‹ Le général de Sonis: le héros de PatayChapitre 7 sur 16 · LES RÉGIMENTS INTROUVABLES · texte numérisé non relu

LES RÉGIMENTS INTROUVABLES

ous sommes en 1870.

Cette date, écrite en caractères de sang dans les annales de la patrie, a laissé dans tous les cœurs français un souvenir inoubliable.

Cette année de deuil et d'abaissement de la grandeur nationale a été appelée par beaucoup Tannée terrible.

Terrible, en effet, par les événements douloureux que

dix-huit années d'un règne brillant, qui ne s'ap-

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puya, hélas î pas toujours sur la justice^ avaient sourdement préparés.

• On a vu comment T Empereur Napoléon III avait soutenu les révolutionnaires italiens au détriment des petits Etats de la Péninsule et du gouvernement pontificaU II avait mis^ de cette façon^ le doigt dans Tengrenage radical qui devait bientôt saisir tout le corps du régime impérial et le jeter comme une proie convoitée entre les mains vengeresses de l'Allemagne.

Il y avait dix ans que le Pape Pie IX avait prédit cette peine du talion.

A la veille de l'invasion française en Italie, le Saint- Père avait dit un jour à Tabbé Cabanis :

« Votre empereur n'est qu'un fourbe. Dites-lui de ma part que le jour de la justice n'est pas loin. Je n'ai pas d'autre réponse à lui donner, sinon que Tépée de Dieu est prête à le frapper, par la main des hommes, non pas par la mienne, v

La Prusse devait, pendant TAnnée terrible, réaliser en plein cette lugubre prédiction !

Une révolution venait d'avoir lieu en Espagne. Le général Prim avait chassé du trône la reine Isabelle et son fils pour offrir la couronne au prince Antoine de Hohenzollern, le cousin du roi de Prusse.

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Naturellement, cette oflFre, qui menaçait l'équilibre européen, ne pouvait être du goût de la France. Elle ne pouvait voir sans protester cette espèce de résurrection de Tempire de Charles-Quint. Il ne s'agissait plus cette fois du Pape, des Bourbons de Naples, du duc de Modène ou du duc de Parme. C'était lui. Napoléon, qui se sentait menacé par les préten-* tions prussiennes. Les bienfaits de Tunité allemande ne lui parurent pas aussi désirables que ceux de l'unité italienne et sa politique fit aussitôt volte-face.

Toutefois, Napoléon redoutait la guerre et les maux qu'elle entraîne à sa suite. Il eut volontiers entamé des négociations et apaisé le conflit naissant par voie diplomatique. Mais un ministre radical, Emile OUivier, qu'il venait d'appeler au pouvoir, fit à la Chambre, le i5 juillet, un discours si éloquent, que l'Assemblée électrisée conclut à une déclaration de guerre.

L'empereur, assez malade depuis quelque temps, semblait moins enthousiasmé d'une campagne contre la Prusse que le peuple aflPolé qui se promenait dans les rues de Paris en criant : A Berlin !

Peut-être doutait-il de la bonne organisation de notre rouage militaire. Quoi qu'il en fût, il se résigna

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à prendre Toffensive, comptant un peu sur son étoile et beaucoup sur Tinspiration du moment qui ne lui avait pas encore fait défaut.

La Prusse témoignait moins de confiance; mais elle prévoyait les choses de loin.

En 1870, le prince Frédéric-Charles faisait à l'École militaire de Berlin de savantes conférences sur l'art de vaincre les Français; tandis qu'à Paris, Napoléon III disait à ses lieutenants : « Messieurs, débrouillez-vous. Tout est là. Il faut savoir se débrouiller. » Les événements ne devaient pas tarder à apprendre à la nation française quelle leçon était la bonne.

L'empereur s'était réservé le commandement en chef de huit corps d'armée échelonnés sur toute la frontière. Il quitta Paris le 28 juillet.

Six semaines plus tard, la première phase de la guerre était terminée. Les défaites avaient succédé aux défaites. Fait prisonnier à Sedan, Napoléon III avait rendu son épée au roi de Prusse. 11 était prisonnier avec plus de cent mille hommes. La France, qui entendait continuer la lutte, avait proclamé la République, le 4 septembre, sur les ruines de l'Empire et les Prussiens marchaient sur Paris,

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Pendant cette douloureuse période, le colonel de Sonis écrivait lettre sur lettre pour demander d'être envoyé à Tarmée. Depuis la déclaration de guerre, il ne vivait plus. Il réclamait à cor et à cri son ordre de marche pour voler à la défense de son pauvre pays.

