‹ Le général de Sonis d'après ses papiers et sa correspondanceChapitre 6 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

•AINT-GYR — CASTRES — PARIS — UMOGEB

1844-lfô4

L'école militaire de Saint -Cyr est une élite. Depuis longtemps en possession d'être le rendez -vous d'une jeunesse brillante , noble de race ou noble de cœur« dernière et glorieuse représentation de la France d'autrefois, elle est de plus aujourd'hui le refuge des fidèles qui ont préféré servir leur pays par l'épée plutôt que de faire à l'Ëtat moderne le sacrifice de leurs croyances et de leurs opinions. Ce sont, en majeure partie, de jeunes chrétiens préparés aux concours pour l'école dans des maisons religieuses d'enseignement supérieur, et qu'un travail, sauvegardé par la discipline morale, a conduits à l'assaut difficile de cette citadelle, où ils arrivent chaque année nombreux, souvent premiers , et sur laquelle ils plantent le drapeau de l'Évangile. La religion entrée avec eux dans la place y demeure gardée par eux contre l'outrage et le respect humain. Elle y possède aujourd'hui sinon la souveraineté, du moins une autorité qui va grandissant chaque jour. On

8AINT-CTR — GàSTRES — PAMS — UMOGES 23

y peut impunément et même hautement faire son devoir de chrétien aussi hien que de soldat ^ et on ne s'est pas encore aperçu que Tun fît tort à l'autre ^ loin de là.

Il n'en était pas ainsi en 1844, Tannée oîi y fut admis le jeune Gaston de Sonis. Les chrétiens croyants étaient rares, les chrétiens pratiquants plus rares encore. L'école était à l'impiété, à l'indifférence pour le moins, c Nous ne voyons jamais l'aumônier, excepté à l'autel quelques instants le dimanche, » écrivait plus tard Sonis douloureusement. On ne s'occupait pas de religion, hormis pour en rire parfois; et ce rire, les plus braves eux-mêmes n'osaient pas le braver. Force était de se cacher pour s'approcher des sacrements, et les fidèles, peu nombreux, une dizaine à peine, devaient attendre les jours de sortie pour aller trouver un prêtre qui reçût leurs confidences et leur donnât la paix de Dieu.

C'était à cela qu'en était forcément réduite la religion de Sonis. Chaque fois qu'il allait à Paris, sa première action était de se confesser et, s'il le pouvait, de communier. Nous ne savons rien de plus sur sa conduite religieuse à cette époque. C'est plus tard qu'elle prit un élan plus décidé vers la vie héroïquement chrétienne, sous l'impulsion d'un nouveau coup, plus décisif que le premier.

Cependant Saint -Cyr, ses études, ses exercices, sa vie active, ses traditions, ses perspectives, tout cela s'était emparé vivement de son esprit, l'esprit le plus chevaleresque de la France de nos jours. On le remarqua bien vite entre tous ses camarades. La note qu'on lui décerna dit tout d'un mot : Élève d*élite. Il fut nommé caporal. On le réputait le plus brillant sujet de sa promotion.

Grâce à son rang de mérite, il fut désigné pour servir dans la cavalerie. Rien n'était plus dans ses aptitudes, ses désirs et ses goûts. Le cheval fut la passion de toute la vie de ce soldat. On l'envoya donc à l'école de cavalerie de Saumur, où il entra le 1«' octobre 1846. Il s'y distingua dans tous les exercices et dans toutes les études de son noble métier; et, quand il sortit de là, il n'y avait pas de cavalier plus accompli que lui.

Le seul souvenir que ses lettres nous aient conservé de son temps de Saumur est celui d'un voyage, ou mieux d'un pèlerinage, accompli par lui à l'abbaye de Solesmes. « Il y a de cela près de trente ans, écrivait-il en 1875 à un de ses amis devenu bénédictin, j'étais alors officier-élève à l'école de Saumur, c'està-dire à peu près un enfant. Je vins passer une journée à Solesmes, en compagnie d'un de mes bons amis, qui est aussi celui de vos religieux, M. Ézéchiel Demarest. Ce petit séjour est un des bons souvenirs de ma vie, et cette journée si bien remplie a pris dans mon âme la proportion et la valeur d'une année. Je n'ai jamais perdu la mémoire des saintes et gracieuses images sculptées que j'ai vues là, et qui encadraient si bien la grande et magistrale figure de dom Guéranger, de sainte mémoire. Je fus accueilli avec une bonté qui me toucha profondément. Je me rappelle qu'à la fin de la journée, dom Leduc, un jeune moine de ce temps -là, me dit: c Pourquoi ne restez -vous pas avec nous? » Depuis, il m'est arrivé souvent et très souvent d'entendre l'écho de cette parole, qui ne pénétra pas jusqu'au fond de mon cœur, parce que j'avais la conviction qu'il n'y avait pas en moi l'étoffe d'un bénédictin. Dieu a poussé ma barque

SAINT-CYH — CASTRES — PARIS — UMOGES 25

dans d'autres eaux, probablement en rapport avec la nature qu'il m'avait faite j et je l'en remercie , tout en ayant conservé , ainsi qu'il vous en souvient j une très haute idée de la vie monastique pour laquelle j'ai toujours eu un secret penchant. »

Est-ce là, est-ce ailleurs qu'il faut placer l'engagement d'absolue fidélité dont M. de Sonis faisait mention, vingt ans après, dans une lettre d'Afrique? On n'en saurait imaginer de plus généreux que celui-là : I Je sais par où j'ai passé, écrivait- il en 1869. Dieu m'a conduit par la main à travers bien des précipices; mais, en m'engageant au milieu de tant d'écueils, j'avais promis au divin Maître que, aidé par sa grâce, je ne lui refuserais rien. Il ne m'appartient pas de me juger, et encore moins de me louer; mais j'ai le droit de dire qu'il ne faut pas marchander avec Dieu. >

L'année 1848 venait à peine de s'ouvrir, que la révolution de Février éclata à Paris, suivie bientôt d'événements qui déterminèrent le gouvernement provisoire à licencier l'école de cavalerie avant la fin des cours. Le 26 avril , Sonis sortait de Saumur avec le brevet de sous -lieutenant au 5* hussards. Son régiment était en destination de la ville de Castres , où il arriva vers la fin de Tété de cette année. La main de Dieu l'attendait là pour bénir sa destinée.

L'arrivée d'un nouveau régiment est toujours un événement dans une petite ville; tout le monde, à Castres, était aux fenêtres pour l'entrée des hussards. Sonis parut des premiers avec l'avant-garde. Un officier de sa promotion, qui était resté pour rendre le service, se mit à l'entretenir de la société de Castres et des bonnes familles du lieu. Il était à lui parler très avanta-

geusement d'une jeune personne fort remarquable, habitant une maison voisine, lorsque la jeune fille, elle aussi, parut à sa fenêtre. Sonis l'aperçut alors, et, déjk prévenu par tout le bien qu'il venait d'en apprendre, il avoua plus tard que, dès cet instant, son cœur s'était donné. C'était un cœur très noble, très libre, très largement ouvert à tous les sentiments ardents et généreux. U était très jeune aussi, dans toute la poésie de cet âge, et dans toute la fraîcheur du sentiment II venait de sentir l'éveil de son premier amour; il n'en voulut plus d'autre.

