‹ Le général de Sonis d'après ses papiers et sa correspondanceChapitre 5 sur 62 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Quatre ans avant sa mort, M. de Sonis avait entrepris de rappeler à ses enfants les événements et surtout les enseignements de sa vie, dans quelques souvenirs intimes dont il traça les premières pages. Ces pages eommenœnt ainsi :

(Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi loit-il!

c J'écris sous le regard de Dieu , je mets ce modeste icritsous la protection de Marie, reine et mère de tous ks chrétiens, mais plus particulièrement ma reine et loamère, puisque j'ai le bonheur 9'appartenir à son Tiers-Ordre du Carmel.

c Daignent aussi saint Louis, mon glorieux patron, siiot Joseph et mon bon ange gardien, guider ma plume, tfin que je n'écrive rien qui ne soit vrai, sincère, utile i la gloire de Dieu et à l'instruction de mes enfants 1 »

Le général avait soin d'expliquer aussitôt qu'il ne se proposait pas de rédiger des mémoires, ni de foire sa propre histoire. « Ce ne sont que quelques notes sans art, ajoutait-il, écrites au jour le jour, et uniquement destinées à ma fomille, à qui elles feront entendre ma voix après ma mort. »

Sonis n'eut ni le temps ni les forces de poursuivre le travail commencé. A peine avait-il raconté rapidement les années de son enfance et de sa vie de collège que la souflrance, puis la mort lui arrachèrent la plume des mains. Ce sont ces pages, trop courtes et trop tôt interrompues, de son récit familier, qui fourniront la matière et souvent aussi le texte du présent chapitre.

Louis-Gaston de Sonis naquit à la Pointe-à-Pitre, dans rUe de la Guadeloupe, aux Antilles françaises, le 25 août 1825, jour de la fête de saint Louis, dont on lui donna le nom. On aime voir la Providence placer ainsi sous le patronage du saint roi de France le berceau de celui qui fut un si grand serviteur de la France chrétienne.

Son père était militaire. Jean-Baptiste-Charles-Gaston de Sonis servait à la Guadeloupe en qualité de lieutenant au 13« d*infanterie. Il avait épousé, peu d'années auparavant, une créole d'une grande beauté, Marie- Élisabeth - Sylphide de Bébian, veuve d'un premier mari, M. Chanais de Lestortière, dont elle avait une fille, Charlotte- Joséphine, encore alors en bas âge.

Outre cette sœur maternelle, Gaston de Sonis trouvait au foyer domestique une plus jeune sœur, Aline, née du même mariage que lui. Joséphine de Lestortière avait alors quatre ans, Aline de Sonis deux ans. Marie

et Théobald vinrent ensuite ^ trois et six ans après. Ainsi s'échelonnait, à intervalles presque égaux, toute cette jeune fomUle, très vive, très épanouie au soleil et à la vie, très diverse de nature, mais très unie de cœur.

H. de Sonis a consigné en tète de ses notes l'honneur qu'il eut d'être fait chrétien par le baptême. Son oncle maternel, Louis de Bébian, fut son parrain; sa grand'mère maternelle, Marie-Louise Latran de Lagrange, fut sa marraine. Quoique ces noms fussent bien et dûment qualifiés et d'une bonne noblesse, on écrivait et on disait simplement Bébian et Lagrange : c'était l'usage aux colonies.

Cette colonie, ces îles où Dieu l'avait fait naître, jamais Sonis n'en oublia la splendide beauté. C'est la beauté à la fois sauvage et magnifique des régions tropicales. Là, tout autour du vaste archipel colombien, la mer déroule, sous le souffle régulier des vents alizés, ses larges et paisibles vagues, tantôt, pendant le jour, transparentes à des profondeurs infinies, tantôt, durant la nuit, semées d'étincelles et sillonnées de traînées phosphorescentes. Les savanes et les forêts exhalent des senteurs que la brise emporte au loin sur l'Océan. Au-dessus des lies et des flots, le ciel déploie son immuable azur, où se succèdent avec une égale durée les ardents incendies d'un soleil vertical et les éblouissantes illuminations des étoiles. Là, sous l'action continue des forces intérieures, les arbres et les plantes renouvellent sans fin leurs fleurs et leurs fruits, sans épuiser jamais la fécondité d'un sol qui demande peu à la main de l'homme, parce qu'il reçoit tout ou presque tout de la main de Dieu.