Dès le début des hostilités, il avait donné à la patrie le meilleur de lui-même. Malgré leur jeunesse, ses trois fils s'étaient engagés.

Le troisième, Albert, n'avait pas seize ans. Le soldat était fier de leur élan patriotique, mais le cœur du père saignait douloureusement à la pensée des dangers courus. Son frère Théobald était dans Tarmée du Rhin. Sonis eut voulu le rejoindre. On lui répondait que la crainte d'un soulèvement des tribus arabes le maintenait à son poste ; et le bouillant colonel rongeait son frein en écrivant de nouveau : « Je me suis mis à faire mes malles, espérant que je ne mourrai pas sans avoir vu un Prussien en face. Encore une fois, je demande d'être envoyé à l'armée. »

Le i3 septembre, Paris allait être mis en état de siège. Le gouvernement de la Défense nationale si rapidement constitué avait délégué à Tours un vieil avocat Israélite pour le représenter en province. Il se nommait Crémieux. L'avocat Glais-Bizoin et Tami-

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rai Fourichon vinrent l'y rejoindre. Pendant un moîs, ils furent à eux trois les maîtres absolus. Mais Tarrivée d'un quatrième gouvernant, l'avocat Gambetta, plus jeune, plus intelligent, plus éloquent^ et surtout plus présomptueux que ses collègues, vint concentrer le pouvoir civil et militaire entre les mains du fougueux tribun. Il s'adjoignît un ingénieur, son ami, M. de Freycinet et ils s'improvisèrent tous deux généralissimes* Ils n'avaient ni science militaire, ni mandat régulier. « Jamais rien d'aussi insensé ne s'était vu en France, a écrit depuis le général Ambert. Nos descendants refuseront, j'en suis sur, de croire à une telle démence. »

Ce fut à M, de Freycinet que le colonel de Sonis demanda sa feuille de route. Il reçut sa nomination de général de brigade avec ordre de demeurer en Algérie. Ce n'était pas là ce qu'il voulait. Sonis entendait se battre, fût-ce comme simple soldat.

Enfin le 20 octobre, le nouveau général de brigade reçut une dépêche de Tours.

Je me rappelle encore, écrit madame de Sonis, le cri de joie que mon mari poussa en recevant cette dépêche. C'était Tordre de rentrer en France, pour commander à Blois la 3® division de cavalerie et parti-

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Il y rencontre la brigade du général Guépratte et un escadron de cavalerie. (Page i56.)

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ciper aiix opérations de Tarmée de la Loire. Hélas ; pour moi, c'était le commencement de mortelles appréhensions. Nos derniers beaux jours venaient de finir. »

Toute la famille prit la mer à Alger. Madame de Sonis et ses enfants se rendirent à Castres. Le général arrivait à Tours le i3 novembre pour s*y renseigner sur sa destination.

Le maréchal Marmont a écrit dans ses mémoires une phrase qui, en 1870, n'aurait pas manqué d'actualité :

t Les militaires de plume, disait-il, sont le fléau des militaires d'épée. »

Gambetta, pendant la guerre de Prusse, se chargea, avec son ami Freycinet, de confirmer cet axiome.

Tandis que les deux généralissimes, qui ne connaissaient rien au métier des armes, traçaient sur la carte des plans de campagne, donnaient des ordres, des contre-ordres, et faisaient marcher, au moyen du télégraphe, des troupes complètement désorganisées, les malheureux généraux avaient Tennemi à leurs trousses et se trouvaient placés dans une alternative des plus pénibles : opérer des mouvements contre toutes les règles de Tart militaire et du sens commun,

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ou désobéir à ceux qu'ils considéraient, à tort ou à raison, comme leurs chefs hiérarchiques.

M. de Sonis n'échappa pas à cette embarrassante situation.

Arrivé à Tours, il se rendît aussitôt au ministère de la Guerre, pour y prendre les ordres du dictateur.

Gambetta était absent. Personne ne put rien lui dire.