La jeune fille qui venait ainsi de lui être montrée était W^ Anaîs Roger, fille d'un honorable notaire de la villa de Castres. Elle aussi, c de son côté, avait remarqué œ jeune officier, à la tournure élégante et si distinguée. Elle aimait à l'apercevoir, à le rencontrer; elle le suivait des yeux aussi loin qu'elle pouvait, lorsqu'il passait sous ses fenêtres. » A quelque temps de là, c il leur fut donné de se trouver ensemble, sous les yeux de leurs parentSi dans une maison amie. > Tel est le simple récit que nous empruntons à celle qui nous Cetit l'honneur de nous le confier et qui le complète ainsi : c Nos sentiments étaient purs, et nous demandions à Dieu de von* loir bien les bénir. > Mais W^^ Roger n'avait alors que dix- sept ans, Gaston de Sonis n'en avait lui-même guère plus de vingt- trois. Ni l'un ni l'autre n'étaient riches. Les parents consentaient , mais ils voulaient at' tendre. L'attente ne fut pas longue, et, c le 18 avril 1849, Louis-Gaston de Sonis et Jenny-Antoinette-Anals Roget furent unis pour toujours devant Dieu, unis pour la vie et, je l'espère aussi, pour l'éternité, > écrit l'épousa chrétienne.

Ce mariage avait été celui d'un vrai gentilhomme, tout chrétien et tout français. Il y eut dans cette alliance, de la part de ce jeune soldat, des délicatesses, des scrupaies, des respects, des désintéressements que nous ne pouvons redire, et qui révèlent chez lui la plus exquise attention pour mettre d'accord ensemble sa conscience et son cœur. Cest déjà Sonis tout entier, et l'honneur a sa place ici à c6té de l'amour.

C'est vers le temps de son mariage que Dieu lui fit la Êtreur de le tirer d'une illusion où l'avait fait tomber son innocence même. On ne croirait pas, si lui-même ne l'avait plusieurs fois raconté, qu'étant à l'école de Soomur, il s'était imprudemment laissé enrôler dans la franc- maçonnerie, qu'on lui avait représentée comme l'église d'an christianisme libre, mais non moins élevé, wm moins bien£»sant que l'autre. Ck)mme il l'attesta plus tard , les condamnations ecclésiastiques contre les sociétés secrètes lui étaient alors inconnues. Jamais d'ailleurs il n'avait mis le pied dans une loge, lorsqifim jour son colonel lui demanda de remplacer, pour le service du soir, tel officier convié à un dlnor maçon- ■iqae. « Mais, répondit de Sonis, pourquoi ne m'atr<mpas invité, moi aussi? — Est-ce que vous seriez ■içon? — Mais oui, mon colonel, et quel mal y a«t-il à cela? — Allez-y voir ! dit le colonel très étonné du bit — Eh bien, j'irai et je verrai. »

n y fut. La décoration de la salle , la disposition du eoovert afléctaient des formes mystérieuses et symbofqoes. Sonis s'étonna, sourit; ce n'était rien encore. Mais les discours commencèrent. Il y en eut un premier, un second, un troisième; on y parla do la fin du règne des superstitions, de l'avènement de la religion

de Tavenir, de rémancipation des intelligences et des consciences. Sonis souffrait et attendait. On s'en prit au catholicisme, à ses mystères, à ses prêtres. Sonis n'y tint plus ; se levant brusquement de table : t Ah I çà, Messieurs, dit-il, où suis- je donc tombé icil Mais c'est un piège... On m'avait dit que la religion serait toujours respectée, et on l'insulte! Vous n'avez pas tenu vos promesses, je suis délié des miennes; vous ne me reverrez plus : bonsoir ! » Et , d'un geste , repoussant vivement sa serviette, il sortit tête haute, en laissant tout ce triste monde stupéfait et irrité. Vingt ans après , en 1871 , la loge se vantait encore de l'avoir pris dans ses filets, et s'en faisait une arme contre lui aux élections législatives du Tarn.

Son bonheur domestique le consolait de tout, c Nous étions bien heureux alors, continue le récit de celle qui le pleure chaque jour, et notre bonheur fut aussi complet qu'il est possible de le rêver en ce monde. Tous les jours nous remerciions Dieu de nous avoir donnés l'un à l'autre. Nous n'avions vraiment qu'un cœur et qu'une âme; celui de mon cher Gaston était un trésor de bonté et de tendresse, un cœur d'une exquise sensibilité avec une âme des plus viriles et d'une fermeté rare. On comprendra aisément tout ce qu'un tel homme fut pour moi, et combien il me devint doux et facile de lui consacrer ma vie. »

Cependant, le jour vint où il £aJlut se séparer. Une rixe survenue entre les habitants et la garnison amena le départ forcé du régiment de hussards, qui fut envoyé à Pontivy. Sonis partit à petites étapes, contraint de laisser pour quelque temps sa jeune femme à Castres, jusqu'à ce qu'il lui eût préparé un petit nid en Bre-

tagne. Mais cette absence était trop dure, et à peine l'officier était- il à son poste, que sa femme arrivait, accompagnée de son père, qui la remit, à Nantes, entre les mains de Sonis venu au-devant d'elle. Dans l'intervalle, les époux s'étaient écrit assidûment, comme ils De cessèrent de le faire durant les trop fréquentes séparations commandées par la vie militaire. J'ai le regret d'avoir à dire que toute cette correspondance intime a disparu. C'est une des lacunes les plus irréparables de cette histoire.

Cependant Gaston de Sonis s'était mis à l'étude; il s'était dit qu'il avait le devoir de devenir l'offlcier instruit et distingué que la patrie a le droit d'attendre de quiconque porte Tépée. Il se plongea particulièrement dans l'histoire militaire. Il lisait et annotait le général Jomini, dont il analysa presque tous les ouvrages : son Traité des grandes opérations militaires, ses Principes de stratégie, son Précis de l'art de la querre, son Histoire des campagnes de la Révolution et de VEmpire. Sa femme se tenait auprès de lui durant ces heures laborieuses, encourageant ses études, et même les partageant autant qu'elle pouvait. On sait que Jomini , qui est un parfait stratégiste et un historien exact, est en même temps un écrivain animé et chaleureux qui soufOe la vie et donne une âme à toute matière qu'il touche. La jeune M">* de Sonis s'étonnait de pouvoir le suivre et le comprendre, à l'école il est vrai d'un maître qui lui en rendait l'intelligence aussi facile que douce. Cette conmiunauté de lectures entre un jeune ménage de dix -huit à vingt- quatre ans, penché sur les mêmes livres, dans le modeste logis d'un sous -lieutenant de hussards, au fond d'une petite

ville bretonne y présente plus qu'un beau tableau : (fest une utile leçon.

Au bout de quelques mois, on revint à Castres pour les premières couches de M"^ de Sonis. C'est là que, le 15 février 1850, elle mit au monde une fille qui fut portée aussitôt sur les fonts du baptême, où elle reçut le nom de Marie. M">* Marie de Sonis est aujourd'hui religieuse de la société des Dames du Sacré-Cœur. Avoir donné à Dieu les prémices de sa famille, les avoir consacrées au Cœur de Jésus, sous la bannière duquel lui-même devait verser son sang au plus grand jour de sa vie, c'était pour un tel chrétien plus qu'une bénédiction, c'était une félicité et une grâce de choix. ,

Dans l'intervalle, le 5* hussards avait été envoyé de Pontivy à Paris, où le sous -lieutenant le rejoignit aveo sa femme et son enfant. Il faut nous accoutumer à cette vie de continuels déplacements et de voyages : ce sera la vie de Sonis jusqu'à la fin de ses jours. Là une partie de sa famille se trouvait rassemblée. Ses sœurs habitaient Paris, elles venaient de terminer leur éducation. Aline ne devait pas tarder à se marier, en 1851, à M. le docteur Fiandin. Les deux autres, Joséphine et Marie, allaient suivre une voie plus haute. Toutes deux étaient douées d'une vraie distinction; on remarquait plus de force, plus de gravité, plus de maturité de raison dans Joséphine de Lestortière. Il y avait plus de vivacité d'esprit, mais aussi plus d'indolence, plus d'indépendance, plus d'inclination au monde dans Marie de Sonis. Gaston jouissait beaucoup d'elles, mais avec le sentiment de la responsabilité qu'en qualité de frère il avait de leur avenir et de leur destinée.

