CHAPITRE III
L'ALOÉRIB — LA KABTLIE
L'Afirique fut le théâtre de presque toute la vie militaire de M. de Sonis; il y passa près de vingt ans. Cette terre d'Afrique, avec ses souvenirs et ses périls, sa vie de hasards et d'alertes, allait bien à la nature de cet enfant des lies, qui y trouvait d'ailleurs ce qu'on ne trouvait que là : l'existence du soldat et la carrière des armes, dans le sens pratique et poétique de ce mot. Il était bien de ceux desquels un soldat d'Afrique, un jeune Africain comme lui, écrivait à cette époque : c L'uniforme est , avec le froc, le seul habit suivant moi sous lequel aujourd'hui puisse battre un cœur où vivent encore de saints enthousiasmes et de nobles mépris.. • A côté de l'existence bornée et stérile où tant d'hommes perdent tous les dons de l'énergie, il y a, il y aura toujours une existence forte et vaste qui poursuit son cours à travers tous les pays et tous les siècles. On entend de coDtinueUes lamentations sur la disparition de la race intrépide et des élans héroïques. Ces lamentations n'ont
rien de fondé , et il ne faut désespérer ni de l'espèce humaine ni de la nation française, puisqu'il y a encore en elles des âmes guerrières. Tant qu'un peuple aime la guerre, il est au-dessus de la matière; il comprend le dogme divin du sacrifice ; il échappe aux ténèbres de la fausse sagesse par la plus lumineuse de toutes les routes , celle où la gloire immortelle et la gloire de ce monde répandent en même temps leurs clartés... Si les balles ont fait entrer la mort dans nombre de corps, dans combien d'âmes n'ont-elles pas fait entrer la vie? Je parle en ce moment de l'état militaire comme un homme qui en porte l'uniforme; mais il me semble que, parmi les gens en habit noir, tous ceux-là doivent penser comme moi qui ne désirent pas voir la France devenir un cadavre destiné aux expériences des docteurs en révolutions, i^
L'Algérie, à cette époque, venait de recevoir pour gouverneur le général Randon. Nul n'a mieux tracé que lui, dans ses Mémoires, les diverses périodes du gouvernement de notre colonie, depuis les vingt- cinq ans que cette terre était devenue firançaise.
c De 1830 à 1841 , dit-il, la métropole, encore incertaine et comme embarrassée du magnifique présent que la Restauration expirante lui a légué, change incessamment les chefs et le système. En dix ans, neuf commandants en chef ou gouverneurs généraux se succèdent à Alger. Les rênes du gouvernement colonial flottent comme la pensée des pouvoirs publics en France.
« L'armée est admirable de dévouement et d'ardeur, et ses chefis, avec de faibles ressources, accomplissent de grandes choses, telles que la prise de Gonstantine, où
L'ALGÉRIB — LA KABTUE W
la dernière gargousse fut brûlée avant Tassant Mais oea exploits effrayent la métropole autant qu'ils la réiouissent. On parle d'occupation restreinte, on semble croire qu'il suffirait de tenir l'Algérie par le bord.
c De 1841 à 1847, un sentiment plus juste des devoirs imposés à un grand pays par son honneur et ses intérêts véritables, triomphe enfin; et, dans les derniers jours de l'année 1840, le maréchal Bugeaud est envoyé 6Q Afrique, avec la mission de conquérir et de coloniser mu et mratro. Le maréchal resta six ans et demi dans l'Algérie, écrasa l'insurrection excitée par Abd-el-Kader, prouva au Maroc par la victoire d'Isly sa faiblesse et notre force, entr'ouvrit le sud et entama dans l'est un coin de la grande Kabylie. En même temps il avait attiré des colons, fondé des villages, ouvert des routes, et poussé la colonie dans les voies du progrès agricole. Sa devise était réalisée.
c La révolution de Février inaugure la troisième période. Sept généraux en quatorze mois, de mai 1847 à septembre 1848, siègent tour à tour au palais du Gou- Temement. Cette instabilité dans le pouvoir suprême ralentit le mouvement imprimé par le maréchal Bugeaud. L'agriculture, favorisée par les cinquante millions que l'Assemblée constituante a affectés aux colonies agricoles, fait encore quelques progrès mêlés de déceptions; mais la conquête s'arrête. La partie méridionale du Tell est près d'échapper à nos lois; les tribus ^ du Sjurjura, retranchées dans leurs rochers, se croient pour toujours à l'abri de nos armes ; et malgré les pointes brillantes poussées vers l'ouest et l'est de la Kabylie, en 1851 , par les généraux de Saint -Arnaud et Péiissier, le massif montagneux n'est entamé d'aucun côté, et
rinsurrectioD kabyle ébranle à chaque instant les portes mêmes d'Alger. »
C'est à soumettre la Kabylie qu'était destiné le gouverneur général Randon, dans les vues de l'empereur. L'investissement du Djurjura commença en 1852; l'année suivante, la Kabylie des Bâbords cédait aux armes des généraux Bosquet et Mac-Mahon. En 1854, les tribus du sud se soumettaient à la France. Il restait à donner l'assaut à la Kabylie du centre. La guerre d'Orient,* qui prit à l'Afrique ses meilleures troupes, réduisant de 75,000 à 45,000 hommes l'armée d'occupation, retarda l'expédition préparée par le commandant en chef, mais l'attaque devenait imminente. Le capitaine de Sonis arrivait donc à une heure pleine de promesses pour un soldat, et il lui en coûta d'avoir encore à attendre deux ans avant de voir la fumée des bivouacs ennemis.
Au commencement d'août 1854, nous le trouvons établi, comme capitaine commandant d'un escadron de hussards, à Mustapha supérieur, sur les hauteurs d'Alger. « Le camp de mon régiment est au bord de la mer, écrit-il à M. Louis de Séze; pour moi, mon cher ami, j'habite une petite maisonnette qui se trouve sur le sommet du coteau escarpé qui domine la plage. Mon appartement se compose de deux pièces : ma chambre à coucher, et une seconde dont j'ai fait mon cabinet de travail, et dans laquelle j'ai réuni, sur une large table en bois blanc, quelques vieux livres, mes fidèles amis. Mon pauvre gîte est bien simple; seulement ce qui m'y séduit, c'est l'extrême propreté de cette demeure, dont les murs sont simplement blanchis à la chaux, et dans laquelle se trouvent assez clairsemées quelques chaises,
one coitimode, une armoire et un petit lit de fer, le tout d'un style plus que modeste...
c Hais ce qui ne me ferait pas échanger ma cabane contre un château , c'est l'admirable panorama que je découvre de mes fenêtres. Tu ne peux rien imaginer de plus beau. A ma gauche j'ai Alger, devant moi la plage et le camp de Mustapha , et à droite , les montagnes de la Kabylie et de l'Atlas. Enfin , tout cela est borné par one mer sans limites, toujours couverte de navires qui se croisent en tous sens.
< Aussi, que de moments je passe à ma fenêtre! C'est surtout le soir que j'aime à rêver et à méditer. Quand œt admirable spectacle s'embellit encore de l'éclat des étoiles, et que je vois cette belle nature éclairée par la liine, je me sens pris d'une de ces tristesses que l'on ne sait pas définir. Ck)mbien alors je me vois petit en présence de cette gigantesque nature IJe n'ai jamais mieux senti mon néant, mais aussi je n'ai jamais mieux espéré dans la miséricorde infinie de ce Dieu qui ne nous a faits si petits que pour nous exciter à nous élever vers Lui, en nous tendant la main. »
Ce sentiment religieux de la poésie de l'infini est un des côtés élevés de cette âme de poète, de soldat et de chrétien, c Le ciel d'Afrique est religieux , a écrit un Africain; c'est celui sous lequel Gicéron a placé le songe de Scipion, qui nous découvre tout à coup, sous sa prose païenne, les profondeurs évangéliques de la vie immortelle. ^
Ces premières années de la vie militaire de Sonis en Afrique sont les moins connues de son histoire : il n'y a pas d'histoire pour un jeune capitaine en garnison ou en expédition, fort exact, irréprochable, mais perdu
dans le rang. Quelques lettres, une dizaine au plus, disséminées sur un espace de cinq à six ans, en percent i peine les ombres. Mais du moins elles suffisent à nous faire pénétrer dans sa vie intérieure, et cette vie est de beaucoup la plus digne de nos r^ards. M. de Sonis a trente ans; c'est l'âge de l'épreuve, pour lui comme pour son divin modèle, et comme lui aussi il la traverse dans le désert. Éloigné, la plupart du temps, de sa femme et de ses enfants , éloigné par choix et vertu de toute compagnie ou mondaine ou malsaine, sevré ainsi à la fois des joies de la famille et de celles de la société , il se plonge dans les chastes austérités du sacrifice, de la retraite, de la prière, parmi la contemplation des choses supérieures. Là, cinq ans durant, il connaît toutes les tentations du dedans : ennui, tristesse, lassitude, tortures du cœur; il reçoit et supporte tous les coups du dehors : oubli, pauvreté, mécomptes, pertes ruineuses. Mais l'âme se fortifie dans ce rude exercice; elle soufib^ en luttant, elle grandit en souffrant. C'est l'école de la croix. Sonis en sort à la fois plus soldat et plus chrétien; il devient plus maître de lui-même, plus dévoué aux hommes, plus épris de Dieu. Après cela, qu'une grande occasion se présente, le héros et le saint ne tarderont pas à faire voir ce que la solitude les a faits.
