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LE PÈRE

^E ne vaux pas grand'çhose, maïs je ne puîs calomnier le cœur que Dieu m'a donné et qu'il a fait très tendrement dévoué à ceux que j'aime », écrivait un jour M. de Sonis à madame de Sèze, la femme d'un de ses meilleurs amis d'enfance. C'était vrai. Le cœur de Sonis était pétri de dévouement. Et sur qui ce dévouement pouvait-il plus légitimement s'exercer, sinon sur cette belle et nombreuse

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23o LE GENERAL DE SONIS

famille que Dieu avait confiée à son inquiète sollicitude? "

M. de Sonis eut douze enfants. Deux petites filles moururent en bas âge et firent au cœur du père ce déchirement profond d'une blessure que le temps cicatrise quelque peu, tout en laissant le fer dans la plaie.

L'une d'elles, la petite Thérèse, était morte à Castres, chez ses grands-parents. L'autre, Marthe-Carmel, « la perle de la famille », comme le père désolé l'appelait, était morte à Saïda à l'âge de trois ans^ enlevée rapidement par une angine couenneuse. La douleur du père, douleur résignée comme toujours, fut des plus vives. Il en parlait ainsi à son ami M. de Sèze :

« Je ne soulèverai pas avec toi la pierre glacée qui recouvre le corps de notre enfant. J'ai raconté cette lugubre histoire à ma sœur et je lui ai envoyé autant de larmes que d'encre. »

Plus tard, séparé de sa femme et de ses enfants, Sonis, de retour à Saïda, parle de nouveau, avec des larmes dans l'accent, de la chère petite absente :

« Le souvenir de ma pauvre petite Marthe ne me quitte pas. Toutes les pierres de cette grande maison dans laquelle je me trouverai solitaire, toutes les fleurs de ce jardin dans lequel je la vois encore courir

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vont me crier son nom. Pauvre petite Marthe f Elle est pourtant au ciel ; mais la foi qui élève mon âme en haut ne peut encore détourner mes yeux de cette terre qui recouvre son pauvre petit corps. Que la vie est donc pleine de courtes joies et de longues douleurs! »

Et ces larmes, ces sanglots donnés à ses enfants morts ne sont rien en comparaison des angoisses, des inquiétudes, des soucis provoqués par ceux qui lui restent. M. de Sonis avait de la paternité chrétienne une haute et sublime conception. Il aimait ses fils, ses filles, avec toute la chaleur d'un cœur tendre et affectueux: mais il aimait surtout leur âme et, lorsqu'il parle de sa sollicitude pour ces âmes immor* telles dont il se sent le gardien et le dépositaire, on surprend sous sa plume des pages que Ton croirait empruntées à l'histoire d'un apôtre et d'un saint.

« On pleure sur la séparation des corps, disait-il parfois ; mais, après dix-huit siècles de christianisme, on ne pense pas plus aux âmes que du temps des Scipion. »

Lui, Sonis, y pensait toujours, et l'avenir éternel de sa famille le préoccupait mille fois plus encore que son avenir terrestre.

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« Je suis pilote de mon métier, écrivait-il confidemment à sa sœur, pilote d'une chère barque que tu connais et qui vaut mieux que son patron... Je pense beaucoup à mes chers garçons, je les vois grandir avec bonheur, car il me tarde qu'ils aient atteint l'âge d'homme. Par mon état, je suis plus que tout autre dans la main de Dieu et ces pauvres enfants peuvent d'un jour à l'autre perdre le guide des années difficiles de leur vie. Cette pensée me rendrait souvent triste si Dieu, en faisant tout pour moi, n'avait voulu m'assurer qu'il ne m'abandonnerait pas dans les miens. Je les vois donc croître avec espoir et je goûte d'avance la douce joie de les voir embarqués dans la vie, voguant à pleines voiles vers le terme, le grand et l'unique terme : Jésus-Christ ! »

Pour aimer excellemment, avait dit un jour M. de Sonis, il faut aimer divinement. C'est ainsi qu'il aimait ses enfants, se préoccupant dans une juste mesure de leur éducation^ de leurs études, de leurs petits succès, de la tenue extérieure en rapport avec leur situation dans le monde; mais subordonnant tout cela aux biens par excellence : le service de Dieu, sa loi, la nécessité de tout sacrifier s'il le fallait à cet unique nécessaire.

