CHAPITRE IV
Le 10 mai 1859, le régiment des chasseurs d'Afrique quitta la rade d'Alger. Trois cents hommes, deux cent vingt chevaux avaient été embarqués sur un assez mauvais bâtiment, la Sh}re, servi par une machine tellement avariée et insuffisante qu'on dut marcher à la voOe, vent debout. Le temps fut triste, la mer houleuse, la traversée lente; et cependant le spectacle avait sa grandeur. Tout le parcours maritime était sillonné d'embarcations , dont les cheminées fumantes donnaient à la mer l'aspect des environs d'une de nos grandes cités industrielles du Nord, raconte un officier qui parle de souvenir.
Le 16 mai , on vit s'élever du fond de son golfe le magnifique amphithé&tre de la ville de Grénes, et on salua l'Italie. Sonis la salua aussi , mais en faisant secrètement des vœux pour que son affranchissement ne fût pas le signal d'une longue perturbation au sein de l'Europe chrétienne.
On débarqua le 17. L'entrée à Gènes fut un triomphe ; la ville se porta tout entière au-devant de nos troupes d'Âfirique, pour les acclamer en les couvrant de fleurs. On venait d'apprendre que, le 12, l'empereur Napoléon III était arrivé par les Alpes, pour se mettre à la tête de son armée ; l'enthousiasme était grand. Tandis que soldats et officiers se répandaient par la ville et remplissaient les cafés, Sonis, son service fini, entra dans les églises pour y adorer. U monta au sanctuaire de Notre-Dame-de-Carignan, qui domine les flots, et il y recommanda à Dieu son âme, sa famille, la France.
Après un jour passé soit à Gènes, soit au village de Coregliano, où était formé le dépôt de tous les envois faits aux escadrons de guerre, le régiment prit sa route vers le nord, dans la direction de Stradella. On rencontra aux premières étapes d'autres régiments en marche, avec lesquels on échangea des paroles de hon espoir. On fut le 19 à Ronco; il pleuvait. Les troupes n'en étaient pas moins toutes pleines d'entrain , mar* chant gaiement sous ce déluge , par des routes et des chemins de montagne détrempés par la pluie, défoncés par les équipages et les chevaux. Il s'agissait de re* joindre promptement les autres corps arrivant par le Piémont, afin d'opérer la concentration de l'armée entière, avant que les Autrichiens n'eussent le temps de la couper, en prenant les devants.
Parmi ces pensées graves, M. de Sonis n'en était pas moins le meilleur des camarades, et dans ce concert pariait de vertus militaires la note gaie ne manque pas. c Vous souvenez-vous, rappelait- il plus tard à un officier de marine, du bateau sur lequel vous êtes venu me dire adieu, en m'apportant cette bienfaisante caisse
de madère qui , à Ronco , a rendu la vie au duc de La Rochefoucauld, alors chef d'escadrons au 3^ chasseurs d'Afrique. L'estomac de ce vieux reître ne s'arrangeait guère du petit bleu d'une auberge de troisième ordre, dans laquelle nous étions cantonnés et qui nous foisait manger une cuisine impossible; tout cela s'harmonisant trop bien avec un ciel gris et une pluie continue. Je me rappelle le succès de votre madère, que je fis apparaître en grande pompe, et j'ai oublié de vous dire que tous les convives avaient porté votre santé, un peu avant le combat de Montebello. >
En effet, le 20 mai, on apprit, à Serraval, qu'un engagement avait lieu ce jour- là même dans les environs de la ville de Voghera , vers laquelle le régiment montait à marches rapides. Le lendemain on ne fit que traverser Tortone, mais sans descendre de cheval; et à cinq heures du soir, on arrivait à Voghera. Un incident heureux avait ranimé, chemin faisant, l'ardeur de nos hommes : on avait rencontré le convoi du chemin de fer qui portait l'empereur des Français, et on l'avait salué de vives acclamations.
On sut alors que l'engagement de l'avant- veille avait eu lieu entre le général Forey et l'avant-garde des Autrichiens, qui, depuis quelques jours, poussaient vers nous des reconnaissances offensives, dont on avait voulu avoir raison. Le combat s'était livré en avant de Voghera, près de Casteggio, autour du petit village de Montebello, dont il a pris le nom, sur une terre déjà illustrée au commencement du siècle par la fameuse bataille qui a immortalisé le nom du général Lannes.
Cette première journée avait été pour nous. Voghera était en fête. € Cette ville, située à quelques pas du
LA CAMPAGNE D'ITAUE iOl
Ueaoù s'était passée Faction de la veille, raconte un des témoins, présentait, le 21 mai, un spectacle attendrissant et radieux. Les rues riantes, spacieuses, bien percées , ouvertes de tous côtés à la lumière d'un beau ciel, étaient animées d'une vie passionnée, se traduisant par cet éclat fébrile, dont se revêtent les cités après une victoire remportée sous leurs murs ou dans leur sein. Toutes les maisons étaient pavoisées , tous les habitants en liesse, les chapeaux enrubannés, les boutonnières fleuries. Un général ne pouvait se montrer, une troupe en armes ne pouvait faire un pas, sans soulever un ouragan de cris enthousiastes. Les com* battants de Montebello avaient sur leurs traits cette étrange empreinte que laisse sur les visages une première journée de poudre. Le maréchal Canrobert visita avec le maréchal Baraguay-d'Hilliers une ambulance improvisée que Ton avait établie dans une maison de Voghera. La manière dont la plupart de nos soldats supportent leurs blessures donnerait aux plus humbles d'entre nous des mouvements d'orgueil national. Leur pâle visage était rayonnant; et, à les voir, on sentait dans leur poitrine livide quelque chose d'ardent, d'ému, de prompt à se soulever, qui est la vie s'offrant généreusement en sacrifice. Le maréchal Baraguay-d'Hilliers , montrant son bras mutilé, disait à ceuk dont tout à l'heure le couteau du médecin entamera peut-être les os: a Allons, mes enfants, j'ai passé par làl iNos blessés souriaient à ce doyen des amputés, en voyant qu'il y a de nobles routes en ce monde , où l'on peut encore marcher droit et ferme, avec quelques os de moins. ^ Un visiteur moins illustre parcourait, lui aussi, les
ambulances de la ville , où il allait porter des pensées encore plus hautes et d'autres consolations. H. de Bonis, son service achevé, s'était rendu auprès de nos blessés dispersés par les maisons et gisant sur des lits de camp improvisés.