Le lendemain matin, il reçut Tavis de commander la première brigade de cavalerie du 17® corps».

Le soir, ce n'était plus une brigade, c'était une di-vision qui lui était confiée. On lui donna Tordre de se mettre à la recherche de ses régiments, qui devaient se trouver, disait-on, dans les environs de Vendôme.

Sonis part pour Vendôme; il n'y trouve pas un cavalier. Il se rend à Châteaudun, qui venait d'être bombardée et brûlée par les Prussiens ; il y rencontre la brigade du général Guépratte et un escadron de cavalerie. C'étaient les premiers éléments du corps qu'il était chargé de former.

Le général en chef de l'armée delà Loire était alors à Orléans; c'était le brave général d'Aurelles de Paladines.

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A Châteaudun, Sonis avait trouyé le général Fierreck, qui avait besoin, disait-ii, de la troupe de Sonis pour soutenir Dreux et Châteauneuf .

Sonis ne demandait pas mieux que de porter secours à un camarade en péril ; mais il vient de recevoir une dépêche du général en chef qui lui enjoint de se rendre à FrettevaK II la montre à Fierreck et l'avise qu'il va télégraphier pour demander un nouvel avis.

A une heure, la réponse n'était pas arrivée. Sonis n'a plus qu'à obéir.

La mort dans l'âme, il part avec sa troupe, et, j^ndant cette marche douloureuse, il bondit d'indignation en entendant les insultes d un groupe de paysans qui ignoraient à quel point un soldat est esclave de la consigne, et qui disaient en désignant ses cavaliers : « Voyez ceux-là qui se sauvent; ils ont peur des Prussiens, »

A Fretteval, Sonis fit bivouaquer ses hommes et s'apprêtait à prendre lui-même un peu de repos, lorsqu'arrive une nouvelle dépêche lui intimant de rebrousser chemin et de revenir à Châteaudun.

Immédiatement, il se remet en route, heureux de revenir au secours du général Fierreck. Mais une

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« Je ne sais encore ce qu'est devenu le général de Sonis? »

Immédiatement, madame de Sonîs télégraphia à Tours au ministère de la Guerre pour demander des renseignements. C'était le 3 décembre. Une réponse laconique et assez vague lui parvint :

« Blessé et prisonnier. »

Le lendemain arrivait une lettre de Gambetta qui complétait le renseignement. Le ministre, d'ailleurs mal informé, disait obligeamment tout ce qu'il savait ou croyait savoir :

« Je viens d'apprendre, madame, par M. le marquis de Villeneuve-Bargemont, qui est à la tête des ambulances internationales, que le général de Sonis a été blessé à la cuisse, vendredi, vers trois heures. On Ta déposé au château de Villepion... Par deux fois l'ambulance a essayé d'aller à Villepion enlever le général ; mais elle a dû y renoncer et le général est resté prisonnier entre les mains des Prussiens, ^

Cette affirmation fausse, que M. Gambetta croyait vraie, eût été de nature à retenir l'héroïque femme du général. Qu'aurait-elle pu tenter en effet pour son mari s'il eût été prisonnier? Mais elle n'avait pas attendu la lettre explicative. Au reçu de la dépêche,

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madame de Sonis s'était mise en route. Elle arriva à Tours avec son frère pour commencer ses recherches. Elle loua une voiture à raison de cinquante francs par jour, traversa Châteaudun à moitié brûlé et arriva enfin le 23 décembre à Loigny.

Le presbytère du village offrait le douloureux spectacle d'une ambulance improvisée dans laquelle les plus généreux dévouements soulageaient les plus affreuses souffrances*

Dans une salle du presbytère avaient lieu les opérations chirurgicales. On voyait partout des traces de sang et des débris de membres coupés. Madame de Sonis passa là près de trois mois couchée à terre sur un matelas, veillant et soignant son mari mutilé.

A son arrivée, le village n'était pour ainsi dire plus qu'une ruine.

M. de Maricourt, un des blessés recueillis à Loigny, a fait après la campagne cette effrayante description du lendemain du 2 décembre.