Quant à lui , tout entier à son service et aux étudea

SAINT-Crn — CASTRES — PARIS — LIMOGES S!

de sa profession, il se Caisait déjà remarquer comme un officier d'espérance. Le 30 septembre 1850 , il fut nommé lieutenant, c Nous vivions loin du monde et uniquement Tun pour l'autre, » raconte son inséparable épouse. La distraction de l'un et de l'autre était de visiter et d'étudier les musées : il y avait en effet un artiste dans ce soldat; il aimait la peinture pour laquelle il avait de réelles dispositions , et il la cultivait avec autant de succès qu'elle peut en apporter à quiconque ne lui donne que le reste de son attention et de ses loisirs.

Cependant quelque chose de plus élevé que ce goût de l'art et du beau se faisait jour dans cette vie qui n'était si digne et si pure que parce qu'elle était chrétienne. Las musées leur étaient moins chers que les églises. Cette année 1851 était celle où le père Lacordaire ùdsait entendre à Notre-Dame ses éloquentes conférences sur le c Gouvernement divin, ou l'action de Jésus-Christ au sein de l'humanité >. Sonis ne manqua aucune de ces assemblées. Il était de ces auditeurs de plus en plus pressés à qui le grand orateur disait, dans cette station : c Génération déjà nombreuse, en qui j'ai semé peut-être des vérités et des vertus , je vous demeure uni pour l'avenir comme je le fus dans le passé. Mais si un jour mes forces trahissaient mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d'une voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez jamais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais que vous n'ayez été la gloire de ma vie et que vous ne soyez ma couronne dans l'éternité. > Alors encore Lacordaire, s'adressant à la jeunesse, se penchait sur ses Messures d'intelligence et de cœur, et, la rappelant h la vraie vie, lui

9t LE GÉNÉRAL DE SONIS

tenait ces discours : c J'ai entendu les soupirs qui s'exhalent de la poitrine enflammée du jeune homme; j'ai compté les épines qu'il arrachait le matin de sa chair meurtrie, et il m'est apparu combien est douloureux cet oreiller de la jeunesse , où dorment, avec tant de chimères, tant de coupables voluptés. Dieu vous rappelle ainsi, jeunes gens, il vous rappelle au grand amour pour lequel vous êtes faits ! > Le jeune of/icier de hussards qui écoutait ces choses n'en recevait pas le coup du remords dans son âme; car il pouvait les entendre à côté de l'épouse qu'il avait reçue à l'autel des mains de Jésus -Christ, c Je sortais de là transporté, racontait-il plus tard, et tout envahi par l'amour de Dieu et de l'Église. »

Le 4 juin de Tannée 1851 , le ciel lui fit l'honneur de lui donner un fils auquel il imposa son propre nom de Gaston. Bientôt il quitta Paris ; son séjour dans cette ville n'avait guère duré plus d'un an ou dix -huit mois, et, à la fin d'octobre, le jeune lieutenant prenait garnison à Limoges. Ici, tout grandit, tout monte dans le chrétien : ce n'est plus la saison des germes, c'est celle des développements et des épanouissements.

Dans ce môme temps, le Seigneur lui faisait arriver du sein môme de sa famille des exemples qui étaient des excitations à le mieux aimer et servir. Ses deux sœurs, Joséphine de Lestortière et Marie de Sonis, entrèrent alors au Carmel. La première, étant venue voir sa famille paternelle en résidence dans le Poitou, était entrée en connaissance avec le monastère de Poitiers. On y apprécia bien vite les qualités qui devaient £aire d'elle une des premières tètes de sa communauté. Nous verrons plus tard ce que fut pour Gaston cette reli-

gieuse, sa sœur! La seconde sembla d'abord prendre une route toute différente. Très ardente, trèsexpansive, vraie nature de créole , W^^ Marie do Sonis avait du soleil des Antilles dans la tète et dans le cœur. Elle se promettait bien de jouir du monde auquel elle plaisait grandement y et elle lui faisait volontiers les premières avances. Mais un jour, dans Tannée 1853, étant allée visiter son aînée à Poitiers, elle y reçut l'assurance qu'elle ne trouverait qu'en Dieu la paix et le bonheur. Elle hésitait encore ; mais une voix se faisait entendre qui lui disait, comme dans l'Évangile : c Marie, le Maître est là, et il t'appelle! » C'était la voix de Joséphine qui lui montrait le tabernacle. Elle demanda une cellule ù côté de sa sœur, et toutes deux se dévouèrent à prier et à souffrir pour l'amour de Jésus et la sanctification de leur frère.

Nous voudrions que le temps nous eût conservé la correspondance échangée à cette époque entre ce frère et ces sœurs; elle a été détruite, et nous en sommes réduits à ces lignes de la seule lettre que nous ayons de cette année 1853 : « Deux de mes sœurs sont entrées au Garmel de Poitiers. L'une a fait sa profession il y a huit jours; l'autre, qui a pris l'habit l'année dernière, la fera au mois d'octobre prochain. Ce sont deux anges. »

Cependant ie lieutenant avait trouvé à Limoges un accueil chaleureux. Un de ses amis de collège, M. Henri Lamy de la Chapelle, son camarade de Juilly, l'avait reçu dans ses bras. M. Lamy était marié, lui aussi, depuis peu de temps, il n'avait pas d'enfants. Leurs femmes se lièrent d'amitié, et il fut bientôt convenu que leurs deux familles vivraient comme n'en faisant

qu'une. Presque toutes les soirées se passaient chei M. et M°^ Lamy, chaque fois qu'on n'était pas retenu à la maison par le travail ou les berceaux. Plus tard, Sonis parlant de cette intimité fraternelle en rappelait ainsi la douceur à son ami : c Tous deux, ta femme et toi, vous avez une place que jamais personne ne saurait prendre dans mon cœur et celui de ma femme. Il est possible que les moments que nous avons passés ensemble soient une fleur que j'ai cueillie sur un chemin où désormais il y aura pour moi plus de ronces que de roses; et qu'alors... En tout cas, il faut encore bénir Dieu, et lui demander de nous réunir tous dans son sein. »

M. Lamy de la Chapelle faisait partie d'un de ces groupes de catholiques fervents et militants, hommes de foi et hommes d'œuvres, qui sont l'état -major de l'armée du bien dans toutes nos grandes villes de France. Il se fit un devoir et une joie de mettre Sonis on relation avec l'élite de ces gens de bien, qui étaient d'ailleurs l'élite de la société. ciété.

Ce fut aussi par son ami que le lieutenant fut introduit auprès d'un prêtre d'un haut mérite, ancien magistrat, homme d'autorité et de grave sainteté, que tout le diocèse de Limoges vénère encore ; M. de Sonis se mit sous la conduite de M. l'abbé de Bogenet.

