‹ Le général de Sonis d'après ses papiers et sa correspondanceChapitre 19 sur 62 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Ce fut donc au mois de novembre 1871 que le général de SoniSy commandant la 16« division militaire, entra à Rennes et prit possession de l'hôtel de son commandement. Une nouvelle période de son existence s'inaugure ce jour -là. Ce n'est certes pas la plus éclatante devant les hommes; je ne sais si ce n'est pas la plus belle et la plus méritoire devant Dieu. Au point de vue militaire, c'est l'époque d'un travail incessant, énergique, consacré à la grande œuvre de la réorganisation de l'armée française. Et comme , dans sa pensée, le relèvement de l'armée n'est possible qu'à la condition de sa restauration morale et religieuse, il s'acharne, en dépit de tout , à vouloir faire rentrer le respect de Dieu et de sa loi sous nos drapeaux pour y faire rentrer la victoire : nous allons le voir à cette œuvre.

En même temps l'âme s'épure, se dégage, s'élève; la vertu trouve son achèvement dans l'infirmité.

Cest la consommation suprême de l'holocauste. Le foyer de la vie terrestre baisse et s'éteint avec les années; la vie céleste s'avive, s'élève , grandit sans cesse : la flamme remonte vers le ciel.

Le nouveau général de la 16» division apparut dans la paix ce qu'on l'avait vu dans la guerre : partout à la hauteur de sa situation et de sa profession. Sa maison fut mise par lui sur un pied digne de son rang, simplement mais grandement. Secondé par son entourage de famille, il en faisait les honneurs avec la noblesse d'un gentilhomme et la modestie d'un chrétien, c Là, rien de luxueux, ni de mondain, nous écrit un des habitués de cette demeure du juste; mais on était ravi de la pohtesse exquise qui présidait à tout, et des convenances parfaites qu'il faisait universellement r^^^er autour de lui. Dans aucune autre maison je n'ai autant respiré le respect que dans celle-là. »

Malgré son état de souffrance, M. de Sonis ne voulut rien relâcher de la régularité de sa vie d'autrefois, ni de sa vie militaire, ni de sa vie chrétienne. Levé chaque matin à cinq heures en été, à six heures en hiver, il tenait à s'habiller seul, malgré les difficultés qu'il y éprouvait à cause de son infirmité. Après sa prière et sa méditation , il se rendait à son église paroissiale de Saint -Germain très voisine de sa demeure. c Son recueillement édifiait tout le monde, rapporte M. le curé. C'était avec admiration et allégresse que les nombreux fidèles qui fréquentent la messe de chaque jour voyaient le général prendre part à leurs prières pendant le saint sacrifice; sa vue leur était une prédication. On était attendri de le voir, au moment de la communion, s'approcher de la sainte Table, et là, ne

pouvant s'agenouiller, se tenir incliné avec un respect qui taisait deviner et envier sa ferveur. »

Après la messe, le travail. Il recevait alors son chet d*état-major, aujourd'hui M. le général Boussenard, ofBcier d'une supériorité indiscutée, demeuré son fidèle ami. C'était ensuite le moment de monter à cheval jusqu'au repas de midi. Il s'y essayait chaque jour, non sans danger toutefois, comme le montre cette lettre à M. de Réals : c J'ai repris avec plaisir mes promenades à cheval. Hier, je montais un cheval de Rothwiller; ma jambe de bois s'est cassée et est restée fixée dans l'étui de rétrier. J'étais au galop, et ce morceau de bois battant les jambes de mon cheval aurait pu me porter malheur. Grâces à Dieu, j'ai pu arrêter l'animal et rentrer chez moi sans encombre, quoiqu'un peu fatigué par les efforts que j'avais dû faire pour me tenir en équilibre pendant longtemps, car nous étions bien plus loin que Cesson. ^

Le soir, à partir de deux heures, le général demeurait au travail du cabinet, étudiant, écrivant, donnant des leçons à ses fils. Il aimait à profiter du voisinage de l'église pour y venir visiter Dieu présent dans son saint Sacrement. Ck)mme il s'était fait inscrire au nombre des associés de l'adoration perpétuelle, il se rendait au jour et à l'heure prescrite, — c'était pour lui le samedi de sept à huit heures du matin , — à son poste d'honneur, parmi les plus humbles personnes de la localité, pour occuper une des places réservées aux adorateurs. L'aprèssouper était donné à la conversation et à la récréation en famille, suivie de la prière en commun et du coucher.

La ville de Rennes procurait au pieux général un

genre de secours spirituel tout spécialement approprié à sa profession de tertiaire. Nous l'avons vu recevoir l'habit du tiers ordre du Carmel, en 1865, des mains de Mp" Gay. Il avait fait ensuite sa profession chez les Carmes, àBordeaux, le 27 août 1869. Il était resté fidèle à toute la règle de l'institut, strictement, militairement; mais, dans la vie des camps qu'il menait en Afrique depuis dix -huit années, il n'avait pas encore rencontré la direction des pères de l'ordre de Saint- Élie. C'est à Rennes qu'il en connut et en goûta le bienfait pour la première fois.

Ce tiers ordre, dont il faut parler en quelques lignes, avait été constitué par le grand pape Nicolas V, selon l'esprit de sainte Thérèse, comme une société de prière, de pénitence, d'obéissance et de vie pariaite dans le siècle. Le tertiaire, en revêtant la livrée de son ordre, qui est le scapulaire porté sous ses vêtements extérieurs, revêt en même temps l'esprit de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix. Or l'esprit de la séraphique mère c'est l'esprit d'amour de Jésus- Christ poussé jusqu'au sacrifice de soi-même à ce grand Dieu, adoré dans son Cœur et visité et reçu dans son Eucharistie. Pour que cet amour ait son commerce et son entretien , le tertiaire s'engage à la récitation de certaines prières quotidiennes, telles que l'office de la sainte Vierge, à des exercices réguliers de piété, à des pénitences, à des communions. Mais surtout « il s'oblige, est-il dit excellemment, à l'observance parfaite des commandements de Dieu et de l'Église, à la tuite habituelle des plaisirs du monde, et à la chasteté de corps et de cœur compatible avec son état. :» A ces conditions c la joie et l'allégipesse descendent du Carmel », comme s'exprime l'Écriture : Lxtitia et eocultatio de Carmelo. Les associés

participent aux mérites de ceux et de celles qui habitent ce sommet de la vie religieuse; et TÉglise fait pleuvoir sur cette élite de ses enfants Tabondante rosée de ses faveurs spirituelles.

M. de Sonis, en arrivant à Rennes, se mit donc sous la direction d'un religieux de Tordre des carmes, le révérend père Daniel, supérieur de la communauté. Le tiers ordre était dirigé par le père Augustin de Jésus- Crucifié, qui lui succéda bientôt. Son âme prit, sous leur conduite, un nouvel élan vers les choses de Dieu.

