CHAPITRE XIV
8AINT-8ERVAN
Après les événements de 1870, qui avaient mis le nom de M. de Sonis en une si belle lumière , il arriva, comme d'ordinaire, que peu à peu ce vif éclat s'éteignit dans réloignement progressif des choses, et tout rentra bientôt dans Tombre et le silence, si chers d'ailleurs à l'humilité du héros. Il se trouva alors soUtaire, sans autre stimulant au devoir que le pur amour du devoir, mais résolu d'avance à lui sacrifier tout ce qu'il était et ce qu'il avait : popularité, crédit, position, avenir, en attendant l'occasion de lui faire un sacrifice plus héroïque encore. Cette force d'âme invincible, ce courage grandissant au sein d'une infirmité qui le réduit à n'être plus qu'un tronçon humain, est un spectacle rare. C'est un des plus admirables triomphes de l'âme sur le corps qu'il ait été donné de contempler en ce siècle.
Il arrivait à Saint- Servan deux fois atteint, et dans sa dignité et dans sa santé. Il ne l'était pas moins dans
ses affections politiques par la défection de certains royalistes, après la lettre royale d'octobre 1873 et le vote du septennat : c Ahl mon ami, écrit-il à M. Henry Lamy , que de défaillances de toutes sortes I que de trahisons de tous côtés I Quel triste spectacle donne le monde d'aujourd'hui, et que le monde de demain sera plus triste encore 1 Quelques jours à peine nous séparent du règne de la démagogie, et l'on (diasse, on se promène, on prend l'air des bois, comme si le bras de Dieu n'était pas armé du fouet de sa justice ! Fous que tous ces gens-là! Mais aussi qu'il est admirable de penser qu'à côté d'eux il y a des chrétiens qui boivent aux mêmes sources, qui respirent le môme air, mais qui prient, qui aiment, qui pleurent sur leur aveuglement, qui soignent les malades , qui secourent toutes les misères de ce pauvre monde, qui fondent des universités catholiques sur les ruines que les autres amoncellent autour d'eux, qui bâtissent alors qu'eux détruisent, et qui, en fin de compte, s'acheminent doucement vers la mort, parce qu'elle est pour eux la porte de la vie. U y a un pape immortel; il y a un roi qui sera le dernier peut-ôtre; mais ils sont à nous, et voilà de quoi nous consoler de bien des peines. »
Une charmante propriété appelée VAvnelia reçut, à Saint-Servan, le général et sa famille. Le jardin s'étendait sur le bord de la Rance et se prolongeait jusqu'à la mer, avec une large vue d'horizon sur Dinard. Une petite chapelle, dédiée à Notre-Dame de Nazareth, n'était séparée de la maison que par la largeur de la rue, et M. de Sonis pouvait s'y Sure rouler chaque matin dans sa voiture de malade, pour y entendre la messe et y communier. On racontait que cette maison avait
appartenu à la famille des Lamennais, et que l'illustre écrivain y avait travaillé à son livre de VEssai sur Vin" différence. M. de Sonis en fit son quartier général. Ses filles avaient été laissées comme pensionnaires au Sacré-Cœur de Rennes; les deux jeunes fils, Joseph et Jean , furent placés au collège ecclésiastique de Saint- Malo.
Le 13 juillet, il décrivait ainsi sa nouvelle résidence à sa fille religieuse : c Chère enfant, nous voici installés à Saint -Servan, dans la villa de H"^ de Boishamon. Nous nous y trouvons à merveille, et, grâce à ma petite voiture de malade , je me fais conduire tous les jours dans le jardin , et je passe de longues heures dans la Gedaise au bord de la mer. Il y a là une statue de la sainte Vierge auprès de laquelle je pense souvent à vous. Je ne sais si ce bon air de la mer que je respire à pleins poumons me fera du bien ; jusqu'à présent je ne remarque pas qu'il y ait grand changement dans mon état. Cette pauvre jambe ne veut toujours pas se décider à me porter, i»
Les réflexions qui suivent sont bien d'un ami de Dieu ingénieux à trouver des raisons de l'aimer : € Je me demandais comment il se fait que je n'allais pas mieux malgré toutes les prières qui se font à mon intention. Je viens d'avoir la clef de ce problème. La sainte Vierge ayant bien voulu m'apprendre le jour de sa fête, 2 de ce mois de juillet, que vos deux frères sont admissibles à Saint-Gyr, je conclus de cela qu'il a plu à Notre-Seigneur de me laisser toujours perclus, mais qu'en compensation il a favorisé Henri et Albert des grftces qu'on lui demandait pour moi. Qu'il en soit mille fois béni ! i
Peu de mois après son installation, le 23 no-
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vembre 1874, le général se mit en route pour Amélieles -Bains y où il devait passer l'hiver, emmenant si femme et son plus jeune fils , François , alors âgé de sept ans.
A Rochefort, il fut heureux de prendre pour compagnon de route un capitaine de frégate qu'il avait autrefois connu en rade d'Alger, et avec lequel il était eo très intime liaison d'esprit et de sentiments. Il s'appelait Victor Sarlat , et son nom va bientôt prendre une place importante dans la correspondance de M. de Sonis. M. Sarlat, alors âgé de quarante-quatre ans, avait les plus beaux états de services dont puisse s'honorer un oCQcier de marine. Entré très jeune dans ce corps d'élite, il y avait conquis ses grades et ses décorations dans les expéditions de Crimée, de Syrie et du Mexique, puis dans la guerre franco -allemande et dans les combats contre les insurgés de la Commune. Il était lieutenant de vaisseau lorsque, vers 1865, il s'était marié à une femme tendrement aimée; mais elle lui était ravie au bout de dix-huit mois d'union et trois mois seulement de séjour avec lui. Il ne s'en consola jamais. Officier de la Légion d'honneur, capitaine de frégate en 1871, il pouvait aspirer aux plus hauts grades; mais d'autres ambitions sollicitaient son cœur. Sonis, qui lisait dans ce cœur, y avait deviné, dès l'Algérie, des germes de vocation à la vie parfaite qui devaient éclore un jour. Ces deux soldats étaient des âmes fraternelles.
Une émotion personnelle attendait le général sur la route de Bordeaux : c Je ne puis te dire, cher ami, écrivait- il à son frère, l'émotion que j'ai éprouvée en passant h côté du cimetière de Liboume, où repose
SAINT- SERVAN i^j
notre pauvre père, et aussi auprès du chftteau de Vayres, où nous avons passé autrefois d'heureux moments. Que tout cela est loin de nous, et cependant toujours si vivant dans mon àmel »
PourM.de Sonis, Lourdes se trouvait un point d'arrôi obligatoire sur la route d'Amélie-les-Bains. c Arrivés dans ce lieu sacré vers cinq heures du soir, écrivait-il au même, nous nous sommes fait transporter tout dé suite à la Grotte, où nous avons prié de notre mieux. Je ne sais pourquoi j'avais une certaine confiance que je serais guéri. Après mes prières, je me suis fait porter dans la piscine, où, aidé de mon ordonnance et soutenu par Sarlat, je me suis entièrement plongé dans ces eaux bénies. Je suis entré dans Teau en invoquant la Vierge Immaculée et en prononçant ces paroles : c Que la très sainte et adorable volonté de Dieu soit faite 1 i Elle s'est accomplie à sa manière, et j'ai, faute de guérison de mon corps, obtenu, comme à Loigny, une très complète et très joyeuse soumission à cette volonté adorable. Nul doute pour moi qu'il est mieux, dans l'intérêt de mon âme, que je n'aie pas été guéri instantanément comme je le désirais et comme je l'espérais. 1
A Amélie-les-Bains, M. de Sonis et sa famille prirent au rez-de-chaussée un appartement c grand conmie la main, écrivait -il à sa fiUé, mais suffisant pour ses goûts. 1^ Il ajoutait : c J'ai trouvé ici une petite voiture de malade, dans laquelle je me fais brouetter tous les jours aux bains. Avant d'y aller, j'ai le bonheur d'entendre la sainte messe et de recevoir bien souvent, grâce à Dieu, la sainte Eucharistie. C'est surtout dans ces bienheureux moments que je parle de vous au bon
Maître 9 qui doit vous le redire. > — c Lorsqœ je suis là, mandait-il à son frère par lettre du 3 déoembre, j'oublie les misères de mon corps, et je me trouve a bien que je ne voudrais jamais partir. Hors de là, la journée d'un homme cloué sur un fauteuil, au coin d'une cheminée, du matin jusqu'au soir, ne peut être très gaie. Mais je lis, j'écris, je prie; en sonmie le temps se passe à faire la volonté de Dieu, ce qui est toujours bon. Hier, c'était l'anniversaire de la bataille de Loigny, et, il y a quatre ans aujourd'hui, on me portait au presbytère du village, après une nuit... que tu saisi 0 bona cruxl J'ai pu fsdre la sainte communion hier et aujourd'hui, et je la ferai encore demain, premier vendredi du mois, jour consacré au sacré Cœur. r>
Le général rentra en Bretagne au commencement de février 1875, sans avoir recueilli aucun bienEeût de ces eaux. Disons tout de suite qu'au mois de juin de cette même année on l'envoya à Barèges, duquel on attendait plus d'efScacité. Lui-même l'espéra d'abord : c Je me trouve déjà un peu mieux depuis mon arrivée, écrivait-il le 4 juillet à M. Sarlat, et j'espère grand bien de mon traitement thermal. » Puis, tournant toujours ses regards vers le secours d'en haut : c Hier et avanthier, confie-t-il à cet ami, mon cœur était à Lourdes; et, n'étant séparé que par quelques lieues de ce béni sanctuaire, il me semblait que ma voix se mêlait à celle de ces milliers de pèlerins qui sont à peu près ce qui reste de la vraie France. Il me semblait que je participais moi-même de loin à la pluie de grâces qui est tombée là du haut du ciel , toujours chargé de miser-* cordes malgré tous nos méEeùts. »
Un autre repos de son cœur était la lecture des livres écrits à l'honneur de l'Église et de ses saints. Parlant de l'histoire récente d'un illustre Père de l'Église latine du IV* siècle 9 dont il faisait alors son aliment préféré : c Je savoure ce beau livre , écrivait le solitaire... Bien à plaindre sont ceux qui ne comprennent pas que l'Église est le lieu des intelligences, et que rien n'est beau, rien n'est grand , rien n'est bon en dehors d'elle. »
Un petit bien fut le résultat du séjour à Barèges enl875. c Je vais un peu mieux , écrivait-il le 11 juin. Il me semble que le mois de Marie m'a apporté du soulagement, et celui du sacré Ckeur n'opère que mieux encore. Je ne suis pourtant pas très vaillant à pied ; mais à cheval, c'est autre chose. J'ai à peu près repris mes allures d'autrefois. Je trotte et je galope à peu près trois heures par jour. Que de temps perdu, n'est-ce pas? »
Ce progrès encouragea les médecins à le renvoyer aux mêmes eaux de Barèges en 1876. Cette fois encore il avait pris c comme objectif principal le pèlerinage à Lourdes » , ainsi qu'il s'exprime, heureux de pouvoir y célébrer la fête du sacré Cœur. Arrivé à Lourdes , le 22 juin , il s'y plongea à trois reprises dans la fontaine guérissante. Elle ne le fut pas pour lui ; et il écrivait ensuite à son ami Sarlat : c Rien de nouveau n'est survenu, sinon une paix profonde, la ferme conviction que je ne suis point du bois pour lequel se font les miracles instantanés; mais qu'ayant déjà été l'objet d'une protection merveilleuse de la Reine de Lourdes, je sentirai encore le secours de sa main, à la condition d'être résigné à attendre son heure. Je suis donc venu ici, mon cher ami, très tranquille, très reconnaissant
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de toutes les faveurs dont j'ai été comblé id-bas. » — c Si Marie n'a pas voulu me guérir instantanément, comme tant d'autres qui valaient mieux que moi, écrivait-il à sa fiUe, elle a permis que mon âme se retrempât singulièrement dans ces eaux salutaires, et que mon corps y trouvât aussi de nouvelles forces, qui, sous l'action naturelle des eaux de Barèges, me procureront peut-être le mouvement dont ma pauvre jambe a besoin pour faire son office en ce monde. i»
Le général ne retrouvait pas, dans ce séjour à Barèges, la douceur de la vie de famille, qui l'avait naguère consolé à Amélie -les -Bains, c Absolument seul avec un domestique qui fait ma modeste cuisine, je goûte le charme d'une véritable cellule hantée par la société de quelques bons livres... Avec cela la prière, le chapelet, le petit oCRce, ces bons compagnons de ma vie, moyennant quoi, si pénible que soit la séparation de ma chère tribu, la journée passe trop vite, i Nous sera-t-U permis d'indiquer seulement que le livre qui avait alors l'honneur de consoler la solitude de l'exilé était l'histoire de la mère Barat , fondatrice de cette société du Sacré-Cœur de Jésus, à laquelle il venait de donner sa première fille?