Tout d'abord le chrétien s'orienta sur ce champ de combat où il venait de descendre, et cette belle ville d'Alger lui apparut ce qu'elle était : une ville d'infidélité et d'immoralité, c Assurément, écrit-il, Alger est une ville fort curieuse, fort pittoresque par l'infinie variété des hommes et des mœurs; mais, à part ce qui dans eette nature méridionale doit firapper une imaginatioo
L'ALGÉRIE — LA KABYUE M
impressionnable au beau et au grand en tout genre, j'aYOue que pour le reste je n'ai éprouvé qu'un sentiment de grande tristesse à la vue de la profonde immoralité qui règne ici et du peu de place que Dieu occupe dans la vie de cette multitude de soldats et de marchands. C'en est assez à mes yeux pour effacer les belles couleurs que le doigt de Dieu a étendues sur ce pays. A côté de cela une population indigène, éminemment religieuse, et tellement attachée aux erreurs de l'islamisme qu'il est douloureux de penser au peu d'espoir qu'on a de la ramener au christianisme. Heureusement que les voies de la Providence nous sont inconnues et que nous devons espérer que viendra une heure où ce Dttlheureux peuple ouvrira les yeux à la lumière. »
Le terrain ainsi exploré d'un regard, M. de Sonis prit position là où l'appelaient son devoir et sa foi de chré* tieQ. Alger avait un évéque d'un grand talent, d'un grand coeur, surtout d'un grand caractère, sachant se Ure respecter, écouter et aimer. Mr Pavy était un missionnaire; il avait pris pour armes la croix du Labarum dominant le croissant; pour devise, Resurgens non nuh nhir; pour tâche, la résurrection morale et religieuse de l'Afrique. Le capitaine l'entendit, le visita, le vénéra, c Peu de nos prêtres prêchent ici, écrivait -il d'Alger, eioepté toutefois l'évèque, qui est vraiment un homme d'une grande valeur. » Ces deux hommes devaient se comprendre; nous les rencontrerons plus d'une fois l'on à côté de l'autre.
Le curé de Mustapha était un prêtre Lazariste, un des fils de cet admirable Vincent de Paul autrefois pritonnier sur cette même terre d'Afrique. M. de Sonis vint auasilôt prendre ses instructions pour la direction
de ses pratiques chrétiennes, en lui demandant simplement de l'admettre dans son bercail. La paroisse n'eut pas de fidèle plus régulier et plus zélé que lui.
U se mit de même en relation avec les pères Jésuites de la rue de Saluste. Us avaient pour supérieur le vénéré père Re^Tiaud, plus tard provincial. € Je vois souvent ces bons pères, écrivait -il; et quand je suis dans la ville , c'est un grand bonheur pour moi d'aller me retremper au milieu d'eux. »
Alger possédait une conférence de Saint-Vincent-de- Paul. Sonis lui appartenait de droit. La société de Saint- Vincent- de -Paul est une vaste famille qui a tous ses membres pour frères, tous les pauvres pour enfants, et Dieu lui-même pour père. La conférence d'Alger tenait habituellement ses séances à l'évèché; et comme de là à Mustapha la distance est grande, et que de plus Ton se réunissait à une heure assez tardive dans la soirée, M. de Sonis regrettait de ne pouvoir, pour cette cause, s'y rendre régulièrement; mais il n'en était pas moins assidu à la visite des pauvres, qui pullulaient dans certains quartiers de cette grande ville.
U voulut connaître aussi l'orphelinat établi à Bouffarick par les pères de la Ck)mpagnie de Jésus, c Tu sais peut-être, expliquait -il dans une lettre, que le père Brumaud a établi dans ce pays -ci deux grands orphelinats, l'un à Bouffarick, l'autre à Ben-Aknoun. Ce bon prêtre avait été recueillir à Paris tous les petits garçons abandonnés, et en avait formé le noyau de sa maison. Le gouvernement l'a un peu aidé ; on lui a donné de belles concessions et les anciennes baraques d'un camp de cavalerie; et. Dieu aidant, il a pu fonder une ferme modèle qui est réellement très curieuse. Je me suis
promené pendant longtemps dans les champs admira* Uement cultivés par ces petits enfants. Bien que je sois très ignorant en agriculture , &la m'a paru fort beau. Mais ce qui m'a surtout touché, c'est l'atmosphère chrétienne que l'on respire dans cette maison. Il y a sur toutes ces petites figures un air de contentement et de confiance impossibles à décrire. Combien j'ai été heareux de voir Dieu si bien servi en quelque coin de œ pauvre monde I II me semble impossible que tant de généreux efforts restent stériles. Je ne puis pas croire qa*une piété si solide, si vraie que celle de ces bons petits enfants, puisse disparaître tout à fait sous le soufQe impur de l'incrédulité de ce pays. J'espère, au contraire, qu'ils seront le principal élément de la régénération des campagnes de l'Afrique, et qu'un jour Tiendra où Dieu sera aimé sur cette terre où il est si blasphémé. »
H. de Sonis eût voulu concevoir les mômes espérances de l'armée : c Tout ce qui pratique ici me semble extrêmement chrétien, écrivait- il encore; mais
c'est le nombre qui manque. Il y aurait du bien à faire partout id, surtout dans l'armée. Le soldat est un élément qui donnerait de bons résultats. Il y a encore de fat foi sous l'uniforme, surtout en campagne, en présence des. privations et de la mort. Un prêtre qui a niri la dernière expédition de Kabylie m'a assuré que tons les soldats blessés avaient accepté avec bonheur iessecoors de la religion. Ici, à l'hôpital, l'aumônier m'a dit que depuis un an un seul militaire avait refusé de se confesser. Quand je vais dans mon escadron et que les hussards ont ôté leur dolman pour astiquer hors armes, le leur vois & presque tous la médaille de
la sainte Vierge. Il y a donc du bon dans ces natures-Ui, et il est vraiment malheureux que l'on ne puisse pas établir ici l'Œuvre des tûlitaires. Mais ce n'est guère possible, parce que les troupes sont dispersées un peu partout. »
Là| comme à Limoges , M. de Sonis conquit par ses croyances religieuses le respect de ses camarades , par une attitude à la fois décidée , franche , invariable c Je me trouve très bien dans mon régiment , disaieit les mêmes lettres. Tous les ofûciers m'ont fort bien accueilli, et j'ai réussi à m'y poser franchement en chrétien. C'était l'essentiel; car, cela fait, le bon Dieu se charge du reste , et il récompense largement le peu qu'on fait pour lui. i»
Dieu 9 qui voyait en lui une âme d'un métal précieux, qui la trouvait si malléable, et qui la voulait si parfaite, le fit passer et repasser sous le marteau de l'épreuve. Ce fut d'abord la maladie qui fondit sur lui. L'état sanitaire de la garnison d'Alger était mauvais; le choléra y sévissait, c Presque tous les hommes qui nous arrivent de France meurent au bout de quelques jours, écrivait- il dans ce temps-là. En une nuit il est mort jusqu'à quinze de ces nouveaux arrivés. Enfin un dimanche, à une revue, nous avons vu tomber sur le terrain de manœuvre deux de ces pauvres soldats qui n'en sont pas revenus, i»
Ce ne fut pas le choléra, ce furent des fièvres brûlantes qui s'emparèrent du capitaine et ne le lâchèrent plus qu'elles ne l'eussent conduit jusqu'aux portes da tombeau, comme lui-même l'atteste. Il lui parut que mourir ainsi, jeune, aimé, loin des siens, était deux fois mourir. Il prononça le fiati en demandant que le
L'ALGÉRIB — LA KABTUE «9
eaiioe s'éloignât de ses lèvres. Le calice s'éloigna cette fais.
