V. Sachez, mon bien cher ami, lui dit-il, que je ne
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me sépare pas de vous. Bien souvent, je traîne mon ;corps infirme, mais je porte mon âme altérée aiix sources vives de la foi, là où réside le Maître qui se donne à moi avec une libéralité qui me comble de confusion. C'est donc là, à la sainte table, à ces heures de délicieux silence qui sont les premières heures du jour, c'est alors que je pense à vous et que je demande à notre bon Maître et Seigneur de bénir les eaux tranquilles et harmonieuses de votre vie de moine, n
Ces eaux tranquilles ne portaient pas depuis longtemps la barque de dom Sarlat !
Lorsque M. de Sonis avait fait en rade d'Alger connaissance du Bénédictin, celui-ci était alors capitaine de frégate.
Entré fort jeune dans la marine, il avait fait les expéditions de Grimée, de Syrie, du Mexique, puis la campagne de 1870 contre les Prussiens et les insurgés de la Commune. En i865, il avait contracté une alliance selon son cœur, et avait perdu sa femme après dix-huit mois d'union et trois mois seulement de séjour avec elle. Cette mort^ qui brisa son bonheur humain et dont il ne se consola jamais, le conduisait dix ans plus tard au noviciat de Solesmes.
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Il annonçait cette résolution à M. de Sonis en lui avouant, qu'après Dieu, il devait sa vocation à quelques paroles prononcées par lui dans leur première rencontre sur le Tanger^ en rade d'Alger. M. de Sonis avait deviné à cette époque lointaine les germes de vocation à la vie parfaite que son ami devait embrasser plus tard.
Aussi, avec lui^ il laissait courir sa plume.
Dom Sarlat avait fait ses premiers pas dans la vie monastique au jour anniversaire de la mort de sa jeune femme. A cette même date funèbre, il faisait sa profession et le général lui écrivait :
« Mon cher ami, soyez un moine parfait, selon le cœur de Dieu. Voilà donc que votre existence, sortie de répreuve des essais, va désormais couler comme un fleuve majestueux au milieu du calme de la solitude, de la prière et du travail. Que c'est beau ! Que c'est digne d'envie pour qui n'a pas été mis sur un autre chemin par la divine Providence. Mais Dieu fait bien ce qu'il fait pour chacune de nos destinées. Nous servons un maître qui ne veut pas être mis en question. Qui donc a pu sonder les mystères de sa propre vie sans tomber à genoux devant cette succession de problèmes toujours insolubles et toujours résolus par
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la miséricordieuse tendresse de la Providence... Si vous faites connaître un peu et si vous faites aimer beaucoup l^adorabie nom de Dieu, vous aurez tait la plus grande chose qui soit en ce pauvre monde ; le reste n'est rien. »
Non, le reste n'était plus rien, en effet, pour cette âme de chrétien qui se dégageait chaque jour davantage des liens terrestres pour monter sur les hauteurs lumineuses de la foi et de l'amour divin.
Après les joies de l'union divine dans la communion, le général de Sonis ne goûtait rien autant que les douceurs de visites fréquentes et prolongées dans les Églises où le divin Maître accueillait ses hommages et ses adorations.
Tout jeune officier, à Limoges, il avait établi avec quelques amis l'adoration nocturne du Très Saint- Sacrement. Ils étaient huit chrétiens fervents qui se relayaient d'heure en heure, dévoués à cette œuvre de réparation. La première nuit de veille s'ouvrit le soir du mardi-gras, en i853, dans la chapelle particulière des Pères Oblats de Marie.
