‹ Le général de Sonis: le héros de PatayChapitre 10 sur 16 · LE CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

LE CHRÉTIEN

E figurer connaître l'amour si ce

n'est pas Dieu qu'on aime, c'est

prendre une petite flaque d'eau

irouble pour la grande mer aux va^-

gues d'azur. »

Ce mot d'un penseur chrétien explique à lui seul tous les sentiments intimes du héros de cette histoire.

Nous avons vu de quelle affection profonde^ surnaturelle, il aimait sa

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femme, ses enfants, ses sœurs, son frère, ses amis. Et ce fleuve de tendresses sans défaillances, sans ombres, sans nuages, suivait un cours toujours égal, parce qu'il s'alimentait à la source divine.

L'amour, dans le cœur de Sonis, venait de Dieu ; il remontait à Dieu, et, dans ce cercle immuable et toujours agissant, puisait une vitalité, une force, un regain de jeunesse que les affections purement humaines ne sauraient jamais donner.

Il semblerait presque superflu de montrer, en un chapitre spécial, quelle fut la vie chrétienne de M. de Sonis, tellement le christianisme et l'esprit du christianisme ont pénétré tous ses actes.

Il ne sera cependant pas inutile de faire connaître brièvement quelles pratiques pieuses, quels moyens a employés ce grand chrétien pour se maintenir jusqu'à la fin de sa vie sur les hauteurs où nous Tavons vu peu à peu s'élever.

La pratique rigoureuse et exacte des préceptes de la loi divine fut la base inébranlable de cet édifice de sainteté.

Dès Tépoque de ce qu'il appelait « sa conversion », c'est-à-dire dès l'âge de dix-huit ans, au moment de la mort de son père, Gaston de Sonis se posa partout

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Il alla, en présence de la foule, faire son Chemin de Croix en s'agenouillant devant chaque station... (Page 268.)

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et en toutes circonstances comme un chrétien, un catholique militant et convaincu.

Arrivé à vingt-quatre ans à Limoges, avec une femme de dix-huit, le jeune lieutenant fut bientôt connu dans la ville et dans le quartier par son assiduité à assister aux offices de sa paroisse, en grand uniforme, en dépit du respect humain, qui était à cette époque Técueil redoutable delà jeunesse, et surtout de la jeunesse militaire.

Il y a quarante ans, il fallait un certain courage, eh France, pour affirmer hautement ses convictions religieuses. Ce courage, Gaston de Sonis Teut toujours. Et ce n'était pas le courage un peu problématique du soldat en temps de paix, mais bien celui du guerrier qui a senti Todeur de la poudre et l'ardeur du combat.

Un jour, le jeune homme était allé passer une heure au cercle des officiers, où il y avait beaucoup de monde. Adossé au chambranle de la cheminée, un journal à la main, près d'une fenêtre ouverte, Sonis entendit le son d'une clochette qui retentissait au loin, sur la voie publique.

Il lui vint aussitôt à l'idée que c'était le Saint- Sacrement que l'on portait à quelque malade.

A cette pensée, un combat s'éleva dans Tesprit du jeune lieutenant : « M'agenouillerai- je? Resterai-je debout? » Sonis eut, en voyant ceux qui l'entouraient, une minute d'hésitation. Puis il s'admonesta vivement :

« Si ces gens-là, pensait-il, voyaient passer leur gé- /' néral, leur empereur, leur drapeau, est-ce qu'ils ne salueraient pas? »

Là-dessus, Sonis se précipite vers la fenêtre et allait se mettre à genoux, lorsque la clochette retentit de nouveau en même temps qu'un bruit de roues. C'était le vulgaire chariot d'un marchand ambulant. Pour cette fois, Dieu s'était contenté de sa bonne volonté.

Un autre jour, Sonis, en grand uniforme, avaît assisté aux vêpres dans l'église paroissiale de Saint- Michel, en revenant d'une grande revue.