Cette vocation de sa fille, le Sacré-Cœur, Notre-Dame de Lourdes, autant de souvenirs qui forment un concert d'action de grâces dans cette lettre à Conflans : c C'est un adorable mystère pour moi que Notre -Seigneur ait daigné abriter votre vie dans ce Cœur dont j'ai moimême si bien senti les battements au moment où sa Mère m'arrachait à la mort. Pendant cette nuit mémorable du 2 décembre, je n'ai invoqué Marie que sous le nom et la figure de Notre-Dame de Lourdes. Aussi
oette Vierge bénie, inséparable du sacré CkBur, pour l'honneur duquel nous combattions, sont- ils tout le programme de ma vie. Ohl daigne le Seigneur permettre que j'y sois toujours fidèle, et que je n'en connaisse point d'autre I »
On comprend que, dans de pareilles dispositions d'âme, le beau monde des eaux n'exerçât que peu ou point de séduction sur lui. « Autour de ma solitude, écrivait- il à M. de Réals, son ami, voltigent des nuées de gandins et d'élégantes venues des quatre coins du monde. Ces essaims d'abeilles paresseuses s'abattent à Saint-Sauveur, à Cauterets; et de là viennent voir par curiosité le dépôt de boiteux et de bancroches dont le centre est à Barèges. En outre, il fait un temps si splendide que les plus philosophes enfourchent les bons petits chevaux de ces pays-ci, et vont journellement faire des excursions dans les environs. C'est une tentation à laquelle j'ai jusqu'ici résisté à grand'peine. »
A la fin de ce mois de juillet 1876, M. de Sonis reprenait le chemin de la Bretagne par Lourdes. Il s'arrêta à Castres, dans la famille de sa femme, sa seconde famille à lui, c pour deux cérémonies bien différentes, écrivait -il le 21. Dans la matinée de dimanche, j'assisterai à l'exhumation des restes de ma chère petite fille, morte à Castres, en 1862, et je les ferai placer dans un tombeau que j'ai commandé. Dans la soirée, j'assisterai au baptême d'un fils de M. Roger, mon beau -frère. Je suis le parrain de l'enfant. )> Il partit de là pour Paris et Saint- Servan. Il n'y rentrait pas guéri; bien loin de là. Non seulement la jambe cassée ne se trouvait guère mieux , mais la blessure de la jambe amputée s'était
rouverte dans toute la longueur de la cicatrice. Pendant longtemps le pauvre blessé endura le martyre; fl faUut même en venir à une opération. Il se tenait prêt à tout : € Il en sera ce que Dieu voudra, disait-il dans ses lettres. Lui seul sait ce qui convient, et rien n'est bon comme sa volonté adorable, b
C'en était donc fait : à la suite de ces voyages et pèlerinages dont nous n'avons pas voulu interrompre le récit, M. de Sonis se trouvait replacé, et pour le reste de sa vie , dans le même état d'impuissance où l'avait mis sa chute de cheval de novembre 1873. n l'exprime bien dans cette lettre à M. Lamy de la Chapelle : c Je te dirai que je suis devenu tout à fait impotent, et que je ne peux absolument pas marcher. Si je tais quelques pas, c'est avec l'appui d'un bras. Le bon Dieu m'a tout à (ait privé de l'usage de la bonne jambe qui me reste, depuis la chute que j'ai faite. J'ai essayé de tous les remèdes, et j'ai commencé à m'adresser à tous les saints du paradis; mais tout cela en vain. J'ai essayé de toutes les eaux, et même des bains de mer; je n'ai pas davantage retrouvé le mouvement. Je souffre toujours de la hanche ; mais, à vrai dire, c'est peu de chose, et il faut bien s'habituer à un mal avec lequel il faut tftcher de vivre en bonne intelligence jusqu'au tombeau. »
D'autre part, à force de volonté, il montait à cheval , et c'était là principalement ce qui avait fait l'objet de sa longue prière. Cette même lettre le disait : € Ce qui est merveilleux , c'est que le bon Dieu m'ait accordé justement la faveur que je lui avais surtout demandée : celle de pouvoir conserver ma position, de ne pas être obUgé de quitter le service, ce qui ne pouvait avoir lieu qu'à la condition de rester cavalier. Dans
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les commencements, j'ai beaucoup souffert , mais je me suis habitué aux mouvements du cheval à toutes les allures y et j'ai pu exercer les devoirs de mon état. >
< Voilà donc mon lot, mon cher ami; il est ce que le bon Dieu a voulu; et, grâces à Notre- Sei* gneur, j'y suis bien résigné. Il pourrait être meilleur; mais combien en ont de plus mauvais I Nous nous trouvons bien ici, quoique, et peut-être parce que Saint - Servan est une véritable bourgade. Nous avons une maison agréable, un vaste jardin qui va finir à la mer. J'ai un bon air, du calme, de la solitude; c'est beaucoup, et avec ma femme, mes enfants , de bons livres , je me trouve très heu* reux. »
Une crainte lui restait cependant, c'était que le gouvernement refusât de maintenir en activité de service un invalide tel que lui. Au printemps de l'année 1875, le ministre fit savoir aux commandants de corps d'armée c qu'il fallait, surtout à l'époque actuelle, que les généraux eussent une grande activité , et fussent susceptibles d'être à la tête de leurs troupes au premier signal. » Le général Forgeot, commandant à Rennes, écrivit à M. de Sonis pour lui demander son propre avis sur la situation présente de sa santé. < J'ai répondu, écrit celui-ci, que je ne pouvais, il est vrai, marcher sans l'appui d'un bras, mais que je montais à cheval, et que, le service d'un officier général se faisant de cette manière, je croyais pouvoir remplir mes obligations. » Il fut maintenu; le danger s'éloigna, et cette alerte ne lui laissa que le sentim^it € qu'il devait de plus en plus adorer la volcmté de Dieu
qui sait ce qui nous convient » , et déployer coûte que coûte une nouvelle activité dans l'exercice chrétien de son commandement.
C'est dans cet esprit, avec ce courage, que, tout perclus et impotent qu'il est, on va le voir marcher à la tête de sa division , aller de garnison en garnison et de régiment en régiment, faire des inspections, conmiander des grandes manœuvres, défier à la fatigue les officiers et les soldats, leur souffler le patriotisme en même temps que la foi , et porter dans ce débris d'un corps brisé mais assujetti l'âme ardente et vibrante de la France chrétienne.
Nous avons dit son programme. Plus d'une fois on l'entendit déclaltr et répéter à qui votdait l'entendre : c Je ne suis rien ; mais si je suis général, c'est pour faire respecter le^ droits de Dieil dans l'armée. % Ce programme était trofj lourd pour le temps présent; M. de Sonis devait tomber écrasé sous son poids, après six ans de lutte, mais sans en avoir effacé tme ligne ni rayé un seul mot.
Ce qu'il exigeait du soldat d'abord c'était le travail. Il en avait le droit, car soit à la manœuvre, soit à l'étude, personne dans sa division ne travaillait plus que lui. Aux témoignages que nous en avons déjà citée, nous ajouterons celui-ci qui se rapporte à son commandement de Saint-Servan. cCe qu'il y avait d'admirable, raconte un de ses officiers, c'était de le voir étudier son école de soldat avec autant de zèle qu'un Jeune caporal. Lui, ancien officier de cavalerie, devenu maintenant général de division et appelé, à ce titre, à commander toutes les armes, avait senti qu'il devait i^profondir la tactique particuUèrë à chacude. Pour cela 11 ne
se contentait pas de parcourir ses règlements pour pouvoir passer décemment une inspection générale, mais il se condamnait à apprendre littéralement chacune des théories y qu'il savait mieux ensuite qu'aucun des officiers et sous-officiers de sa division. Parfois il ne dédaignait pas, avec sa modestie charmante, de réciter lui-même à son officier d'ordonnance la leçon qu'il devait demander ensuite aux caporaux et autres sur le terrain des manœuvres, où personne ne savait son affaire conmie lui. )>
Il ne pouvait tolérer que les troupes fussent désœu^ vrées; aussi le service militaire était-il réputé assez dur sous ses ordres. Ses officiers surtout étaient astreints à des occupations incessantes, en vertu de sa maxime que jamais leurs hommes ne devaient être abandonnés à eux-mêmes. Quant à ceux-ci, il les assujettissait, sous prétexte d'entraînement , à des marches forcées dont il justifiait l'utilité de cette sorte : c II semble qu'on n'aille guère là que pour soulever un peu de poussière; mais la fatigue est salutaire pour le moral ! Si je commande ces marches, c'est moins pour entraîner le soldat que pour le briser. »
Le lendemain d'une des grandes manœuvres, M. le curé de Saint- Servan le voit arriver de très bonne heure à l'église, avant la messe. Il venait pour se cohfesser, a Que je suis heureux , monsieur le curé I lui dit- il, tout s'est bien passé. Celait admirable I Ordre parfait, discipline exacte et bien gardée. Je n'ai pas vu un homme ivre pendant ces manœuvres. »
Il disait au même prêtre : « Je leur ai donné tant à faire, les braves gens! qu'ils ont bien le droit de me haïr ! » Il se trompait, on ne le haïssait pas ; on le redou-
tait en restimant et le vénérant, comme on fsdt da devoir.
