M. DE SONIS COMMANDANT DE CERCLE
l'esprit de caste chez les arabes. — LA GUERRE DANS LE SAHARA.
E nouveau chet d'escadron avait bien mérité un congé de trois mois. Il le passa dans sa famille, à Castres, du i5 décembre au i5 mars. Il revit — et avec quelle joie ! — sa femme, ses entants, ses amis; il retrouva Limoges, toujours cher à son souvenir, M. et madame Henri Lamy de la Chapelle; à Blois, le comte Louis de Sèze, cet ancien camarade de collège, ami de cœur de Sonis
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depuis l'époque lointaine de la brimade du collège de Juilly ; ses sœurs bien-aimées, les deux religieuses carmélites de Poitiers. Il fit un pieux pèlerinage à Pibrac, en l'honneur de Germaine Cousin et, en attendant qu'il pût faire venir sa famille en Afrique, s'embarqua à Marseille pour se rendre à son poste de Mascara.
11 n'y resta guère que quinze jours.
Nous avons dit déjà que l'Algérie avait, au commencement de la conquête, un gouvernement militaire. Celui-ci avait fait place, depuis peu, à un gouvernement civil sous la direction du prince Napoléon, nommé chef du ministère de l'Algérie et des Colonies. Le pays se divisait en différents cercles ou départements circonscrits autour des villes principales de la province d'Alger. Chaque cercle avait son commandant ou gouverneur, qui dépendait directement du général de l'armée d'Afrique. Sonis fut nommé commandant supérieur du cercle de Tenez.
11 alla s'embarquer à Oran le i5 avril i86o, heureux de ce changement qui laissait prévoir une installation avantageuse et stable et lui permettait de faire venir auprès de lui sa femme et ses plus jeunes enfants. Les aînés devaient rester en France pour leur
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éducation : Gaston et Henri chez les jésuites de Poitiers, et sa fille Marie au Sacré-Cœur.
Tenez, jolie petite ville de cinq mille habitants, sur la Méditerranée, était une résidence charmante. Le climat était sain, la position pittoresque et le pays superbe. Le commandant s'applaudit de sa nomination, et il en remercia Dieu. L'Etat mettait à la disposition du gouverneur un beau logement tout meublé, et Sonis se berce de l'heureuse pensée qu'il passera là quelques bonnes années, tranquille, en famille, et sans le perpétuel souci d'un déménagement.
Ce beau rêve dura six mois.
Le 24 novembre de la même année, Sonis déménageait pour s'enfoncer vers le sud, sur les confins du désert. L'Empereur avait rétabli le gouvernement militaire d'Algérie, avec le maréchal Pélissier comme gouverneur général. Il s'ensuivit des mutations, et M. de Sonis passait du cercle de Tenez à celui de Laghouat^ à cent seize lieues du littoral.
Laghouat, poste le plus avancé de la région du Sahara, était un poste de confiance et de combat. L'oasis, au milieu de laquelle s'élève la petite ville de trois à quatre mille âmes, a une étendue d'un kilomètre et demi. Dix-huit mille palmiers, des figuiers,
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des citronniers, des grenadiers, des pêchers, et tous les arbres et les légumes d'Europe ont, dans cet étroit espace, une intensité de vie qui produit un étrange contraste avec le point sec et stérile où les eaux cessent d'arriver. L'unique ruisseau de Laghouat provient d'une source qui jaillit du sol et répand la fécondité dans ce petit coin perdu et charmant au delà duquel s'étend une mer de sable. C'est le Sahara, l'immensité, le désert. C'est le domaine du peuple arabe qui erre, vit, se dérobe dans ses solitudes sans limites et sait qu'il a dans ces régions inconnues, inaccessibles à la civilisation française, le meilleur des refuges contre notre domination en Afrique.
