‹ Le général de Sonis: le héros de PatayChapitre 8 sur 16 · L HOMME ET LE SOLDAT · texte numérisé non relu

L HOMME ET LE SOLDAT

ENDANT la guerre de 1870, la période brillante de la vie du générai de Sonis a atteint son apogée.

Nous l'avons vu monter successivement en grade, en gloire, de succès en succès. Avant de le suivre dans les quinze dernières années de sa vie, années de paix et d'infirmité physique pendant lesquelles il se montra plus grand,

plus admirable peut-être que sur le champ de ba-

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taille, nous aimerions à faire halte un instant pour pénétrer plus intimement dans la vie du héros chrétien. Nous avons admiré ses actes. Surprenons un peu ses sentiments, ses pensées, ses impressions, les monts qui le faisaient agir ; en un mot, remontons à la source de cette vie si belle, si une, si chrétienne, que le monde admire le plus souvent à Taveugle sans savoir assez où des vertus si hautes se puisent, croissent, se fortifient et se soutiennent.

Il y avait chez le général de Sonis des vertus acquises, mais pour être juste, il faut avouer qu'il avait reçu de grands dons.

C'était une heureuse et belle nature qui allait directement au but. La vérité, le devoir^ le droit ; tels étaient les immuables points d'appui de ce caractère tout d'une pièce qui ne savait pas plus transiger avec l'honneur qu'avec la conscience et avait appris à unir l'inébranlabilité des principes à toutes les tendresses d'un cœur susceptible de beaucoup d'aflfection.

« J'ai vu le général de Sonis^ c'est l'honneur », disait en parlant de lui le général Schmitz. Oui, c'était l'honneur, en effet, mais ce n'était pas seulement cela. Par le caractère, c'était la fermeté, la rectitude,

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la justice ; par le cœur, qui valait mille fois plus encore, c'était la générosité, le dévouement, le sacrifice, dans la plus pure et la plus noble acception du mot.

Il ne connaissait ni les défaillances, ni les défections, ni les lâches flatteries, ni l'abaissement servile devant le pouvoir. Personne n'était plus soumis que lui à Tautorité légitime et, en même temps, personne ne pouvait se flatter d'une plus grande indépendance d'idées, d'opinions et d'action lorsqu'il avait à sauvegarder la dignité de l'homme et du soldat.

Il eut, pendant sa carrière, plus d'une occasion de faire ses preuves.

Vers le milieu de ce siècle qui a déjà vu tant de révolutions, les sociétés secrètes si répandues aujourd'hui commençaient à s'étendre. Les hautes écoles n'étaient pas exemptes de la contagion. Une jeunesse irréligieuse, sceptique ou indifiérente se groupait volontiers dans les réunions mystérieuses de la francmaçonnerie, sous le couvert d'œuvres philanthropiques et de désir de rénovation sociale.

L'école de cavalerie de Saumur où Gaston de Sonis était entré à vingt ans, n'avait pas échappé à ce péril des associations d'étudiants affiliées à la secte.

Sans soupçonner le danger, le jeune homme avait

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consenti à entrer dans une association de ce genre. Les condamnations dont TÉglise frappe les sociétés secrètes lui étaient alors inconnues. 11 n'avait du reste jamais assisté à aucune réunion, lorsqu'un jour, à Castres, peu de temps avant son mariage, son colonel le pria de remplacer pour le service du soir un officier convié à un souper maçonnique,

— Volontiers, répond Sonis, Mais je m'étonne, mon colonel, de n'avoir pas été invité.

— Eh ! seriez-vous franc-maçon î mon cher, demanda le colonel en riant.

Sonis, qui croyait encore tout simplement qu'il s'agissait d'une espèce de société de secours mutuels, qui n'exigeait de ses membres qu'une cotisation annuelle, répliqua sans aucun embarras :

— Mais certainement ! Quel mal y a-t-il à cela ? Très étonné, le colonel comprit que l'ignorance de

son interlocuteur égalait sa bonne foi.

— Eh bien ! allez-y voir.

Très intrigué, Gaston y alla.