Parlant de ces premiers débuts dans la carrière des armes, l'Éloge funèbre de Sonis trace de lui ce portrait: <K A Castres, à Limoges, c'est déjà le soldat chrétien tel qu'il paraîtra jusqu'à la fin de ses jours : fidèle à ses convictions, ferme dans sa conduite, sévère envers luimôme et indulgent à l'égard des autres , estimé et aimé de tous par la droiture et la loyauté de son caractère,

SAINT-CTR — CASTRES — PARIS — UMOGES 35

édifiant une ville entière par les pratiques d'une piété sur laquelle la raillerie n'a pas de prise et dont la sincérité commande le respect ; assidu au travail, soucieux d'éviter par l'étude le double écueil de la jeunesse militaire: l'attrait du plaisir et le désœuvrement; attaché par goût comme par devoir à sa noble profession, et l'aimant d'autant plus que chez lui l'esprit militaire se fortifie de ce qui seul est capable d'élever les vertus humaines à la perfection, l'amour de Dieu, cet immortel foyer où s'allume la flamme du dévouement, l'amour de Dieu dont il disait : c Lorsqu'on se met à aimer Dieu, on ne peut point l'aimer assez. »

On eut bientôt l'occasion d'apprécier, à Limoges, le fier caractère de ce jeune et brillant officier dont la bonne grâce, l'esprit, la vivacité, la franche gaieté avaient déjà conquis bien des affections. On était à répoque du coup d'Ëtat du prince Louis-Napoléon, et la France était appelée à se prononcer, par oui ou non, sur l'acte du président et futur empereur. L'armée prenait part au vote à cette époque; et elle se disposait presque tout entière à dire oui , ne voyant dans le coup d'État que le raffermissement de l'ordre et de l'autorité. Sonis y voyait autre chose ; il déclara tout haut que son vote serait : non. C'était s'exposer à se voir fermer l'avancement dans sa carrière; on le lui fit observer. Son colonel, qui l'estimait, s'en émut pour lui et lui en fit sentir la maladresse. Il le trouva inébranlable : € Lieutenant, vous n'êtes pas de votre temps, » lui dit- il finalement. Le lieutenant le savait, il en avait pris son parti.

Ceux-là peuvent avoir cette fière indépendance qui servent un plus grand Maître. H. de Sonis était entré

dans toutes les œuvres de foi, de piété et de charité de la ville de Limoges. Il était devenu tout d'abord un des membres les plus actifs et les plus dévoués de la conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Il y fut admis le 3 mai 1852. La charité, elle aussi, a ses champs de bataille, c'est la misère du pauvre; et il convient que les soldats y descendent comme les autres. Peut-être même font-ils en cela plus grand et plus beau que les autres, car la bonté dans la force c'est le divin sur terre. Exact à chacune des réunions de sa conférence, Sonis l'était surtout à la visite régulière et fréquente des malheureux. C'était la c visite assise », nous raconte un de ceux qui le virent alors à l'œuvre. Il s'asseyait chez le pauvre, prenait ses mains dans les siennes, s'enquérait de ses besoins, des besoins de son corps et aussi de ceux de son âme, lui parlait de foi et d'espérance, consolait ses peines, élevait son courage, lui cherchait de l'ouvrage , de l'emploi , de la bienveillance auprès de son patron ; puis il lui faisait la charité au prix de ses propres sacrifices, car lui-même était pauvre. Cette pauvreté généreuse, on l'aperçoit déjà, avec toute sa noblesse et toute sa tendresse, dans ses confidences à M. le comte Louis de Sèze, son ami de collège, l'ami de toute sa vie :

c Je suis bien heureux d'apprendre, mon cher Louis, que tu as fondé chez toi une conférence de Saint- Vincent-de-Paul. Cette œuvre fait un bien immense. Je crois qu'elle est appelée à réconcilier le pauvre avec le riche, et à ramener à Dieu beaucoup d'âmes qui en sont éloignées. > Puis, faisant allusion à certains embarras et revers de fortune dont il avait précédemment entretenu son ami, à Versailles : € Ma vie s'écoule ici très

calme y à l'ombre de ma chère femme et de mes en- ^ts. Je me trouve heureux. Je n'ai plus les chagrins qoe tu m'as connus , et qui ont été, je te l'assure, bien cuisants. Tout cela est fini; je ne dois plus rien. Je vis très modestement, il est vrai, mais enfin je vis et c'est beaucoup ; il y en a tant qui n'ont pas de pain I Je trouve même encore quelques sous à donner à mes pauvres cbéris; mais souvent j'ai le cœur bien serré de n'avoir plus rien à partager avec eux. Quelle misère il y a cette année, c'est affreux I Ceux qui ne donnent pas sont bien ODupables. »

La présence de M. de Sonis dans la conférence de Limoges se révéla aussitôt par un redoublement de zèle pour les œuvres de foi comme de charité. Un mois seulement après son admission , 3 mai , il faisait porter à Tordre du jour la création d'une œuvre destinée à préserver, instruire et sanctifier les militaires. Quelques jours après, 28 juin, le procès- verbal mentionne avec reconnaissance que M. de Sonis a remis à la conférence le montant d'une quête faite à l'occasion d'un carrousel donné par les officiers du 5« hussards. Un peu plus tard, 5 septembre, il apporte à la réunion une publication sur l'observation du dimanche ; et, prenant la parole sur cet objet d'un si majeur intérêt religieux, il fait entrer l'assistance dans l'étude et la pratique des moyens à prendre pour la sanctification et le repos du saint jour. Au printemps de l'année suivante, ses efforts ont fructifié, et Mr l'évèque, se rendant à la conférence, 7 fonde une association dans le but de faire cesser le travail des dimanches et fêtes commandées. Une fois il obtient qu'on mette à sa disposition, pour une journée ou deux, un des fourgons du régiment, et, s'ad-

joignant un des confrères, le lieutenant de hussards se met à parcourir les principales rues de la ville pour y recueillir les vieux habits, le vieux linge et le reste, dont ils chargent le chariot, et dont ils vont ensuite remplir le grenier contenant le vestiaire des pauvres.

Toute cette ardeur de foi, de zèle et de charité eut son jour de manifestation solennelle. C'était le 21 janvier 1853. La conférence de Saint-Vincent-de-Paul de Limoges tenait à Tévêché son assemblée générale. Elle comptait quatre-vingt-quatre membres actifs, quarante-cinq membres honoraires. M ^ l'évéque présidait. M. de Sonis, bien malgré lui, avait dû accepter de présenter le rapport. Sur l'invitation du président de la conférence, M. Théophile Lamy de la Chapelle, le lieutenant du 5* hussards se leva donc, et il commença sa lecture par s'excuser en ces termes où déjà se fait reconnaître cette âme humble et grande : c . . . Monseigneur, je pensais qu'étranger dans cette ville, il ne m'appartenait pas de porter la parole en son nom. Pèlerin sur cette terre de France que je parcours sans cesse pour la mieux connaître, la mieux aimer et la mieux servir, je n'avais pas encore entrevu cet horizon de la charité organisée que le christianisme nous présente sous le nom de société de Saint- Vincent-de-Paul. Sans doute le sentiment de la charité n'était point étranger à mon &me; j'avais, comme tant d'autres, été ému à l'aspect de la misère; j'avais souffert de mon impuissance à la soulager; et Dieu m'est témoin que, de tous les regrets que m'inûige la fortune, le plus amer a toujours été cet équilibre forcé du cœur avec la bourse. »

Il remerciait donc ses confrères de l'avoir aecueilJi

8AINT-CTR — CASTRES — PARIS — UMOGES 39

dans leur sein et initié à leur œuvre depuis l'année précédente, c Mais m'appartenait- il, à moi, encore si jeune soldat de votre armée, de prendre ici la place et le rôle des anciens? Âh I je vous devine, Messieurs, et je vous entends. Vous vous êtes dit que parmi vous il n'y a ni jeunes, ni vieux, ni conscrits, ni vétérans. Jésus -Christ est un maître qu'il fait bon de servir à tout âge; c'est un chef qui prend tout ce qui veut venir à lui ; sous son étendard on se réunit bien à l'aise , et l'éducation des troupes est bien vite foite. Et puis, Messieurs, vous avez voulu signaler la présence d'un soldat dans vos rangs, et c'est sans doute à ce titre que je parle en votre nom. Je bénis la Providence qui a voulu que je fusse ici un des premiers à entrer dans cette alliance de l'armée et de la charité, et je salue de loin un avenir dans lequel j'ai foi : oet avenir qui apportera à la France sa tranquillité et son bonheur^ le jour où la patrie mettra son épée au pied de la croix. >