« Dans le cimetière, dit-il — c'était là que s'étaient cantonnés les zouaves — les tombes étaient bouleversées par les obus, les croix brisées, les pieux monuments renversés de tous côtés. Aux murs des maisons déchirés par les balles demeuraient suspendus

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fenêtres, rideaux et tapis. Les ruines étaient encombrées de cadavres dans toutes les positions : les uns étendus sur le dos ; d'autres, accroupis, agenouillés, presque debout contre les murs. Des hommes emportaient les blessés; des charretiers enlevaient les morts. Les cahots des voitures d'ambulance occasionnaient de temps en temps la chute d'un corps qui roulait dans la neige. Quelques prêtres absolvaient les mourants. Devant la porte du presbytère, un amas de bras et de jambes coupés, livides, raidis par la gelée. Plus loin, une immense rangée de corps encore levêtus de l'uniforme sur lesquels se penchaient des visages anxieux de reconnaître un parent ou un ami. »

Parmi les blessés du presbytère de Loigny, madame de Sonis trouva le colonel de Charette.

Il y était entré, appuyé sur un piquet de tente, en disant, avec cette verve gauloise qui ne meurt guère chez les Français que cinq minutes avant le dernier quart d'heure : « Ici on scie les os et on coupe bras et jambes. ».

Moins gravement blessé que M. de Sonis, Charette venait s'asseoir auprès du lit de souffrance du général et, c'est là, dans cette petite chambre d'am-

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bulance, que les deux braves soldats cimentèrent une aoiitié que la mort seule a pu briser.

La convalescence de Sonis fut longue. Lui, qui avouait avoir peu ou pas souffert étendu dans la neige sur le champ de bataille, éprouva après l'amputation de la cuisse des douleurs atroces qu'il supporta avec une héroïque patience.

On se demande comment les forces humaines peuvent soutenir de pareilles tortures.

Dans Téglise et dans le presbytère de Loigny, près de deux mille blessés se trouvaient entassés du 2 au 5 décembre. Les Prussiens avaient pris toutes les provisions. Il n'y avait dans le village plus un seul morceau de pain. Le sang que M. de Sonis avait perdu après Tamputation le débarrassa en même temps d'une fluxion de poitrine ; mais il ne prit pendant ces trois jours que de Teau et de la neige.

Le troisième jour, une religieuse de la Présentation de Tours qui cherchait son neveu, le sergent du Bourg, entra dans la chambre où était le général. Il lui désigna, étendu sur la paille, à côté de lui, le jeune blessé qu'elle cherchait. La religieuse fit emporter le jeune homme et donna au général tout ce

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qui lui restait de provisions, savoir un flacon de sirop de groseilles.

Le lendemain, le comité de secours aux blessés, prévenu par le curé, envoyait de Chartres des vivres et des objets de pansement. Ce fut donc grâce à la charité privée stimulée par le bon abbé Theuré, et à cette charité toute seule, que les pauvres malheureux durent leur soulagement.

Le désarroi et la confusion régnaient dans les ambulances militaires comme partout. Il n'y avait rien à attendre et à espérer de ceux qui avaient mission officielle de secourir ou de ravitailler les troupes. Soit impuissance, soit incapacité, le ministère de la Guerre laissait au dévouement individuel toute initiative charitable.

A sept lieues de Loigny habitait un chrétien d'ancienne roche, le marquis de Gouvion Saint-Cyr. Il avait établi une ambulance dans squ château de Reverseau. Sa femme, la marquise de Gouvion, déploya dans cette circonstance Ténergie, le dévouement et le savoir-faire d'une sœur de charité.

Au commencement de février l'armistice étant signé et le malade ayant été déclaré transportable, le général de Sonis fut conduit à Reverseau. Il y resta

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Madame de Sonis passa là près de trois mois, veillant et soignant son mari mutilé. (Page 189.)

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LE GÉNÉRAL DE SONIS igS

jusqu'au 1 5 mars et se mit en route pour Castres, accompagné de celui auquel il devait la vie après Dieu et Tabbé Bâtard qui Tavait relevé sur le champ de bataille, le bon docteur Baumetz. C'était cet héroïque chirurgien dont Sonis disait plus tard devant la commission d'enquête : « Il s'est trouvé un homme de cœur et de dévouement, en même temps d'une grande science, qui réussit à organiser une ambulance à Loigny ; car nos ambulances ne parurent pas sur le champ de bataille. C'est par lui que j'ai été sauvé. Pour moi, je suis peu de chose ; mais deux mille blessés environ ont passé par ses mains et lui doivent aussi la vie. »

Le chirurgien Baumetz accompagna Sonis jusqu'à Poitiers. A chaque gare de départ ou d'arrivée, deux hommes prenaient dans leurs bras le brillant cavalier d'autrefois pour le descendre de voiture. C*est ainsi que M. de Sonis rentra à Castres où il passa jusqu'à la fin de la guerre, dans la tamille de sa femme, son congé de convalescence.