Il passa toute cette journée triomphante au milieu d'eux, aidant au transport et au pansement de ces braves. Il les félicitait de leur courage en soldat, il les animait à la patience et à la confiance en chrétien. Il leur disait que le grand Maître, le divin Chef, lui aussi, € avait passé par là; ]» et en quelques paroles très simples, très rondes, mais très ardentes, il leur proposait Jésus-Qirist comme modèle, comme ami, comme médecin, c Savez-vous vos prières? b leur demandaitil , après quelques compliments sur leur belle conduite militaire. Puis, tout de suite, il leur suggérait quelque invocation très courte, très facile, qu'il prononçait le premier. U ne les quittait pas sans leur avoir laissé quelque médaille bénite : c Cela vous portera bonheur I » C'était une apparition d'un monde supérieur et d'une autre patrie que cette visite d'apôtre ; là où il avait passé le prêtre pouvait venir : il trouvait des cœurs ouverts et des âmes prêtes.
Le capitaine descendit visiter le champ de bataille. Il présentait un étrange contraste. Cette terre funèbre était alors en pleine floraison printanière. Des débris d'armes, de shakos, de képis, de cartouches, étaient épars entre des buissons en fleurs, sur l'herbe piétinée et tachée çà et là de flaques d'un sang noir et coagulé. Sonis entra dans l'église transformée en ambulance et s'adressa au prêtre qui la desservait. Le curé de Montebello était un vieillard de la fin du siècle dernier. Son
ministère accompli, il raconta au capitaine qu'habitant ce pays depuis son enfance, il avait encore le souvenir de la première bataille, celle de 1800, et il en fit le récit à sa manière personnelle. Il venait d'assister à cette dernière aflaire du haut de son clocher où il s'était ré« fugié. Sonis Técouta gravement, respectueusement ; et il le quitta ensuite en lui demandant une messe pour les âmes de ceux qui, dans les deux armées, venaient de paraître devant Dieu.
La division de cavalerie, maintenant réunie tout entière, était commandée par le général Desvaux. Elle se composait de quatre régiments , ainsi répartis : la première brigade, aux ordres du général de Planhol, comprenait le l^*" chasseurs d'Afrique et le 5* hussards; la deuxième brigade comprenait les 2« et 3< chasseurs d'Afirique. Le 1«' chasseurs d'Afrique, aux ordres du colonel de Salignac-Fénelon, avait quatre escadrons; le capitaine de Roquefeuil commandait le premier, le capitaine Dubessay de Contenson le second , le capitaine de Sonis le troisième , le capitaine Guyot le quatrième. Guyot et de Roquefeuil allaient être tués à Solférino , dans une même journée.
Après un campement de trois jours à Montebello, le régiment se mit en marche dans la direction d'Alexandrie, où l'on arriva le 29, après plusieurs marches et contremarches, semées de vives alertes. Le 30, le régiment atteignait Casale; le 31, il était à Verceil, le l«r jQîn à Novare, que l'ennemi venait d'abandonner, et autour de laquelle s'était concentrée l'armée presque entière.
Le 4, on entendit le canon de Magenta. Le l*''' chasseurs d'Afrique était posté en observation sur la rive
droite du Tessin, hors de la portée de l'artillerie. II passa la nuit dans un champ de blé, la bride au bras, attendant le signal d'agir. Il ne le reçut pas; mais, sur la route, des voitures se succédant sans cesse, remplies de blessés , et spécialement d'ofBciers de la garde , faisaient comprendre que Taffaire était chaude et sanglante. Le 5, on apprit définitivement la victoire des Français. Les chasseurs reçurent Tordre de passer de la rive droite sur la rive gauche du Tessin , et de se porter en reconnaissance du côté de Gerano; on craignait un retour offensif de l'ennemi. Il n'en était rien ; le régiment en fut quitte pour une course harassante d'une journée entière, durant laquelle aucun uniforme autrichien ne fut aperçu; et, le soir, on regagnait la gare de San -Martine encombrée de prisonniers ennemis et de blessés des deux nations. L'empereur et le roi de Sardaigne se trouvaient réunis, partageant un très frugal souper dans une auberge, tous deux radieux de la victoire.
Sonis se multipliait pour être à tous ses devoirs, prévoyant tout, pourvoyant à tout, donnant à son escadron l'exemple de l'activité et de la discipline, disposant ses hommes à combattre bravement, et impatient de payer lui-même de sa personne. < En cela il obéissait à sa conscience , raconte un lieutenant qui faisait campagne à côté de lui, car, sans que jamais il ne m'en eût dit un mot, je n'avais pas tardé à m'apercevoir que cette guerre d'Italie ne lui plaisait aucunement, i Les dangers de la papauté, puis ceux de la France elle-même dans un avenir prochain, se dressaient devant ses yeux ; et il se demandait tout bas si nous ne faisions pas le jeu des factieux, des ambitieux et plus tard des ingrats.
Mais il était soldat, et il y avait dans le sacrifice de sa Tie une immolation de plus : celle de ses pensées propres à la cause commune.
LeÔjuin on était sur le champ de Magenta. De chaque côté du Ponte- Vecchio qui divise ce bourg, là où s'était porté le plus grand effort de la garde , des monceaux de cadavres étaient couchés, défigurés , en sang, dans toutes les attitudes que leur avait données la surprise de la mort. U fallait dérober promptement ce spectacle à nos troupes. Sonis trouva dans la plaine une quarantaine de paysans qu'on avait requis pour enterrer les cadavres. Ils accomplissaient lentement leur funèbre besogne, pour laquelle, disaient- ils, une semaine ne serait pas de trop , s'asseyant sur le talus des grandes fosses béantes , et causant du ton le plus tranquille en fumant leurs pipes. Pendant ce temps -là des groupes d'ofiBciers et de soldats, parcourant le champ de ba« taille, interrogeaient tour à tour le visage des morts entassés ou épars, cherchant un camarade, un ami, un parent qui avait disparu, et tremblant de le reconnaître sous son masque de boue pétrie de poussière et de sang.