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LE GÉNÉRAL DE SONCS a33

G^est dans ce but qu^il proposait à son ami, M. Louis de Sèze, d^unir leurs prières et leurs intentions pour « ces êtres chéris du foyer, si dignes de tenir, après Dieu, la plus grande place dans notre cœur. »

« Toutes mes pensées sont concentrées sur Tavenlr de mes enfants, lui disait-il, je ne sais ce quHls deviendront. Je crois fermement que Dieu leur donnera du pain, car je n*en ai pas à leur donner. Mais je ne me suis préoccupé que de les voir fidèles à Dieu et aux traditions que je leur laisserai. J^aimerais mieux les savoir misérables et même les voir mourir de misère que de les savoir non pas impies, mais seulement indifférents. Et pourtant, Dieu sait si je les aime ! Mais qu'est-ce que la vie comparée à l'éternité? Si tu le veux bien, mon ami, jaunirai tes enfants aux miens dans mes prières pour ces derniers ; ils formeront ainsi une seule famille spirituelle. Convenons que nous ferons notre communion du premier vendredi de chaque mois à Tintention de tous ces chers enfants et à cette seule intention qu'ils deviennent de fervents chrétiens. »

Voilà comment à notre époque... fin de siècle, un homme de foi, de cœur et d'esprit, général de division dans l'armée française, entendait et pratiquait le

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devoir paternel. Ces lettres ne demanderaient- elles pas d'être lues, relues et méditées par tous les pères de famille?

Celles qu'il écrivait à ses enfants eux-mêmes n'étaient pas moins admirables.

Séparé des trois aînés, alors en pension à Poitiers, Sonis les suivait de loin et leur envoyait d'Afrique des exhortations et des conseils qui font entrer dans l'intime de ces rapports d'âme à âme entre le père et les enfants.

Gaston, l'aîné, n'avait encore que dix ans lorsque M, de Sonis le croyait capable de comprendre et de goûter un langage tel que celui-ci :

« Aî-je besoin de vous dire, mon cher Gaston, que je pense continuellement à vous trois ? Votre souvenir ne me quitte pas; le matin et le soir surtout, quand je me mets à genoux devant Dieu, je ne puis me relever tant j'ai à lui causer de vous. Quand je dis vous, mon cher enfant, je parle aussi de Marie et de notre petit Henri.

» Quel bonheur pour moi, mon bien-aimé Gaston, si les Pères de Poitiers pouvaient m'annoncer que vous êtes l'enfant le plus pieux de votre classe. Il est

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d'ailleurs si facile et si doux dVimer Dieu! Vous n'avez qu'à bien retenir et graver dans votre cœur ce que Ton vous dira de l'histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et, en particulier, de ses souffrances pour nous.

» Prenez dès maintenant l'habitude de prier sérieusement, du fond de votre cœur et non des lèvres seulement. Il ne faut pas se moquer de Dieu, cela porte malheur.

» Vous m'avez promis de faire chaque soir une prière à mon intention avant de vous coucher, au pied du crucifix que vous a donné votre tante. Eh bien, je veux que votre prière pour moi soit celle-ci : Mon Dieu! Faites que mon père vous aime chaque jour davantage. Ces quelques mots en diront beaucoup au cœur de Jésus-Christ.

»» Pour vous, mon enfant, vous demanderez à la sainte Vierge de conserver toujours l'innocence de votre baptême. Obtenez de son cœur de mère la grâce de la pureté. La pureté, c'est la clef du ciel ! Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu!

» Veillez bien, je vous prie, sur mon petit Henri. Vous êtes son aîné et comme son petit père. Donnez-

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lui de bons conseils; soyez son protecteur, et faites en sorte qu'il ne fréquente que des enfants sages et chrétiens.

9 Adieu, mon bien cher Gaston. Je vous bénis et vous embrasse du fond de mon cœur, et je vous mets tous, vous, Henri et Marie, dans le divin Cœur de Jésus, n

M. de Sonis ne pouvait-il pas, après cela, dire avec vérité : « Je m'efforce d^inspirer mes sentiments à mes enfants, et j'espère qu'ils seront fidèles à tout ce que j'ai aimé et servi 1 »

Et ses enfants ? Pouvaient-ils ne pas répondre à ces élans de foi d'un père comme notre siècle en connaît trop peu?

En 1867, il y eut parmi la jeunesse chrétienne un noble et saint enthousiasme pour la cause des Etats de l'Eglise menacés. La fleur de la noblesse française s'enrôlait dans l'armée de Pie IX, sous la bannière des zouaves.

Le second fils de M. de Sonis avait alors quinze ans. Le sang militaire et chrétien du commandant de Laghouat bouillonnait dans ses veines. Il n'était encore qu'élève de seconde au collège des Jésuites de Poitiers, et il écrivit à son père pour lui de-

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LE GÉNÉRAL DE SONIS iSj

mander Tautorisation de se faire soldat du pape.