A la sortie, tous les regards, peu habitués à voir les hussards aux vêpres, se portaient sur lui. Ennuyé de provoquer ainsi l'attention, Sonis se dit que c'était là une bonne occasion de vaincre le respect humain^ et il alla, en présence de la foule, faire son Chemin de Croix en s'agenouillant devant chaque station.

Après cela, un scrupule le prit. Il se figura qu'il

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avait fait peut-être parade de dévotion, et il alla confier son inquiétude à M. de Bogenest.

M. de Bogenest était un prêtre vénérable, connu et estimé à Limoges. D'abord avocat, il avait abandonné les promesses d'un avenir brillant pour entrer dans les ordres. Sonis avait choisi ce prêtre très pieux et très éclairé pour son directeur. Celui-ci comprit bien vite quelle âme d'élite Dieu confiait à sa sollicitude : « Vous avez voulu briser en vous le respect humain, lui dit-il; c'est bien. Passe donc pour cette fois, mais ne recommencez plus. »

Lorsqu'il s'agit d'affirmer ses convictions, Sonis eut toute sa vie la même force de caractère.

« Quel homme que ce Sonis I C'est l'officier le plus étonnant de l'armée^ disait en Afrique le futur général Marmier. Et surtout quel chrétien I Dans nos expéditions, nous n'avions quelquefois que du cheval à manger, et, malgré cela, il n'a jamais fait gras le vendredi. »

M. Thiers, Président de la République, aurait pu, en 1872, ratifier ce jugement.

Il était fort préoccupé de l'idée de voir Napo-

léon III tenter un débarquement sur les côtes de Bretagne et il fit venir de Rennes le général de Sonis

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afin de s'entretenir avec lui de cette éventualité.

Le vieux diplomate savait être aimable quand il voulait et quand il le fallait. Il se montra vis-à-vis de Sonis d^une courtoisie poussée jusqu'à la coquetterie. Très désireux de mettre l'armée en général et M. de Sonis en particulier dans ses petits papiers, il termina l'entretien par une invitation à déjeuner.

C'était un vendredi de carême. Sonis accepte, arrive à une heure, à jeun, à l'hôtel de la Présidence et laisse défiler devant lui tous les plats sans y toucher. Le repas était servi en gras.

M. Thiers s'étonna d'abord du manque d'appétit du général. Puis, en homme qui sait un peu de tout, même le catéchisme du diocèse, il s'avisa enfin du motif de cette abstention.

Il se mit alors à s'exclamer, à s'excuser et à grondei sa femme qui s'empressa de faire servir du maigre à son brave convive. Le général s'amusait beaucoup de voir le désespoir sincère ou simulé de son hôte, inconsolable d'avoir oublié le vendredi et le carême devant un bon chrétien qui l'oubliait si peu.

Avec une nature comme celle du général, la garde rigoureuse des préceptes ne saurait suffire, il fallait à son amour pour Dieu le champ illimité des conseils.

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« Il faut être à Dieu, non seulement jusqu'au cou, 4isait-il parfois, mais jusque par-dessus la tête. » En effet, les pratiques pieuses de ce soldat, même en campagne, ressemblaient à s'y méprendre à celles d'un fervent religieux.

La vie religieuse, d'ailleurs, aurait eu pour lui plus d*un attrait.

Étant encore officier-élève à Técole de cavalerie de Saumur, le jeune de Sonis était allé visiter l'abbaye des Bénédictins de Solesmes avec un de ses amis.

Avant son départ, un jeune moine, dom Leduc, avait dit au lieutenant :

« Pourquoi ne restez- vous pas avec nous î » Souvent depuis, dit Sonis, cette parole m'est revenue, mais j'avais la conviction qu'il n'y avait pas en moi l'étoffe d'un bénédictin. Dieu a poussé ma barque dans d'autres eaux, mais j'ai toujours conservé une haute idée de la vie monastique pour laquelle j'ai toujours eu un secret penchant. »

Ces autres eaux n'étaient pas des eaux différentes ; c'étaient toujours les eaux vives de l'amour divin. Sonis ne négligeait aucune des pratiques pieuses que l'Église offre à ses religieux et à ses enfants fidèles comme moyens de perfection et de sanctification.

