‹ Le général de Sonis d'après ses papiers et sa correspondanceChapitre 21 sur 62 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

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Le général était campé plutôt qu'établi à Châteauroux. L'hôtel de la division était alors en construction. En attendant qu'il pût y prendre domicile, c son logegementy comme il raconte, consistait en une baraque, telle qu'il en occupait du temps où il était capitaine, et où il fallait être entassés les uns à côté des autres. Bien petite misère, il est vrai, à côté des grandes 1 > D'aillieurs, je ne sais quoi l'avertissait qu'il ne pouvait établir là sa demeure permanente, et que son commandement ne s'y prolongerait pas au delà de quelques mois, c Je vis donc au jour le jour, écrivait-il à M. de Sèze, comme l'oiseau sur la branche, sachant bien qu'à la première occasion je serai renvoyé dans mes foyers. Cest surtout dur lorsque, comme moi, on n'a pas de foyers. Mais le serviteur n'est pas plus grand que le maître , et le Fils de l'homme n'avait pas où reposer sa tète. Donc paix et courage 1 >

Cette paix, M. de Sonis la trouvait, ainsi que le cou-

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rage, dans le recours à Dieu, seul bien inamissible, ainsi qu'il disait dans ces belles et radieuses lignes : c La prière c'est, semble -t- il, la seule consolation , la seule joie qu'on veuille nous laisser, parce qu'on ne peut nous l'enlever. Usons-en à cœur joie. C'est un levier qui soulève le monde des âmes. > Et, dans une lettre du 29 avril à sa fille : « A la grâce de Dieu ! dont, dans les tristes temps où nous vivons, nous avons plus besoin que jamais I II fait bon vivre aujourd'hui, comme si nous devions mourir demain. Et vraiment, il en serait ainsi qu'il n'y aurait pas lieu de s'étonner. Les avertissements ne nous manquent point, ce qui n'empêche pas les aveugles de s'obstiner à ne pas crier merci ! >

Cependant, dès son arrivée, l'homme du devoir s'était mis à l'inspection consciencieuse de tous ses régiments répartis sur un territoire très allongé et fort incommode. Au mois d'avril nous le trouvons qui en visite chacune des garnisons, en commençant par Paris, où il avait trois bataillons à la caserne du Château-d'Eau; puis, continuant par Thouars, Niort, Saint -Maixent, Parthenay, Poitiers, le Blanc et Issoudun. Cest alors qu'il put voir pour la dernière fois le grand cardinal Pie, qui expirait peu après, et duquel le général écrivait, le 19 mai, ces paroles de son inconsolable et reconnaissante admiration : < Voilà une grande perte que vient de faire l'Église de France. C'est particulièrement pour moi un deuil de cœur, en raison de l'affectueux intérêt que ce pieux prélat voulait bien me témoigner. De plus, c'est une grande lumière de moins dans un temps où d'épaisses ténèbres couvrent un monde chaque jour plus coupable. > La même lettre disait quelques lignes

après : c Nous approchons des temps où nous ne serons plus supportés; et bien des gens, comme autrefois les païens de Tempire, nous considèrent déjà comme étant Vodium generiB humani. C'est une raison de renouer les liens qui nous unissent et de revenir aux mœurs de nos aïeux dans la foi. Lorsque nous aurons appris à souf* firir, lorsque nous aurons secoué la mollesse de ce siècle, alors, par la toute -puissante grâce de Jésus- Christ , je crois que le salut ne sera pas loin ; mais nous n'en sommes pas là ! >

Que nous n'en fussions pas là, il put s'en apercevoir aux ordres qu'il reçut bientôt à l'occasion de la celé* bration publique de la Fête-Dieu ; c'était le 30 mai. «aujourd'hui, écrit-il, nous avons eu ici la procession de la Fête-Dieu, présidée par M^ Marchai, archevêque de Bourges, arrivé hier soir. J'ai assisté à la grand'messe; mais j'ai dû me retirer au moment de la sortie de la procession, en ma qualité d'invalide. J'avais reçu, hier, défense du ministre de donner la musique du régiment pour cette cérémonie. Envers et contre tous nos règlements , le même ministre a supprimé la sortie des troupes et leur placement en bataille sur le passage du saint Sacrement. Il n'a autorisé qu'une escorte de deux compagnies pour maintenir Vordre autour du dais, ayant exhumé cette jurisprudence des papiers du maréchal Soult, tandis que le cérémonial militaire des processions est réglé tout au long dans le règlement de 1863 sur le service des places. Voilà où nous en sommes, en attendant mieux. >

Cependant M. de Sonis se félicitait de l'accueil qu'il avait reçu du commandant de son corps d'armée, le général de Gallifet. Celui-ci l'avait connu en Afrique,

et, depuis oe temps-là , rien n'avait fait baissa, loin de là, la haute estime qu'il avait conçue pour ce caractère de chevalier et de héros. M. de Sonis, de son côté, se plaisait à proclamer les nobles procédés et l'élévation de cœur de ce vrai soldat gentilhonune , si diflërent de lui sous tant d'autres aspects. Il écrivait, le 21 avril, au colonel Théobald de Sonis , son frère : c Je n'ai pas encore vu M. de Gallifet. Avant de quitter Saint-Servan, je lui avais adressé une lettre destinée à lui faire connaître ma situation d'invalide, laquelle ne me permet de marcher qu'à cheval. Seulement je craignais qu'à peine débarqué sur ses terres, il ne me trouvât pas assez actif pour son tempérament, ce qui pouvait m'exposer à un nouveau déplacement et à des dépenses énormes. Sa réponse a été celle d'un galant homme : € Faites-moi l'honneur d'avoir en moi la confiance que j'ai en vous. > J'y ai été fort sensible. J'ai voulu aller à Tours pour le saluer. Il m'a fait dire de ne pas me déranger, et qu'il viendrait prochainement à Châteauroux. D'après ce que je vois ici, il a certainement de grandes qualités militaires. Je crois que je n'aurai pas à me plaindre de lui. 3>

Il ne tarda pas à en recevoir un premier gage qui les honore l'un et l'autre. Le 23 juin , un télégramme de M. de Gallifet pressait son ancien camarade d'Afrique de lui présenter une requête à l'eflét d'obtenir la croix de grand officier de la Légion d'honneur. M. de Sonis, on s'en souvient, avait été fait successivement ofBder en 1866 , puis commandeur en 1871 . L'offre était flatteuse. Dans la pensée de M. de Gallifet, c'était une réparation et une compensation de ce qu'il avait eu à soufifrir à Saint-Servan. M. de Sonis estima que ce

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n'était pas l'heure de paraître rechercher les faveurs d'un pouvoir qui s'acharnait contre tout ce qu'il honorait et aimait. Le même jour, 23 juin, il répondit à son chef cette lettre textuelle : < Mon général , par télégramme en date de ce jour, vous avez bien voulu m'inviter à vous adresser une proposition pour le grade de grand ofBcier de la Légion d'honneur. Je suis touché et reconnaissant de cette marque de bienveillance ; mais je vous prie de me permettre de renoncer à cette faveur. >

M. de Gallifet estima que si le devoir de M. de Sonis était de ne rien demander, le sien était de lui faire conférer, quand même, ce légitime honneur. On dut passer cette fois par-dessus la formalité ordinaire de la demande ; et le général reçut la décoration supérieure dont il n'avait pas voulu, c En efiet , écrivait-il , me voilà grand ofQcier de la Légion d'honneur, ce qui m'a fort étonné; car, invité par M. le général de Gallifet à lui adresser un mémoire de proposition à ce sujet, j'avais décliné cette offre, et l'avais prié de ne pas penser à moi. 1»

Une des raisons de son refus avait été la crainte que cette distinction lui fût conférée à l'occasion de la fête du 14 juillet : c II se trouvait, disait-il, médiocrement flatté que cette date néfaste des massacres révolutionnaires , si mal choisie pour être la fête nationale de la France, figurât désormais sur ses états de service. > Cet ennui lui fut épargné; sa nomination fut datée, non du 14, mais du 12; ce qui lui enlevait la signification politique qu'il redoutait, c D'ailleurs, disait-il, à bien considérer les choses, il pourrait se faire que cette plaque cach&t derrière elle mon passeport, comme fit celle du

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général de Gramont. Il en sera ce que Dieu voudra ; et TOUS savez qu'il y a longtemps que je vis au jour le jour. >

On put comprendre bientôt que le grand officier ne payerait son nouveau titre du sacrilBce d'aucune de ses manières de faire, lorsque, au 14 juillet, aucun lampion ne parut à ses fenêtres , aucun drapeau ne se déploya extraordinairement par ses ordres, aucune solennité exceptionnelle ne recommanda la revue, à laquelle, d'ailleurs, la municipalité ne daigna pas apporter rhonneur de sa présence : c Je suis déjà coté à Châteauroux pour ce que je suis, > écrivait -il alors. Son respect pour l'armée lui défendait, disait-il, c de feire célébrer par des soldats français l'anniversaire du massacre des soldats de la France par la canaille de ce temps-là. >

Il faut croire que la franche affirmation de ce qu'on pense est chose qui impose le respect à tous, amis et ennemis. Le général en eut une nouvelle confirmation, lorsque, le 18 juillet, s'étant rendu à Tours pour l'inauguration du chemin de fer de cette ville à Châteauroux, il remarqua les égards qu'eurent spécialement pour lui, à la réception officielle, les ministres et hauts personnages d'un monde politique qui cependant était si loin d'être le sien !

