SONIS AU MAROC, SOLDAT, AUMÔNIER, ET SŒUR DE CHARITÉ
PRÈS le traité de paix de Villairanca conclu à la suite de la guerre dUtalie, le capitaine de Sonis allait demander un congé bien mérité et revoir enfin sa famille, lorsque les nouvelles reçues d'Algérie changèrent tous ces beaux projets.
Jusqu'à ce jour, en dépit de la croix d'honneur gagnée sur le champ de bataille et d'un avancement
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qui avait suivi la marche progressive et lente du rang d'ancienneté, la carrière du capitaine ne lui avait guère ménagé de ces hasards heureux qui portent par bonds et par saccades un homme aux postes les plus avantageux. Sonis n'a jamais été un des favoris de la fortune, loin de là ; et si la capricieuse déesse se piquait de fidélité au vrai mérite et était susceptible de remords, elle eût été à même d'en avoir plus d'un à l'égard du vaillant qui remplissait son devoir si simplement et, hâtons-nous de l'ajouter, la courtisait fort peu.
On a vu que l'étude persévérante et approfondie de l'arabe l'avait mis à même de connaître cette langue à fond. Il existe pour ainsi dire deux langues arabes. Celle des livres, l'arabe littéraire que les savants, les marabouts seuls connaissent, et une espèce de dialecte usuel employé dans les relations habituelles et dont le peuple qui ignore l'autre se sert. Gaston de Sonis avait fait marcher ces deux études de pair. II parlait et il écrivait correctement ces deux langues. Son but dans cette étude avait été un emploi visé dans les bureaux arabes en vue d'une augmentation de traitement que ses préoccupations de père de famille lui faisaient ambitionner.
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Mais cette place enviée fut donnée à un autre. Donc, il fallut chercher d'un autre côté des chances probables d'avancement.
L'Algérie française est séparée du Maroc par une rivière appelée le Kis. Les Marocains fanatiques et superstitieux comme tous les peuples musulmans espéraient, d'après une ancienne croyance, que la domination française, en Afrique, ne durerait pas plus de trente ans.
Le terme fatidique approchait. Il ne fut pas diffi* cile à un certain chérif nommé Mohammed-ben-Abdallah d'exploiter les sentiments de haine qui couvent toujours dans le cœur du vaincu à Tégard de son vainqueur. Les Marocains passèrent la frontière, attaquèrent des voyageurs isolés, enveloppèrent deux escadrons français, surpris de cette brusque invasion, et se crurent désormais tout permis. Aussitôt, la formation d'un corps expéditionnaire fut décidée. Sous les ordres du général de Marlimprey, il s'apprêta à châtier les intrus.
L'escadron de Sonis n'était pas désigné pour cette campagne. Mais il y avait, dans le sacrifice d'un congé mérité et d'un retour au foyer que l'époux et le père désirait ardemment , une occasion d'avancement
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que le capitaine saisit aux cheveux. Au lieu de se diriger vers Castres, il demanda à entrer dans le 3® escadron du i^^ chasseurs qui était envoyé au Maroc.
Madame de Sonis était toujours à la hauteur de Théroïsme de son mari. Elle ne fit rien pour le retenir et Gaston de Sonis entra en campagne avec le titre de capitaine-commandant.
Il s'agissait, à partir d'Alger, d'un voyage de deux mois par Blidah, Milianah, Orléansville, Mostaganem et Oran où le colonel de Montalembert, frère du grand orateur catholique, rejoignit le régiment pour remplacer M. de Salignac-Fénelon promu au grade de général après la brillante campagne d'Italie.
C'étaient d'autres aventures et des souffrances d'un genre bien différent qui attendaient au Maroc notre vaillante armée.
La guerre en Europe et la guerre en Afrique ne se ressemblent guère. Si la science de la topographie, c'est-à-dire la connaissance exacte et minutieuse des terrains, des pays parcourus, entre de moitié dans le succès d'une expédition, il ne fallut pas longtemps aux habiles et aux observateurs pour augurer fort mal du résultat définitif de cette campagne africaine
qu'un ennemi, plus redoutable que les Marocains, devait rendre désastreuse.
A Oran, la colonne avait quitté la route militaire pour s^enfoncer dans la montagne, dans la direction de Tlemcem.
Le manque d'eau^ cette plaie du désert, se faisait douloureusement sentir. Le sol était aride, couvert de poussière. 11 n'avait pas plu depuis des semaines. Qui racontera les angoisses et les privations d'une armée en campagne dans un pays couvert de sable d'où les eaux du ciel et de la terre semblent s'être à jamais retirées ? Telle est l'Afrique. Tel est l'aspect désolé qu'elle présente au fur et à mesure qu'on s'avance du côté du Sahara.
De loin en loin dans ces vastes plaines, un paysage féerique apparaît subitement aux yeux du voyageur charmé.