A cause de sa jeunesse, le brave petit volontaire ne fut pas accepté ; mais sa démarche ne fut pas inutile, puisqu'elle provoqua cette réponse bien digne de passer à la postérité :

« Mon bien cher enfant, vous m'avez envoyé pour étrennes tout ce que je pouvais désirer : une lettre qui a fait couler de douces larmes et qui témoigne que votre cœur bat à l'unisson du mien. Aussi, ce matin, ai-je remercié le Dieu si bon qui m'a réservé dans votre jeune cœur un trésor que je n'avais pas découvert.

» C'était donc à tort que je me plaignais à Dieu, dans la prière, qu'il ne s'était pas encore révélé à vous. Je vous voyais grandir et je cherchais en vain dans vos âmes ce teu que la religion nourrit heureusement depuis longtemps dans mon cœur. Si vos lettres témoignaient de vos progrès, elles ne me disaient encore rien de ce que j'y cherchais avec tant d'avidité. Vous ne m'aviez pas encore dit que vous aimiez Dieu avec passion; que tout ce qui est noble, beau, pouvait faire tressaillir votre jeune âme et l'élever à de grandes hauteurs. Votre chère lettre, que j'ai bien souvent relue, me dit, mon Henri, que vous avez en-

tendu la voix de Dieu. Qu'il en soit mille fois béni !

» Oui, mon fils, je vous permets de partir pour Rome, d'aller grossir ce bataillon sacré, refuge de la vertu, abri de ce vieil honneur français aujourd'hui rajeuni dans des poitrines d'enfants.

» Vous n'avez pas quinze ans; mais il n'y a point d'âge pour celui qui n'a pas 4 compter avec le temps. Et puis vos quinze ans feront bien dans les rangs de ces intrépides jeunes gens. Je vous crois assez fort pour manier un fusil; et, ne le pourriez- vous pas, que Dieu vous viendra en aide. Mon père faisait la guerre à quatorze ans, et je vous crois digne de lui...

» Mon enfant, vous allez servir 1^ plus grande cause qui soit ici-bas, puisque c'est celle du Vicaire de Jésus- Christ. Préparez-vous à tant d'honneur. Qu'à partir de ce moment le vieil enfant disparaisse pour se revêtir de l'homme nouveau; renaissez à la vie de la grâce; soyez saint pour monter à la hauteur de la cause que vous allez servir.

» Adieu, mon enfant. Votre mère est de moitié dans tout ce que je vous dis. Elle se joint à moi pour vous embrasser et vous bénir. »

Les lettres de M. de Sonis à ses enfants ne contiennent pas seulement ces exhortations et ces élans

LE GÉNÉRAL DE SONIS ^Sç

de foi destinés à produire un généreux entraînement. 11 n'oubliait pas un des plus essentiels de ses devoirs de père de famille; celui q^ue notre époque, impatiente de frein, de joug et d'autorité, semble avoir mi^ au rang des choses de rebut et des antiquités sans valeur : la correction des défauts et le redressement des idées fausses que la couche de limon déposée au fond des âmes d'enlants aide si vite à éclore et à croître.

De nos jours, on rencontre souvent le père et la mère dévoués, aimants, généreux jusqu'au sacrifice d'eux-mêmes. On voit des parents qui travaillent avec ardeur, avec passion quelquefois, afin d'établir un jour leurs enfants d'une manière plus honorable selon le monde. Ils font tout pour éviter à ces êtres chéris les difficultés et les déboires qui se rencontrent dans la lutte pour la vie^ lutte que les conditions de la vie sociale moderne rendent chaque jour plus pénible et plus aléatoire. On a coudoyé cent fois des parents qui croient aimer leurs enfants plus que tout, qui les choient, les caressent, les soignent, les nourrissent^ les habillent, les instruisent, les amusent; mais le père, la mère qui les reprennent, les corrigent, en un mot, les élèvent, où faudra-t-il les chercher ?

Cette lacupe, c'est le mal du siècle; mal si évident

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340 LE GtstKKL DE SONIS

qu'il a fourni la matière et le sujet d'un livre (i).

Ce livre, M. de Sonis n^aurait pas eu à le lire. Il savait corriger, reprendre, non seulement les fautes extérieures et fréquentes échappées à l'étourderie, à lalégèretéy à la mobilité d'esprit de la jeunesse, mais encore les tendances contraires aux vertus de modestie, d'humilité, fondement d'une sérieuse vie chrétienne.

Bien éloigné de la faiblesse de tant de parents qui, non contents de ne pas élever leurs enfants, ne souffrent pas même que des maîtres plus sensés et moins épris qu'eux les élèvent, M. de Sonis stimulait ainsi le zèle des maîtres choisis auxquels il avait confié ses fils.