Ceux qui nous ont transmis ce tableau ajoutent ce trait : c Là encore , tandis que chacun prenait un peu de repos, notre capitaine disparut. Nous le perdîmes de vue jusqu'à la fin de la journée. C'est alors que nous apprîmes qu'il avait passé son temps dans les ambulances et dans les hôpitaux, portant des consolations religieuses aux blessés des deux armées. Quoiqu'il ne fit connaître à personne son dévouement, il ne parvenait pas cependant à le dissimuler. Nous respections son silence, mais nous l'admirions, et bientôt M. de
Sonis devint pour tout le régiment l'objet d'une véritable et religieuse vénération, b
Trois jours après Magenta, l'armée entrait à Milan. Une pluie d'orage n'avait pu éteindre l'enthousiasme italien, et une brillante réception y attendait nos troupes. Le cœur du capitaine de Sonis s'y prêtait mal, il dévorait de secrètes frayeurs, c Nous étions acclamés partout comme des libérateurs, raconte son lieutenant, et nous nous montrions sensibles à ces démonstrations. Seul , le capitaine de Sonis , que je ne perdais pas d» vue, ne me paraissait nullement enthousiasmé. Je n'osais l'interroger, attendant qu'un moment propice se présentât peut-être pour lui en faire la remarque, i
D'ailleurs, pendant ce temps-là, on entendait, le 8 au soir, le sourd grondement du canon. Le corps du maréchal Baraguay-d'Hilliers, qui le matin avait traversé Milan au pas de course, était aux prises avec l'ennemi. Encore parés des fleurs qu'on leur avait jetées, nos soldats soutenaient dans le cimetière de Melegnano une lutte héroïque, dont le bruit lointain venait faire écho aux éclats de la joie milanaise. C'était une victoire de plus que sonnait le canon.
Les jours qui suivirent ne furent plus pour le 1*' chasseurs qu'une série de reconnaissances à la poursuite des vaincus, dans la direction de Bergame. Tout ce pays était magnifique. Des champs de maKs, des rizières, de belles moissons de blé et d'avoine blanchissantes, de longues lignes de mûriers, des haies et des allées d'acacias en fleurs, en faisaient un riant paradis, mais un paradis où venait d'entrer la mort.
Durant ces courses sans repos, à travers ces campagnes, Sonis n'oubliait pas plus le service de Dieu que
LA CAMPAGNB D'ITALIE 107
celui ée sa patrie. U le racontait plas tard, à peu prée en ces termes, aux missionnaires de Laghouat: c Dès que mon escadron était arrivé à son lieu de campement, mes ordres donnés à la troupe, je me mettais à la recherche d'un clocher, et je me dirigeais tout droit vers le presbytère. Je trouvais là un bon curé, qui œ savait pas plus de français que je ne savais d'italien. Le latin nous servait à nous entendre ensemble , et je me rappelais ce que j'en avais appris au collège pour me tirer d'affaire tant bien que mal : c Allons au plus pressé, Monsieur le curé, s'il vous plait, entendez ma ooofession. Nous causerons après, si nous en avons le temps. » Quand je le pouvais, je communiais ce jour-là, sinon c'était pour le lendemain. L'affaire faite, je rentrais au camp, le cœur joyeux, tout plein de Dieu. La mort pouvait venir, j'étais en règle, et je remontais à
cheval, prêt à tout sacrifice. »
Tout cela se faisait promptement, simplement,
franchement. « Toujours modeste et discret, nous écrit un officier attaché à ses pas, M. de Sonis se gardait bien d'attirer l'attention sur ses pèlerinage». Mais s'il n'en faisait pas parade, il n'en faisait pas mystère; et chacun savait très bien qu'il allait prendre les ordres de son premier Commandant et lui rendre ses devoirs. »
Lui-môme l'a raconté dans une lettre adressée à M. Dhéralde, de Limoges. Ces lignes écrites entre deux courses en ont la rapidité; c'est l'élan de son cœur: < Dans nos reconnaissances, dit- il, en traversant des bourgades ou des villages , tout à coup nous apercevons un clocher : c Le Midtre est là ; à terre I » Nous descendons tous les deux de cheval . — il était alors avec un ami,
i08 LE GÉNÉRAL DE SONIS
le capitaine Robert*, croyons-nous; — nous entrons dans réglise, nous prions un prêtre de nous donner la sainte communion. C'est fait ! Nous repartons aussitôt : le temps n*est pas à nous. Nous faisons notre action de grâces à cheval et en courant. . .» — a Non, jamais, s'écrie ici son éloquent panégyriste , jamais l'esprit français joint à la piété chrétienne n'a trouvé le sublime dans une page plus merveilleuse de grandeur et de simplicité. » Il écrivait dans ces mêmes jours au Père Brumauld, àBouffarik : « L'f7mvers,queje lis toujoursavec plaisir, nous apprend que tout le monde chrétien prie pour la paix. Quoique soldat, je la désire de toute mon âme, non que je sois fatigué de nos privations , et que la vie réellement très rude que nous menons me soit à charge, mais parce que la vue de tant de sang chrétien répandu me fait mal. Ces jours derniers, à Magenta, on marchait sur les cadavres, et cela a duré deux jours,
* Le capitaine Robert, né à Frochères (Côte -d'Or) en 1818, est moi*t en 1890 à Dijon, qu'il édifia de ses vertus. W était lieutenant de hussards, à Limoges, loraqu'il connut M. de Sonis, vers 1852. n servait comme capitaine aux dragons de rimpératrice depuis 185^, lorsqu'il retrouva son ami dans la campagne d'Italie, où il gagna la croix d'honneur. U prit sa retraite avec le grade de chel d'escadrons, en 1867, et n'en sortit que pour détendre son pays dans la guerre de 1870. Après la paix, refusant le grade de lieutenantcolonel, il se retira à Dijon, où, suivant les traces de Sonis, il établit l'adoration nocturne du saint Sacrement, l'adoration diurne du premier vendredi du mois, et prêta son concours le plus dévoué à toutes les bonnes œuvres, celle de Saint- Vincent-de-Paul, celle de Saint-François-Régis, et en particulier celle du Cercle catholique, dont il fut l'àme. Apôtre jusqu'à sa dernière heure, il demanda et obtint la conversion de plusieurs de ses amis, à qui il légua sa foi et sa charité. C'était un homme de Dieu.