Des jardins fertiles arrosés d'eaux vives provenant d'une source qui jaillit du sol assez abondamment pour alimenter un petit ruisseau sur un parcours d'un ou deux kilomètres. Tout est vert, tout est vivant et semble annoncer un éternel printemps. Une forêt de palmiers, de dattiers, de citronniers, d'orangers ombragent de gracieuses villes. C'est un petit paradis
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terrestre perdu dans rîmmensité stérile qui entoure ces coins privilégiés. Quelques villages composés de tentes et de petites cabanes ou gourbis construites en terre par les indigènes, se groupent dans toute la partie arrosée par cette eau bienfaisante. C'est l'oasis. Bouquets de verdure, jetés trop parcimonieusement, hélas! sur cette terre immense brûlée par le soleil d'Afrique et que nos troupes, une fois au delà de la rivière du Kis, ne devaient guère rencontrer.
Pour faciliter ou plutôt pour rendre possible un voyage dans un pays pareil, les Arabes suppléent aux sources vives en faisant de loin en loin des puits artésiens ; mais ces puits sont distants d'un ou deux jours de marche. On emploie les mulets et surtout les chameaux pour le transport des provisions d'eau. De grandes outres pleines jusqu'au bord renferment le précieux liquide ; mais qui dira le supplément de bagages nécessité pour le déplacement de quelques milliers d'hommes?
Les chasseurs d'Afrique, qui suivaient les troupes d'inlanterie, s'étonnaient de trouver sur le passage des cadavres de mulets tombés d'épuisement à côté des voitures de train vides et abandonnées. La chaleur, la sécheresse, de vagues rumeurs d'épidémie afFai-
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blissaient tous les courages. On se disait tout bas que le i«' régiment avait déjà perdu beaucoup de monde. Quatre ou cinq hommes pour loo tombaient chaque jour pour ne plus se relever, et, en arrivant à Nédronia, une nouvelle sinistre circula de bouche en bouche. L'agha était mort du choléra.
Le 23 octobre on passa le Kis. L'ennemi ne se montrait nulle part. Ce n'était pas nécessaire. Il pouvait hardiment se dérober et laisser agir son allié, le mal épidémique qui devait bientôt faire du bivouac de Kisy où plus de cinq mille hommes campaient, un foyer d'infection.
Mais pour ceux qui mettent la valeur morale bien au-dessus de la valeur militaire, le camp de Kis présenta bientôt un spectacle plus admirable encore que celui de l'entraînement guerrier. La résignation, une des formes les plus rares du courage chrétien, semblait s'être réfugiée auprès de nos héroïques soldats.
Par un enchaînement de circonstances malheureuses dont la faute ne pouvait être imputée aux chefs de l'armée d'Afrique, les régiments n'avaient pas d'aumôniers. Cinq ou six prêtres demandés à temps pour une colonne de quinze à dix-huit mille hommes et qui avaient accepté le poste d'aumôniers
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militaires, avaient été empêchés au dernier moment, de sorte que deux seuls ecclésiastiques se trouvaient à Oran à la disposition de nos troupes.
Les pauvres soldats atteints du choléra tombaient comme des mouches. La plupart d^entre eux réclamaient le ministère de Paumônier. Mais, hélas! il n'y en avait pas et le capitaine de Sonis remplaçait autant qu'il était en son pouvoir le ministre de la paix et de la consolation auprès des agonisants. Il leur parlait de Dieu et les aidait à mourir.
Quelques-uns avaient dans leur religieux commandant une confiance telle qu'ils auraient voulu lui faire leur confession afin qu'il pût la répéter au prêtre, au cas où celui-ci mandé d'Oran arriverait trop tard pour recevoir leurs aveux. Sonis se refusait à écouter cette suprême confidence ; mais il exhortait les malades à se remettre entre les mains de Dieu, à lui demander le pardon de leurs fautes, à accepter la mort avec soumission et confiance , et il ne quittait guère Tambulance que pour faire rendre les derniers devoirs à ces malheureux que Ton trouvait à peine le temps et les moyens d'enterrer.
Les chefs furent les premiers atteints. Le lieutenant-colonel Fenin se sentit pris gravement. Il eut
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immédiatement la pensée que l'attaque était mortelle.
Ce brave militaire était marié depuis quelques mois seulement ; il avait laissé sa jeune femme en France. Le sacrifice de la vie lui coûtait doublement. M. de Sonis passa la nuit auprès de lui et fit entrer l'amour de la volonté divine dans cette âme qui allait bientôt paraître devant Dieu.
Le colonel de Montalembert était venu visiter le mourant dans sa tente. Celui-ci lui remit son portemonnaie et lui demanda de le faire parvenir à madame Fenin avec ses derniers adieux. Tous les assistants étaient profondément émus.