L'un ou l'autre de ces jeunes gens, qui pouvaient être légitimement fiers du nom glorieux de leur père, avait, paraît-il, exprimé cette fierté un peu trop vivement, ce qui donna lieu à cet avertissement :

« En vérité, monsieur, écrivit le père alarmé à un respectable ecclésiastique, je ne m'explique pas cet orgueil, et je me demande sur quoi peut reposer l'erreur de ce pauvre enfant. Je ne possède aucune

(i) Les enfants mal élevés, études psychologiques, anecdotiques et pratiques^ par Fernand Nicolay, avocat à la Cour de Paris.

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fortune ; et cela est si vrai que , si je venais à mourir, mes enfants seraient obligés de gagner leur pain à la sueur de leur front. Mes aïeux ont pu être quelque chose autrefois, mais il y a bien longtemps de cela; et tant de familles ont le droit de s'honorer d'avoir bien servi Dieu et le roi, que la mienne ne peut que se confondre dans cette foule, sans prétendre à la moindre distinction. J'ai quelques parents qui appartiennent à la vieille noblesse et ont de la fortune ; mais il en est plusieurs autres qui ne sont pas dans ce cas. Je ne vois donc rien qui puisse justifier pour les miens un sentiment pareil*

Outre que l'orgueil est toujours une chose détestable, encore faut-il qu'il repose sur quelque chose, sous peine d^ajouter le ridicule à la laideur... Je vous prie donc, cher monsieur, de répéter à mon fils, qui est chrétien, que l'humilité est une vertu chrétienne, une vertu sans laquelle il n'y en a point d'autres. Dites-lui aussi que, même au simple point de vue humain, elle est de bon goût chez les gens bien éle« vés. C'est ainsi que le monde reconnaît les gens comme il faut à leur modestie. Le catéchisme ne m'aurait pas dit que l'orgueil est la racine de tous les

vices que l'expérience de la vie me l'aurait déjà indi-

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que. Il faut donc guérir mon enfant de cette affreuse maladie, et je compte sur votre zèle pour travailler à la guérison de cette lèpre, sur laquelle il faut appliquer la douce vertu d'humilité, pour qu'elle la recouvre tout entière. Je suis tellement préoccupé des intérêts de Tâme de mon fils que je la voudrais voir noyée dans les sentiments du plus profond de son indignité, certain que je suis qu'il n'y a de salut pour elle que dans l'abîme de l'humilité. Et si je pouvais la sauver par mes propres efforts, il me semble que rien ne serait assez bas pour moi; et, ne pouvant descendre davantage, je me coucherais volontiers sous les pieds de mon enfant. »

Ces lignes peuvent se passer de commentaires. Voilà ce qu'était le père en M. de Sonis. Examinons un peu maintenant quel était le frère et lami.

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LE FRÈRE ET l'aMI

'amour si vif que M. de Sonis portait à ses enfants n'avait rien d'exclusif et Taffection qu'il témoignait à son frère, à ses sœurs, à ses amis fut une des douceurs de la vie de cet homme si bien fait pour sentir les tendresses fraternelles.

On a vu dans le commencement de cette histoire, rentrée de ses deux sœurs au Carmel de Poitiers. Sonis sentit vivement la peine de leur absence ; mais les grilles du cloître ne séparèrent les sœurs et le frère qu'à demi. Une correspondance suivie, sinon fréquente, s'établit entre eux et ces rapports d'âme à

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âme, que Sonis aimait et appréciait, ne furent interrompus que par la mort.

L'aînée, Joséphine de Lestortières, la demi-sœur du général, avait pris en religion le nom de Sœur Marie-Thérèse de Jésus. Douée de qualités remarquables, d'un esprit sérieux et d'une grande maturité ae raison, elle avait avec son frère des ressemblances, des affinités d'âme qui inclinaient particulièrement Tun vers l'autre ces deux cœurs trop semblables pour ne pas sympathiser.

La seconde, Marie de Sonis, plus vive, plus ardente, plus expansive, plus indépendante aussi, avait, dit-on, un peu du soleil des Antilles dans la tête et dans le cœur. Elle aimait le monde, le monde l'aimait et elle ne songeait guère au couvent, lorsqu'un coup de la grâce lui fit tout à coup deviner le néant de ses joies et de sies promesses.

Étant allée un jour visiter sa sœur au Carmel, elle eut subitement l'assurance intime qu'elle trouverait là, elle aussi, la paix que son âme inquiète avait jusqu'alors cherchée en vain. Sa nature aimante et affectueuse se tourna tout entière vers Jésus présent dans l'Eucharistie. On lui donna en religion le nom de Sœur Mwie du Saint-Sacrement. C'était vraiment le sien.

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LE GÉNÉRAL DE 50NIS ^b

Pendant la guerre de 1870, les prières des deux Carmélites suivaient leur cher Gaston sur le champ de bataille et un événement assez singulier arrivé à la Mère Marie-Thérèse montre à quel point la pensée des dangers courus par le général oppressait ces cœurs fraternels.