A Alger, Sonis se souvint de ces « nuits délicieuses, comme il les appelle, où il cherchait à mettre dans la balance des jugements de Dieu un peu d'amour sur
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a?» LE GÉNÉRAL DE SONIS
le plateau de la miséricorde, si vide, hélas ! de nos réparations. » Il tenta d'établir Tœuvre et il y réussit.. Dès sa première lettre à son ami de Sèze, Sonis lui annonce la bonne nouvelle : « C'est cette nuit que commence Tadoration du Saint-Sacrement. J'y serai et je penserai à toi. »
Sur le champ de bataille de Loigny, cette dévotion, chère à son cœur, lui revint à la mémoire. Il fit vœu, s'il échappait à la mort, de passer une nuit entière au pied du tabernacle. Il n'y manqua jamais. Chaque année, le soir du 2 décembre, Sonis arrivait, péniblement appuyé sur sa jambe de bois, à la porte de quelque couvent demander aux religieux l'autorisation de passer la nuit en adoration dans leur chapelle.
Le lendemain matin, il entendait la messe, communiait et s'en retournait tout joyeux. Le Père du Lac, supérieur de la résidence des Jésuites à la rue des Postes, lui demandait un jour, après une de ces veilles, s*il n'était pas fatigué ?
— Fatigué ! répondit Sonis. Une nuit de garde, qu'est-ce que cela ?
Et il alla tranquillement assister à la commission militaire pour la re vision des grades de la cavalerie.
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Tel était le chrétien en M. de Sonis, Quand une âme vit ainsi pour Dieu d'une manière si absolue, elle approche chaque jour du terme de ses immortelles espérances. 11 ne nous reste donc plus qu'à voir le général dans les dernières années de sa vie monter de plus en plus haut par la souffrance et la résignation.
Son existence d'infirme toujours agissant fut inaugurée à Rennes où n^us Tavons laissé commandant la i6® division militaire et travaillant de toutes ses forces à la réorganisation de l'armée française. C'est là que nous allons le retrouver.
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Son cheval, effrayé par le passage d'un train, désarçonna son cavalier. (Page 288.)
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LE GÉNÉRAL DE SONIS COMMANDANT DE LA 20® DIVISION A RENNES ET A SAINT-SERVAN
j^^ST^N prenant à Rennes le commandement de la 1^ 20® division, le général de Sonis allait mon- ^^^ trer ce que peut la force morale dans un corps brisé par la souffrance physique. Il lui fallut faire des prodiges d'énergie pour se maintenir à un poste qu'il désirait fort conserver, car la modicité de ses ressources et sa nombreuse famille eussent rendu une demi-solde ou une pension de retraite absolument insuffisante.
Aussi, M. de Sonis, qui abandonnait si bien entre les mains de la Providence le présent et l'avenir^ avait
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a84 LE GÉNÉRAL DE SONIS
demandé à Dieu avec instances une faveur que la vivacité de sa toi devait lui obtenir. Il désirait conserver sa position, ne pas être obligé de quitter le service. Pour cela, il fallait avoir assez de force, de santé et d'adresse pour soutenir des courses à cheval pendant plusieurs heures, à toutes les allures, malgré sa jambe de bois et Tafiaiblissement causé par de longues et vives souffrances.
Il avait fait faire un ingénieux appareil qui lui permettait de rester cavalier. Toutefois, la mise en selle lui causait d'atroces sensations. Lorsqu'on soulevait le pauvre général par sa jambe amputée^ la douleur lui arrachait des cris. Un crochet fixé au côté montoir de la selle emboîtait la cuisse; une botte en cuir renfermait l'extrémité de la jambe de bois, et, une fois le mouvement opéré qui faisait passer son autre jambe par-dessus la croupe du cheval, Sonis pouvait marcher comme autrefois, dans son attitude martiale, à la tête de ses régiments.
Cependant, pour s'accoutumer à la gêne et à la souffrance causées par son appareil, il lui fallut du temps.
Presque toujours en voyage, en tournées d'inspection, il ne prenait pas le temps de laisser cicatriser
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rinflammation produite par la fatigue et le frottement. Il rentrait le plus souvent à Thôtel le moignon de la cuisse en sang. Il prenait alors un bain, se couchait et... recommençait le lendemain.