y, B. Depuis les précédentes éditions, M. Decroix, alors vétérinaire en chef au 1" chasseurs d'Afrique , et que nous verrons bientôt prîss do Sonis au Maroc . s'est rappelé ces communions laites par lui aux côtés de son ami . dans les reconnaissiamces du régiment des chasseurs. Le capitaine Hobert ne faisait pas partie de ce régimeoL
Que de pauvres âmes au jugement de Dieu ! On parle beaucoup d'aumôniers dans les journaux , mais je n'en ai encore aperçu qu'un seul qui défilait à la suite du maréchal. Nos malheureux soldats sont absolument privés de secours religieux. En Piémont, quelques prêtres parlaient français tant bien que mal, mais, en Lombardie, le français est tout à fait inconnu. Je suis obligé de parler latin , mais la prononciation est tellement différente de la nôtre, que je comprends difficilement. Malgré cela, j'ai eu le bonheur de communier quelquefois à Gènes, à Novare et à Leinate, étapes dont le souvenir m'est précieux au milieu de cette vie d'aventures. Quel délicieux compagnon que Notre-Seig:neur, et que les disciples d'Emmaiis avaient raison I »
Puis dépeignant un peu sa pauvre installation de campagne: « Je ne sais si vous pourrez me lire, car je vous écris comme un chat. Il est vrai que j'en ai la position. Je n'ai pour maison, ou plutôt pour tanière, que deux sacs appuyés sur deux fusils, et décorés en Afrique du nom de tente -abri; nous avons mis de côté nos grandes tentes, et c'est sous ce trop mince toit que nous recevons les pluies diluviennes qui nous arrosent tous les jours depuis notre arrivée sous le beau ciel d'Italie. D'ailleurs j'aime vraiment beaucoup mon petit toit de toile, où je me fais aussi petit que possible pour être plus près du divin Maître. Pour moi qui suis pauvre, mon révérend Père, sans avoir eu le mérite de le devenir volontairement pour l'amour de Dieu , c'est un grand bonheur que de pouvoir goûter ici un peu de pauvreté évangélique.
€ Priez pour moi , mon Père, afin que je sois soumis de tout mon cœur à la volonté de Dieu. Tout est là, et
iiO L£ GÉNÉRAL DE SONIS
j'essaye de faire ce que je peux pour le bien comprendre. Priez pour ma pieuse et bien-aimée femme, afin que si Dieu me rappelle à lui, elle ait le courage de supporter cette absence momentanée, et qu'elle trouve dans sa foi la force nécessaire pour élever chrétiennement ses enfants. Priez aussi pour ces êtres chéris afin qu'ils soient tout à Dieu, qu'il en fasse des saints. Enfin ne m'oubliez pas au divin sacrifice, et demandez pour moi beaucoup de force, car je n'ai que beaucoup de faiblesse. »
Le plus chrétien des officiers, le plus dévoué à ses hommes était donc aussi le plus austère pour lui-mémo dans sa vie de campement, a J'ai été frappé de rexiguïté de sa tente, nous raconte un de ses frères d'armes. Elle n'avait guère plus d'un mètre de hauteur; c'est à peine si le capitaine pouvait y entrer en rampant. Sa petite couchette ou peau de mouton reposait sur un peu d'herbe ou de branchages, voilà tout. La pauvreté de ce campement contrastait avec la commodité et même l'élégance des tentes des autres officiers, où rien ne manquait au confortable de l'existence : jolies tentures, batterie de cuisine, linge et vêtements de rechange. C'est à ce point qu'un ordre du quartier général de l'empereur intervint, prescrivant aux officiers de simplifier leur bagage et leur ameublement. L'ordre nous fut lu , je crois , le 23 juin , veille de la bataille de Solférino. L'instruction venait trop tard; on ne sut pas se défaire de ce qu'on possédait, et le capitaine de Sonis continua à demeurer une belle exception et un exemple stérile. » C'est surtout dans la vie des camps que peu suffit au sage et moins encore au saint.
Un livre lui tenait lieu de tout : Vlmitation de Jésus- Christ. U écrivait, le 20, sous Brescia, à sa sœur Marie
LA CAMPAGNE D'fTAUE i i i
du Saint • Sacrement : c Ici, j'ai tellement dû alléger mon bagage, que je n'ai emporté que la petite Imitation de Notre -Seigneur que tu m'as donnée. Ce livre est toujours dans mes mains , et je le respire comme un bouquet de plus en plus précieux. Mais j'ai un véritable besoin de me nourrir de la sainte Écriture. Un ami que j'ai ici me prête son Nouveau Testament; mais outre que je l'en prive, j'ai quelquefois de la peine à me le procurer.i II lui en demandait en conséquence un exemplaire, c s^i ne coûte pas trop cher, » ajoutait-il à cette pauvresse volontaire.
L'approche d'une aiïaire sanglante ne faisait que l'abandonner plus entièrement à Dieu pour mourir ou pour vivre : c Je ne te parlerai pas de la guerre , ma chère Marie. Qu'il te suffise de savoir que je suis tout résigné à la volonté de Dieu. Il sait mieux que nous ce qui nous est bon... Je n'ai point d'inquiétude. Si Dieu me rappelle à lui, il m'assistera de sa gnlce, et j'ai Tespoir que tout ira pour le mieux. S'il en est ainsi , c'est qu'il est à présumer que je n'eusse été utile à rien en ce monde, et que le bon Mattre se chargera de tenir lieu de père à mes enfonts. Autrement les boulets passeront à mes côtés et sur raa tête sans m'atteindre. J'ai le bonheur de communiersouvent, et j'ai ainsi mon saint Viatique avec moi.
« L'idée de la mort est un trésor pour les chrétiens. Que le monde a grand tort de s'en épouvanter : la patrie est au ciel !
€ Ma pauvre femme souffre bien; et moi aussi je souffre de ses souffîrances. Que je pense à elle et à mes enfontsl Que j'ai fait de plans et de rêves pour leur ^ucation! Que la volonté de Dieu s'accon^plissc!... ^
L'engagement général que Sonis attendait dans ces
dispositions, il en reçut un des premiers l'annonce et le signal. Ea campagne, chaque escadron a son jour pour marcher en tête, à tour de rôle, et faire les reconnaissances. Le 24 juin, c'était le troisième escadron, commandant de Sonis, qui était de jour. « A minuit, raconte-t-il lui-même, je fus prévenu que le réveil serait sonné & deux heures du matin et que mon escadron devait être à cheval à trois heures. Je fis prévenir mon monde, et en un clin d'œil les feux furent allumés, le café fait et avalé par précaution; car ici comme en Afrique, lorsque Ton part, on ne sait ni où ni à quelle heure on arrivera. Pour mon compte, j'étais miné par une fièvre qui me tenait depuis deux jours, et je n'avais rien mangé depuis ce temps. On me conseilla beaucoup d'entrer à l'ambulance, mais j'étais bien sûr que Dieu me donnerait des forces, et je pensais qu'il était possible que mon escadron fût engagé le lendemain. Je restai donc à mon poste, et je m'en suis bien trouvé, car si j'ai beaucoup souffert dans la première partie de la journée, j'ai été complètement guéri après la charge que nous avons fournie, et depuis laquelle je me considère comme inaugurant une nouvelle existence, qui est un miracle de la bonté de Dieu. »
Cette journée du 24 juin 1859 fut celle de la grande bataille qui décida de la campagne d'Italie comme du sort de la péninsule. Elle prit, comme on sait, lé nom du bourg de Solférino, dont les circonstances firent la clef des positions autrichiennes. Sonis a raconté la part qu'il y prit, simplement, vivement, toujours modestement, dans deux lettres intimes qui se complètent l'une l'autre. L'une est adressée à M. Lamy de la Chapelle; l'autre, déjà pubUée par quelques journaux, est
adressée à sa femme. Écrites aux feux du bivouac, le lendemain de la bataille, toutes deux respirent l'ardeur dont brûlait le soldat, toutes deux respirent surtout rhéroîsme du chrétien qui venait de faire ToiTrande de lui-même au Maître de la vie et de la mort. Nous les fondons ensemble dans un même récit.