J'ai cité quelques traits de son zèle contre les duels» durant son séjour à Rennes. Même respect de la loi de Dieu sur l'observation de la loi du dimanche. En 1876, le général, passant une inspection à Saint-L6, fut prévenu par le curé que Ton travaillait, dimanches et fêtes, à la construction d'une caserne d'infonterie , au grand scandale de la population. Le général fut à la caserne, fit venir le gardien des travaux et lui interdit d'ouvrir le chantier les jours défendus par TËglise. Cette défense fit du bruit ; le chef du génie en référa à ses chefs hiérarchiques, et Tafiaire fut portée au ministre de la guerre. En réalité, le général était sorti du cercle de ses attributions, et les travaux du génie, bien que placés sur le territoire de son commandement, ne le regardaient pas. Aussi le ministre envoya-t-il Tordre de continuer les travaux, mais Q se crut obligé de s'en excuser, en alléguant Vurgence. Le général savait bien que la défense qu'il avait faite outrepassait ses droits, mais il l'avait portée comme une protestation contre la violation d'une loi supérieure, et il avait forcé les délinquants à lui rendre hommage , même en la transgressant.
Il n'admettait pas, malgré l'étonnement contraire, que le pervertissement de la foi et des mœurs eût licence de se produire impunément et de s'étaler eflOrontément dans l'armée. Entre autres questions d'ordre moral qui le préoccupaient alors, celle de la composition desbibUothèques régimentaires venait en première ligne. Le ministre y acceptait tout ce qu'on lui présentait, le mal plutôt que le bien. Le protestantisme en profitait pour y insinuer son venin , et c'est ainsi , par
exemple, que M. et M^ de Gasparin infestaient les chambrées de leurs petites et perfides élucubrations huguenotes. M. de Sonis se fit signaler les ouvrages les plus pernicieux , non seulement aux mœurs y mais à la religion , et il les dénonça au ministre pour qu'il en fit justice. Le ministre trouva meilleur de protéger et de maintenir les pires ennemis de l'armée ; les mauvais livres restèrent. M. de Sonis se plaignit de même que les journaux eussent leur entrée libre dans les casernes, et Dieu sait quel journaux I Aucun ordre ne vint les faire arrêter sur le seuil.
Il voulait que les officiers se fortifiassent le tempérament moral et militaire par de fortes lectures. Un des livres modernes qui lui agréaient davantage était Le comte de Gisors, de M. Camille Rousset. Il recommandait particulièrement de méditer les conseils du maréchal de Belle-Isie à son fils qui y sont rapportés.
Se trouvant presque impuissant à empêcher le mal , il s'attacha du moins à protéger le bien , faisant en sorte que tout militaire chrétien obtint le respect et la liberté de ses convictions.
En 1875, un jeune officier arriva au 47«, avec l'idée bien arrêtée de se poser comme chrétien dès que l'occasion lui en serait ofierte. Efie ne se fit pas attendre. Des processions extérieures ayant été prescrites pour le jubilé de cette année, le jeune militaire vint y prendre rang en uniforme parmi ses confrères civils de la conférence de Saint -Vincent -de- Paul. La procession défifaiit successivement sous tous les balcons des officiers, qui étaient là plantés à leur poste d'observation et de dérision, dans toutes les attitudes les plus tristement indécentes : < Je remarquai bien leur
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sourire moqueur, nous raconte le jeûne hdmme ; mais je faisais bonne figure, saluant d'uii signe mes camarades, qui se gardaient bieii de me le rendre. Le soir, au cercle, en mon absence, il y eut un feu roulant de plaisanteries sur tnon compte. J'en fus averti par ùd officier, brave homme au fond, mais timide, qui avait oublié depuis quinze ans la pratique religieuse, mais qui, pour se rendre digne d'une alliance honorable, n'était pas éloigné de revenir à ses devoirs. — Èelle occasion, lui dis- je, de faire acte de chrétien 1 Venez avec moi à la procession qui sortira dimanche prochain. » Il accepta, s'y rendit, la suivit, hiais en baissant la tété, et n'osant affronter les regards et les sourires braqués sur notre passage. Au cercle , on fit rage contre lui. < Oi^and on va à la procession, lui dirent les fortes têtes de la garnison, il faut savoir lever le front, et ne pas avoir l'air d'un forçat traîné entre deux gendarme^! » U me raconta son aventure, c Mon cher, c'est une leçon ; mais la réponse est bien facile. A dimanche prochain la dernière procession ; gardez- vous d'y manquer, et montrons-nous-y bravement. » a Ce fut contre moi qu'on se tourna; les capitaines dé libérèrent comme si j'avais terni l'hondeur du régiment; et le plus ancien adjudant- major fut chai*gé de m'en faire des représentations. Nous étions en marche militaire. A là première pause , l'ancien vint au milieti du groupe des lieutenants, et s'adressant à moi : c Monsieur, dit -il ironiquement, vous faites le dessin topographique de l'itinéraire de la marche ; il vous conviendrait mieux de faire celui de la procession, et je vous en chargerai. — Très volontiers, mon capitaine, car je compte y assiste^, sans faute, dimanche prochain. —
SAINT -SER VAN il^
Vous tenez donc à donner au régiment une réputation de cléricalisme? — Mon capitaine, je tiens à garder mon indépendance en une chose qui ne nuit en hen au régiment.— Mais, Monsieur, vous êtes le seul à vous distinguer ainsi parmi vos camarades. — Je ne force personne à me suivre, mais j'entends être libre. — Enfin , je vous avertis au nom des officiers , c'est en ami, croyez-le bien. — Merci, mon capitaine, mais dites à ces messieurs que cela me regarde, et qu'ils me verront encore à la procession de dimanche; j'y serai, d
Le général de Sonis était alors aux eaux. A son retour, ayant appris par le président de la conférence ce qui s'était passé, il manda le jeune officier, qu'il ne connaissait pas encore. Il le félicita de son attitude énergique et l'autorisa même à prendre ses repas à part, s'il craignait de nouvelles attaques à la table commune. L'officier refusa : c'eût été avoir l'air de capituler. D'ailleurs on n'oserait dire un seul mot contre lui, tant qu'il serait présent. Mais le général avait gardé souvenir de cette histoire; quelques mois plus tard le vieil adjudant-major ayant été proposé au choix pour l'avancement , bien que rien en lui ne justifiât le choix, et que d'ailleurs il pouvait être présenté à l'ancienneté, le bon général ne s'en montrait pas moins disposé à le maintenir sur le tableau , en considération de ses blessures reçues en 1870. Mais le malheureux candidat crut avancer ses affaires en se faisant recommander auprès de M. de Sonis, qui l'eût pensé? par un évêque. Le général n'y tint plus: « C'est par trop forti» s'écria-t-il; cl il apprit au prélat le double jeu de l'homme, que de ce chef il raya du tableau d'avancement.
S'il soutenait, au besoin, les officiers chrétiens qui
étaient sous ses ordres, M. de Sonis, d'autre part, exigeait d'eux qu'ils fussent exemplaires en tout, c Noblesse oblige ! disait-il , je ne puis tolérer la médiocrité dans un officier chrétien . i» Nous avons des lettres de lui où il se plaint de tel d'entre eux qui s'en tient à de bons sentiments, mais sans rien de décisif dans l'action et le zèle, c Ce jeune homme est bien loin d'être ce que je voudrais au point de vue religieux, écrit-il, n'ayant guère que des habitudes chrétiennes. J'aurais voulu mieux que cela : une religion solide, une religion d'amour et de sacrifice, de la piété enfin. Dieu la loi donnera-t-il avec l'âge? Je n'en sais rien. Il a un amour du monde qui ne s'allie guère avec l'humilité et la pureté du cœur, qui sont les bases de l'édifice religieui dont je veux parler. Pour moi, je prie pour lui; c'est de beaucoup, dans ce cas, le ministère le plus utile que je puisse remplir. »
M. de Sonis demandait à tout officier chrétien de ne l'être pas seulement pour son propre salut, mais pour le salut des autres, par l'apostolat. U faut d'abord qu'il le soit fi*anchement, ouvertement , à la face du ciel et de la terre : c'est la première chose. U disait que < l'exemple d'un seul ofQcier chrétien fait tache d'huile dans un régiment ». On lit dans la même lettre : c Vous pouvez faire beaucoup de bien à ce jeune homme par votre exemple, et c'est un apostolat que vous ne pouvez lui refuser. La religion est plus attrayante à mesure qu'elle est présentée sous des formes plus aimables, et le bon Dieu, qui vous aime, a répandu trop de grâces sur votre personne pour que vous ne les fassiez pas tourner au profit de votre prochain. Ce prochain, je vous le confie de toutes mes forces, comme une &me qui m'est
très chère et (}u'il faut conquérir à notre Maître ^ ce Maître si peu connu , ce Maître si diviu^ ce Maître trois fois adorable et tout aimable pour ceux qui ont pénétré dans son Cœur, mais aussi ce Maître redoutable pour ceux qui ne voient que les aspérités de sa croix y parce qu'ils ne le considèrent que de loin. Et que le nombre en est grandi »
Il déclarait tenir peu de compte de Téclat mondain dans un officier français. < J'ai peu de souci des succès du turt, etc.y et je vise plus haut, écrivait-il. Même sans bannir la galanterie de bon aloi que pratiquaient nos pères, je fais assez peu de cas des succès de salon. Combien plus je prise la piété solide, la pratique constante des sacrements, sans lesquels nous ne sommes que des roseaux fragiles, lorsque nous ne devenons pas de la boue; et le travail suivi, qui élève l'intelligence, agrandit le cœur et donne des ailes à l'âme! Mais n'est-ce pas parler hébreu que de conter ces sornettes à messieurs les cocodès d'aujourd'hui? ]» Le plaisir pour lequel il se montrait le plus indulgent était la chasse à courre; le luxe qu'il comprenait le mieux était celui d'un beau cheval.
