de nos maux, car la saignée produite par l'amputation me guérit d'une fluxion de poitrine que j'avais prise dans la neige, et dont le médecin croyait que je ne me remettrais pas.

c II revint me voir le lendemain. Je l'avertis que je ne sentais plus mon pied droit. Il le regarda, puis lui donna un coup de bistouri , sans chloroforme cette fois. CSe pied était gelé. La gangrène s'y mettait. Il racla tout ce qu'il fallait enlever : ce fut une nouvelle et atroce souffrance. Je guéris, mais j'en souffre encore, d

M. de Sonis fut consolé de retrouver en ce lieu plusieurs de ses amis de la veille : le jeune du Bourg, M. deCazenove, M. de Verthamon, qui le premier avait inondé de son sang Tétendard du sacré Cœur. Il sut par eux la suite des derniers événements du combat. Lorsque le général était tombé, l'ennemi, débordant Loigny de toutes parts, couvrait la plaine et la sillonnait de ses projectiles. La troupe héroïque des zouaves et des volontaires n'en avançait pas moins comme sur un champ de manœuvre. Elle emporta, en courant, la ferme de Villours, et elle arriva à ce petit bois de lilas et d'acacias que l'on appelait le Bois- Bourgeon. Les zouaves s'y précipitèrent, la baïonnette en avant, et en chassèrent les Prussiens.

L'AKMÊE DE Lx\ LOIRE — BROU ET LOIGNY 383

Ce fut un moment effroyable, raconte un mobile de Vendôme, le capitaine de Méricourt, blessé à Loigny le matin , et qui gisait à terre dans une maison du village : a Le jour touchait à sa fin. Soudain une clameur immense s'élève, suivie d'une fusillade désespérée. C'était la charge à la baïonnette, dernier espoir des nôtres. Parmi tous les bruits d'une bataille , il n'en est pas qui puisse se comparer à ce cri sauvage de l'homme se précipitant sur l'homme pour tuer. Haletants, nous écoulions les pas foulant le sol, les menaces, les chutes, et, dominant le tout, le canon. Les notes aigres du clairon sonnant la charge vibraient dans nos cœurs. C'étaient les zouaves de Charette qui mouraient pour la patrie. »

La mitraille criblait leurs rangs, qui s'éclaircissaient à chaque pas; mais rien ne les arrêtait; ils s'avançaient au cri : « En avant ! en avant ! » Enfin ils atteignent Loigny, dont ils prennent d'assaut les premières maisons, et Tétendard du sacré Cœur fiotte dans les rues. Ils allaient se rendre maîtres do la position et rejoindre le 37®, qu'y s'y défendait toujours, quand l'ennemi, s'apercevant de leur tout petit nombre , redouble de rage contre le village et son héroïque garnison. Le général Treskow engage contre nous sa dernière réserve, avec toutes les troupes luttant aux environs. Les obus pleuvent, les maisons prennent feu, l'incendie se propage; les braves qui n'ont pas reculé devant les boulets sont obligés de reculer devant les ûammes, et les derniers débris des zouaves rapportent à Villepion la bannière ensanglantée. Le 37«, resté presque seul à Loigny, voulut du moins mourir héroïquement et chrétiennement. Nos soldats se serrèrent autour de

l'église I et leur dernier champ de bataille fut le cimetière : c Un cimetière , une église , c'était tout ce que la France pouvait leur offrir encore, c'est-à-dire la mort et l'immortalité I ^ Il était nuit ; au milieu du village en ruine, au bas du modeste clocher tristement illuminé par cet embrasement, au milieu des croix et des tombes éclairées par l'incendie, autour de la petite église encombrée de mourants, le valeureux régiment se battait toujours; il épuisait jusqu'aux munitions de ses blessés. Le chef du 3« bataillon, M. Varlet, est tué. M. de Fouchier a la cuisse traversée par une balle. « Faites cesser le feu I lui crie le général von Kottwitz. — Monsieur, ce n'est pas mon affaire d'arrêter le feu de mes soldats, c'est la vôtre ! » répond l'officier français. On continue donc la fusillade, et à sept heures du soir les derniers survivants tiraient encore leur dernière cartouche, et donnaient à la France la dernière goutte de leur sang ^

Ainsi avait fini la journée. Elle avait coûté plus de quatre mille hommes de chaque côté, selon le calcul de l'état-major allemand. Les zouaves de Loigny avaient été dignes de leur chef, c Tous ceux qui portèrent le drapeau du Sacré-Cœur pendant le combat tombèrent frappés, racontait de Sonis; ce fut la bannière des martyrs. A la fin de cette lutte inégale de trois cents hommes contre près de deux mille Prussiens, un zouave l'arracha aux mains de celui qui succombait, et, le serrant contre sa poitrine, put le sauver et le rapporter au régiment des volontaires de l'Ouest*.

1 V. VÉloge funèbre des aoldati niorU à Loigny , par M. Tabbé Vié, ■upérieur du petit léininaire de la Chapelle- Saint- Mesmin, 2 décembre 1889.

< c Je rencontrai alors le zouave Le Parmentier, nous écrit lo

< Nous étions là entassés deux milledans l'égliseetdans le presbytère. Charette, gravement blessé à la jambe, vint nous rejoindre. Nous n'avions d'abord d'autre boisson que l'eau du puits, sans presque aucune nourriture; les Prussiens avaient pris toutes les provisions, et il ne restait pas un morceau de pain dans le village, qui était en flammes. Une sœur de la Présentation de Tours apparut dans la salle où je me trouvais ; elle cherchait son neveu, le sergent du Bourg. Je le lui montrai, étendu à quelques pas de moi, et l'engageai à le faire transporter le plus tôt possible dans un lieu où l'on ne fût pas exposé à mourir de faim. Elle me donna un flacon de sirop de groseille pour me désaltérer : je n'avais eu que de l'eau et de la neige depuis trois jours. Enfin des provisions vinrent de Chartres, et mes voisins en profitèrent avec moi : c'était M. le curé de Loigny qui était allé prévenir le président du comité de secours aux blessés (M. Collier-

p. Doussot, qui, quoique blessé au poignet, avait sauvé le drapeau et venait de le remettre au major Landeau. Je pris aussitôt des mains de celui-ci cette glorieuse relique, ne voulant laisser à aucun autre le soin de la mettre en sûreté. Des mains du sergent de Verthamon , blessé mortellement, Tétendard avait passé dans celles de M. Bouille père, puis de M. Bouille fils, frappa bientôt à mort eux aussi. C'était enfin le jeune Le Parmentier qui avait eu Thonneur de disputer et d'enlever à Tennemi le précieux drapeau rougi du sang de ses frères d'armes. L'enveloppant avec soin dans un mouchoir, je le plaçai sous ma robe, sur ma poitrine, et j'adorai en silence les divines dispositions de la Providence.

« L'effusion d'un sang si pur et généreux me semblait un gage de miséricorde prochaine pour la France. Tout semblait perdu pour les amis du Sauveur, lorsque le cœur de Jésus fut percé sur la croix, tandis qu'en réalité les flots du sang divin, s'échappant de cette blessure, allaient puriflcr et régénérer le monde. Ce fut dans de semblables pensées que je m'entretins pendant les deux longues heures que je mis A ramener du champ de bataille de T/)igny la petite troupe de blessés qui s'était ralliée autour de moi. »

Bordier) et une dame charitable de cette ville (M"" de Luigné, belle- mère de M. de Boissieu). Le dévouement de ce vrai prêtre est au-dessus de tout éloge. Jour et nuit dans ses ambulances, il donna tout, il se donna lui-même. Il sauvait les âmes et les corps; nous avons vécu grâce à l'aumône privée qu'il nous procura» et grâce à elle toute seule. »

Le chrétien aspirait à un autre Viatique. Il eut bient^^ cette divine consolation : la messe fut célébrée devaf^ son lit de douleur, et il y communia. Ces lignes d'uii^ lettre à sa femme nous disent à quelles fins il s'ofTrî '^ comme victime, dans cette communion, à Celui qui fu ^ la victime du monde. : « Chère amie, priez et faites prier^ pour moi. Remerciez bien Dieu de toutes les grâces^ qu'il m'a faites. Le jour de la fête de l'Immaculée Conception, j'ai eu le bonheur d'entendre la messe dans ma chambre et de faire la sainte communion. Je vous étais donc bien tendrement uni dans ce cher rendezvous. Oh! si notre sacrifice pouvait être profitable à la France! Ses malheurs, à cette chère France, sont le voile lugubre qui couvre et assombrit la quiétude que Dieu m'a faite. Il me semble que si ce n'était cela, je serais plein d'espérance. Adieu, chère amie, et toujours bien à Dieu! Vous et mes chers enfants, je vous embrasse tendrement, vous réunissant tous dans le sacré Cœur de Jésus ! »

Cette lettre n'arriva à M"»® de Sonis qu'après la signature de l'armistice. D'autres, dictées par le blessé à d'obligeants secrétaires comme M. de Charette et M. le maire de Janville, ne lui parvinrent jamais.