n en était un autre qu'il but jusqu'à la lie , celui dé
nsolemeiit« U le trouvait bien amer, et, comme le divin
Solitaire de Gethsémani , il confesse qu'il en ressentit
une tristesse mortelle, c Mon cher ami, écrit-il, jerine
trouve bien seul ici, entouré de gens que je ne connais
presque pas, et qui n'ont aucune de mes idées; aussi
sois-je presque toujours solitaire. Aussitôt que mon
service est fini , et que les repas que nous prenons en
commun sont terminés, je monte à cheval et je regagne
ma demeure. Là je prends quelque livre, et ma journée
se passe ainsi tout doucement, partagée entre l'étude
et quelques bons moments de méditation. Dans le corn*
nenœment, j'ai eu de la peine à me faire à cette exis«
tence. J'aime tellement ma femme et mes enfimts, qu'il
me semblait que je ne pourrais pas me faire à vivre
iinsi éloigné d'eux ; mais j'ai mis tout cela aux pieds de
fat croix, et je m'en trouve bien. J'aime même à penser
que j'aurai quelque chose à gagner à ce nouvel état
dsDs lequel m'a placé la divine Providence. Je me suis
souvent rappelé cette parole de l'Écriture : < Je le
c mènerai dans la solitude, et là je parlerai à son
€ cœur. » Puisse mon cœur être digne, ou plutôt n'être
pes trop indigne d'écouter cette voix 1 1»
D en était avide. Nous le voyons dans le même tempe se rendre à la Trappe de Staouêli pour y faire une re* traite, entendre cette voix de plus près et méditer sur h mort et la vie étemelle, c II y a longtemps déjà que je caresse ce projet, écrit-il à son ami. J'irai prier avec eee bcms pères, et demander à Dieu qu'il m'aide à 8up<* porter la fin de mon voyage en ce monde, et à terminer
heureusement le peu de momeDts que j'ai peut - être l y passer. » On sait ce qu'est la Trappe de Staouêli L'abbé en était l'illustre père François Régis, un des plus grands moines cisterciens de notre époque. Douzi ans auparavant, août 1843, il avait jeté les fondation: de^fion monastère sur le champ même de la bataille d< Staouêli; puis, passant par-dessus mille difficultés e contradictions, passant par-dessus la tombe de trent< de ses religieux exterminés par ce climat, il était par venu à faire fleurir ce désert par la grâce de Dieu et h travail des hommes. La Trappe était aujourd'hui un< riante et fertile oasis qui portait témoignage de la puis sance colonisatrice de l'institut religieux. M. de Soni: se mit sous la conduite de l'abbé. Il en sortit trans figuré: c Quand il revint de sa retraite, nous racont< un de ses amis d'Afrique, il m'exhorta à en essayei à mon tour. Il eût voulu que tous les officiers chré tiens passassent par cette école-là. ii
D y apprit la première et fondamentale leçon don parle saint Augustin, celle du dédain de soi-même poussé jusqu'à l'amour de Dieu par-dessus toutes choses Écrivant à un de ses amis de France, qui dans la réponse à ses lettres l'avait appelé le Juste : c Oh I chei ami, c'est bien toi qui es le juste, et non pas moi. J( me repens quelquefois d'oser confier à mes lettres a que je sens dans mon âme. Je ne suis qu'une misérabk nature d'honune comblé de grâces par Dieu et ayant bien peu fait pour témoigner toute la reconnaissance que mérite un si bon maître. U est vrai que j'aime Dieu. Ohl je voudrais l'aimer encore plus; mais aussi combien peu je fais pour lui témoigner cet amour I Ne me prends donc pas, cher ami, pour autre que je suis;
L'ALGÉRIE — LÀ KABTUE 69
et, si tu m'en crois, au lieu de perdre ton temps à me louer, fais-moi gagnerle mien en priant pour ton pauvre uni. 1
Ce fut vers ce temps-là qu'il trouva, en effet, à donner à Jésus -Christ un plus ardent témoignage de cet amour croissant. Blessé lui-même des coups portés au cœur de son Maître dans cette ville pécheresse, il travailla à les parer en opposant aux blasphèmes un redoublement d'hommages. N'était-ce pas en Algérie qu'on avait entendu naguère un colonel français, futur maréchal de France, répondre à un curé qui lui demandait de faire procéder à son installation : c Eh I que venez-vous installer? — Mais le culte du bon Dieu. — Si c'est cela, monsieur le curé, vous pouvez vous en retourner : il n'y a pas de bon Dieu ici. »
Réunissant autour de lui une brigade de chrétiens d'élite, Sonis leur proposa de monter la garde de nuit devant ce Dieu outragé, par l'adoration nocturne du très saint Sacrement. Il s'en félicitait dès sa première lettre d'Afrique : c Prie pour moi, mon ami, surtout la veille de l'Assomption. C'est ce jour, ou plutôt cette liuit que commencera à Alger l'adoration nocturne du saint Sacrement. J'y serai et je penserai à toi. i» Et comme certains empêchements avaient fait ajourner cette première réunion, il l'annonce pour le mois prochain dans la lettre suivante : c L'œuvre va définitivement s'établir à Alger. Les réunions auront lieu dans la chapelle des pères Jésuites, qui sont, ici comme partout, à la tète de toutes les bonnes œuvres. Quand le jour de la première réunion sera fixé, je te le dirai afin que, de votre côté, pour priiez pour le succès d'une oeuvre qui n'est qu'une bien infime réparation de tous
les outrages que le bon Dieu reçoit ici. Plus je vois ce malheureux pays , plus je demeure convaincu de la vé* rite des premières impressions qu'il a produites sur moi. » L'adoration nocturne du saint Sacrement implantée par un soldat sur notre Afrique française : qu'on nous permette de voir là un des plus grands services que l'amour vrai de la patrie ait jamais inspiré à un cœur chrétien 1
Ce cœur était lui-même un autel sur lequel le feu du sacrifice ne cessait de brûler. Je ne puis les dire tous, ni les plus cruels de tous; mais on les devine assez aux cris déchirants qui, à cette époque, s'échappent de toutes ses lettres. C'est, le 8 août, un appel à la prière de ses amis : « Prie pour moi, mon bien cher Louis, j'en ai besoin. J'ai grand besoin de force pour supporter ce que je ne puis te dire dans une lettre. La vie est ainsi faite que, lorsqu'une plaie est cicatrisée, une autre se présente, plus cuisante que la première; et cela va ainsi jusqu'à notre dernière heure. » C'est, un peu plus tard, une pareille supplication au bon Cyrénéen qui l'aide à supporter toutes les croix de sa vie. « Pour toi, mon cher Louis, que j'ai initié aux secrets d'un cœur ulcéré et que tu sais si faible, laisse-moi compter que tu m'aideras de tes prières. Tu penseras à moi quand tu seras au pied de cette croix que nous avons appris à aimer ensemble, alors que la vie était ouverte à nos rêves et à nos illusions. »
Dans sa douleur il se rattache plus ardemment que jamais à l'amour de Dieu , de sa femme et de ses enfants. c Je ne me plains pas, écrit-il, car Dieu est si bon qu'il ne m'a jamais frappé que pour mieux me guérir. Et d'ailleurs ne m'a-t-il pas donné ce qui devrait me consoler
VALGËRIE — lA KABTUE 71
de toutes mes peines : raffection de ma chère femme, qui est bien Tune des meilleures personnes qu'il y ait en ce monde. > Cest par là, c'est par le lien cde cette petite Camille tant aimée, qu'il se sent encore , dit-il, attaché à ia vie ». Il déclare que ses yeux ne se dé* tooment pas c de cette bonne petite mère, retirée & trois lieues de Castres, dans la campagne paternelle, et 7 vivant entourée de sa petite famille, en attendant qu'elle vienne s'augmenter prochainement d'un nouveau-né. » n lui écrit régulièrement par chaque courrier; il lui écrit malgré la fracture d'un bras qu'il s'est maladroitement désarticulé ; c mais il ne veut pas l'inquiéter, ce qui vaut bien la petite souffrance que cela hu occasionne. »
La conclusion de tout cela, c'est qu'il est triste, mais que Dieu est bon; c'est qu'il est seul, mais que Dieu est là; et cette lamentation se tourne finalement en bénédiction, c Tu sais, mon cher ami, que depuis que je suis en ce monde, moi et tous les miens nous avons toujours été plus ou moins séparés. J'ai eu, comme tant d'autres, de bons moments que je devrais plutôt appeler des moments de répit, mais le calme domestique de la vie, je l'ignore. La mienne a été une longue suite d'agitations et de chagrins qui m'ont laissé presque seul en ce monde, sans père ni mère, avec des frères et des sœurs que je reverrai Dieu sait quand ! Et, inalgré cela, je serais bien aveugle si je ne reconnaissais que la Providence a mené ma barque. Que de naufrages j'ai failli fiedre 1 Que de fois Dieu m'a tendu la main et m'a servi de père, alors que je parcourais ce monde en enfant prodigue ! i»
Enfin la réunion désirée allait se faire. M»* de Sonis
allait venir s'installer en Algérie avec ses jeunes enfants , à la fin de Tautomne. Le capitaine se sentait renaître ; mais ce fut en ce moment que la voix de la patrie se fit entendre. L'investissement de la Kabylie se poursuivait activement, et on annonçait pour cette époque une expédition dans le sud, vers la ville de Tuggurt dont le cheik, Selman, avait insurgé contre nous toutes les tribus voisines. Le soldat déclara hautement qu'il € désirait faire partie de cette expédition, la plus curieuse, dit-il, de toutes celles qui se sont faites jusqu'ici ». Sans doute il disait aussi c qu'il ne pouvait se défendre d'un sentiment de tristesse, en pensant que cette séperation de sa famille, qui déjà lui semble si longue, devrait se prolonger encore pour un temps dont il ne saurait calculer la durée, i» Mais le devoir avant tout. c Enfin, écrit -il, que la volonté de Dieu soit faite 1 Je dois croire que tout, dans l'ordre de la Providence, est arrangé pour le mieux , et je suis sûr que s'il y a un peu de peine à supporter ici-bas, ce n'est que pour arriver à un bonheur plus parfait. Vienne donc la peine avec la résignation I »
L'expédition se fit, en effet, au mois de novembre. Tuggurt fut prise, le 30, après le meurtrier combat de Mégarin. Mais le régiment de Sonis ne fut pas appelé à l'honneur désiré de prendre part à cette campagne. Le regret qu'en eut le capitaine fut compensé enfin par l'arrivée de sa femme, qui, un mois auparavant, venait de lui donner un quatrième enfant qui fut nonuné Albert. Elle amenait avec elle seulement les deux aînés, laissant les plus jeunes aux soins des grands-parentis. La famille s'installa dans la petite ville de Milianah, au centre d'excursions qui en faisaient pour tous un aimable séjour.