Il demandait à ceux dont il voulait faire des agents de la vérité d'en être les agents désintéressés, sans nul calcul personnel : < Mieux vaut sacrifier un grade, disait- il à un ami, que sacrifier le bien qu'un o£B^ cier chrétien peut et doit opérer parmi ses cama^^ rades par son désintéressement. » Un jeune lieute^ nant chrétien, se trouvant en concurrence pour l'avan* cernent avec deux autres officiers qui n'étaient rien moins que religieux, vint confier au général combien il lui en coûterait d'être préféré à ceux qui ne parta-
geaient pas sa foi, et qui, sans doute, se feraient de sa promotion, pour juste qu'elle fût, un grief contre la religion, a Forfbien I Dieu avant tout, répondit le général ; le reste viendra par surcroît. J'ai, en effet, proposé tel candidat, votre concurrent. Le désintéressement vaut mieux qu'une épaulette. »
Comme jadis en Afrique, il ne manquait pas luimême de se faire l'apôtre de ceux qu'on lui adressait, lorsque la discrétion ou leur bonne disposition lui en donnait le droit, a Votre jeune frère, qui est sergentmajor, est venu me voir sur ma demande, écrivait-il à un officier démissionnaire; et, en présence de cet enfant pour qui votre départ de l'armée peut être une cause de si grands dangers, je me suis senti comme investi d'en haut du ministère que vous exerciez auprès de lui. Nous avons donc eu une longue conversation; je n'avais pas d'autre intention que de me faire un peu le père de votre petit frère; mais je crains de ne pas avoir été bien compris. Si donc mes conseils ont paru sévères, comme je le crois, dites -lui bien que je ne voulais pas effrayer une âme si digne d'encouragement. D
On peut voir par les lignes suivantes jusqu'où Sonis entrait, en temps utile et possible, dans l'intime de ces consciences. « Depuis votre départ, écrit -il encore, j'ai vu plusieurs fois votre ami, et j'ai été très touché des marques de confiance qu'il m'a données. Je l'ai fortement engagé à marcher dans la voie dont Notre-Seigneur est le terme, persuadé que Dieu est libéral envers nous, à mesure que nous lui donnons davantage. Je lui ai conseillé d'observer l'abstinence du vendredi, cette marque d'obédience qu'il est toujours bon de porter. Je
loi ai aussi conseillé la confession de chaque semaine , et ht communion selon la volonté du confesseur. Enfin j'ai appuyé sur le lever à cinq heures du matin. Duru$ est hic sermo; le pauvre petit trouve que c'est le plus difficile; ce qui ne l'a pourtant pas empêché d'obsenrer ma consigne. Je lui ai fait mettre de côté le casino, et absolument. Il y allait beaucoup; et à son âge ce n'est pas sans dangers. Je lui ai recommandé la récitation da chapelet y dont il ne disait qu'une dizaine , et l'ai vivement pressé de donner tous les matins quelques minutes à la méditation. Que Notre-Seigneur soit béni de toutes les grâces dont le germe est déposé dans cette âmel Je crois qu'il y a dans ce bon jeune homme l'étolTe d'un chrétien robuste, digne de combattre le bon combat, d
Un des premiers amis de Sonis, H. de Séze, l'avait consulté sur le choix d'un régiment pour son fils : < Mon opinion 9 lui répond -il, est que l'avancement n'est pas un des éléments de la question que doit trai-* ter un père de famiUe. L'important est de placer scm enfant sous la direction d'un bon colonel, de tâcher de trouver un régiment où le jeune officier aura de bons camarades, sur lesquels son inexpérience pourra s'ap^ puyer, et où des exemples salutaires lui indiqueront la route à suivre. Si les officiers chrétiens sont encore bien rares, quelques corps en possèdent d'excellents, et leur nombre ira en s'augmentant avec l'aide de Dieu »
M. de Sonis avait écrit à son ami que c si son fils entrait dans un régiment de son commandement, U aurait soin de lui comme de son propre enfiant. t II tint parole; et c'est bien en père qu'il le traite, d'après ces
lignes adressées à M^ de Sèze : < Votre fils GasUm est un excellent jeune homme ^ très aimé, très apprécié par tous ceux qui le connaissent, ce dont j*ai le droit d'être fier, puisqu'on le considère un peu comme mon enfont par le cœur. Je Tai d'ailleurs bien traité comme tel, ayant, dans notre téte-à-téte, pris la chrétienne liberté de promener ma lampe dans les recoins de sa conscience, pour y faire la lumière devant ht grflce du bon Dieu que vous avez semée dans cette chère âme. i n arriva qu'entre ces jeunes gens et l'homme qui avait touché leur âme de si près , il se forma pour la vie des liens d'un caractère bien autrement sacré que ceux des bons rapports et des communs souvenirs de la vie militaire. Nous avons déjà vu apparaître à Lourdes, en novembre 1874, auprès de H. de Sonis, un capitaine de fMgate qui semblait ne pouvoir se séparer de loi. L'année suivante, mois de juin 1875, M. Sarlat entrait au noviciat des bénédictins de Solesmes. Il écrivit alors à M. de Sonis qu'il devait sa vocation à quelques paroles de lui, prononcées dans leur rencontre d'autre* fois sur le Tanger, en rade d'Alger. La vie religieuse dans l'Église, c'est la vie héroïque; le général le féli* cita de l'embrasser à son âge. < Votre coup, fidt à la sourdine, n'a produit chez moi qu'un demi-étonnement, ce qui ne vous étonnera pas vous-même, puisque vous me rappelez des paroles déjà vieilles de date, mais qui, peut-être téméraires à l'époque, vous poussaient vers le port où vous venez de vous abriter. Je le connais, ce port, pour l'avoir visité il y a de cela prés de trente ans, étant alors élève à l'école de Saumur. Je vous vois donc d'ici, agenouillé dans cette chapelle dans laquelle j'ai prié avec tant de bonheur. Je na
8ÀINT-SERVAN 485
V0Q8 plains pas, mon cher ami; et, pour m*associer aux peines si légitimes de la séparation de votre tamille, je ne vous en félicite pas moins d'avoir trouvé le chemin de la paix et des plus pures Joies qui se puissent goûter ici -bas. Je vous suivrai par la prière dans votre retraite; et vous, de votre côté, vous n'oublierez pas le pauvre boiteux si secoué sur les sentiers raboteux de la vie. 1
L'année suivante, M. de Sonis apprenait que dom Sarlat < venait de faire son premier pas dans la vie monastique. Il avait voulu commencer sa nouvelle carrière au jour anniversaire de la mort de l'épouse que Dieu lui avait enlevée, par un secret dessein de son adorable volonté. 1 C'est à cette même date funèbre du 25 juin que , deux ans plus tard , dom Sarlat faisait profession solennelle de cette vie bénédictine que H. de Sonis saluait de son inconsolable envie: c Voilà donc que votre existence, sortie de l'épreuve des essais, va désor^ mais couler comme un fleuve majestueux, au milieu du calme de la solitude , de la prière et du travail ; et vous passerez sans agonie les portes de cette éternité que chaque jour vous aura rendues familières. Que c'est beau I que c'est digne d'envie pour qui n'a pas été mis sur un autre chemin par la divine Providence! Mais Dieu fait bien ce qu'il fait pour chacune de nos destinées. Nous servons un maître qui ne veut pas être mis en question. Qui donc a pu sonder les mystères de sa propre vie , sans tomber à genoux devant cette succession de problèmes toujours insolubles et toujours résolus par la miséricordieuse tendresse de la Providence? 0 Cœur de Jésus, toujours ouvert au cœur de l'homme, qui peut ne pas vous aimer? »
49ff LE GÉNÉRAL DE SONIS
Et dans une autre lettre , où il s'excusait de ti'avoif pli l'assister, comme témoin de sôs engagements : «Voilà donc y mon bien cher ami, ce terme de votre vie, et 1* port où vous deviez jeter l'ancre après tant de latiguefl. Heureux êtes -vous vraiment, et plus heureux encore de goûter votre bonheur et d'en savoir remercier te Maître, le divin patron de la barque qui vous a bit passer à travers les écueils de cette mer orageuse à laquelle vous venez de faire vos adieux... Qui nous eût dit que tel devait être le terme de cette carrière destinée à aboutir aux pauvres étoiles qui ornent mes épaalettes? Béni encore une fois Celui qui vous a appelée un si grand honneur I
et Et vous, mon cher ami, soyez un moine parfait, àelon le cœur de Dieu. Continuel, par votre louange, 4 glorifier, à bénir le nom trois fois saint de Dieu ; nom, hélas! faut- il le dire? nom maudit aujourd'hui sur la terre comme il l'est dans les profondeurs de l'enfer. Et puis, si vous avez fait connaître un peu, fait aimer beaucoup cet adorable nom, vous, aurez fait la plui grande chose qui soit en ce pauvre monde, et le reste n'est rien, d
M. de Sonis éprouvait un secret orgueil pour l'armée à voir ces soldats monter de la milice du siècle à la milice de l'Ë^glise. Le jeune et brave lieutenant que nous avons vu suivre si résolument, et en dépit de tout, les processions du jubilé de 1875, s'était senti lui aussi des aspirations vers l'état religieux. Sonis fut heureux et fier de lui servir, dans ces voies, de guide, de soutien et de père.
U le lui rappelait plus tard sous cette forme aimable : € Je revois ce jour déjà éloigné où vous me fîtes la
onfidence de votre pieux projet, dans cette petite pièce e l'Amelia où j*ai passé quelques bonnes années. Vous vez dû penser que je me fis alors l'avocat du diable, Q cherchant à retenir dans mes mains le pan de votre inique. Mais avouez que le diable ne dut être qu'à loitié content de moi, qui vous adressai alors au i. P. Ginhac. »
La suite et les étapes de cette vocation se trouvent ans cette lettre adressée par le général à un autre regieux : c J'étais son confident, et je savais que ce bon t pieux jeune homme cherchait le toit qui devait abri- 3r le reste de sa vie. Je l'ai donc d'abord envoyé à So- 3smes, puis à Paray-le-Monial, après qu'il eut passé ar deux monastères de la Trappe. Le voilà enfin fixé u noviciat des jésuites à Angers, où l'a conduit le •aint- Esprit. )> Au jeune novice M. de Sonis envoyait omme adieu les lignes suivantes : c Je vous souhaite, ion cher ami, de vous plonger dans l'amour de ^otre-Seigneur jusque par- dessus la tête, car c'est un profond abîme que ce divin amour; et quel mortel en i pu jamais sonder le fond? »
Mais ce sont surtout les officiers que leurs fonctions .ttachaient à sa personne qui pourraient nous dire quels résors de bonté, de lumière, de conseil, d'afiection, ilâ rouvaient dans ce chef devenu pour eux à la fois un Qodèle et un père. Son aide de camp, aujourd'hui f. le colonel de Réals, était pour lui un ami d'un »rix inestimable ; et lorsque plus tard cet officier fut si ruellement éprouvé par l'accident survenu à sa chréienne épouse, quelle ne fut pas la compatissante et eligieuse douleur de M. de Sonis! Il écrivait à ce suet : c II est certain qu'au fond de ces tribulations il y a
des grftces de choix y que le monde ne voit pas. H ne m'est pas moins certain que, soit dépit du démon à l'endroit des justes ^ soit nécessité pour les serviteurs de ne pas suivre une autre voie que le Maître, ce sont surtout les amis de Dieu qui sont crucifiés en ce monde. » Lui-même s'édifiait de la résignation de celle qu'il appelait l'angélique victime. Il écrivait à son ami : c Fussiez -vous encore à votre deuxième étage, j'en ferai volontiers l'ascension pour me rapprocher du ciel en allant la visiter, t La correspondance de M. de Sonis avec cet ami de ses quinze dernières années est le commerce intime des sentiments les plus élevés que puissent échanger deux cœurs dévoués à Dieu et au pays.