Les médecins, qui craignaient toujours de voir le mal s^augmenter, recommandaient la prudence, le repos, les soins méticuleux. Le général souriait et les laissait dire. On peut même ajouter qu'il eut raison contre eux, puisqu'il s'habitua si bien à son infirmité que son devoir et son travail ne subirent jamais aucun retard.
Il put même faire plusieurs voyages. Le général vint à Paris, appelé par M. Thiers; à Poitiers, pour assister à l'enterrement de sa sœur, la Mère M. -Thérèse du Saint-Sacrement; à Paray-le-Monial, lors du colossal pèlerinage de la France pénitente au tombeau de la Bienheureuse Marguerite-Marie; à Chartres; à Loigny, où il revit le lieu de son martyre et de son héroïque dévouement. Ces diflérentes stations, qu'il faisait d'ordinaire coïncider avec ses tournées d'inspection dans le voisinage, lui prouvèrent que Dieu avait exaucé sa demande. Il pouvait rester militaire actif et continuer à donner à la France son temps, ses forces, ses talents, son expérience, et cette invio-
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lable fidélité au devoir qui est la première vertu du soldat.
En 1873, ^y eut un instant, en France, une espèce de retour vers les idées monarchiques. M. de Sonîs n'avait jamais été républicain. Il ne cachait pas ses opinions politiques, et, tout en servant loyalement la République, il appelait de tous ses vœux l'heure où le pouvoir serait personnifié dans un seul chef respecté et aimé.
Un jour, dans un repas de mariage, voyant qu'on hésitait à porter un toast à la restauration, afin de ne pas compromettre sa situation de général sous la République, Sonis se leva, prit son verre et dit très haut : « Messieurs, nous sommes, dit-on, sous le régime de la liberté. Vive le roi! »
Aussi, tout en appréciant le général de Sonis comme militaire, le gouvernement Taimait beaucoup moins comme homme politique'; et M. Thiers, si aimable lorsqu'il traitait Sonis en convive digne d'être ménagé les vendredis de carême, avait les yeux sur lui, et éprouvait le besoin de le faire surveiller à l'époque des élections. Le régime de liberté était sujet à caution.
Cette surveillance se piquait d'ailleurs de sollicitude et d'adresse.
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Le Président de la République avait averti obligeamment le général qu'il mettait à sa disposition un employé de la police chargé de le renseigner sur tout ce qui se passait dans son commandement. Le policier était surtout chargé de surveiller son surveillant et de renseigner le ministère sur tous ses faits et gestes. Sonis ne tomba pas dans le piège.
Un jour, son homme vient prendre ses ordres et lui parle, d'un air détaché, d'un petit voyage qu'il vient de faire à Lorient. Le général l'interrompt avec vivacité en disant : « Oui, vous êtes allé à Lorient porter de l'argent, de la part de M. Thiers, afin d'assurer l'élection de tel candidat républicain ! » L'agent de police, pris au dépourvu, ne sut pas dissimuler : « Faut-il qu'il y ait des gens indiscrets! » dit-il, naïvement.
Huit jours après, il quittait Rennes pour n'y plus ' revenir^ prétendant que le général avait une police mieux informée que la sienne.
Cette suspicion indique d'avance que M. de Sonis n'était pas un favori du pouvoir. Au mois de septembre, Rennes devint le chef-lieu du lo® corps d'armée. Au lieu d'en donner le commandement à M. de Sonis, divisionnaire, on le confia augénéral Forgeot.
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Pour le général de Sonis, c^était un de ces mécomptes doublé d'injustice dont on a le droit d'être ému. Son avenir, celui de sa famille surtout allait être remis en question. Qu'allait-on faire de lui? H n'en savait rien. Cette incertitude ne troubla pas sa paix. Il répéta le mot favori de toutes ses heures d'angoisses : « A la grâce de Dieu ! »
Dans ce moment-là, la grâce de Dieu était pour lui une grâce de souffrance et d'épreuve.
Il avait cédé l'hôtel de la division au nouveau commandant du 10® corps d'armée, et s'était établi dans une maison située sur le boulevard. On lui avait appris qu'il restait à Rennes et qu'il gardait le commandement de la 20* division.