Ainsi, consumé de fièvre, à jeun depuis deux jours, singulièrement affaibli par l'insomnie et les sueurs, Sonis quitta son bivouac à trois heures du matin, c Nous nous dirigeâmes droit devant nous, écrit-il, par un chemin entouré d'arbres qui ne nous laissaient rien deviner de la grande plaine de six lieues d'étendue, sur laquelle a été livré un des plus grands combats des époques modernes. Au bout d'une heure de marche, nous dCunes nous arrêter et rester trois quarts d'heure la bride au bras , pour laisser défiler un corps d'armée qui avait l'avance sur nous.
€ Jusqu'au moment où le feu fut ouvert, personne ne croyait à un engagement sérieux. Le secret était parfaitement gardé , et l'on disait que l'ennemi n'était pas de ce côté. Enfin, la halte terminée, nous sommes remontés à cheval, en nous dirigeant au petit trot vers la magnifique plaine où allait être consommé le sacrifice sanglant que je n'oublierai jamais.
« Cependant le canon commençait à se faire entendre sur notre gaucho, et les coups en devinrent bientôt si précipités, qu'il fut clair qu'une grande bataille allait se livrer. La plaine immense qui nous avait été dérobée jusqu'alors par le pays très fourré que nous avions parcouru, était maintenant sous nos yeux. Elle était bordée à gauche par une chaîne de hautes collines couronnées par une suite de villages, qui for-
maient un réseau de positions formidables, et dont il nous semblait impossible de s'emparer. En face de nous on voyait un bois au milieu duquel se dressait le clocher d'un village. Enfin, à droite, la plaine était couverte de plantations de mûriers et de vignes qui nous cachaient des milliers de tirailleurs autrichiens.
c Notre division de cavalerie d'Afrique, commandée par le général Desvaux, se massa du côté de la plaine, et la division Partouneaux, comprenant les lanciers, les 2« et 7« hussards, fut se former à notre droite. L'artillerie de ces deux divisions se déploya en avant d'elles, et elle ouvrit son feu. Ce feu, ouvert à quatre heures du matin, a été ainsi nourri sur toute la ligne, de Goito au lac de Garde , c'est-à-dire sur une étendue d'environ quatre lieues, jusqu'à la nuit. L'on peut dire qu'il se livrait quatre batailles à la fois, tant le terrain avait d'étendue. Le bruit était effrayant. Tous les villages qui couronnent les hauteurs avaient été attaqués en même temps par notre infanterie et notre artillerie. C'était pour nous un spectacle magnifique.
c Pendant presque toute la journée nous avons assisté de pied ferme et sans bouger à ce grand drame, nous bornant à faire quelques mouvements de manœuvre, pour essayer d'attirer à nous la cavalerie autrichienne cachée dans un bois en face, ou pour suivre les mouvements de notre infonterie, qui gagnait toujours du terrain. Les boulets passaient au-dessus de nos têtes; beaucoup, tombant à cinq ou six pas en avant, ricochaient en siffiant à nos oreilles. Un de ces projectiles vint passer entre les jambes de mon cheval et tua le cheval qui était derrière moi. La mort me paraissait imminente, mais j'avais fait le sacrifice de ma vie, et
LA CAMPAGNE DlTAUE Ut
je pensais que si Dieu me jugeait nécessaire à ma iiEi> mille, il saurait me préserver de tout mal.
c Ce fut seulement le soir que notre division se déploya et se rapprocha du bois où était caché Tennemi. A notre droite , le corps d'armée du maréchal Niel, qui depuis le matin n'avait pu faire autre chose que garder ses positions, faiblissait attaqué par des forces supérieures. »
Une autre lettre complète celle-ci et ajoute : c Depuis deux heures, le tir des Français devenait moins fréquent, nos munitions diminuaient. En face de nous, un peu obliquement, l'infanterie autrichienne, protégée en partie par un champ planté de mûriers et de vignes, sillonné de petits fossés, menaçait de foncer sur le corps de Niel, qu'elle eût peut-être forcé de céder le terrain. Le moment était extrêmement critique.
c C'est alors, continue de Sonis, que notre général de division reçut l'ordre de nous faire charger. Nous fûmes aussitôt prévenus que la charge allait sonner. Nos deux escadrons étaient superbes. Nous étions en bataille, occupant une grande partie de la plaine. L'inbnterie qui était sur les hauteurs nous regardait, et elle attendait notre charge avec impatience. Le corps Niel saccombait sous le nombre. Le l*** chasseurs d'Afrique formait la première ligne; son 4« escadron, commandé par Guyot, était formé en colonne derrière l'aile gauche. Le général appela le capitaine de cet escadron pour lui tonner l'ordre d'entamer le mouvement, mais le bruit était tel que personne n'entendit sa voix.
c Enfin il était si urgent de charger que le général Desvaux désigna mon escadron. Je l'entendis, je me portai sur lui, en arrivant au trot, et j'arrêtai ma
troupe pour prendre ses instructions. Sa voix était pleine d'émotion ; il sentait qu'il m'envoyait au sacrifice. U me donna l'ordre d'engager un feu de tirailleurs avec l'ennemi et de ne charger à fond , au centre où je me trouvais , que lorsqu'il donnerait l'ordre au reste de la ligne de charger sur les deux ailes. Nous étions si près de ceux que nous allions combattre que je pus voir que c'étaient des chasseurs tyroliens.