Les jeunes officiers qui s'honoraient justement d'être auprès de sa personne avaient appris d'avance à quoi ils s'engageaient en lui appartenant. Il les avait prévenus. Écrivant à son ami, M. le comte de Sëze, pour lui demander son fils, encore sous-lieutenant, comme officier d'ordonnance : e Dis -lui bien le fort et le faible de la position. Voici d'abord les avantages: deux chevaux à monter, beaucoup de temps à soi, et par suite tout le loisir de travailler pour se préparer à l'Ëcole de guerre. Par contre, voici ce que j'appellerai le revers de la médaille : un séjour fort triste , Saint- Servan , plutôt village que ville; pas de société, aucune réunion ; bals et concerts tout à fait inconnus ; par suite aucune distraction, car nous-mêmes nous vivons de la pure vie de famille , et tout à fait comme des ermites. Ton fils, reçu certainement chez moi comme mon enfant, n'en trouverait pas plus pour cela ce que la plupart des jeunes gens ont le droit de désirer. Aussi, dis bien
à ton fils de ne pas dire oui s'il ne souhaite pas beaucoup d'obtenir cette situation , et que je ne trouverai pas mauvais qu'il m'oppose un refus. »
Un peu plus tard il écrivait, en pareille circonstance . € Outre les qualités de cœur que j'apprécie avant tout, je veux des officiers instruits et travailleurs. Le genre jockey-club ne me va nullement, d
Une fois qu'un jeune homme était à ce titre admis dans son intimité, M. de Sonis l'adoptait comme sien, corps et âme : < Je n'ai pas besoin de vous dire, écrivaitil à une mère, que nous faisons notre possible pour vous remplacer auprès de lui, et j'espère qu'il finira par s'habituer à notre triste séjour. Votre cher enfant est venu à la messe de minuit avec nous et a communié à côté de nous. Quant à moi, je n'approche jamais un jeune homme chrétien sans me sentir remué jusqu'au fond de l'âme. Nous avons déjà causé travail, et adopté ensemble un plan d'études dans lequel je me ferai un plaisir de le guider, comme je le ferais pour un de mes fils. Tous les jours nous allons à cheval tous deux seuls, pendant deux ou trois heures. Nous pouvons ainsi causer cœur à cœur, et je tâcherai de lui faire un peu de bien , tout en usant , vous pouvez y compter, de la prudence nécessaire.
<E Ainsi , continue-t-il , à la suite d'une conversation très sérieuse, je l'ai engagé à mettre ses études sous la protection delà très sainte Vierge. Je crois lui avoir foit comprendre combien il est indispensable au chrétien d'engager une lutte de tous les instants contre luimême, en domptant la nature du matin jusqu'au soir. Ainsi a-t-il commencé dès hier à se lever à cinq heures et à se rendre ensuite à l'église où il entend la messe.
Je lui ai demandé d'y faire cinq minutes de méditation. De là il rentre chez lui , et il se met au travail jusqu'au moment où il me rejoint. Il s'est soumis de très bonne grâce à mes idées, que je me suis efTorcé de lui présenter à titre de simple conseil paternel, ne prétendant pas imposer à ses épaules un joug insupportable. Mais je lui ai demandé de se laisser ainsi conduire par la main , pendant un mois , au bout duquel il me dira s'il n*a pas le sentiment de valoir mieux après cette expérience, i.
M. de Sotiis lui-même, si genlilhonlme de caractère et de tnanières, tenait extrêmement à ce que les jeunes ofBciers chrétiens qui l'entouraient fussent des modèles de parfaite distinction autant que de religion. Il écrivait parlant de l'un deux : c Je me suis un peu occupé de son extérieur, afin de parfaire la distinction naturelle de sa personne, persuadé qu'en toute chose les chrétiens appelés à vivre dans le monde doivent se rapprocher autant que possible de la perfection, et cela dans un but surnaturel qui n'a rien à faire avec la vanité, mais seulement ad majorem Dei gloriam, i^
Son habitation de l'Amelia, telle qu'il l'avait aménagée, était un véritable sanctuaire domestique. Il la décrivait ainsi à son ami dom Sarlat : « J'ai placé dans le vestibule de mon quartier général une statuette de la sâiilte Vierge, avec cette inscription en lettres d'or sur un fond d'azur : Patrona hujusce domus prxsentissima, Marie est là, entourée des plus belles fleurs de mon jardin, et une lampe a brûlé à ses pieds pendant tout le tnois de mai. Au commencement de juin, j'ai fait placer dans un salon attenant à mon bureau une statue du sacré Cœur sur un piédestaU avec l'invocation : Cor
/eau sacratissimum. Les fleurs ne manquent pas plus au Fils qu'à la Mère , et la lampe, qui est le symbole des cœurs que vous savez, ne s'éteindra pas, si Dieu le permet. Dans la même pièce se trouvaient déjà les por-* traits de Louis XVI et la reine Marie- Antoinette , je les y ai laissés ; à droite et à gauche du sacré Cœur, la bannière de Loigny et mon fanion de commandement, audessous mon épëe. Voilà, mon cher ami, un petit salon que j'aime bien, et tel que le monde ne les aime pas. Nous nous y réunissons pour prier; et il y fait bon , si bon qu'on n'y parle qu'à voix basse lorsqu'on y parle, tant on y entend la voix du Maître, car il est bien le maître de la maison, d
Il était surtout le maître du cœur brisé mais joyeux qui lui faisait le don absolu de lui-même. Au mois de mars de l'année 1875, il lui avait consacré sans retour sa fille ainée, qui avait prononcé alors ses premiers vœux. € D'autres que moi, lui écrivait-il, seraient peutêtre effrayés de voir une enfant chérie contracter des liens aussi indissolubles; mais vous m'avez tellement dit votre bonheur de vous consacrer à Notre-Seigneur, que je ne doute nullement de votre vocation, et que je ne puis que m'estimer heureux de votre bonheur. A l'entrée de la carrière où vous allez entrer, je n'hésite pas à vous donner pour mot d'ordre cette grande parole de saint Augustin : Aimez, et faites ce que vous voudrez. Ah! l'amour est une clef qui ouvre toutes les portes qui conduisent à Jésus. Là , avec lui n'habitent ni le chagrin, ni l'inquiétude, mais la paix et la joie jusque dans les tribulations. C'est pour cela qu'allant devenir l'épouse du Prince de la paix, je vous ai souhaité d'abord la paix du Christ! Je ne itérai pdint à
VOS noces, et ce m'est un chagrin pour moi et pour nous tous. Saint Joseph me remplacera auprès de vous. Pour vous, chère et bien chère enfant, enfimt mille fois bénie , soyez Marie de Jésus pour le temps et Fétemité. C'est sur cette parole que je termine cette lettre, en vous embrassant mille et mille fois, et en vous couvrant de mes larmes, mais de ces larmes du sacrifice dont Dieu seul a l'hommage. A Dieu donc et toujours àDieuI »
Quant à son sacrifice à elle, il lui demandait, quelques semaines après, de l'ofirir pour les besoins spirituels de sa famille, pour le salut spirituel de ses frères et de ses sœurs à peine entrés dans la vie. < Que j'ai été heureux de constater que votre sainte vocation se ooo< firme de plus en plus, et que Notre-Seigneur s'est établi au centre de votre cœur 1 Je l'en bénis tous les jours, ne sachant pas, ne pouvant rêver pour vous de bonheur plus grand. »
C'était un sacrifice joyeux que celui-là : le sacrifice douloureux lui fut bientôt demandé : sa sœur Marie- Thérèse -de -Jésus allait lui être ravie. Au commencement d'octobre 1875, M. de Sonis avait pu visiter, au Carmel de Coutances, cette sœur en qui venaient se confondre toutes ses anciennes aflections de feunille avec toutes ses aspirations de piété et de foi : < J'ai eu, écrivait-il , le bonheur de communier tout près de ma chère Marie-Thérèse. » Un peu plus tard , juillet 1876, il avait conçu l'espérance joyeuse de faire route avec elle, en la ramenant à Poitiers ; et ce lui avait été une pénible déception de la voir retenue au Carmel de Coutances, dont elle était la colonne. M. de Sonis profitait de chaque tournée d'inspection qui le conduisait dans cette
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▼ille pour passer avec elle quelques heures qui lui semblaient être des heures du ciel : < Nous ne savions jamais nous quitter, écrivait-il , et il ne fiallait pas moins que la soumission à la règle pour nous séparer. Et encore lorsque je sortais de ce petit parloir, je voyais 8*entr'ouvrir de loin la grille pour me laisser la joie d'un dernier adieu, t Cependant la sainte prieure se sentait gravement malade, et comme elle témoignait à son frère le désir qu'elle avait de mourir, celui-ci lui en faisait des reproches graves et doux : c Gomment une fille de sainte Thérèse peut- elle souhaiter de mourir pour cesser de souffrir? >
Le 22 novembre 1876, le général apprit par dépèche que sa chère sœur était mourante. Le coup fut cruel ; il venait justement de lui écrire ces lignes si tendre^ ment religieuses, qu'il ne savait pas alors être des lignes d'adieu : c Bien chère amie, je suis si tourmenté de te savoir malade que je ne sais que m'inquiéter et me chagriner. Ton souvenir ne me quitte pas pendant les exercices de la neuvaine préparatoire à la fête de saint Jean de la Croix. Combien il me sera présent, vendredi matin, à la sainte Table ! Qu'il me sera doux de redire à Notre-Seigneur, par la bouche de ce grand saint, ce que je lui ai dit si souvent : Seigneur, vous savez bien qu'elle et moi nous n'avons qu'un cœur et qu'une âme. Ce cœur et cette âme sont aujourd'hui soumis à l'épreuve; faites -la cesser, Seigneur, si c'est votre volonté. Et si vous voulez qu'elle souffre , permettez que je porte ma part de sa croix et que je souffre avec elle , afin qu'elle souffre moins. Donnez-lui le calme , la résignation , si nécessaires à tous ceux qui montent avec vous le rude chemin du Calvaire. Faites qu'elle soit douce à la souf-
france, soumise et obéissante au médeciii da oorps et de Tâme, et qu'elle retrouve bientôt la santé, cette santé dont tous ceux qm l'aiment ont tant besoin!