Le 2 décembre, pendant la terrible nuit de Loigny, nuit que le général^ couché dans la neige, crut être la dernière de sa vie, la Mère Marie-Thérèse qui avait été envoyée au Carmel de Coutances en qualité de maîtresse des novices, fut réveillée en sursaut. Il lui semblait qu'un main invisible voulait Tobliger à se lever. Un peu surprise d'abord et croyant qu'une des novices malade venait réclamer du secours, elle demanda :

« Qui est là ? » Personne ne répondit. Convaincue alors qu'il n'y avait personne dans sa cellule, la bonne Sœur se mit à prier pour ses frères et ses neveux, tous cinq livrés aux hasards de cette terrible guerre. Le lendemain, très impressionnée, la religieuse parla à la Mère Prieure de ce qui lui était arrivé en ajoutant que, certainement, il avait dû arriver un malheur à quelqu'un des siens, probablement à Albert de Sonis, le brave enfant de seize ans

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pour lequel elle tremblait depuis le commencement de la campagne.

Peu après, la nouvelle officielle du désastre de Loigny franchit les grilles du Carmel et, pendant un long mois, le silence le plus complet vint s^ajouter à Tangoisse de la pauvre (carmélite. Elle écrivait au bout de ce temps à Loigny au malheureux amputé :

« Ah ! cher Gaston ! Te dire ce que j'ai souflFert... c'est inexprimable. Enfin, j'apprends que tu es à Loigny, mutilé, mais très bien soigné^ aussi bien que possible. Je t'avais tant et si amèrement pleuré comme mort, mon pauvre ami, que cette nouvelle en fut une bonne pour moi et me rendit presque la vie. Mais bientôt, n'entendant plus parler de rien, ni de personne, je retombai dans mon angoisse. Je répétais à Notre-Seigneur à satiété : Mon Jésus, accomplissez votre volonté, sans égard à mes goûts ou à mes répugnances... Vous aimez ce frère infiniment plus et mieux que je ne saurais l'aimer. Vous savez combien sa vie est précieuse pour sa famille ; tous ses enfants sont vôtres et consacrés à votre sainte Mère. Mon Jésus ! Vous savez, vous pouvez, vous aimez. S'il est possible, éloignez ce calice ; mais non ma volonté, mais la vôtre. Seigneur. »

On voit si ces deux cœurs battaient à l'unisson. Pendant que la religieuse faisait cette ardente prière, le général venait de subir son opération et il demandait au curé de Loigny de s'unir à lui pour remercier Dieu. Auprès de la Mère Marie-Thérèse, le général pouvait épancher le trop-plein de son amour pour Dieu. Il allait chercher près d'elle des encouragements. Près de la Mère Marie du Saint-Sacrement, le frère aîné pouvait presque faire l'office d'un directeur. La parole qui calme, qui console, qui ranime, sortait si naturellement des lèvres et du cœur de Gaston.

Un jour, Marie de Sonis, étant encore novice, vint au parloir sous Fimpression peu dissimulée d'une réprimande qu'on venait de lui faire et que sa vive nature avait de la peine à accepter. Elle fit part de cette peine à son frère, alors jeune officier. « Ma petite sœur, lui dit-il, voudrais-tu contrister le cœur de Jésus qui veut bien de toi pour son épouse ? Il me semblait, à moi, que lorsqu'on s'était donnée tout entière à un tel Maître, on ne pouvait plus rien lui refuser. »

La jeune religieuse comprit ces hautes leçons. Vingt ans après, jour pour jour après son entrée au

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Couvent, la Mère Marie du Saint-Sacrement mourait au Carmel dans la paix du Seigneur, et son frère, Gaston, réuni au colonel Théobald, le plus jeune de la famille venu à Poitiers pour les obsèques, pouvait écrire à sa chère Joséphine ces mots qui résumaient sa joie et sa douleur : « Soyez bénie, main de Jésus qui nous frappez ! La pauvre enfant était arrivée sur ces sommets d'où il fait bon prendre son vol vers Tétemité. »

Trois ans plus tard , un nouveau deuil s'ouvrait pour le général de Sonis. Il venait d'apprendre que sa sœur aînée était malade d'une fluxion de poitrine. Il lui adresse aussitôt ces lignes si affectueuses :

« Bien chère amie ! Je suis si tourmenté de te savoir malade que je ne sais que m'inquiéter et me chagriner. Ton souvenir ne me quitte pas !... Combien il me sera présent vendredi matin à la sainte Table. Qu'il me sera doux de redire à Notre-Seigneur : Seigneur, vous savez bien qu'elle et moi nous n'avons qu'un cœur et qu'une âme. Ce cœur et cette âme sont aujourd'hui soumis à l'épreuve ; faites-la cesser, Seigneur, si c'est votre volonté. Et si vous voulez qu'elle souffre, permettez que je porte une part de sa croix et que je souffre avec elle, afin qu'elle souffre

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Un jour, Marie de Sonis, étant encore novice, vint au parloir sous l'impression peu dissimulée d'une réprimande... (Page 247,^

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LE GÉNÉRAL PE SONIS a5i

moins. Donnez-lui le calme, la résignation si nécessaire à tous ceux qui montent avec vous le rude chemin du Calvaire. Faites qu'elle soit douce à la souffrance, soumise au médecin du corps et de Tâme, et qu'elle retrouve bientôt la santé, cette santé dont tous ceux qui l'aiment ont besoin...