Sa tournée d'inspection ne fut presque pas interrcMnpue durant l'été tout entier, nonobstant les vives souffrances qui en eussent arrêté un moins vaillant que lui. Il avait été repris, à la fin de juillet, de douleurs névralgiques si aiguës, qu'après quatorze heures passées dans cet état il avait dû se résoudre à des injections de morphine. Mais on les lui avait faites à dose tellement forte

qu'il en avait été bel et bien empoisonné : c J'ai passé quarante -huit heures avec des vomissements sans fin, qui m'ont très fatigué, écrivait -il le 30, et dont j'ai eu beaucoup de peine à me débarrasser. »

Le général ne rentra en octobre que pour les grandes manœuvres, a Durant ces exercices , il étonna tout le monde par son activité, restant à cheval des journées entières , courant à toutes les allures , franchissant même des obstacles malgré sa jambe de bois. Il sentait le besoin d'être à la hauteur de sa tâche tout entière, et pour cela il préférait aller plutôt au delà de ses obligations. »

Un officier qui l'observait de près nous transmet les notes suivantes, prises au fur et à mesure durant ces exercices : c'est le général pris sur le fait : c Je ne terminerai pas ce compte rendu des manœuvres de 1880 sans payer au général commandant la 17" division le tribut de ma profonde et respectueuse admiration, je dirai plus volontiers: vénération. A cheval avant tout le monde , il n'en descend qu'au moment où le dernier de ses soldats est cantonné; le soir, il remonte à cheval pour visiter ou le terrain ou ses troupes; la nuit, il va encore surveiller les avant-postes.

< Il est d'une activité que ne peuvent imiter les plus jeunes; une de ses grandes jouissances est de lancer Richelieu à toute vitesse et de semer derrière lui tout son état -major moins bien monté. Lorsque les manœuvres et les marches de la journée sont terminées, le général exige que tous les officiers s'occupent immédiatement de cantonner en quelques minutes tous leurs hommes, pour leur éviter ces attentes si fatigantes connues sous le nom de parties de drogue. Lui - même

8'assure que chaque soldat est pourvu de son cantonnement, et il ne descend de cheval qu'après avoir veillé au repos du dernier de ses inférieurs.

c Son activité n'a d'égale que sa sobriété : c Une pomme de terre me suffît, disait-il, j'ai un estomac d'autruche. > A cinq heures du matin, il avale une tasse de café et prend un morceau de pain ; puis il ne mange rien, ou presque rien, jusqu'à sept heures du soir, heure d'un repas qui ne lui coûte que quelques minutes, tandis que nous perdons parfois deux heures à un méchant dîner.

c Le 23 septembre, étant parti de bonne heure pour se rendre compte de la façon dont marchaient les régiments, il aperçoit les voitures de vivres et de cantiniers devançant la colonne, malgré les ordres formels qu'il avait donnés de les placer en queue. Très mécontent , je l'entends qui se tourne vers nous et qui s'écrie : c L'armée française , c'est donc l'armée du ventre. Arrière ! >

c Une de ses règles est de couvrir ses inférieurs par des ordres précis, dont il assume et garde la responsabilité. Il mérite le jugement que portait de lui en ces termes le général de Gallifet : c Personne ne sait mieux que lui et très bien commander et parfaitement obéir. »

Sonis lui-même se montra content de ces exercices : c Les grandes manœuvres se sont bien passées, écrivait-il le 30 à M. de Réals. Pour mon compte, j'en ai été satisfait. Discipline parfaite , et manière de mardber des troupes excellente. » Là, encore, M. de Sonis se plaît à constater l'attitude bienveillante et presque caressante du général de Gallifet à son égard : c n a été pour moi excessivement gracieux, je puis même dire aux petits

soins. Toutes les fois que Ton entrait dans une ville, il se plaçait à côté de moi, et il ne me laissait jamais partir sans me serrer les mains avec effusion. Je ne sais vraiment pas pourquoi le général avait tant l'air de tenir à ce que Ton dit que nous étions très bien ensemble; je ne suis cependant pas un personnage popu* laire, tant s'en faut. >

M. de Sonis disait plus loin, dans le même sentiment de reconnaissance et de foi : c Vous savez que c'est le général de Gallifet qui a forcé la main au ministre pour ma croix de grand officier. De tout cela, il résulte que c'est plus que jamais le moment de mettre sous ses pieds tout ce qui est des petits intérêts de ce monde pour servir les grands intérêts de l'éternité, où, grftce à Dieu , nous chanterons ensemble l'étemel alléluia I »

M. de Sonis, à la marche des événements politiques, pressentait que pour lui approchait l'heure solennelle où l'homme d'honneur doit opter entre sa position et ses convictions. La même lettre disait : c Je vous avoue que je m'attends à être mis à la porte d'un moment à l'autre , et je suis très étonné que ce ne soit pas déjà chose faite, n est vrai que ce qui-vive dure déjà depuis bien longtemps. > La persécution se déchaînait particulièrement contre les ordres religieux, et comme toujours les journaux préludaient aux violences administratives par le sophisme et l'outrage. M. de Sonis écrivait à son ami le P. Grange : c Je lis tous les jours dans V Univers le récit de toutes les persécutions que Ton prépare à votre sainte compagnie. Tout cela est satanique. Ck)mment cela flnira-t-il? Très mal, j'en ai peur. Mais Dieu aura le dernier mot. » Il y avait là, croyait-il, plus de crimes qu'il n'en fallait pour attirer

•ur la France les colères divines, c Je ne partage nullement tes espérances, mon cher Louis, écrit-il à M. de Sèze; je ne crois qu'aux châtiments que nous avons certes bien mérités. Mais Dieu est le maître , et je n'ai pas sondé les profondeurs sans fin de ses miséricordes. L'essentiel est de mener plus que jamais une vie de prière et de bonnes œuvres, t»

U se sentait surtout blessé, comme soldat, des humiliations que l'esprit sectaire commençait à infliger à U dignité de l'armée et à sa liberté de conscience. Un officier lui mandait de Rennes c qu'on avait vu la maison des carmes et des franciscains assaillie à coups de pierres par deux cents vauriens, à la tête desquels marchait, le sabre en main, un officier d'artillerie. En cette même journée, celle du 14 juillet, la garnison, à l'ex* ception des hussards et des chasseurs à pied, avait donné le plus pitoyable exemple à la population, en parcourant par pelotons les rues de la ville et hurlant la Marseillaise, dans la tenue la plus débraillée. > Ailleurs on lui écrivait que tel général , chef d'un corps d'armée, avait interdit à ses officiers de paraître à l'église en uniforme. « Demander cela à un officier, répondait de Sonis, est un signe de ces tristes temps, et je comprends que vous ne souscriviez pas à de pareilles exigencesl r>

Ce n'était qu'un prélude. L'heure était venue pour nos troupes de subir la honte des hontes : celle d'être les exécutrices des hautes œuvres ministérielles contre les religieux, serviteurs de Dieu et de la France. Cette extrémité ne prit pas M. de Sonis à l'improviste. U y avait réfléchi. Que ferait -il au cas où ses troupes seraient requises pour les expulsions? < J'étais, je vous

avoue y très perplexe depuis Texécution des maisoiu des pères jésuites à Poitiers, écrivait- il à dom Sarlat, et je devais me préparer une solution pour le cas où les religieux de Châteauroux seraient expulsés à leur tour, n

Le cas se présenta bientôt, et la solution fut l'abdication magnanime qu'il raconte à son ami. Ces pages» complétées ici par plusieurs autres lettres, montrent de quelles circonstances la Providence avait entouré ce grand acte pour faire éclater à la fois la force, la délicatesse et le désintéressement de ce généreux cœur.

€ Le 3 novembre, écrit-il donc au môme religieux, j'arrivai à Tours, où j'avais été convoqué par le général de Gallifet avec mes généraux de brigade pour une réunion du lendemain 4, destinée à opérer le classement des officiers proposés pour l'avancement; J'avais télégraphié à mon ami le général Folloppe, pour le prier de venir me serrer la main à l'hôtel de V Univers. Il y entra en même temps que moi, et nous passâmes la soirée ensemble au coin de mon feu. A peine étionsnous entrés dans ma chambre, que le général Yittot, qui commande une de mes brigades à Poitiers, demanda à me parler. Il me fit connaître qu'il était arrivé à Tours deux ou trois heures avant moi, qu'il avait vu le général de Gallifet, avait appris de lui que les décrets devaient être exécutés le lendemain sur le territoire du 9« corps, et avait finalement reçu de lui l'ordre de télégraphier à Poitiers pour mettre les troupes à la disposition du préfet, au cas de réquisition officielle. Très ému de ce discours, je fis remarquer à ce général qu'au moment de l'expulsion des jésuites de Poitiers, je lui avais tracé la conduite à tenir, et que, dans un o^re à

ma division I j'avais prescrit d'assurer le maintien de Tordre, mais en même temps expressément défendu d'employer la troupe à l'expulsion des religieux.

c Après le départ de ce général , je me sentis abreuvé de dégoût, et je fis part au général Folloppe de mon désir de me retirer du service. Celui-ci m'en détourna, et m'engagea très fort à rester à mon poste, se basant sur l'avis d'un saint religieux de notre connaissance à tous deux...