Pour lui, c'était une bonne nouvelle; il s'en réjouissait lorsqu'un grave accident vint alourdir le poids de sa croix.
En faisant à cheval sa promenade quotidienne, le général de Sonis passait sur le pont du chemin de fer^ lorsque son cheval, effrayé par le passage d'un train, désarçonna son cavalier et le jeta brusquement à terre. Lorsqu'on voulut le relever, on s'aperçut que son unique jambe était cassée. Deux mois d'immobilité absolue et des souffrances très vives suivirent
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cette malheureuse chute. Pendant ces deux mois, Sonis témoigna d'une si héroïque patience que son entourage disait de lui : « Ce n'est pas un saint, c'est un ange. •
Il pouvait à peine faire deux ou trois pas dans sa chambre, avec l'appui d'un bras^ qu'il est appelé à Paris pour affaire de service. Il se fit porter en wagon et partit.
Cependant, le mieux que les médecins annonçaient se faisait attendre. La jambe remise refusait de porter le corps du général. Il ne pouvait s'appuyer dessus sans ressentir de très vives douleurs. On crut sans doute à des douleurs rhumatismales ou nerveuses; on y appliqua le fer et le ieu. Rien n'y fit, jusqu'au jour où l'on s'aperçut d'une fracture du petit os de la hanche. Les médecins y mirent un appareil en plâtre que le patient ne put conserver, et, au milieu de ses tortures multiples, le pauvre malade ne savait que dire : « Mon sort n'est pas digne d'envie, les épreuves ne me manquent pas; mais, grâce à Dieu, le courage ne me fait pas défaut. Notre-Seigneur, qui a placé la croix sur mes épaules, ne m'a pas refusé la résignation dont j'ai besoin et qui me fait dire : « Bénie soit « la main qui me frappe! » J'espère que les prières
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de tant de bonnes âmes ne seront pas perdues et qu'elles me vaudront quelques années de moins en purgatoire, s'il plaît à Dieu de ne pas me rendre la santé. »
Il était encore dans cet état d'immobilité lorsque les ennuis d'un déménagement vinrent s'ajouter aux douleurs de la maladie. Le siège de la 20^ division était, par ordre du ministère, transporté à Saint-Servan, petite ville de Bretagne, où le général de Sonis demeura six années.
A ce moment, la famille de M. de Sonis avait commencé l'ère des séparations.
L'aîné des fils, Gaston, était marié. Henri et Albert venaient d'être reçus à Saint-Cyr. Les jeunes filles étaient en pension au Sacré-Cœur de Rennes, et Marie de Sonis, l'aspirante au Carmel, était entrée au noviciat du Sacré-Cœur de Conflans au mois de novembre 1872. Les plus jeunes seuls animaient encore de leur présence le foyer de famille, et M. de Sonis, impotent, cloué toute la journée sur son fauteuil, se faisait le répétiteur de ses enfants et remplissait, ainsi qu'il l'écrivait à un ami, « les nobles fonctions de maître d'école » .
11 avait loué à Saint-Servan une charmante pro-
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priété entourée d'un jardin. Cette propriété^ appelée VAméHaj avait appartenu jadis^ disait-on, à la famille du célèbre abbé de Lamennais. Le principal avantage de rimmeuble, c'est qu'il touchait à une petite chapelle où M. de Sonis se faisait rouler chaque matin dans sa voiture de malade. Il entendait la messe et y communiait. Tous les jours aussi, il se faisait conduire à l'extrémité de son jardin, d'où il contemplait la mer pendant de longues heures. Là, malgré l'infirmité et les souffrances physiques, il remerciait Dieu •de cette vie tranquille et douce, et il disait souvent qu'il avait passé dans ce solitaire bourg de Bretagne les plus heureux temps de sa vie.