L'anxiété était grande parmi la colonie de la mère et des enfants réfugiés à Castres, où les nouvelles n'arri*

vaient que tard et dénaturées. Cependant le combat du 2décembre avait été connu presque immédiatement dans la France entière par le bulletin de Chanzy, où on lisait cette phrase : < Je ne sais pas encore ce qu'est devenu le général de Sonis. » M^^ de Sonis télégraphia à Tours, priant le ministère de vouloir bien l'instruire du sort du général. Une dépêche du 3 lui répondit : Blessé et prisonnier. Le lendemain arriva une lettre, soi-disant explicative, de M. Gambetta, dans laquelle, insuffisamment informé, le dictateur mêlait ainsi le vrai et le faux : c Madame, vous avez envoyé hier au ministère de la guerre une dépêche pour demander des nouvelles de votre pauvre mari, et l'on n'a pu vous donner que des renseignements très vagues. Je viens d'apprendre enfin ([uelque chose de positif par M. le marquis de Villeneuve- Bargemont, qui est à la tête du service des ambulances internationales. Le général de Sonis a été blessé à la cuisse, vendredi, vers trois heures; on Ta déposé au château de Villepion. Pendant la nuit suivante, vers une heure et demie du matin , est venu l'ordre de se replier sur Patay. Tous les villages étaient en feu, et les Prussiens continuaient à lancer des obus. Par deux fois l'ambulance dirigée par M. de Villeneuve a essayé d'aller au château de Villepion pour enlever le général; mais ils ont dû y renoncer, et le général est resté prisonnier entre les mains des Prussiens... ^

M. Gambetta avait été trompé. L'ambulance interna^ tionale, hélas I n'avait pas paru; Sonis n'était pas au château de Villepion, il n'était pas prisonnier.

M"»" de Sonis n'avait pas attendu cette lettre. Le lendemain de la dépèche elle s'était mise en route, à cinq heures du matin, après une nuit d'angoisses. Un

voyage de deux cents lieues à travers un pays encombré de troupes, infesté d'ennemis, n'effraya pas son courage; son frère l'accompagna jusqu'à Tours. Là ne recevant que des indications générales et mal sûres, elle descendit à Poitiers, où elle croyait que l'on avait dirigé le blessé, et où d'ailleurs elle devait trouver une de ses belles-sœurs religieuse au Carmel et sa fille Madeleine, pensionnaire au Sacré-Cœur. C'est là, dans cette maison où elle fut l'objet des soins les plus compatissants, que Mp" Gay vint lui apprendre toute l'étendue de son malheur. Mff^Pie vint ensuite apporter à sa blessure l'onctiou évangélique de ses consolations. Nous avons vu quels liens d'admiration et de respect mutuels unissaient le grand évéque et le général. Me' Pie voulut qu'une religieuse fût donnée à M"® de Sonis pour l'accompagner à Loigny ; un médecin, le docteur de la Bâte, se joignit également à elle. On voyageait dans une carriole louée à raison de cinquante francs par jour. On revint à Tours, mais pour se retrouver près de là en plein champ de bataille, à Châteaurenault. Les difficultés commençaient. A Blois, l'hospitalité du vénérable évéque, Mf"" Pallu du Parc; plus loin, celle de pauvres presbytères que lui ouvraient les lettres de Me"* Pie; enfin celle du château de Gourtalain la reposèrent de longues et laborieuses étapes, c Je traversai Châteaudun à moitié brûlé, di t-elle, puis j'entrai dans une vaste campagne où les ravages de la guerre se montraient dans toute leur horreur. C'étaient les plaines de la Beauce. Des troupes innombrables de corbeaux s'abattaient sur ces champs désolés et couverts de neige. Il me semblait, par une hallucination étrange, que ces oiseaux me dévoraient le cœur. » Ce fut au bout de dix-neuf jours de courses et de re-

cherches, le 23 décembre, que M°>« de Sonis arriva enfin à Loigny. c Mon angoisse était si grande, dit-elle, que je n'osais parler pour demander si mon cher mari vivait encore. Il vivait, je le revis enfin; mais dans quel état, ô mon Dieu! pâle, défait, mutilé, c Pauvre «enfant, me dit- il, qu'êtes- vous venue faire ici?» Souffrir avec lui, le consoler, voilà quel avait été mon but. J'aurais traversé le feu pour le rejoindre, si cela eût été nécessaire.

«Je passai bien des jours dans cette petite chambre du presbytère de Loigny, témoin des atroces souffrances de mon mari, et ne sachant pas si j'aurais le bonheur de le sauver. Il souffrait avec un si héroïque courage', que M. le curé, les médecins, tout le monde en était dans l'admiration. M. le curé, dont le dévouement a ét^? incomparable , lui apportait la sainte communion, dans laquelle la pauvre victime puisait sa force. Dans les moments de répit, bien courts, hélas! que la douleur lui laissait, je lui lisais un passage du saint Évangile ou un chapitre de l'Imitation de Jésus-Christ.

<K Autour de nous, nous avions sous les yeux un spectacle de désolation. Tout Loigny n'était qu'une grande ambulance. Les opérations chirurgicales avaient lieu dans une salle du presbytère; on y voyait partout des traces de sang et des débris de membres coupés. A l'église, les bancs portaient encore des taches desang.Sur la place du village s'élevait un amoncellement de crosses de fusil dont nous nous servions pour faire du feu. »

Oubliant ses propres souffrances, le général ne songeait qu'à celles que Ton endurait pour lui : c Ma chère temme, écrivait-il plus tard à M. de Sèze, a été admirable. Elle a passé plus de trois mois couchée par terre,

auprès de moi , dans une petite chambre pleine de sang, et au milieu des bras et des jambes coupés. Il était impossible que sa santé ne se ressentit pas de ces si rudes épreuves. Elle est bien fatiguée. Quel affreux rêve, mon cher ami , que celui que nous venons de faire I »

Ce fut pendant ce séjour au presbytère de Loigny que M. de Sonis et M. de Charette se virent de plus près et se lièrent plus étroitement. M. de Charette, s'appuyant sur un gros bâton , se traînait en boitant vers le lit du général , et ensemble ils s'entretenaient du salut de la France. Le colonel, qui fumait beaucoup, bourrait sans relâche de nouvelles pipes; le général no fumait pas, sauf dans quelques occasions, et n'aimait pas le tabac. Mais Tentretien avec un si brave cœur lui faisait tout oublier, jusqu'à ce que le médecin intervint amicalement pour faire cesser le feu, en considération de la tête de son malade , toute brûlante de fièvre. C'est de ces entretiens que M. de Charette disait : a Impossible d'avoir passé un quart d'heure avec le général de Sonis sans sortir d'auprès de lui plus soldat et plus chrétien. ^

Telle était d'ailleurs l'impression de tous ceux qui l'approchaient; on ne l'appelait que le saint martyr de Loigny. c C'est auprès de lui, écrivait plus tard la mère d'un zouave blessé et mort à Loigny , M™<^ Saulnier, c'est auprès de lui que j'allais chercher la force et le courage qui m'étaient nécessaires pour ne pas succomber. Après l'avoir vu souffrir et entendu parler, je retournais auprès de mon cher mutilé, et je faisais passer en lui le courage que j'avais puisé auprès du général. »

Lui-même s'animait à supporter sa soullrance parla pensée de tant de parents plus malheureux que lui. Il

écrivait ensuite à M. de Ferron : < Je vous étais, Monsieur, bien intimement uni dans toutes vos souffrances morales. Que de fois, ma femme et moi, n'avons-nous pas pensé à vous, à cette infortunée jeune femme, dont le voyage à Loigny fut bien un véritable chemin de la croix! Vous êtes de ceux auxquels je me reportais toujours lorsque je voulais consoler M"^ de Sonis de mon malheur. Quelle proportion pouvait-il y avoir entre le deuil de vos âmes et mon infortune ? d

Mais ce qui surtout lui faisait supporter et aimer sa souffrance, c'était la contemplation bienheureuse de Jésus dans sa crèche et sur sa croix. Noôl l'avait ranimé. Il disait cette grande parole qu'on lui entendra répéter souvent encore : c Après la joie apportée au monde par la venue de Notre -Seigneur, après l'Incarnation et la Rédemption, peut- il y avoir une souffrance sur la terre? :d

M. de Sonis avait reçu de l'évéque de Poitiers une lettre toute remplie de sa compassion et de son admiration. Le i9 janvier, le général put enfin le remercier par la main de sa femme, c Depuis six semaines, disait sa réponse, je suis privé de tout mouvement et étendu sur cette couche qui m'a permis de méditer, à travers mes souffrances, sur les miséricordes de Dieu à mon égard. Béni soit- il, puisqu'il veut bien me conserver une vie que je veux employer plus que jamais à son service I »

U ajoutait ensuite : c Je souffre encore beaucoup, mais quelle consolation j'ai éprouvée en voyant arriver ici ma chère femme I Je sais. Monseigneur, combien vous avez été bon pour elle, lors de son passage à Poitiers, et j'en remercie Votre Grandeur... Je la remercie particulièrement de la prière que je lui ai adressée relati*

vement à la neuvaine d'actions de grâces à Marie immaculée. Vous m'avez aidé à payer une partie de la dette que j'ai contractée envers cette bonne Mère, par laquelle j'ai reçu tant de grâces! »

La même lettre annonçait c qu'il avait été invité par M. le marquis de Gouvion Saint-Cyr à aller achever sa guérison dans son château de Reversaux, à sept lieues de Loigny, où il avait établi une ambulance. — Sut le conseil des médecins , j'ai accepté cette offre si obli' géante y qui, en me permettant de changer d'air, nou3 donnera aussi plus d'espace pour respirer. Je compte donc partir dans une huitaine de jours. »

M. et M""« de Sonis s'y transportèrent, en effet, à la fin de janvier; et ils y connurent tout ce qu'il y a de généreuse délicatesse dans la charité chrétienne, c La marquise de Gouvion Saint- Gyr a fait des efforts surhumains pour soulager tant de souffrances, » écrivait plus tard le général à Mff' Pie. Il déclarait avoir rencontré en elle plus que la femme forte de l'ancienne alliance , mais la chrétienne des beaux siècles de l'Église, la Française des meilleurs âges de la foi.