UALGÉRIfi — LA KÀBTUE 71
Mais il n'y avait pas de séjour permanent pour
Sonis. Trois mois après , c'est & Blidah que nous le
trouvons transféré , et il écrit de là en février 1855 :
c k Milianah j'ai toujours été courant à travers
dtamps, tantôt pour venir chercher ma bonne petite
ftmîUe, tantôt pour aller, sous prétexte d'une chasse à
la gazelle , visiter le désert. Je voulais voir s'il n'y
aurait pas moyen de me caser par là y avec le comman-
dfflnent d'un escadron de spahis, et avoir là au moins
un peu de ce calme et de cette tranquillité dont j'ai
tant besoin. En rentrant de cette dernière excursion,
et alors que je pensais rester à Milianah trois ou quatre
mois, j'ai appris qu'il me fallait partir le surlendemain
matin pour Blidah. J'ai donc dû emballer au galop tout
mon bagage et me préparer, tant pour moi que pour
mon escadron, au départ. J'étais désolé, et j'avoue que
ma résignation de chrétien m'a fait un peu défaut dans
cette circonstance. »
Cette résignation , il l'aurait eue , il l'avait toujours pour lui-même, c Mais, écrit- il, ma femme qu'il faut fiûre voyager à cheval ; mais mes pauvres petits enfants qu'il faut faire porter à dos de mulet, par un temps aSreux, sous des pluies comme il n'en tombe que là, par des chemins inimaginables, à travers des rivières qui deviennent en cinq minutes des torrents impétueux et où moi-même, un mois auparavant, j'ai failli me Doyeret j'ai vu un de mes chevaux emporté par le courant l'espace d'un kilomètre... Tout cela n'est pas gai, je t'assure, et j'étais décidé à laisser ma famille à Milianah , sans les prières de ma femme , qui ne pouvait se résoudre à une nouvelle séparation qui devait durer jusqu'au printemps. »
Mais le Seigneur a envoyé son ange devant lui; les voies se sont aplanies. € Enfin, et comme toujours , le bon Dieu nous est venu en aide. Nous sommes partis par la pluie ; mais à peine avions-nous marché un quart d'heure que le temps s'est amélioré, les rivières ont désenflé, et nous avons pu franchir en trois jours les vingt lieues qui nous séparaient de Biidah, et les vingtdeux rivières qu'il faut traverser; très heureux que nous avons été de n'avoir de l'eau que jusqu'au ventre de nos chevaux 1 » Quant à sa petite smala, comme il l'appelle, elle a suivi tant bien que mal la queue de l'escadron. U est vrai que le mulet sur lequel les enfants étaient portés , attachés dans des cacolets, s'est abattu et a failli écraser toute la famille; mais béte et gens se sont remis sur pied comme ils ont pu, et il faut bénir Dieu de ce qu'ils n'aient eu d'autre mal que la peur. Le Deo gratùis qui sera le chant du ciel est déjà pour Sonis le cantique de la terre.
Du moins là, à Blidah, va- 1- il pouvoir dresser sa tente et se reposer un peu. c Ici, écrit-il à M. Hemy Lamy, nous passons notre vie dans notre petit intérieur. Aussi bien au dehors il n'y a personne à voir, absolument personne , du moins jusqu'à présent. » Puis appréciant à sa valeur certaine société d'Alger , arrivée en Afrique on ne sait par quelle porte : c Tout cela danse, saute , valse autour de notre habitation el nous casserait la tète, si nous n'étions protégés par les muraiUes épaisses de notre maison mauresque, qui nous enveloppent de tous côtés et ne nous laissent de vue que sur une cour intérieure, plantée de quelques beaux orangers, dans laquelle gambadent toute la journée mes deux marmots. Ainsi, comme tu le vois, la
L'ALGÉRIE -* LA RABTUE 71
m est toute entre nous. Eh I mon Dieu y qu'elle est tomel 9 CTest Dieu qui la faisait si bonne, car il y tenait UM grande place. Le capitaine se représente lui-même loimant à Gaston et à Marie les premières leçons de idigion : c Ils commencent à devenir de grands personnages, et nous faisons ensemble de longs entretiens sur le catéchisme. J'ai bon espoir que ces chers enfants seront un jour de bons chrétiens ; c'est là toute mon imbition. »
Toutefois, cette douceur domestiqué, il n'en jouit qn'ra tremblant, c car à peine est -il arrivé à un endroit et un peu installé, qu'il lui faut décamper et aller hifB son nid ailleurs. » D'abord c'est une course militaire qui l'arrache à son foyer et l'enfonce dans le sud, 8U18 même lui fournir la consolation c d'avoir pu tirer un seul coup de fusil ». Puis, de retour à Blidah depuis deux jours à peine, c'est l'ordre de plier bag^e et de revenir à Mustapha, c On prétend que l'on leot par là tenir les troupes en haleine ; mais je sais par expérience que cela coûte fort cher, surtout à ma ixmrse, qui, tu le sais, n'est pas lourde. »
Ces déplacements sans fin sont la perpétuelle école da brisement de soi-même. C'est l'école du soldat, mais e^est davantage encore l'école du chrétien. Sonis le sent eiracoepte; il s'est résigné d'abord, il remercie ennile. c ]*ai été bien chagriné de ce nouveau change^ Beat, qui ooûte toujours quelques écus ; mais depuis que me vcrid revenu à Mustapha, dans un climat très flttn, ob le voisinage de la mer permet à mes enfants de BS pas trop soufBrir des ardeurs du soleil, je bénis le GU, qui arrange toujours tout pour le mieux et tourne m hma ce que ooua croyons être le mal. » U dépeint
76 LE GÉNÉRAL DB SONlâ
donc sa petite maison, assise sur le rivage, isolée des autres habitations, et de laquelle il ne sort que pour faire quelques courses à cheval avec sa femme, dont c'est Tunique distraction, la meilleure distraction parce qu'elle la prend avec lui. Elle-même nous écrit: c Nous montions beaucoup à cheval, suivant quelquefois des chasses, visitant des chefs arabes parmi les tribus. Enfin nous étions si heureux d'être ensemble que toutes nos souffrances nous paraissaient peu de chose; et, même pour mon compte, j'aurais trouvé un certain charme à cette vie aventureuse si elle n'avait pas eu le grave inconvénient de coûter trop cher. »
Il n'est plus besoin de le dire : une croix plus lourde que la croix de l'instabilité pèse sur cette existence. C'est la croix de la pauvreté, mais d'une pauvreté qui est une noblesse, lafière pauvreté d'un homme de cœur, volontairement dévoué à tous les sacrifices, sauf celui de l'honneur. L'écrivain qui a parlé de la c Servitude et de la Grandeur militaires » n'en a réellement connu ni la véritable grandeur, qui est une grandeur chrétienne, ni la plus lourde servitude, qui est celle que nous venons de dire. M. de Sonis en a traîné, le long de toute sa carrière, la douloureuse chaîne, et on en entend résonner, à travers ses lettres, comme le cliquetis lugubre. Il l'a portée au double, non seulement pour lui-même, ce qui n'eût été rien, mais pour tous ceux qu'il aime, qui vivent autour de lui et qui ne vivent que par lui. Elle s'attache à toutes ses démarches, elle étreint tous ses élans, elle ensanglante toutes ses joies. Avec elle il ne jouit de rien; même son avancement lui devient momentanément une charge. Que si, par exemple, on l'a envoyé en Afrique comme
L'ALGÉRIE — LA RABYUE 77
Capitaine de hussards , < le nouvel uniforme est si dispendieux, dit- il, qu'il lui a fallu payer, par toutes sortes de privations, l'échelon qu'il vient de franchir. » Chaque nouvelle translation de domicile est une ruine. AHilianah, le capitaine a acheté un petit mobilier qui l'a déjà épuisé, si modeste qu'il soit, et qu'au dépari il a dû revendre à vil prix. A Blidah, il a trouvé un appartement meublé pour un mois; mais, au bout de ce temps, il lui a fidlu prendre un nouveau logement, acheter de nouveaux meubles, supporter de nouveaux frais, c Cette vie est ruineuse, confie- 1- il à un ami, et insupportable pour ma pauvre petite famille. Et pourtant, je ne peux me faire à l'idée de m'en séparer. Tu sais que c'est là mon seul bonheur; et si je devais y renoncer, le moral a tant d'empire sur mon pauvre physique que je ne sais pas si je pourrais supporter eneore une maladie comme celle que j'ai faite ici une première fois. Enân , à la grâce de Dieu I i»
U ne veut rien cependant retrancher de ses charités , et, ne pouvant donner aux pauvres de son abondance, O continue à leur donner sur ses privations. Il se prive donc autant qu'il peut. Il se prive de son journal de prédilection. U écrit à M. de Sèze : < Autrefois , mon pauvre ami, je recevais l' Univers, qui me tenait un peu au courant de ce qui se passe dans le monde religieux; mais, mon abonnement étant fini et mes finanoes étant très bas, j'ai dû me priver de cette petite douceur, i II s'abstient du tabac, du moins habituellement; il s'abstient de la fréquentation du cercle, do cafë, mais il reste fidèle quand même à la conférence de Saint- Yincent-de-Paul, dont il appelle la société c la grande œuvre de ce siècle, et peut-être une