Comme le premier service de Dieu est l'accomplissement du devoir d'état, son premier soin, en prenant le commandement de sa division, fut d'apprendre h fond tout ce qu'il demandait de lui. c A cette fin, nous raconte son aide de camp, il consacrait chaque jour une heure au moins à l'étude des théories et des règlements militaires. Aussi les possédait-il plus exactement que personne, et, dans le cours de ses inspections, il étonnait souvent les officiers des corps de troupes qu'il inspectait par la connaissance approfondie qu'il avait des moindres détails des manœuvres. Le souvenir en est resté dans chacun des corps qu'il a eus sous ses ordres. »

La division qu'il commandait se trouvait répartie sur quatre ou cinq départements, a De là, nous rapportent les mêmes témoignages , de là des voyages et des inspections, qui, surtout dans cette année 1872, lui étaient rendus fort pénibles par son infirmité. Non accoutumé encore à l'appareil qui assujettissait sa jambe de bois, il ne se mouvait qu'au prix de la plus grande souffrance. Chaque exercice sur le terrain, chaque visite au casernement était pour lui

une torture. Il rentrait à l'hôtel le moignon de la cuisse en sang, se mettait au bain pour empêcher l'inflammation, et recommençait le lendemain. Il nous semblait à chaque fois qu'il allait se trouver dans l'impossibilité de continuer son travail, ce qui lui était à lui-même une pénible et constante préoccupation. Néanmoins pas une plainte ne lui échappait : il avait confiance que la Providence lui donnerait la grâce suffisante pour mener son inspection à bonne fin. Cette confiance eut raison, et on peut même dire qu'il se portait mieux & la fin qu'au commencement de ces exercices.

c II en fut de même dans chacune des inspections suivantes, ajoutent les mêmes témoins, bien qu'il n'en relâchât rien, et qu'il se fît conscience d'exécuter à la lettre les nombreuses et minutieuses prescriptions ministérielles, dont la plupart de ses collègues font très souvent bon marché.

c Rentré chez lui, le général mettait le soin le plus scrupuleux et le plus délicat à la rédaction des notes méritées par les officiers. Comme on le savait très accessible à tout ce qui touchait à l'orthodoxie politique et religieuse de ses subordonnés, on pouvait craindre que, dans le classement de chacun selon son mérite, il ne tint trop de compte de ce genre de considération; mais il n'en était rien. Ceux qui, soit pour l'une, soit pour l'autre de ces raisons, ne lui étaient point personnellement sympathiques, n'eurent jamais à se plaindre de lui à cet égard. Lui-même se mettait en garde contre ses propres ombrages pour ne laisser agir que la justice toute seule. On en verra des exemples. »

Mais d'autre part il était absolument rigoureux pour

le maintien de la discipline : la réorganisation de Tannée était à ce prix. Comparant l'armée française avec Tannée allemande y il avait la douleur d'être forcé d'avouer que l'esprit d'ordre et de subordination , Tesprit d'abnégation et de sacrifice , ne faisaient pas pencher la balance de notre côté, c Et cependant , répétait-il , c'est par ces mâles vertus qu'une armée peut valoir quelque chose. On aura beau élever des forteresses , forger des armes perfectionnées , dérober à l'ennemi une tactique savante, entraîner les troupes par des marches forcées; c'est bien ; mais la force morale n'en reste pas moins pour l'armée la première force. »

Cette préoccupation de travailler d'abord les hommes et le moral des hommes le faisait passer pour sévère dans son inspection, c Sous cette inaltérable douceur et cette irréprochable convenance de procédés, on pouvait deviner une âme inflexible et trempée comme Tacier ; c'est le témoignage d'un de ses officiers de ce temps -là. Sa taille élevée, son apparente froideur, imposaient d'abord le respect, et sa réserve déconcertait ceux qui Tabordaient pour la première fois. C'était de la raideur aux yeux de quelques-uns, ce n'était en réalité qu'une nécessaire dignité et la face austère d'une bonté qui se défiait d'elle-même. Tout sur lui peut s'exprimer d'un seul mot : il était l'homme du devoir. Il Tétait envers tous; et il ne fallait pas attendre de son intégrité qu'elle transigeât en Caveur des personnes recommandées : son personnel désinressement autorisait et légitimait ses refus. A quelqu'un qui faisait appel à son intervention d'offlcier général pour arriver à je ne sais quel grade ou distinction fort désirée, il fit entendre cette réponse: « Excusest-mol

de ne rien solliciter pour vous; jamais je n'ai rien demandé ni pour les miens ni pour moi. » Gela était si vrai que y plus tard, le jour où son frère alors colonel fut discuté par la commission de classement , il quitta la séance et lui fit perdre par conséquent le bénéfice de sa voix, plutôt que de gêner par sa présence la délibération de ses collègues.

Un général très haut placé lui écrivit un jour pour lui recommander un jeune homme qu'il voulait faire arriver à Tépaulette. Sonis l'examina avec attention : il ne le trouva pas à la hauteur, et le refusa. Le haut protecteur insista par une seconde lettre. Sonis n'y tint plus : c Pour qui me prend-il donc, et me croit-ii capable de commettre une injustice, en faisant passer son protégé sur le dos d'un candidat plus méritant que lui? Je ne veux pas même lui répondre. »

Un autre jour, à Paris, ayant reçu la visite, à l'hôtel de Beaune, d'un colonel qui insistait pour avoir sa voix, parce que, disait- il, il avait besoin de passer général, afin d'établir honnêtement ses filles, M. de Sonis, déconcerté, ne savait que devenir : c Marier ses filles! répétait- il ensuite à son officier d'ordonnance, en voilà une raison pour devenir général dans l'armée française! Marier ses filles! »

La débauche lui était odieuse, et là, comme en Afrique, il y mettait bon ordre. Un de nos amis, maintenant curé du Grand-Fougeray, alors curé de Saint- Jacques, nous raconte le trait suivant: c C'était au temps de la fauche et de la moisson. Depuis quelques semaines, mes bons cultivateurs, dont les champs confinent au polygone de l'artillerie et aux avenues de la célèbre Prévalaye, venaient à moi et me disaient :

Cl (Test devenu intolérable! non seulement nos moissons sont dévastées et nos herbages piétines; mais le pire est que nous ne pouvons plus envoyer aux champs ni nos enfants, ni nos pâtres, ni nos ouvrières, sans les exposer à la rencontre de soldats et de filles perdues échappées de la ville. Dites -nous : que devons-nous faire? »

flc Je leur dis de patienter, et me rendis chez M. de la Motte du Portai, notre excellent maire, que je priai d'aviser, autant qu'il était en lui. Sans plus tarder il fut trouver le général de Sonis, qui le remercia: c Monsieur le maire, vous faites votre devoir; j'aurai à faire le mien. »

<t Le lendemain môme, un peloton d'artilleurs, & cheval et en armes, arrivait à Saint- Jacques. Il faisait chaud; les soldats eurent soif; un cabaret était là. En dépit de la discipline, ils descendirent pour se rafraîchir, et ils buvaient joyeusement, quand tout à coup le galop d'un cheval retentit sur la route. On regarde, on crie : « Nous sommes perdus : c'est la Jambe-de^aisI » C'était elle! On n'entendit plus que trois cris formidables : (t A l'ordre! à cheval! au galop 1 > Puis parmi la poussière des chemins sinueux disparurent général et soldats, suivant le parcours prescrit.

<t Le jour suivant on se racontait dans tout le pays, en se frottant les mains, que nombre de femmes extra-* vagantes de Rennes avaient été enveloppées dans la ronde, et conduites publiquement à la police de leur ressort; ainsi que bon nombre de soldats qu'on abrita en lieu sûr. Depuis lors, notre religieuse population de Saint- Jacques , délivrée de cette vermine , bénit encore la mémoire du général de Sonis. »

Gomme chrétien^ comme soldat, il ne manquait pas une occasion de réprimer les duels et les duellistes, tout en se gardant bien de favoriser par là les lâches et la lâcheté. II n'était encore que capitaine, que d^à il interdisait le duel dans son escadron, c J'aurais tenu tôto à mon colonel, affirmait-il ensuite, s'il avait osé l'imposer à mes cavaliers. Il le savait, et il m'épargna cette peine. »

 Rennes, en cette même année 1872, le rapport d'un régiment de la 16« division portait une punition de huit jours de prison infligée à un soldat qui , ayant reçu de son colonel l'ordre de se battre en duel contre un de ses camarades avec lequel il avait échangé des coups de poings, avait désobéi à cet ordre. En arrivant sur le terrain , le pauvre soldat, saisi de frayeur, s'était enfui sans croiser le fer. Le général, l'affaire instruite, infligea premièrement huit jours d'arrêts au colonel, pour avoir indûment prescrit le duel au soldat ; puis il porta à trente jours le temps de prison du soldat pour avoir cédé à la peur. Cette décision donna lieu à des observations de la part du commandant supérieur, le général Chanzy. Sonis répondit que, la loi civile aussi bien que la loi religieuse interdisant le duel, un chef n'avait pas le droit de prescrire à un de ses inférieurs de se battre. L'autorité supérieure ne répliqua pas; les punitions furent maintenues, et le général eut gain de cause, ainsi que le bon sens et le bon droit.