L'armistice ayant été signé entre les nations belligérantes, M. de Sonis se disposa à partir. Il écrivait plus tard à M. Wagner, rédacteur de V Espérance de Nancy : « Avant de rentrer dans mes foyers, j'ai voulu revoir le champ de bataille de Loigny ; et, dans les premiers jours de mars , je visitai , comme vous , le petit bois devant lequel j'ai passé la nuit du 2 décembre. Je priai sur la tombe de votre cher et valeureux enfant, comme aussi dans cette église de Loigny, où ma femme avait, pendant trois mois, répandu toute son âme devant Dieu. »

LAMnULANCE ET LE CONGÉ 393

C'est là que M. de Sonis a frappé, comme il le dit^ de la pauvreté de cette église, conçut la pensée de contribuer, selon ses faibles moyens, à sa restauration ». Ailleurs il raconte le désir qui lui vint au cœur d élever une croix sur le bord de la route, en face de l'endroit où il était tombé et demeuré vingt heures sur le champ de bataille ^

On comprendra dès lors avec quel empressement il accueillit, quelques mois plus tard, la proposition que lui présenta M. Wagner de contribuer à reconstruire la pauvre église désormais historique. Mais, lorsque ensuite on lui proposa de prendre lui-même la tète de cette entreprise, il répondit humblement et généreusement : c J'accepte volontiers de faire partie de votre comité ; mais je suis d'avis qu'il conviendrait d'en donner la présidence à mon ami M. le générai baron de Gharette. Outre Tillustration de son nom et son dévouement à la gi*ande cause que nous servons, il a tout droit à cet honneur, b

Le 15 mars, M. et U^^ de Sonis prirent congé de leurs nobles hôtes, et se mirent en route pour Castres. Le bon docteur Beaumetz les accompagna une partie du voyage. Ils traversèrent Paris, la veille même du jour où fut proclamée la Commune, en grand péril pour le général d'être retenu comme otage par les nouveaux maîtres de la capitale. A chaque gare de départ ou d'arrivée, le pauvre mutilé était porté sur les bras de deux hommes pour

1 J*ai été assez heureux pour pouvoir acquérir le champ sur lequel est tombé le général de Sonis, et je viens de satisfaire à ses pieux désirs en élevant un modeste monument à la place même où il tomba et passa la mémorable nuit du 2 décembre. L. B.

monter et descendre de voiture : c'était pitié de voir en pareil état le brillant cavalier d'autrefois. Le 19, il fut heureux d'arriver à Poitiers auprès de sa ÛUe et de sa seconde sœur, la carmélite. C'est là que le docteur embrassa le général et se sépara de celui pour lequel c il avait été l'instrument du salut », comme Sonis l'appelle.

Son arrivée à Limoges, où l'on se souvenait encore du lieutenant de hussards de 1852, fit une grande impression. Ses fidèles amis d'autrefois, des prêtres, des hommes d'œuvres, des pauvres, l'escortaient en pleurant, c C'est le saint de la cathédrale I > s'écria une bonne femme qui se souvenait de ses adorations devant le saint Sacrement. Un ouvrier, le montrant à ses camarades : € En voilà un brave I On devrait nous donner ce général-là, à Limoges! » s'écria-t-il en des termes t)lus énergiques encore.

Enfin, le 22 mars, M. de Sonis rentrait à Castres où ses enfants l'attendaient au milieu de toute leur famille maternelle. Privés des lettres de leur mère, que les Prussiens interceptaient, leur seule consolation, pendant ce long éloignement, avait été d'entendre parler quelquefois de leur père par quelques soldats du 17« corps renvoyés à leurs foyers. Ils racontaient que, manquant de vivres pendant celte campagne, ils avaient été plus d'une fois ravitaillés par le général de sa propre table, qu'ils appelaient entre eux € la popote de la charité, b

H. de Sonis était heureux de se retrouver parmi les siens; mais quel était le sort de ses trois fils atnés parmi ce désastre de nos armes? Le second, Henri, qui faisait partie de l'armée du général Bourbaki , avait été

)jeté en Suisse : on savait, depuis peu de jours, qu'il rait été dirigé sur Marseille et de là vers l'Afrique. 3 troisième, Albert, engagé aux spahis, avait été essé d'un coup de sabre à la jambe, fait maréchal des gis et décoré de la médaille militaire. Quant à Tainé, aston, parti comme brigadier au début de la guerre, avait été fait prisonnier, s'était évadé, et réfugié dans citadelle de Bitche; il avait été mis deux fois à l'ordre j jour pour sa conduite dans les sorties de la garison; enfin, rentré en France, il demanda à son père . permission de repartir pour l'Algérie, où les frères laient se retrouver ensemble pour combattre l'insur- )Ction qui venait d'éclater chez les Kabyles. € Tout îla est très honorable, sinon très avantageux, écrivait ur généreux père. Enfin j'espère que Dieu protégera 3S chers enfants, qui sont bons, et qui ne m'ont donné lie des consolations dans ces derniers temps. > Ce vrai cœur de Français entendait bien d'ailleurs que, tristes que fussent les événements, personne n'aban- Dnnât le service du pays; et, répondant à un de ses )mpagnons d'armes d'Afrique et d'Italie, le capitaine aillœuil : < Il faut d'autant plus aimer sa patrie, lui 3nvait-il magnanimement, qu'elle est plus éprouvée, ue deviendrait la France si tous les gens de cœur abandonnaient? Elle deviendrait la proie de tous les lisérables qui la tyrannisent déjà, et nous donnent ivant-goût de leur savoir-faire. Il faut entrer coura- 3usement dans la lutte, quitte à mourir les armes à la iain« y*

(^Ihaque fois qu'il écrivait à d'anciens compagnons '^rmes dignes de le comprendre, il n'oubliait jamais élever leur cœur vers Dieu, là où était le sien.

a Combien je voudrais , mon cher Baillœuili que vous pussiez vous attacher fortement à cette foi chrétienne sans laquelle il n'y a pas de bonheur vrai, et avec laquelle toute infortune peut être supportée. C'est elle qui m'a soutenu dans cette nuit lugubre où je gisais le corps brisé et l'âme en deuil de la gloire de la patrie. Jamais je n'ai mieux senti la puissance de la foi... Mais, mon ami, vous me répondrez, et j'y compte bien, que je prêche un converti. »

Et comme cette époque était celle des grandes épouvantes de la Commune : c Nous voici revenus au temps de la Terreur, ajoutait -il à cette lettre, et les châtiments si justes qui nous éprouvent ne convertissent pas les impies. Nous ne sommes pas à la fin de nos malheurs. Prions, prions! x>

Ce vaillant homme n'aspirait qu'à pouvoir lui-même rentrer au service actif de cette patrie infortunée. Le 6 mai, il écrivait que <v ses cicatrices étaient fermées, qu'il commençait à marcher; qu'il pourrait même se servir d'une jambe de bois si le pied qui lui restait n'avait été gelé. » Il ajoutait bravement : c J'ai essayé avec succès de remonter à cheval, et je ne désespère pas de reparaître sur les champs de bataille de l'avenir! b

Cette lettre, adressée à M. l'abbé Bâtard, était l'hommage écrit de sa gratitude envers le prêtre qui, à Loigny, l'avait arraché à la mort : < Je veux , lui disait-il , je veux vous renouveler, après ma guérison, les remerciements que je vous ai adressés au moment de notre séparation, dans le presbytère de Loigny. En me relevant de ce champ de bataille, où, couché dans la neige durant de si longues heures , j'avais perdu une grande partie de mon sang, vous m'avez sauvé la vie, et c'est

au nom de ma femme et de mes enfants que je viens vous prier d'agréer aujourd'hui l'expression de notre reconnaissance, i»

Mais, comme toujours, c'est vers une autre guérison que la sienne qu'il élève ses vœux; il ajoute aussitôt : < Après les douleurs du moment, des jours meilleurs se lèveront peut-être pour notre bien-aimée patrie, et Dieu permettra sans doute que la France, jadis la grande nation, reprenne sa place en Europe. Tant de sang versé, tant de défaites et d'humiliations peuvent -ils rester inutiles et ne pas aider à notre régénération?»

Un de ces éléments de régénération se trouvait dans cette troupe de volontaires de l'Ouest qui avait écrit le nom de Jésus-Christ sur son drapeau. Le chef, le colonel de Charette, prévoyant qu'après la signature de la paix, le licenciement de ses zouaves ne se ferait pas attendre, crut que l'heure était venue, avant la séparation, de mettre à exécution le désir qu'il avait conçu depuis longtemps de consacrer solennellement son régiment au sacré Cœur de Jésus, c Le sacré Cœur est notre drapeau, disait -il au rapport du 27 mai; il est teint du sang de nos pauvres camarades morts sur le champ de bataille , et qui ont illustré le régiment en France.» La solennité de cette consécration fut fixée au lendemain 28, fête de la Pentecôte, dans la chapelle du grand séminaire de Rennes. Le moment était grave: c'était quatre jours seulement après le martyre des otages et la reprise de Paris sur les brigands de la Commune. Cette consécration devait être en même temps une réparation. On désirait unanimement y posséder la présence du général de Sonis; mais, l'infirmité le rendant tout à fait impuissant à s'y rendre, on lui

demanda, par un juste et reconnaissant hommage, de formuler lui-même l'acte de consécration qui serait lu solennellement à la messe de ce jour. Il s'excusa, on insista; il se rendit enfin, et la prière fut envoyée.

