M. DE SONIS A CHATEAUROUX. LES DÉCRETS
E général Gaston-Alexandre-Auguste, marquis de Gallifet, était né à Paris, le 29 janvier i83o.
Il s'était engagé dans l'armée à Tâge de dix-huit ans. En 1870, il était devenu général de brigade. Après la guerre, il avait commandé en Afrique la subdivision de Batna. Le maréchal de Mac-Mahon en fit, en 1875, un général de division dont Tétat-major se trouvait à Dijon. Lorsque le général de Sonis arriva à Châteauroux, M. de Gallifet commandait le 9® corps d'armée.
Entre ces deux hommes, il pouvait y avoir des divergences quant à la nuance politique. Le marquis
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de Gallifet, comme M. de Sonis, mais pour d'autres causes, s'était attiré la haine des radicaux avancés ; du reste, il ne cachait pas ses sympathies pour la République qui le traitait en enfant gâté. Pour être juste, il faut ajouter que cette tendresse, qui prend si facilement des allures démocratiques, n'empêchait pas le marquis d'être un parfait gentilhomme. Il avait connu le général de Sonis en Afrique, avait conçu une haute estime pour ce caractère si absolu, et il lui témoigna en toutes circonstances une bienveillance dont M. de Sonis ne pouvait qu'être touché.
Le général de Gallifet était un soldat très actif- En arrivant à Châteauroux, Sonis put craindre un moment que son infirmité ne fût un obstacle à leur bonne entente. Comme il aimait à faire connaître immédiatement le fort et le faible de sa situation, il écrivit au commandant du 9^ corps pour lui exposer sa position d'invalide qui ne lui permettait de marcher qu'à cheval.
M. de Gallifet lui répondit aussitôt : « Faites-moi l'honneur d'avoir en moi la confiance que j'ai en vous. » Cette phrase était d'un bon augure. Elle n'était pas simplement une réponse polie, mais l'expression exacte des sentiments du commandant du 9® corps.
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La population acclamait les Bénédictins. (Page 3o5.)
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Constamment, il témoigna à M. de Sonis la plus parfaite estime. Il avait compris que les mesures vexatoires prises à son endroit à Saint-Servan, méritaient une réparation et il écrivit un jour à Sonis de lui faire une requête à Tefifet d'obtenir la croix de grand-ofl&cier de la Légion d'honneur.
M. de Sonis n'était pas homme à demander des faveurs. De plus, il craignait de recevoir cette distinction le 14 juillet, jour anniversaire de la prise de la Bastille où il s'abstenait d'arborer à ses fenêtres drapeaux et lampions, ce qui le fit mettre, dès son arrivée à Châteauroux, sur la liste des réactionnaires. Cette abstention ne ralentit pas le zèle du général de Gallifet. On passa, grâce à lui^ sur la formalité de la demande, et le général reçut, le douie juillet, la décoration supérieure dont il n'avait pas voulu.
Malgré ces éclairs de justice, le char politique de la France s'enfonçait peu à peu dans l'ornière des passions anti-religieuses et anti-cléricales. Le ministre, Jules Ferry, préparait de longue main le fameux article 7 des décrets destinés à expulser les communautés religieuses non autorisées par la loi. Les Jésuites, les Dominicains, les Bénédictins et tant d'autres, tous amis de M. de Sonis, étaient visés par
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les décrets. Prévoyant le moment où Tarmée serait tenue de coopérer à d'iniques expulsions, le général prévoyait aussi l'heure où son honneur de chrétien et de gentilhomme exigerait de sa délicatesse une démission qu'il redoutait à cause de son peu de fortune et de ses charges de famille.
Il se sentait comme l'oiseau sur la branche. Pour lui, le séjour à Châteauroux était un vrai campement.