Seule la saison des pluies rompt la monotonie d'un

climat incandescent y qui d'ordinaire n'est rafraîchi que par la brise de la mer. C'est la saison triste, et elle se prolonge souvent durant des mois entiers. Souvent aussi de violents raz de marée soulèvent et bouleversent les rades; les grains de mer tournent en épouvantables ouragans y et d'effroyables tremblements de terre détruisent en une heure le long ouvrage des siècles. Mais l'homme se reprend bien vite à aimer cette terre et cette mer terribles , qui savent faire oublier leurs colères d'un jour par de continuels présents.

La Guadeloupe est une des lies les plus variées de cet archipel. Coupée en deux parties par un petit détroit appelé la Rivière-Salée, qui la divise en Grande -Terre et en Basse-Terre, elle réunit, sur une longueur d'une trentaine de lieues , toutes les terreurs comme toutes les grâces de la nature. On dirait que Teau et le feu, qui ont formé ensemble le groupe des Antilles, Tune par voie de dépôt et de sédiment, Tautre par voie d'éruption, se sont partagé le territoire de l'Ile. Dans sa partie orientale, celle de la Grande -Terre, se déroulent de vastes plaines peu arrosées, mais bien cultivées et fertiles. La partie occidentale, appelée Basse -Terre ou Guadeloupe, présente, au contraire, une chaîne de montagnes volcaniques, où fume la Soufrière, cratère toujours en feu qui ronge les entrailles de Tile. A ses pieds, de belles forêts couvrent les flancs des collines ravinées par vingt cours d'eau, qui, dans la saison des pluies, deviennent d'impétueux torrents. C'est là que croissent le palmier, le bananier, le cotonnier, le campêchier, le caroubier, et cent autres essences d'arbres, que des oiseaux aux vives couleurs animent de leurs jeux et de leurs chants. Des rochers formés de corail et de madrépores servent

de rempart au rivage du côté de la mer; et, tout à Tenfour, les lies de la Désirade, de Marie -Galante et des Saintes lui forment comme des satellites armés de rédfe et de brisants, que l'Océan blanchit de ses vagues étemelles.

La ville de la Pointe-à-Pitre comptait à cette époque de douze à quinze miUe habitants : c'est la capitale de la Grande-Terre. Elle n'avait pas encore subi la désastreuse éruption qui , en février 1843 , la renversa de fond en comble. Entourée de marécages qui en gâtent le séjour, elle s'en console par l'excellence de son port, qui fait d'elle un florissant entrepôt d'exportation et de commerce.

Sonis, soixante ans après, y revoyait dans ses souvenirs et décrivait dans ses notes la maison de sa famille. C'était une possession de son grand-père de Bébian. Faisant angle d'une face sur la rue de la Martinique et de l'autre sur le quai de Lardenoy, elle avait, au premier étage, un balcon qui régnait sur toute sa longueur, et qui voyait arriver la mer presque à ses pieds. C'était l'étage qu'occupait le lieutenant, son père. Au-dessus, demeuraient les grands-parents, dont l'escalier était monté chaque matin indispensablement par les enfants qui venaient y présenter leurs devoirs aux aïeuls. Gaston était spécialement chéri de sa grand'mère, au double titre de petit-fils et de filleul. Quant au grandpère, un Toulousain, il ne tarissait pas sur sa ville d'origine, où un Bébian, racontait-il, avait été capitoul. D'ailleurs on ne se réunissait jamais sans parler de la France, que les enfemts apprenaient ainsi à admirer et à aimer avant de la connaître.

Le plus noble comme le plus tendre souvenir de Sonis

est celui de sa mère. L'image qui en est restée dans son esprit et dans son cœur est celle d'une bonté rehaussée de grâce et de distinction. € Ma mère était fort belle, écrit le général; elle avait un genre de beauté grave qui inspirait le respect. Sa tenue était en tout temps fort soignée. Je la vois toujours, se promenant le soir avec calme et en silence, sur le grand balcon qui entourait la maison, presque au-dessus de la mer, que de là elle aimait à contempler au loin. »

Aux yeux de Sonis une teinte de tristesse est restée sur cette figure grave et douce qui devait disparaître sitôt du tableau de sa vie. Lorsqu'elle était encore M«« de Lestortière, elle avait beaucoup souffert. EDe avait même eu alors à défendre son existence contre la haine féroce et jalouse des nègres qui la servaient. Il lui était resté l'idée que son premier mari était mort empoisonné par ces sauvages. C'est alors qu'elle avait emporté et caché sa vie à la campagne, d'où le lieutenant de Sonis l'avait tirée pour lui rendre la sécurité avec le bonheur.