€ Mon ami Folloppe me quitta pour aller prévenir les oblats de Saint-Martin de ce qu'il avait appris chez moi, comptant s'enfermer avec eux pour la résistance du lendemain, ce qu'il fit.

€ Je n'ai pas besoin de vous dire quelle nuit j'ai passée. Après avoir prié, je me dis que si, en ma qualité de chrétien, je devais soumettre mon jugement à celui d'un directeur éclairé, j'avais qualité pour juger de ma situation au point de vue de l'honneur militaire, et je me décidai à me retirer.

c Le lendemain, de très bonne heure, et avant la réunion des généraux du 9« corps, j'étais rendu au quartier général, et je fis dire au général de Gallifet que je voulais l'entretenir d'une affaire personnelle. Là, en quelques termes très précis, invoquant mon titre de chrétien, mon caractère et mon passé , je lui fis connaître que j'étais décidé à refuser toute participation à l'exécution des décrets, et je le priai de transmettre ma résolution au ministre par le télégraphe, en lui demandant d'être relevé de mon commandement.

« Le général, qui m'a toujours traité avec la plus parfaite courtoisie, et qui m'avait d'ailleurs connu en

Afrique, insista pour me faire renoncer à mon projet, en m'informant qu'il avait donné des ordres directement à Poitiers et à CSi&teauroux. Il me dit, ce qui était vrai , qu'à l'heure môme où nous parlions, les décrets s'exécutaient dans ces deux villes sans aucune participation de ma part, puisque, par une délicate attention de la sienne, les ordres ayant passé par-dessus moi , je n'avais été appelé à en transmettre aucun , ni vertud , ni écrit. Il me pria d'assister à la réunion des généraux et de remettre ma décision à l'issue de cette conférence. J'accédai à son désir, car cette assemblée ayant pour objet le classement de mes officiers, je devais être là pour détendre leurs droits à l'avancement.

c La séance fut interrompue par un court déjeuner ofiTert par le général de Gallifet, et se termina à quatre heures, sans que personne eût eu connaissance de ma détermination. Au moment de nous séparer, le général me dit les choses les plus gracieuses et les plus obligeantes pour moi. Il chercha encore, mais en vain, à obtenir mon désistement, en me faisant observer de nouveau que dans tout cela je n'avais pas eu une seule signature à donner. > Une des paroles du chef du 9« corps d'armée à M. de Sonis avait été celle-ci : c Général, vous êtes l'honneur de l'armée; je ne puis donner suite à votre demande. »

La lettre de M. de Sonis continue en ces termes : c Je partis pour Châteauroux, et je fis connaître au général de brigade qui commande dans cette ville, et qui voyageait dans le même wagon que moi, qu'il aurait à se charger, dès notre arrivée, de l'expédition des affaires. Je ne pouvais lui remettre le commandement, puisque le plus ancien brigadier était le général

Yittol, oommandant à Poitiers, lequel ne pouvait me remplacer que sur l'ordre du ministre.

€ Dès mon arrivée ici, j'ai fait connaître ma résolution à ma femme et à mes enfonts, et je me suis abstenu de tout acte de commandement, me considérant comme déchargé de cette tâche.

ff J'appris alors les faits abominables qui s'étaient passés à GhAteauroux pendant mon absence. Les ouvriers civils ayant refusé de s'associer à la besogne sacrilège, le préfet avait requis des ouvriers militaires que le général de Galiifet avait refusés, mais que le ministre Farre avait accordés. Un commandant de gendarmerie, qui auparavant faisait le bon apôtre, avait dirigé l'odieuse expédition. Le commissaire de police, ancien marin et chevalier de la Légion d'honneur, avait refusé d'y coopérer, et avait donné sa démission. C'étaient donc des ouvriers militaires qui avaient enfoncé les portes des pères rédemptoristes. Combien je remerciai Dieu, en apprenant ces abominations, d'avoir pris le parti de me retirer I

c Je restai pendant plusieurs jours incertain sur le sort qui me serait fait. J'avais écrit que j'étais prêt à tout, même à comparaître devant le conseil de guerre. »

En effet, dès le lendemain du retour de M. de Sonis à Châteauroux, 6 novembre, de nouvelles instances ayant été faites auprès de lui par le général de Galiifet, la réponse fut celle-ci : c Mon général, au reçu de votre lettre, je vous ai télégraphié pour vous renouveler ma résolution de ne pas conserver le commandement de la 17* division. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire jeudi « ma détermination était prise la

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veille, au moment où, en arrivant à Tours, J'ai appris 3ar M. le général Vittot que les troupes de sa brigade étaient mises à la disposition du préfet de la Vienne Dour l'exécution des décrets.

c Mon honneur de chrétien me défend de participer, néme dans la mesure faite par le hasard , aux actes |ui ont été accomplis par mes troupes.

c Comptant qu'après mon départ de votre quartier l^énéral, vous aviez télégraphié au ministre pour lui 'aire connaître ma résolution d'être immédiatement 'élevé de mon commandement, j'ai dû rompre le silence lue j'avais jusque-là gardé pour éviter de la part de nés camarades une discussion sur les principes qui ivaient dicté ma résolution. J'ai dû, sans plus tarder, aire connaître à M. le général Fabre le parti que 'avais pris, et j'ai pensé que dans ma situation il était correct de lui remettre l'expédition des affaires de la livision.

c Avant de prendre ma détermination , je me suis préparé à en subir toutes les conséquences, même ma omparution devant un conseil de guerre.

< Et maintenant que je viens d'accomplir mon derier acte de devoir militaire, laissez -moi vous dire à uel point je m'estimais heureux que des circonstances énibles pour moi , puisqu'elles m'ont séparé brutalelent et sans motif de mes troupes de Saint- Servan, l'eussent conduit au 9« corps. Lorsqu'on a, comme loi, l'amour de son état, on aime à servir sous un hef de votre valeur. Mais combien tout est facile »rsque, pour bien faire, on n'a qu'à suivre votre Kemple, puisque vous êtes toujours le premier à la einel

« Je conserverai toujours pour vous un dévouement qui n'a d'égal que mon affectueux respect. »

M. de Sonis fut mis en disponibilité, c Le ministre même y a mis beaucoup de formes, remarquait celui-ci. II a exprimé, dans une dépêche adressée au général de Gallifeti qui me Ta communiquée confidentiellement, le regret qu'il avait de ma détermination. » Cest ce qui lui faisait écrire un peu plus haut : c Je n'ai pas brisé mon épée, comme quelques journaux l'ont afiOnné à tort; et on ne l'a pas davantage brisée entre mes mains. Je l'ai simplement remise au fourreau. »

En conséquence, le 7 novembre, le général adressait à la 17* division un ordre du jour ainsi conçu :

c J'ai demandé, le 4 novembre matin, à être relevé de mon commandement.

c Avant de quitter le 9^ corps, où j'ai reçu un si bienveillant accueil, qu'il me soit permis de témoigner ma reconnaissance à son général en chef; et que la belle division que j'avais l'honneur de commander reçoive l'assurance de mon fidèle souvenir.

c Autorisé par M. le ministre de la guerre, je remets le commandement à M. le général Vittot, commandant la 34^ brigade. :d

L'Église devait son hommage à un tel serviteur et défenseur de sa cause. Mc^ l'archevêque de Bourges félicita le général dans une lettre que nous n'avons plus. M. de Sonis c remercia Sa Grandeur de ce témoignage d'une sympathie dont il avait le droit, disait-il, d'être aussi fier que reconnaissant ».

n ajoutait : ce Je n'ai, grAce à Dieu, ni capitulé, ni signé nos revers pendant la guerre.

c J'ai pensé qu'au moment où l'on amnistie et l'on rap-

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pelle les voleurs, les assassins et les incendiaires de la Commune, tandis que Ton chasse les honnêtes gens, je n'avais que faire de rester à la tête de troupes exposées à mettre baïonnette au canon pour faire la guerre aux prêtres et assiéger les monastères.

c Je ne veux pas laisser un nom maudit à mes enfants; mais je ne veux pas davantage faire parade de ma retraite, et, nouveau don Quichotte, causer ainsi le bonheur des corps de garde prussiens.

a Je mets aux pieds de Votre Grandeur l'hommage de mon filial respect. »