c Voilà , chère et bien chère amie, et sœur, et mère, voilà ce que je dis et redis sans cesse à notre doux Sauveur et Maître ^ et ce que je ne me lasserai de lui redire, jusqu'à ce qu'il m'ait exaucé. Je t'embrasse bien tendrement de loin , offrant à Notre -Seigneur le sacri'» fice de ta sainte clôture, qui me prive du bonheur de m'asseoir à ton chevet et de tenir ta main , comme je tiens ton cœur dans le mien. »
Ce même jour, 22 novembre, à trois heures de Faprès- midi, au même moment où Sonis fermait cette dernière lettre, sa bien-aimée sœur rendait son âme à Dieu. Sa mort avait été un vol joyeux vers le Seigneur, c Ma chère mère prieure, écrivait le frère, est entrée dans l'éternité la main levée pour bénir ses filles en religion, agenouillées autour d'elle. » Mais c'est dans la lettre suivante, à dom Sarlat, que M. de Sonis a versé Tabondance de ses larmes et de ses espérances, c Ma chère sœur Marie -Thérèse -de -Jésus avait un attrait tout particulier pour la pensée de la mort. Elle en faisait sa nourriture, méditant sans cesse cette parole da l'Apôtre : Cupio dùsolvi et esse cum Christo. Dans les deux jours que j'ai passés auprès d'elle, un mois avant sa mort, elle m'entretenait encore de l'espérance d'être prochainement réunie à cet Époux qu'elle avait si tendrement aimé. Et de mon côté, craignant que ce Mattie ne se rendit aux désirs de sa servante, je cherchais à la rattacher à la vie , en raison des sacnfices que l'on y peut faire pour l'amour de Dieu. C'était comme un horizon nouveau que j'ouvrais à cette sœur bien-aimée
81 avide de mortification. Aussi s'écriait-elle bien vite : Tu as raison! Quelques jours à peine se passaient, et elle s'en allait recevoir, j'en ai la douce confiance, le prix de vingt-quatre ans de prières et d'immolations au Carmel. Une heure avant sa mort, elle a voulu que la sous-prieure me dit de sa part que c'était chose très douce que de mourir. Et puis fixant les yeux sur l'image de l'Enfant Jésus, auquel elle avait une dévotion particulière, elle murmura de sa voix mourante : < Que tu es beau , mon Dieu , mais je vais te voir plus beau encore ! » Ce furent ses dernières paroles.
Le général se disposait à arriver auprès de cette sainte dépouille, quand un faux mouvement dans sa marche, au sortir de sa maison, lui causa de telles souffrances qu'il lui fallut, par ordre, prendre aussitôt le lit, et renoncer à ce voyage, où son frère le remplaça. < Le visage de la morte, racontait plus tard le général, était tellement souriant, que les enfants qui se pressaient aux grilles du chœur ne pouvaient se défendre d'en témoin gner leur étonnement. Il y eut un grand concours de monde de tout le pays autour du cercueil. Que tout cela est consolant I Béni soit Dieu, qui a voulu que sa petite servante ait pu, môme après sa mort, contribuer un peu à le faire louer I i»
Et cependant c'était d'un cœur brisé que s'exhalait cette bénédiction. Le général écrivait : < J'ai perdu ma sœur et ma meilleure amie. Qui me rendra jamais ce cœur si chaud, cet esprit si droit, ce jugement si sûr, ces entretiens en Dieu si pleins de charmes! » Et, un peu plus loin : « Chaque jour elle occupe une partie de mon temps; son souvenir ne me quitte pas. EUle est comme mon bon ange. » Et à un autre ami : c Pour
moi, je suis en commerce intime avec ma chère sœur, aussi bien maintenant qu'au temps où j'avais le bonheur de recevoir ses longues et délicieuses lettres, qui m'étaient un pain si fortifiant, i»
Ces lettres du frère et de la sœur, on sait que, sauf une dizaine, nous ne les avons plus. La mère Marie* Thérèse avait eu soin, dans ses dernières années, de disposer par ordre de dates toutes celles de son frère qui pourraient offrir un jour quelque intérêt pour l'histoire d'une âme qu'elle connaissait mieux que personne. Mais plusieurs de ces pages avaient été communiquées, à cause de leur grande beauté. M. de Sonis l'avait appris et en avait témoigné sa vive peine à sa sœur, comme d'une trahison de leur intimité; puis, une fois cette chère sœur expirée, il avait demandé, commandé, exigé que toutes ses lettres lui fussent rendues jusqu'à la dernière ligne, originaux et copies, et avait pris toutes ses dispositions pour cela. Dix ou douze à peine lui échappèrent par hasard.
Ce que les autres sont devenues entre ses mains, on peut en juger d'après cette plainte et ce reproche adressés à dom Sarlat, quelque temps après, sur le même sujet: c Mon bien cher ami, maintenant que je puis reprendre ma plume, avec quel bonheur ne me laisseraisje pas aller à répandre mon cœur dans le vôtre, si je n'avais trop de raisons pour être bref aujourd'hui. Mais je dois vous avouer que vous m'avez fait de la peine en communiquant les lettres que je vous adressais à vous seul. Ahl sans doute, mon âme a des ailes pour voler vers vous, et avec vous vers le souverain Bien; mais vous les couperiez ces ailes, si je n'étais assuré de votre absolue discrétion. Privé du secours que Notre*
SAINT-8BRVAN 497
Seigneur accorde à ceux qui Faiment et le servent en toute humilité, je tomberais de tout le poids de mon ignorance sur le terrain de la sotte vanité, et je risquerais de m'y casser le cou. Je suis déjà trop nu& hypothéqué pour risquer de laisser encore quelque chose de ma personne à cette bataille. Donc, cher ami, trôve de confidences à d'autres qu'à vous seul et à qui a mission de briser le cachet de vos lettres. Promettezmoi de brûler toutes les miennes après les avoir lues, et vous me donnerez alors la joie de causer avec vous en toute liberté et simplicité. Sinon, non. »
n fut facile de constater que la mort de cette sainte sœur avait été pour son frère le signal d'un nouvel élan vers la perfection. Les étoiles commençaient à tomber une à une du ciel de sa vie, mais pour se rallumer plus haut et éclairer le monde de l'immortalité, c Je ne puis penser à sa tombe, écrivait-il à un prêtre; je ne puis penser à cette terre qui la recouvre , mais bien à ce ciel qui est au-dessus de nos tètes comme audessus de nos misères ; à ce del qu'elle habite et qui est le sublime rendez -vous vers lequel il faut tendre. Pour moi qui l'ai tant aimée, et d'un amour si profond, je suis étonné de me sentir si calme à la pensée de sa mort. Lorsque mon âme prononce son nom, et c'est bien souvent, mes yeux se lèvent naturellement en haut. >
n l'avait prise pour modèle, et, au commencement de janvier 1877, il disait dans une lettre au révérend père Ginhac : < J'ai un sentiment profond de son salut bien assuré, car je n'ai pas connu d'âme plus dévouée, plus ardente au bien, ayant plus soif de sacrifices et d'immolations, et aussi plus humble. C'est surtout pour
4«8 LE GÉNÉtlAL DE 60N1S
cela que je veux rester dans soh esprit, qui est le véritable esprit chrétien. »
Il nous apprend aussi, à cette époque, que les fêtes de l'Église lui étaient un avant -goût de la fôte étemelle. Parlant des offices et réunions pieuses du carême de l'année 1876 : a J'appartiens, moi aussi, à la milice de la louange divine, écrivait- il à son ami le bénédictin. Je ne saiâ rien de consolant comme la prière, rien de gratid comme les cérémonies de TÉglise , rien de beau comme sa liturgie. Je n'ai jamais trouvé d'offices assex longs, et j'ai toujours quitté l'église avec peine. Je puis dite que le temps que j'y ai passé est le meilleur temps de ttia vie. d
La communion l'enivrait de délices divines. Qu'dn en jiige par cette lettre d'alors à dom Sarlat : € SacfaeÈ^ môd bien cher ami , que je ne me sépare..pas de vous. Bien souvent, grâces à Dieu, je traîne mon corps infirme, et je porte mon âme altérée aux sources vives de la foi , au pied du tabernacle où réside le Maître qui se donne à moi avec une libéralité qui me comble de confusion et me saisirait d'effroi, si je ne savais que l'amour a vaincu le monde. C'est donc là, à la sainte table, à ces heures de délicieux silence, où dort le bruit de ce monde, qui sont les premières heures du jour; c'est alors que je pense à vous et que je demande à notre bien -aimé Maître et Seigneur de bénir les eaux tranquilles et harmonieuses de votre vie de moine. >
En même temps, la bonté, la charité secourable, découlaient de ses mains. Il s'occupait des pauvres, des cercles catholiques, des œuvres de foi et de prière. Bien qu'il ne pût donner beaucoup, il voulait donner ce qu'il pouvait aux malheureux, et aucun d'eux ne
recevait jamais de refus à sa porte. Saint - Servan , comme on sait, est le premier berceau de l'institut des Petites -Sœurs des pauvres. Il no se lassait pas d'entendre le récit de l'origine de ce miracle de la charité catholique en ce siècle, et les vieillards n'avaient pas d'ami plus compatissant que lui.