» Je t'embrasse bien tendrement de loin, offrant à Notre-Seigneur le sacrifice de ta sainte clôture qui me prive du bonheur de m'asseoir à ton chevet et de tenir ta main comme je tiens ton cœur dans le mien. »

Cette lettre si fraternelle et si chrétienne, la Mère Marie-Thérèse de Jésus ne la lut jamais. Ce même jour, le 22 novembre 1876, elle chargea la sousprieure d'une dernière commission pour son frère bien-aimé. « Vous lui direz, dit-elle, vous hii direz de ma part que c'est chose très douce de mourir. » Une heure plus tard, elle murmurait encore : t Que vous êtes beau, mon Dieu, mais je vais vous voir plus beau encore. » Ce furent ses dernières paroles.

Toute la correspondance du général de Sonis avec la Mère Marie-Thérèse^ était de nature à faire connaître intimement la vie spirituelle du pieux militaire. Avec cette âme qui le comprenait, Sonis s'épanchait sans arrière-pensée et ses épançhements touchèrent

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si vivement la Carmélite que, peu de temps avant sa mort, elle mit par ordre de dates les saintes missives de son frère. Elle pensait sans doute que ce serait là une mine précieuse pour le futur historien de cette âme d'élite qui n'avait pas pour elle de secrets.

Malheureusement, après la mort de la Mère Prieure, le général demanda au Carmel de Coutances toutes les lettres envoyées par lui à sa sœur. On n'osa pas refuser cette demande dictée par Tamour de Toubli et c'est ainsi que, seules, quelques lettres échappées à Vautodafé que M. de Sonis s'empressa d'en faire, suffisent pour légitimer tous les regrets causés par cette exécution bien digne de son humilité.

M. de Sonis n'était pas moins attaché à son jeune frère Théobald qu'à ses sœurs ; mais à cette affection se mêlait une inquiète sollicitude. Dans cette famille^ aussi unie par les liens de la foi que par ceux du sang et de l'amitié, Théobald n'entrait qu'à demi dans cette harmonie des âmes. Il n'était pas chrétien ; du moins dans la pratique. C'était là une des crobc de Gaston ; Fobjet de ses inquiètes et ferventes prières.

Pendant le séjour de Gaston en Afrique, ce frère, militaire comme lui, venait de contracter un mariage

selon son cœur. Dans la première lettre de Gaston à sa jeune belle-sœur, mademoiselle de Chiseuil, la sollicitude du général pour cette âme qu'il aime s'exprime avec autant de délicatesse que d'affection*

« Je vous remercie d'avance, ma sœur, dit-il, du bonheur que vous apporterez à mon frère. Vous dire qu'il est la moitié de moi-même ne vous surprendra pas. Il vous dira que nous n'eûmes jamais qu'un seul cœur à nous deux; mais, dans ce cœur, c'est la place de Dieu que je recommande à votre foi. »

Quelques années après, le vœu de Gaston se réalisait. Dieu se faisait dans cette âme la place que les prières du frère aîné avaient conquise de haute lutte.

Dans les premiers mois de l'année i86g, M. de Sonis était allé à Paris et avait communié de bon matin à Notre-Dame-des-Victoires. De là, il se rendait chez son frère lorsqu'il le rencontra sur la porte de son hôtel.

« Eh I d'où viens-tu à cette heure? demande Théobald très étonné. — De Notre-Dame-des-Victoires. Ma première visite à Paris devait être pour elle, ma seconde allait être pour toi. »

Puisque Théobald sortait, Gaston ne monta pas

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chez lui ; il lui donna rendez-vous pour Theure du déjeuner.

Théobald continua son chemin. En route, une pensée absorbante ne le quittait pas : « Mon frère revient de Notre-Dame-des-Victoires ; et moi I pourquoi n'y vais-je pas ? »

Il y songea si bien que, poussé par la grâce, il y alla. Il pria, se confessa, communia et, à partir de ce jour, mena la vie d'un fervent chrétien. Les prières de Gaston unies aux sacrifices des Carmélites, ses' sœurs, avaient sans doute obtenu cette grâce insigne au Benjamin de la famille, qui est mort, il y a quelque temps, général comme son frère, dans les sentiments d'un croyant convaincu.