11 y eut, suivant la coutume dans ces sortes de banquets, force toasts et discours. Le jeune officier écoutait, observait et ne disait mot. Peu à peu, les langues se délièrent et les cœurs s'ouvrirent. On s'en prit au

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catholicisme, à ses mystères, à ses prêtres et Ton déchira ouvertement le voile qui cachait le but de la secte. Gaston de Sonis n'y tint pas. Il se lève, jette sa serviette et sort en disant hautement :

— Ah ça ! Messieurs, c'est donc un piège... On m'avait dit que la religion serait respectée et on l'insulte. Vous n'avez pas tenu vos promesses. Je suis délié des miennes. Vous ne me verrez plus. Bonsoir.

Et il le fit comme il l'avait dit.

Ce qui n'empêcha pas vingt-deux ans plus tard les journaux radicaux et protestants du Midi de combattre la candidature du général de Sonis à la députation, en alléguant qu'il était franc-maçon.

M. de Sonis n'affichait pas avec moins de crâner ie ses opinions politiques que ses convictions religieuses.

Par principes, par traditions, par sympathies, Sonis était royaliste. Il servit l'Empire fidèlement, loyalement, sans jamais renier les princes exilés qui eussent été ceux de son choix.

En i852, Sonis était en garnison à Limoges. Il servait la France alors en République depuis la Révolution de Février 1848.

Le prince Louis-Napoléon fit alors son coup d'Etat.

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Après avoir fait saisir et enfermer tous les députés de TAssemblée nationale, il créa à son profit un nouvel empire français et fit ratifier par le suffrage universel son audacieuse entreprise.

Il crut, et le succès confirma ses prétentions, que son nom serait un palladium capable de protéger cet attentat à la liberté, l'idole du peuple français. Le souvenir de Napoléon P' et des gloires du premier Empire lui obtint en effet une éclatante majorité de suffrages. L^armée surtout vota avec ensemble le oui qui consacrait le nouveau régime.

Le lieutenant de Sonis avait d'autres idées. 11 prévint son colonel que son vote serait non.

Celui-ci, qui aimait et estimait le jeune sous-lieutenant, ne put s'empêcher de penser que c'était là une maladresse. Comment attendre de l'avancement d'un maître qu'on accueille si mal ? Il en fit l'observation à l'officier qui, non seulement persista dans son vote mais, à la première revue passée par le nouveau souverain, refusa à son général de division de crier : Vive l'empereur î

— Vous n'êtes pas de votre temps, lieutenant, avait conclu le colonel.

Sonis, en effet, n'était pas de son temps. Il n'avait

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jamais pensé que Tintérêt personnel pût avoir quelque influence sur la conduite de la vie.

Plus tard, lorsque Napoléon III fit en Algérie sa célèbre visite, il remarqua le jeune et brillant capitaine, si au courant des choses d'Afrique, et il aurait aimé l'attacher à sa maison militaire. Sonis, pressenti à ce sujet par son chef hiérarchique, refusa. Il n'était pas né courtisan et n'avait rien de ce qu'il fallait pour le devenir. On aime à rapprocher cette fidélité inébranlable à la maison de Bourbon de la protestation quil fait d'Aumale après la reddition de Metz, alors que Napoléon III vaincu, prisonnier, humilié, était renié presque par tous ceux qui l'avaient acclamé et s'étaient montrés dévoués fonctionnaires jusqu'au malheur... exclusivement.

« Je n'aurais jamais cru, écrit Sonis, que moi, qui n'ai jamais franchi la grille des Tuileries, je me trouverais être un jour bonapartiste. Je le suis en efiet devenu depuis que l'empereur est insulté par la canaille et qu'il est malheureux. »

Cette noble indépendance fis-à-vis du pouvoir prenait sa source dans un désintéressement parfait. C'est par là surtout que M. de Sonis gagna en Afrique le cœur des Arabes soumis à son administration. Le

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gentilhomme du désert, le brave Lakdar-ben-Mohammed lui a rendu témoignage dans une lettre élogieuse où Temphase du style n'exagère pas la véracité du récit :

« Le général de Sonis, dit-il, était un homme juste dans ses actions, ses paroles et son commandement. 11 fut placé par Dieu dans notre terre comme à Thuis de son royaume pour mettre en lumière ce qui était dans le chaos des ténèbres. »

Habitués à payer la conscience de leurs juges et de leurs fonctionnaires, les Arabes ne revenaient pas de Téquité et de la droiture de Sonis.

Us rappelaient le « grand marabout français »,ce qui, dans leur langue, signifie le saint et le juste, et ils voyaient chaque jour davantage combien le qualificatif était mérité.