Ce bonheur elle le chercha beaucoup dans ses enfants, auxquels elle s'attacha avec une passion avivée par la tristesse de ses souvenirs et aussi, semble- 1- il, par celle de ses pressentiments, c Une fois, raconte son fils, mon père, devant faire un court voyage dans l'Ile, voulut m'emmener avec lui, quoique je fusse tout petit. Nous devions partir au milieu de la nuit; je fus réveillé et habillé. Lorsqu'on m'eut fait prendre une tasse de café noir, et qu'on m'eut enveloppé dans je ne sais combien de châles et de couvertures pour me défendre de l'humidité de la nuit, il fallut enfin s'embarquer. Cétait me séparer de ma mère pour la première fois :

Elle me couvrit de caresses; il semblait que je ne pourrais jamais m'arracher à ses embrassements. Elle et moi avions le cœur bien gros I »

Le père de Gaston, qui était aussi mère qu'un homme peut rôtre, rivalisait avec sa femme de dévouement pour ce fils de leur commune tendresse. € Arrivés sur le bord de la mer, écrit le général, nous entrâmes dans une pirogue servie par une dizaine de nègres vigoureux, qui me prirent dans leurs bras et me couchèrent au fond de la barque sur un matelas de couvertures. La barque s'éloigna du rivage. Mon père s'était assis à côté de moi ; il s'efforçait de me rendre mon lit plus moelleux, m'embrassant souvent en m'entourant de ses bras. »

Sonis prit alors l'idée de l'infini de Dieu. L'immensité de la mer et celle du firmament, se reflétant dans un coeur pur, y imprimèrent le nom divin du Créateur, c Ma tète, rapporte- 1- il, était tournée vers le ciel étincelant d'étoiles plus belles et plus brillantes les unes que les autres. Le silence de cette nuit n'était troublé que par le bruit cadencé des rames. C'est alors que Dieu se révéla pour la première fois à mon âme. Je sentis battre mon cœur dans l'extase de l'admiration. J'avais vraisemblablement six ans à cette époque, mais je n'ai jamais oublié cette merveilleuse nuit. J'y retrouve l'éeho des sentiments de mon enfance; elle a Ussë une empreinte ineffaçable sur ma vie; elle est restée chez moi comme l'image de mon innocence, en iQême temps qu'elle a gravé dans mon cœur l'image vdemment aimée de mon père et de ma mère. »

Le golfe des Antilles, que cet enfant prédestiné avait sans cesse sous les yeux, était un autre et grand hvre où

il lisait le nom de Dieu. € Je me rappelle, écrit-il, mes longs regards sur la mer dont mes yeux ne savaient pas se détacher, et qui laissait à mon âme une tristesse profonde dont je ne pouvais me rendre compte. Vue des fenêtres de notre maison, la rade de la Pointeà-Pitre offrait un magnifique spectacle. Elle était parsemée d'îles appelées les lUettes, à cause de leur petitesse. Assis par terre sur le balcon, j'aimais à admirer cette belle nature et à écouter les chansons des ma* telots, dont le bruit lointain parvenait comme une vague harmonie à mes oreilles. »

En même temps se manifestait chez le futur gêné* rai ce goût passionné des exercices militaires, qui est un goût inné chez les jeunes Français. € Je me rappelle très bien la ville de la Pointe -à- Pitre, écrit -il encore, ses quais, sa place appelée place de la Victoire, sur laquelle j'allais voir manœuvrer les soldats, conduit par ma bonne, une vieille négresse appelée Berthilde, qui m'aimait comme son enfant, i»

Cependant il ne parait pas que le christianisme arrivât encore d'aucun côté à cette âme si admirablement préparée à l'embrasser. A cet égard il y a un regret, une plainte, dans ces lignes que le fils chrétien a voulu faire brèves pour les faire discrètes : € Je me souviens aussi de l'église de la ville, située à l'extrémité de cette même place, à côté des rochers abrupts qui la terminent. J'ai gardé le souvenir d'une procession à laquelle j'assistai, sans que je fusse instruit du grand spectacle que j'avais sous les yeux et du grand acte qui eût pu exercer une infiuence si heureuse sur mes premières années , en me révélant le dogme de la présence réelle. >