Vers le même temps, un inspecteur général de la gendarmerie, dans un ordre laissé à la suite de l'inspection de la 16" légion, prescrivit à deux gendarmes qui s'étaient insultés l'un l'autre de vider leur querelle sur le terrain* L'inspecteur général, dépendant direc-

tement du ministre de la guerre, n'avait aucun compte à rendre au commandant du territoire; il n'était tenu qu'à lui envoyer le duplicata des ordres laissés aux troupes inspectées par lui. C'est ainsi que le général de Sonis eut connaissance de Tordre concernant le duel. Avait-il le droit d'intervenir, dans l'espèce? Il en doutait lui-même ; néanmoins, l'incident se passant sur son territoire, il tint à manifester qu'il le désapprouvait* Il défendit donc au chef de légion de gendarmerie d'exécuter l'ordre de l'inspecteur général, et il en rendit compte au ministre d'alors, le général de Gissey. Le ministre se trouva fort embarrassé du conflit; il s'en tira par une réponse ambiguô, laissant voir qu'il ne partageait pas l'opinion de M, de Sonis, mais n'osant pas lever l'interdiction que celui-ci avait faite de se battre. Finalement le chrétien eut raison cette fois encore, et la loi de Dieu avec lui.

Le fils d'un de ses meilleurs amis, qui servait dans un autre corps, y avait eu un duel dont il s'était tiré heureusement, selon le monde. On en félicitait le père; M. de Sonis en écrivit & celui-ci, mais d'autre sorte : c Mon pauvre ami , je suis très peiné de l'afTaire de Pierre. Sans doute elle a dû lui valoir de nombreuses poignées de main ; je connais cela. Mais mieux vaut un affront pour l'amour de Jésus-Cbrist. Je sais bien que tous les gentilshommes ne tiennent pas ce langage; mais il n'y a pas deux religions de la croix I i»

Gomme on vient de le voir, bon gré mal gré, on était obligé de compter avec la manière de penser et d'agir d'un homme si arrêté dans ses convictions et si déterminé dans ses résolutions. Il ne se cachait pas d'ailleurs, même en haut lieu, de ses croyances et de

868 pratiques religieuses. Dans le mois de mars de cette année 1872 , il fut mandé auprès de M. Thiers, à Versailles. Le président de la république, de plus en plus préoccupé de l'idée d'un débarquement de Fezempereur des Français sur les côtes de Bretagne, voulait lui communiquer ses instructions verbales pour le cas où cette tentative aurait lieu. M. Thiers était d'ailleurs très favorablement prévenu en sa &veur par M»* de Mac-Mahon, qui lui avait fait connaître la grande valeur morale et militaire de l'ancien ofBcier «l'Algérie. 11 fut pour le général d'une courtoisie obséquieuse, c J'eusse été la plus agréable personne do monde y racontait celui-ci le lendemain même à son aide de camp, qu'il n'eût pas déployé autour de mcn plus d'empressement et de coquetterie. • L'entrevue 86 leraiioa par une invitation à déjeuner. C'était un vendredi de carême; il était une heure, et le général

était absolument à jeun. M. Thiers semblait ne se douter même pas que ce fût jour d'abstinence : le déjeuner était gras. Pendant le repas, s'apercevant que le général ne mangeait point, il en témoigna d'abord gracieusement son regret; puis enfin, en devinant la cause, et s'exclamant, et s'excusant, il se mit à gronder sérieusement M*"* Thiers, qui s'empressa de faire servir en maigre son brave convive. Le général s'amusait beaucoup ensuite à peindre le désespoir vrai ou simulé du vieux politique, inconsolable d'avoir commis un tel oubli envers un homme qu'il avait tant à cœur de conquérir.

Cette droite et franche attitude qu'il avait devant les puissances gouvernementales, il l'avait devant cette autre et souveraine puissance qui est la multitude et l'opinion populaire. C'est ainsi qu'il se montrait non

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seulement aux processions du saint Sacrement dans son église paroissiale y mais encore à la grande procession extérieure de la Fête-Dieu, quoiqu'il en éprouvftt une extrême fatigue. Le parcours était fort long; il durait plusieurs heures. En 4872, le général, très souffrant, marcha à pied jusqu'au bout; mais, lorsqu'il rentra chez lui , sa plaie s'était rouverte , il était baigné dans son sang. Et cependant ceux qui l'avaient vu dans ce trajet n'avaient remarqué que la paix, la joie et l'ardeur qui reluisaient dans ses traits. Un jour, on lui demandait si, en se produisant ainsi, il ne craignait pas de se compromettre, c Me compromettre I répondit-il en souriant, il y a bien longtemps que cela n'est plus à faire. Dieu merci I > Mais nulle part le général ne se trouvait plus chez lui et ne livrait plus librement son âme à l'effusion de l'amour divin que dans les réunions mensuelles des tertiaires, c Son exactitude y était exemplaire, nous écrit le directeur de Tassociation. Lorsque un de ses serviteurs l'avaient aidé à monter à sa place, il s'y tenait durant l'instruction, immobile comme une statue, ou mieux, attentif et recueilli comme un ange. C'est là surtout que plus d'une fois j'ai pu voir combien cet homme, si maître de lui-même, était pourtant sen^ sible aux touches de la grâce. Il avait parfois de lu peine à en supporter le poids. Dans ces moments d'émo« tion, ses yeux si vifs devenaient plus ardents encore; je voyais qu'il mordait fortement sa moustache, pour dominer et dissimuler ce qui se passait en lui. Il m'était facile, à moi qui le connaissais, de comprendre qu'alors il ne pouvait plus comprimer le trop-plein de son cœur. C'est que le général de Sonis avait été favorisé de très grandes grâces; et par moments, malgré son indomp-

table énergie y il était impuissant à retenir le flot qui montait en lui et inondait tout son être. >

Le môme religieux se rappelle également la manière dont le martyr de Loigny passait chaque année la nuit anniversaire de sa terrible nuit de décembre, c Le 2 au soir, nous écrit-il, il arrivait et entrait quand on allait fermer la porte de l'église. Je recevais sa confession non loin de l'autel, et, lorsque tous les religieux étaient entrés dans leurs cellules, il restait là prés du tabernacle, repassant dans son cœur durant toute la nuit ces grands souvenirs et les miséricordes de son Dieu. Le lendemain matin , de bonne heure, je disais pour lui la messe d'action de grâces; il y communiait; et quand les portes de l'église se rouvraient pour les fidèles, il s'en retournait à l'hôtel de la division . i»

Ses lettres de cette époque sont des lettres du ciel, n perdit, en octobre 1872, M. Roger, son beau-père, pour lequel il avait des sentiments de fils ; et il en souf • firit au double pour sa femme et pour lui. Mais il ne pleurait pas comme ceux qui n'ont pas d'espérance. Écrivant à un onde aimé qui venait de perdre un de ses

fils, chef d'escadrons au 10* hussards, expiré à Cannes : c Sursum cordai lui dit-il, c'est le cri de mon âme, et, en l'adressant à vous, je l'adresse vers Dieu, qui seul a le secret des cœurs , et qui peut verser sa douceur dans des âmes aussi abreuvées d'amertume que les vôtres. Je lui demande bien pour vous tous la paix, le calme, la soumission à sa volonté, toutes choses qui font prendre patience , pour arriver à ces temps meilleurs où les pères seront réunis aux enfants, et où les âmes fatiguées se reposeront éternellement des labeurs de la vie. Ces labeurs, autrefois nous ne les

soupçonnions guère , dans le temps où enfant , cher onde, je vous voyais en France pour la première fois, et je vous reconnaissais cependant au portrait que m'avait tracé de vous le cœur si chaud de mon père dans ce pittoresque langage dont il avait le secret. >