A plus forte raison était-il secourable à ceux qui le servaient. Il portait cette marque particulière des chrétiens, qui est la religion des petits. On a retrouvé des lettres de lui à l'un de ses anciens serviteurs. Voici quel est son langage : « Je vous remercie, mon cher Alfred, des services que vous m'avez rendus. Restez fidèle à Dieu, comme vous l'avez été; vous trouverez dans la pratique de la religion le bonheur que les impies ne connaissent pas. Que Dieu vous conserve longtemps votre père et votre mère, et qu'il leur fasse pareillement la grâce de gardef pendant toute leur vie un aussi bon fils que vous. » Ck)mbien d'autres lettres semblables nous pourrions produire 1
Une autre fois, plus tard, nous trouvons M. de Sonis au chevet d'un jeune caporal du 2® de ligne, fils de son jardinier, mourant de la phtisie. < J'allais le voir quelquefois, confie -t- il ârun ami, et j'ai souvent accompagné Notre -Seigneur chez lui lorsqu'on lui portait la sainte communion. Que d'édification j'ai recueillie auprès du lit de ce bon jeune homme, qui offrait de si bon cœur ses souffrances et sa vie à Dieu I Toute cette famille mérite bien d'être bénie. Il est impossible de trouver plus de foi et de résignation que chez ces braves gens. »
Un peu plus tard, dans l'automne de 1878, M. de Sonis eut le bonheur de recevoir la visite de son fidèle compagnon d'armes d'Airique, l'Arabe Lakhdar-ben-
Mohammed : < Le bon Lakhdar a passé deux jours ici , écrivait- il à sa fille. Je ne pouvais me défendre d'un sentiment pénible en pensant que ce pauvre garçon si bon et si dévoué ne connaît pas Notre- Seigneur; et que moi qui , grâce à son attachement pour ma pauvre personne, exerce un si grand ascendant sur lui, je suis cependant impuissant à le convaincre qu'il est dans Terreur. Que c'est triste ! »
A son foyer, ce tendre père donnait à ses enfants tout le temps que ne lui prenaient pas d'abord les devoirs de son état. Les fils plus âgés étaient à l'École militaire, ou commençaient à débuter dans la carrière des armes; l'atné venait de se marier; les deux suivants allaient faire de même dans les années prochaines. Les plus jeunes en étaient encore soit aux humanités, soit à la grammaire. C'est de ceux-là que M. de Sonis se faisait l'instituteur. « J'ai passé des labeurs de mon inspection générale aux nobles fonctions de maître d'école, écrivait-il à dom Sarlat; et, dussé-je vous taire rire, je suis très réellement professeur d'algèbre, professeur d'hu- ' manités, avec nos deux écoliers de seconde, et répétiteur de latin de mon petit François. Comme il ne s'agit encore avec lui que du De viris iUiAstribus, je me tire d'afEaire sans trop de peine ; plus tard ce sera sans doute une plus grosse affaire. Mais c'est une si douce chose de nourrir soi-même ces bonnes petites âmes d'enfants, que cette besogne ne me paraît nullement à charge. Je vois même approcher sans effroi le moment où je serai jeté à la porte, comme un vil réactionnaire que je suis, et je compte bien me faire, pour tout de bon, maitre d'école en pied de mes enfants, d Il ajoutait dans une autre lettre, et ceci est essen-
tiel : c Je tâcherai d'en faire des chrétiens solides; je leur apprendrai surtout à se défier des eaux du catholi- . cisme libéral. Grâces à Dieu, et au milieu des maux présents, nous vivons dans un temps où il faut être chèvre ou chou, prendre parti et porter son drapeau à la main. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les chrétiens savent à quoi s'en tenir sur le compte des tièdes. L'Esprit-Saint s'est chargé de nous faire savoir ce qu'il en ferait. Donc sursum corda! n
Tout se spiritualisait dans ses affections. Il ne considérait plus la grâce croissante de ses filles que pour s'exciter lui-même à voir uniquement leurs âmes, et leurs âmes en Dieu. Une lettre du 5 juin 1877 nous le montre assistant à la première communion de sa fille Germaine. <r Nous avons eu le bonheur de nous approcher de la sainte table après elle, et de nous trouver ainsi unis à Jésus-Christ, comme nous le serons dans le ciel, j'en ai la douce confiance. > Les paroles qu'il adressa alors à son enfant se retrouvent dans celles-ci, écrites dans le même temps à une de ses nièces et filleules, M^i* Gabrielle de Sonis : < Confiance, ma chère enfant I car vous allez réellement posséder dans votre âme le plus tendre de tous les maîtres, un maître si bon, qu'il veut être aimé plus que craint, et qu'il a des tendresses particulières pour les enfants. Voilà ce que je disais hier à ma petite Germaine, en un jour semblable. Votre cher père ne manquera pas de vous dire les noms de ceux de notre famille pour qui il faut prier; car de tendres regards seront abaissés sur vous de ce monde où j'ai la douce confiance que nous avons des âmes de notre nom. Cette seule pensée de ceux que votre pore et moi nous avons tant aimés oppresse présentement
mon cœur. C'est à vous de les soulager et d'obtenir leur délivrance. A ce moment de votre union avec le divin Maître, adressez-lui, chère enfant, cette prière qu'une pauvre voix infirme fit monter vers le ciel dans une nuit d'angoisse : € Seigneur, si vous me laissez la vie, < imprimez sur mon front le signe de votre croix. « Sacrez -moi votre serviteur, et que je ne vive que € pour mieux vous connaître, vous aimer et vous « servir I »
« Que l'ange Gabriel vous accompagne au festin des anges! t
Notons ici que, l'année suivante, la première communion de son fils François fut accompagnée d'une circonstance où l'esprit de foi et de charité de cette chrétienne famille se révèle par un beau trait, c Je sors, écrit le père, de la cérémonie de la première communion de mon petit François. Il était bien préparé par une retraite de quelques jours, pendant laquelle il a eu pour compagnon à la maison un enfant pauvre que nous avions recueilli à cette intention. Ce sont bien, chacun dans leur genre, deux petits pauvres; et j'espère que comme tels ils seront bénis de Notre-Seigneur. >
L'œuvre du salut du pays ne quittait pas les yeux de ce grand patriote. Les événements du 16 mai 1877 avaient fait luire à son esprit quelque faible espoir de notre relèvement politique et national. Il avait félicité son ami l'amiral Gicquel des Touches d'avoir accepté de faire partie du nouveau ministère ; car c'était , il le savait, un chrétien résolu, qui tenait en réserve, comme lui, le drapeau du Sacré-Cœur, pour être déployé au premier coup de fusil contre les ennemis de la France
f CTest un grand bonheur, écrivait M. de Sonis à dom Sarlat, qu'un homme du caractère de votre ancien chef de l'Héroïne ait été appelé aux conseils du gouvernement. On ne lira jamais son nom au bas d'un acte déshonnète ; et c'est une garantie par ces temps où les choses honnêtes deviennent rares. >
Il eut vraiment dans le 16 mai une confiance qui étonne. <r Nous allions couler à pic, écrit- il encore à l'ancien marin, lorsqu'un coup de vent du Saint- Esprit nous a remis sur l'eau. Le gouvernement serat-il fidèle à cette grâce? Il faut l'espérer un peu. S'il en était autrement, Dieu ne manquerait pas de livrer à leur impuissance des hommes qu'il a si merveilleusement aidés. Je sais de bonne source que le maréchal est en ce moment très décidé à agir avec énergie, et il faut lui savoir gré de ce qu'il a déjà fait. Que ne Ta-t-il fait plus tôt? nous ne serions pas logés à l'enseigne d'aujourd'hui. j>
Cette espérance fut vaine. L'antichristianisme rentra à flots impurs dans les chambres, et l'on put prévoir pour la cause chrétienne de nouveaux combats et de plus graves périls. « La politique va de mal en pis, écrivait -il en juin 1878, et nous ne sommes pas loin du moment où les gens de notre bord seront traqués comme des bétes fauves par messieurs les radicaux. Le pain que nous sommes destinés à manger sera, je crois, bien noir; mais qu'importe? L'essentiel est qu'il soit mangé de bon cœur: ad majorem Dei glo^ riam, »
Puis venaient ces sublimes élans vers les sacrifices prévus, et l'appel à des cœurs et plus hauts et plus grands que tous les sacrifices. « Qu'il faut prier Diéû
de nous bien tremper, mon ami ; de nous faire de grands cœurs capables de loger toutes les soufifrances, toutes les injustices, toutes les persécutions qui nous attendent, des cœurs capables de vouloir tout cela, d'aimer tout cela, parce que tout cela sera la volonté de Dieu, la grande, la seule loi devant laquelle il fout se courber avec amour. Bénie soyez-vous, volonté adorable de mon Dieu, qui êtes toute justice et toute sagesse •: je n'aime que vous I >
A la fin de 1877 et au commencement de 1878, ses souffrances devinrent plus vives ; il en était à son troisième abcès au moignon depuis les eaux de Barëges. « Je suis absolument cloué sur mon fouteuil depuis le mois de décembre, écrivait -il le 27 mars; et quand plaira- 1- il à Dieu de me rendre le mouvement? J'ai deux fois essayé inutilement de reprendre ma jambe de bois, deux fois le contact de mon appareil m'a blessé, et j'ai dû le déposer. Après m'étre fort attristé, j'ai repris le dessus, et je me suis mis tout à fait entre les mains du bon Dieu , ces mains qui me portent depuis si longtemps avec une tendresse toute maternelle, sans m'avoir jamais laissé tomber. Et pourtant que j'ai souvent mérité d'être lâché 1 > C'est la confiance de l'enfont entre les bras de son père.