Cependant nous n'aurions pas Tflme de Sonis tout en* tière si nous ne la revoyons s'élancer de là vers Dieu , dans ces lignes par lesquelles il termine le récit que nous venons d'entendre : c Quel temps, mon cher ami, écrit-il à dom Sarlat, que celui où nous vivons, et qu'il Eut bon se réfugier en Dieul Donc sursum cordai Détachons-nous de ce monde qui passe, et réfugions notre cœur dans les régions sereines de l'éternité , où il fera si bon se réjouir de la victoire du Christ sur tout ce qui règne aujourd'hui I Oh I que je comprends bien le cupio dissolvi de l'Apôtre I Mais mes pauvres et chers enfants, quel lien puissant ils sont pour me rattacher à cette terre, où j'ai encore de si grands et si difficiles devoirs à remplir! >

c Enfin, dit-il ailleurs. Dieu me fera la grâce de supporter, moi et les miens, les épreuves qui nous attendent. C'est une grande consolation de penser que rien n'arrive sans sa permission', et que ce que j'ai fait m'a été inspiré par l'intérêt de sa gloire. »

Parfois il s'encourageait par la perspective et l'espérance du martyre , comme dans cette lettre du 13 no-»

vembre, à sa fille religieuse : c Dans le temps que nous traversons, il faut être toujours prêt à mourir pour confesser sa foi. Nous ne savons pas où s'arrêtera la persécution ; et il ne faut pas qu'un sang généreux soit refusé à la rançon de la France, si ce sang est nécessaire pour laver les iniquités qui attirent la colère de Dieu sur notre malheureux pays. ]>

A un ancien camarade du collège Stanislas : c Je vous remercie de la marque de sympathie que m'a value cette démission. J'en reporte tout l'honneur à ce collège Stanislas où nous avons fait ensemble notre première communion y et promis au Christ de mourir plutôt que de faiblir. Je fais des vœux pour que les hommes du jour ne nous mettent pas en demeure de tenir notre serment, d

Et encore, le 22 novembre, à une de ses parentes cette lettre dont la fin est le cri d'une si grande âme : c Oui, j'ai demandé à être relevé de mon commandement avant ce que l'on appelle l'exécution des religieux, car à aucun prix je ne voulais être leur exécuteur. Je garde ce qui me reste de vie pour les défendre au besoin. La France agonise, son cœur et son âme sont atrophiés. Les malheureux qui l'ont tuée l'ont étouffée sous le poids de l'or. Nous sommes encore quelques enfants perdus de cette France d'autrefois au cœur noble et vaillant. Peut-être, à un jour donné, jetteronsnous notre vie aux quatre vents du ciel pour mourir avec elle, et puis ce sera fini; et le reste est le secret de Dieu. »

L'acte de M. de Sonis était si beau, si fier, qu'il y avait péril que d'autres en eussent le désir sans en avoir le devoir. Quelques officiers, chrétiens comme

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lui , voulaient quitter le service. Sonis les en détourna. Son ancien chef d'état -major de Laghouat, M. de la Tour du Pin Chambly, lui avait demandé la règle à suivre à cet égard. Il la lui traça clairement : il fallait rester, c Je ne puis croire que vous persistiez à vous éloigner de l'armée ; ce serait une faute impardonnable. Vos excuses n'en sont pas. Quant à M. de Chabrillan, il a bien fait de saluer les Pères capucins passant devant son peloton , et très bien fait de les accompagner au port, lors de leur embarquement. Il est en retrait d'emploi; peu importe, il souffre persécution pour la justice. Qu'il ne déserte pas l'armée, et qu'il reste à son poste.»

Puis expliquant comment il entend le devoir: < Lorsqu'un militaire reçoit l'ordre de faire quelque chose qui se trouve contraire à la loi de Dieu , il répond : c Relevez-moi de mon commandement, parce que je ne puis pas désobéir à Dieu. Traduisez-moi devant un conseil de guerre, si vous voulez. Et, dusse- je y perdre la vie, je ne désobéirai pas à Dieu. » Tout cela est très simple et très clair. Nous sommes en plein paganisme; il faut vivre et penser comme les soldats de la légion thébaine. »

Il lui avait écrit quelques jours auparavant : n J'ai toujours été d'avis que nous devions rester à notre poste jusqu'au non licet. S'en aller c'est faire le jeu de l'ennemi. Si je n'avais été convaincu de ce principe, il y a bien longtemps que j'aurais quitté l'armée, par exemple lors de l'introduction dans le répertoire de nos musiques du fameux hymne national. Je me suis contenté de ne jamais ni autoriser ni prescrire ce chant sanguinaire, ni illuminer le jour anniversaire des massacres du 14 juillet. Je suis donc resté ferme sur le terrain des

principes y et c'est , je crois, le terrain sur lequel vous devez vous tenir. Je ne me suis retiré que le jour où mes soldats ont dû, par ordre supérieur, être employés à faire, même en dehors de moi, une besogne sacrilège. Là je me trouvais arrivé en face du non licet, et j'ai &it ce que vous savez. » Il pouvait y avoir c scandale des chrétiens ses frères », comme il disait : c'était assez.

Puis le cœur reprenant ses droits, et laissant comme échapper le sang de sa blessure : € Ce n'est pas, croyezle bien, sans un serrement de cœur que j'ai quitté ^a^ mée peut- être pour toujours. A mon âge, on ne se fait pas facilement une vie nouvelle, et je ne vous étonnerai pas en vous disant que, de toutes les manières, j'ai fait au devoir un sacrifice et long et bien large. Mais qu'est-ce que cela en présence des droits de la conscience, du sentiment du devoir, et de la volonté de Dieu à accomplir? »

Une chose qui le crucifiait , c'était d'être devenu un thème d'articles de journaux : c De mes misères présentes, la plus grande est peut-être le chagrin que me causent les articles qui me concernent. J'estime que les injures de V Intransigeant et autres feuilles de même couleur sont pain bénit; mais être loué par des sauteurs afiublés de répithëte de royalistes et de chrétiens, cela dépasse toute mesure ! > Il avait dû écrire à certaine feuille charivaresque de cette nuance hybride, afin de la prier c de le laisser tranquille ».

Quant aux officiers chrétiens , ils avaient pour protester un plus beau et meilleur moyen que de quitter l'armée : c'était d'édifier l'armée, en y marchaqt au premier rang de toutes les choses qui honorent un homme d'armes et un homme de foi. Telle est, en effeti

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la réponse de M. de Sonis à un autre jeune officier d'avenir qui le consultait dans cette circonstance :

c Pour vous» mon cher ami, restez à votre poste. J'estime qu'on ne doit le quitter que lorsque l'honneur défend d'y rester. Je crois que c'était mon cas, ce n'est pas le vôtre.

c Continuez la vie que vous avez si hien commencée, en vous faisant distinguer par votre éducation, vos talents; et, pourquoi ne le dirais -j& pas? par ce qui vaut mieux encore que cela, votre solide piété.

c Séparez vos habitudes de celles d'un monde devenu absolument païen. Retrempez votre âme aux sources de la foi, abreuvez-vous du sang de Jésus-Christ. Croyez bien qu'en dehors de la sainte Eucharistie, il n'y a que des alternatives de courage et de faiblesse; mais que la vraie force, la force indomptable est le partage des chrétiens fidèles chez qui Jésus -Christ est en permanence.

< Enfin continuez de vous faire remarquer dans l'exercice de votre état, et d'établir votre supériorité pour la seule gloire du Maître, de ce Maître qui fait chez nous ce qu'il y a de bien. Vous voyez que je vous parle un peu en père ; c'est le gage de mon affection pour vous. »

Le poids du sacrifice qu'il venait d'offrir à Dieu se fit sentir au général immédiatement. Ayant pris le parti de demeurer à Châteauroux, c du moins jusqu'aux vacances, à cause de ses enfants dont il ne voulait pas interrompre les études , » il dut aussitôt laisser à son successeur l'hôtel de la division, et descendre à une humble habitation privée. Il retourna à ce qu'il appelle c son ancienne et vilaine masure de la rue des Pavillons, petite maison très laide et très incommode, mais

ayant du moins le mérite d'être d'un prix en rapport avec la modicité de ses ressources, i) — a Je dois sacrifier mon bien-être à mon honneur de chrétien. Là nous apprendrons ensemble à aimer et à pratiquer M** la Pauvreté ; c'est une vieille amie. r>

Pour sa consolation, Jésus-Christ était près de là. Dans la même rue se trouvait la chapelle des darisses. M. de Sonis s'y rendait soutenu par une de ses filles. < Je passe mes matinées dans une petite chapelle de pauvres clarisses , écrivait -il à dom Sarlat. J'y arrive d'ordinaire longtemps avant la messe, et je m'y délecte de la lecture de V Année liturgique de dom Guéranger. Je passe là de bonnes heures, sous le regard de Dieu. »

Celui à qui M. de Sonis écrivait ces lignes , dom Sarlat, était lui-même aux prises avec l'ennemi. Le 6 novembre, l'ancien capitaine de frégate avait trouvé, en foce de lui , à la porte de sa cellule, un commissaire de police, assisté de crocheteurs, escorté de soldats et solennellement suivi du préfet de la Sarthe ; ils venaient au nom de la loi l'expulser de ce dernier refuge de sa noble existence. Ce jour -là, jour de bataille, le capitaine avait mis toutes ses décorations sur son scapulaire de moine. Les infortunés et honnêtes gendarmes appelés à prêter main -forte à son expulsion se surprenaient sur son passage à lui rendre d'instinct les honneurs militaires. Son attitude devant le préfet, Gaston Joliet et ses sicaires, avait été celle d'un marin résolu à tout plutôt qu'à se rendre. Quand le préfet s'était présenté, il l'avait traité de corsaire. D avait fallu porter la main sur lui pour le faire sortir. Mais le commandant Sarlat s'était retiré avec les honneurs de la

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[uerre, acclamé par toute une population qui jetait

ce proscrit des vivats avec des couronnes et des leurs.