c Je fis remarquer au général que, s'il fallait attendre une charge générale, nos hommes seraient tués un à un par un ennemi nombreux et protégé par les bois, avant que nos fusils pussent lui faire aucun mal, et je lui demandai la permission de charger immédiatement. Il se recueillit quelques secondes, puis me dit d'une voix tout émue : c Oui, vous avez raison, chargez de suite, c tout de suite. En fourrageurs, marche! :»
c Je me retournai vers mon escadron et je commandai la charge. Puis je partis à fond de train sans la moindre émotion, et le cœur aussi calme que dans les moments de grande paix intérieure. J'étais plein de foi. J'étais à dix pas en avant de tout mon monde, au moins à quatre pas en avant de Jalabert, qui commandait mon premier peloton. J'étais donc une cible superbe. Nous arrivâmes au galop de charge à l'entrée du bois. L'infanterie ennemie se recula à notre approche. Je la serrai de près et je m'efforçai de couper sa colonne pour la rabattre sur nos lignes. Mais, arrivé au milieu des taillis, j 'aperçus de magnifiques carrés de Tyroliens auxquels les fantassins se joignirent, et qui nous écrasèrent sous un feu roulant, nous enveloppant de tous côtés. Je voulus rallier nos cavaliers pour entamer un de ces carrés; mais tout le monde
LA CAMPAGNE BITAUE 117
tombait autour de moi... Voyant succomber ainsi mes braves chasseurs, Je me précipitai de rage sur ces carrés, et je me trouvai en face de figures que je n'oublierai jamais , de baïonnettes qui scintillaient à mes yeux comme des lames de rasoirs, tandis que des milliers de balles me sifflaient aux oreilles. J'étais seul. Une partie de mon escadron était couché à terre; Tautre était attaquée de flanc par un escadron de hulans. Mon pauvre cheval gris était sous moi, blessé à mort; je lui mis l'éperon au ventre; il eut encore la force de me sortir de ces terribles masses, me porta à une vingtaine de pas, et tomba. Je me dégageai au plus vite, poursuivi par une grêle de balles, après avoir paré avec mon sabre un coup de baïonnette qui devait me tuer. Je dus alors courir à pied vers nos lignes le sabre en main; j'arrivai ainsi sur le 3* chasseurs d'Afirique, qui venait de se déployer et qui avançait, avec mon régiment, pour soutenir notre mouvement. Un de mes chasseurs m'amena un cheval de troupe ^ Je sautai dessus et ralliai mon monde '.
* Ce cheval fat trouvé et amené aa capitaine par le vétérinaire en chef, M. Decroix, lequel complète ainsi le récit de M. de Sonis : t Aux deux tiers de la distance qui nous séparait de Tennemi, je vois le capitaine de Sonis qui revenait à pied et en courant Je cours à lui et veux lui céder mon cheval, n refuse : c Votre vie vaut la mienne, me dit -il, partez 1 » Pendant qu'il s'obstine dans son refus, j'aperçois à quelques pas un cheval de chasseurs qui n'avait plus de cavalier. Je vais le saisir par la bride et l'amène an capitaine. Puis je reprends le galop pour rejoindre les trois escadrons. • Lettre à M. le comte Geoffroy de Montalembert, député duNord, 2 février 1889.
> Cette parole: i je ralliai mon monde, » a fait croire que M. de Sonis avait ramené ses chasseurs au combat, suivi du gros de sa division. Cest ainsi que le raconte son oraison funèbre. M. Decroix nous explique qu'il n'en tai pas ainsi : t Sonis , démonté , est revenu, comme les autres capitaines, aa point de départ, où il a
c J'étais parti avec un escadron magnifique; je n'avais plus qu'un peloton. Un de nos officiers, M. Baillœuil, était tombé frappé d'un coup de feu ; nous n'avons pu retrouver son corps. M. G... a eu, comme moi, son cheval tué sous lui. Après moi, le régiment a chargé. C'est là que sont tombés nos amis... Tout cela a coûté cher à la division des chasseurs d'Afrique, mais nous avons sauvé le corps Niel et soutenu dignement notre vieille réputation. >
Un de ceux qui étaient alors aux côtés de Sonis , ce même M. Baillœuil que la lettre vient de nommer % nous fait connaître qu'au moment de lancer son escadron, le capitaine, d'un geste rapide comme l'éclair, passant son sabre dans la main gauche, fit de la main droite un signe de croix; puis : c En avant I d et il partit.
Un moment auparavant, apercevant près de lui M. Decroix, vétérinaire en chef, homme de foi comme lui, il lui recommanda en deux mots sa femme et ses enfants. Dans une lettre adressée ù sa sœur, religieuse au Carmel de Poitiers , il lui confiait que, « durant cette terrible journée, il ne croyait pas avoir perdu de vue un seul instant la présence de Dieu. >
Ses dernières lignes à sa pieuse femme sont pour
rallié les hommes de son escadron. Mais il ne les a nullement ramenés an combat. Du reste, s*il ne l'a pas fait, c*cst qu*il n*a pas reçu Tordre de charger de nouveau ; car je suis certain que si cet ordre lui avait été donné, il eût chargé seul au besoin, et sans hésitation. »
1 M. Baillœuil fut fait prisonnier et resta en captivité à Gratz, après laquelle il rejoignit M. de Sonis en Afrique et fit avec lui la campagne du Maroc. M. le capitaine Baillœuil habite présentement la ville de Lille. Je lui suis redr^vable et très reconnaissant pour tous les renseignements que son journal de campagne a fournit à ce chapitre et au suivant.
rélever à la hauteur de sa foi et de son courage, par ces viriles et chrétiennes considérations : c Quelques personnes, lui écrit-il, trouveront peut-être que j'ai tort de vous parler ainsi des dangers que j'ai courus, parce que ces dangers peuvent se présenter encore, et que c'est fournir un aliment à vos inquiétudes. Mais je vois les choses de plus haut, et je désire que vous les voyiez comme moi.
< Remerciez Dieu de tout votre cœur de m'avoir préser\*é de la mort par un miracle de sa toute-puissance. Votre foi s'animera par la pensée que toutes les chances de la mort se sont en quelque sorte rassemblées autour de moi , afin que la protection divine soit plus éclatante. Je m'étais recommandé de toute mon Ame à Dieu et à Marie, auxquels je vous avais confiée, ma bien-aimée, vous et nos enfants.