Que peuvent, en effet, l'art de la guerre et les inventions du progrès moderne contre une nation errant à travers des steppes inconnues? L'Arabe n'a qu'une tactique, et cette tactique est toujours la même et lui réussit toujours : il tente un coup de main, il pille, il tue, il massacre et il fuit. La tuite est pour lui le gage assuré de l'impunité. Et c'est dans ces conditions inégales de lutte que le commandant supérieur du cercle devait détendre notre position en Algérie et remporter de glorieux succès.
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Une remarque qui démontre avec évidence que les principes égalitaires, tant vantés à notre époque^ reposent sur une utopie, c'est que les peuples les plus pauvres, les plus misérables ne sont pas dépourvus d'esprit de caste. L'Arabe vit misérablement sous la tente; il n'a pas de foyer ; il pousse devant lui toute sa richesse : de maigres troupeaux sans cesse à la recherche des pâturages les moins brûlés par le soleil d'Afrique. 11 manque de vivres, il manque d'eau, il manque de tout. Il ne possède que cette dure liberté qu'il préfère à une paternelle civilisation; et, malgré cette égalité de misère et cette soif d'indépendance qui le distinguent, on trouve chez ce peuple des distinctions de races, de castes, et des ambitions qui feraient sourire,^ si elles ne constituaient une perpétuelle menace pour l'œuvre française de colonisation.
Il y a chez les Arabes des tribus méprisées, forcément et fatalement soumises à d'autres considérées comme plus nobles, plus anciennes, plus braves et plus respectées. Ces titres de noblesse se transmettent par tradition-, tellement il est difficile à l'homme, surtout à l'homme en dehors des principes et des abaissements voulus de l'humilité chrétienne, de ne
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pas s'élever au-dessus de son semblable. L'Arabe se soucie assez peu d'être malheureux, mais il s'inquiète d'être le premier.
Parmi les tribus insoumises du sud dont les prétentions à l'ancienneté et à la noblesse remontent en ligne directe jusqu'à Mahomet, se trouvait celle des Ouled-Sidi-Cheikh.
Au dix-septième siècle, un des leurs, nommé Sidi- Cheikh, s'était fait une réputation de sainteté qui a survécu. Tous les membres de cette tribu portent le titre de marabout, et tous les ksours ou villages du Sahara subissent plus ou moins leur influence. Il va sans dire que cette influence est sourdement hostile à la domination française.
Le commandement de Laghouat consistait en une administration offensive ou défensive des tribus arabes, selon qu'elles se montreraient dociles ou révoltées. Un acte de justice, que tous les usages militaires autorisaient, causa la disgrâce du commandant de Sonis.
Une trentaine de colons européens, Israélites et indigènes, furent surpris et massacrés dans k village de Djelfa. Sonis, arrivé au secours de la garnison, réussit à capturer une dizaine de brigands arabes.
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Impro visant un conseil de guerre, il les fit juger et fusiller séance tenante.
C'était là un coup nécessaire, mais hardi. Les journaux français hostiles au gouvernement militaire de TAIgérie commentèrent ce fait avec malveillance. Sonis avait consulté sa conscience et jugé que son devoir l'obligeait à rassurer les bons en terrifiant les méchants.
Le maréchal Pélissier, qui, au fond^ approuvait la mesure, eut peur des clameurs de la presse; il désa« voua son subordonné et lui donna Tordre de quitter immédiatement Laghouat et d'aller rejoindre son ré« giment à Mascara.
C'était un poste de disgrâce. Sonis obéit sans murmurer. Tous les oflSciers d'Alger et d'Oran lui firent un accueil si chaleureux que le maréchal ne laissait pas d'en ressentir quelque embarras.
Un jour, il invita le disgracié à une de ses soirées. Sonis n'était ni courtisan, ni révolté. Il ne gardait pas rancune à son chef hiérarchique; mais il avait sa dignité à garder. 11 fit répondre qu'il était touché de l'invitation, mais qu'il ne s'y rendrait que si Tordre lui en était donné. Le maréchal eut le bon esprit de ne pas se formaliser, et il envoya peu après à Sonis sa
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nomination de commandant du cercle de Saïda.