M. de Sonis suivait de loin, dans le journal l'Univers, ds détails aussi navrants que consolants de ce qu'il ppelle les grandes scènes de Tabbaye de Solesmes.

La postérité, écrivait- il à son ami, ne lira pas sans (pouvante le récit de ce siège, bien digne des plus mauvais jours de la Révolution. J'ai bien pensé à vous, j'ai nen prié pour vous , et je vous cherche encore dans la etraite que la persécution des méchants et la charité les bons vous ont préparée. » Dans une lettre à un lutre de ses amis, M. le colonel Boussenard, son incien chef d'état-major, qui l'avait complimenté sur ;a noble retraite, il ajoutait cette remarque : c Le sens noral est tellement oblitéré en France que l'exécution Le ces abominables décrets n'a trouvé de résistance jue dans le peuple, où, à côté des grands vices, rendent encore les grandes vertus. »

Il écrivait encore : <c La tempête est déchaînée contre es enfants de Dieu , et le vent qui souOle est vraiment an vent de l'enfer. Prions pour que le bien sorte de ant de mal. Prions pour que la France, devenue depuis longtemps païenne, redevienne ce qu'elle était: a fille ainée de l'Ëglise et la fille de ce Christ qui aime es Francs, i

Cependant la mise en disponibilité du général l'avait réduit à une solde insuffisante aux besoins de sa nombreuse famille. Le douloureux sentiment de cette situation et l'effrayante perspective qu'elle ouvrait devant lui, n'avait d'égale que sa confiance toujours plus grande en Dieu. Au même ami, M. le colonel Bousse-

nard, il écrivait confidentiellement : « Vous savez aussi bien que moi les difficultés de ma situation; mais j'espère que la Providence, qui m'a toujours traité en enfant gftté, ne m'abandonnera pas. J'ose dire que je loi suis plus fidèle à mesure que les temps sont plus durs.» Sa confiance en elle allait jusqu'au miracle inclusivement, et il écrivait à un ami : c J'ai été dans ma vie accoutumé au miracle. Dieu en fera un plutôt que de m'abandonner. »

Cette confiance eut raison. Un mois après avoir dé> posé son épée, lorsque déjà de cruels problèmes se dressaient devant lui , M. de Sonis reçut une lettre de son ami dom Sarlat, qui lui confiait qu'en ayant désormais fini avec le siècle, il voulait jeter à la mer ce qui lui restait encore des biens de ce monde. Gela étant, il serait heureux et honoré qu'un ami en recueillit les épaves, en agréant que la main de Dieu lui restitu&t une petite partie de ce qu'il avait sacrifié pour Dieu. Il le priait en conséquence de s'ouvrir simplement à lui de sa situation, comme à un frère, comme à un religieux, dans le secret du sanctuaire et l'absolue con« fiance de l'amitié.

Cette correspondance entre deux hommes entrés aujourd'hui tous deux dans leur éternité est trop à l'honneur de l'un et de l'autre, comme à l'honneur du Maître commun qu'ils servaient, pour que nous puissions la dérober à l'admiration de l'histoire. Nous n'avons que les réponses de M. de Sonis.

« Comment vous remercier de votre lettre, mon révérend et bien cher Père? écrit-il le 6 décembre. Vous ne vous étonnerez point que je ne vous aie pas répondu plus tôt. J'ai dû prendre, en eflet, le temps de la ré-

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flexion , et me bien persuader que je devais m'adresser à vous, non comme à Tami d'autrefois , mais comme à l'ami d'aujourd'hui , c'est-à-dire au vieil ami revêtu de l'habit et du caractère religieux, i^

Alors, la fierté du soldat cédant à la confiance du chrétien, le général explique et énumère tout : sa belle et nombreuse famille, douze enfants dont dix survivants ; ses charges , ses revers , ses déplacements continuels , sa solde devant suffire à tout , son habitude de mettre toujours l'honneur au-dessus de l'argent, ses heures d'angoisse, les avances secourables de ses amis, sa délicate attention à faire face à toutes ses obligations, ses privations personnelles, mais sans nul préjudice de la dignité de son état ; puis tout à coup, survenant au sein de cette généreuse lutte pour la vie , l'événement qui l'avait forcé à opter entre sa conscience et sa position militaire. Tout ce noble et fîranc exposé se termine par ce cri qui sort d'un cœur brisé : c Et cependant, écrit- il, j'aurais voulu qu'après ma mort, ma femme et mes filles (car je ne parle pas des garçons, qui trouveront toujours à gagner leur vie) eussent à peu près du pain , car vous savez que je ne possède pas on centime, i

Il continuait ainsi : c Voilà ma situation exacte. Après mûre réflexion devant Dieu , j'ai cru pouvoir vous l'exposer, à vous religieux, en toute simplicité de cœur et de conscience, refoulant ces sentiments d'amour -propre et de délicatesse humaine qui parlent assez haut chez moi, et me bornant à vous dire : c Faites ce que vous voudrez, si, comme vous le dites, vous avez Tintention de jeter à la mer ce qui vous reste , expression dont je comprends toute la portée, i

Et cependant la fierté lutte encore chez lui arec la reconnaissance; elle ne se rend qu'à Dieu seul, et elle s'exprime ainsi dans ces dernières lignes : t Malgré toute Taffection que j'ai pour vous, très cher Père, et celle dont vous me donnez un si touchant témoignage, ce n'est pas sans peine que je vous ai ouvert tout à MX mon cœur. Il en coûte toujours à un homme de dire ce que je viens de dire. Dieu m'est témoin que j'ai longtemps hésité avant d'agir ainsi , et je ne l'eusse pas fait si je n'avais entrevu dans votre oiire si généreuse un secret de sa miséricordieuse bonté. »

C'est là ce qui l'a vaincu : c II a vu dans son religieux ami, dit -il encore, un ministre de cette Providence qui l'a toujours traité avec une si miséricordieuse tendresse. i» Toutefois , il hésite de nouveau : « Qui sait si son ami ne s'impose pas un sacrifice qui serait peut-être mieux placé ailleurs? i Encore est-il entendu c qu'il ne peut-être question que d'un secours partiel i, que c'est une aide seulement. Mais cela même, peut -il, doit -il l'accepter? c II a eu à se demander, si, en ce qui le concerne, tout cela ne froisse en rien l'intégrité de l'honneur. — Mais je me suis bien vite rassuré, répond -il; et, en eût -il été autrement, vous vous êtes chargé, par tous les soins d'une délicatesse infinie, de faire taire mes scrupules, d Puis il revient encore sur les maltresses raisons , toutes de l'ordre surnaturel , qui , dans les avances de l'ami , lui ont fait reconnaître les réponses de Jésus-Christ. C'est à ce Dieu qu'il veut rendre témoignage aujourd'hui , et le fond de son àme se découvre sans voiles :

€ Sans vous ravir, cher et révérend Père, ce qui vous revient d'un acte aussi libéral , j'aime à me rap-

peler que vous n'êtes pas du monde, mais moine et serviteur de Dieu. G*est surtout sous cet aspect que je considère, dans ce que vous faites, un acte providentiel plus que vous ne pouvez croire.

<r Sachez donc que, depuis bien des années, je n'û jamais cessé de m'arrèter longuement matin et soir, dans ma méditation, sur ma situation si difficile. Tandis que Dieu me donnait une nombreuse famille, je n*ai jamais douté qu'il ne vint à mon secours d'une manière tout à fait surnaturelle. En effet, à mesure que les difficultés se multipliaient sous mes pas. Dieu m'envoyait un secours la plupart du temps indispensable et très urgent. Depuis que j'avais accepté ces prêts à titre gracieux, j'ajoutai à mes prières du matin et du soir une prière spéciale par laquelle je demandais à Notre -Seigneur la grâce de rester pauvre, mais aussi celle de ne pas mourir avant d'avoir acquitté intégralement toutes mes dettes. Depuis ces premiers temps, et avec l'âge qui fait lire plus clairement dans l'avenir, j'ai ajouté à mes demandes celle de pouvoir établir mes enfants avant ma mort.

tf Je ne vous cacherai pas que , lorsque l'honneur me commanda de me retirer du service actif en me faisant relever de mon commandement, je fus troublé par la vue de la pauvre situation qui allait m'être faite, et qui ne me permettrait plus de me libérer vis-à-vis de mes amis. Ce fut un grand tourment de conscience, je vous assure, tourment auquel vinrent s'ajouter des préoccupations si naturelles chez un père de famille. Mais j'eus conscience queNotre-Seigneur, qui m'est toujours venu en aide d'une manière si merveilleuse , ne m'abandonnerait pas.

c Vous pouvez donc vous imaginer les sentiments qui vinrent me transporter d'admiration et de reconnaissance envers cette bonne Providence , lorsque je reçus votre première lettre. Gomment alors ne pas faire taire cette fibre si délicate mais si humaine de l'amour-propre, et ne pas se prosterner humblement devant cette bonté si tendre et si touchante de Notre- Scigneur, cette protection si maternelle de Marie, qui me suit pas à pas depuis que je suis au monde? Et puis, ce secours inattendu, le faire passer par vos mains , mains consacrées au Seigneur, mais aussi mains dévouées, s'il en fût !