Là, en efiet, devant l'autel, avant la communion, à Tombre des plis sacrés du drapeau de Loigny, Taumônier du régiment. M»' Daniel, évoqua d'abord le souvenir du noble absent, duquel il disait : c Le général de Sonis, celui. Messieurs, qui vous a conduits au combat, celui qui a voulu un zouave pour porter le drapeau du sacré Cœur, celui qui vous a dit : c Faites voir ce que peuvent faire des soldats chrétiens! > a voulu aujourd'hui vous conduire lui-même au sacré Cœur de Jésus. Avec vous à la bataille, il a voulu encore s'associer de loin à votre consécration. Les paroles en sont de lui. Qu'elles deviennent, Messieurs, la formule de notre consécration à tous. Nous n'y changerons rien, ce sont des paroles sacramentelles pour nous. i>

Il les prononça ensuite, toutes frémissantes de l'amour de Dieu et de la France ; et, au sein d'un silence ému, on entendit monter cette sublime prière :

c 0 Jésus! vrai Fils de Dieu, notre roi et notre frère, rassemblés tous ici au pied de vos autels, nous venons nous donner pleinement à vous et nous consacrer k votre divin Cœur.

« Vous le savez. Seigneur, nos bras se sont armés pour la défense de la plus sainte des causes, de la vôtre. Seigneur, puisque nous sonunes les soldats de votre Vicaire.

c Vous avez permis que nous fussions associés aux douleurs de Pie IX , et qu'après avoir partagé ses hu-

miliationsy nous fussions violemment séparés de notre Père.

« Mais, Seigneur, après avoir été chassés de cette terre romaine, où nous montions la garde au tombeau des saints Apôtres, vous nous prépariez d'autres devoirs, et vous permettiez que les soldats du Pape devinssent les soldats de la France.

c Nous avons paru sur les champs de bataille, armés pour le combat. Votre Cœur adorable, représenté sur notre drapeau, abritait nos bataillons.

oc Seigneur, la terre de France a bu notre sang, et vous savez si nous avons bien fait à la patrie le sacrifice de notre vie. Beaucoup de nos frères sont morts ; vous les avez rappelés à vous parce qu'ils étaient mûrs pour le ciel.

(T Mais nous, nous restons, et nous ignorons le sort que vous nous réservez. Faites, mon Dieu, que la vie que vous nous avez laissée soit tout entière consacrée à votre service.

<t Nous portons tous sur nos poitrines l'image de votre sacré Cœur; faites que nos cœurs en soient l'image encore plus vraie , rendez-nous dignes du titre de soldats chrétiens.

<K Faites que nous soyons soumis à nos chefs, charitables pour le prochain, sévères pour nous-mêmes, dévoués à nos devoirs et prêts à tous les sacrifices.

^ Faites que nous soyons purs de corps et d'Ame; qu'ardents dans le combat , nous devenions tendres et compatissants pour les blessés.

c 0 Jésus, dans les dangers et dans les souffrances , c'est de votre divin Cœur que nous attendons notre plus puissant secours. Il sera notre refuge, lorsque tous les

appuis humains nous manqueront, et notre dernier soupir sera notre dernier acte d'espérance dans la nsiséricorde infinie.

c Et vous y 6 divine Marie, que nous avons choisie pour notre mère, à vous aussi nous avons rendu témoignage.

c Nos champs de bataille ont vu le long cortège des mères, des épouses et des sœurs en deuil; et lorsque de pieuses mains remuaient la terre qui recouvre la mort, on savait reconnaître les nôtres à votre scapulaire.

<r Soyez donc notre protectrice, et obtenez -nous la grâce de nous tenir chrétiennement unis à vous dans le sacré Cœur de Jésus, durant la vie et à la mort, pour le temps et pour l'éternité. Ainsi soit- il. »

Gela dit, le prêtre s'adressait à l'absent dont il venait de fiedre entendre la parole : c Noble général , nous voulons vous suivre partout, et nous sommes fiers de vous sentir ainsi près de nous aujourd'hui. » Après quoi H. de Charette, ratifiant cette formule de consécration en quelques mots énergiques, demanda au régiment des volontaires de l'Ouest de s'écrier avec lui : c Cœur de Jésus, sauvez la France I b Ce fut une explosion de toutes les voix à la fois. Dans cette fête, devant cet autel, en présence de ce drapeau teint du sang de Loigny, Sonis absent et retenu par ses patriotiques blessures, mais présent et parlant quand même dans sa prière, n'avait au-dessus de lui que le Dieu qui, là, invisiblement priait aussi comme Pontife et s'offrait aussi comme Victime pour le peuple.

n était plus facile à M. de Sonis d'aller porter son action de grâces à Notre-Dame de Lourdes , qui lui avait été si fortifiante et si douce pendant sa nuit d'agonie.

Il y (bt ; il y déposa sa croix de commandeur de la Légion d'honneur qu'il venait de recevoir, comme pour la tenir d'elle , sa souveraine bénie. Il y pria beaucoup. U ne nous a pas fait connaître sa prière; on la devine. U trouvait la ville de Lourdes, môme la ville de Tarbes où il fut ensuite, tout émues de la guérison d'une jeune paralytique, qui, deux jours auparavant, avait instantanément recouvré l'usage de ses membres, jeté ses béquilles et était rentrée à pied à l'hôtellerie. Il avait beaucoup prié pour son dernier fils, François, malade encore des fièvres rapportées d'Afrique, et qui, au retour de Lourdes, avait recouvré la vigueur par l'intercession de la Mère de Dieu. Ce fut une journée toute céleste que celle qu'il passa près de sa Libératrice d'en haut.

Cependant la France catholique réclamait de lui un service nouveau. Déjà, alors encore qu'il était gisant et convalescent, au château de Reverseaux, un homme accourut un soir, envoyé en toute hâte par M. le curé de Loigny, pour prévenir que des soldats prussiens s'étaient présentés à son presbytère réclamant instamment le général de Sonis. M"»* de Gouvion Saint-Gyr, craignant que ce ne fussent des émissaires chargés de s'emparer de son hôte , lui proposa de le tenir caché chez son fermier. Il s'y refusa formellement : c Je suis entièrement entre les mains de Dieu, b répondit-il simplement. On s'attendait à chaque instant à voir arriver l'ennemi ; il n'en fut rien. Le but de cette recherche, comme on le sut plus tard , était de remettre à M. de Sonis une dépèche de Castres lui offirant la députation à l'Assemblée nationale , de la part des catholiques et royalistes du Tarn.

U iallut donc agir à son insu, sans lui. Or, malgré 800 absence, sans que même il se fût porté candidat, M. de Sonis obtint, aux élections de février, 11,290 suffirages dans le département. Ce témoignage spontané de l'admiration de ceux dont il était devenu le compatriote lui parut une indication de la volonté de Dieu. Des élections complémentaires devant avoir lieu le 2 juillet, il consentit à ce que son nom reparût. U n'était ni homme politique, ni homme de tribune; mais il savait ce qu'il voulait, et il eût su le dire et le bien dire, en soldat. Mais, en acceptant un devoir, il ne s'illusionna nullement sur le succès : a On veut faire de moi un député ici , écrivait-il le 10 mai à M. Louis de Sèze ; mais je ne crois pas devoir réussir. Les élections municipales ont été si mauvaises , qu'il n'y a pas grand espoir que les gens de notre couleur battent les rouges dans les élections partielles qui, dit-on , auront lieu le 28 de ce mois. D'ailleurs je ne tiens pas à réussir en ce qui me concerne personnellement. » Aussi bien ne voulut-il fUre ni réclame, ni visite, ni rien de ce qu'on appelle une campagne électorale; il en avait exprimé la condition formelle. C'est à peine si, finalement, il consentit à émettre sa profession de foi ; encore ne s'adressait-elle pas directement au public, mais à un de ses amis, M. Victor Canet, directeur du journal le Tarn, auquel il écrivit ces lignes, reproduites ensuite par la presse locale :

« Monsieur, le Tarn vient de reproduire un article du PcUriote Albigeois dans lequel je remarque le passage suivant : <r Les professions de foi doivent se produire, et nous les attendons. A l'heure où nous sommes, une profession de foi doit être un contrat

véritable y passé entre les électeurs et le candidat

€ Pour mon compte , je n'éprouve aucun embarras à £aire publiquement une déclaration de principes. Je crois, en effet, qu'après avoir acquis la triste expérience des révolutions qui ont bouleversé la France, nul n'est fondé à se déclarer indifférent à toute forme de gouvernement.

<r Mais en afRrmant que j'accepterais, s'il y avait lieu, le mandat qui me serait confié, je dois cependant vous rappeler que j'ai dû faire mes conditions, établissant que je m'abstiendrais de toute démarche propre à aider au succès de ma candidature. Je crois qu'une déclaration de principes doit être suffisante, et que personne ne peut être fondé à exiger d'un candidat ces visites, ces tournées électorales, dont on ne peut revenir qu'amoindri à ses propres yeux.

< Fidèle à la ligne de conduite que je me suis tracée, je n'éprouve aucun embarras à déclarer que je ne suis pas républicain, mais monarchiste. La France a fait trois fois l'essai de la république, et ces essais n'ont pas été heureux.