A Tenez, à Laghouat, à Aumale, la réputation du commandant était faite.

Un jour, peu après l'arrivée de M. de Sonis à Saïda, un riche Arabe, qui ignorait ce que peut être un fonctionnaire incorruptible, vint le trouver en solliciteur.

Il s'agissait pour lui d'obtenir une charge dont le commandant avait la libre disposition.

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nti ^a! Messieurs, c'est donc un piège... (Fage ai 3.}

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L'Arabe fut éloquent et, comme dernier et irrésistible argument, il souleva un pan de son burnous en laissant voir un sac gonflé de pièces de cinq francs,

A cette injure, Sonis bondit de son siège. Et pour prouver au malhonnête solliciteur que sa conscience n'était pas à vendre, il le fit empoigner et enfermer pendant quinze jours pour insulte à Tautorité.

Le fait connu parmi les tribus y fit une grande impression.

Aussi les indigènes venaient à lui en toute confiance.

Sonis prenait hardiment parti pour eux contre les Européens lorsque ceux-ci étaient dans leur tort.

C'est ainsi qu'un jeune oflScier étranger d'une riche et noble famille, qui avait pris du service dans l'armée française, voulut un jour se payer le plaisir royal d'une chasse à l'autruche.

11 réquisitionna pour cette partie un certain nombre de cavaliers arabes et comme, en poursuivant les oiseaux géants, plusieurs chevaux périrent, l'oflâcier décréta, sans autre forme de procès, que les Arabes dont les montures avaient été épargnées se cotiseraient pour en fournir d'autres à leurs compagnons moins heureux»

Cette contribution était inique. Les Arabes ne se firent pas faute de venir se plaindre au commandant. Celui-ci fit venir aussitôt le capitaine accusé.

— Ou bien, lui dît-il, vous ferez un rapport officiel et véridique sur votre manière d'agir, rapport que je présenterai moi-même au général, ou bien vous paierez aux Arabes réquisitionnés pour votre chasse le prix des chevaux abattus.

Le capitaine aima mieux payer de son argent que de son honneur; mais il ne recommença plus.

Lakdar racontait aussi qu'à Metlili, le commandant avait trouvé et capturé, dans la maison d'un chef ennemi, dix mille douros espagnols, environ cinquante mille francs. Le jeune Arabe s'enquitde ce qu'il allait faire de cette somme.

— Mais, c'est tout simple, répondit Sonis, je la verserai au Trésor.

Lakdar ne trouva pas la chose si simple; il était habitué à voir les vainqueurss'attribuer leur part de prise.

— Mais, objecta-t-il, la France est si riche! Elle dépense dix mille francs par jour pour l'entretien de la colonne ; elle n'a que faire de votre butin...

D'un coup d'œil sévère, Sonis interrompit le discoureur.

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— Jamais! dit-il.

Et il ajouta dédaigneusement :

— Après tout, qu'est-ce que cela? L'emporterai-je au tombeau?

On comprend qu'un tel caractère n'ait subi aucune des influences étrangères ou secondaires qui font mouvoir trop souvent les ficelles dans la distribution des grades, des places, et dans les chances d'avancement.

Dans les commissions de classement, le général donnait sa voix en toute conscience. Il se fût reproché comme un crime de faire passer un recommandé sur le dos d'un plus méritant.

Un jour, à Paris, il reçut la visite d'un colonel qui insistait pour avoir sa voix. Le pauvre homme désirait vivement passer général, afin de pouvoir, disait-il, établir plus convenablement ses enfants. L'argument parut un comble à M. de Sonis, qui en restait muet de surprise. Après le départ du solliciteur, il répétait sans se lasser à son ofiîcier d'ordonnance : « Marier ses filles! Marier ses filles ! En voilà une raison pour passer général!... Marier ses filles ! »

Tel était l'homme. D'un caractère inflexible lorsque les principes étaient en jeu. Mais, ce qui empêchait

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cette inflexibilité de dégénérer en raideur et en dureté, c'est que cette nature si fortement trempée possédait un parfait équilibre. Chez le général de Sonis, la volonté était de fer, mais le cœur était d'or. On peut lui appliquer ce que Ton disaitduP.Lacordaire : « Fort comme le diamant, plus tendre qu'une mère. » Gaston de Sonis a beaucoup vécu par le cœur. Il s'est épanché en affections et en tendresses pour ses parents, ses amis, ses soldats, ses subordonnés, pour tous ceux, en un mot, qui entraient en contact avec lui. Ce n'était pas de l'amour humain dans le sens étroit et exclusif de ce mot. C'était plus et mieux que cela. C'était de la charité -, cette charité divine qui éprouve le besoin de se communiquer, de se répandre sur les pauvres, les souffrants, les malheureux, les opprimés, les coupables; cette charité qui aime à consoler, à soulager, à soulever le fardeau du prochain pour le rendre plus léger.