C'était un premier pas vers une réparation complète. ^ Le nom de Saïda signifie F heureuse. M. et madame de Sonis et leur jeune fille vécurent en effet quelque temps dans cette petite ville, dans une tranquillité relative qui avait bien ses douceurs.
Mais la croix est Tapanage des amis de Dieu. La mort d'une petite fille appelée Marthe-Carmel vint faire une douloureuse blessure au cœur du commandant. L'enfant avait été étouffée par une angine couenneuse. Peu avant de mourir, digne fille de parents si chrétiens, le petit ange leur disait : « Je veux partir pour le ciel. » Marthe-Carmel avait trois ans.
Elle avait suivi de près une petite sœur, Marie- Thérèse, morte en France, auprès de ses grandsparents, dans la famille Roger. Ces deux pertes furent vivement senties ; mais la résignation chrétienne de Sonis fut toujours et en toute circonstance à la hauteur de ses peines.
En 1864, ces peines se doublaient d'inquiétudes sur le sort de notre colonie algérienne. Les mesures de rigueur prises par Sonis lors de l'insurrection du sud n'étaient rien moins qu'exagérées.
Le mouvement de révolte des diverses tribus arabes
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s'accentuait, et tout faisait prévoir une nouvelle cam* pagne contre ces ennemis insaisissables.
La France travaillait rapidement, un peu trop rapidement peut-être, à mettre les Arabes sous le joug de la législation européenne. A cette intention, elle fit faire un travail de délimitation des terres, afin que désormais ce peuple nomade et vagabond pût justifier de ses titres de propriété, Sonis fut désigné pour ce travail. Il était aimé des indigènes. On connaissait son esprit de ustice et d'impartialité. Il partit pour Mostaganem, y installa sa famille et ne fut occupé, pendant quelques mois, qu'à « classer et déchiffrer des titres arabes, et à écouter, écrivait-il, de bons Bédouins qui disent toujours la même chose. »
Et ces bons Bédouins, qui disaient toujours la même chose, faisaient aussi toujours la même chose ; c'est-à-dire qu'ils haïssaient le joug de l'étranger. Fanatiques de leur indépendance et du triomphe de la cause de Ylslaniy ils prêchaient sourdement la guerre sainte et tombaient à l'improviste sur nos soldats pour les massacrer sans pitié.
C'est ainsi qu'au mois d'avril, le colonel Beauprêtre, à la tête de cent hommes d'infanterie, d'un escadron de spahis et de goums^ avait été attaqué par
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des bandes nombreuses et exterminé avec sa petite troupe.
On appelle goums en Afrique les cavaliers arabes des tribus fidèles à la France qui^ dans toutes les expéditions au désert, rendent à notre armée des services signalés.
En apprenant la terrible fin du malheureux colonel, le commandant de la province d'Oran se mit en marche pour refouler l'insurrection, et celui de la province d'Alger marcha sur Laghouat afin de maintenir les tribus du sud et tenir à distance les marabouts qui soufflaient partout le vent de la révolte.
Le commandant de Sonis faisait partie de l'expédition.
Dans ces conditions, il jugea prudent de renvoyer en France sa femme et sa jeune famille. La séparation fut douloureuse, mais elle s'imposait. Hâtonsnous d'ajouter que cette campagne ne fut pas décisive. Plusieurs tribus firent leur soumission, mais cette soumission restait pour M. de Sonis assez problématique. Il estimait que les Arabes avaient reculé pour mieux sauter et qu'il ne s'agissait que d'une suspension d'armes qui durerait jusqu'au printemps. Les événements devaient lui donner raison.