Même cri, môme élan de l'âme, dans une pareille douleur survenue à son ancien ami de Juilly, le vicomte de l'Hermite. c Âhl que le sursum cordai est bien une grande [chose, lui écrit-il le 6 octobre, et qu'il fait bon y penser souvent 1 C'est là qu'habite ton petit ange avec ceux qui ont jadis quitté mon foyer à moi. Bs sont là-haut ensemble ; ils chantent les louanges de Dieu et trouvent que nous ne devons pas nous désoler de les savoir si bien placés et déUvrés de si lourdes chaînes. J'aime à te dire ces choses aujourd'hui, fête du saint Rosaire. Il me semble que je suis tout imprégné de la sainte rosée qui est tombée sur la France depuis ce matin. J'espérais pouvoir aller à Lourdes, mais Notre- Seigneur ne l'a pas permis. C'est une grande privation pour moi, je t'assure. >

Ce sentiment, que les enfants sont à Dieu, non à nous, allait fortifier M. de Sonis pour un sacrifice personnel de l'ordre le plus élevé. Sa jouissance, à cette époque, était d'avoir sa jeune famille réunie autour de lui. Ses trois fils aînés, déjà sous-oCQciers depuis la campagne de 1870, étaient revenus à Rennes pour se préparer aux examens du baccalauréat; les filles étaient au Sacré-Cœur, excepté l'aînée, qui étudiait sa vocation au foyer paternel, c C'est un coin de mon cœur qui n'a pas été touché, » disait -il en parlant de son bonheur domestique.

Mais le jour vint bientôt où Jésus-Christ lui demanda

définitivement sa fille Marie. Elle aspirait à entrer dans la société des Dames religieuses du Sacré-Cœur. cDieu m'ayant fait la grâce de la vocation religieuse, nous niconte-t-elle elle-même, je n'osais cependant m'en ouvrir à mes bons parents, de crainte de les contrister. Je priai donc mon confesseur, un père carme, qui voyait habituellement mon père, de lui faire part de mes projets. Un soir mon père, étant couché, me fit venir dans sa chambre, et là, me faisant mettre à genoux auprès de lui : c Ma chère enfant, me dit- il, est-il bien « vrai que vous pensiez à vous donner au bon Dieu? « — Oui , mon père. Je n'ai pas osé vous en faire part 9 plus tôt, de crainte de vous causer de la peine; ^ mais, puisque vous savez tout, je vous prie de m'ac- 4 corder votre consentement. — Mon enfant, reprit-il, a vous savez que jamais je ne refuserai à Dieu le sacri- « fice qu'il a le droit d'exiger de moi, car vous êtes «r à Lui avant d'être à moi. Livrez- vous donc à l'attrait € qui vous porte vers Lui. >

Il y avait dans ce sacrifice quelque chose de plus beau que le sacrifice lui-même : c'était la grandeur des sentiments qui l'inspiraient. Tout est dit dans cette lettre admirable du 8 octobre, adressée par le général à la mère de Garabis, ancienne maîtresse de sa fiUe: < Je n'ai plus besoin de vous apprendre. Madame, que ma chère Marie entre définitivement dans la famille religieuse du Sacré-Cœur de Jésus. Elle a été, de toutes les manières, tout autant votre enfant que la nôtre. Vous nous l'aviez prêtée, nous vous' la rendons. Il y a longtemps que j'avais deviné ses petits secrets, et que je suivais avec bonheur ses progrès dans la vie intérieure.

€ Je bénis Dieu de rhonnear qu'il répand sur ma famille en prenant un de mes enfants. Si la nature n'est pas tout à fait morte à mon foyer, j'ose dire que la grâce y est encore plus forte qu'elle, et que la séparation, le sacrifice sera fait avec joie : c'est comme cela qu'il faut entrer au ciel. Et vraiment il semble qu'il y fasse meilleur depuis que ce monde est devenu plus mauvais.

« L'étendard du Cœur de Jésus, sous lequel j'ai combattu, est un trait d'union entre nous, Madame , et je suis déjà un peu de votre famille. Voilà que nos liens vont encore se resserrer davantage. Combien j'en suis heureux I J'ai ainsi l'espérance que j'aurai une part de vos prières, en retour de l'enfant que je vous donne. J'ai tant besoin, de toutes les manières, du secours d'en hauti Je suis effrayé souvent du chifiRre de ma dette envers le bon Dieu. >

A quelques jours de là, fin d'octobre, M. et M"« de Sonis amenèrent leur fille au Sacré-Cœur de Rennes, où M°>* la supérieure les conduisit ensemble à une chapelle dédiée à Marie Mère admirable. On y célébra la messe, où tous communièrent, la jeune postulante placée entre ses père et mère. Lorsque après l'action de grâces ils rentrèrent au salon, M^« Marie se jeta dans les bras de son père. M. de Sonis la bénit, puis la rendit à la supérieure, en disant : c Je remets mon enfant entre vos mains, Madame. J'abandonne à Dieu tous mes droits sur elle, en la donnant à la société du Sacré- Cœur. Soyez une sainte religieuse, ma fille, et pour cela surtout soyez humble de cœur. »

M^* Marie de Sonis entra donc au noviciat de la société du Sacré-Cœur, à Confians , près Paris. C'est là que le général commença à lui adresser des lettres qui

sont celles d'un directeur spirituel non moins que d'un père. La première^ du 29 novembre» nous rend témoin d'un combat où Dieu, dès la première ligne, est proclamé vainqueur, c Dieu soit béni, ma diëre enfontl vous êtes au port, et heureuse d'y avoir jeté l'ancre. Votre cœur, si capable de comprendre les nôtres, vous dit combien votre place est vide à notre foyer. Mais, dans les moments de tristesse, nous élevons notre cœur vers Dieu , et nous ne nous sentons pas de force à lui refuser le sacrifice qu'il a voulu de nous. En outre, ma chère fille, si, comme je le crois, votre vocation se confirme, je n'aurai qu'à vous féliciter d'avoir échappé à tant de dangers, à tant de chagrins, qui sont le lot des personnes condamnées à vivre dans le monde. Pour vous, renfermée dans une douce solitude , vous apprendrez chaque jour à aimer davantage le plus doux des maîtres comme le meilleur des amis. Votre âme ira gagnant chaque jour quelque chose. Vous marcherez de progrès en progrès, et vous ne ferez point de sacrifice dont vous ne receviez le prix , même dès cette vie. . . »

La lettre suivante mentionne encore c les regrets si cuisants de la séparation , la place restée vide au foyer domestique, les soirées qui sont longues loin de la chère absente > ; mais c'est pour aboutir, comme l'autre, au regard élevé vers le ciel , aux miséricordes du grand Ck)nsolateur et à la joie de l'amour trouvée dans la souffrance, c Béni soit donc le doux Maître, qui vous a choisie au milieu de tant d'autres 1 Bénie soyez -vous aussi d'avoir mérité le regard de votre divin Fiancé 1 Regardez -le souvent; regardez -le toujours; et votre cœur si bien fiait pour l'aimer, à mesure que vous le

connaîtrez mieux, lui répétera cette parole qui dit tout: Rabboni, mon bon Maître! Prière plus éloquente que toute parole humaine, et telle que les anges n'en entendent point de plus belle, "b