Le rapporteur mentionnait les premières origines de la société de Saint-Vincent-de-Paul : c Je vous rap^ pellerai aussi, Messieurs, que notre président fut un des fondateurs de l'œuvre; et c'est avec bonheur que j'aime à penser que ses premiers apôtres furent des élèves de ce collège de Juilly, où j'ai passé les plus belles années de mon enfance. >

Ayant rendu compte des travaux de la conférence et des résultats obtenus à Limoges, M. de Sonis, sortant de ces limites locales , entrait dans le champ général de l'apostolat chrétien; c'était encore un soldat qui parlait dans l'apôtre : c Le cœur de l'homme est un champ de bataille, a dit le père Lacordaire, et vous

connaissez y Messieurs, le triste sort des batailles de la vérité dans ce siècle. Mais peut- être que tout n'est pas encore perdu. Des troupes infidèles ont, il est vrai, lâché pied; mais pourquoi désespérer? Est-il donc impossible de trouver encore de ces Âmes ardentes qui, bravant le danger, viendront saisir cet étendard jadis glorieux? N'y a t-il pas quelque part un homme d'audace qui ramènera ces fuyards au combat? Âh I que la patrie cherche bien , et elle trouvera des enfants à envoyer à ses frontières I Mais Dieu attend, et c'est vous, Messieurs, qu'il attend. C'est vous qui êtes ces troupes fraîches qui devez venir au secours de la patrie en danger; c'est vous qui devez panser les plaies saignantes de son cœur, et guérir, s'il se peut, l'âme malade de la France. >

Avec le même souffle d'enthousiasme et de foi, il parlait des missions et des missionnaires, allant planter leur croix sur des calvaires nouveaux : < Et si vous me demandez le secret de tant de courage, de tant de désintéressement, de tant d'héroïsme enfin, je vous demanderai à mon tour si vous savez ce que c'est qu'un soldat qui, dans le combat, ne pense qu'à la victoire. »

Il passait ensuite en revue l'armée de l'apostolat répandue dans l'Église entière : c Armée admirable d'attaque et de conquête, armée non moins admirable de défense et de résistance , » et il en nommait les chefs. « Voilà, Messieurs, les troupes d'élite de l'Église ; voilà celles qui ont gagné toutes ses batailles et qui n'ont jamais mis bas les armes ; voilà son sacerdoce I »

Ce sacerdoce trouvera des auxiliaires fidèles dans la conférence de Saint- Vincent-de-Paul. Mais l'armée, à l'heure présente, avait d'autres devoirs encore. C'était

rèpoque à laquelle commençaient les tribulations politiques de la papauté. M. de Sonis, frémissant d'inignation et de désir, finit par cette protestation et eet ardent appel : c Pour nous , soldats , et soldats de h France, nous dirons à l'Église : 0 mère bien-aimée, nous Yoid 1 Le monde connaît le poids de nos armes; il sait que les bras qui serrent les étendards de la France sont des bras nerveux; il sait que plus d'une goutte de notre sang a déjà coulé sur l'autel de la patrie. Mais, ô Ég^ catholique, s'il nous était encore donné de courir mx armes pour te défendre, c'est alors que le monde saurait ce que nous sommes. Nous aussi, nous saurions succomber avec bonheur; et, croisle bien, l'odeur de notre sang chasserait pour longtemps les loups qui hurlent dans les campagnes de Rome I

c Monseigneur, voilà ce que nous voulons être; que n'ai-je pu dire : Voilà ce que nous sommes I »

En même temps que les bonnes œuvres, l'étude et la lecture continuaient d'occuper une grande place dans la vie de M. de Sonis. Ce n'étaient plus seulement les livres de sa profession, c'étaient des ouvrages de philosophie et de religion qui le nourrissaient et le charmaient, c J'ai ici beaucoup de bibliothèques à ma disposition, écrivait- il encore, de sorte que j'y puise tant que je peux. Et puis, quand j'ai quelques deniers, je trouve bien le moyen d'acheter un volume par-ci parlà. i La même lettre nous apprend qu'il avait en conséquence abandonné ses pinceaux. Et ici comme on voit l'humilité du chrétien immoler bravement la vanité de Tartistel c Je lis beaucoup, dit- il, c'est même ma seule occupation à l'intérieur, car j'ai pris depuis longtemps le parti d'abandonner la peinture. Je

ne faisais que des croûtes , et encore quelles croûtes I et il est probable que je n'aurais jamais fait que celci toute ma vie. Mais l'homme est un animal si oiigueilleux que j'ai eu de la peine à me convaincre de cette vérité, laquelle eût dû cependant me crever lea yeux! »

Au dehors, dans ses relations avec les officiers, Sonia était pour chacun le plus charmant des camarades; mais il n'avait garde de suivre leurs habitudes faciles. c Je ne parais au quartier que pour mon service, écrit-il, mais au café, jamais ou à peu près. Ce qui fait qu'on doit me trouver un être fort bizarre, quelque chose comme un jésuite, à ce que je suppose. Tel est du moins le nom qu'on donne à ceux qui aiment le bon Dieu et pensent un peu à lui. > Que s'il venait passer quelques moments au cercle , c'était pour y apprendre les nouvelles militaires. L'entretien tombait-il sur des questions religieuses, il évitait d'entrer en de vaines discussions , se tenant à l'écart dans un coin de la salle où il parcourait les journaux ou s'intéressait à quelque article de revue. Ainsi sa foi savait-elle se faire respecter : c Je n'ai eu aucun désagrément à ce sujet, ajoute la même lettre. Je dois même dire que je n'ai à me plaindre de personne, ce qui ne m'empêche pas de plaindre de tout mon cœur ces pauvres officiers qui ne savent que boire, manger, dormir et fumer leur pipe. Quelle vie I »

La vie de Sonis était tout autre ; mais le Seigneur la voulait plus belle et plus haute encore. A un héros il faut l'héroïsme en tout. Dieu le lui rappela à sa manière, la manière du Dieu de la croix. Il lui envoya l'épreuve; elle éclata comme la foudre, et, à la lueur

8AINT-CTR — CASTRES -^ PARIS — LIMOGES 43

de l'édair, elle lui fit voir le chemin et le but de l'éter^ nité.

Nous avons dit la passion de Sonis pour le cheval. La jouissance qu'il y goûtait s'était accrue encore de* puis qu'il la goûtait en compagnie de sa femme : c Nous montions souvent à cheval ensemble, nous raconte M*M de Sonis; car, pour ne point le quitter quand il prenait cet exercice qu'il aimait , j'avais appris moimême à monter à cheval, et j'y prenais d'ailleurs un grand plaisir. Nous parcourions ainsi cette belle oam« pagne du Limousin, que nous ne nous lassions pas d'admirer. »

On était vers le mois de mai de 1852. Le lieutenant, qui, à oette époque, avait une belle hôte anglaise qu'il appelait miss Anna, eut l'idée de l'entraîner pour les courses prochaines. Dans ce dessein, presque tous les jours il se rendait à l'hippodrome, situé à plusieurs kilomètres de la ville. Un de ces jours -là, ayant fait un premier tour de piste, il commençait le second, lorsque la bète, apercevant la porte ouverte, fit un énorme bond de côté pour se dérober. Le cavalier, projeté en , l'air, vint retomber sur la barrière aveo une telle violence, qu'il la brisa de ses reins. Il perdit connaissance, et resta sous le coup, broyé, gisant à terre. Il était seul; deux cantonniers, qui travaillaient sur la route, l'avaient vu de loin. Ils arrivèrent, le relevèrent et le portèrent dans leur cabane; il lui &llut longtemps pour reprendre ses sens, c Je m veux pas mourir ici, dit- il énergiquement à ces hommes, remettez -moi en selle; je veux rentrer en fille, je ferai comme je pourrai. » Il en reprit donc le chemin, courbé, plié en deux sur l'encolure do son che-

val y faisant signe à chaque voiture qu'il rencontrait de passer doucement, car le moindre écart de sa monture l'aurait jeté à terre. En arrivant au quartier, il tomba évanoui dans les bras du factionnaire. On courut prévenir sa femme, qui, un instant après, le vit rapporter sur un brancard, sans parole, sans mouvement ; ce fut une scène déchirante. Dès qu'il se reconnut, le blessé demanda le prêtre et fit signe aux personnes présentes de sortir. Il se confessa, comme s'il devait en mourir. Il eut alors la claire vue du peu que vaut cette vie et du prix incomparable de celle qui la doit suivre. Un mois d'atroces souffrances fut pour lui un mois de continuelles méditations sur les vérités étemelles. Que se passa -t- il, durant cette retraite forcée, entre son ftme et Dieu? Qu'est-ce que Dieu demanda de lui, et que répondit- il à Dieu? Ce fut son secret à cette heure ; mais ce qui bientôt, après sa guérison, ne fut plus un secret pour personne, ce fut son progrès dans les voies du plus généreux et du plus parfait amour de Jésus- Christ crucifié.