<( Pour le moment, nous subissons un régime de coup d'État; et il ne faut pas moins que l'abaissement des caractères ajouté aux malheurs de notre temps pour avoir fait accepter sans protestation une forme de gouvernement qui, suivant l'expression de M. Thiers, devait aboutir à une république administrée par des monarchistes, n

M. de Sonis expliquait ensuite que, c nullement partisan du pouvoir absolu, il serait le premier à réclamer pour son pays la plus grande somme de libertés possibles. Dans sa lettre manuscrite, il déclarait accepter

la liberté de conscience ; on lui fit ajouter dans la lettre imprimée € la liberté des cultes > ; ce qu'il expliquait dans le sens de l'exclusion donnée à toute contrainte exercée contre les dissidents : c Dieu lui - même n'accepte pas des hommages qui ne sont pas libres. » Il demandait de môme la liberté d'enseignement. « Cornment moi, qui me fais honneur d'être profondément chrétien y pourrais -je me faire le soutien d'un despotisme quelconque? > Il repoussait toute restauration monarchique qui eût été le fruit de la violence ou de la surprise. Il dédaignait la grossière et perfide accusation de vouloir ramener en France le régime de la dtme et de la corvée. Enfin < quant aux privilèges, disait- il en finissant, nous n'en réclamons pas d'autres que le droit de nous dévouer à la patrie jusqu'à la mort. Je ne crains pas de dire que nous avons déjà largement payé à la France la dette de notre sang.

c Tels sont, Monsieur, mes principes. On peut ne pas partager mes convictions, mais j'ai le droit de dire que j'appartiens au parti qui , en France , s'appelle le parti de l'honneur. »

Le parti de l'honneur fut battu au scrutin, il devait l'être; mais 22,324 suffrages s'étaient réunis sur le nom de l'homme qui le représentait, c Je ne vous ai pas encore parlé de ma défaite électorale, écrivait-il en juillet à sa belle- sœur M">* Théobald de Sonis; mais votre mari vous aura dit que je m'y attendais. J'avais pour compétiteur M. Jaurès, qui avait fait des promesses à tous les partis et qui s'est fort remué. Pour moi, au contraire, je n'avais accepté cette candidature qu'à la condition de ne flBdre aucune visite ni aucune démarchei et je me suis renfermé dans mon programme. Si vous

ajoutez à cela que ma profession de foi était nettement catholique et légitimiste ^ vous devez supposer que je me trouve suffisamment honoré d'avoir pu recueillir 22,300 suffrages. D'ailleurs ici, en pays huguenot, le» pasteurs protestants ont prêché une véritable croisade contremoiy et il a été déclaré sans rire que jeramènerais la dîme , la corvée et tous les droits seigneuriaux. Ce serait grotesque si ce n'était profondément triste. >

La même lettre annonçait qu'il venait de recevoir une admirable lettre du comte de Cbambord. Le prince ayant £Edt demander des nouvelles du général, après son amputation, M. de Sonis lui avait répondu par la main de sa femme combien en était grande sa reconnaissance. Ce fut alors, 5 mars, que le prince lui écrivit ces lignes qui lui parvinrent seulement plusieurs mois après. Le maître enviait à son serviteur l'honneur de son périlleux et glorieux combat.

a Je ne puis assez vous dire, mon cher général, combien j'ai été profondément touché de la lettre que vous m'avez écrite de votre lit de douleur, ainsi que des nobles et chaleureux sentiments que vous y exprimez. Vous savez déjà mon admiration pour votre héroïque conduite; je suis heureux devons exprimer moi-même mon émotion à la nouvelle du glorieux fait d'armes où, à la tête d'une poignée de braves, vous êtes tombé pour la défense de votre patrie si cruellement éprouvée. Que n'ai-je pu être avec vous dans cette mémorable mais triste journée I Je remercie Dieu de vous avoir conservé pour la France que vous avez toujours si loyalement servie, et pour la cause du droit dont vous êtes un des plus fidèles amis. Croyez que je vous ai to^joun constamment suivi dans votre belle et honorable car-

rière, et que je n'ai jamais cessé de compter sur votre entier dévouement. Ma femme vous remercie de ce que je lui ai dit de votre part. Recevez l'assurance de ma vive gratitude et de ma sincère affection. Henry. >

Le remerciement de Sonis fut une visite à l'augusle représentant de l'antique France chrétienne : € Ma disponibilité finissant le 15 septembre^ écrivait-il à sa belle-sœur, j'irai avant ce temps, si j'ai quelques sous, faire un voyage en Belgique pour voir le roi, non pas celui des Belges, mais bien celui de France. »

Il y fut, dans les derniers jours de juillet, en compagnie de deux prêtres, MM. Faucon et Calvayrac, et d'un ami dévoué duquel nous tenons ce récit ^ Sa première action , en arrivant à Paris , fut de se rendre en pèlerinage à Notre-Dame-des- Victoires : «Je lui dois ma première visite, avait-il dit. Il fut aussi, rue de Sèvres, vénérer les reliques de saint Vincent de Paul, dans la chapelle de ses amis les prêtres de la Mission. Près de là, il alla prier dans la chapelle des pères Jésuites, sur la tombe de leurs récents martyrs de la Commune. Il se fit transporter encore, dans la même journée, auprès de M. Louis Veuillot, pour s'entretenir avec lui des choses de la France catholique : ces deux hommes étaient deux soldats. Durant tout ce voyage, on put voir combien le nom de Sonis était universellement entré dans l'admiration. Ce nom ayant été prononcé à Bruxelles par un employé de la gare, ce fut parmi toutes les personnes présentes un assaut

^ M. Victor Canet, de Castres, aujourd'hui professeur d'histoire aux facultés catholiques de Lille , un des chrétiens que M. de Sonis ettimait justement le plus, et un des plus dignes de soi amitié, comme nous en trouvons le témoignage fréquent et distingué dans les lettres du général.

d'égards presque religieux envers le héros de Loigoy.

Mgr le comte de Ghambord s'était rendu de Bruges à Anvers afin de le recevoir particulièrement ; a Vous ferez en Belgique la moitié du chemin , et moi l'autre; nous serons mieux l'un à l'autre dans cette dernière ville y > lui avait £Edt savoir le prince gracieusement. Mons^gneur, profitant de son incognito, voulut mèmOj dès le premier matin , surprendre son fidèle ami en allant frapper de bonne heure à sa porte. M. de Sonis, occupé du soin difficile d'ajuster sa jambe de bois, s'excusa de ne pouvoir ouvrir à ce visiteur inconnu Mais quelque temps après, comme il traversait la place, se rendant à la cathédrale pour aller entendre la messe, quelqu'un qui sortait de l'église s'approchant de lui et lui tendant la main : < Ahl mon cher général, que je suis heureux de vous voir I » C'était M^ le comte de Ghambord lui-même, qui, avisé par son officier de service, M. Joseph du Bourg, venait au-devant de lui, et lui offrant son bras : « Appuyez-vous, cher général, ma mauvaise jambe vaut encore mieux que la vôtre. >

L'accueil fut digne d'un ami et d'un roi. Ces trois jours d* Anvers, où presque personne n'était instruit de la présence du prince, furent entièrement consacrés à H. de Sonis et à ses compagnons. M. le comte de Ghambord lui donna une audience intime dans la première matinée. Bien des pensées sur cette France, sur ses malheurs, son avenir, furent échangées entre ces deux âmes semblables. La veille du départ, on passa chez le prince la dernière soirée. On se quitta vers dix heures. Monseigneur le comte de Ghambord s'avançant vers le général Tembrassa avec effusion : c Au revoir! en France I » lui dit-il. Sonis très attendri ne savait que répondre :c Oui,

reprit le prince, en France, à Paris, à cheval, côte k côte, au milieu de cette population que, comme Henri lY, je suis sûr de conquérir et qui m'aimera comme je Taime. »

Le lendemain , Mgr le comte de Ghambord et le général se retrouvaient ensemble à l'église Notre- Dame, dans la chapelle du Saint-Sacrement, à la sainte table. Un des prêtres français venus avec M. de Sonis y célébrait la messe pour la France et le roi.

C'est à son retour à Paris que le général fut appelé à fSdre sa déposition devant la commission d'enquête parlementaire, sur la part qu'il avait prise aux événements militaires de la défense nationale. Cette enquête, provoquée le 13 juin par un vote de l'Assemblée, avait pour objet d'éclairer l'opinion et le pouvoir sur les responsabilités respectives encourues par les chefs de corps d'armée et les chefs du gouvernement. Les dépositions et rapports, recueillis ensuite dans dix grands volumes in-quarto, sont, sur toutes ces opérations de nos armées, la mine de documents la plus riche et la plus authentique pour les historiens de l'avenir ^

La commission d'enquête avait pour président M. Saint-Marc-Girardin et pour vice -président M. le comte Daru. Ce fut le 10 août que fut entendu le général de Sonis. Prévenue de son arrivée au pied du grand escalier du palais de Versailles, la commission tout entière alla au-devant de lui. M. le comte Daru, qui présidait ce jour-là, lui présentant le bras, lui fit monter l'escalier en soutenant ses pas. M. Dezanneau

> Enquête parlementaire. Dépo$iHont, 4 voL ; BapporU, 6 voL in-i*. Parit, Germer •Ba'Uère.

LAMBULANCE ET LE œNGÉ 409

lui prêtait aussi son appui. Ce fut ainsi qu'il entra, au sein d'une émotion presque religieuse,, escorté par ses juges, devenus préventivement ses admirateurs.