La révolution de 1830 était survenue sur ces entrefaites; elle en produisit une petite dans l'existence des Sonis. Au général baron Vatable avait succédé dans le gouvernement de l'île le contre-amiral Arnoux; celui-ci désira garder auprès de lui, en qualité d'aide de camp, Sonis qui venait d'être promu au grade de capitaine. Mais en même temps il résolut de transférer sa résidence de Pointe-à- Pitre à Basse-Terre, où il établit ion aide de camp dans un bôtei voisin et dépendant du

sien, c C'étaient , rapporte celui- ci , deux vastes habitations assises sur un plateau élevé, planté de cocotiers et nommé le champ d'Arbeaux. J'ai un souvenir très vivant de notre maison et de son magnifique jardin embaumé du parfum de superbes haies de jasmins. >

Nous avons dit la grandeur de la nature sauvage de cette partie de l'Ile. Sonis se complaît dans le souvenir des excursions qu'il y fit, à travers les mornes, en compagnie de sa famille et de quelques familles amies. Une grande et belle litière à brancards, attelée de deux mulets, l'un par devant, l'autre par derrière, sous la conduite de deux nègres, portait la mère et les enfants. Les hommes l'escortaient à cheval; les chemins n'étaient pas praticables autrement : a Nous admirions beaucoup, dit-il, les beautés de la nature, dont, déjà à cet âge, j'étais très avide, et qui n'ont cessé de faire sur mon âme une grande impression. Le passage des rivières, véritables torrents bondissant avec fracas à travers les rochers, n'était pas sans péril. Il constituait pour les enfants de gros événements, que, par contraste, j'aimais à me rappeler longtemps après, lorsque, arrivé à Paris, je traversais si tranquillement la Seine sur les ponts. Souvent, durant ces voyages, mon père me prenait

avec lui sur le devant de sa selle, assis sur un oreiller. C'était entre lui et moi d'interminables conversations, des caresses sans fin. » Le volcan de la Soufrière et ses sources d'eau chaude, visités ainsi en caravanes, remplirent l'enfant d'admiration et d'épouvante.

Mais l'heure des deuils avait sonné. Au lendemain de 1830, le capitaine de Sonis avait perdu son père à Neufchâteau dans les Vosges. De nouvelles dispositions du gouvernement à l'endroit des colonies l'ayant mis en demeure de passer dans les cadres de l'infanterie de marine, il refusa et demanda à retourner en France. M"^ de Sonis, retenue par le grand âge de son père, devait momentanément rester à la Guadeloupe avec ses deux plus jeunes enfants , tandis que son mari rentrerait en France avec les filles aînées et son fils Gaston, dont l'éducation réclamait le séjour de la mère patrie.

On était en septembre 1832. Gaston avait sept ans. La séparation eût amené une scène déchirante : on l'évita en dissimulant à l'enfant là distance et la durée de l'éloignement. Puis, l'heure venue, on brusqua les adieux; il fallait épargner la mère. C'était entre elle et son fils un adieu étemel : ils ne devaient plus se revoir.

La traversée sur le Colbert dura quarante et un jours. Le capitaine de Sonis essaya de distraire son fils par toutes sortes de divertissements. Il dessinait, il chantait, il racontait avec une grâce égale. Gaston n'avait pas de plus grand plaisir, lorsque son père entonnait quelque beau chant , que d'aller s'asseoir sur le pont à côté de lui, soit sur une malle, soit sur le plancher nu, pour l'entendre de plus près. On débarqua

n Havre où l'on dut Cure quarantaine, car, à cette époque le choléra sévissait cruellement en France, mettant l'opinion en défiance contre tout navire suspect d'apporter la mortalité dans ses flancs. Le capitaine, déjà retardé par ce contretemps, ne fit que traverser Paris, entre son fils et ses filles; puis, de là, il prit en toute hâte la route de Neufcbâteau, où il était attendu par toute la famille.