Cette lettre était datée du 27 décembre, fête de Tapôtre saint Jean. Elle racontait la messe de minuit entendue et la communion reçue en famille , dans la chapelle des pères carmes : c De dix heures du soir à deux heures du matin nous avons passé là une bonne nuit. Partout il y avait foule dans les églises, et plus de fréquentation des sacrements que les années précédentes. Ce spectacle est très consolant; mais il y a tant de mal ailleurs, tant de blasphèmes, tant d'outrages à Notre -Seigneur, qu'il faut beaucoup de bien pour effacer tant de mal. ^

Peu de jours auparavant, 8 décembre, fête de Marie immaculée, un autre spectacle, et plus grandiose, avait été donné à M. de Sonis, dans la petite ville bretonne de Sainte- Anne-d'Âuray. Avant de partir pour la guerre, sept cents marins de la circonscription de Vannes étaient venus se recommander à sainte Anne. Ils revinrent tous au pays. « M'autorisez -vous, demanda le commissaire de l'inscription maritime au vice-amiral Gicquel des Touches, m'autorisez -vous à les convoquqr pour un pèlerinage d'actions de grâces? — Non seulement je vous y autorise, répondit l'amiral, mais je vous y accompagnerai. > C'était' ce pèlerinage qui se célébrait cette année, 8 décembre 1872.

Toute la Bretagne était là, représentée par trente mille pèlerins. La messe solennelle fut célébrée à la Scala santa, en présence de l'évéque de Vannes. M^ Fournier, évéque de Nantes, y parla; des mil-

liers de fidèles s'approchèrent de la table sainte. On vit le général de Sonis s'avancer un des premiers pour recevoir son Dieu. Toute cette foule semblait n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul cœur. M. de Sonis pria beaucoup. Toute la nuit précédente il avait fait faction aux pieds de sainte Anne, apprenant d'elle comment on offre une fille au Seigneur, de même qu'elle avait autrefois offert à Dieu la vierge Marie.

La prise d'habit de M"« Marie de Sonis eut lieu à la maison mère du Sacré-Cœur de Paris, le 2 février, en la fête de la Présentation de Notre -Seigneur au Temple. Le père, la mère étaient là, présentant, eux aussi, leur enfant premier- né.

Ce que M. de Sonis éprouva, ce qu'il y demanda pour elle et pour lui, on peut s'en rendre compte par ces lignes de la lettre qui suivit son retour : « Vous savez, chère enfant, combien je suis fidèle à votre souvenir. Je puis dire que votre chère image est la compagne assidue de mon âme; et je ne prie jamais sans causer beaucoup de vous avec Notre -Seigneur. Ohl s'il m'exauce, et j'ose l'espérer, vous serez une pieuse et sainte enfant du sacré Cœur, et vous arriverez sans appréhension devant le tribunal de Dieu , les mains pleines de mérites et de bonnes œuvres.

<r Voilà ce que je demande pour vous tous les jours, et ce qu'il faut obtenir par une fidélité de plus en plus grande au bon Maître, qui est aussi un Dieu jaloux. Priez-le aussi pour moi votre père. Il veut, ma chère fille, que nous ne nous arrêtions pas dans le chemin qui mène à lui, mais que, portant notre croix avec courage, nous marchions à sa suite dans les voies de la perfection. »

Ces voies de la perfection , il ne se contente pas de les désirer pour elle, il les lui montre, il les lui trace; il lui apprend à y marcher, en commençant par l'humilité, dont il connaît lui-môme Tâpre et profond sentier. Lorsque sa fille lui confesse qu'elle a trop lieu de n'être pas contente d'elle-même: a Tant mieux, lui répond son père; oui, tant mieux, parce que cela prouve que vous avez l'esprit du bon Dieu. Qui donc, hormis le diable , peut être content de soi? Oh! chère enfant, comme je comprends que, vous repliant sur vous-même et mesurant de l'œil de votre conscience toute rétendue du bien que Dieu vous a fait, vous trouviez que vous avez une grande dette à payerl Quid retrù huam Domino? Ce mot, je l'entends moi-même résonner à toute heure dans mon âme , et je vous déclare que je suis, moi aussi, très mécontent de moi. Mais que ce sentiment ne tourne pas au découragement, chère enfant. Soyons peu satisfaits de nous-mêmes, parce qu'il nous reste toujours beaucoup à faire; mais que ce ne soit pas sans profit pour nos âmes, qui, en s'humiliant souvent devant Notre « Seigneur, obtiendront la si précieuse grâce de monter chaque jour, et sans s'en apercevoir, une des marches de cet escalier au haut duquel se trouve le divin Modèle de qui il faut s'approcher chaque jour davantage. >

C'est au moment où il donnait sa fille à Jésus-Christ dans la vie religieuse que Sonis se vit enlever la plus jeune de ses sœurs, religieuse aux carmélites de Poitiers. Déjà depuis quelque temps il constatait dans ses lettres que c sa santé était perdue et qu'elle ne se soutenait que par miracle ». La mère Marie du Saint-Sacrement expira le 31 mai 1873, le jour même où elle

atteignait ses vingt ans de service au Cannel. Elle avait passé la journée de cet anniversaire dans la joie; puis, le soir venu , elle dit à ses sœurs : c II me semble que j'ai fini mon temps , et que je n'ai plus qu'à mourir. > Là-dessus elle se rendit au chœur pour dire l'office de matines , qui se termine à onze heures , après quoi elle se retira dans sa cellule pQur prendre un peu de repos sur sa couche de paille. A peine couchée, elle se sentit souffrante; on s'empressa autour d'elle. L'aumônier fut appelé ; elle rendit son âme à Dieu pendant qu'elle recevait les dernières onctions et faisait ses préparatifs de départ pour le ciel.

Après cette pieuse mort, racontée en ces termes mêmes dans plusieurs de ses lettres, le général partit aussitôt pour Poitiers, où il devait être rejoint par le colonel Théobaldson frère, c Je me rendis directement au Carmel, écrit- il à son autre sœur. La pauvre enfant était couchée dans son cercueil la face découverte, souriante dans la mort comme dans la vie. Je me demandais, en la regardant, si elle n'allait pas ouvrir ses yeux, à jamais fermés à la lumière de la terre, mais ouverts sur le grand et bienheureux jour de rétemité! Après un moment d'absence pour aller prendre un peu de nourriture chez M. de Bernay, je redescendis au monastère et je demeurai auprès d'elle jusqu'à dix heures du soir. J'étais là, appuyé contre la grille du chœur, à cette même place que j'occupais lors de sa prise d'habit. J'aurais volontiers passé la nuit à la veiller, si je n'avais dû aller attendre Théobaid, qui devait arriver dans cette même nuit. Mais, ne le voyant pas venir, le matin à quatre heures je me rendis seul au Carmel , où je trouvai à l'autel le bon pèi*e de la Croix.