Sonis appelait cette journée « la plus terrible de sa vie 1. li ne pouvait prévoir la journée, la nuit de Loigny ! La bataille avait duré jusqu'à huit heures du soir, raeltantenjeu, dechaque côté, de130ài40 000 hommes. Ce fut le ciel lui-même qui sembla vouloir y mettre fin et crier aux combattants : C'est assez I « Après cette charge, raconte la lettre de Sonis à M. Lamy de la Chapelle, le ciel est devenu noir; un orage affreux a fait taire un moment le canon; puis une pluie torren* tielle, mais telle que je n'en ai jamais vue, est venue nous inonder et jeter un caractère de désolation nouvelle sur ce tableau déjà si sombre. »
Une autre lettre ajoutait: c Après la bataille, il a fallu aller abreuver les chevaux , à quatre lieues de là , à Castiglione. Nous sommes rentrés au bivouac à deux heures du matin, après vingt- quatre heures à cheval
i20 LE GÉNÉRAL DE SONIS
sans boire ni manger. Il est vrai que je n'avais plus la fièvre. Non nohis, Domine, non nohis; sed notnini tua da gloriami »
La première expiation de la gloire militaire, c'est le sentiment de ce qu'elle coûte. Ce sentiment monte plus vite aux cœurs chrétiens qu'aux autres. Sonis l'éprouva le lendemain sur le champ de bataille. « Pendant que quelques-uns des nôtres poursuivaient l'ennemi , écrit encore le capitaine à M. Lamy, les autres parcouraient cet immense champ de carnage, cherchant à reconnaître les morts du régiment et à enlever les blessés. Que de pauvres camarades et de braves gens j'ai vus rapporter ainsi dans nos rangs, placés sur l'encolure des chevaux en avant des cavaliers, les uns avec une balle dans le ventre, d'autres avec un membre de moins, tous souffrant le martyre et baignés dans leur sang! Que de souffrances, mais aussi que de courage! »
Sonis monte plus haut encore ; il pense aux âmes, à Dieu, à l'autre monde. Il s'écrie : « 0 mon ami j si une faible partie de cet héroïsme était mise au service de Dieu, quelle moisson pour le ciel! Mais il est triste de penser que Dieu est inconnu. Sur ce champ de morts je n'ai pas vu la robe d'un prêtre , et mon cœur a saigné : on dit cependant qu'il y a des aumôniers aux ambulances. Le lendemain nous avons été enterrer nos camarades. Ce fut une scène que je n'oublierai jamais. Tous furent couchés dans la même fosse, revêtus de leurs uniformes comme pour le combat. Un prêtre italien bénit cette vaste tombe. i>
Le 4«f chasseurs d'Afrique avait fait de grandes pertes. Le seul escadron de Sonis avait eu onze tués sur place, trente-quatre blessés, un officier blessé, un autre pri-
LA CAMPAGNE DITAUB 121
Bonnier, plus trente-sept chevaux tués, quatorze blessés grièvement ; c'était presque la moitié de l'eflectif de moins. Mais Tennemi battait en retraite.
Une lettre à sa sœur Marie-Thérèse de Jésus, écrite trois semaines après, des bords du lac de Garde, complète ces détails lugubres : t Pauvres gens I ils s'étaient élancés à la charge pleins do vie, sans penser que cette rie pouvait leur échapper; et quelques heures après, lorsque la nuit tombait et que nos derniers coups do canon accompagnaient la déroute de lennemi , j'ordonnai de creuser leur fosse, et l'instinct catholique de nos soldats leur faisait planter sur ces tombes deux morceaux de bois fixés entre eux par une ficelle : c'était une croix. Et mes pauvres camarades avaient paru devant Dieu !
f Non, reprend-il, jamais œil humain n'a vu pareil spectade; jamais âme d'homme n'a été secouée par de telles commotions! Figure-toi la nuit succédant à une journée brûlante, durant laquelle 300,000 hommes se sont battus pendant quinze heures sans boire ni mangerl Un orage épouvantable, le tonnerre, les éclairs, la pluie, tout cela faisant taire le bruit du canon. Une plaine de cinq lieues couverte de sang et de cadavres; d, au milieu de ce champ de carnage, quand ce massacre est terminé, chacun errant à Taventure au milieu de ce labyrinthe de la mort pour découvrir le corps d'un parent ou d'un ami. J'ai vu couler bien des Jinnes, larmes précieuses pour ceux qui comprennent les enseignements de Dieu, b
Sonis plaignait les blessés encore plus que les morts : fJ'ai visité l'ambulance, continue la lettre citée plus haut à M. Henry Lamy. Tous ces pauvres blessés
122 LE GÉNÉRAL DE SOiNIS
sont couchés sur la paille dans récurie d'une ferme ; tout est plein. Il en meurt à toute minute. Les médecins taillent là dedans comme des bouchers; mais ils accomplissent avec zèle un saint ministère. J ai vu un de mes pauvres chasseurs qui est resté vingt-quatre heures sans être pansé ; il a la cuisse brisée de plusieurs coups de feu. Celui-là était chrétien ; il avait fait ses pâques avant de partir. Les plus à plaindre sont ceux qui ne peuvent être relevés et qui passent la nuit sur le champ de bataille. » Qui eût dit à Sonis que ce sort tant à plaindre serait un jour le sien?
Cependant, en écrivant, un scrupule lui était venu. C^s épanchements intimes, dans lesquels se verse son âme de guerrier et de chrétien, ne vont-ils pas le faire prendre pour meilleur qu'il n'est? Il s'en inquiète. Il prie ses amis de n'y voir que Tindispensable tribut de sa reconnaissance pour tant de prières auxquelles il a dû son salut : « Que Dieu bénisse toutes ces voix qui s'élèvent vers lui pour lui dire mon nom! Qu'il me pardonne d'avoir laissé supposer que j'étais autre que je suis, la plus faible et la plus misérable des créatures. Priez-le pour moi dans ce sens , afin que je sois ce que je dois être et ce que je veux être, avec l'aide de sa grâce. T> Humble et grand, c'est l'homme complet; mais il faut être déjà chrétien pour le comprendre.