Cependant, on redoutait pour le pauvre malade rhiver et les brumes du Nord. Les médecins décidèrent qu'il devait passer la mauvaise saison dans le Midi. A la fin de novembre 1873, le général, sa femme et son plus jeune fils François, alors âgé de sept ans, se mirent en route pour Amélie-les-Bains.
Aller dans le Midi, c'était surtout, pour M . de Sonis, visiter, saluer et prier Notre-Dame de Lourdes; et^ s'il n'obtint pas d'elle laguérison de son mal, du moins il trouva à ses pieds une soumission toujours plus complète à la volonté divine.
« Je me suis plongé entièrement dans ces eaux bénies, écrivait-il à son frère Théobald, et, en entrant dans l'eau, je disais : « Que la très adorable volonté » de Dieu soit faite! » Elle s'est accomplie à sa manière, et j'ai obtenu, faute de guérison du corps, une très joyeuse acceptation de cette volonté adorable. »
Les prières et la résignation ne Tempêchaient pas d'employer les moyens humains de soulagement. Deux années de suite il alla aux eaux de Barèges. Un mieux relatif fut le résultat de ces déplacements. M. de Sonis restait impotent, mais il pouvait monter à cheval. C'était tout ce qu'il désirait, car le ministre de la guerre fit savoir en iSyS, à tous les commandants de corps d'armée, qu'on réclamait des généraux une grande activité et qu'ils fussent susceptibles d'être à la tête de leurs troupes au premier signal. Le général de Sonis, interrogé à ce propos sur son état de santé, put répondre au général Forgeot : « Le service d'un officier général se faisant à cheval, quoique je ne puisse faire que quelques pas sans l'appui d'un bras, je crois pouvoir remplir toutes mes obligations. »
La mort des êtres aimés transporte peu à peu notre patrie dans l'autre monde. M. de Sonis faisait aussi
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cette expérience. Ce fut vers la fin de 1876 que sa sœur bien-aimée, la Mère Marie-Thérèse de Jésus, mourut au Carmel de Cou tances. Il était trop souffrant pour la revoir une dernière fois; mais il savait où la chercher, et il pouvait dire en toute vérité : « Moi qui Tai tant aimée, je suis étonné de me sentir si calme à la pensée de sa mort. Lorsque mon âme prononce son nom, mes yeux se lèvent tout naturellement en haut. »
Il avait plus besoin que jamais, du reste, de détacher ses yeux de cette pauvre terre qui ne lui ofirait plus guère que des sujets de crainte, de tristesse et de larmes. Pour les amis de Dieu, depuis quelques années, il y a de Forage dans Tair. M. de Sonis, profondément atteint par la politique irréligieuse qui agitait tout autour de lui, voyait arriver le moment où il suffirait d'être chrétien pour s'attirer la haine de ceux qui arrivaient au pouvoir. On n'était plus bien loin de la campagne de laïcisation à outrance et des décrets d'expulsion contre les religieux. Ceux qui se disaient leurs amis — et M. de Sonis était bien de ceux-là! — devaient en subir le contre-coup.
Sans être prophète, il pouvait écrire :
a Les gens de notre bord seront traqués comme
des bêtes fauves par Messieurs les radicaux. Le pain que nous sommes destinés à manger sera, je crois, bien noir. Mais qu'importe ! L'essentiel est qu'il soit mangé de bon cœur, à la plus grande gloire de Dieu. »
Pour ne donner aucun prétexte à sa mise en disponibilité ou à la retraite, Sonis , qui n'était plus, ainsi qu'il le disait lui-même, qu'un tronçon humain, faisait son service avec une ponctualité, une régularité parfaite. De plus, il menait à Saint-Servan une vie très retirée. Cela ne l'empêcha pas de recevoir son changement. Il reçut un jour l'avis qu'il était brusquement transféré à Châteauroux, sous le commandement du général marquis de Gallifet.
On pensait qu'à la suite de cette mutation qui ressemelait fort à une disgrâce, le général de Sonis donnerait sa démission. On ne connaissait guère les sentiments intimes de ce vaillant.
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