<c Je vous avoue que je m'attends à être mis à la porte d'un moment à l'autre, écrivait-il, et je suis très étonné que ce ne soit pas déjà chose faite. »
Ce n'était pas que le séjour de Châteauroux lui plût si fort ; mais la redoutable question d'argent venait comme d'habitude se mettre à la traverse de ses goûts et de ses préférences. Cette question-là avait au moins deux voix au Chapitre. Sonis redoutait la dépense d'un nouveau déplacement et il acceptait, faute de mieux, l'installation mesquine dont il disait :
« Oui, me voilà à Châteauroux dans une vilaine ville, une vilaine rue, une vilaine maison, toutes choses que j'accepterais volontiers si le logement était mesuré au nombre de mes enfants. Mais mes prédécesseurs étaient, paraît-il, plus souvent sur le pavé de
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Paris qu'ici, et nous sommes installés les uns sur les autres dans le plus triste des logis. »
Toutefois, ce qui touchait à la gloire, à l'honneur du Dieu qu'il servait, attristait bien davantage le pieux général.
A l'occasion de la procession de la Fête-Dieu, le ministre de la Guerre qui était alors le général Farre, avait défendu de donner la musique du régiment pour la cérémonie. De même, la sortie des troupes et leur placement en bataille sur le passage du Saint- Sacrement étaient supprimés. On s'en prenait à Dieu d'abord en attendant l'expulsion violente et brutale de ses ministres.
M. de Sonis avait connu à Saint-Servan un jeune militaire qui avait eu le courage, dès son arrivée au régiment, de se montrer assez chrétien pour assister aux processions prescrites pour le Jubilé de 1875. Naturellement, au cercle des officiers, ce fut un feu roulant de plaisanteries sur le compte du courageux garçon. Celui-ci tint bravement tête à l'orage. Quelques jours après, étant en marche militaire, un ancien adjudant-major interpella le jeune officier : — Monsieur, dit-il d'un air ironique, vous faites le dessin topographique de l'itinéraire de la marche ; il vous
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siérait mieux de faire celui de la procession et je vous en chargerai.
— Très volontiers, mon capitaine, répliqua celui-ci sans s'émouvoir, car je compte encore y assister sans faute dimanche prochain.
M. de Sonis était alors aux eaux. Lorsqu'à son retour, on lui raconta l'histoire, il s'intéressa grandement au jeune officier. Il le vit quelquefois, le reçut chez lui et devint bientôt le confident des projets de vie religieuse que le lieutenant lui confia.
En 1880, ces projets étaient devenus une réalité. Uofficier était entré au noviciat des Jésuites d'Angers. Le général de Sonis entretenait une correspondance amicale avec son ancien subordonné et lui faisait part des craintes suscitées par le malheur des temps.
« Je lis tous les jours dans V Univers^ mon cher Grange, le récit de toutes les persécutions que l'on prépare à votre sainte compagnie, lui écrivait-il. On se demande comment cela finira ? Très mal, j'en ai peur. Mais Dieu aura le dernier mot. »
Vis-à-vis du gouvernement^ Sonis aussi tenait à avoir le dernier mot. Les décrets commençaient à être appliqués un peu partout. On chassait de leurs couvents de pauvres religieux qui ne cédaient qu'à la
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force. Le général y avait bien réfléchi. Si la troupe était employée à cette honteuse besogne, il n'aurait plus qu'à demander sa mise à la retraite. Pour lui le problème se posait ainsi : Se soumettre ou se démettre. Il nTiésita pas à opter pour ce dernier parti.
Au mois de novembre une réunion des généraux était convoquée à Tours pour le classement des officiers proposés pour l'avancement.
Un ami de Bonis, le général FoUope, étant venu le voiràThôtel, ils furent rejoints par le général Vitott qui commandait à Poitiers une des brigades de Bonis. Le général Vittot venait de rencontrer M. de Gallifet qui lui avait appris qu'il venait de recevoir l'ordre de fjûre exécuter les décrets sur le territoire du 9® corps.