CL Tout cela me remue profondément, et à un point de vue que vous ne pouvez imaginer. Et je ne cesse de répéter : Qui suis-je donc. Seigneur, moi si pauvre, si incapable, si petit, pour que vous me poursuiviez de vos sollicitudes ? Voilà, cher et révérend Père, ce que je ressens et ce que je ne sais pas vous dire. »

A lire ces lettres , on pourrait croire que le général se trouvait grevé d'une dette énorme. Mais quand il en déclare le chiilre, on s'étonne qu'une sonune relativement modique ait pu jeter sa belle conscience dans de si vives alarmes. Du reste, l'assistance que lui prêta son ami ne lui enleva ni l'honneur ni le poids de la pauvreté, et l'empreinte de la croix resta encore marquée sur la courageuse victime.

Cependant il y avait six mois qu'il s*était retiré, et au bout de ce terme il allait de droit passer à la solde réduite de petite disponibilité, lorsque, vers le mois d'avril, l'active bienveillance de M. de Gallifet lui fit entrevoir qu'il pourrait être rendu au service actif, dans quelque poste où la politique n'eût que

A cette époque M. de Sonis pensait à se retirer dans quelque ville tranquille ^ soit à Versailles, soit à Poitiers, pour y finir ses jours dans une modeste solitude, lorsqu'il fut invité à fidre connaître s'il serait disposé à accepter une inspection permanente de cavalerie, avec Limoges pour résidence, au centre des brigades placées sous son commandement, c Cette position , écritil , me laissant tout à fait en dehors de la politique et des personnages du jour pour me renfermer dans des fonctions purement militaires, je me suis empressé de faire savoir que j'étais tout disposé à accepter. J'ai su, en outre, que ces fonctions m'appelleraient, en cas de guerre, sur la firontière avec un corps de cavalerie de quatre brigades dont je serais l'inspecteur permanent et en même temps le chef. En attendant, ajoute- t-il, je vis au jour le jour, me remettant à Dieu, qui fut toujours si bon pour moi, du soin de mes affaires, i

Il se prépara toutefois dès lors au nouvel emploi qui lui était proposé : c Me voilà donc lancé de nouveau dans la tactique de cavalerie. Je me plonge dans la lecture de toutes les brochures, — et Dieu sait s'il y en a ! — que Français et Allemands publient sur ce sujet. »

Nous venons d'entrevoir quel prix il attachait à commander devant l'ennemi en cas de guerre. Il croyait en effet que « nous étions destinés à des luttes terribles >; c'est son expression, c L'avenir sent la poudre et le pétrole aussi, > écrivait -il à un ancien officier, et il perdait par instant confiance dans le relèvement d'une France si endurcie. Et puis il ajoutait : c II en sera ce que Dieu voudra, l'essentiel est de le prier et de le mieux servir. »

i;^ç> LE GÉNÉRAL DE SONIS

Une autre patrie le consolait des nuilheun de odie-ci , on lit quelques lignes après : «c Encore quelques jours à passer ici-bas, jours bien durs il est vrai, et puis... la bienheureuse éternité! Que cette pensée est propre à régler notre vie sur celle des saints 1 Que d'illnsioDS déçues, et que d'amers regrets pour ces malheureux voués à une étemelle réprobation I II fait bon vivre sur ces salutaires pensées, et je m'en nourris chaque jour, n

Le 2 mai , M. de Sonis reçut sa lettre de service comme inspecteur général des 40«, 11», 12« et 18« brigades de cavalerie : c Que la sainte Vierge est donc bonne de m'envoyer l'emploi que je désirais au début de son mois de mail i écrivait- il à dom Sarlat. On lui faisait une obligation d'être établi à Limoges le i*' octobre suivant : c J'ai là de bons amis que j'aimerai à revoir, » disait -il encore; mais ces amis ne devaient pas lui être conservés. Les plus anciens, ses plus intimes, M. le comte Louis de Sèze, M. I^amy de la Chapelle , allaient se suivre de près dans l'éternité.

M. de Sèze partit le premier, dans ce même mois de mai 1881. Depuis longtemps il languissait. Les lettres de M. de Sonis au fils de son ami sont des cris de douleur et de confiance en Dieu : c Vous savez l'affection profonde que j'ai depuis mon enfance pour votre père. Ck)mment donc se faire à l'idée de la séparation que vous me faites entrevoir et redouter? Mais la prière est bien puissante sur le divin CkBur si compatissant aux douleurs humaines. Appuyez -vous sur ce levier, mon bien cher enfant. » A son ami, de Sonis écrivait de se sanctifier, de faire de cela le grand, l'unique but de sa vie : c C'est notre vocation sublime : la sainteté. C'est

ft ]M>a8y enfants de VÉglisBy que s'adresse cette parole divine : Soyez saints, parce que je suis saint, d Un de Sèze doit avoir crédit sur le cœur du saint roi martyr. M. de Sonis Ta prié, le 21 janvier, d'intercéder pour le petit-fils de son défenseur, et il ajoute : c Je n'ai jamais cessé de prier ce prince si digne d'être invoqué. Depuis bien des années , il a sa place dans mes prières du matin et du soir. Je lui demanderai de mettre fin à tes souffrances et de les présenter à Notre-Seigneur comme un sacrifice d'agréable odeur. > Le général eût voulu voler vers son ami, ne fût-ce que pour quelques heures; il ne put y parvenir : c Ma prière, du moins, me remplace à son chevet, écrivait -il à M"^* de Sèze. Je ne le quitte pas du cœur, puisque je ne puis être auprès de lui. Je l'embrasse avec toute l'effusion de mon âme, et je prie Notre -Seigneur et la Mère des douleurs de l'assister dans ses souffrances. >

M. de Sèze succomba. La lettre que M. de Sonis écrivit à son fils, son ancien officier d'ordonnance de Saint- Servan, est une lettre sacerdotale autant que paternelle: c Au milieu de vos peines, mon bien cher enfant, le bon Dieu vous ménage d'immenses consolations, puisqu'il vous permet de détourner les yeux de cette poussière qui recouvre les restes de votre cher père pour regarder en toute sécurité plus haut, là où se trouve dans la plénitude des joies éternelles l'âme qui vous fut si chère. Je suis avec vous, mon cher enfant, plus que vous ne pouvez le croire; et, si attaché et fidèle que j'aie toujours été à votre père, il me semble que je le suis davantage à mesure qu'il ne me reste plus que sa mémoire à garder. Notre -Seigneur vous a révélé les secrets de la mort, si pleins d'effroi pour l'homme qui

ne voit que sa destruction, si pleins d'enseignements pour le fidèle qui a soif de son union avec Jésus-Christ. Ck)mbien je désire que ces enseignements, si bien exprimés par votre plume, se gravent profondément dans votre cœur 1 Daigne Notre-Seigneur faire arriver à votre ftme l'écho de ces premières conversations de Saint- Servan , que m'inspirait mon affection toute paternelle pour vous. En prêtant encore l'oreille à la voix lointaine du vieil ami de votre père, j'ose dire que c'est lui-même que vous entendrez, si même ce n'est pas la voix de Notre-Seigneur se faisant entendre dans l'intime de votre âme. » A ces conseils il joint le règlement de la vie chrétienne tout entière, avec l'autel pour foyer, la prière pour âme, la force morale pour effet, la paix du cœur pour prix.