Prié par le président de « renseigner la commission sur les engagements auxquels le 17« corps avait pris part », le général déclara préalablement qu'il ne venait faire le procès de personne. Il tint parole, et sa déposition ne se transforma point en réquisitoire contre la Défense nationale. H n'accusa pas ceux qui par des ordres téméraires, timides et contradictoires, avaient paralysé son action dans cette lutte. Nulle animosité, nul esprit de parti n'anime ce témoignage. A la différence de plusieurs autres , il ne le transforma pas non plus en apologie de sa propre personne; une seule passion anima sa parole de soldat, l'amour de son pays. Sans avoir rien préparé, sans avoir apporté de notes, durant une heure environ il captiva l'attention, l'admiration de la commission, par l'intérêt d'un récit où le soufQe du patriotisme faisait vibrer toutes les plus nobles cordes du cœur humain. Puis, arrivé à son héroïque charge de Loigny, il s'arrêta silencieux devant sa propre gloire, et il ne prononça que ces mots : « J'avais trois cents hommes en tout avec moi, cent quatre-vingt-dix-huit tombèrent; mais, grâce au Ciel, tous mes canons purent être sauvés. Quant à moi , je restai sur le champ de bataille : voilà mon histoire, d

Mais, s'il ne parla pas de lui, il parla avec honneur de son admirable artillerie, de l'amiral Jauréguiberry et de ses marins, des braves zouaves pontificaux avec lesquels il avait poussé le cri de ce Vive Pie IX ! » avec

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celui de « Vive la France ! d et enfin de son sauveur, le docteur Dujardin-Beaumetz : « Il s'est trouvé, dit-il, un homme de cœur et de dévouement en même temps que d'une grande science, le docteur Beaumetz, qui réussit à organiser une ambulance à Loigny, car nos ambulances ne parurent pas sur le champ de bataille; c'est par le docteur Beaumetz que j'ai été sauvé. Pour moi, je suis peu de chose , mais deux mille blessés environ qui ont passé par ses mains lui doivent aussi la vie. Je n'ai pas autre chose à dire, je le répète, je ne suis venu ici pour accuser personne. »

Ce fut alors à l'ancien général en chef de l'armée de la Loire, d'Âurelle de Paladines, de se lever et de parler de celui qui n'avait pas voulu parler de lui-même. Il déclara que c le commandement de M. le général de Sonis, pendant le peu de temps qu'il l'avait exercé, n'avait été de sa part qu'un acte de dévouement. > Il rappela en quelques mots les insurmontables obstacles qu'il y avait rencontrés, et proclama que s'il était tombé sur le champ de bataille, il y était tombé d'une manière glorieuse.

M. de Sonis, ayant remercié, demanda à ajouter un mot pour sa défense : c'était la défense de son honneur militaire. U avait lu une dépêche de l'ex- délégué à la guerre, M. de Freycinet, disant que le chef du 17* corps, en voulant forcer les lignes prussiennes, avait cédé à un élan d'impétuosité. Le général se sentit le droit et le devoir de relever ce mot. Il le fit en terminant, et voici avec quelle noble fierté il parla : c Messieurs, quand j'ai lu cette dépêche du délégué à la guerre , je m'y suis vu représenté comme un écervelé, comme une espèce de sous-lieutenant auquel on voulait bien accor*

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der UD sentiment de bravoure, mais qui avait manqué à son devoir. Je sais ce que doit faire un sous -lieutenant et ce que doit faire un général. J'étais là parce qu'il fallait aller là, marcher quand même, et mourir, s'il le fallait, pour éviter un plus grand désastre. Je suis tombé avec ceux qui avaient eu confiance en moi et qui m'avaient suivi; je suis tombé, mais je n'ai pa3 perdu un seul canon et j'ai sauvé l'honneur *. >

Ces dernières paroles produisirent une indicible impression sur toute l'assemblée. Le président, en remerciant M. de Sonis de sa déposition, déclara c qu'il avait donné un noble exemple à l'armée ». Plus tard, le rapporteur de la commission à l'Assemblée nationale signala de plus à la reconnaissance du pays l'immense service qu'avait rendu cette résistance : c Le général de Sonis, trop faible pour pouvoir rétablir la fortune de nos armes, a du moins préservé le 16« corps d'une déroute imminente en arrêtant les progrès de l'ennemi. U pensa que c'était une de ces circonstances suprêmes ob le chef doit se sacrifier pour sauver son armée. La charge de Loigny aura sa place marquée dans nos &stes militaires. Grâce à ces héroïques dévouements, la déroute fut empochée et l'artillerie du 17« corps sauvée*. >

M. de Freycinet , rentré dans la vie privée depuis l'armistice, avait donc composé un livre intitulé : La Guerre en province pendant le eiège de Paris, et il l'avait dédié à M. Gambetta. Cet écrit lui avait attiré, au sein de la commission d'enquête parlementaire, de con-

1 Enquête parlementaire. DéposUiont, t. 111. DëpOlition de M. le général de Sonis , p. 255.

' Thid. RapporU, t. VI. Rapport de M. Pcrrot, membre de l'Asscinblée nationale, p. 300.

sidérables et sévères rectifications. Au mois de septembre, M. de Sonis se procura le livre, le lut, le déclara bien fait , mais entaché d'inexactitudes en ce qui le concernait, et faussé par l'esprit de parti dans ses appréciations. Sans porter, en ce qui le touchait, aucune plainte devant le public contre un homme aux efforts duquel il venait de rendre hommage, il écrivit directement à M. de Freycinet une lettre d'un grand calme , d'une grande élévation , où le rôle de chacun était remis en son vrai jour, le tout avec un respect égal pour Tautorité des personnes et pour la vérité des faits.

« Monsieur, lui dit-il, j'habite la province et je ne suis pas aussi au courant que je le voudrais des choses qui intéressent le pays et l'armée. J'ai appris, il y a peu de jours seulement , que vous aviez publié un livre intitulé : La Guerre en province. J'ai immédiatement demandé le livre, et il m'est arrivé hier de Paris. J'en ai lu la plus grande partie avec l'intérêt qu'il mérite , et qui s'augmenterait, s'il était nécessaire, de la grande position qu'a occupée son auteur.

c J'ose à mon tour vous demander, Monsieur, de lire attentivement les quelques pages qui accompagnent cette lettre, de peser mes raisons et de juger avec équité les faits que j'ai l'honneur de vous exposer; car, sur des rapports qui ne sont peut-être pas désintéressés, vous avez parlé de moi en termes qui, pour être en général bienveillants, n'en sont pas moins sévères.

c Je m'explique : A la page 120 de votre troisième édition vous dites : c Le général de Sonis, qui commandait le 17« corps avec une bravoure parfois trop impétueuse, avait vainement essayé de rompre ce

mouvement par une pointe hardie sur Tèvres. Il eut la satisfaction de refouler l'avant -garde ennemie , mais il fatigua ses propres troupes , et bientôt se vit menacé lui -môme par un corps plus nombreux venant de Chartres. »

c C!omment à cette époque , 25 novembre » avais -je déjà mérité le reproche que je trouverai plus tard sous votre plume ; d'une trop grande impétuosité , puisque, depuis que je le commandais, le 17« corps n'avait eu aucun engagement avec l'ennemi? Cette épithôte, que je trouve sévère, eu égard à la position que j'occupais et aux devoirs qu'elle m'imposait, est au moins prématurée.

€ Quant au but de la pointe dont vous parlez, Monsieur, vous n'avez sans doute pas oublié dans quelles circonstances elle fut exécutée. » M. de Sonis remarquait qu'elle lui avait été commandée ; qu'il ne s'était agi que d'une marche de quarante kilomètres, sans sac, en hiver, tandis qu'il en avait vu faire bien d'autres par nos troupes en plein été, dans le sud de l'Afrique, c Au mois de novembre, Monsieur, il fallait sauver le pays, ou du moins on l'espérait. Et qui donc aurait pu penser que ce but pût être atteint sans les plus durs sacrifices? »

Le livre do M. de Freycinet disait que le 17* corps était destiné à occuper Orléans au moment de la marche de l'armée sur Paris. Or M. de Sonis n'apprenait que par ce livre du délégué à la guerre cette destination de son corps, c Je n'ai jamais été mis au courant d'aucun plan , et, en fait d'ordres, je n'ai reçu que ceux que j'ai mentionnés dans mes notes. »

Le récit de la glorieuse affaire de Loigny en dénatu-

rait singulièrement le caractère. On y lisait : « Uavantgarde du 17* corps, qui s'avança alors de Patay sur Sougy, se heurta contre Tennemi vers quatre heures. Une mêlée sanglante s'ensuivit, et, à la nuit tombante, le brave général de Sonis, qui s'était porté en avant avec trop d'impétuosité, tomba grièvement blessé et fut £ait prisonnier... Ce douloureux épisode apporta ud grand trouble dans le 17« corps, dont une bonne partie des forces n'avait pas été engagée. Un témoin oculaire, le colonel Thibouville, dont le régiment a supporté l'effort principal 'de l'ennemi, affirme que sur ce point il n'y a eu de notre côté que très peu de monde en ligne. >

Cette page de M. de Freycinet, qu'il Tait voulu ou non, était une page désobligeante. U avait été trompé par ses renseignements, et on n'en est pas étonné en apprenant de son livre k quelle étrange source il les avait puisés.

M. de Sonis répondit en rectifiant chaque fait : c La lecture de mes notes vous prouvera. Monsieur, que je n'ai point marché de Patay sur Sougy, mais bien sur Loigny, où j'ai été appelé à plusieurs reprises par M. le général Chanzy.

<r Je ne me suis point heurté contre l'ennemi vers quatre heures, mais j'entrai en ligne; et les deux batteries k cheval de ma réserve d'artillerie avaient ouvert leur feu à deux heures et quart ou deux heures et demie au plus tard.

ff J'ai été blessé, il est vrai, à la nuit tombante ; mais, dans toute cette affaire, je récuse le témoignage du colonel dont vous citez le nom. Ce témoignage ne peut être désintéressé. M. Thibouville commandait le M* de

marche, et vous verrez, Monsieur, en lisant mes notes^ que la conduite de cette troupe est digne du plus pro* fond mépris. La langue française ne fournit pas de mot assez énergique pour flétrir ce corps.