Le premier sentiment qu'on vit se manifester en lui, à cette époque , fut celui du néant des choses d'ici-bas. Il écrivait à M. Louis de Sèze, en 1853 : c Plus je vais, mon pauvre ami, plus je vois que tout est néant dans ce monde, i Un premier jour de l'an , étant venu visiter M"M Lamy de la Chapelle, il lui dit avec le salut le plus honnête et de l'air le plus aimable : c Madame, je vous souhaite une bonne mort. » — a Un pareil souhait eût paru étrange de la part d'un autre , nous écrit celle qui le reçut; mais de lui, d'ordinaire si gai, si enjoué dans la conversation, ce mot me fit réfléchir, et j'acceptai son souhait avec reconnais-

sanoe. i Une autre fois, comme l'une des deux jeunes iemmes vantait à l'autre le bon goût d'une toilette qu'elle venait d'acheter, Sonis, prié par elles, va obligeamment chercher l'objet merveilleux, puis le leur présentant à la fois délicatement et dédaigneusement, avec son fin sourire: € Mesdames, sic transit gloria mundi / > Il y avait du moine et du chevalier dans ce jeune homme.

Une autre conséquence des mêmes dispositions était de chercher premièrement le règne de Dieu et sa justice, en subordonnant tout le reste à cet intérêt supérieur, même son avancement en grade. Son ami Louis de Sèze, sur le broit prématuré qu'il venait de passer capitaine, lui en ayant adressé ses félicitations : c Tes compliments, mon bon ami, au lieu d'arriver un peu en retard, comme tu le crains, ont le tort d'arriver peutêtre de beaucoup en avance. Cependant je pense qu'il y aura bientôt du changement dans ma position, et j'ai quelque espoir d'obtenir ce grade sous peu de jours. Mais de tont cela il n'y a rien de sûr. Ainsi, à la grâce de Dieu ! Certains diraient: Je suis philosophe. Moi, je dis: Je suis chrétien. C'est un titre qui en vaut bien d'autres, et que j'apprends chaque jour à apprécier davantage. »

Mais ce que cette lettre ne dit pas, c'est le scrupule de délicatesse que lui-même opposait alors à sa promotion. Son colonel, qui l'avait en estime singulière, lui ayant dit un jour: c Sonis, je vais vous présenter au choix. — N'en faites rien, mon colonel, reprit le jeune lieutenant; je ne veux point passer sur le corps de tel de mes camarades. » Il avait, croyait-il, des raisons spéciales, lui chrétien, pour ne pas être ou paraître Tobjet d'une faveur. Gela fut connu, et comme, un soir.

sa femme et H*»* Lamy de la Chapelle lui en faisaient quelques remontrances affectueuses , il leur répondit gravement : : c II y a certaines cordes qui ne vibrent jamais chez les femmes. » Il ne faut pas oublier que celui dont la générosité plaidait ainsi contre lui-même était un officier sans fortune, déjà père de deux enfants, et qui, à cette époque, en attendait un troisième pour Tautomne prochain.

Des cœurs si hauts, si libres, sont naturellement livrés à Tamour de Jésus-Christ, c J'essaye de travailler pour Dieu et pour le ciel, écrivait -il alors. C'est ce que je fais bien mal, il est vrai, mais c'est du moins ce que j'ai l'intention de faire de tout mon cœur. » Cette résolution éclata dans les ardeurs d'une piété du caractère le plus admirable comme le plus aimable. C'était une piété toute militaire, si j'ose dire : droite, franche, généreuse, allant ouvertement, sans rel&che comme sans détour, jusqu'au bout de sa foi comme jusqu'au bout de ses devoirs. Avec cela de l'enjoué* ment, de l'aménité, de l'esprit, nulle ostentation, nulle bravade; une modestie aisée, une humilité sincère, la vérité en tout; de plus, dans la société, une extrême réserve, une disposition à la discrétion et au silence, avec un fond de rêverie qui trahissait l'habitude de l'entretien intérieur. Puis, vis-à-vis de Dieu comme à l'égard du prochain, une tendresse profonde, une sen« gibilité délicate, des élans de cœur magnifiques; les élévations mystiques d'un religieux, les ardeurs d'un apôtre avec l'intrépidité chevaleresque d'un soldat, voilà oe que le monde vit dès lors dans Sonis, et ce qui De va cesser de grandir jusqu'à son dernier jour.

Tout de suite cette piété s'était tournée vers son

centre, la sainte Eucharistie, le très saint Sacrement, Puisque Dieu est là, qu'il l'a dit, qu'il l'a démontré, qu'on le croit, qu^on le sent, qu'on l'aime, c'est donc là qu'il but aller, et prendre ses ordres tous les jours. k partir de sa guérison, Sonis prit l'habitude de U messe quotidienne. Il communiait chaque semaine ; la Table sainte devient un besoin de sa vie. En même temps il se prescrit la méditation et la visite de chaque jour au très saint Sacrement; c'était sa faction d'honneur devant le trône du grand Roi.

D lui rendait hommage publiquement, en tout lieu. Un trait est célèbre entre tous. Lui-même s'en égayait et le racontait ainsi, mettant les choses en scène : c Un jour, disait- il, que pour payer ce que je devais à l'esprit de corps, j'étais allé passer une heure au cercle des offiders, entouré de beaucoup de monde, je me trouvais adossé, un journal à la main, au chambranle d'une cheminée, tout près d'une fenêtre donnant sur la voie publique, lorsque j'entends de ce côté le bruit d'une sonnette qui tintait par intervalles. Il me vint en pensée que c'était le bon Dieu qu'on portait à quelque malade. M'agenouillerai- je? Resterai -je là, debout, comme tout ce monde? Il y eut en moi, je l'avoue, un moment de combat; mais soudain une pensée me traversa l'esprit : si ces gens -là voyaient passer leur chef de corps, leur empereur, leur drapeau , est-ce qu'ils ne salueraient pas? Et quand c'est mon Dieu qui passe!... Allons donc! Là ^dessus je m'approche de la fenêtre, me disposant déjà à mettre les deux genoux en terre. Hais, ô déception! en levant les yeux, que vois -je? C'était le vulgaire chariot de je ne sais quel marchand ambulant, dont cette clochette hypocrite annonçait le

passage. Le bon Dieu s'était contenté de ma bonne volonté. »