de nos planches de salut dans le naufrage social i. Il y a attiré quelques officiers religieux; il dit dans sa lettre du 29 juillet 1855 : c Le 19 de ce mois, nous étions tous réunis, mon bien cher Louis, probablement comme toi et les tiens, autour de la Table sainte, et nous demandions à Dieu et au grand saint dont nous célébrions la fête de faire grandir notre œuvre et d'allumer en nous un peu de ce feu divin de la charité qui embrasait le cœur de Vincent de Paul. Nous étions là trois capitaines, dont deux du génie, et moi , plus un officier comptable de la marine. Puissent nos rangs se grossir un peut Prie pour nous, cher ami, et pour ce pauvre pays qui en a tant besoin. »
Il y avait un moyen de se tirer de cette gêne, lui et sa chère famille: c'était d'avancer en grade, de rendre à son pays des services notoires, signalés, exceptionnels, pour qu'alors le pays ne lui marchandât plus son pain, pas plus que lui-même ne lui marchandait son sang. Parfois il tournait des regards d'envie plus que de compassion vers cette armée de Crimée si patiente, si soufirante, pour qui la victoire se faisait attendre si longtemps et acheter si cher, c Que de sang versé là-bas I s'écriait -il dans ses lettres. Mais aussi que de morts chrétiennes ! Nul doute que Dieu ne tire un grand bien de tous ces désastres et ne ramène bien des âmes, qui sans cela ne lui fussent pas venues. J'en sais qui sont morts en héros, et mieux que cela en chrétiens. Quand ce sacrifice sera-t-il consommé? Dieu seul le sait 1 1
Du moins, sans quitter l'Afrique, voulut- il valoir tout ce ]ue doit valoir un officier d'Afrique pour y accomplir l'œuvre de pacification et de civilisation qui est la mission de la France. C'est dans ce but que,
L'ALGÉRIE — LÀ RABTUE 71
presque aussitôt arrivé en Algérie , il s'était mis à ap • prendre l'arabe. Ses lettres nous montrent sur sa table quelques volumes clairsemés, < rares amis dont il ne saurait se séparer. Ce sont, ajoute -t- il, quelques pages de saint Augustin , notre docteur d'Afrique , les œuvres du comte de Maistre, Balmés, et quelques antres, plus mon vieux Virgile, en souvenir de la poésie et des arts que j'ai tant aimés , et enfin des livres arabes sur lesquels je pâlis depuis plus d'un an, et que je finis par comprendre, i
f Cette étude de l'arabe, explique -t- il ailleurs, lui prend tout le temps qu'il ne donne pas à ses fonctions. » D existe à proprement parler deux langues arabes différentes: l'arabe savant et littéraire, celui des livres, arabe dassique, que les marabouts comprennent, mais que la foule ignore ; puis il y a l'arabe usuel, populaire, avec ses dialectes divers et compliqués. Sonis arriva, chose rare, non seulement à écrire, mais à parler l'un et l'autre couramment, habituellement, aussi bien, sinon mieux qu'aucun officier de son temps. D lui sembla que cet avantage le désignait pour des fonctions qui le mettraient en relations avec les indigènes, et il put légitimement tourner ses vues et ses déairs vers les bureaux arabes. Mais en cela, comme en tout le reste, il voulait avant tout que le pays fût servi, sa ûunille heureuse et Dieu content de lui. < Je désire rester et m'asseoir dans ce pays-ci, d'où je vois les événements se dessiner à l'horizon, et où je ne suis pas en butte à ces firoissements de cœur et d'opinion auxquels tu sais que je suis extrêmement sensible. Du reste, tu le sais aussi, je ne suis pas ambitieux , et je ne désire ce poste que parce que ma femme, mes enfonts, ma bourse
•0 LE GfiNÉIUL DE 80NI8
ont besoin d'un peu de repos. Mais, dans tout cela, je crois que ce qu'il y a encore de plus sage c'est de se remettre tout à fisLit entre les mains de Dieu, qui arrange finalement les choses pour le mieux. »
Enfin, au mois d'avril 1856 , le 7">« régiment de hussards reçut l'ordre de se mettre en route pour la Kabylie. Un mouvement venait d'éclater dans le Djurjura; la vallée du Sébaou était mise à feu et à sang par les Béni- Ouaguenoum, sur la rive droite de ce fleuve. Le général Deligny, sous lequel servait Sonis, fut désigné pour marcher contre les dissidents. Pour le capitaine ce fut une joie de partir; mais au prix de quel sacrifice ne dut-il pas l'acheter I c Mon cher ami, écrivait-il le 11 juin de cette année , j'ai dû faire retourner en France ma femme et mes enlEants ; ils y sont depuis l'avant -veille de mon départ d'Alger. » Cette séparation, à laquelle il déclarait naguère qu'il ne pourrait se résoudre une seconde fois , lui était imposée par la même tyrannie qui pesait toujours sur lui impitoyablement, c Mes finances, expHque-t-il, étaient tellement épuisées par les dépenses incroyables auxquelles je suis obligé dans mes continuels changements, et par le prix excessif de toutes choses en ce pays, que, pour ne plus m'engager dans une position que je n'ai que trop connue, j'ai dû prendre le parti de me séparer de ce qui est ma seule consolation en ce monde. J'ai eu bien de la peine à me résoudre à cela et à sécher les larmes de ma pauvre femme; et je crois que le cœur m'eût manqué, si tous deux nous n'eussions été demander du courage à Celui qui en est la source. Enfin il a fallu se séparer : c'était bien dur I Mais Dieu , à qui j 'ai demandé de la résignation, m'en a donné un peu, et j'ai pu encore le remercier de
L'ALGÉRIE — LA KABTUE Si
m'avoir du moins accordé le bonheur du cœur; car, à part les chagrins que me causent mes embarras financiers, je ne sache pas qu'il y ait de bonheur intérieur plus parfait que le mien, i^
C'est du camp de Tizi-Ouzou qu'est adressée cette lettre de M. de Sonis. Tizi-Ouzou, ancien bordj rétabli en 1852 par le gouverneur général, entouré par lui d'une enceinte bastionnée, pourvu de casernes, d'une manutention et de vastes magasins, était à cette époque le poste le plus fort et le plus complet qui existât sur les confins de la Kabylie. Le capitaine avait espéré que de là on se porterait immédiatement et vivement contre les tribus dissidentes. Son impatience se plaignait d'être tenue en laisse par les ordres du ministre : c C'est à n'y rien comprendre, écrivait -il. Ainsi, en même temps qu'on nous défend de prendre l'offensive contre des gens qui nous accueillent à coups de fusil, à cent pas de notre camp, on coupe la tête à ceux d'entre eux que l'on surprend, et on les fait mourir dans des cachots qui doivent leur faire désirer la mort comme un bienfait.:» Il y eut bien, comme il dit, c quelques affiaires avec les Kabyles, insignifiantes, sans gloire »; Sonis rêvait davantage : il avait vu dans c la colonne à laquelle il appartenait l'avant -garde de l'armée qui devait faire la grande expédition de Kabylie. Mais ce projet a été abandonné, écrit-il, et notre rôle, ainsi singulièrement amoindri , s'est borné à protéger toute une division d'infanterie occupée à percer des routes. »
Bientôt les choses changèrent de face. Ce qu'écrivait Sonis était vrai , sans doute , à la date de sa lettre , il juin 1856, et il pouvait s'étonner de la politique eispectantOi qui consistait à faire les approches du
n LB GÉNÉRAL DE BONIS
grand massif avant de lui donner l'assaut. Un peu plus tard , en septembre, le capitaine pouvait relater de beaux faits d'armes à l'honneur de son escadron. Le général Deligny avait abordé , avec quatre bataillons, le village de Djemma, adossé aux derniers contreforts du Djurjura et réputé imprenable, et il s'en était rendu maître. La division Yusuf et la division Renault avaient soumis les tribus qui commandent la vallée de Borghni, châtié les Beni-Doucla et les Beni-Raten. La campagne ne prit fin qu'au moment où la saison des pluies menaçait de transformer tous les cours d'eau en torrents infranchissables. Le dO octobre, le gouverneur général Randon adressa aux troupes un ordre du jour, où, ayant rappelé leurs récents travaux, il leur donnait rendez -vous au printemps suivant , pour une expédition cette fois décisive.