< Dans cette marche en avant j'ai peut-être mérité le reproche d'impétuosité, puisque impétuosité il y a. Mais il fallait à tout prix sauver ce qui était derrière moi , et j'avais le droit d'espérer que la division Deflandre, qui n'était pas loin, et que j'avais envoyé chercher coûte que coûte par le capitaine d'état- major de Luxer, appuierait mon mouvement.

<K En outre , à part l'amiral Jauréguiberry, qui a tenu jusqu'à la fin dans le château de Villepion avec une partie de sa division, je n'ai plus vu les troupes du 1G« corps depuis deux heures et demie, moment où je les ai remplacées.

d En ce qui concerne la place que j'ai cru devoir prendre, je réponds qu'il y a des heures où il faut savoir s'élancer à la tête des troupes pour les enlever; et l'histoire militaire fournit plus d'un exemple en ce genre. Je n'ai donc rien fait de contraire aux règles générales de la guerre, et je suis encore convaincu que si chacun avait fait son devoir; si la 3« division m'avait suivi ou s'était portée en avant, même après ma blessure; si, enfin les troupes du 16« corps que j'avais relevées avaient appuyé ce mouvement, nous nous serions rendus maîtres de Loigny. n

M. de Sonis rectifiait d'autres erreurs encore. Puis, d'un style qui certes n'avait rien d'impétueux, mais qui n'est que le miroir de son âme clémente, il termine par ces lignes : c C'est un devoir pour moi, Monsieur, de vous remercier, à la fin de cette lettre, de la con-

416 LE GÉNÉIIAL DE S0N1S

fiance dont vous m'avez honoré pendant le peu de temps que j'ai passé à l'armée de la Loire. Aussi bien je n'ai jamais laissé échapper une occasion de rendre témoignage de ce que, suivant moi, la France doit à votre patriotisme, à l'énergie et à l'intelligence de votre administration.

a Je regrette seulement, Monsieur, en lisant la préface de votre livre, de ne pas partager votre opinion sur la valeur des troupes qui ont composé l'armée de la Loire; et je demeure convaincu, — tout en faisant mes réserves pour les^corps qui ont fait leurs preuves, — que si les Français d'aujourd'hui eussent été dignes du glorieux passé de leurs pères, le pays eût pu, grâce aux ressources que vous avez su créer, repousser l'invasion.

« Je suis donc convaincu, contrairement à votre opinion, que la France n'a pas été digne d'elle-même, et j'ai conscience de n'être pas plus aigri par le malheur qu'aveuglé par la passion.

« Ne croyez pas. Monsieur, que cette guerre puisse jamais être comptée, comme vous le dites, au nombre des plus glorieuses de nos annales. Le ministre dont vous étiez le délégué à la guerre a justement flétri des capitulations honteuses. Pour être juste. Monsieur, vous ne devez pas moins flétrir les troupes qui ont mis bas les armes par dizaines de mille. Jamais elles ne pourront se justifier devant la postérité.

« Et maintenant, plaise à Dieu que nous sachions être modestes, et qu'en nous débarrassant de cette vanité nationale qui fait une des principales causes de nos malheurs, nous remportions sur nous-mêmes la seule victoire qui puisse nous en préparer d'autres pour l'avenir! »

M. de Sonis disait vrai. Au sein des accusations qui, dans l'enquête parlementaire, s'étaient élevées contre l'ancien délégué à la guerre, non seulement le général s'était abstenu d'y faire écho par aucune récrimination, mais, dans son rapport au nouveau ministre de la guerre 9 il avait déclaré sincèrement et noblement que c M. de Freycinet avait été toujours très bienveillant pour lui, et ne lui avait jamais refusé, lorsqu'il le pouvait, les moyens d'améliorer la situation de sea troupes. T>

Il est des grandeurs d'âme devant lesquelles il faut que tous les partis s'inclinent et baissent la lance. L'exdélégué à la guerre s'exécuta de très bonne grâce ; il répondit ainsi le 29 septembre : « Monsieur, et, permettez-moi d'ajouter, cher général, je regrette infiniment les inexactitudes involontaires qui ont amené sous ma plume le mot c impétuosité » qui vous a contrarié. Je ne l'avais pas employé en mauvaise part, car nul plus que moi n'appréciait la noblesse de votre caractère et la générosité de votre conduite. Votre douloureux accident fut pour moi, je puis le dire, un coup personnel, car j'étais fier de vous avoir deviné.

c C'est donc avec empressement que je corrigerai ma prochaine édition, qui sera la sixième. J'en profiterai pour réparer les inexactitudes matérielles que vous relevez, et je vous remercie de me les avoir signalées. j>

M. de Freycinet n'eut pas le courage de supprimer du même coup les complaisances de ^n livre pour les tristes défaillances de la guerre firanco- allemande. U s'en excusa sous cette forme d'ailleurs d'une finesse et d'une obligeance parfaites : « U me reste aussi à vous

418 l-E GÉNÉRAL DE SONIS

remercier, Monsieur, des appréciations bienveillantes que vous portez sur mes efforts. Mais je crains que vous n'ayez réservé toute votre indulgence pour moi, et que vous n'en ayez peut-être pas assez pour la générosité de ce peuple surpris et affolé, qui, au fond et malgré des lacunes indéniables, a montré cependant une vraie abnégation. Dieu me garde de vous comprendre parmi c ceux que le malheur a aigris et que la n passion aveugle! » Mais, ayant déployé vous-même un dévouement chevaleresque, peut-être rapportez -vous celui des autres à cette mesure exceptionnelle, et êtesvous ainsi amené à trouver qu'autour de vous on n'a pas fait assez. Mais ne demandons pas à l'humanité de ne produire que des Sonis.

a Je suis heureux que cette circonstance m'ait procuré l'occasion de vous exprimer, pour votre personne, l'inaltérable sympathie et la haute estime de votre dévoué serviteur, d

Les fiantes avaient été grandes dans la conduite de la guerre; mais combien étaient- elles plus grandes dans la conduite de la vie ! Dans ses entretiens par lettres avec sa belle-sœur, Sonis se refusait à croire que la guérison fût proche, parce que le malade repoussait le grand Médecin et ne voulait pas guérir. « Hélas! tout n'est pas fini , écrivait-il quelques mois après la Commune, et j'ai grand'peur que la province n'ait aussi ses épreuves. Nous sommes sourds à la voix de Dieu , qui parle cependant si fort. Mais le vieux sang des Francs ne coule plus dans nos veines. Pour nous, chère Marguerite, qui avons le bonheur et la grâce insigne de la foi, 8ur8um corda! Qu'il fait bon de se mettre, comme l'enfant, entre les mains de Dieu et lui dire : ^atl >

r; AMBULANCE ET LE œXGÉ HO

Cependant le moment était arrivé où expirait son congé de disponibilité, d Que deviendrai -je alors? Je n'en sais rien , i disaient ses lettres. La première fois qu'après la guerre il s'était présenté au ministère, le ministre lui avait demandé obligeamment ce qu'il venait solliciter et ce qu'on pourrait faire pour lui. c Mais rien , répondit le général , sinon de me permettre de servir encore dans Tarmée. > Cette réponse avait fort étonné le ministre, c £h bien, général , vous êtes le premier de votre espèce I >

C'est à celte époque que certains députés de la droite, le voyant si infirme et en môme temps si dénué de ressources, lui proposèrent de lui obtenir du gouverne* ment un poste de trésorier général. C'était la fortune pour lui et sa nombreuse famille; mais qu'une recette générale devînt le prix du sang versé pour la patrie, il n'y pouvait penser. Écrivant quelque temps après à M. Henri Lamy, il en parle de cette sorte : « Oui, on m'avait, en effet, offert une recette générale, et on avait même poussé la gracieuseté jusqu'à me dire que je n'aurais pas à m'occuper du cautionnement. Mais je n'ai pu m'empêcher de rire à l'idée de me voir en face d'un coffre-fort, maniant ces pièces d'or avec lesquelles j'ai été brouillé toute ma vie, et qui ne pouvaient manquer de me faire mauvaise figure et de me jouer quelque vilain tour. J'ai donc renvoyé bien loin les gens qui voulaient faire de moi un financier, et j'ai gardé ma pauvreté. » Il répétait volontiers (r qu'il voulait vivre et mourir dans la peau d'un soldat )>.

On lit, en effet, dans une de ses lettres d'alors : flc J'espère reprendre du service. L'embarras pour moi est de savoir où je pourrai m'employef, car il y a des

positions que je ne pourrais pas accepter. » C'est alors que M. Thiers se fit honneur à lui-même en le nommant, vers la fin d'octobre 1871, commandant de la 16« division militaire, qui avait son quartier général à Rennes, c Les Bretons ne se plaindront pas de moi, disait- il, car je leur donne un commandant fait exprès pour eux. > On sut plus tard que cette nomination avait été motivée par des raisons politiques, c Craignant beaucoup à cette époque un débarquement de l'ex-empereur Napoléon III sur les côtes de Bretagne, M. Thiers avait jeté les yeux sur le général de Sonis comme sur l'homme le plus capable de s'opposer à sa descente. Avec lui il n'avait à craindre ni complaisance ni faiblesse. Et lors même que l'armée active eût hésité à agir contre l'ancien souverain, il ne doutait pas que le général ne sût retrouver dans la Bretagne assez de soldats de Loigny pour arrêter sa marche, i^

M. de Sonis partit pour Rennes avec toute sa famille. Il y fut reçu avec une distinction et une vénération qui, dès le premier jour, l'attachèrent à ce pays des convictions profondes et des affections durables.