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Au mois de mai 1864, le maréchal Pélissier mourut. Il fut remplacé en Algérie par le maréchal Mac- Mahon. L'année suivante Napoléon III fit en Afrique une visite oflBcielle. Il voulait se mettre en rapport personnel avec les Arabes et tenter de s'attacher par cette démarche ces farouches enfants du désert. L'intention était bonne, mais elle n'eut pas le résultat prévu. Elle n'empêcha pas la guerre dans le Sahara que Sonis avait prédite et à laquelle il devait prendre une part si glorieuse.
A la suite de la campagne de i865, il avait été promu lieutenant-colonel du i" spahis. Il sollicita un congé pour venir voir sa famille à Castres. A peine arrivé en France, il recevait sa nomination à ce poste de Laghouat d'où il avait dû partir par suite d'une injustice que le temps avait réparée. Mais en même temps, il recevait Tordre de se rembarquer immédiatement. L'insurrection était maîtresse du pays et les Ouled-Sidi-Cheikh comptaient prendre une éclatante revanche de leur insuccès de Tannée précédente. Sonis dut sacrifier les vacances quHl espérait passer avec les siens. 11 n'eut sur les lèvres qu'un seul mot : Fiat! Et il s'arracha, les yeux pleins de larmes, à leurs embrassements.
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En 1861, le chef des Ouled-Sidi-Cheikh s'était rallié à la cause française.
Malheureusement, il mourut. Son fils, Si-Hamedben-Namza^ soutenu et dirigé par son oncle Si-Lalla, véritable homme de guerre fanatique d'indépendance, avait juré de détruire la puissance française et s'avançait jusque dans les environs de Metlili, à cinquante lieues au-dessous de Laghouat où le lieutenant-colonel de Sonis se préparait à aller l'attaquer.
Cette campjagne, du côté du désert, fut rapidement et brillamment menée. Le colonel de Sonis remporta un joli succès.
C'était la première fois que les troupes françaises pénétraient jusqu'à Metlili. Les Arabes révoltés se soumirent. Le goum s'était assez mal battu, mais il ramena un butin considérable : sept mille trois cent cinquante moutons, deux cent soixante chameaux, et quarante-huit ânes. Sonis avait eu la prudence de faire mettre pied à terre à ses cavaliers trop exposés sur leurs montures, de sorte qu'on n'avait à déplorer ni mort ni blessure grave. 11 aurait voulu poursuivre l'ennemi plus avant dans le désert, mais l'obéissance militaire le fit rentrer à Laghouat d'où il se rendit peu
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après à Alger, pour recevoir sa femme et ses enfants. On croyait la campagne finie.
Ce n'était qu'une nouvelle suspension d'armes, car, au printemps de Tannée 1866, le jeune Si-Hamed, toujours soutenu et excité par son oncle Si-Lalla, s'avança jusqu'au nord de Géryville, attaqua un détachement de la troupe du colonel Colomb, et, après cet exploit, redescendit vers le sud.
Combinant son mouvement avec celui de la colonne de Géry ville, le Commandant de Laghouat avait son rôle tout tracé. Il devait poursuivre Tennemi dans le désert et l'atteindre avant que celui-ci n'ait rejoint un autre chef insoumis nommé Ben-Naceur, qui avait dans toute la région de nombreux partisans.
Cette expédition qui, dans la pensée de ceux qui Tentrepenaient, devait avoir une importance décisive, comprenait deux mille six cents hommes d'infanterie et de cavalerie et dix-neuf cents chameaux.
La colonne commandée par Sonis s'enfonça résolument dans le désert et entama une lutte^ non pas, comme tous le désiraient, contre l'Arabe révohé, mais contre la soif et contre les éléments. Les grains de sable du Sahara devaient annihiler la bravoure de nos soldats et le génie militaire de leurs chefs.
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Lorsqu'on consulte un atlas, quelques lignes noires tracées sur la carte d'Afrique indiquent parfois une rivière.