€ Je repris ma place auprès d'elle, en assistant k plusieurs messes pour le repos de son ftme. Au moment de la grand'messe, à huit heures, notre pauvre frère arriva exténué de fatigue. Je reçus la communion pour l'âme de la chère enfant, que je ne pouvais quitter des yeux. Ce fut un douloureux moment que celui où je vis le cercueil sortir du chœur. J'allai l'attendre à la porte conventuelle. J'avais un grand désir de l'embrasser pour la dernière fois, et la mère supérieure me l'avait ofiert la veille; mais j'ai pensé que Notre-Seigneur aimerait mieux de ma part un respect absolu de la règle, outre que je craignais pour Théobald l'émotion de ce dernier adieu. Nous nous sommes contentés de baiser le bois du cercueil qui couvrait son cher corps » que nous avons suivi jusqu'au lieu de repos. Elle repose là, à côté de ses sœurs carmélites.

c Que d'émotions dans ce voyage 1 Que de tristes et poignantes émotions pour la nature, mais aussi que de grâces 1 Elle-même , le jour de sa mort, énumérait toutes celles qu'elle avait reçues, et elle terminait cette revue de sa vie par ce cri qui a dû pénétrer jusqu'au Cœur de Jésus : c A présent, il ne me reste plus qu'à mourir! n C'était le Nunc dimittis, c'était aussi le Coniummatum est. A moi, il ne me reste plus qu'à dire AmenI FicUt:^

M. de Sonis reprend ensuite : c Voilà donc une vie de moins, mais voilà une éternité, et une éternité bienheureuse de plus. Soyez bénie, volonté adorable, soyez bénie, main de Jésus qui nous frappez I Elle était arrivée, la pauvre enfant, sur ces sommets d'où il fait bon prendre son vol vers l'éternité. Elle a quitté la terre dans la nuit intermédiaire entre le mois de Marie

sa reine et celui du CkBur sacré de Jésus son roi.

«f T'ai hérité de son chapelet, de ce rosaire qu'elle n'a jamais manqué de dire pendant dix-huit ans pour obtenir une bonne mort. Je tâcherai, en le récitant, de la remplacer le plus souvent possible aux pieds de Marie immaculée.

» Adieu, ma chère sœur, tous les samedis, tu le saiS| je te suis bien uni intimement dans la sainte Eucharistie, que je reçois pour acheter le soulagement des chères âmes qui nous ont quittés. }^

A quelques jours de là, 20 juin, nous trouvons M. de Sonis à Paray-le-Monial. C'était le berceau et le sanctuaire privilégié du culte de ce sacré Cœur dont il était un des apôtres, un des confesseurs, [M'esque le martyr. C'était là que des révélations avaient été faites, avec des promesses pour le relèvement de cette patrie qui lui était si chère. Aussi bien, en cet été de 1873, une ardente espérance de prochaine restauration politique de la France enflammait bien des âmes ; et c'était pour h&ter cet heureux jour par la prière que trente mille pèlerins environ s'étaient rendus ce jour-là au heu de l'ostension du Cœur sacré de Jésus à la bienheureuse Maiiguerite- Marie. Enfin, c'était là encore, sur le tombeau de la sainte religieuse, qu'avait d'abord reposé la bannière déployée à Loigny. Les zouaves qui avaient survécu au grand sacrifice étaient là, avec le drapeau, M. de Charette au milieu d'eux. A tous ces titres, M. de Sonis devait être de ce pèlerinage : il s'y trouvait au centre de toutes ses prédilections ; c Je vais partir ce soir pour Paray-le-Monial , écrivait-il à sa fille. C'est une grande joie pour mon cœur. Je n'ai pas besoin de vous dire que je vous mettrai dans le divin Cœur de Notre-Sei«

gneur, et je demanderai à ce bon Maître de vous garder toujours dans ce lieu béni d'où il ne faut jamais sortir. >

CSiacun aujourd'hui a encore présent à la mémoire ce colossal pèlerinage de Paray-le-Monial , son intermi-» nable procession, ses éloquents discours, son autel dressé en amphithéâtre dans l'immense prairie , sa messe solennelle et ses vingt -cinq mille communions , son élite de personnages les plus éminents du paye, les représentants de la nation à côté des évéques et des commandants de corps d'armée, les neuf cent cinquante bannières de toutes les villes et de toutes les provinces françaises, la bannière de l'Alsace voilée de noir, la bannière de Believilie et de la rue Haxo portant inscrit: c Pardon , mon Dieu ! > C'était toute la France pénitente d'alors, prête à redevenir la France fidèle de demain.

La présence du général de Sonis à ces fêtes fût un événement au sein de cet événement considérable. € L'impression que sa présence fit sur ce peuple ne peut se dire, raconte une feuille religieuse. Devait en vain cherché à se dérober dans la foule; rien que son attitude de ferveur pendant sa prière suffisait à le désigner. On lui fit porter le cordon d'une des bannièreB à la procession. Il la suivit jusqu'à la fin, encore que le moignon de sa jambe, ulcéré par la fatigue du voyage et de la marche, le fit cruellement souffrir et laissât suinter le sang. Comme il ne parvenait qu'avec peine à s'ouvrir un passage, il sentit un bras ami se glisser par derrière sous le sien pour le soutenir : c'était celui de Charette. Une immense acclamation les accueillit tous deux : c Vive Sonis I vive Charette! » Mais lui , du geste

et de la voix, de sa voix de commandement : c Non, non y criez : Vive Jésus! n On voulut, malgré lui, qu'il se plaçât sur l'estrade où s'élevait l'autel , à l'ombre de quelques-unes des bannières du sacré Cœur ; un prêtre eut l'honneur de l'aider à monter/en lui donnant le bras.

Là les trente mille pèlerins purent repaître leurs yeux de la vue de ce héros , qu'on acclama de nouveau, pendant que lui-même, confus, souffrait de cette ovation inopinée jusqu'à en verser des larmes. Il se choisit un autre poste : celui de gardien du bosquet de noisetiers qui avait été témoin des divines apparitions, et dont les pèlerins se disputaient le feuillage : c Si je n'avais été là, disait ensuite l'illustre factionnaire, il n'en serait plus resté ni une feuille, ni une branche, v

Beaucoup de ses compagnons d'armes ne l'avaient pas revu depuis Loigny. Le bonheur de le retrouver était gflté par la peine de le voir en si triste état, c Si du moins, général, lui dit l'un de ces jeunes hommes, au lieu de ce morceau de bois vous vous étiez procuré une jambe articulée? — Je déteste toutes ces faussetés, répliqua de Sonis ; avec ces appareils on a l'air d'avoir une jambe, et l'on n'en a pas. > . Au mois d'août, c'est à Chartres que le pèlerin va passer le dimanche qui suit la fête de l'Assomption. Le lendemain c'est à Loigny c qu'il va recevoir Notre-Seigneur, en ces lieux où Jésus l'a si réellement visité luimême, > selon son expression. Habituellement il faisait coïncider ces pèlerinages privés avec sa tournée d'inspection dans le voisinage. Il y priait beaucoup pour le salut de la France, cette autre grande victime, cette autre grande amputée, dont il avait toujours l'image devant les yeux. Dans une lettre à sa fille, datée du

26 septembre y il raconte la douleur patriotique qu'il éprouve à apprendre le triste état de l'Alsace et de la Lorraine : c L'émigration continue y le pays est désert, les champs restent incultes; les paysans se réunissent pendant les nuits pour chanter des cantiques et prier. Les routes sont pleines de pèlerins, que les Allemands dispersent par la force. La sainte Vierge apparaît continuellement à des enfants. Tout ce monde tend les bras vers le ciel et crie : Miséricorde! D'un autre côté, en Allemagne et en Italie , la persécution est à l'état d'institution. En France, le parti rouge serre ses rangs et se compte. Nous avons eu déjà quelques petits désordres à Poitiers , à Laval et à Rennes. Ici quelques arrestations ont mis ces misérables à la raison ; mais il n'est que trop probable que nous sommes à la veille d'une grande crise. Quel en sera le dénouement? Dieu seul le saiti ]»