Il y était à peine, lorsqu'une lettre de M^ Pie et une autre du général de Charette le convièrent à se rendre à une grande solennité patriotique et religieuse qui se préparait à Loigny. C'était la célébration du premier anniversaire de cette héroïque journée. M. de Sonis s'excusa de n'y pouvoir assister : une commission militaire pour la revision des grades et le classement des officiers de cavalerie lui commandait de se trouver ce jour-là à Paris, c II eût été heureux cependant, disait-il, de se retrouver dans cette église où sa femme avait versé tant de larmes aux pieds du Dieu crucifié, i Une

autre et secrète raison , qu'il ne dit pas , était la crainte que ce théâtre de son héroïsme ne devint pour lui ce jour-là le théâtre d'un triomphe auquel il était heureux d'échapper par l'absence.

Le grand évêque de Poitiers devait prononcer l'oraison funèbre des victimes. Ayant demandé au général des notes pour son discours, M. de Sonis les lui fournit avec une équité, une reconnaissance des services des autres qui n'était égalée que par l'oubli de ses propres services. Il demanda une mention pour le général Chanzy et le 16* corps d'armée, qui avait été engagé jusqu'à deux heures et demie et avait perdu beaucoup de monde. Il demanda plus qu'une mention pour les zouaves et leur héroïque colonel, a parce qu'ils ont illustré sur la terre de France le nom de soldats du pape. Ce titre -là doit fournir à Votre Grandeur la plus belle partie de son discours. Il y a tant à dire sur un nom comme celui-là I et qui peut mieux que vous traiter un tel sujet? » Il demanda que les francs -tireurs de Tours et ceux de Blidah ne fussent pas oubliés, c Us sont morts en braves et sont tombés avec nous. Morts autour du drapeau du sacré Cœur de Jésus, il n'est pas douteux qu'ils ont dû recevoir des grâces exceptionnelles... Le commandant des francs -tireurs de Blidah est un ancien sous-officier devenu colon algérien. J'ai passé dix-huit ans de ma vie en Afrique, et je serais heureux qu'un mot, un de ces mots heureux dont Votre Grandeur a le secret, pût passer la mer et dire à ces malheureux colons de l'Afrique française que si leurs sueurs ne rendent pas féconde une terre deux fois infidèle, le sang qui a coulé à Loigny contient le germe de leur régénération.» Il demanda une mention pour M. le

curé de Loigny, pour sa charité vraiment apostolique. U la demanda spécialement pour le docteur Beaumetz, qui a sauvé la vie à deux mille blessés, c Je demande un mot de vous venant du centre du cœur pour cet homme de cœur et de talent. Je lui dois la vie ; c'est une dette que votre Grandeur m'aidera à payer. > U demanda enfin un souvenir reconnaissant pour M"^ la marquise de Gouvion Saint-Cyr, qui avait fait des efforts surhumains pour soulager tant de souffrances. «^ C'est une femme des anciens âges, un grand caractère, une âme profondément chrétienne et véritablement firançaise, telle qu'il y en a peu dans ces tristes temps. >

Il n'était qu'un seul nom que M. de Sonis voulait qu'on oubliât, et c'était précisément celui que tout le monde prononçait le premier. Il disait donc : c Votre Grandeur appréciera certainement le motif qui me fait désirer que mon nom soit écarté. De fidèle à évéque, de chrétien à confesseur, je puis dire que je n'ai pas semé pour moissonner ici -bas. Mon ambition est plus légitime, et partant plus élevée. Je ne sais que trop d'ailleurs que Dieu s'est servi de moi comme d'un instrument, et que ni par mes talents ni par mes services je n'étais appelé à occuper la position que j'occupe actuellement dans l'armée. Je suis une preuve éclatante pour les plus aveugles de ce que peut faire la foi, et dans ma vie je n'ai rien fait qui vaille qui soit sorti de moi.

t Permettez -moi d'ajouter, avec une franchise que Votre Grandeur seule pourrait autoriser dans le secret de cet entretien, que le monde est sévère pour nous autres chrétiens, et très sévère. U n'aime pas les

L*AMfiULANC£ £T LE CONGÉ 423

compliments à l'adresse des âdèles lorsqu'ils partent de haut, et il a raison, puisqu'il estime que noua devons donner l'exemple de la modestie, voire même de l'humilité. Il serait donc d'un bon exemple qu'il ne fût pas question de moi , puisque j'ai l'insigne honneur d'être compté parmi ceux qui font profession de la foi catholique. i>

M. de Sonis dut être content. La magnifique oraison funèbre prononcée par M»»" l'évêque de Poitiers mentionna éloquemment et délicatement tous ceux que lui avait dénoncés le général, et souvent dans les termes mêmes employés dans ses notes. Quant à lui-même, on le devinait plutôt qu'on ne le voyait sous le voile de l'allusion dont l'avait recouvert le respect de l'orateur. Parlant des défenseurs conservés au pays par le chirurgien-major, l'évêque ajoutait ces transparentes mais discrètes paroles : c La patrie, tristement amputée ellemême, s'intéresse au sort de ces glorieux mutilés, dans lesquels elle reconnaît l'image de son propre démembrement. £lle sait par son histoire ce qu'elle peut attendre encore de leurs services. Ils sont restés fameux dans les annales militaires, ces vieux capitaines qui conduisaient encore des armées, et qui remportaient des victoires après qu'ils avaient dispersé la moitié de leurs membres sur les champs de bataille, et qu'ils n'avaient plus d'entier que le cœur. C'est à l'un de ces hommes de guerre qu'Henri lY écrivait après la bataille d'Arqués : Je vois que qui n'a bon pied a bon œil, et de serviteurs tels que vous j'estime bons même les morceaux, m

En ce même jour du 2 décembre 1871, le général de Sonis se trouvait ù Paris, où il célébrait moins solen-

Dellement l'anniversaire de son sacrifice. Voici ce que nous raconte le révérend père du Lac, alors recteur de Técole supérieure de Sainte -Geneviève, à l'ancienne rue des Postes : c Un soir d'hiver que j'étais assis au bureau qu'avait occupé le père Ducoudray, martyr de la Commune , j'entends quelqu'un monter l'escalier. Sa marche produisait un bruit insolite, que je reconnus à la réflexion être celle d'une jambe de bois heurtant les marches. C'était le général de Sonis ; je ne l'avais jamais vu. « Mon père, me dit-il, je viens vous demander de passer cette nuit devant le saint Sacrement de votre chapelle. » Voyant l'impression que me causait sa demande : c Oh! il ne faut pas me prendre, me dit-il en riant, pour ce que je ne suis pas. J'acquitte une dette, rien de plus. J'ai passé, il y a un an , cette nuit du 2 décembre étendu sur la neige entre la vie et la mort, beaucoup plus près de l'une que de l'autre, et c'est Dieu qui m'a sauvé. Je lui dois bien une nuit, puisque je lui dois la vie. J'aurais voulu répondre à l'appel de Charette et me rendre aujourd'hui à Loigny, mais je suis membre de la commission de revision des grades de la cavalerie; elle tient séance demain. Je sais que vous aimez bien les zouaves pontificaux, que vous les avez casernes au Mans, et que leur drapeau du Sacré-Cœur a été gardé là plusieurs semaines avant de devenir mon fanion. C'est pourquoi je suis venu chez vous de préférence. Outi*e que les martyrs ont vécu ici, » ajouta-t-il en regardant le portrait du père Ducoudray sur la cheminée.

a En ce moment les vêpres sonnaient. Le général demanda à y assister. En les entendant chanter par ces trois cent cinquante voix de jeunes gens, il pleurait

à chaudes lannes. c Ohl que cela est beaul cela me rappelle les zouaves I » me disait-il au sortir, en me prenant la main.

€ n voulut bien ensuite nous raconter la terrible nuit passée sur le champ de bataille de Loigny, c C'est là, dit -il y que je fis au sacré Cœur le vœu que je viens accomplir aujourd'hui. » Après cela, le général demanda qu'on le reconduisit à la chapelle, où il passa la nuit. Le lendemain , il communia à la première messe ; et comme je lui demandais s'il était fatigué : c Fatigué 1 me répondit-il , une nuit de garde I » Neuf heures sonnées, il partit pour la commission militaire. C'était son postée »

En ces mêmes jours, une autre école, le collège des pères jésuites de Poitiers, recevait les remerciements du général de Sonis pour sa contribution à la reconstruction de l'église de Loigny, à demi détruite par la guerre , et dont on voulait faire un monument commémoratif de l'héroïque journée. Le général leur écrivait :

c Mes chers amis , en vous adressant mes remerciements, je suis persuadé que je parle à mes compagnons d'armes de l'avenir, et que ceux qui entendent aujourd'hui ma voix l'entendront encore aux grands jours où , serrés les uns contre les autres autour de l'étendard du Sacré - Cœur, nous montrerons une fois de plus à l'ennemi ce que valent des chrétiens.

c Mais , mes jeunes amis , le temps de la miséricorde n'est pas venu , et nous expions dans les jours amers de la justice les fautes de la France.

« R. P. da Lac, France, p. 334.

<t Daus ces jours de deuil , soyez la consolation du pays. Soyez fermes dans la foi, et distinguez -vous de ces chrétiens timides qui ne sont pas dignes du Maître dont ils portent le nom.

<f Au revoir, en des temps meilleui's,

« DE SONFS. *

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