Il est bon de dire pour Tintelligence du récit que dans le Sahara, le lit de ces soi-disant cours d'eau est habituellement à sec. Dans la saison des pluies, deux ou trois fois Tan, un mince filet coule sur le sable uni et brillant. Cette eau si parcimonieusement ménagée s'évapore bien vite pour laisser de loin en loin quelques flaques bourbeuses appelées rdir^ qu'utie tribu en voyage avec quelques chameaux a bien vite épuisées.
Les puits sont la seule ressource permanente de ces contrées. Mais, ainsi que nous l'avons dit, ils sont très éloignés les uns des autres. Il n'y avait à compter que sur les outres pleines portées sur le dos des chameaux et sur la bonne Providence en laquelle M. de Sonis avait, heureusement ! une foi illimitée.
Ainsi qu'il le faisait toujours avant chaque expédition, le lieutenant-colonel avait communié le malin même de son départ. C'était le 25 mars.
Le 4 avril, on était en plein désert.
Les étapes de chaque journée étaient de huit à dix lieues. « Cette marche à travers une plaine inter-
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minable, a écrit éloquemment le lieutenant d'Harr court, nous donnait une impression affaiblie de Téternité. i
Par un efiet de mirage, on croyait parfois apercevoir une butte, une colline, un rocher, quelque chose enfin qui ne fut pas la plaine. On marchait allègrement vers cet horizon trompeur. Mais rien ne venait rompre l'écrasante monotonie de ce ciel toujours bleu et de ce terrain toujours plat et desséché. Pas un arbre, pas une touffe d'herbe, pas le plus petit monticule.
Le soir, M. de Sonis traçait la limite du camp^ réglait la distribution des vivres et de Teau ; en un mot, veillait à tout et se disait tout bas que, dans ces conditions, si l'ennemi ne se montrait pas bientôt, la poursuite ne saurait se prolonger longtemps.
Un jour, pendant la marche, il s'éleva durant deux heures un vent si violent que les tourbillons de poussière et de sable fin produisirent une obscurité complète. Enveloppés dans ce nuage obscur, les soldats ne voyaient plus leurs plus proches voisins. Lorsque la tempête fut calmée, on fit l'appel. Un homme manquait dans les rangs. On envoya à sa recherche un peloton de chasseurs ; on alluma des feux de brous-
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sâilles qu'on fit flamber toute la nuit. Peines inutiles ! Le maliieureux, enseveli sans doute dans le sable, ne fut jamais retrouvé.
Et Tennemi se dérobait toujours.
M. de Sonis jugea que la colonne était trop lourde pour le gagner de vitesse. Il constitua une colonne mobile composée seulement de trois escadrons et de trois compagnies de zouaves avec un convoi de chameaux portant Teau et les vivres. H se mit à sa tête, et le i5 avril, par une chaleur accablante, prit les devants dans Tespoir de rencontrer Si-Lalla.
On marcha jusqu'à quatre heures du soir.
Le lendemain, vers midi, les soldats n'ayant plus la ration d'eau nécessaire, commencèrent à tomber. En une heure, plus de quarante s'affaissèrent. Les cavaliers mirent pied à terre et hissèrent sur leurs chevaux leurs malheureux camarades. Il fallut enfin s'arrêter.
Le découragement gagnait nos hommes. Quelques murmures se firent entendre parmi les zouaves. L'un d'eux s'oublia jusqu'à dire qu'il était bien facile au colonel de Sonis de laisser mourir de faim et de soif de pauvres soldats, pendant que lui faisait bonne chère.
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Le propos fut rapporté au colonel. Celui-ci se fit indiquer le zouave mécontent et s'en alla llnviter à dîner pour le lendemain dans sa tente.
Un peu confus de cet honneur qu'il ne méritait guère, mais secrètement satisfait à la pensée d'un repas succulent, le zouave se rend auprès de son chef. Sonis le fit asseoir sur une couverture, se mit à ses côtés et fit servir son ordinaire : deux biscuits, du riz à Teau et une ration d'eau tiède conservée dans une peau de bouc. Un peu surpris du menu, le zouave comprit la leçon et ne se plaignit plus.