D'ailleurs il ne veut plus revenir sur cette brillante charge, de laquelle il dit, écrivant à sa sœur : « A quoi bon? Je suis moi-même fatigué de ces souvenirs; et je suis condamné à entendre le récit de cette terrible aventure par tant de bouches ingrates envers Dieu que je n'y veux songer qu'à genoux. Puisse-t-il, ce souverain Maître de la vie et de la mort, ne m'avoir
LA CAMPAGNE DITAUB 123
arraché à celle-ci que pour aider ma faiblesse à le mieux connaître, à le mieux aimer, Lui qui est bien, comme il Ta dit, la Résurrection et la Viel »
Les délicatesses de charité qu'il avait pour nos Français, Sonis les avait aussi au service de ces vaincus auxquels il venait tout à l'heure de distribuer des coups de sabre. Le lendemain de la bataille, un soldat se présente à l'état-major et déclare qu'il a tué un général autrichien , à preuve le manteau et les papiers de cet ofOcier tombés en sa possession. Quel est le soldat qui, à l'entendre le soi^ d'une bataille, n'a tué au moins un général? Sonis sourit. Mais, général ou non, cet officier était peut-être un père de famille, ayant une femme, des enfants, aujourd'hui inquiets, demain consternés. Moyennant ces indications il découvrirait cette famille, il lui enverrait ces reliques; ce serait du moins pour ces affligés une consolation , un souvenir. Sonis demande au soldat de lui céder son butin, et il le lui paye bien. Or, un des jours suivants, le capitaine, trempé de pluie, ayant, faute d'un manteau de rechange, jeté sur ses épaules celui de l'étranger, visitait l'ambulance, lorsqu'un blessé autrichien l'avise et le fait appeler. Ce blessé venait de reconnaître le vêlement : c'était le sien. Manteau et papiers lui furent remis sans retard. n y avait quelqu'un de plus heureux que celui qui recouvrait ses objets, c'était celui qui les lui rendait.
Sonis fut décoré. Il était porté sur le tableau de proposition de sa di\ision avec le numéro 1. Il en reçut un sensible plaisir, parce qu'il ne devait cette distinction qu'au devoir accompli , même au prix de sa vie. c Et cependant, ajoutait-il en confidence à sa sœur, je suis, grâce à Dieu, assez chrétien pour que cela ne me trouble
pas beaucoup le cerveau ; et je ne puis me défendre de penser tristement à ceux qui ne voyaient que ce ruban rouge au bout d'une journée qui fut leur dernier jour. > M"« de Sonis lui écrivait que « jam is ce signe de l'honneur ne pouvait être placé sur une poitrine plus noble », et elle lui envoya en Italie < le ruban qu'elle eût été heureuse et fière d'attacher elle-même sur son cœur».
Le 10 juillet, un armistice fut signé; c'était le prélude de la paix de Villafranca. Le 1«f chasseurs d'Afrique fut désigné pour faire partie de l'armée d'occupation. M. de Sonis regretta ce nouveau retard apporté à son retour en France, où l'attendaient sa femme et ses enfants. « 11 me tarde, écrivait-il, il me tarde de goûter au sein de cette petite tribu un peu du calme dont je suis si avide, et qui m'est si souvent refusé. Que la volonté de Dieu soit faite! Nous autres chrétiens et soldats, nous devons être deux fois les hommes de la résignation et du devoir; j'ai cherché à le prouver pendant toute cette campagne à ceux qui marchaient à ma suite. Trop heureux serais -je si je pouvais contribuer à étendre le royaume de Dieu autour de moi ! »
A celte date, M. de Sonis était détaché de la division de cavalerie, avec son escadron, pour faire le sêi-vice de la l»"® division d'infanterie du i^^ corps, à San Giustina, près du lac de Garde, a Ici, écrit-il à sa sœur aînée, j'aurai un peu plus le temps de penser à moi et de prier Dieu. Quoique je sois loin du village, dans les champs, je ferai en sorte de recevoir quelquefois la sainte communion ; ainsi, je pourrai enfin faire mon action de grâce autrement qu'à cheval. £n outre, la division à laquelle je suis attaché a un
aumônier français, et ce me sera un grand bonheur que de pouvoir trouver une direction. »
Ces! là, à ce bivouac de San Giustina, que Sonis apprit que la paix était faite. Il applaudit à cet acte rapide et spontané de Napoléon III, a signant à lui seul et en cinq minutes une paix que toute TEurope s'apprêtait à discuter. Cet homme, écrit-il, a vraiment l'instinct des grandes choses. ^ Le capitaine se disposa, dès lors, à aller prendre ses cantonnements sur le Tessin, en attendant les règlements définitifs du traité de Villafranca.
Ces quelques mois de séjour forcé en Italie servirent àTéclairer sur les dispositions véritables de ce peuple qu'on était venu délivrer au prix de tant de sang. A l'enthousiasme qui avait accueilli notre armée lors de son entrée en campagne avait succédé la déilanc-e, presque l'hostilité. On se sentait humilié d'un service rendu, c Nous sommes 'entrés en Italie salués par des vivats sans fin, écrivait de Sonis à M. de Bogenet, vicaire général de Limoges; et, après avoir arrosé son sol de notre sang, nous sommes rentrés au milieu d'un silence qui indique qu'entre ce peuple et nous il y a une barrière infranchissable. ^
A d'autres signes M. de Sonis reconnut qu'il ne s'était pas trompé non plus sur un autre point. Que nous l'ayons voulu ou non, c'était la révolution et l'insurrection que nous avions déchaînées en Italie contre les princes et le pape. Entrant un jour dans une ville, — c'était Plaisance, je crois, — Sonis vit sur la place un rassemblement populaire autour d'une statue équestre. Sur le sabot du cheval était fixé un écriteau portant quelques lignes en italien. Ne comprenant pas cette
langue , le capitaine s'adressa en latin à un ecclésiastique qui se trouvait près de là , et il lui demanda de lui en donner la traduction. L'inscription portait : c Puisses-tu de ton sabot écraser la tète du dernier prêtre et du dernier Bourbon I » Sonis s'indigna, et do sa voix la plus vibrante : c Monsieur labbé, dit- il, puisque vous avez bien voulu me servir d'interprète une première fois, veuillez le faire encore, et dire à cette canaille qu'elle ne sera jamais digne de la liberté I »
Il était dans ces pensées lorsqu'il écrivait encore à M. de Bogenet : c Voilà la guerre finie. Elle m'a valu la croix; c'est plus que je ne demandais. Mais nous avons tous la conviction que nous devrons reprendre les armes et revenir ici dans un temps qui n'est pas éloigné. Nous sommes ici au milieu de la révolution. Rien de plus triste et de plus ridicule à la fois que ce peuple de comédiens. Pauvre pays que cette Italie, qui n'a plus de vraiment chrétien que sa population des campagnes! Enfin, si peu que nous valions, nous sommes encore les soldats de l'Église. ^
Son premier cl dernier mot était celui-ci, de la même lettre : c Dieu m'a conservé miraculeusement la vie. Puissé-je l'employer à son service et à sa gloire I Là est toute mon ambition. »