Sa fille aînée a conservé de la bonté proverbiale de son père un souvenir qui s'était gravé profondément dans sa mémoire d'enfant.

Un jour, à Orléansville, elle jouait dans le vestibule du pavillon des officiers, lorsqu'un pauvre soldat entre en sanglotant et se jette aux pieds de son père :

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— Ah! mon capitaine! murmurait-ii à travers ses larmes. Ma mère! ma pauvre mère est morte!

Sonis va à lui, le prend dans ses bras, le conduit dans son bureau, et là, écoutant le récit du pauvre affligé, fait entrer dans son âme les pensées consolantes du chrétien qui ne pleure jamais sans espérance.

Toute âme souffrante avait ainsi des droits à sa compassion et à sa sympathie.

Aussi^ les soldats d^ Afrique l'adoraient. Pour eux, il était un père. Et cette bonté, qui ne dégénérait jamais en faiblesse, attirait à lui tous les cœurs. En lui, ils aimaient Thomme et ils admiraient le soldat ; car Sonis était soldat dans Tâme. 11 aimait son métier avec une certaine passion, et il faisait passer dans le cœur de ses compagnons d'armes un peu de l'enthousiasme pour la vie militaire qu'il garda jusqu'à la fin de sa vie.

Cet amour du métier avait chez le général de Sonis de profondes racines. Il se trahit même dans les heures les plus critiques et les moins faites pour l'exaltation.

Couché sur le champ de bataille de Loigny, blessé, perdant tout son sang et ne voyant devant lui que la

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mort à bref délai, Sonis n^a que deux sentiments : le souci de son âme, de Téternité, des affections qu'il laisse derrière lui et qu'il sacrifie généreusement à Dieu qui les lui demande, et... une certaine admiration pour la belle tenue des troupes prussiennes qui vont lui passer sur le corps et Técraser sous les pieds des chevaux.

« J'avoue que, même en ce moment, dit-il plus tard dans une lettre à sa femme, je ne pus m'empêcher d'admirer la discipline de ces troupes. »

C'est que, du métier des armes, Sonis connaissait tous les secrets. Il avait étudié à fond la théorie des différentes armes. Général de division, appelé à ce titre à commander à toutes, il avait voulu approfondir la tactique particulière à chacune. Il exigeait du soldat un travail assidu, mais il lui donnait l'exemple. Ancien officier de cavalerie, il ne dédaignait pas d'étudier comme un jeune caporal son école du soldat, afin de pouvoir passer en toute connaissance de cause ses inspections générales. Parfois même, avec une simplicité parfaite, il récitait d'avance à son officier d'ordonnance la leçon qu'il devait demander à d'autres sur le terrain des manœuvres.

Aussi personne ne savait son affaire comme lui ; et,

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« Nous sommes perdus. C'est la Jambe-de-Bois. A Tordre I à cheval! au galop! » (Page 227.)

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tout en aimant son commandement, on le redoutait un peu. Le moindre manquement à la discipline, à l'ordre, à la tenue, le trouvait inexorable.

Un jour, à Rennes, un peloton de tirailleurs était entré dans une auberge à une heure inopportune et en dépit des règlements.

Tout à coup, le galop d'un cheval retentit sur la route. Un peu inquiets, les délinquants interrogent l'horizon et reconnaissent M. de Sonis. Aussitôt un cri retentit : « Nous sommes perdus. C'est la Jambede-Bois. A l'ordre! achevai! au galop! »

En un clin d'œil, tout le monde fut en selle. On savait trop bien que la Jambe-de-Bois n'aurait pas plaisanté.

Tel était Sonis dans sa vie publique : l'homme du devoir avant tout.

Il nous reste à l'admirer dans sa vie privée et à voir ce qu'était le père, la frère, l'ami et surtout le chrétien.

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