Le dénouement heureux attendu alors par la France était une restauration de la monarchie traditionnelle, désirée par la nation , sollicitée par les chambres , accomplie légalement et au nom de la constitution déclarée révisable. M. de Sonis était royaliste, comme on l'a vu , il l'était comme catholique, parce que le prince qui à ses yeux personnifiait le droit, personnifiait également la foi et l'attachement à Dieu et à l'Ëglise. Il l'était comme militaire , parce qu'il mettait au premier rang des éléments de la réorganisation de notre armée l'existence d'une première autorité politique qui ralliât autour d'elle les respects et les dévouements du soldat. On l'entendait dire souvent : c C'est la nation qui fera l'armée; mais le grand mal est au cœur de la nation. L'armée serait forte aujourd'hui si la nation n'était pas si bible i

par ses divisions. Notre état social est le grand otetacle à notre relèvement militaire, et notre politique est l'école de l'instabilité et de l'insoumission. Que poavez-vous demander à des cœurs désaffectionnés? Qu'aimons-nous en France? Nous aimons le drapeau, noua aimons la patrie; mais amour sans vigueur, amour sans efficacité, parce qu'il est sans précision, tant qu'il ne se personnifie pas dans un homme respecté. Ce qui nous manque c'est un chef, c'est une tète indiscutable et indiscutée. Un gouvernement basé sur l'opinion mobile ne peut imposer assez de respect envers deshonomes, nos égaux, nés de nos votes d'hier, et tués par nos votes de demain. Et quand ces hommes sont ceux qui donnent à l'armée l'impulsion dirigeante , comment y éviter les incohérences de direction d'un côté, et la libre discus^ sion de leurs actes de l'autre? Or, tel en est précisément le pire dissolvant. »

Ces opinions politiques, M. de Sonis en faisait une profession franche, comme de ses opinions religieuses. Dans le même temps , 13 mai , se trouvant à un repas de mariage, avec une soixantaine de personnes, au mi* lieu de plusieurs de ses frères d'armes de Loigny, voyant qu'on hésitait à porter devant lui la santé du roi, par crainte de compromettre sa situation d'officier général auprès de la République, étonné de ce silence et en devinant la cause, il se leva le premier, prit son verre et tout haut : c Messieurs, dit -il, nous sommes sous un régime de liberté : vive le roi I > Il avait dit le matin : « Je fais signer une pétition qui doit être présentée à la chambre pour demander que la France soit consacrée au sacré Ckeur. La première signature sert celle des jeunes époux ensuite ce sera celle des

membres des deux familles, qui toutes deux ont teint de leur sang le drapeau du sacré CkBur. »

Et cependant ces ardents désirs de restauration de la France étaient chez lui des vœux plus que des espérances. Cet avenir monarchique, il n*y comptait pas; à ses yeux le grand obstacle était toujours le mal moral, le péché qui rongeait le pays. Il écrivait à sa fille, dans la lettre citée plus haut : a Je voudrais bien partager la confiance de mes amis ; mais je crois que le bon Dieu est encore trop outragé, bafoué, insulté, pour qu'il ne nous lasse pas sentir le poids de son bras. Pour nous, chère enfant, prions et devenons chaque jour meilleurs. Prions pour tous ceux qui ne prient pas; hélas! leur nombre est si grand! Aimons cet adorable Maître pour tous ceux qui ne l'aiment pas; il y en a tant qui l'outragent de leurs blasphèmes I y>

Ce triste état des esprits faisait pressentir à M. de Sonis que personnellement il ne pouvait se flatter d'être longtemps, non pas certes agréé, mais seulement toléré par le gouvernement. Déjà, il le savait, on avait l'œil sur lui. Dans l'entrevue de Versailles que nous avons décrite , M. Thiers lui avait annoncé obligeamment qu'il mettait à sa disposition un employé de la police chargé de le renseigner sur tout ce qui se passait dans son commandement. Le policier n'était- il pas secrètement chargé de le surveiller lui-même? M. de Sonis ne s'y méprit point. Cet homme venait souvent au quartier général pour y prendre ses ordres et lui faire ses rap* ports ; cela dura dix-huit mois. Le temps avait marché, et la politique de M. Thiers avait marché avec le temps; il versait entièrement à gauche. Un jour le policier, en* trant chez le général , lui parla par manière de conver-

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sation, d'un voyage qu'il venait de faireà Lorient. cOui, répliqua le général, vous étiez chargé par M. Thien d'y porter de l'argent pour assurer l'élection républicaine de tel candidat.! H. de Sonia venait juste l'instant d'auparavant d'en recevoir la certitude d'un de ses plus sûrs amis. L'homme de police » pris au dépourvu» perdit contenance : c Faut-il qu'il y ait des gens indiscrets I » s'écria- 1- il. Huit jours après il quitta Rennes pour n'y plus revenir : il n'avait plus rien à y foire, disait- il, le général ayant une police mieux informée que la sienne. Il n'en était rien; seulement il s'était trouvé que H. de Sonis avait été bien renseigné ce jour-là.

Il arriva qu'au mois de septembre 1873, la création des grands commandements militaires ayant placé le chef-lieu du 10« corps d'armée dans la ville de Rennes, ce ne Ait pas au divisionnaire de cette place , mais an général Forgeot que ce commandement fut donné. M. de Sonis aurait eu le droit d'en être ému. n n'en montra cependant aucun ressentiment, se contentant d'annoncer ce changement à ses amis dans ces lignes si calmes : c Je ne sais vraiment ce que je vais devenir. Le corps d'armée dont le centre est k Rennes va être commandé par le général Forgeot, et il est impossible que je ne sois pas obligé d'évacuer prochainement la maison. Où irai-je? je n'en sais rien. Le déménagement ne sera pas chose agréable. A la grftce de Dieu 1 1 II ne permit pas même que la chose fût discutée, et on l'entendit dire en cette occasion : c Si le sous-of&cier qui monte la garde à ma porte était nommé demain ministre de la guerre , je lui obéirais sans hésiter. »

Cette croix, si c'en était une, ne fut pas la plus lourde que Dieu lui infligea. Au moment où il commençait à se redresser et à espérer, un nouveau coup l'abattit, et cela pour sa vie entière. Le 10 novembre de cette année 1873, il faisait sa promenade à cheval, comme à l'ordinaire, lorsqu'on traversant le pont du chemin de fer, sa béte s'effraya au passage d'un train, se cabra et désarçonna son cavalier, qu'elle jeta à terre. Comme pareil accident lui était déjà arrivé précédemment, H. de Sonis tout d'abord crut que cette fois encore il pourrait se remettre en selle. Mais, lorsqu'il voulut se relever, il se sentit incapable de faire aucun mouvement ; on dut prendre une voiture pour le ramener chez lui. L'unique jambe qui lui restait était cassée. Les jours qui suivirent furent des jours d'indi* cibles souffrances; les nuits étaient sans sommeil, la douleur sans trêve. Pendant quarante jours il fut immobile sur cette croix; mais son courage chrétien fut plus grand que son mal. Le père Carme, qui le visitait chaque jour, nous raconte que l'âme avait pris un tel empire sur le corps, que la douleur ne faisait que raviver son amour pour le Dieu qui l'éprouvait. La sainte communion, qu'on lui apportait fréquemment, lui faisait oublier tout le reste. Et avec quelle ardeur n'accueillait -il pas la divine Victime I c C'était plus qu'un saint, nous rapporte un témoin, c'était un ange. »

n y avait deux mois qu'il n'avait guère quitté le lit lorsqu'il reçut l'invitation de se rendre à Paris pour le classement et le tableau d'avancement des officiers. L'intérêt était grave ; lui seul pouvait lEaire valoir efficacement les droits de ceux qu'il avait proposés. Il nô

pouvait bouger encore, mais le devoir parlait; il se fit porter, et partit.