Cette réunion longtemps désirée eût été le parfoit bonheur, si l'absence de la mère n'eût attristé le cœur do père et des enfants. Le capitaine, ne voulant servir que dans la cavalerie, avait obtenu d'entrer au 2« dragons, en garnison à Paris. Sa mère, veuve depuis deux mois, consentit à l'y suivre pour gouverner sa maison, du moins en attendant le retour de sa bellefille. C'est là, dans un modeste appartement de la rue TroDcbet, que grand'mère, père et enfants passèrent les années 1833 et 1834, tout entiers à la première éducation de Gaston et de ses sœurs. De Versailles, où son régiment fut ensuite envoyé, le père venait à Paris le plus souvent qu'il pouvait, c II n'était heureux qu'au milieu de nous, écrit son fils, et son arrivée était une vraie fête pour tous. Il était très expansif et avait un réel besoin que ses enfants lui témoignassent leurs sentiments par des caresses. Aussi étions -nous tous les trois plus ou moins assis sur ses genoux ou accrocbés à son cou. »

La bonne grand'mère était pieuse. Levée tous les jours à cinq heures, elle commençait sa journée par de longues prières et exercices religieux, qu'elle reprenait après le premier travail du ménage, et qui ne finissaient guère que vers huit heures du matin«

Pour qui priait-elle alors? Quelle influence cette pitté eut -elle sur ceux et celles dont elle avait la chaîne, et en particulier sur l'âme de son petit -fils? Celui-ci ne le dit pas, laissant seulement entrevoir le canal mystérieux par où les bénédictions célestes descendaient sur sa tète d'enfant.

Cependant d'heureuses nouvelles arrivaient de la Guadeloupe : M^^ de Sonis annonçait que, ne pouvant vivre plus longtemps éloignée des siens , elle croyait pouvoir bientôt aller les rejoindre avec ses plus jeunes enfants. On était dans les premiers mois de 1835, et elle faisait espérer sa venue pour l'automne de cette année. Tous les cœurs étaient en fête, lorsqu'une lettre tomba au sein de cette allégresse. C'était une annonce bien différente : cette mère , cette épouse tant désirée, tant aimée, venait de mourir ! Elle avait succombé, le 3 juin, à la Pointeà-Pitre, peut-être moins à la maladie qu'à l'ennui de l'absence, c Notre douleur à tous fut de l'anéantissement, » raconte Sonis. Bientôt ce fut le tour du grand-père de Bébian, qui, ne pouvant survivre à sa fille chérie, expira dans le courant de 1836. Sa veuve, âgée et souffrante, réclama la présence de sa petite-fille de Lestortière , et Joséphine dut être ramenée près d'elle aux colonies. Enfin la grand'mère de Sonis étant retournée à Neufchâteau, auprès d'un autre de ses fils, il fallut bien songer à mettre Gaston au collège. Ce fut elle sans doute qui conseilla Stanislas; c'était une pensée du ciel.

c J'entrai en septième au collège, et j'ai conservé de ce temps passé à Stanislas un souvenir délicieux. Je fus de la part de mes maîtres l'objet des attentions les plus délicates et des soins les plus bienveillants. Je

m'attachai promptement à eux d'une manière qui les toucha. >

Mais le plus grand bienfait de ce collège Stanislas fut rinstruction et l'éducation religieuse qu'il y reçut. Il y eut là entre Jésus-Qirist et cette âme une rencontre inoubliable , ardente , celle de l'amour d'un Dieu et de l'innocence d'un enfant allant au-devant l'un de l'autre. < L'instruction religieuse , écrit -il encore, était à Stanislas l'objet de soins tout particuliers. J'y pris un grand goût, et mes dispositions pour la piété ne tardèrent pas à se développer. Je me souviens que, tous les soirs, en arrivant au dortoir, je me mettais à genoux au pied de mon lit, et je restais longtemps en prières. Mon confesseur, l'abbé Le Blanc, sous -directeur du petit Collège , me fit tout de suite admettre dans la Congrégation. Elle avait pour directeur l'abbé Buquet, plus tard vicaire général de Paris, prêtre très zélé et très pieux. Sous l'influence des bons exemples que j'y trouvai, et sous l'action d'une grâce toute particulière, je no tardai pas à faire de grands progrès dans la piété. Enfin, quoique je n'eusse que dix ans, je fus admis à la première communion. «

Ce fut un lever de soleil sur sa vie que cette action sainte, c Je m'y préparai avec la plus tendre dévotion , et j'accomplis ce grand acte avec un sérieux au-dessus de mon âge, avec une foi et un amour de Dieu ardents, l'apportai à la sainte table mon innocence baptismale, s Puis s'exaltant, s'attendrissant devant cette image sacrée : c Délicieux souvenirs de ma première communion, je ne vous ai jamais perdus! Vous êtes un baume qui avez consolé les mauvais jours de ma vie. Vous TOUS représentez en foule à ma mémoire; et, à cette

heure môme si je laissais courir ma plume, je remplirais bien des pages de tant de pieuses pensées qui oppressent mon cœur. J'ai toujours cru fermement que cette première communion avait été la bénédiction de ma vie. >