Les autres membres plus éloignés de la famille de Gaston de Sonis, n'avaient pas moins de droits à sa bienyeillante affection.

Étant encore enfant, il avait eu des rapports d'amitié quasi-fraternelle avec de jeunes cousins dont, malgré son âge plus avancé, il avait souvent partagé pendant les vacances les jeux et la gaieté.

Plus tard, la croix vint prendre possession de ce foyer naguère si heureux. Sa cousine, mademoiselle Aglaé de Sonis, avait perdu en peu de temps sa

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LE GÉNÉRAL DE SONIS a5î>

mère, son frère, sa jeune sœur, et elle envoyait ces désolantes nouvelles à Gaston alors en Afrique.

Le jeune capitaine prend à tâche de relever cette âme si douloureusement éprouvée et il lui donne le secret de la résignation qui n'est autre chose que mettre Dieu entre la douleur et soi.

« Chère enfant, lui dit-il, vous avez été formée à Técole du Calvaire et vous portez une croix bien lourde pour vos jeunes épaules. Lorsque je pense au passé, je vois encore la belle habitation de votre père, avec son grand train de maison. Mais où en seriezyous, chère Aglaé, si alors vous aviez vécu de cette vie ? Sans doute, hélas ! vous vous trouveriez plus loin de Jésus-Christ, que vous êtes aujourd'hui. Ainsi, ce qui répugne tant à la nature est au fond une bénédiction de Dieu. »

La douleur, en effet, rapproche de Dieu. A cette école, la jeune cousine apprit si bien sa leçon qu'elle confia à son cousin d'Afrique son désir de se vouer entièrement au service du Maître qu'il lui apprenait à mieux aimer.

Et l'on entend alors ce jeune officier de trente-cinq ans, capitaine de spahis, redire sa joie et sa reconnaissance pour cette faveur que le monde considère

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le plus souvent comme une résolution dictée par la misanthropie, une secrète déception ou tout autre sentiment humain.

Rien de plus fréquent que les tirades sur l'inconstance des amours de ce monde, les peines, les soucis, les tristesses, compléments des unions les plus enviables; et rien de plus rare que de voir l'annonce d'une future vocation religieuse accueillie de la manière suivante :

« Je ne m'étonne pas, ma chère enfant, que Notre- Seigneur vous ait parlé. Vous êtes de celles qu'il aime et de celles qui l'aiment et qui, étant appelées, quittent tout pour suivre un si bon Maître ! • . . Goûtez donc bien à l'aise les saintes joies que donne l'amour véritable! »

La jeune fille entra au couvent des Augustines. Trois ans après, elle faisait sa profession et devenait la Mère Marie Fourier.

Le commandant de Saïda la félicita et remercia Dieu :

« Quand on a le bonheur d'avoir la foi, dit-il, on voudrait trouver des chaînes encore plus étroites et plus capables de nous lier à Celui auquel, quoi que nous fassions, nous ne donnerons jamais assez. Vous

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serez, vous êtes une religieuse selon le cœur de notre divin Maître, et je l'en bénis de toute mon âme. Ne vous arrêtez pas. Marchez toujours dans le chemin royal de la Croix, à la suite de cet Epoux qui a tant fait pour vous. »

Si le dévouement à la famille se cantonnait dans ses limites étroites, on pourrait en conclure, avec un penseur moderne, que ce n'est là, au fond, que de l'égoïsme au second degré. Le général de Sonis n'a jamais mérité ce reproche. Il aimait ses amis d'une affection très vive, très vivement exprimée, et il témoignait en toute occasion, à son prochain, un dévouement à toute épreuve.

Les soldats qui étaient sous ses ordres avaient des droits spéciaux à sa sollicitude. Lorsqu'on lui recommandait particulièrement un de ces jeunes militaires, il le suivait de près, lui donnait des conseils en entrant dans les détails pratiques et en s'efiForçant de tremper ces âmes pour la lutte, d'en faire des hommes et des chrétiens.

« Votre jeune frère, qui est sergent- major, est venu me voir sur ma demande, écrivait Sonis à un officier. Nous avons donc eu une longue conversation. Je n'avais pas d'autre intention que de me faire un peu

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le père de votre petit frère; mais je crains de n'avoir pas été bien compris. Si donc mes conseils ont paru §évères, comme je le crois, dites-lui bien que je ne voulais pas effrayer une âme si digne d'encouragement. >

Et à un autre, à Tami duquel il a conseillé d'observer toujours l'abstinence du vendredi, « cette marque d'obédience qu'il est toujours bon de porter », )a confession hebdomadaire, la communion fréquente, jet le lever de cinqheures-du matin, le général fait cette réflexion :