En quittant son ami, le général Follppe alla prévenir les Oblats de Saint-Martin dans l'intention de s'enfermer avec eux pour la résistance du lendemain. M. de Sonis se rendit chez M. de Gallifet pour lui demander d'être relevé de son commandement.
M. de Gallifet fit tout ce qu'il put pour détourner M. de Sonis de sa résolution : « Général, lui dit41, vous êtes l'honneur de l'armée, je ne puis donner suite à votre demande. » Il lui dit ensuite que pour ménager sa délicatesse, il avait donné les ordres direc-
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tement à Poitiers et à Châteauroux; les décrets s'exécuteraient donc sans sa participation. M. de Sonis persista.
Et il fut heureux d'avoir persisté, lorsqu'en arrivant à Châteauroux il apprit que des ouvriers militaires, refusés par M. de Gallifet, mais accordés par le ministre de la Guerre, avaient enfoncé les portes des Pères Rédemptoristes. A cette nouvelle, il s'applaudit de sa fermeté et écrivit au général du 9® corps pour le remercier de sa constante bienveillance en attendant les événements.
Toutefois, ce n'était pas sans un réel brisement de cœur que ce soldat remettait son épée au fourreau -, mais, ainsi qu'il l'écrivait à Mgr Tarchevêque de Bourges : t Au moment où l'amnistie rappelle les voleurs, les assassins, les incendiaires de la Commune, il n'avait que faire de restera la tête de troupes exposées à mettre baïonnette au canon pour faire la guerre aux prêtres et assiéger les monastères. »
C'est ainsi que M. de Sonis, après quarante ans de loyaux services, fut mis en disponibilité. Le ministre y mit même quelques formes. Il adressa à M. deGallifet une dépêche confidentielle, dans laquelle il exprimait quelques regrets de la détermination du général.
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Mais ces paroles polies ne résolvaient pas pour M. de Sonis le cruel problème de Texistence pour lui et les siens. Six mois après la mise en disponibilité^ un ofl&cier supérieur est réduit à la demi-solde. Heureusement que la famille du général partageait les sentiments généreux de son chef, qui écrivait confidemment : « Je dois sacrifier mon bien-être à mon honneur de chrétien. Nous apprendrons désormais tous ensemble à pratiquer et à aimer madame la Pauvreté. C'est une vieille amie I »
En même temps que dans sa foi et dans sa fortune, Sonis était atteint dans ses amis.
L'abbaye de Solesmes avait vu partir ses religieux cédant à la force armée, et, parmi eux, dom Sarlat, auquel le général enviait autrefois le calme de celte cellule dont on l'expulsait violemment.
L'ancien capitaine de frégate avait retrouvé ce jourlà quelque chose de ses jours de bataille.
Lorsque les gendarmes, assistés du préfet de la Sarthe, vinrent mettre la main sur lui, ils purent voir, sur le scapulaire de ce moine qu'ils chassaient au nom de l'Etat, toutes les décorations que ce même Etat lui avait octroyées en récompense des services rendus à la patrie. La population acclamait les Béncdictins et
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leur jetait des couronnes. En voyant ces signes de l'honneur briller sur la poitrine de dom Sariat, les infortunés gendarmes^ qui contribuaient à son expulsion, lui rendaient d'instinct les honneurs militaires.
Un mois après son départ de Solesmes, le religieux bénédictin écrivait à son ami le général de Sonis « qu'en ayant désormais fini avec le siècle, il voulait jeter à la mer ce qui lui restait encore des biens de ce monde. Cela étant, il serait heureux et honoré de voir un ami recueillir ces épaves, et il le priait de s'ouvrir simplement à lui sur sa situation, comme à un frère, un religieux, dans le secret du sanctuaire et l'absolue confiance de l'amitié. ■
Cette démarche émut M. deSonis jusqu'aux larmes. L'avenir lui apparaissait bien sombre. Son manque de fortune, quelques dettes faites pour satisfaire aux exigences de sa position, la perspective d'une demisolde causaient à l'infirme de sérieux soucis. Mais sa confiance en la Providence n'était pas diminuée.