Sonis obtint un congé. Il s'en fut retrouver en France c sa femme bien-aimée, ses chers petits enfants, i^ ainsi qu'il écrivait; et, avec eux, un peu de ce bonheur domestique dont il avait tant soif. Il était à la veille d'être père d'un cinquième enfant, c Ma femme, écrivait-il, en ressent à la fois de la joie et de la peine; car cette pauvre enfant me voit souvent si tracassée par la pensée des sacrifices que nous coûte cette petite &mille, qu'elle craint que je ne le sois encore davantage en la voyant augmenter dans cette proportion. Pour moi, mon cher Louis, j'ai une foi entière dans la Providence. J'espère de toute mon âme que Dieu nous viendra en aide, et je ne puis croire qu'il laisse dans la misère tant de chers petits êtres qui, j'y compte bien, seront ses fidèles serviteurs. »
Ce séjour à Castres, en le remettant en présence de
L'ALGÉRIE — LA KABTUE U
cette bmille croissante, le mit aussi en fiice de l'impérieuse nécessité de se procurer les moyens de l'élever dignement. Une place qu'on lui avait promise dans les boréaux arabes était donnée à un autre, c II est pour** tant bien dur, écrit- il, de devoir renoncer à cette car» rière pour laquelle j'ai dépensé déjà tant de travail; mais tu sais qu'ordinairement rien ne me réussit. » Un moment il avait désiré d'être envoyé à Tunis, où quel* ques officiers français étaient chargés de &ire l'instruc* tion militaire des troupes du bey. Il avait pensé pareillement à Constantînople, pour une mission semblable. Tous ces projets fondent dans ses mains , les uns après les autres. Aussi bien, pour arriver là, il eut fallu faire des démarches , solliciter, se courber; mais il ne veut ni le faire lui-môme, ni le laisser faire pour lui. Sur ce point de sa fierté et de son indépendance , une de ses lettres nous montre combien était intraitable cette con* science rare.
A cette époque, son ami M. le comte Louis de Sèze avait pris l'initiative de faire intervenir en faveur du capitaine M. Horace Vemet, l'illustre peintre de nos batailles d'Afrique, en grand crédit auprès des autorités supérieures de l'Algérie. M. de Sonis en fût informé, s'en plaignit à lui, et l'arrêta. Voici sa réponse; elle donne le niveau de cette Ame, plus haute que son temps : c Je te remercie, mon ami, d'avoir occupé de moi M. Horace Vemet, mais je veux te gronder de ne point tenir compte du désir que je t'avais exprimé à ce sujet. J'espère cependant que tu te rendras, pour cette fois, à ce qui est de ma part un parti pris bien arrêté de ne jamais rien demander à n'importe qui. Non que ce soit morgue ou sotte vanité, — Dieu m'est té-
moin que je lui demande de me débarrasser de ce qui pourrait m'en rester! — mais bien parce que je ne veux être pour personne une occasion de fatigues et d'ennuis, et qu'au milieu des tourments d'esprit que la Providence m'impose, je veux au moins me réserver ce grand bonheur de savoir mon nom inconnu de ceux qui sont les dispensateurs des grâces et des faveurs de ce monde. Ck)nnaissant déjà l'étendue des devoirs de mon état, je ne veux pas les surcharger encore de ceux qui me seraient imposés par la reconnaissance personnelle. »
Certes, ce n'est pas qu'il puisse oublier qu'il est père, et il ajoute aussitôt, avec le double sentiment de ce qu'il doit à sa famille et de ce qu'il se doit à lui-môme : t Je n'ignore pourtant pas que si Dieu m'a donné une nombreuse famille , il m'a en même temps obligé à faire tout ce qui dépendrait de moi pour la faire vivre convenablement. Certes , personne n'est plus convaincu que moi d'un devoir qui est d'ailleurs écrit dans le cœur de l'homme. Mais je crois que, si demander l'aumône peut devenir quelquefois un devoir, que s'il est permis à un chrétien de mendier son pain, quand lui et ses enfants n'en ont pas, il n'est écrit nulle part qu'il faut mendier des faveurs. »
Parfois, — qui ne le comprendra? — assis à ce foyer où il trouvait tant de douceur achetée par tant de souffrance, il se laissait visiter par le rêve d'une vie tranquille, s'écoulant dans une solitude champêtre, entre sa famille et l'amitié, avec Dieu pour premier ami, et la religion pour première joie. C'est l'idylle des cœurs souffrants, quand ce sont des cœurs élevés. Mais il ne laisse à ce rêve que le temps de l'effleurer ;
L'ALGÉRIE — LA KABTUE 85
le devoir parle autrement. Il restera au service du pays dans l'armée y car c'est là que le veut le service de Dieu, c D nous eût été bien doux, mon cher ami, écrivait-il, de partager ensemble la vie que nous avons inaugurée naguère, à l'ombre de l'affection la plus pure qui fut jamais, et sous les auspices d'une religion à laquelle, erâoe à Dieu , nous sommes restés fidèles. Que de bons moments nous eussions passés auprès l'un de l'autre, entourés de nos femmes et de nos enfants, tous si bien laits pour se connaître et s'aimer I Quel bonheur que de façonner ensemble ces jeunes Ames pour le ciel , et de préparer aux luttes du monde ces tendres cœurs de chrétiens! Je ne pense jamais à cela sans émotion, cher ami , car je puis avouer en toute conscience que je n'ai point connu l'ambition de ce monde, et que je n'ai Doût de rêves que ceux-là. Mais Dieu ne l'a pas voulu; soumettons-nous à sa sainte volonté. Être chrétien n'est que cela, et si je devais résumer en deux mots notre divin symbole, je ne sache pas qu'il y en ait de plus vrais que ceux-ci : Amour et résignation. Là est tout le christianisme. »
Et, en effet, ce n'était pas, ce ne devait pas être uû christianisme focile et bouigeois que celui de Sonis, ce devait être le christianisme militant, héroïque, le christianisme de la croix; il n'en connut jamais d'autre.
Au conmiencement de l'année 1857, il s'arracha à ces douces joies pour se rendre au combat, c'est-à-dire au devoir, c Que le temps coule vite lorsqu'on est heureux I écrivait- il dans les derniers jours de son congé. J'ai profité de mon mieux du temps de l'A vent. Je me suis préparé à une séparation qui aura lieu dans quinze jours, et qui sera peut- être, — qui le sait? —
éternelle, liais j'ai mis ma vie aux pieds de Celui qui a donné la sienne pour nous, i^ Il rentrait pour le rendezvous que le maréchal Randon avait fixé à ses troupes , en vue de l'assaut à donner à cette formidaUe forteresse de montagnes dont on avait £ut les approches par des luttes sanglantes, et dont la conquête devait couronner l'œuvre de vingt -sept ans de travaux et de combats.
La Kabylie du Djurjura, contre laquelle s'étaient brisés les ^orts de tous les dominateurs successifs de rAfrique septentrionale, était vaillamment défendue par des conlédérations puissantes, presque sauvages, fanatiques d'indépendance, abritées derrière une chaîne de montagnes abruptes et réputées impénétrables. Ces montagnes d'une altitude considérable, ravinées, hérissées de pics neigeux, entrecoupées de cols de difficile accès, forment ensemble une vaste demi -circonférence qui s'appuie sur la Méditerranée, depuis l'embouchure de l'Isser jusqu'au cap Sigly. L'aspect en est grandiose, et Sonis déclarait trouver un grand charme dans la vue de ce paysage d'une imposante beauté. Du sommet de l'immense amphithéâtre de rochers grisâtres, pelés et crevassés, sur lequel on allait élever le Fort -National, l'œil descend, par-dessus des forêts d'un vert sombre , dans la magnifique vallée du Sébaou, lequel s'en va jusqu'à Dellys promenant son cours aigenté à travers les sinuosités d'un sol tourmenté et bizarre. De cette hauteur l'étrange région environnante ressemble à une vaste cuve, dont les bouillonnements auraient été solidifiés d'un seul coup, et gardent encore les formes que leur a imprimées le soulèvement intérieur. Tout à l'entour de petites élé-
L'ALGÉRIE — LA KABTUE 87
yatioDs s'échelonnent et forment les gradins du cirque colossal y séparées entre elles par des gorges étroites, où des eaux vives ruissellent^ descendent en cascatelles et tombent dans le lit du torrent. Sur chaque piton se dresse un village kabyle. Accrochés à tous les accidents detorain, hérissés d'une ceinture épaisse de cactus, oes villages aux murs blancs et aux toits plats, éblouissants an soleil , se laissent à peine aborder par d'abrupts sentiers de chèvres, semés de cailloux roulants, comme le lit de torrents desséchés. Tout ce paysage baigne dans une atmosphère d'une transparence infinie; l'air est si pur que chaque détail des objets se découpe sur le bleu profond du firmament avec une netteté de contours qui trompe sur la distance et déjoue tout calcul du regard.
Le 17 mai 1857, les trois divisions Renault, Yusuf et Ifac-Mahon, sous le commandement supérieur du maréchal Randon , marchèrent à la rencontre de la tribu la plus puissante de la Kabylie, les Beni-Raten , qui du haut de leurs rochers soufilaient la révolte au sein des tribus soumises. La division Yusuf, de laquelle était Sonia, se porta vers l'emplacement d'El-Amiz. L'attaque eut lieu le 24, fête de Notre-Dame- Auxiliatrice, à cinq heures du matin. La division Yusuf, formant la première colonne d'assaut, monta au centre, les deux autres à gauche et à droite. En deux heures, malgré oœ défisnse vigoureuse, toutes les positions furent enlevées; nous couronnions, à sept heures, les sommets des montagnes, et nous nous installions à Souk-el-Arbâ, ob les terribles Beni-Raten venaient, le 26, foire leur aonmissiofi.