Dans son ardeur de témoigner hautement à Jésus- Christ qu'il était bien à lui, Sonis mettait parfois à braver le respect humain une intrépidité qui ne tenait compte de rien, excepté de sa foi. C'est ainsi qu'un jour de dimanche, revenant d'une revue en grand uniforme et passant devant l'église paroissiale de Saint- Michel, il y entra pour adorer, comme c'était sa pratique. On était à l'issue des vêpres; l'assistance des fidèles s'écoulait peu à peu. Tandis qu'on passait près de lui, Sonis crut remarquer qu'on le regardait beaucoup, à cause sans doute de sa grande tenue de hussard. Il en ressentit quelque gène; puis, se surmontant bravement : Voyons, se dit-il à lui-même, n'oserais-tu pas faire le chemin de la croix ici, maintenant, devant cette foule? Allons, à genoux I ne rougissons pas de Jésus- Christ crucifié I Aussitôt il s'agenouille devant la première station et continue ainsi jusqu'à la quatorzième, sous les yeux des passants. La chose faite, le brave lieutenant en ressentit du scrupule. N'ai -je pas dépassé la note? Et, pour ne pas montrer de £eûblesse, n'ai -je pas fait parade de dévotion? Il alla s'en confesser à H. de Bogenet : < Vous avez voulu briser en vous le respect humain ; c'est bien. Passe donc pour cette fois, mais ne recommencez plus. »

Il ne fallait pas rire devant lui de son Seigneur Jésus- Christ, présent au saint Sacrement. Un matin du mois de juillet, fête de saint Vincent de Paul, M. de Sonis se rendait à la chapelle où devaient se réunir tous les membres de la conférence pour la messe de communion, lorsque sur la place du Palais il rencontre le saint

Viatique, que Ton portait alors avec cérémonie et ostensiblement. L'officier, en uniforme, se met à deux genoux dans la poussière du chemin, et adore son Maître. A œ moment- là passait dans une voiture découverte une jeuoe femme, qui, à cette vue, se soulevant sur les coussins, pousse un grand éclat de rire. Sonis Tentend. Devant cette insulte, non à lui mais à son Dieu, il se relève, regarde la dame, et, la toisant de son plus grand air, il lui jette ces mots vibrants d'indignation et de mépris : c Ah I cela te fait rire, toi I » La femme pâlit et se tut; la voiture l'emporta. Sonis continua sa route ; mais, dès qu'il fut dans la chapelle où il devait communier, il alla préalablement demander au prêtre ce que le Dieu de paix pensait de la vive émotion où il était encore.

Cependant le saint Sacrement attendait de sa piété un témoignage plus efiectif. Une pensée était venue à lui et à quelques chrétiens choisis de la même ville. Tous ces hommes étaient fidèles à la visite des saints tabernacles durant le jour; mais pourquoi ne pas établir Tadoration de nuit? Ce fut un rayon d'en haut. On choisit pour le rendez -vous des pieux adorateurs la chapelle des Pères oblats de Marie , et la sainte veille s'ouvrit dans la nuit du mardi gras 1853. Sonis tressaillait de joie d'être appelé à l'honneur de consoler ainsi le cœur de Jésus- Christ. On lit dans une lettre déjà citée, écrite à M. le comte de Sèze: € Je te dirai, mon cher Louis, que nous avons eu ici l'idée de nous réum'r une fois tous les mois pour adorer le saint Sacrement durant la nuit. Nous avons commencé notre (Bovre cette année, et nous avons débuté par passer la nuit du mardi gras en adoration. La seconde a été

celle de la mi -carême. Nous avons ainsi cherché à mettre dans la balance des jugements de Dieu un peu d'amour sur le plateau de la miséricorde, qui, hélas I est si vide de nos réparations, afin de faire contrepoids à la malice des hommes. Nous sommes huit chrétieiis qui nous réunissons sans bruit, à peu près comme des conspirateurs. Nous passons ainsi des nuits ûéBr cieuses dans une chapelle du couvent des religieux oblats de Marie. Ce soir même, fête de Notre-Dame Auxiliatrice, nous nous réunissons dans ce but, ayant soin de choisir la veille de la plus grande fête qui se trouve dans le mois. J'ai écrit à mes sœurs les carmélites, afin qu'elles s'unissent à nous. »

Au sortir de là, comme au sortir de tous ses pieux exercices, Sonis portait autour de lui, dans sa personne tout entière, un respect de lui -môme et un respect de Dieu qui ne se laissait entamer par aucun entraînement ni par aucun exemple, de quelque part qu'il vint. On était à l'époque où les esprits, affolés de créduMtë et de superstition, sollicitaient partout les réponses des laUes tournantes. Dans une maison amie et chrétienne d'ailleurs, on venait, un soir, de se livrer deux fois à cet œrcice, et deux fois la grande table de la salle à manger avait entraîné dans son mouvement magique les mains qui se prêtaient au jeu. Sonis entra. On lui proposa de lecommencer l'expérience, moyennant son concours et celui de quelques nouveaux venus. Il s'y refusa poliment, c Mais l'Église ne l'a pas défendu, lui dit-on. — Non, pas encore, que je sache; mais l'Égtise s'en défie, et cela me suffit. » On conmienca donc sans lui, tandis que, retiré dans un angle de la salle, il se tenait dans une attitude pleine de sérieux et de réserve. On

8AINT-GTR — CASTRES — PARIS — UMOGES 51

om beau faire , cette fois rien ne tourna, rien ne bougea. A quoi cela tenait-il? N'était-ce pas la présence du pieux lieutenant qui avait rompu le charme et infligé cet échec à l'esprit mystérieux? On le crut autour de hn ttoiverseUement.

Cette même fermeté de consdenoe l'attachait coûte que ooftte au strict accomplissement de tous les préaptes de l'Église. On l'a vu, durant le carême, retenu à cheval depuis le matin jusqu'à deux heures de l'aprèsmidi par les nécessités du service, garder le jeûne durant tout ce temps, sans consentir k le rompre par iQCun genre d'allégement.

La religion de Sonis était une religion conquérante : apôtre par son exemple, il l'était encore par sa parole et par son action. Elle s'exerçait partout doucement et discrètement, en conmiençant par sa famille, comme M** de SoDîs en conserve pour elle-même le tendre et reconnaissant souvenir, c Mon mari, rapporte- t-elle, cherchait à m'encourager à marcher avec lui dans des voies plus parfaites, car il aimait mon âme plus que toute chose en ce monde. Quelquefois, je rougis de le dire, j'ai éprouvé de sa piété comme une espèce de jalousie. Mon excellent mari m'en reprenait doucement, me disant qu'il ne Callait pas être jalouse du bon INeo; que plus noua l'aimerions, plus aussi notre attachement mutuel serait durable; que tant d'unions afint commencé comme la nôtre n'avaient pas été longtemps heureuses, parce que Dieu n'en était pas le heo et le centre. Je l'admirais, et j'essayais de le suivre de loin. »

L'éducation des enfants avait ce même caractère de nlîgioD et de force. Sa fille aînée nous écrit : c Par un

profond sentiment de foi qui respectait en nous la grâce baptismale, notre bon père ne voulut jamais nous tutoyer. Avec quel soin il dirigeait nos jeunes âmes et corrigeait les petits défauts de notre enfance I » Entre ces défauts, aucun ne lui était plus odieux que le mensonge; même le plus léger ne passait jamais sans un châtiment dont on gardait le souvenir. M"*® Marie de Sonis ajoute : c Ck)mme la bénédiction paternelle porte toujours bonheur aux enfants, le soir, après la prière faite en famille, notre bien -aimé père, avec une piété touchante , faisait sur chacun de nous ce signe de la croix dont il nous avait déjà marqués dès notre berceau. » Un témoin nous écrit : € Le soir, j'admirais de voir ces enfants défilant tour à tour devant le siège de leur père qui les embrassait, en faisant sur leur front le signe de la croix. J'étais vivement ému de la grave tendresse du père. Il me semblait assister à une scène d'un autre âge. »

Son firère Théobald, devenu officier, suivait alors des voies différentes des siennes. Ce soldat, qui vient de mourir général comme son frère, et général chrétien ainsi que lui, se montrait à cette époque indifférent aux croyances et aux pratiques religieuses. Gaston déclare dans ses lettres d*aIors que c'était son chagrin le plus inconsolable : c Que je serais heureux si mon pauvre Théobald voulait ne pas être une exception parmi nous! Son éloignement de la religion me fait bien de la peine. Je supporterais tous les chagrins que Dieu m'enverrait avec calme et résignation ; mais ce* lui -là, je ne puis l'accepter. Prie donc pour lui, mon cher Louis. »

Ses sœurs du cloître trouvaient en lui un conseil.