« J'ai été dans ma vie accoutumé aux miracles, disait-il. Dieu en fera un plutôt que de m'abandonner. » ^ Et voilà que Dieu se servait, pour rassurer un peu son serviteur, de la main généreuse de son ami dom Sanat.
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Faisant céder la fierté du soldat à la confiance du chrétien, reloulant ces sentiments d'amour-propre et. de délicatesse humaine qui parlaient si haut chez lui, le général explique tout : sa belle et nombreuse famille, ses revers, ses déplacements continuels, son habitude de mettre toujours l'honneur au-dessus de l'argent, les avances de ses amis, sa solde, qui avait dû jusque-là suffire à tout, et l'événement qui l'avait mis dans l'alternative d'opter entre sa conscience et sa position militaire. « Et cependant, ajoute-t-il, j'au* rais voulu qu'après ma mort ma femme et mes filles — je ne parle pas des garçons qui trouveront toujours à gagner leur vie — eussent à peu près du paiti, et je ne possède pas un centime. »
L'assistance que M. de Sonis reçut de son ami ne lui enleva ni Thonrieur, ni le poids de la pauvreté. Elle le mit à même de satisfaire à toutes ses obligations. La générosité de l'un n'était dépassée que par la reconnaissance de Tautre, qui rapportait à Dieu, dans un élan de foi, la gloire de ce secours providentiel, en disant encore à dom Sarlat :
« Sans vous ravir, cher et Révérend Père, ce, qui vous revient d'un acte si libéral, j'aime à me rappeler que vous n'êtes pas du monde, mais moine et ser^
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viteur de Dieu. C'est surtout sous cet aspect que je considère dans ce que vous faites un acte de la Providence. Comment alors ne pas faire taire cette fibre si délicate et si humaine de Tamour-propre, et ne pas se prosterner devant cette bonté si tendre et si tou-^ chante de Notre-Seigneur, qui fait passer ce secours par vos mains consacrées, mais aussi mains dévouées, s'il en fut. »
Cependant la bienveillance de M. de Gallifet obtint à Sonis d'être rendu au service actif dans un poste où la politique n'aurait rien à démêler. On lui donna une inspection permanente de cavalerie avec Limoges pour résidence.
La fin de sa carrière le verrait donc dans cette ville de Limoges où il avait débuté, et où il retrouverait de si bons amis. Une de ses meilleures joies devait être aussi de revoir vivantes et prospères les œuvres de piété et de charité qu'il y avait laissées. La conférence de Saint- Vincent de Paul, l'adoration nocturne du Saint-Sacrement retrouvaient en lui un membre assidu et zélé. « Mais, disait-il aimablement, au lieu du jeune ofl&cier d'autrefois, Notre-Seigneur ne trouve plus pour sa garde d'honneur qu'une vieille sentinelle boiteuse et incapable d'une bonne faction. »
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Mais ce que le général ne disait pas et ce que tout le monde pensait, c'est que la vieille sentinelle montait bravement la garde depuis plus de quarante ans. Et, durant ce long poste, elle avait appris à prier^ ç attendre, à accepter les vides qui se creusaient peu à peu autour de sa guérite, et, par tous ces moyens de souffirance et d'amour, elle se rapprochait toujours davantage du Dieu qu'elle avait si loyalement servi,
M. de Sonis se réjouissait surtout de retrouver en Limousin ses deux amis de cœur : le comte Louis de Sèze et M. Henri Lamy de la Chapelle.
Cette joie ne lui fut pas accordée. Us moururent tous deux avant le mois d'octobre 1881, époque fixée par le général de Sonis pour son installation à Limoges* Dieu brisait ainsi peu à peu les liens de son serviteur avant la grande et définitive séparation.
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