Quelque temps après ce voyage, écrivant à M. Tabbé de Bogenet, il lui en faisait ce récit : c Bien que je sois encore réduit à un état d'impuissance complète, n'ayant pas même la force de faire quelques pas dans ma chambre sans l'appui d'un bras, je n'en ai pas moins été à Paris, où j'avais été appelé par des travaux urgents et où j'ai passé huit jour?.. LÀ je me faisais porter au ministère de la guerre. Je suis descendu dans l'excellente maison de santé des frères de Saint-Jeande-Dieu, où j'ai été l'objet des soins les plus dévoués; mais je n'en suis pas moins rentré à Rennes plus souffrant et plus faible qu'à mon départ; et, à la suite d'une consultation de médecins, j'ai dû me faire mettre le feu à la hanche et à la jambe. La dernière opération a eu lieu hier. Vous voyez que je suis traité comme un vieux cheval, et je crois que je ne vaux guère mieux. Plaise à Dieu que cette série d'épreuves, que je considère comme une bénédiction de Notre -Seigneur qui veut bien me permettre de porter un petit bout de sa croix, tourne à mon profit et à ma sanctification! »

H. de Sonis rentra à Rennes en qualité de général commandant la 20* division d'infanterie. Il avait cédé, en effet , l'hôtel de la division au général commandant le 10> corps d'armée, et s'était établi dans une maison située sur un nouveau boulevard.

Cest là qu'il continua, dans sa division, le travail de réorganisation militaire rendu plus urgent par l'attitude de plus en plus hautaine de la politique allemande. c Les projets de H. de Bismarck ne sont plus un secret

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pour personne, écrivait-il le 12 février 1874, et Ton peut dire que le mauvais génie combat à visage découvert j tant il se croit sûr du succès. Le résultat de la hitte, hélas I ne serait pas douteux si les desseins de Dieu n'étaient impénétrables et sa miséricorde infinie. Humainement parlant, nous sommes présentement réduits à l'impuissance, et l'armée ne sera capable d'aucun effort avant cinq ou six ans. »

Que nous manquait- il donc? M. de Sonis le déclare cette fois après tant d'autres : la force morale plus encore que la force militaire, et la force morale est une force chrétienne. Il écrit donc : « L'armée d'aujourd'hui n'a point ce qui est absolument indispensable pour taire la guerre; et, quoiqu'il y ait chez tous les officiers un grand désir de bien faire et d'opérer les réformes nécessaires, il y a une telle déviation du sens moral, une si grande ignorance des vérités religieuses, que l'on met en délibération des détails insignifiants de notre équipement pour ne pas s'occuper de ce qui est la base même de notre organisation. On ne veut pas s'apercevoir que c'est par là, par la base, que nous péchons, et que notre race militaire, bien différente de ce qu'elle était autrefois, manque absolument de ce qui a été justement appelé les vertus militaires. Notre sang s'est appauvri; nous sommes ruinés par la débauche, l'ivrognerie et l'amour du bien-être, ce dieu de l'empire.

c II y a cependant parmi nous un petit noyau de chrétiens, qui tend à grossir; et nous commençons à faire nombre, au point que l'on nous compte pour quelque chose, et que, dans certaines occasions, on s'inquiète de ce que nous ferons ou ne ferons pas. J'ech

père que Dieu bénira nos efforts , et que nous grandirons. Quoi qu'il en soit, nous nous comptons et nous essayons de donner l'exemple du courage et du désintéressement. C'est un grand bonheur pour moi de rencontrer, dans mes tournées d'inspection, quelques-uns de ces frères en JésusrChrist, de causer en secr^ avec eux de tout ce que j'aime et de m'édiâer au contact de ces jeunes gens, capables déjà de grandes et mftles vertus. Ce genre d'apostolat, si plein d'attrait, me rappelle volontiers celui de nos aieux dans la foi, au temps des persécutions. Notre siècle vaut-il mieux? Je n'en sais rien, i

Mais alors cette grande âme n'avait plus à son se^ vice qu'un corps irrémédiablement brisé par sa dernière chute. Sa jambe, son unique jambe, disloquée parce coup , ne pouvait plus le porter, même pour faire un pas dans ses appartements. On le voit, dans ses rares lettres de 1874, condamné à l'immobilité de son lit ou de son fauteuil, multipliant les neuvaines pour sa guérison, s'adressant à tous les saints apôtres du Sacré Cœur, le père Qaude de la Golombière, le père Eudes, et surtout implorant le Cœur de Jésus lui-même, dont l'image est devant ses yeux avec une lampe dont il entretient la flamme nuit et jour.

Il écrit, le 11 mars, à M. l'abbé Calvayrac, de Castres : € Je suis, depuis quatre mois, réduit à l'impuissance, par suite d'une chute de cheval qui m'a forcé de garder le lit pendant deux mois. On m'a mis le feu jusqu'à sept fois, et à l'heure qu'il est je n'ai pas encore réussi à faire un seul pas sans m'appuyer sur quelqu'un. Au bout de quatre mois, les médecins se sont aperçus que j'avais une fracture d'un petit os de

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la hanche, et ils m*ont mis, il y a deux jours, un appareil en plâtre que j'ai dû faire enlever hier soir, parce que jô ne pouvais plus le conserver. Vous voyez . que mon sort n'est pas digne d'envie, et que les épreuves ne me manquent pas. Grftce à Dieu, le courage ne nous fait pas défaut, et Notre -Seigneur, qui a placé la croix sur mes épaules, ne m'a pas refusé la résignation dont j'ai besoin, et qui me fait dire : Bénie soit la main qui me frappe 1 J'espère d'ailleurs que je ne tarderai pas trop à me rétablir, et on me donne la confiance que je serai sur pied dans deux ou trois mois.»

Mais le mal résistait à tout, aux prières comme aux remèdes : c Votre pauvre père est toujours dans le même état, écrivait- il en avril à sa fille Marie. Cependant j'espère que les prières de tant de bonnes ftmes ne seront pas perdues et me vaudront quelques années de moins de purgatoire. S'il plaît à Notre- Seigneur de ne pas me rendre la santé, c'est sans doute que cela convient mieux, et il faut toujours le remercier de tout, de la peine comme de la joie; l'essentiel c'est que l'âme se porte bien , et c'est à quoi il faut aviser de mieux en mieux tous les jours, i»

Il ne voulait pas cependant, et quoi qu'il arrivât, renoncer à sa vie de soldat : il ne le pouvait pas. Dès que quelques forces lui furent rendues, il se fit remonter à cheval et essaya de s'y tenir. Un crochet fixé au côté montoir de la selle emboîtait la cuisse ; une botte en cuir recevait l'extrémité de la jambe de bois ; mais la mise en selle dans ces conditions était devenue un supplice. Il fallait soulever d'abord le pauvre général par sa jambe amputée, puis passer son autre jambe par-dessus la croupe du cheval. Ce mouvement lui

occasionnait des douleurs atroces qui lui arrachaient des cris. Il persista quand môme à subir chaque jour sa torture. Les médecins l'avaient en vain dissuadé d'aggraver ainsi son mal par son obstination. Il eut raison contre eux, ainsi que nous le verrons.

Pâques était venu. Le samedi saint, une lettre du général à sa fille chantait l'Alléluia, c Chère enfant, alléluia I Loué et béni mille fois soit le divin Maître, dont nous venons de méditer les abaissements douloureux I Puisse- 1- il trouver dans votre cœur les consolations dont il a besoin pour sécher les larmes de sa sainte face, larmes qui sans doute n'ont pas vu tarir leur source, depuis le jour de la trahison du premier Judas. Hélas I combien de Judas trahissent encore leur Maître dans les tristes temps où nous vivons ! n

Au mois de juin , un ordre du ministère transporta à Saint- Servan le siège de la 20 division d'infanterie. M. de Sonis et sa famille quittèrent donc la ville de Rennes après deux ans et demi de séjour. Ce n'avait pas été un séjour de félicité; mais il y avait fait son œuvre, goûté le Seigneur, porté sa croix, glorifié son nom, soutenu sa loi, et laissé derrière lui, dans la ville et dans l'armée, un rayon dé foi et un parfum de gi^U^.

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