« Cette dernière parole est dure. Se lever à cinq heures! Le pauvre petit trouve que c'est le plus difficile; ce qui ne l'a pas empêché d'observer ma consigne. Je lui ai fait mettre de côté le casino, et absolument. Il y allait beaucoup, et, à son âge, ce n'est pas sans dangers. Je lui ai recommandé la récitation du chapelet, dont il ne disait qu'une dizaine, et je l'ai vivement pressé de donner tous les matins quelques minutes à la méditation. Je crois qu'il y a dans ce bon jeune homme l'étoffe d'un chrétien robuste, digne de combattre le bon combat. »

Telles sont les directions d*amitié que le général de ^Sonis donne à de jeunes soldats. Il les aime pour eux

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LE GÉNÉRAL DE SONIS aSg

d'abord, pour leur faciliter ia voie qui conduit à Dieu. Il ne sait ni flatter, ni approuver les actes que le monde admire, mais qu'un christianisme* éclairé et soumis réprouve, parce qu'ils sont contre la loi de Dieu et la conscience. C'est ainsi que le fils d'un ami très aimé s'était battu en duel et s'en était heureusement tiré selon le code mondain ; M. de Sonis, au lieu de se joindre aux félicitations générales, écrivit au père du jeune duelliste :

« Mon pauvre ami, je suis très peiné de l'aflFaire de Pierre. Sans doute elle a dû lui valoir de nombreuses poignées de main ; je connais cela. Mais mieux vaut un affront pour l'amour de Jésus-Christ. Je sais que tous les gentilshommes ne tiennent pas ce langage ; mais il n'y a pas deux religions'de la Croix. Faites-lui mes amitiés quand même. »

Si le général aimait ses amis, dirons-nous maintenant combien ses amis l'aimaient? Il a pu leur rendre témoignage; ils n'étaient pas.,, les amis de Job; mais l'appui ferme et solide sur lequel il pouvait s'appuyer à l'heure de l'épreuve, de la souffrance et du découragement.

Plus d'un trait touchant de la délicatesse de ces amitiés trouverait sa place dans cette histoire.

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26o LE GÉNÉRAL DE SONIS

M. de Sonis avait dans le caractère ce quelque chose d'accueillant et d'hospitalier qui attirait même les étrangers. Lorsqu'il était commandant du cercle de Laghouat, dans cette partie avancée du désert où les ressources de la civilisation française n'étaient pas à la hauteur de la quantité des touristes qui visitaient Toasis, M. de Sonis, la première autorité du pays, se faisait une joie de représenter dignement la France en ouvrant une large hospitalité à ses compatriotes.

Malheureusement, la fortune du commandant n'égalait pas sa générosité.

Un jour, en bouclant ses comptes, il s'aperçut que les dépenses de sa maison avaient dépassé son budget, et qu'une dette de sept mille francs, insensiblement amassée, se trouvait inscrite à son passif.

Sonis était désolé. Comment rembourser cette somme? Il eut recours à saint Joseph, son protecteur ordinaire, et promit de faire chaque année une neuvaine d'actions de grâces si le bon saint lui fournissait les moyens de s'acquitter.

Cétait au mois de mars 1868. Avant la fin du mois, une lettre arrive d'Alger à Laghouat, à l'adresse du commandant. 11 l'ouvre et il en sort sept billets de

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mille francs avec un petit papier plié en quatre, sur lequel étaient écrits ces mots : « De la part de saint Joseph. »

La foi ardente et profonde.^du général de Sonis ne s'étonna qu^à demi de cette espèce de miracle. 11 avait expliqué avec tant de naïveté à son saint protecteur, qu'un chef militaire ne devait avoir à baisser les yeux devant personne et particulièrement devant ses créanciers, qu'il n'avait pas douté une minute du succès de sa neuvaine.

Ému jusqu'aux larmes, il paya sa dette sans pouvoir deviner quelle main mystérieuse avait été Tinstrument de cette intervention providentielle.

Plusieurs années après, le commandant se souvint dMn de ses amis d'Alger, M. Melcion d'Arc, auquel il avait un jour confié son embarras. Il l'interroge, le remercie, et M. Melcion, encore plus loyal que discret, ne voulant pas accepter des remerciements qu'il n'a mérités qu'à demi, avoue qu'il a confié la détresse du commandant à un personnage aussi généreux que riche qui lui avait dit aussitôt : « Voilà la première fois que saint Joseph me donne une mission; j'enverrai de sa part sept mille francs au bon et saint colonel de Sonis. »

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Dès lors, pour M. de Sonis, le don était devenu une dette, et, quoique le bienfaiteur fît pour s'en défendre, le débiteur, devenu général, restitua, avec les expressions renouvelées de sa reconnaissance, la somme que saint Joseph lui avait prêtée.

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