En 1837, Gaston quitta Stanislas pour entrer à JuiUy, suivant le vœu de son père. € Je retrouvai à JuUiy un autre collège Stanislas, témoignait le général; mêmes traditions, mêmes principes. » C'était l'époque du rétablissement de cet ancien et illustre collège de l'Oratoire; deux prêtres amis, MM. de Salinis et de Scorbiac, s'en partageaient la direction. Deux cent cinquante élèves, appartenant aux meilleures familles de la France entière, ne suffisaient pas à remplir ses vastes bâtiments entourés de larges cours, prolongées elles-mêmes par un parc magnifique, avec un grand étang. C'est là que, sous l'aimable empire de la religion, Gaston fit ses classes de quatrième, de troisième et de seconde, au sein de chaudes amitiés dont ses notes tiennent à consacrer le souvenir. Beaucoup, et les meilleures, lui restèrent fidèles. Un jour, le premier jour de son arrivée à Juilly , Gaston est assailli par un des grands qui le voyant frêle, délicat, gracieux, se met en devoir de lui faire payer sa bienvenue par de brutales brimades. Mais un ancien était là, qui, se faisant son chevalier, restitue à l'agresseur ses coups avec usure , et le met en fuite pour toujours. Ce défenseur était Louis de Sèza Gaston lui jura une amitié éternelle.

Avec lui , et au premier rang de sef; meilleurs camarades, se place Henri Lamy de la Chapelle, que nous retrouverons dans cette histoire. On rencontrait sur les mêmes bancs les de Montazé, les de Baze, les de

Hoyencourt, les de Gools, les de Lupel, les de Mérode, les de Robertsart , les Yanderstratten , les Chagot , au* joord'hui directeur du Creuset , Gaston Tristan de rHermite. Ce dernier a écrit de lui : c Sonis était par excellence le camarade sympathique , celui auquel on s'attachait tout de suite et pour la vie. En lui rien d'extraordinaire ; mais tout bien : dignité, aménité et simplicité parfEÛtes. Son charme vainqueur était celui de son caractère. Au-dessus de tout régnait une piété véritable, forte, modeste et douce. Quant au physique, c'était un bel adolescent bien élancé, bien pris, plutôt gracieux que vigoureux, d'une grande finesse de traits et délicatesse de membres, avec une tenue distinguée et toute aristocratique. Il n'en était pas moins le plus mftle de nos jouteurs dans tous les exercices du corps. S'il arrivait que parfois quelques-uns de nos camarades, tels que les Basques, par exemple, l'emportassent sur lui au jeu de paume dans lequel ils étaient rois, on voyait les yeux de Sonis lancer alors des éclairs. Mais il prenait victorieusement sa revanche au manège, dès que le printemps, faisant refleurir le vieux marronnier de Halebranche, nous ramenait les manœuvres, l'éqaitation et les courses. A l'habileté, au sang-froid avec lesquels il montait et maniait un cheval, on pressentait un futur général de cavalerie, et l'intrépidité qu'il y déployait laissait prévoir un héros. >

Un jour fut où le cœur du héros et du chrétien se révéla dans un concours d'un genre tout différent. Le professeur dliistoire^ M. Léon Bore, avait donné pour sujet de composition : la mission de Jeanne d'Arc prou ▼ée par ses victoires. Sonis s'emparant de cette merveilleuse épopée en fit un tableau si vivant, si saisissant,

si ardent d'enthousiasme et de patriotisme , qu'en dépit de quelques négligences de forme, oh lui décerna la troisième place sur quarante, avec les honneurs d'une lecture publique. € Plus tard, raconte son ami, je me rappelai que, lui aussi, avait eu comme Jeanne d'Arc sa journée de Patay, que lui aussi avait versé sur le même champ de bataille un sang sanctifié par toutes les vertus. Mais Jeanne d'Arc avait été plus heureuse que lui : Patay pour elle avait été une journée de victoire! )