Ce que fut cette convalescence et quels efforts de patience et de résignation elle exigea de l'héroïque malade, on le comprendra en songeant que, du a décetpbre au 6 mai, une immobilité absolue fut imposée

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au pauvre amputé qui écrivait seulement à cette date: « Mes cicatrices commencent à se fermer ; je crois que je pourrai marcher et je me servirais d'une jambe de bois si le pied qui me reste n'avait été gelé. •

Il passa à Castres la triste époque de la Commune, plus sensible aux malheurs de la France qu'à ses propres infirmités.

Cet homme de quarante-cinq ans, dans toute la force de l'âge et d'une énergie de caractère peu commune, réduit à l'inaction, conservait au cœur une espérance tenace ; celle de reparaître un jour sur les champs de bataille de Tavenir.

Dans ce but, il s'essaya à remonter à cheval, constata avec bonheur qu'il pouvait s'y tenir et se consolait de l'attente en songeant que son heureuse blessure ne l'obligerait pas à quitter le service.

En attendant l'heure de l'activité, le département du Tarn s'honora lui-même en tentant d'ouvrir "au général de Sonis une carrière politique. On lui offrit la députation. Sonis accepta, mais à condition de ne faire aucune démarche, aucune visite, aucune tournée électorale. Il se contenta de faire une déclaration de principes, disant qu'il avait le droit de proclamer qu'il appartenait en France au parti de l'honneur.

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Au scrutin^ hélas ! ce parti-là est trop souvent battu. Sonis ne fut pas nommé. Mais vingt-trois mille trois cent vingt-quatre suffrages dans un pays en majeure partie huguenot, racontent assez haut quelle auréole d'estime et d'admiration sympathique s'était formée autour de son nom.

Ce nom, du reste, était devenu une tradition.

Le général de Sonis, sur le champ de bataille de Loigny^ avait souffert aussi bien comme père que comme soldat. Ses trois fils portaient Tunitorme : Albert, le plus jeune, peu grièvement blessé, était tombé comme lui sous les balles ennemies. Il était, à seize ans, maréchal-des-logis de spahis. Durant plusieurs jours, le général ignora son sort. Le second, Henri, faisait partie de l'armée de Bourbaki; il avait été interné en Suisse. Le déraillement du chemin de fer de Neuchâtel à Colombiers faisait craindre chaque jour au pauvre père de lire dans les journaux le nom de ce fils chéri sur la liste des vingt-deux morts ou des soixante-douze blessés. Ce ne fut que bien tard que la famille apprit qu'il avait été dirigé sur Marseille et de là en Afrique.

Quant à l'aîné, Gaston, il avait été fait prisonnier, s'était évadé et réfugié dans la citadelle de Bitche.

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igS LE GÉNÉRAL DE SONIS

Là, il avait été deux fois mis à l'ordre du jour pour sa bravoure dans les sorties tentées par la garnison.

Chez les Sonis^, on le voit, le courage militaire était un bien patrimonial.

Au mois de septembre 1871 finissait la disponibilité du général de Sonis. 11 voulut profiter de ses derniers jours de liberté pour se rendre en Belgique où le comte de Chambord lui avait donné rendez-vous.

Tous deux désiraient vivement cette entrevue : Henri V avait écrit à Sonis pour le féliciter de sa belle conduite à Loigny. Sonis, profondément touché, voulut se rendre à Anvers pour offrir ses hommages a celui que son cœur, fidèle aux traditions de l'ancienne noblesse française, appelait toujours : le roi.

Descendu à l'hôtel, le général était en train, le premier matin d'assez bonne heure, d'ajuster sa jambe de bois qu'il ne maniait encore que difficilement, lorsqu'il entendit frapper à sa porte. Il s'excusa de ne pouvoir ouvrir.