Moins de quatre mois après, c'était son autre fidèle camarade de Juilly, M. Henri Lamy de la ChapeUe, qui disparaissait à son tour. Ainsi les anciens liens, naguère formés à Limoges, étaient brisés par la mort à l'heure même où ils allaient se resserrer aux mêmes lieux. Au mois d'avril, M. de Sonis avait profité de ses loisirs de disponibilité pour aller revoir cette chère famille, dans sa campagne près de Limoges, où nous avons encore respiré, huit ans après, le parfum d'édification qu'y avait laissé son passage. Cette visite était, sans qu'il le sût, un adieu. M. de Sonis n'était pas encore arrivé à Limoges, où sa famille avait déjà pris domicile, lorsqu'il apprit que, le 14 septembre 1881, Henri Lamy venait de mourir subitement. Cinq jours après, écrivant à son propre fils Henri : c J'ai été, lui dit-il, en arrivant ici, bien frappé dans mes plus chères affections. Mon pauvre ami, votre parrain, M. Henri

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uny, était mort subitement depuis trois ou quatre »urs. Il avait passé la soirée avec votre mère et les o&nts, et le lendemain matin il a été pris par une Qgine de poitrine qui Ta tué sur le coup. Il revenait e Lourdes > où il avait fait ses dévotions avec toute la iété que vous lui connaissiez. Je Tai beaucoup pleuré, sur Henri était mon meilleur ami. En bien peu de )mpSy j'ai perdu mes seules aSections en dehors de la famille : le comte de Sèze et lui. »

Le contre- coup que M. de Sonis ressentit de cette lort a son retentissement dans cette lettre y ou plutôt ans ce sanglot de son cœur, adressé le jour même à [010 Lamy : c Pauvre Madame, vous savez ce que vous irez perdu , mais vous n'ignorez pas que moi aussi je erds dans Henri mon meilleur ami. De grâce, soyez )rte sous la main de Dieu qui vous firappe. Courbezous sous le poids de l'épreuve. Faites ce que le monde e sait pas faire; bénissez cette main cruelle à la naire, tendre au cœur du chrétien.

c Ce n'est pas à vous qu'il faut redire : Espérez contre >ute espérance I Vous avez, pour vous rassurer, le téloignage de toute une vie de foi , d'espérance ferme ans les promesses divines, d'inépuisable charité se *aduisant par tous les dévouements envers les pauvres t les malheureux. Vous avez pris plus que personne i mesure de ce cœur si large, si bon, si généreux, si mdre... Et ce cœur a cessé de battre I

€ Pleurez-le donc, c'est votre droit... et aussi le mien, [ais soyez digne de lui. Yoyez-le au sein de l'étemelle ie, en possession de cette récompense qu'il attendait 'une foi ferme, et vers laquelle il n'a cessé de marcher 'un pas assuré. En douter serait pécher contre la vertu

d'espérance, et l'inépuisable charité do CkBur adorable de Jésu8*Gbrist.

c Je prie avec vous, Madame, mais j'attends que vous m'ayez permis d'aller pleurer avec vous. »

Cependant, depuis le mois de mai, le général inspecteur avait repris son service avec une activité stimulée par le dévouement au devoir et à l'armée. On le voit successivement à Tours, où sont réunis tous les officiers généraux de cavalerie pour des manœuvres de cadres; puis en tournée d'inspection générale par Limoges, Liboume, Bordeaux, Nantes, Pontivy, Diuan , Rennes, Paris. € Voilà à peu près deux mois que je suis en tournée d'inspection, écrivait -il le 7 août, et je n'ai pas une minute de loisir, depuis quatre heures du matin jusqu'au moment où, harassé de fatigue, je pouvais me débarrasser de ma jambe de bois pour prendre un pea de repos. >

Durant ces courses il ne manquait pas une occasion de souffler l'amour de leur métier aux officiers qu'en dégoûtait soit la malice des temps, soit l'injustice des hommes. On lit dans une lettre du 5 juin à l'un d'eux ces fortes exhortations : c Sachez donc accepter avec générosité cette petite croix que le bon Dieu vous envoie. Il serait trop commode aux chrétiens d'avoir une vie facile et en rapport avec leurs goûts. Telle n'a pas été et n'est pas la mienne, je vous assure. Bénissez Notre -Seigneur de ne vous avoir pas encore meurtri les pieds aux épines du chemin. Mais en serait -il autrement, il faudrait aller à la peine, parce que la peine c'est le devoir... Que me parlez -vous de donner votre démission, sur le conseil de votre femme? Si je l'osais, je vous dirais qu'elle n'a pas grâce pour

ettre son avis sur une affaire de cette nature. » Vu mois de septembre, les grandes manoeuvres le iduisirent dans l'est, àTantonviile, en Lorraine, où iraient deux divisions de cavalerie. Il témoigne que qu'il vit là l'intéressa vivement. Mais la campagne

pénible : c II faut que j'aie été bien assisté de la nte Vierge, écrivait -il à dom Sarlat, pour avoir issi à me tirer d'affaire dans des terrains d'une difiilté inouie, coupés d'obstacles et de fossés, qu'il falt franchir quand même, d

[1 lui en coûta cher. Un accident fut près de le mettre ur toujours hors de service. C'est encore à son li dom Sarlat qu'il écrit : k Le 6 septembre, j'ai fiedlli ) tuer; et un cheval, dont je croyais pourtant être m sûr, m'a fait ce jour-là de tels sauts que j'ai été jeté erre. Ma jambe de bois a été brisée, et on m'a raprté chez moi, à Tantonville, sur une charrette. Je )n suis pas moins remonté à cheval, le surlendemain, j'ai assisté à toutes les manœuvres suivantes. » M. de nis ajoutait que le ministre Farre avait été présent X deux dernières journées, et qu'il avait été pour lui pour son frère Théobald d'une amabilité sans égale, 'avoue que cela nous a fort étonnés, car nous n'avons, vérité, rien fait pour mériter pareille faveur, i Cette chute de cheval fut pour lui une révélation et

avertissement, comme il en fait l'aveu dans les nés suivantes : < Je ne vous cache pas que depuis :te chute , qui eût pu être si grave , je ne me sens is la même confiance à cheval, et je n'y remon- "ai pas sans une certaine appréhension. Je me ftds îux, et je comprends que, dans l'état de délabrement de ruine où je suis réduit, ma carrière est terminée.

Aussi , n'était la famille qui m'entoure et aux besoins de laquelle il faut pourvoir , je vous assure que je me déciderais bien volontiers à prendre ma retraite. » Désormais cette idée de sa carrière finie et de sa retraite prochaine ne le quittera plus.

U avait pris à Limoges une maison isolée, bien située, proche de la campagne, et dans le voisinage de l'église Sainte -Marie, dont il était le paroissien le plus fidèle. Là le général de 1881 retrouvait encore tout vivants les souvenirs qu'y avait laissés le jeune lieutenant de 1852. < U reçut un grand accueil de tous les gens de bien, raconte un ancien magistrat de ses amis. Malgré la discrétion qu'on s'efforçait d'y apporter, les visites affluaient; chacun tenait à le voir, à l'entendre, à s'instruire et à s'édifier de ses récits. Lui, d'une bonté et affabilité parfaites, accueillait tout le monde , les petits et les grands, s'informait de ceux qu^il avait connus autrefois, recevait volontiers ceux qui avaient survécu, prenait intérêt à tout, et s'entretenait avec joie d'un passé dans lequel il aimait à se plonger comme pour s'y rajeunir. »

Une de ses meilleures joies fut de retrouver vivantes et prospères dans cette ville les œuvres de charité et de piété qu'il y avait laissées. Il ne les avait jamais perdues de vue, même au loin, et de Saint -Servan il écrivait naguère au président de la conférence de Saint-Yincent-de-Paul : c Les échos de Limoges se font de plus en plus rares,. à mesure que je vieillis. J'ose dire que c'est une injustice, car le cœur du moins est resté chez moi aussi jeune que vous l'avez connu. Merci de ce que vous me dites de notre chère conférence. Gomment ne serait -elle pas vaillante sous uo

général tel que vous? Recommandez- moi , sans me nommer, à vos veillées nocturnes , où il fiBusait si bon se serrer contre des amis si dévoués au Cœur de Jésus I >

Cette adoration nocturne fondée par lui et ses amis le revit à son poste, c J'ai retrouvé cette œuvre existante encore, écrivait-il à sa fille, bien que le nombre des ado* rateurs soit beaucoup diminué, et que la ferveur des premiers temps se soit bien refroidie. Je parle des absents, et non de ceux qui sont restés fidèles à cette pieuse pratique. J'ai été bien heureux de reprendre ma place dans la garde d'honneur de Notre -Seigneur, qui, au lieu du jeune officier d'autrefois, ne trouve plus qu'une vieille sentinelle boiteuse et incapable d'une bonne faction. Heureusement que la bonne volonté ne me manque pas, et je me console au récit de l'Évangile, qui , faute des grands et des riches, convie au festin des noces les pauvres , les boiteux et les infirmes de mon espèce. >

C'était dans l'église d'une nouvelle paroisse de Limoges, consacrée au Sacré-Cœur, que se faisait la veillée sainte. L'image de ce Cœur sacré dominant l'autel et resplendissant dans la nuit, à l'éclat des flambeaux, fascinait Sonis, qui l'embrassait d'un regard dont ses compagnons de garde se souviennent encore. Et cependant ce n'était qu'au prix de vives souffrances qu'il pouvait ainsi fournir sa faction de la nuit; mais il n'en voulait pas retrancher une minute. On se soutient encore de celle qu'il passa dans la chapelle du Carmel, veille de la solennité de l'Adoration perpétuelle. Quand il eut récité, avec ses confrères, l'office du saint Sacrement, comme c'est l'usage, il exprima le

désir d'y ajouter l'office des morts , comme c'était sa coutume. Il pria toute la nuit.