Le 17 avril, un espion vint annoncer à Sonis que Si-Lalla n'était pas loin. Il avait campé la veille auprès d'un r'dir éloigné seulement de quelques heures. Cette nouvelle aiguillonna la troupe et l'on se remit en marche.
A onze heures du soir on arriva en effet au bord d'un rMir ; mais^ ô déception t la mare était vide. Les soldats regardaient, désespérés, cette masse de boue noirâtre à la place du liquide bienfaisant qui devait les désaltérer.
Les chevaux avaient marché vingt heures et n'avaient pas bu depuis la veille. De plus, on savait l'ennemi dans le voisinage. S'il avait surpris à cette
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heure la troupç épuisée et démoralisée, resserrée entre les rives étroites de TOued-Gharbi, tous les hommes eussent été fusillés à bout portant avant d'avoir pu tenter Tescalade des bords escarpés de la rivière.
Dans cette circonstance^ une des plus critiques de sa vie, le colonel de Sonis songeait avec épouvante que la vie de ces milliers d'hommes dont il avait la charge dépendait du voisinage plus ou moins rapproché des Arabes révoltés ou des puits de Bou- Aroua que les goumiers, sur son ordre, tentaient de découvrir.
Il eut quelques heures de cruelles angoisses pendant lesquelles il se recommanda avec ferveur à saint Joseph, son protecteur ordinaire. Il achevait sa prière lorsque le goum vint l'avertir qu'on venait de trouver les puits à une dizaine de kilomètres.
Cette nouvelle circula avec la rapidité d'une traînée de poudre. Hommes, chevaux, chameaux et mulets se remirent en marche. Arrivés aux puits de Bou- Aroua, les mulets de bât rompirent leurs entraves. Il fallut ^les frapper pour les empêcher de troubler l'eau avant que les hommes fussent désaltérés.
Cette eau, d'ailleurs, était loin d'être fraîche. Jaune
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et saumâtre, elle eût été dédaignée en toute autre circonstance. Pour nos pauvres soldats d'Afrique, c'était le salut, et Sonis entendit un zouave dire à un de ses compagnons : « Je n'aurais jamais cru qu'il viendrait un jour où un gamelon d'eau me ferait plus plaisir qu'un gamelon de vin ». Tant qu'on put ramasser quelque chose de liquide au-dessus de la mare fangeuse, on remplit les outres et les tonneaux. Ravis à la pensée de l'ennemi qui devait être sur le plateau et qu'on comptait bien mettre en déroute^ nos hommes repartirent pleins d'entrain en faisant des rêves de victoire.
Hélas ! c'étaient des rêves et le réveil n'était pas loin.
Arrivé sur le plateau où devait camper Si-Lalla, chacun interrogeait l'horizon d'un œil avide afin de découvrir enfin les Arabes poursuivis depuis tant de jours.
Mais l'éternel même spectacle se déroulait devant la colonne complètement découragée : la ligne bleue de l'horizon, les plaines de sable, le silence, la solitude, le désert. Si-Lalla fuyait toujours et le colonel de Sonis, interrogeant Dieu et son devoir, dut ordonner la retraite. Il ne pouvait en conscience mener à
une mort certaine ses braves soldats vaincus par la chaleur et la soif.
Cette marche en arrière fut des plus pénibles; le soleil était au zénith : épuisés, haletants, altérés, nos hommes ne pouvaient plus se soutenir.
* Toutes les heures, on s'arrêtait cinq minutes pour faire souffler les chevaux et attendre les traînards.