Le visiteur matinal se retira sans mot dire.

Quelques instants après, Sonis le rencontrait sur la place de la cathédrale où il allait entendre la messe.

U s'approcha du général, le plaisanta agréablement

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sur le temps qu'il employait à sa toilette et lui offrit le bras en disant aimablement : « Mon cher général, j'avais été vous chercher... Appuyez-vous, car ma mauvaise jambe vaut encore mieux que la vôtre. »

L'inconnu, en effet, boitait légèrement.

C'était le comte de Chambord, qui avait fait une chute de cheval et s'était cassé la jambe en 184O9 et qui venait aujourd'hui à la rencontre du glorieux blessé de Loigny, voyageant à Bruges incognito.

' Après cette royale entrevue, M. de Sonis revint à Paris.

Le 18 juin, l'Assemblée nationale avait voté une enquête destinée à éclairer Topinion sur les responsabilités encourues par les chefs du gouvernement et de Tarmée pendant la guerre.

Tous les généraux devaient être interrogés et faire leur déposition devant une commission d'enquête.

Le tour de M. de Sonis arriva le 10 août.

La commission siégeait au palais de Versailles. Elle était présidée ce jour-là par M. le comte Daru. Rarement on vit un spectacle plus imposant.

Lorsque le général de Sonis arriva, ceux qui devaient être ses juges descendirent pour le recevoir.

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aôO LE GÉNÉRAL DE SONIS

Le comte Daru lui offrit le bras pour monter le grand escalier, et la séance commença.

Sonis n'avait pris aucune note.

Durant une heure, il parla simplement, modestement, véridiquement. C'était un rapport exact, éloquent parfoisi mais qui n^accusait personne.

Il parla surtout de lui avec une modestie qui n'étonna, du reste, que ceux qui ne le connaissaient pas.

Arrivé à Théroïque charge de Loigny, Sonis fut sobre de détails sur sa propre gloire :

« J'avais trois cents hommes avec mol, dit-il; cent quatre-vingt-dix-huit tombèrent. Grâce au ciel I tous mes canons ont été sauvés et moi je restai sur le champ de bataille. Voilà mon histoire ! »

Puis Sonis fit Téloge des zouaves pontificaux, de son artillerie, de Tamiral Jauréguiberry et de ses marins, du dévoué docteur Baumetz.

Lorsqu'il eut achevé, le général d'Aurelles prit la parole pour louer celui qui n'avait pas voulu se louer lui-même. Sonis remercia et n ajouta qu'un mot. Ce mot était une justification qu'il crut de sa dignité d'exposer.

Pendant la campagne, le délégué à la guerre, M. de

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Ceux qui devaient être ses juges descendirent ppur le reçevoirt (Page 199.)

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Freycinet, envoyait des dépêches qui appréciaient les faits accomplis sur des rapports parfois un peu vagues.

En parlant de la journée de Loigny, M. de Freycinet avait eu l'air de reprocher à M. de Sonis de s'être mis en avant avec un certain manque de prudence. Le 17* corps ayant été mis en désarroi par la perte de son général, tout en faisant Téloge de la bravoure de Sonis, le délégué à la guerre parlait d un élan d'impétuosité qui atténuait cet éloge.

Le général releva le mot.

« Je me suis vu représenté dans cette dépêche, ditil, comme un écervelé, comme une espèce de souslieutenant auquel on accordait de la bravoure, mais qui avait manqué à son devoir. Je sais, messieurs, ce que peut faire un sous-lieutenant et ce que doit faire un général. J'étais là, en avant, parce qu'il fallait mourir pour éviter un plus grand désastre. Je suis tombé; mais je n'ai pas perdu un seul canon et j'ai sauvé l'honneur. »

Dans un livre, publié après l'armistice, et qui avait pour titre : La guerre en province pendant le siège de Paris, M. de Freycinet maintenait les mêmes appréciations et, ce qu'il y avait de plus étrange, c'est

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qu'il invoquait à l'appui de son accusation le témoignage d'un témoin oculaire : le colonel Thibouville. Or, le colonel Thibouville commandait à Loigny le 5i® de marche que M. de Sonis a si publiquement flétri.