Pendant ces longs mois d'immobilité il se représente lui-même cloué sur sa chaise, depuis cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, et invoquant le Saint-Esprit pour ne pas broyer du noir, c La corde est si tendue, écrit -il, que je me sens incapable de tout travail, ce qui, je crois, ne m'était jamais arrivé de ma vie. » — « Jamais depuis mon amputation je ne me suis trouvé à pareille fête, > disait-il dans une autre lettre, et
sur cette ruine de son corps on l'entendait proférer ces paroles de dédain et d'inunortel espoir : « Je n'ai pas oublié qu'une bonne partie de mon corps est déjà réduite en poussière y et que , dégagé d'une partie du poids qui nous attache à la terre, je serais bien coupable si je n'obéissais pas à ce mouvement de la grflce qui nous attire en haut, n
Ce fut seulement au mois de juillet qu'il fut à demi capable de reprendre ses inspections. Après cela le général se rendit à Paris, au ministère de la guerre. Paris, à cette époque, était pris de cette fièvre que lui apporte chaque nouvelle exposition universelle. Le général la trouva beaucoup trop gaie pour lui ; il écrivait, revenu de là : c Bismark a bien raison de nous croire à l'agonie, et d'ajouter que cette agonie est folâtre. Je suis parti plein de dégoût pour ce que j'ai vu dans cette infecte Babylone. Je n'ai pas vu l'exposition, qui ne m'aurait nullement consolé de tout le reste... On est saisi de dégoût lorsque l'on voit l'armée ravalée et mise aux pieds de certains hommes politiques. >
M. Gresley était alors ministre de la guerre. H. de Sonis le connaissait: c Et cependant, disait -il, on le trouvera trop tiède, et nous arriverons de fil en aiguille jusqu'à Laisant, qui ne voudra pas de nous. C'est bien le cas, plus que jamais, de se remettre sans réserve entre les mains du bon Dieul Tout est folie, hors cela! T^
n est juste de dire cependant que , parmi tant de défiance qu'il inspirait en haut lieu , la bienveillance d'un homme qui l'avait vu à l'œuvre lui demeurait fidèle. En octobre 1878, M. de Freycinet, devenu ministre des travaux publics, étant venu à Saint-Servan, se montra
sincèrement empressé et heureux de revoir le général, qu'il reçut avec les ofQciers de la garnison. U voulut même épargner à l'invalide la souffrance de monter les deux étages de la sous -préfecture, et il descendit pour lui dans le salon de la mairie situé au rez-dechaussée, c C'est là qu'il me reçut, écrit M. de Sonis, avec une sympathie très marquée, en me témoignant le regret de n'avoir pas su, à son arrivée, que j'étais à Saint-Servan, car, ajouta-t-il, je me serais rendu chez vous. Je ne pouvais manquer d'être sensible à son procédé, et lorsque mes officiers eurent pris place autour de moi , je lui ai dit ces paroles : « Nous venons ici saluer le ministre des travaux publics ; mais permettezmoi d'ajouter que nous sommes soldats, et que, comme tels, nous venons aussi vous remercier des efforts que vous avez faits pendant la guerre pour sauver l'honneur de la France. Ces sentiments, je vous les avais exprimés une première fois en 1871 , à ma rentrée des lignes prussiennes; je suis heureux de pouvoir en renouveler ici l'expression. » Il a été très sensible à ma démarche, et il était visiblement ému. Je l'ai salué et je me suis retiré. Je n'ai pas été debout plus de deux minutes. >
Les élections pour le sénat comme pour la chambre des députés donnèrent encore raison à la politique radicale. Il ne nous restait plus que Dieu , c'était tout. Enchaîné encore une fois durant de longues journées et de longues nuits par de vives douleurs, M. de Sonis se soulevait de son lit de souffrance pour pousser le cri : Contra spem in spem. € Les chrétiens sont livrés aux bêtes, écrivait-il, rien de nouveau sous le soleil; mais il y aura encore de belles journées pour l'Église, et|
Dieu aidant, il y aura des lèvres humaines qui rendront témoignage à la vérité tant qu'il restera un peu de sang dans le cœur de la France, i»
Le maréchal de Mac-Mahon finit par se démettre plutôt que de toucher à Tbonneur de l'armée. C'était pour Sonis une protection de moins. Un moment même le président avait pensé à le nommer gouverneur des Invalides. Et que M. de Sonis eût bien été à sa place, au milieu de ces braves gens dont la France était fière ! Mais le maréchal déjà n'était plus maître de ses choix. M. de Sonis le savait; il écrivait à sa fille : € Je reconnais volontiers que j'ai droit à toute la haine des radicaux, et je me fais honneur de la quaUfication de blanc et surtout de celle de clérical qui désigne aujourd'hui les catholiques à la vengeance des impies. Que deviendronsnous si je suis mis d'office à la retraite? C'est un problème bien difficile à résoudre. Il est certain que notre situation sera bien difficile ; mais je ne puis croire que la Providence, qui fut toujours si bonne pour moi, nous abandonne jamais. J'ai donc confiance en Elle... A la grâce de Dieu ! C'est dans son divin Cœur que je me réfugie avec vous. »
Au mois de mai, une affaire disciplinaire vint mettre le feu aux poudres. Deux jeunes officiers ayant été indûment punis par le colonel du 47«, qui leur faisait un grief de la fréquentation du cercle catholique, M. de Sonis, fort de son droit, leva la punition et la fit retomber sur la tète de ce chef. Cet officier, fort soumis naguère, avait jeté le masque aussitôt l'avènement de M. Gresley au ministère. Les journaux ne manquèrent pas de s'emparer de cette affaire; on en saisit le ministre; la garnison était divisée à ce sujet; certaines
attitudes devenaient indécises ; les timides et les intéressés craignaient de se compromettre; les défections préludaient aux dénonciations. Sur ces entrefaites Tordre fut donné de faire jouer la MaraeiUaiM à la musique des régiments. < Je répondis, écrit Sonis, que si c'était un ordre ; je Texécuterais ; mais que jamais je ne commanderais de jouer cet air, lorsque, pour mon compte, je passerais une revue. > Ce fut un nouveau grief. En même temps arrivait une lettre circulaire relative aux cercles catholiques fréquentés par les militaires, tels que ceux de la légion de Saint-Maurice et de Notre- Dame-des-Soldats. < Ma réponse était facile, expliquait Sonis. Tout ce qui existe à Cherbourg et à Saint- Halo était autorisé par moi. > Il se déclara responsable et prit tout sur lui. « Nous voilà donc arrivés au commencement de la crise, ajoutait la même lettre; mais comment ânira-t-elle ? Mon chef d'état -major paraissant très préoccupé de mes intentions, qui lui semblaient devoir me mener loin , je lui ai fait connaître que rien ne pouvait me faire transiger avec ma conscience de chrétien ; et comme de ce fait il encourait lui aussi des responsabilités, je lui ai offert de l'envoyer en congé de trois mois. Cela l'a calmé immédiatement; et comme c'est un homme d'honneur, il a tenu à honneur de rester. > Quant à lui-même, le général déclarait qu'il était décidé à marcher droit quand même, dût-il y sauter I Et dans une autre lettre : < Où allons -nous? A l'abîme, si Dieu ne détourne le courant qui emporte l'épave qui a nom : la France ! i»
Racontant qu'un officier avait cru devoir céder à l'injonction de son chef lui interdisant de faire des conférences au cercle catholique : c J'avoue, écrit- il le
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26 juin 1879, que je ne suis pas d'aussi bonne compc* sition, et que, Dieu aidant, je me propose de déclarer très catégoriquement que je ne reconnais à personne le droit de s'occuper des actes de ma vie privée. Ce serait peut-être une assez bonne occasion pour ces messieurs de se débarrasser de moi; mais si, un jour ou l'autre, je dois partir et n'avoir plus à manger que des pommes de terre, mieux vaut du moins m'en aller par la bonne porte. >
Il le sentait donc, ses jours de commandement étaient comptés. « Je vis au jour le jour, attendant toujours mon renvoi pour un motif ou pour un autre, écrivaitil le 21 août 1879. Il en sera ce que Dieu voudra; et quoique la pauvreté soit lourde à porter avec une nombreuse famille comme la mienne, je suis bien décidé à ne pas déserter mon drapeau. » Et dans une autre lettre : c Au train où vont les choses, je ne puis pas tarder à être mis en demeure de prendre des mesures qui blesseraient ma conscience et me détermineraient sans doute à envoyer à tous les diables des gens qui en reviennent. Quoi qu'il arrive, c'est le cas de se préparer à ne rien refuser à Notre -Seigneur de ce qu'il demandera. J'ai toujours cru qu'il &llait un sang généreux versé pour le salut de la France, si tant est que, gangrenée comme elle est, elle puisse guérir encore ! Les nations sont cependant guérissables , mais que le traitement sera dur, ô mon Dieu 1 1»
D'ailleurs, la conduite tout entière du général, non moins sage que ferme , était aussi éloignée des forfanteries et des bravades que des lâchetés et des compromis de conscience. Sa sagesse comme sa force consistait « à se tenir sur le terrain du devoir, mais sans manquer
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de prudence, puisqu'elle est une vertu », disait-il quelque part. En effet, jamais son service n'avait été fait plus exactement. Les grandes manœuvres ayant eu lieu à partir du 17 septembre, on avait constaté que ce général infirme avait fait à lui seul autant et plus de besogne qu'aucun de ses collègues. « J'ai été là, comme partout, l'enfant g&té du bon Dieu, écrivait- il à un ami. J'ai passé à cheval par des chemins impossibles, dans de véritables fondrières, comme je n'en avais pas encore vues. > Et à un officier de son intimité : « J'ai donc fait les grandes manœuvres, dont j'ai été très satisfait en ce qui me concerne. J'ai pu, grâce à une protection de la sainte Vierge, rester dix et môme deux fois douze heures à cheval , à toutes les allures. Aussi n'est-ce pas encore pour cette fois que ces messieurs pourront s'appuyer sur ma jambe de bois pour me mettre à la porte. »
Mais avait-on besoin de s'appuyer sur quoi que ce fût pour se débarrasser de lui? « Les temps sont bien gros de nuages, et chargés de menaces à l'adresse des chrétiens, écrivait- il à sa fille le 8 février 1880. Je tends toujours mon dos aux coups du sort, dont la main est, quoi que fasse le diable, tenue en respect par la toutepuissante Providence. >
Les ministères se succédaient et empiraient en France. M. de Sonis avait écrit : <c On dit le général Gresley sérieusement malade, et nul doute qu'il ne soit remplacé d'ici la fin de l'année par M. Farre. » M. Farre était en effet arrivé; et, le 7 février 1880, M. de Sonis disait : c Jusqu'à présent, on paraissait ne pas vouloir épurer l'armée; mais voilà que le nouveau ministre semble vouloir changer de système. Pour combien de
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temps suis-je en place? Que la sainte volonté de Dieu soit faite ! Qu'il fera bon, cher ami, se reposer dans la stabilité de l'éternité I j
U ne s'était pas trompé. Vers le 1«' mars, le général reçut communication de son déplacement; c'en était fait. Il ne récrimina pas. Une lettre à son ami dom Sarlat mentionna le fait tranquillement et simplement : c Je viens de recevoir l'avis brutal de mon déplacement, et mon envoi à Ch&teauroux dans le commandement de M. de Gallifet. M. le ministre Farre trouve que je suis depuis trop longtemps à la tête de ma division, et que je dois changer de résidence et de commandement. Ce départ me cause un profond chagrin pour mille raisons. De plus c'est un gros embarras et une énorme dépense. Mais rien n'arrive sans la permission de Dieu, et à ce compte: Fiat/ :i^
On connaissait dans la contrée le nom d'un homme qui avait toutes sortes d'empressements obséquieux , reconnaissants, pour M. de Sonis, et c'était, assurait-on, cet homme- là qui venait de poursuivre en haut lieu le brusque départ du général et de l'obtenir. Jamais M. de Sonis n'eut un mot de plainte contre lui. C'est à une autre cause, celle de sa foi dechrétien, qu'il étaitfierd'attribuer une disgrâce qui le grandissait devant Dieu. Ainsi écrivait-il tranquillement un mois après: <t Vous savez que je m'attendais depuis longtemps à être atteint, sachant que la secte radicale ne connaît pas d'obstacle et fait litière de tous les errements du passé. Je n'ignorais pas que l'armée aurait son tour, et que le système des épurations lui serait aussi appliqué. Enfin, pour indigne que je sois d'un tel honneur, je devais être frappé le premier, et je l'ai été. On espérait bien sans doute qu'en
recevant cet ordre, j'aurais demandé ma mise en disponibilité ou à la retraite, et il est bien possible que tel soit mon sort avant peu de temps.
<i Vous savez combien je vivais retiré à Saint-Servan ; aussi n'a- 1- on pu trouver aucun prétexte pour légitimer la mesure dont j'ai été l'objet. Je l'ai subie sans récriminations, quoiqu'elle m'ait atteint dans mes affections d'abord , dans mes intérêts ensuite. Mon fils aîné Gaston venait de perdre son second enfant, et ma bellefille était gravement malade. C'est dans cette triste situation que j'ai appris, en décachetant mon courrier, que j'étais envoyé à Ch&teauroux. Je me suis dit que rien n'arrive sans la permission de Dieu , et je suis arrivé ici. >
La dernière visite du général à Saint-Servan fut pour la petite chapelle où Dieu l'avait consolé tant de fois. Quand ensuite il prit congé du curé de sa paroisse: «L Monsieur le curé, lui dit-il, j'ai passé chez vous les six années les plus heureuses de ma vie. >