Une privation que lui imposait alors son infirmité était celle de la visite aux chers pauvres assistés par la conférence de Saint -Vincent-de-Paul. Il les recevait chez lui I ou leur taisait porter les secours à domicile. C'était pour l'amour de Dieu, et il n'en devait attendre la récompense que de Lui seul. Un jour qu'il passait en voiture dans le quartier populaire du pont Saint-Martial , il lui arriva d'éclabousser et de contusionner une pauvre femme du peuple, qui, furieuse, se mit à l'injurier à grands cris, jusqu'à le traiter de lâche. La populace du quartier, s'ameutant autour de lui, le poursuivait de mille outrages. Le sang de Sonis bouillonnait dans ses veines de soldat; toutefois, sous cette pluie d'injures, il se tenait calme, doux, attristé, plaignant cette malheureuse, s'excusant auprès d'elle, lui demandant pardon, puis l'assistant alors et ensuite de ses charités, tant qu'il demeura dans cette ville.

D^ailleurs il se sentait triste , surmené par ses fonctions, accablé sous le poids de ses infirmités, c S'il était permis de se laisser aller au découragement, ce serait certes bien mon cas, écrit-il le 5 avril 1882. Je suis sous l'empire d'une grande tristesse que je réussis mal à secouer. > Ce qui l'attriste, en somme, ce sont bien davantage les souffrances de l'Église que ses propres souffrances, l'expulsion des religieux, la malice croissante « des hommes qui sont à la barre de notre pauvre barque et qui sont capables de tout d. — « Jamais l'action du diable ne fut plus évidente, dit- il dans une autre lettre. Ck)mment tout cela ûnira-t-il? Sommesnous près de cette fin? Hélas I je ne suis pas de ceux

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qui ont le cœur ouvert aux prochaines espérances. » Pour la première fois depuis trente ans, son métier lui pesait; il ne pouvait plus Texercer. c J'ai pris mon état en dégoût y écrivait- il le 22 mai à dom Sarlat. J'en suis fatigué de toutes manières. Cette vie de perpétuel mouvement pour un malheureux qui ne peut tenir debout, me parait un contresens insupportable. Et ces voyages sans fin, suivis d'innombrables paperasses, me font, je vous assure, une existence bien dure. Tout cela ne serait encore rien, et je supporterais volontiers ces ennuis et ces fatigues pour l'amour de Dieu, s'il ne s'y ajoutait un sentiment que je ne puis dominer. Depuis la ter* rible chute que j'ai faite aux grandes manœuvres de l'Est, je n'ai plus de confiance dans mes moyens de tenue à cheval. Je suis à peine en selle que je prévois des défenses de ma monture, et qu'il me semble que je vais être désarçonné. Aussi cet exercice, qui constituait une seconde nature pour moi, m'est-il devenu insupportable, au point que je le redoute singulièrement. Voilà où j'en suis. >»

Il caresse alors le rêve d'une retraite recueillie; mais le devoir le réveille de ce rêve, et il écrit : « Cela étant, j'éprouve un immense besoin de bonnes et fortifiantes lectures, de prières, de vie en Dieu. Une vie pauvre dans un petit coin bien obscur, près d'une église, tel est mon rêve. Il serait facile à réaliser, n'était ma nombreuse famille. Aussi lorsque, me repliant sur moi-même, je me dis ce que je viens de vous confier des tristesses de mon âme, je me baisse, je reprends ma besace, je la charge sur mon dos, et je reprends le chemin de la vie que Dieu m'a faite, comprenant qu'après tout cette besace c'est bien une croix. Daigne

denc Notre-Seigneur me donner un cœur vaillant pour porter mon fardeau I »

Ce coBur vaillant , qu'il était humble I II ne Malt pas que ceux qui le tenaient pour un saint lui en laissassent voir quelque chose. On pouvait s'attendre alors à une de ces réponses aussi modestes qu'aimables dont celle-ci est un modèle : c Je ne m'étais jamais arrêté aux bonnes paroles dont vous émaiUez vos chères lettres. Je les ai toujours prises pour une expression naturelle de la charité de Notre-Seigneur; dès lors pea importait que les traits de cette douce vertu s'arrêtassent sur le pauvre personnage que je suis. Mais je proteste cette fois contre les écarts de cette charité qui n'a pas su prendre ma mesure. Daigne donc Notre- Seigneur ne pas me rendre responsable d'une ambition que je n'ai pas, et qui serait d'ailleurs si mal justifiée I »

Cette charmante lettre est du 22 mai. Deux ou trois jours après , M. de Sonis prit le grand parti. Il écrivit au général de Gallifet : c'était pour lui demander d'être admis à faire valoir ses droits à la retraite.

M. de Gallifet n'accepta pas qu'il en fût ainsi Dans une lettre toute remplie de son estime, de ses regrets et de son admiration, il lui déclara que, s'il quittait le service actif, ce ne pouvait être qu'aux plus honorables conditions. Il venait donc d'écrire au ministre pour demander qu'un emploi sédentaire fût attribué à l'homme qui avait si bien mérité du pays et de l'armée. Nous n'avons plus cette lettre, mais nous en pouvons juger par cette réponse de Sonis, à la date du 27 mai 1882 :

< Mon général, vous avez le secret d'un langage

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qui me touche profondément. Mais vous avez le cœur trop haut y et vous ne serez pas compris.

a Très honoré d'avoir mérité le témoignage d'estime que me porte votre lettre , je regrette cependant que vous l'ayez adressée au ministre. Il me trouvera au" dessous de votre jugement.

c n sait du reste que, de toutes les solutions que vous voulez bien lui proposer pour moi, une seule serait possible : ce serait, si elle se produit , la succession du général de Vemeville au comité de cavalerie. Encore est-il douteux que je puisse rendre quelque service dans cette situation.

< Permettez- moi donc de penser qu'il sera fait droit i ma demande de retraite, et qu'il ne restera de votre démarche qu'une dette nouvelle ajoutée à ce que je vous dois déjà. ]»

Le commandant du 12* corps insista pour que Sonis attendit encore un peu et espérât; mais celui-ci était à bout de forces. A peine de retour de sa tournée de Bretagne, il avait dû commencer au mois de juillet l'inspection de la brigade de Limoges , pour de là aller à Libourne , puis à Bordeaux , fstire la même opération jusqu'à la fin du mois. Là, à Bordeaux, il dut renoncer, faute de chevaux qu'il pût monter, à commander sa division aux grandes manœuvres de Bléré, dans l'Indreet-Loire. La demande qu'il en adressa au général en chef est du 29 juillet; il lui disait :

c Mon général, je viens de rentrer à Limoges, après avoir terminé ma tournée d'inspection générale.

c Je demeure convaincu que je ne suis plus assez cavalier pour commander une division de cavalerie. Il me répugne de signaler mon impuissance devant une

réunion aussi nombreuse d'oCQciers de mon arme et de terminer ma carrière d'une manière peu honorable.

€ Je vous prie de me permettre d'adresser le dossier des manœuvres que j'ai entre les mains au plus ancien général que vous désignerez.

a Je vous serai reconnaissant de provoquer ma mise en disponibilité, jusqu'au moment où, ayant rempli tous mes devoirs d'inspecteur général, j'adresserai au ministre ma demande de retraite. %

Cette retraite , il l'appelait et il la redoutait tout ensemble, c Ce sera pénible à cause du peu de ressources dont nous disposerons, écrivait-il à sa fille. Maisoela n'arrivera pas sans la permission du bon Dieu, et alors il faudra se soumettre avec courage à cette volonté sainte. Dieu veuille que tous les chers nôtres voient les choses à cette lumière de la foi, qui éclaire la pauvreté d'un rayon divin I »

Après avoir passé un long mois à Paris pour le classement des ofûciers , le général était à peine de retour à Limoges pour le 1^' janvier 1883, qu'il reçut son changement. Il était nommé à la succession du général Ducrot comme membre de la commission mixte des travaux, au ministère de la guerre. Il avait cru un moment qu'un commandement lui serait attribué dans l'infanterie. La politique s'y opposa : < Le commandement d'une division d'infanterie comportant un conunandement territorial, écrivait-il, le gouvernement a été d'avis qu'on ne pouvait me le confier. Alors on s'est décidé à me confiner dans une commission du ministère de la guerre, où je ne mettrai pas la république en danger.»

C'en était fait. M. de Sonis avait renoncé à exercer le noble métier de sa vie, et à reparaître jamais à la

tête des troupes. Mais l'humilité du chrétien trouvait son compte à cette obscurité du héros , et rien n'est grand comme ces lignes écrites alors au P. Grange, résidant à Jersey, sur cet effacement définitif et perpétuel de son existence de soldat:

« Je suis envoyé à Paris comme membre d'une commission au ministère de la guerre, situation de nulle importance, et ce que, dans notre langue militaire, on nomme enterrement de première classe. Depuis la guerre, je n'ai pas cessé de suivre une marche toujours descendante , et tout me porte à croire qu'elle aboutira à ma retraite.

c Dieu soit béni de me mêler de plus en plus avec les petits, pour lesquels j'ai toujours eu une grande attraction, comme on dit dans votre Angleterre. Ce petit troupeau, il m'a toujours plu. Dieu me fasse la grâce de mieux aimer chaque jour, de mieux pratiquer la bonne, la douce, la délicieuse vertu d'humilité, dont il voulut être, durant sa vie mortelle, l'incomparable exemplaire! »

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