Le général de Sonis ayant lu ce livre, écrivit une rectification ferme et polie à son auteur. Il rendait hommage aux efforts faits par M. de Freycinet pour améliorer la situation des troupes ; mais il rétablissait les faits et ne pouvait s'empêcher de dire hautement qu'il ne partageait pas les bienveillantes illusions de M. de Freycinet sur la valeur des troupes de Tarmée de la Loire.

M. de Sonis était qualifié pour porter sur cette question un jugement sévère, mais juste.

Lui, qui avait si souvent conduit à la victoire ses beaux régiments d'Afrique, n'avait pas oublié les pauvres mobiles mal équipés, nullement exercés et le corps d'armée disséminé un peu partout, que son savoir-faire de général improvisé avait eu tant de peine à rassembler.

C'est ce souvenir qui lui faisait écrire simplement à M. de Freycinet:

« Je suis convaincu, contrairement à votre opi-

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LE GÉNÉRAL DE 50NIS sol

nion, monsieur, que la France n'a pas été digne d'elle-même. Le ministre, dont vous étiez le délégué, a justement flétri des capitulations honteuses. Pour être juste, vous ne devez pas moins flétrir des troupes qui ont mis bas les armes par dizaines de mille. Jamais elles ne pourront se justifier devant la postérité.

» Et maintenant, plaise à Dieu que nous sachions être modestes, et qu^en nous débarrassant de cette vanité nationale qui fut une des principales causes de nos malheurs, nous remportions sur nous-mêmes la seule victoire qui puisse nous en préparer d'autres dans l'avenir. »

M. de Freycinet fut-il convaincu ? Vingt années passées là-dessus, pendant lesquelles il fut plus d'une fois écarté, puis ramené au pouvoir, donneraient quelques motifs de douter. Mais il était homme d'esprit. Sa réponse au général est un chef-d'œuvre de cette urbanité française, qui s'inquiète assez peu d'aller au fond des choses, mais sait toujours témoigner au vrai mérite de la bienveillance à fleur de peau, sous la forme d'une flatterie délicate et qui n'engage à rien.

Il ne corrigea pas la nouvelle édition de son ouvrage, mais il écrivit à M. de Sonis :

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2o6 LE GÉNÉRAL DE SONIS

« Il me reste à vous remercier, monsieur, des appréciations bienveillantes que vous portez sur mes efforts. Mais je crains que vous n'ayez réservé toute votre indulgence pour moi, et que vous n'en ayez pas assez pour ce peuple surpris et affolé qui, au fond et malgré des lacunes indéniables, a montré cependant une vraie abnégation. Ayant témoigné vousmême un dévouement chevaleresque, peut-être rapportez- vous celui des autres à cette mesure exceptionnelle et êtes-vous ainsi amené à trouver qu'autour de vous on n'a pas fait assez. Mais nous ne pouvons demander à l'humanité de ne produire que des Sonis. »

C'est que Sonis était un militaire d'épée. Ainsi qu'il le disait souvent, il voulait vivre et mourir dans la peau d'un soldat.

Cette phrase n'était pas un vain mot. En le voyant si infirme et, en même temps, si dénué de ressources, des amis offrirent à Sonis de lui obtenir un poste de trésorier-général. C'eût été la fortune pour lui et sa famille. 11 refusa noblement.

« Je ne puis m'empêcher de rire, écrit-il à un ami, à l'idée de me voir en face d'un coffre-fort, maniant ces pièces d'or avec lesquelles j'ai été brouillé toute

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ma vie et qui ne pouvaient manquer de me jouer quelque vilain tour. J'ai donc renvoyé bien loin les braves gens qui voulaient faire de moi un financier. »

A la fin d'octobre 1871, M. Thiers trancha, à la satisfaction de M. de Sonis, ce nœud gordien des difficultés matérielles qui étaient toujours pour le général un cuisant souci. Il avait eu douze enfants ; îl lui en restait dix. Cette nombreuse famille avait besoin de la solde du père. Malgré son amputation^ M. de Sonis, au prix de fatigues et de souffrances que Dieu seul a connues, se tenait fort bien à cheval. Il pouvait figurer comme autrefois à la tête de ses régiments. Il fut nommé commandant de la 16® division militaire.

Cette division avait alors à Rennes son quartier général.

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