Servir la France : tel était le vœu de cet adolescent. Son père venait d'être envoyé, avec le titre de major, au 8« hussards, d'où il avait passé, comme chef d'escadrons, au l»' chasseurs , en garnison à Carcassonne. Gaston rêvait de plus grands hasards encx)re que ceux de la vie des camps : l'enfant des îles demanda et obtint de se préparer à la marine. Sa classe de seconde terminée , il fut donc mis dans une pension qui se disait le vestibule de Técole navale. C'était une sentine que cette maison; Sonis l'appelle a le réceptacle de tous les vices >. Au bout d'un an, il la quitta, à la suite d'un échec d'ailleurs assuré d'avance , et il ne parla plus du Borda, mais de Saint- Cyr. Il fut s'y préparer dans une autre institution : « C'était, écrit-il, la même chose que la précédente : même irréligion, même immoralité. ) Il y travailla quand même, et, en juin et juillet 4844, il passa ses examens pour l'École militaire, qui n'allait pas tarder à lui ouvrir ses portes.

Son père l'attendait à Libourne, où son régiment était alors en garnison. Ce père venait de traverser une très grave crise de santé. Il se sentit ou se crut guéri en revoyant le cher fils dans leciucl il saluait

déjà l'espérance d'un brillant officier, c Je montais presque tous les jours à cheval avec lui ; il me faisait part de ses projets pour mon avenir. Nous avions ensemble des causeries sans fin, au cours desquelles j'admirais les trésors de bonté et d'affection cachés dans le cœur de ce bien -aimé père. »

n s'y cachait aussi des trésors de désintéressement et de droiture militaire dont Gaston devait recueillir l'héritage. Écrivant lui-même, vers la fin de sa vie, à un de ses jeunes fils, officier en Afrique, en le dissuadant de demander un changement , le général s'autorisait des instructions de son père pour lui tracer cette noble règle de conduite : € Ce que vous me dites, mon cher Henri, m'est une confirmation de plus d'une doctrine que mon père m'a souvent inculquée, que j'ai toujours suivie en ce qui me concerne, et dont je me suis toujours bien trouvé, à savoir qu'il ne faut jamais demander à aller à droite plutôt qu'à gauche, sauf pour marcher à l'ennemi. »

Parvenu à cet âge critique, Gaston était toujours l'excellent et franc jeune homme des jours de Stanislas et de Juilly; mais la foi et la pratique n'avaient -elles point baissé dans les effroyables milieux qu'il venait de traverser? Lui-même nous le fait entendre. Et puis il était partout recherché, adulé, fêté; presque aucun jour ne se passait sans que lui et sa famille fussent appelés et reçus dans les châteaux voisins, où il était très particulièrement goûté. Tous ces succès, toutes ces joies présageaient- ils un si prochain et si affreux malheur?

Un jour de la fin de septembre, le commandant entra de bonne heure dans la chambre de ses enfants pour

les embrasser. U se mettait en route pour la Flécha , où il ramenait son fils Tbéobald à l'école; c'était une absence de deux ou trois jours au plus. On se quitta de bonne bumeur, les jeunes filles complétant la toilette de leur père et lui faisant compliment sur la belle mine qu'il avait dans sa mise bourgeoise.

Le lendemain matin, Gaston , alors indisposé, fut surpris de voir entrer dans sa cbambre l'intime ami de son père, le commandant de Planbol, qui, le visage tout bouleversé, s'approcbant de son lit : c Mon pauvre enfant, lui dit-il d'une voix mal assurée, votre père est bien malade; il a dû s'arrêter au retour et s'aliter à Bordeaux. ) Gaston devina son malheur; ses sœurs étaient affolées; lui et elles voulurent partir immédiatement. Un ami, le capitaine Feray, prêta sa voiture et ses chevaux. Le soir, Gaston et ses sœurs descendaient tout tremblants à l'hôtel du Midi, et montaient à une chambre du premier étage où leur père était couché, pâle et sans mouvement. Une hémorragie abondante l'avait réduit à l'extrémité, et tellement affaibli qu'il ne put dire un mot. Il regarda ses enfants, puis leva les yeux vers le ciel; les sanglots éclatèrent.