Pendant ces cinq minutes, les soldats se couchaient sur le sable et mettaient leur tête sous le ventre de leurs chevaux pour trouver l'ombre courte et brûlante du poitrail des malheureuses bêtes. Ce léger adoucissement à une chaleur torride endormait les pauvres soldats. Au bout des cinq minutes, il fallait les réveiller pour les faire repartir; le moindre retard pouvait être mortel.
Le colonel de Sonis avait la mort dans Tâme.
Tenir le succès si près et être obligé d'y renoncer! Peut-être s'en fallait-il de quelques heures et un peu d'eau pour assurer le résultat de cette pénible campagne.
Dans cette pensée, le colonel avait envoyé le goum en avant dans le désert continuer la poursuite.
Les cavaliers arabes étaient seuls capables de sou-
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tenir la lutte. Sans uniforme, revêtus seulement de leurs blancs burnous et montés sur ces merveilleuses cavales, qu'ils appelaient dans leur pittoresque et poétique langage : les buveuses (Tair^ les goumiers avaient quelque chance d'atteindre et de vaincre Si- Lalla. Quant à nos soldats, Jls donnaient le lamentable spectacle d'une armée en déroute.
Comme en Russie, lors de la désastreuse campagne de Napoléon P^, les armes leur tombaient des mains, La, le froid avait raidi tous les membres; ici, le chaud et la soif terrassaient ces vaillants et faisaient prévoir une fin aussi prompte et non moins douloureuse.
On n'avait plus que quatre litres par cheval et un litre par homme d'une eau qu'on ne pouvait avaler sans éviter d'en respirer l'odeur.
Soutenus encore par la pensée des puits de Bou- Aroua, que l'on avait presque épuisés la veille, nos soldats éprouvèrent un morne désespoir en constatant, lorsqu'ils y arrivèrent, que les r'dir étaient à sec.
Le soleil fendillait déjà la première couche de boue.
Les pauvres altérés se précipitèrent sur cette boue
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infecte. Us la pressuraient dans leurs mouchoirs afin de recueillir quelques gouttes épaisses qu'ils buvaient avec avidité,
Pendant que la colonne se traînait ainsi mourante, les goumiers couraient à la victoire.
Deux heures seulement après s'être séparés de nos soldats, ils avaient rencontré Si-Lalla et avaient fait une superbe razzia de moutons et de chameaux en lui tuant dix hommes.
A deux reprises, de nouvelles tentatives contre les insurgés furent couronnées de succès. Pour longtemps on avait mis les tribus rebelles hors d'état de nuire, et la tranquillité se trouvait assurée pour plusieurs années dans le Sud de l'Algérie.
Pendant que le goum accomplissait ces rapides et joyeux exploits, le colonel de Sonis et sa troupe revenaient lentement à travers le désert et n'avaient devant les yeux que la mort en perspective.
Le palais desséché, la paupière appesantie, chacun s'abandonnait au pas de son cheval, sans avoir plus la force de prononcer une parole.
Les pauvres bêtes se traînaient mourantes et Sonis, navré, mais toujours confiant, implorait le secours d'en haut.
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Tout à coup, sans aucune impulsion étrangère, les coursiers redressent leurs naseaux, hument un instant Tair embrasé et partent d'ensemble, au trot, attirés d'instinct vers un point que leur extrême nécessité leur faisait deviner.
C'était un bouquet de tamaris et de lauriers-roses qui cachaient à tous les regards un bassin rempli d'eau.
Cette découverte sauvait la colonne.
Hommes et bêtes se désaltérèrent avec enthousiasme. On franchit rapidement les quatre lieues qui séparaient la cavalerie de Tinfanterie laissée en arrière et, le 2 mai 1866, nos soldats rentraient heureusement à Laghouat, où M. de Sonis retrouva sa famille qui avait passé sans nouvelles six semaines dans l'angoisse.
H y trouva aussi la croix d'officier de la Légion d'honneur qui ne pouvait guère briller sur une plus noble poitrine, croix qu'il déposa pieusement à Alger aux pieds de Notre-Dame d'Afrique.
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