En sortant de la tente, le colonel Arthur de Montalembert, qui avait accepté cette relique, la remit entre les mains de M. Decroix, le vétérinaire en chef: « Tenez, lui dit-il, c'est vous qui remplirez auprès de madame Fenin cette douloureuse mission. Je me sens frappé, moi aussi. »
En effet, le lendemain, fête de la Toussaint, M. de Montalembert déjeunait avec les officiers lorsqu'il fut pris d'une attaque de choléra.
Ce ne fut pas pour lui ce mal foudroyant qui détruit la vie en quelques heures. Il languit pendant plusieurs
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jours, assisté par le commandant de Sonis, qui remplit auprès de lui ce rôle de sœur de charité dont il faisait l'apprentissage depuis l'apparition de l'épidémie auprès de ses pauvres soldats.
Le colonel aussi demandait un prêtre. On avait fait chercher le Père Mermillod, de la résidence d'Oran. Celui-ci faisait le service de Tambulance à Lalla- Maghnia. Mais le trajet était long et le prêtre n'arrivait pas. Le colonel dit alors à M. de Sonis : « Capitaine, je n'aurai plus la force de parler quand le prêtre arrivera. Je vais vous faire ma confession que vous lui répéterez pour moi. » M. de Sonis s'excusa et employa le temps de l'attente à préparer son colonel à cette confession qu'il craignait de ne pouvoir faire lui-même.
Le lendemain soir, le Père Mermillod arrivait. M. de Sonis le conduisit d'abord au lieutenant-colonel Fenin, qui vivait encore et qui mourut sous l'absolution qu'il avait tant souhaitée. Après, ce fut le tour du colonel de Montalembert et des pauvres soldats qui réclamaient tous les secours religieux, entretenus par leur commandant dans d'admirables sentiments de foi et de piété.
Les circonstances douloureuses où l'on se trouvait
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Il languit pendant plusieurs jours, assisté par le commandant de Sonis... (Page gb.)
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LE GliNÉRAL DE SONIS 99
faisaient désirer au plus tôt la rencontre de l'ennemi.
Quelques jours avant la maladie de M. de Montalembert, les chasseurs avaient engagé un combat sur les hauteurs du bivouac de Kis et s'en étaient emparés sans trop de résistance de la part des Marocains. Le cheik livra quelques otages, s'engagea à payer un impôt, et Ton se contenta de ses promesses. Ce n'était pas le moment de prolonger une campagne que le choléra rendait désastreuse malgré la victoire. Le retour dans l'Algérie française fut décidé. Il s'agissait seulement, pendant cette retraite, de remonter le moral des soldats et d'empêcher un découragement qui eût été mortel.
Montalembert s'était acquitté de cette tâche avec l'énergie qui le distinguait. Il faisait chanter, le soir, des chœurs militaires dont la colonne entière reprenait les refrains. On donna une fête en l'honneur de la soumission du cheik marocain ; mais ce fut le soir même de cette fête que M. Fenin avait été atteint du choléra, suivi de si près par son colonel.
Celui-ci résista plusieurs jours à ses douleurs physiques. Lorsque, après la visite du Père Mermillod, le capitaine de Sonis entra dans sa tente, Montalembert lui dit, les larmes aux yeux ; • Merci, mon cher
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capitaine ; mille fois merci. Dites à tout le régiment que je mourrai content parce que j'ai rempli mon devoir de chrétien. Il n'y a que cela qui reste. »
Lorsque la cavalerie se mit en marche pour le retour, le 4 novembre, le courageux malade voulut se joindre à elle. Il monta à cheval, soutenu sur sa selle par le sous-lieutenant de Rastignac; mais, au bout d'une heure, n'en pouvant plus, il fut transporté sur un cacolet dans lequel il suivit de loin le régiment pendant plusieurs jours, jusqu'au camp dlsly. Là, tous les officiers du i®' chasseurs vinrent serrer la main de leur colonel qui se mourait et qu'on allait conduire à l'ambulance de Lalla-Maghnia. C'était le 10 novembre. Arrivé à Lalla-Maghnia, le colonel de Montalembert fut transporté dans une chambre d'auberge, car l'hôpital était rempli. Il y mourut dans la nuit. Son dernier acte avait été de baiser le crucifix, de faire plusieurs signes de croix et sa dernière parole ; « J'espère que Dieu me pardonnera. » Quelques heures plus tard, ces mots de confiance et d'abandon recevaient leur accomplissement.
Lorsque les troupes eurent repassé la frontière, on constata que le quart de la colonne avait succombé au choléra. Encore une fois. Dieu avait gardé le capi-
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taîne de Sonis qui recevait, le i3 novembre, sa nomination de chef d'escadron au 2® spahis.
Tous ceux qui le connaissaient applaudirent à cette nomination, car c'était la dette de tout le régiment que Ton payait par cet avancement.
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