Une messe d'action de grâces fut célébrée au camp
par M. Tabbé Suchet, vicaire général d'Alger, sur un autel dominé par une grande croix de branchages , et enveloppé de faisceaux d'armes , d'emblèmes militaires et de canons en batterie. Au sud, la masse rocheuse du Djurjura, empourprée des premiers rayons du soleil levant; au nord, la sombre chaîne située entre le littoral et la rivière du Sébaou ; plus près les nombreux villages des Kabyles, plantés sur la cime des crêtes, formaient autour de l'autel un cadre immense et grandiose, où la voix de la nature s'unissait à la voix de l'Eglise et à celle de l'artillerie pour chanter le Dieu des armées.
Sur leur chemin, en franchissant le col des Béni- Aicha, nos soldats avaient heurté une pierre antique de l'époque romaine où on lisait : c 0 Christ I puissestu posséder solidement avec les tiens ce pays qu'embrassent nos regards I » Ce vœu apostolique , qui depuis treize siècles dormait sur ces hauteurs sauvages, se réveillait aujourd'hui au bruit de nos victoires. L'abbé Suchet en commenta chacune des paroles; Sonis, plus que personne, le portait ardent en son cœur.
Avant d'aller plus avant , le gouverneur général estima qu'il importait de percer le pays par une grande route militaire, reliant ensemble Tizi-Ouzou et le fort qui devait commander la montagne. Les officiers du génie, sous la direction du général de Chabaud-Latour, se mirent aussitôt à l'œuvre. En dix-huit jours une route de vingt -cinq kilomètres fut ouverte à travers d'impénétrables rochers et portée à une largeur de six mètres. Commencée le 3 juin, elle fut terminée le 21. Le 14, jour anniversaire du débarquement des Français en Algérie, Randon posa la première pienre
L'ALGÉRIE — LA RABYUE M
du fort qu'il appela Fort-Napoléon, aujourd'hui Fort- National. Ce matin-là, toutes les troupes, échelonnées de Souk-el-Arbà à Tizi-Ouzou, déposant la pioche, Tinrent se masser autour d'un autel élevé sur le plateau, flanqué de drapeaux et de fanions, dominé par des trophées d'armes entremêlés de faisceaux d'instruments de travail. M. l'abbé Suchet, assisté des aumôniers des trois divisions militaires, célébra le divin sacrifice, et trouva cette fois encore de belles paroles pour remercier le gouverneur d'avoir fait monter la croix sur ces montagnes infidèles.
Les Kabyles comprirent que ce fort était le tombeau de leur indépendance. Un vieil amin, venu à Souk-el- Kara, ayant demandé et appris d'un officier français ce qu'on bâtissait là : c Sidi commandant, dit-il, regarde moi : quand un homme m mourir, il se recueille et farme les yeux. Amin des Kabyles, je ferme les yeux, car la Kabylie va mourir 1 1^ Puis, ayant baissé les paupières pendant quelques minutes, il partit brusquement, en laissant échapper un sanglot.
La campagne s'acheva par une attaque dirigée contre les Beni-Tenni, séparés des Beni-Raten par la profonde vallée qu'arrose l'Oued- Djemma. L'honneur en lerint principalement à la division Mac-Mahon, qui entera la crôte fortifiée d'Ischeriden , sous un feu pion* géant, à la stupeur de quatre mille Kabyles accourus des dernières profondeurs du désert. Le général Deligiiy arriva sur le village de Alt-el-Arba, le tourna et força ses défenseurs à la fuite. Il en fut bientôt de même des villages de Taourit-Mimoun, de Taount-el- Badjadji, pris et enlevés par la division Yusuf. Cette fois les Beni-Tenni s'avouèrent vaincus. Le l*' juillet,
U soumission commença. Le général Masslat établit un bivouac français sur le sommet du Djurjura, au col de Chellota : c Voilà une balle qui nous frappe droit au fi^nty » se disaient les indigènes consternés. Chaque jour leur enlevait une nouvelle position. Enfin, le 12 juillet, il ne restait, dans toute la grande Kabylie, aucune tribu , aucun village qui n'eût senti le poids de nos armes et reconnu notre autorité. Le gouverneur général annonça la fin des opérations dans une proclamation triomphante. La division Yusuf reprit la route d'Alger. Cette glorieuse expédition avait été accomplie en quarante*cinq jours; vingt-sept mille soldats étaient entrés en campagne; quinze cents officiers et soldats payèrent de leur sang la conquête de la Kabylie^
Au mois de septembre, le capitaine était rentré à Blidah. c C'était la sixième garnison qu'il &isait depuis dix-huit mois. » Dans ses lettres à ses amis, il se déclarait ruiné par ces déplacements, mais il se hâtait d'ajou* ter qu'il trouvait sa consolation dans l'afTection chré* tienne de sa virile épouse, c Nous cherchons à nous donner mutuellement du courage, et nous le puisons dans la pratique de cette sainte religion que j'aima chaque jour davantage , et qui était seule capable de ma donner assez de force pour résister aux tempêtes qui m'ont assailli durant ces dernières années. »
Il venait d'être, en effet, rejoint par sa Emilie, et c'est à Orléansville que nous le trouvons avec elle dans les premiers mois de l'année 1856. Sa fille aînée se rappelle qu'un jour, étant là à jouer dans le vestibule de ce qu'on appelait le pavillon des officiers, elle vit un
1 Mém, du maréchal Kandon, tom. I, p. Soi, — E. P«rret, Mdti algérien», p. 106, iq.
L'ALGÉRIE — LA KABTUE tt
ptnyre soldat pleurant à fendre TAme entrer chez son Capitaine, et se jetant A ses pieds : c Ahl mon capi* taine, ma mère, ma pauvre mère est mortel i Sonis le retefva, le prit dans ses bras, l'emmena dans son barean , s'entretint longtemps avec lui , et ne le oon* gédia qa'après l'avoir laissé résigné à la volonté de ffiea. Ces traits étaient journaliers dans la vie de Sonis.
Pea de temps après, prévoyant que le 7« hussards allait rentrer en France, le capitaine, pour qui l'Algérie était le pays de l'avenir, ne voulut pas quitter cette terre, qui lui infligeait cependant tant de sacrifices. C'est pourquoi, dans le mois de mars 1858, il demanda à passer au l*' chasseurs d'Afrique, en garnison à Alger, lequel ne quittait ses quartiers que pour faire cam-» pagne, c Cette permutation, qui est une dépense de plus, expliquait-il dans une lettre, est de ma part une aflEûre de raison. Bien que je ne sois pas ambitieux, c'est un devoir pour moi de chercher à arriver le plus tôt possible au grade de chef d'escadrons, où seulement je pourrai mettre l'équilibre entre mes recettes el mes dépenses. Or mes chances d'avancement sont doubles dans ce pays de ce qu'elles seraient en France. CTest pour cela que je suis entré au !•' chasseurs d'Afirique, ob j'ai été du reste accueilli à merveille, et où je suis fort bien. »
n ftit accueilli de même par son colonel , M. le comte Iules de Salignac-Fénelon , lequel partageait toutes ses convictions. Il ne fut pas moins le bienvenu auprès des officiers, c J'ai connu le héros chrétien lorsqu'il nous arriva au l*' chasseurs d'Afrique, nous écrit l'un d'eux. D était jeune alors, svelte de taille, très brillant cavalier, officier instruit, modeste, très afiable, très bien-
n LE GÉNÉRAL DE 80KIS
veillant envers tout le monde, mais très sévère pour lui-même et strict observateur de la discipline et du règlement. Il eut bientôt fisLit notre conquête à tous. » Il quitta donc Orléansville et revint s'établir avec sa CBunille à Mustapha-supérieur, dans une grande maison mauresque, de la terrasse de laquelle on apercevait cette vaste rade d'Alger qui égale en beauté le golfe de Naples et le Bosphore. Il attendait la naissance d'un sixième enfant pour le mois de novembre, c Tu vois, mon bon ami, écrivait-il en France, que j'ai grand besoin de croire que Dieu bénit les nombreuses familles 1 1 Son frère Théobald était venu le rejoindre, en qualité d'attaché aux affaires arabes à Blidah. Il s'occupa beaucoup de l'âme de ce frère plus jeune, travaillant doucement et discrètement à en faire un chrétien comme lui. C'était ainsi, d'ailleurs, qu'il agissait envers tous. cSon apostolat, nous écrit M. Alauzet, alors curé de Mustapha, consistait particulièrement à rendre la religion aimable à ses camarades par toutes sortes de bons services. Apprenait-il qu'un de ses collègues était dangereusement malade, il venait en prévenir le prêtre. Lui-même faisait à son chevet une visite d'ami pour le disposer à me recevoir, choisissant le temps opportun pour glisser dans cette âme des pensées salutaires que son accent de franche conviction y faisait pénétrer. C'était un des chrétiens des premiers âges que cet homme. Sa vie intérieure était celle d'un religieux plus que d'un soldat. L'oraison assidue et la communion fréquente rélevaient de plus en plus vers la perfection. Chaque fois que mon ministère me faisait pénétrer dans le fond de cette âme, je me sentais, à ce contact, ranimé dans mon devoir de prêtre et de missionnaire. »
L'ALGÉRIE — LA RABTLIE 93
Une de ses dernières joies de chrétien à Mustapha fat l'érection d'une grande croix de fer, que, de concert arec son colonel et M. le curé, il fit dresser au tournant de la route qui chaque jour amenait ofllciers et soldats à la résidence d'été du gouverneur. La paroisse s'y rendit processionnellement, l'évéque la bénit; l'état- major du régiment y assista, la musique joua ses airs militaires. C'était un acte de foi ; les musulmans s'en déclarèrent étonnés et édifiés. Sonis ne cfôsait de répéter que c l'Algérie ne serait conquise à la France que lorsqu'elle le serait à la religion, et la croix y ferait plus que l'épée. »
Au printemps de cette année 1858, le capitaine c était allé, avec son régiment, faire une longue course chez les tribus du sud de la province i. Il y avait contracté une fièvre opiniâtre, qui le tint continuellement Eoufirant jusqu'au commencement de l'année 1859.