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27a LE GÉNÉRAL DE SONIS

La prière, la récitation du chapelet, la lecture spirituelle, les visites au Saint-Sacoement, la communion fréquente : le général de Sonis pratiquait tout cela. Il connaissait le prix de ces actes de surérogation qui sont Taliment de Tamour.

Pendant la campagne d'Italie, il écrivait à sa sœur, la Mère Marie du Saint-Sacrement :

« J'ai dû tellement alléger mon bagage que je n'ai emporté que la petite Imitation de Jésus-Christ que tu m*as donnée. Ce livre est toujours dans mes mains ; je le respire comme un bouquet. Un ami que i'ai ici

me prête son Nouveau Testament; mais, outre que je l'en prive, j'ai quelquefois de la peine à me le procurer. Envoie-m'en, je t'en prie, un exemplaire, ■

Les lectures pieuses avaient pour lui un attrait toujours nouveau. Il puisait dans ces forts et nourrissants aliments la saine et solide instruction religieuse qui affermissait ses convictions et développait en lui ce goût de la piété et des offices de l'Église. Il en parlait ainsi à un ami : « Je ne sais rien de consolant comme la prière, rien de grand comme les cérémonies de l'Église, rien de beau comme la liturgie. Je n'ai jamais trouvé d'offices assez longs et j'ai toujours quitté l'Église avec peine. Je puis dire que le temps que

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j'y ai passé est le meilleur temps de ma vie. »

La Mère Marie-Fourier, dans Tardeur de son zèle, avait un jour proposé à son cousin de réciter^ en union avec elle, le grand office de TÉglise. Le commandant de Laghouat avait accepté ; mais il s'aperçut que le temps réclamé par ses devoirs d'état aurait dû en être abrégé. Il jugea alors meilleur d'y renoncer. « Je sais que je me prive d'un grand bonheur, lui dit-il, mais le devoir avant tout. Je me contenterai donc de mon petit office de la Sainte Vierge. »

Plus tard, lorsque l'infirmité eut multiplié ses loisirs, le général ne craignit plus de multiplier ses heures d'oraison et ses obligations quotidiennes.

En 18659 M. de Sonis était entré dans le tiers-ordre du Carmel. Mgr Gay Tavait enrôlé dans cette pieuse milice et quatre ans après, le 27 août 1869, il avait fait sa profession chez les Pères Carmes à Bordeaux.

Le tiers-ordre du Carmel, comme celui de Saint- François ou de Saint-Dominique, est une société de prières, de pénitence, d'obéissance et de vie parfaite dans le monde. Il a été institué par le Pape Nicolas V, selon l'esprit de sainte Thérèse ; c'est-à-dire qu'il a pour but de développer l'amour de Jésus-Christ jusqu'au sacrifice de soi-même. La dévotion spéciale du

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Tertiaire du Carmel, c'est Jésus-Christ, visité, adoré et reçu dans la Sainte Eucharistie. De nombreuses indulgences sont accordées à Tassociation, ainsi que la participation aux mérites des religieux et religieuses du grand ordre des Carmes.

Malgré son entrée dans la pieuse confrérie, M. de Soriis, jusqu'au jour de son arrivée à Rennes, n'avait pas eu l'occasion d'assister aux réunions des Tertiaires et de trouver chez les religieux du Carmel la direction qu'il s'empressa de leur demander lorsqu'il fut nommé commandant de la i6® division en Bretagne.

Si l'esprit de sainte Thérèse inspire surtout la dévotion à Jésus réellement présent sur nos autels, M, de Sonis s'est montré toute sa vie un Tertiaire fidèle à sa règle et d'une ferveur de novice.

La sainte communion faisait ses délices.

Le général de Sonis avait chez les Bénédictins de Solesmes un ami de cœur, M. Victor Sarlat. Devant lui, dans des lettres admirables, il soulève quelquefois un coin du voile qui recouvre ses joies intérieures en lui faisant retrouver tous ceux qu'il aime au pied du tabernacle.

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