8AINT-CTR — CASTRES — PAM8 — LIMOGES 53

on encouragement et une direction. L'ainée, Joséphine, devenue sœur Marie -Thérèse de Jésus, s'était conquis tout son monastère par sa supériorité de nature et de grâce. Gaston, à cette époque, inaugurait avec die cette pieuse correspondance qu'elle tenait pour le plus beau monument de sa foi, et qui manque tant à notre livre. Quant à sa seconde sœur, il TafTermissait dans sa vocation, à rencontre des obstacles qu'y opposaient parfois sa nature trop vive et ses habitudes d'enbnt. Il avait assisté à sa prise d'habit; c'était sa pupille diérie; et l'étant allé voir un jour qu'elle venait de 8'attirer une réprimande dont l'émotion se faisait sentir encore, Gaston la consola, la ranima, la releva : c Ma petite sœur, voudrais -tu donc contrister le cœur de Jésus, qui veut bien de toi pour son épouse? Il me semblait à moi que lorsqu'on s'était donnée tout entière à un tel Maître, on ne pouvait plus rien lui refuser désormais? » Cette voix fut entendue. Marie tourna vers Jésus -Christ présent dans l'Eucharistie les ardeurs inquiètes de son âme de jeune fille. Elle racontait qu'alors même qu'elle était encore dans le monde, raspect de l'Hostie sainte exposée sur l'autel la ravissait d'amour. EUle en arriva à goûter d'une manière sensible la présence de Notre -Seigneur dans la communion. On lui avait donné en religion le nom de sœur Marie du Saint-Sacrement. C'était vraiment le sien.

Le régiment était pour M. de Sonis une autre famille. Les soldats le trouvaient ferme, strict, exact et sévère pour le service : il fallait faire son devoir, et luimême en donnait l'exemple. Mais il avait, plus que personne, c le commandement honnête, > ainsi que Bossuet s'exprime en parlant de Condé; et le senti-

ment de la justice qu'on lui trouvait en tout le Calsait à la fois respecter et aimer. Il voulait qu'on traitAt les hommes humainement, c Ahuser de son autorité sur ceux qui sont au-dessous de nous, disait-il parfois, est aussi lâche que de flatter ceux qui sont au-dessus. »

Ses soldats connaissaient et honoraient sa religion ; quelques-uns l'imitaient , et voici le souvenir qu'après les avoir quittés il gardait d'eux dans ses lettres *. c Je ne pense jamais sans une certaine émotion à quelques jeunes soldats que j'ai laissés avec tristesse, qui m'ont souvent édifié, et qui étaient pour le régiment le grain de sénevé de l'Évangile. » Les moins religieux euxmêmes respectaient la foi de leur chef, sinon par con«* sidération pour elle, du moins par affection pour lui. Gomme il était chargé de surveiller le pansage des chevaux de son escadron, un jour, pendant cette opération, un soldat s'emporta par habitude à proférer un horrible blasphème. Puis, regardant autour de lui, et voyant que Sonis se trouvait assez loin : € Ahl tant mieux, dit -il, le lieutenant n'était pas là; s'il m'avait entendu , cela lui aurait fait trop de peine. »

Plusieurs des officiers étaient ses néophytes. Ayant quitté Limoges, Sonis recommandait encore, dans ses lettres à M. Lamy de la Chapelle, tel jeune camarade dont il avait espéré et déjà même un peu com-» mencé la conversion, c Je serais heureux que tu pusses faire connaissance avec lui, écrit -il d'Alger; c'est une excellente nature, qui devrait bien être moins rebelle à la voix de Dieu qui l'appelle à lui de toutes ses forces. Je n'ai pas été assez heureux pour le désabuser entièrement d'une foule d'idées absurdes qu'il a puisées, comme tant d'autres, je ne sais où. Mais enfin

8AINT-GTR — G4STRE8 — PARIS — UM0GE8 N

noQs avons causé longuement et souvent ensemble ; et a quelquefois je m'impatientais un peu d'entendre nier l'évidence, je n'en étais pas moins touché de voir une Mture sérieuse dans ce monde militaire où il y en a habituellement si peu. Je suis fâché que le régiment quitte Limoges; je suis bien sûr que toi et ton â^re tariez pu ramener tout à &it à Dieu cet exœllent garçon. »

D'autres donnèrent à Sonis cette consolation. On lit dans les mêmes lettres : € Je n'ai pas reçu de nouvelles du lieutenant Robert; j'ai seulement appris avec plaisir qu'il était capitaine. Je suis bien persuadé qu'il est tou« jours un des bons membres de la conférence. Je voudrais stToir si un autre de nos camarades nommé X..., et qui avait commencé à mener une vie chrétienne , a tout à fut consommé son œuvre? Parle-m'en dans ta prochaine lettre. Quoi de plus intéressant que ces nouvelles-là? » Nulle impétuosité, d'ailleurs, dans ce zèle aussi discret qu'ardent; nulles avances importunes, nulle action intempérante, nulle affiche de ses convictions. Sa reli* gion franche et modeste était communicative par sa seule beauté ; elle éclatait par elle-même»

Cependant le soldat aspirait à faire davantage pour le service de la France. Il lui en avait coûté de ne pas fidre partie de l'expédition de Crimée ; même un jour, 24 mai 1853, il avait écrit, plein de joie, qu'il allait partir bientôt avec son régiment pour le camp de Marseille, d'où les troupes étaient ensuite dirigées sur Toulon et embarquées pour l'Orient. Il n'en fut rien. Sonis demeura à Limoges, adressant de là ses vœux au ciel pour ce cher pays duquel il écrivait : € La période que nous traversons en France me parait décisive. Dieu

nous tend les bras. Nous pouvons nous sauver comme nous pouvons nous perdre. Que ferons -nous? Il y a beaucoup de bien dans ce xix« siècle que l'on décrie si fort. Marie nous protège encore; il semble qu'elle ne veuille pas abdiquer son titre de souveraine de la France. »

Ce fut le l*!* mai 1854 que M. de Sonis fut promu au grade de capitaine au 7« hussards. Son régiment était à Montpellier, en destination pour l'Afrique. Il dut laisser en France sa fenmie et ses trois enfants en bas âge ; il en attendait un quatrième, ce qui rendait présentement impossible le voyage de M">* de Sonis. La séparation fût pénible: on regretta Limoges, on le regretta toujours; on regretta les bonnes œuvres, les bons jours et les bons amis, c Chères conversations, écrivait -il ensuite, causeries interminables, auxquelles je ne savais donner de fm qu'après avoir annoncé trois ou quatre fois que je m'en allais I Souvenirs précieux pour moi, qui aujourd'hui, hélas I ne vis plus que de souvenirs I »

Mais le devoir commandait, et le capitaine partit : c'était pour la France et pour Dieu ^

* Nous sommes heureux de nous déclarer très redevable pour ce chapitre aux obligeantes communications, soit écrites, soit varbalcb, de M. Tabbé de Bogenet, vicaire général; de M. Fabbé Delor, curé de Saint -Pierre; de M°>« Henri Lamy de la Chapelle; de M. Lemai^e^ ancien consdiller à la cour; de M. Léon Dhéralde, qui composaient le corde des amis intimes de M. de Sonis, à li- Uku{^c8. Qu*ils veuillent bien trouver ici mes remerciements.

Page 1