Le 3 avril nous le trouvons dans le Tell , à Aumale, où il écrit à sa sœur atnée, Marie -Thérèse de Jésus, une lettre débordante d'affection, d'onction céleste et de vie toute en Dieu. Elle donne l'altitude spirituelle de son âme. C'est un dimanche; il rentre des vêpres; il lui reste quelque loisir pour s'entretenir avec celle qu'il nomme c sa bien chère et bien excellente Joséphine ». Il prie pour elle tous les jours, afin qu'elle et sa sœur soient c des vases d'élection ». Il prie pour ses père et mère qui ne sont plus , pour sa femme et ses enfants qui sont loin de lui ; et il avoue c les pleurs qu'il verse délicieusement lorsque, dans sa solitude , il te recueille devant Dieu pour faire à tant d'êtres aimés sa visite de tous les soirs ». — c Je cherche de plus en plus à me donner à Dieu, et je n'ai pas grand'peine;
car, pour ma nature plus que pour toute autre, le joug du divin Maître est léger. Je n'ai donc aucun mérite à me réfugier dans ce cœur, qui m'est une source de consolations, et je puis dire que plus j'y entre, plus j'y veux entrer. Je suis en quelque sorte inondé de tant de grâces que, si j'osais employer le langage du monde, je dirais que je suis confus des prévenances de Dieu et de ses bontés pour moi. Et cependant j*en suis si peu digne! Quel frêle roseau que ton pauvre frère! »
Il décrit sa misérable et chère installation de soldatcénobite, c Je suis heureux ici; j'ai tout ce qu'il faut pour y goûter le bonheur chrétien. J'ai une chambre, qui est plutôt une cellule. Quatre murs blanchis à la chaux; une table en bois blanc sur laquelle je t'écris, deux chaises de paille, mon lit de campagne, ma can« tine, ma malle, un bidon et une gamelle de soldat qui me servent de pot à eau et de cuvette, voilà tout mon mobilier. Comme il fait froid ici, j'ai en guise de pincette un fragment de cercle de tonneau plié en deux. Ma pelle est un morceau de tôle que mon chasseur a cloué au bout d'un bâton. Tu vois que je suis au moins fiancé à la pauvreté. Sur une planche j'ai mes livres bien*aimés : quelques ouvrages arabes, le saint Évangile en arabe, le même dont se servent nos frères de Syrie, les Maronites du Liban, ces admirables chrétiens des premiers jours; la Bible, VlmitcUion de Notre-Seu gneur en latin, quelques autres volumes arabes, latins et français , le délicieux petit livre de saint Liguori. Avec cela, je sors peu ; je ne quitte guère ma chambre que pour mes repas, qui ne sont pas bien longs. Je mange avec nos officiers qui sont des gens trancjuillea
L'ALGÉRIE — LA KABTLIE 95
et bien élevés, et notre salle à manger est à côté de ma chambre. »
Voici maintenant le chrétien, le frère, l'époux, le
père, dans toute l'eflùsion de son cœur, c Je fietis ce que
je peux pour devenir meilleur que je ne suis, car je
comprends bien qu'il ne &ut pas n'être à Dieu qu'à
demi. J'ai le bonheur de communier souvent, tous les
deux jours. C'est un Pain dont je suis avide; mon cœur
n'en sait pas jeûner; si j'étais privé de cette adorable
nourriture, je mourrais de mort spirituelle. Je me
couche tard , et mes heures du soir ne sont point une
solitude, parce que je les passe avec Dieu. C'est alors
que je me rappelle dans l'amertume de mon cœur le
souvenir de tant de misères et de tant de miséricordes.
Déplorable histoire qu'est la mienne I C'est alors aussi
que je pense à vous tous, et que mon ftme promène son
deuil sur les anciens jours. Paris, Neufch&teau , Li«
boume, douloureuses étapes de souffrances que le
temps ne saurait effacer I Ai-je besoin de te dire que la
figure de notre pauvre et bien -aimée sœur Aline est
souvent devant moi? Ces trois morts sont les trois
grains de mon triste chapelet, b
n parle ensuite de sa femme, qu'il a associée à sa vie de privations, mais qu'il sait dédommager par son af» fection. Il se réjouit de la voir se détacher de plus en plus de toutes les joies du monde , et monter à Dieu d'un élan admirable, c C'est un vrai bonheur pour moi et un touchant spectacle que d'assister au travail de Jésus-Christ dans cette âme. Tous deux nous avons fait une sainte conspiration : Nous travaillons pour le ciel. Nous voulons que nos enfants soient des saints; c'est une ambition que Dieu permet. »Sonis déclare que c son
bonheur serait devoir ses trois fils se consacrer à Dieu, et il attend le moment où ils auront à choisir entre Dieu et le monde, b Quant à ses filles, ce n'est ni leur mère ni lui qui leur empêcheront de suivre la voie que Notre-Seigneurleurtracera. «J'ai voulu quemes enfants disent Vous à leur père et à leur mère, et je veux aussi supprimer le Tu entre eux. Il me semble qu'on s'aime tout autant en ne se tutoyant pas , et je trouve dans le v(m8 une certaine dignité chrétienne et une pureté qui ne peut manquer d'ennoblir les relations même les plus affectueuses. La familiarité , dans l'acception générale de ce mot, doit être bannie d'un foyer chrétien. n n'y a point de pureté sans cela. C'est ainsi encore que, malgré d'anciennes habitudes, ma femme et moi nous nous disons Vous. C'est te dire, chère Joséphine, que là où je crois m'ètre trompé je cherche à corriger mon erreur et à faire mieux, b
Lorsque M. de Sonis écrivait cette lettre intime, il se disposait à faire partie d'une nouvelle expédition en Kabylie; mais c'est alors qu'éclata la guerre avec l'Autriche pour l'affranchissement des États lombards-vénitiens. Le 1*' chasseurs d'Afrique reçut l'ordre de s'embarquer. A partir de ce moment la vie militaire de Sonis entre dans une nouvelle voie ; Thorizon s'élargit. Ce n'est plus l'obscur travail de l'étude et du service, ni les lointains combats d'une guerre de tirailleurs dans les gorges de l'Atlas. Dieu va le produire sur un des plus illustres champs de bataille de notre histoire. C'est encore le sacrifice, mais l'honneur l'accompagne et la récompense le suit.
Que ne l'offrait-il, ce sacrifice, pour une cause moins liée à celle des ennemis de la papauté et de l'Ëglise !
t Cette campagne d'Italie n'avait pas, loin de là, l'approbation de mon mari, nous écrit M°*« de Sonis; mais il était militaire dans l'âme, et il aimait son métier avec une sorte de passion. Pour moi, malgré mes inquié* tades et mes craintes, je n'ai jamais cherché à le détourner, — je ne dirai pas de faire son devoir, cela est trop naturel, — mais d'aller où son ardeur et ses désirs le poussaient, quoi que je dusse en souffrir. ]d
M** de Sonis et ses enfants retournèrent en France pour toute la durée de l'expédition. La séparation se fit au pied des autels. Le capitaine communia à côté de sa femme, entouré de ses jeunes enfants. Il offrit sa vie à Dieu, et il lui demanda de bien faire son devoir; car c'était bien au devoir, et au devoir tout seul qu'il marchait.
Deux siècles auparavant, le 11 juin de l'année 1660, un illustre capitaine français écrivait à sa femme, du [Hcd des Pyrénées qu'il s'apprêtait à firanchir : c Nous allons commencer la campagne. J'ai bien prié Dieu ce matin qu'il me fit la grâce de la passer en sa crainte , oe connaissant point de plus grand bien que d'avoir la conscience en repos, autant que notre fragilité le peut permettre. Je suis toujours dans les mêmes sentiments, priant Dieu qu'il me donne la continuation de sa grâce, et qu'il me rende plus homme de Dieu que je ne sais, >
Gdui qui écrivait ces lignes d'adieu était Turenne. Les héros chrétiens de tous les temps se ressemblent.