Le fils et les deux filles, assis près du lit de leur père, tenaient ses mains dans leurs mains, les yeux attachés à ses yeux. La nuit venue, un prêtre apparut sur le seuil. A sa vue, Gaston se leva hors de lui et se jeta devant la porte afin de l'empêcher d'avancer. Prenant conseil de son affection plus que de sa religion, il redoutait qu'une telle visite n'achevât le malade en lui révélant l'extrémité de son état, c Monsieur, lui répondit le prêtre, je remplis un devoir, je viens là où m'appelle mon ministère. Si je ne puis l'accomplir ici,

je me retirerai , mais je vous en rends responsable I » Les deux jeunes filles entraînèrent leur frère hors de b chambre et firent entrer le ministre de Dieu. Le malade reçut l'extrême -onction, pendant que Gaston , brisé de £atigue, anéanti par le chagrin, se jetait sur im lit de sangle dans la pièce voisine. Quand il rentra, Q s'étonna du calme de son père. Celui-ci demanda sa montre par signes; puis, l'ayant reçue, il la remit avec u chaîne d'or dans la main de son fils. C'était un souvenir et un adieu.

De nouveaux vomissements de sang ne laissèrent plus d'espoir. Quelques amis dévoués, entre autres les de Gnilly, arrivèrent de leur château de Bomale. L'hôtel était bruyant ; on y donnait un festin, et les éclats joyeux de la pièce voisine se mêlaient par intervalles aux sanglots de la chambre funèbre. Enfin la nuit avancée ramena le silence avec la soUtude. L'aide -major du régiment, assis dans un coin, s'approchait de temps en temps du lit pour surveiller la vie qui baissait. Le malade semblait reposer immobile. A un moment, le médecin, s'approchant de nouveau, prit ravant-bras du commandant et y chercha le pouls...; il posa sa main sur le cœur..., il souleva la paupiëre..., puis il porta sur les enfants un regard de compassion... e Nous avions compris; notre père n'était plus. 1

Sonis ajoute : € Le docteur se retira en silence; nous demeurâmes seuls, couvrant de baisers le corps de notre père. Mes sœurs étaient à genoux au pied de ce lit où reposait tout ce qui nous restait en ce monde de ce que nous avions aimé. Je m'assis sur le matelas à hauteur de sa tête, tenant une de ses mains dans les

miennes. La nuit se passa ainsi. 0 mon Dieu! vou& savez ce que j'ai souffert I »

Il souffrait y ses sœurs priaient; elles appelaient Dieu. Dieu vint alors. Voici sous quelle forme :

c Le matin y de bonne heure, je vis tout à coup la porte de la chambre s'ouvrir lentement; un prêtr» entra. Nous ne connaissions point ce prêtre. Ayant prié devant le mort, il s'adressa à nous : c Mes enfants^' je viens d'apprendre qu'il vous est arrivé un grand malheur. Je suis ministre de Jésus -Qirist; je suis venu vers vous pour partager votre peine , et vous apporter, si vous le voulez, ses divines consolations. »

Les enfants se turent, le prêtre continua. L'attention et l'émotion de tous étaient très grandes ; mais nul n'était plus attentif et plus ému que le jeune homme, c II nous parla ainsi pendant longtemps, raconte celui-ci; chacune de ses paroles portait; pas un mot qui n'eût un sens pénétrant. Dès le commencement de son discours mon cœur s'était ouvert à deux battants, avide d'entendre ces accents dont j'étais déshabitué ; depuis plusieurs années. Quand il nous quitta, j'étais converti : Jésus- Christ avait repris possession de mon cœur.

<K Ce prêtre était un jésuite; il s'appelait le père ; Poncet. *

Tel est, dans sa brièveté, le récit de ce coup de la grâce, après le coup de la douleur. La vie chrétienne de Sonis date proprement de ce jour; c'est de ce lit de mort qu'elle part; c'est sous l'impulsion de cette parole qu'elle marche. Elle avancera de jour en jour dans les voies de la fidélité, pour s'élever bientôt à la plus haute sainteté.

Le lendemain cinq orpliclins, dont Tainé n*avait pas Tiogl ans, se retrouvaient à Libourne, sans famille, sans appui, sans fortune. Leur grand*mère de Sonis était morte Tannée précédente, à Neufchûteau. Gaston, brisé, malade, empêché de se rendre aux obsèques de son père, entendit au loin un feu de mousqueterie qui lui annonça que le corps était descendu dans la fosse. C'était fini.

A quelques jours de là, il reçut avis qu'il était admis à l'École militaire; il partit. Ses sœurs, peu après, s'embarquèrent pour les Antilles, sous la conduite d'un oncle de Joséphine, M. de Bernay. Quarante-huit heures avaient suffi pour bouleverser et disperser ces existences.

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